La Claque: Lisée avait vu juste

Élections fédérales:

LA CLAQUE
« Lisée avait vu juste »

Richard Martineau

Voir, 30 novembre 2000


Ainsi, le peuple a parlé. Et il a décidé de reporter Jean Chrétien au pouvoir. Cela, malgré la loi sur la clarté, les accusations de patronage, le scandale de Cinar, le poivre de Cayenne à l’APEC, le cafouillage des Ressources humaines, la réforme de l’assurance-chômage, les Bourses du Millénaire, sa méconnaissance totale des grands enjeux internationaux, son entêtement à empiéter sur les champs de compétence du Québec, et la vingtaine d’enquêtes actuellement en cours sur les agissements de son gouvernement.

Ben coudon. Et l’on continue de parler de l’intelligence de l’électorat… Finalement, Chrétien aura eu raison sur toute la ligne. Raison de distribuer des cadeaux à droite et à gauche, de s’accrocher au pouvoir, de déclencher des élections avant le temps, de fermer la gueule du Québec et de diriger le Canada comme si c’était son jouet, sa petite chose. On a beau se moquer de sa bouche croche et entarter chacun de ses ministres, le bonhomme est mort de rire.

Même la Gaspésie, une région pourtant directement touchée par la réforme de l’assurance-chômage, a voté pour lui! Chrétien a maintenant toutes les raisons du monde de dire au Québec: «Shut the fuck up!»

 

***
Dans Sortie de secours, son tout dernier bouquin, l’ex-conseiller de Lucien Bouchard, Jean-François Lisée, nous avait justement mis en garde contre une telle victoire de Jean Chrétien. Dans une entrevue qu’il nous avait accordée le 9 mars, il tenait ces propos: «Jean Chrétien a juste besoin de 46 % des votes, lors des prochaines élections fédérales, pour dire que son gouvernement a plus de légitimité que celui de Lucien Bouchard. Non seulement Lucien Bouchard a-t-il moins de votes que Jean Charest, mais il aura moins de votes que Jean Chrétien! Vous imaginez la situation? Le premier ministre du Québec se retrouvera dans une position intenable, et Chrétien aura toutes les raisons du monde de continuer d’empiéter sur nos juridictions. Il dira: « J’ai eu raison d’isoler le Québec lors de l’Union sociale, de l’étrangler financièrement, de proposer la loi du cadenas référendaire… Achalez-moi plus! » Il ne retournera même plus les appels de Jean Charest…» Lundi, au Québec, le Parti libéral de Jean Chrétien a eu 44,16 % des voix (contre 39,85 % pour le Bloc). Alors qu’aux dernières élections provinciales, le PQ de Lucien Bouchard avait eu… 42,7 % des voix. Chrétien a plus de légitimité au Québec que notre premier ministre provincial! Ça fait dur.

Il faut dire que seulement 59 % des gens sont allés voter, lundi. Où étiez-vous, bordel de merde? Que faisiez-vous? Il y a des gens, à travers le monde, qui se battent jusqu’au sang pour avoir le droit de voter. Et nous, pendant ce temps-là, on boude les scrutins pour pouvoir regarder une reprise des Simpson.

Attaboy! Un autre verre de Denis aux fraises, avec ça?

 

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Mais pourquoi les Québécois n’ont-ils pas voté davantage pour le Bloc? Après tout, Gilles Duceppe a fait une campagne sans faille…

«Parce que les Québécois ne veulent pas entendre parler de souveraineté», répondent la plupart des commentateurs. C’est exactement ce que nous avait dit Lisée en mars dernier.

«Actuellement, que dit-on aux électeurs québécois? « Si vous voulez l’indépendance, votez pour le Bloc. La victoire du Bloc est l’une des conditions gagnantes. » Or, les Québécois ne veulent pas entendre parler de souveraineté. Ils voteront pour qui, alors, aux prochaines élections fédérales? Pas pour les Conservateurs, car Charest a quitté le parti. Il ne leur restera donc que le Parti libéral. Actuellement, la stratégie des souverainistes pousse une partie des Québécois dans les bras de Chrétien…»

Il semble que Lisée ait vu juste. En parlant autant de souveraineté, en faisant de l’élection de leur parti l’une des fameuses conditions gagnantes, les Bloquistes se sont tiré dans le pied.

Avec le résultat que le Bloc a perdu sept comtés. Et que Johnny est plus fort que jamais.

 

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Cela dit, les gens ont tort d’associer le Bloc à la souveraineté. Ce n’est pas vrai qu’un vote pour le Bloc est un vote pour l’indépendance.

Un vote pour le Oui est un vote pour l’indépendance. Mais pas un vote pour le Bloc, ni même un vote pour le PQ. Je dirais même que c’est le contraire. Tant qu’il y aura un parti pour défendre leurs intérêts à Ottawa, les Québécois ne seront pas pressés de se séparer. Le Bloc est une véritable police d’assurance contre une éventuelle séparation.

Imaginez Ottawa sans le Bloc; que des Libéraux et des membres de l’Alliance. On n’aurait pas le goût de claquer la porte? Ben tiens… Mais voilà, les gens ont quand même eu peur. Ils n’ont pas voté pour le Bloc … because la séparation, et because les fusions. On se retrouve donc avec le Cheuf, plus fort que jamais.

C’est ce qu’on appelle «prendre son trou».

La honte au pouvoir

La honte au pouvoir

Franco Nuovo

Journal de Montréal 29.11.00


Des fois, j’aimerais comprendre et qu’on me donne les clés nécessaires au décryptage de notre logique collective.

Après l’avoir haï, critiqué sans répit et traîné dans la boue, après lui avoir reproché son obsession des pouvoirs centralisés autour de sa petite personne, condamné son arrogance tout particulièrement envers le Québec, dénoncé son manque de transparence et sa mauvaise gestion des fonds publics – même les libéraux l’ont fait -, voici que nous tombons pour la troisième fois en réélisant Jean Chrétien. Et plus fort que jamais. Allez y comprendre quelque chose.

L’autre soir, en écoutant Derome livrer les résultats, j’étais abasourdi par ce que je voyais et entendais. Les Maritimes, tiens, prenez par exemple les Maritimes. Elles ont été malmenées, lavées par la décapante assurance-emploi de la machine libérale, emprisonnées dans les filets du ministre des Pêches et Océans. Or, loin d’être échaudées, les Maritimes sont aujourd’hui plus rouges que jamais. Elles n’ont pas compris ou quoi? On leur tape dessus, et la seule chose qu’elles trouvent à répondre, c’est: «Oh! oui, c’est bon, encore, encore! » C’est du masochisme politique!

Sur le plan international, Jean Chrétien est une honte; son élocution déficiente, son image pathétique. le manque d’envergure du chef d’Etat. Rappelons-nous seulement sa visite en Bosnie, ou plus récemment au Moyen-Orient. Sur le plan national, Jean Chrétien est aussi une honte. Pensons à son agressivité obsessive envers le peuple du Québec ou aux ressources humaines ou encore aux compressions dans la santé. Même sur le plan local, dans sa simple circonscription, Jean Chrétien est une honte; ne mentionnons que les enquêtes en cours et son absence totale de sens commun dans l’affaire de l’Auberge Grand-Mère. Mais pourquoi donc portons-nous la honte au pouvoir?

C’est désolant. D’autant plus désolant qu’un tel vote, exprimé aussi clairement, ne peut que le conforter dans sa conviction d’avoir toujours raison. Un tel appui de 44 % des Québécois et de 41 % des Canadiens n’améliorera en rien la situation qui prévalait avant les élections. Et pis encore, une telle manifestation de confiance ne peut certes pas l’inciter à se remettre en question. Nous sommes donc condamnés à aller ainsi de l’avant.

En couronnant le roi Jean et ses troupes, nous avons une fois de plus cautionné la bêtise; la leur. Mais, ne nous faisons pas d’illusion, aussi la nôtre. N’élisons-nous pas les gouvernements qui nous ressemblent?

Ce qui est d’autant plus hallucinant, c’est que cette situation, cette incontestable victoire des libéraux de Jean Chrétien, avait été prévue et décrite, il y a un peu moins d’un an, par Jean-François Lisée dans son livre Sortie de secours. Nul alors n’a cru bon prendre sa thèse en considération.

Ex-conseiller de Lucien Bouchard, Lisée avait en effet prévu que, dans le contexte actuel où le Québec refuse d’attaquer et préfère rester sur la défensive, «le PLC risquait d’obtenir la majorité des voix au Québec aux élections de 2001» et le Bloc, lui, enregistrerait un recul. Certes, les élections n’ont pas eu lieu en 2001, mais en 2000. Le PLC n’est pas majoritaire au Québec pour ce qui est du nombre de sièges, mais il se retrouve côte à côte avec le Bloc. Cependant, le recul est là, 44 % des Québécois ayant choisi le PLC et 40 % seulement, le BQ.

Ce qui est plus inquiétant, c’est la suite. «Pour le Québec, affirmait Lisée, ce sera alors la journée clé du déclin»; ce résultat venant désormais «légitimer » toutes les attaques contre le Québec. Les trudeauistes auront alors gagné sur toute la ligne.

On peut tergiverser, chercher des excuses, accuser les fusions et mettre la victoire de Jean Chrétien sur le compte de l’indifférence et du désintérêt des Québécois. Or, trois fois, ce n’est pas de l’indifférence, c’est de la lâcheté.

De l’utilité des lunettes roses

De l’utilité des lunettes roses

Quelques réflexions sur « le grand brassage d’idées » et sur les « déclins conjoncturels » successifs de l’option souverainiste

Jean-François Lisée
Auteur de Sortie de secours

(Version intégrale du texte publié dans LeDevoir du 23.3.00)


« Nous vivons maintenant dans ‘’l’après patente’’ », apprenait-on en lisant Le Devoir du samedi 18 mars. Le quotidien reprenait ainsi l’élégant vocable utilisé par le premier ministre pour désigner la stratégie de Sortie de secours qui, selon un sondage Léger & Léger de mars, recueille pourtant l’aval de 68% de l’électorat souverainiste. Une proportion qui monterait, dans l’urne, à 88%, si on tenait effectivement le référendum que je propose.

C’est donc avec un léger étonnement qu’on lisait aussi samedi que « c’est comme si les péquistes avaient examiné l’option Lisée et, la comparant, se sont dit que la leur, celle de la souveraineté-partenariat, n’était pas si folle après tout. » Passons sur le fait que ma proposition pourrait conduire au succès réel de la souveraineté au cours du présent mandat (un de trois résultats possibles) et concentrons-nous sur « l’examen » qui a eu lieu, avant de passer à l’essentiel.

De tout évidence, le journal fait référence, non à l’électorat péquiste, mais aux quelques 150 militants qui, dans six ateliers de congrès régionaux, ont eu six minutes pour évacuer des résolutions qui ne portaient pas sur ma proposition. Rappelons que, dans l’esprit du « grand brassage d’idées » qu’elle appelait de ses voeux, la direction du PQ a condamné ma proposition avant même sa publication et a admis avoir donné des consignes pour qu’on la rejette en bloc et dans l’heure, donc avant que militants et élus ait le temps d’en prendre connaissance. Des membres du comité Landry ont avoué au Journal de Montréal avoir été convaincus de renoncer à ouvrir le débat en cette enceinte, pourtant dite de « réflexion stratégique ».

Feu, le « droit de réfléchir »

Cet effort fut aussi remarquable qu’inutile. Aucune de la demi-douzaine de propositions débattues dans les Congrès régionaux n’auraient donné au gouvernement le mandat de mettre en oeuvre ma stratégie. Cependant, elles auraient donné aux militants et au gouvernement le « droit de réfléchir » à des voies de renforcement du Québec, dans le cas où, le temps passant, la situation du Québec se dégradait et une majorité souverainiste était toujours fuyante.

À tous les étages, nous étions un certain nombre – militants, membres d’exécutifs, attachés politiques, partenaires pour la souveraineté, députés bloquistes et péquistes, ministres liés par la solidarité ministérielle – à penser que ces résolutions de bon sens pourraient donner au Parti et au gouvernement, dans l’après Congrès, la permission de faire preuve d’agilité stratégique face à l’offensive fédérale. Les idées qui auraient pu être examinées au besoin d’ici deux ans sont nombreuses, y compris celle du directeur du Devoir, qui proposait le mois dernier de dire tout haut ce que chacun sait : « il n’y aura pas de référendum sur la souveraineté pendant le mandat ». Cela permettrait notamment de se débarrasser de l’effet des « conditions gagnantes », effet dont on admet désormais en haut lieu qu’il empoisonne toute l’action gouvernementale. Comme quoi la lucidité fait malgré tout quelques progrès.

Une fois que la direction du PQ eut bien établi que Sortie de secours n’était pas un « ballon d’essai »- ce qui fut fait avec une énergie qui force l’admiration – elle avait tout le loisir de faire la distinction, qu’elle comprenait parfaitement, entre ma proposition et les résolutions du « droit de réfléchir » comme celle de l’Estrie et de les laisser faire chacune leur propre chemin. Après tout, en janvier, le Congrès du Bloc avait adopté une résolution de ce type.

Mais la direction péquiste a décidé au contraire de forcer l’amalgame et de faire battre ces résolutions, dont certaines étaient pourtant de facture orthodoxe. Ce faisant, elle conduisait les militants à interdire explicitement au gouvernement d’user de l’outil référendaire pour autre chose que la souveraineté, quoi qu’il arrive. En 20 ans d’observation de la politique sur deux continents, c’était la première fois que je voyais un gouvernement se faire délibérément réduire sa marge de manoeuvre, phénomène étonnant pour le gouvernement d’un peuple sur la défensive.

Cela fut fait essentiellement par la conjonction de militants qui veulent croire de toutes leurs forces que la souveraineté est à portée de la main, ce qui est bien compréhensible, répondant à l’appel pressant de porte-parole efficaces qui, comme Bernard Landry, croient réellement qu’un effort volontariste pourrait donner ce résultat à moyenne échéance, et d’un Lucien Bouchard soudain animé par un argumentaire à-la-Parizeau, lui qu’on sait pourtant plus enclin, en ces matières, à user du frein que de l’accélérateur. Leader hors pair, M. Bouchard ne cache cependant pas son refus de forcer le destin, comme en fait foi sa récente allusion à un hypothétique référendum à tenir pendant un hypothétique troisième mandat.

Au PQ, cette combinaison était irrésistible. « Si le plus mou d’entre nous tient mordicus à l’orthodoxie, se sont dit les militants en écoutant le premier ministre qu’ils ont toujours jugé suspect de mollesse, il n’y a sûrement pas lieu d’envisager autre chose. » Cette attitude est utile pour le vote de confiance que les militants donneront à leur chef au Congrès de mai. Elle prépare cependant de dures désillusions, après mai, lorsque l’inaction et l’attentisme s’installeront tristement à demeure. Constatant cela, les militants qui restent – jamais, depuis 1984, le PQ n’a eu moins de membres en règle qu’actuellement – seront-ils tendres, lors des Conseils nationaux de 2001 et de 2002 ?

Quoi qu’il en soit et comme le notait Gilles Vandal, de l’executif de Sherbrooke, dans l’hebdomadaire Voir : après le Congrès, « M. Bouchard ne pourra plus jamais tenir un référendum sur autre chose que la souveraineté sans perdre la face ! En fermant la porte au débat, le PQ est tranquillement en train de mettre les pieds dans une cage à homard. » Le PQ, et le peuple québécois avec lui.

De troublants « mouvements d’humeur »

Fort heureusement pour les souverainistes victimes de morosité, deux universitaires de Laval, Simon Langlois et Gilles Gagné, viennent nous réconforter, grâce à une étude qui a fait fonctionner jusqu’à la surchauffe les télécopieurs du PQ depuis une semaine.

« Le diagnostic du déclin ne correspond pas tout à fait à la réalité, écrivent-ils. Au contraire, l’appui ferme au Oui (donc avant répartition des indécis) n’a pratiquement pas changé entre octobre 1995 et les premiers mois de l’année 1999. » Cela est juste et bon. Mais les chercheurs ayant l’honnêteté intellectuelle de publier leurs tableaux en entier, on observe sans devoir sortir sa calculette qu’entre ces deux dates, l’appui ferme au Non (bien lire : « au Non ») a progressé de 10 points dans le segment de population jugé le plus souverainiste, de 12 dans le second et de 15 chez les francophones retraités.

Bref, on nous demande, ni plus ni moins, de conclure à l’inexistence de déclin souverainiste quand le Oui stagne et que le Non ferme bondit, au global, de 10 points, donc de 25% en quatre ans. C’est comme si on déclarait que l’équipe du Canadien de Montréal se portait bien, car ses joueurs comptent le même nombre de buts que lors de ses saisons, perdantes, précédentes, et alors que les équipes adverses, elles, en comptent désormais beaucoup plus.

Cela sans tenir compte des résultats, pires encore, de la deuxième moitié de 1999 et du début de 2000, pourtant post-loi C-20, et qui donnent un fulgurant 32% de progression du Non ferme depuis 1995. Ces mauvais résultats, nous apprend-on en usant de la méthode connue entre spécialistes sous le terme technique de « pifomètre » (c’est-à-dire en l’absence de toute vérification factuelle, ce que les auteurs admettent), sont principalement liés, pour les femmes épousant le Non ferme, à la grève des infirmières, pour les hommes et les jeunes, aux politiques jugées de droite du gouvernement et aux négociations dans le secteur public. Admettons que cela puisse être vrai – ce n’est pas impossible en effet — et que prouve-t-on ? On prouve que la totalité des politiques anti-Québec déployées en 1999 par le tandem Chrétien-Dion (Union sociale, bourses du millénaire, affaire Zédillo, budget Martin 99 inéquitable envers le Québec, loi C-20) n’a non seulement pas le moindre impact positif sur l’intention de vote souverainiste mais permet au contraire une progression considérable du Non chez les jeunes francophones actifs, hommes et femmes. Trouvaille considérable, malheureusement valide.

Si l’étude remontait plus loin la filière temporelle, elle devrait constater que cette baisse « conjoncturelle » du Oui s’ajoute à celle enregistrée en 1995 par rapport à l’année précédente, à celle de 1994, puis à celle de 1993, pour une série de « baisses conjoncturelles » totale, depuis 1992 et la fin du flirt du Parti libéral avec la souveraineté, de 17 points de pourcentage (de 58% à 41%). La conjoncture a le dos large.

Il y a cependant de l’espoir, nous disent MM Gagné et Langlois dans une étude qui a par ailleurs beaucoup de mérite, notamment sur l’évolution du vote pendant la campagne référendaire de 1995. Parlant de l’avenir, ils écrivent hardiment que l’écoulement du temps fera son oeuvre en renforçant le poids des groupes sociaux plus enclins à voter Oui. C’est bizarre, car les tableaux mêmes de l’étude démontrent une évolution inverse : en seulement quatre ans, le poids relatif des trois types enclins à voter Oui a reculé de 3%, celui des trois types enclins à voter Non a augmenté de 3%. Et comme on sait être à la veille d’une accélération du poids des retraités et des allophones, on nous permettra un doute sur le renversement de la tendance.

Soyons cléments. En admettant la totalité des hypothèses de l’étude, en acceptant de croire donc que les 32% de nouveaux « Non fermes » rebrousseront chemin, en acceptant que les futurs retraités maintiendront en totalité leurs convictions souverainistes après les avoir retrouvées, en tirant très fort sur les chiffres et en se fiant au pifomètre, en faisant l’impasse sur la totalité des données récentes sur les motivations des électeurs on retrouverait un appui au « Oui ferme » de… 46%. On pourrait ainsi entrevoir, si Lucien Bouchard acceptait contre chaque fibre de sa personnalité de prendre le risque historique de déclencher un référendum sur cette base et de jouer son va-tout sur l’espoir d’une remontée souverainiste de fin de campagne des « francophones actifs de moins de 55 ans» — on pourrait entrevoir, donc, la possibilité de… reproduire l’échec référendaire de 1995.

Car voilà le fond de la démonstration. Si tout allait remarquablement, on pourrait faire aussi bien que l’échec de 1995. Et si les types évoluaient nettement dans le sens souhaité plutôt que dans le sens observé et si les non-francophones devenaient plus souverainistes (ce que l’étude affirme, démontrant ailleurs que cette tendance s’inverse malheureusement à la veille du vote), peut-être aurions-nous, sur une question de souveraineté-partenariat jugée dorénavant irrecevable par Ottawa, une majorité courte jugée dorénavant irrecevable par Ottawa, qui nous conduirait à une déclaration unilatérale d’indépendance sans transition négociée, perspective jugée irrecevable par la grande majorité des Québécois.

L’optimisme et le volontarisme sont de grandes vertus, indispensables en politique. Je le sais pour les avoir beaucoup pratiquées. Arrive cependant un moment où les lunettes sont tellement roses qu’on n’y voit plus clair. Arrive un moment où il faut offrir aux Québécois des itinéraires qui récusent la pensée magique et qui offrent au moins une chance de leur faire franchir, intacts, la totalité des obstacles.

Sommes nous vraiment entrés dans « l’après patente » ? Je ne le sais pas. Je sais que dans ce printemps 2000 qui aurait dû être un temps de débat faisant une large place à la lucidité, à la créativité et aux commencements, on a assisté à une volonté d’aveuglement et d’enfermement dans une stratégie qui n’a, sauf extraordinaire, aucune chance de porter fruit. Heureusement, la politique nous apprend que les positions intenables ne peuvent, par définition, tenir indéfiniment. Comme l’écrivait justement Michel Venne samedi, « nous verrons ». Espérons seulement que « nous verrons » à temps pour agir.

« La grande porte »

« La grande porte »

Comment précipiter le déclin politique du Québec

Jean-François Lisée
Auteur de Sortie de secours

Le Devoir, mars 2000

 


Des militants péquistes, des députés du Bloc québécois, des membres de la société civile comme Gérald Larose ont, avant et après la publication de Sortie de secours, plaidé pour la nécessité de préserver le rapport de forces du Québec en attendant la réalisation de la souveraineté. Pourquoi ? Parce qu ‘ils comprennent le message transmis avec force par l’électorat: une majorité souverainiste n’est pas à portée de main. La situation du Québec se dégradant à grande vitesse, ces militants trouvent urgent de préserver notre rapport de forces collectif dans l’intervalle.

Ils semblent d’ailleurs sceptiques face aux arguments avancés sur la marche inexorable de la souveraineté, partie de 0% en 1960 pour atteindre 40% en 1980 puis 49% en 1995. Peut-être se souviennent-ils que ce dernier résultat fut au contraire enregistré alors que la pente était descendante, partie de 67% à la mort de Meech en 1990, descendue à 49% au référendum de 1995 et atteignant 41% au début de 2000. Denis Monière, Guy Bouthillier, des ministres importants citent à l’appui de leur optimisme un sondage de 1995 qui ne laissait pas présager la quasi-victoire d’octobre. Les faits indiquent plutôt que le méga-sondage de 10 000 répondants de janvier 1995 donnait 46% (et non 40, venu d’un CROP sujet à caution) à une question sur « la souveraineté » nullement assortie d’une offre d’association ou de partenariat. On savait à l’époque que l’ajout de cette offre faisait passer le cap du 50%, cap effectivement passé à l’été 1995 après la conclusion de l’accord PQ-Bloc-ADQ. En septembre, l’affaire Le Hir repoussa temporairement le vote pour le Oui à 42%. Il reprit ensuite sa progression jusqu’au résultat que l’on sait. Rien à voir, donc, avec le maigre 41% actuellement enregistré sur la « souveraineté partenariat ».

La proposition de Sortie de secours part du constat qui motive beaucoup de militants et suggère un processus actif et rapide qui modifierait du tout au tout l’avenir politique immédiat. Je n’y reviens pas ici, on sait où la trouver. Examinons plutôt les effets de la stratégie proposée par la direction du Parti québécois.

Convaincre, certes, mais de quoi?

Lorsque Chrétien et Dion affirment qu’en 1995, les Québécois « ne comprenaient pas la question », ils insultent l’intelligence des Québécois. L’électorat comprenait très bien (le mot « séparation » enlaidissait chaque poteau de téléphone au Québec) et réagissait en projetant ses propres peurs, espoirs et stratégies sur le vote, comme c’est son droit.

Mais ne commettons-nous pas la même erreur en disant que, s’il n’y a pas aujourd’hui de majorité souverainiste, c’est parce que les Québécois ne « saisissent pas les enjeux ». Qu’il faut, pour reprendre les mots de Denis Monière, « revoir les stratégies de communication ». Cet argument, parfaitement valable lorsque l’indépendance était une idée neuve, sonne un peu faux pour un électorat qui a baigné dans le débat national depuis un tiers de siècle.

Prenons le au détail. Il faut, nous dit-on, un grand effort de pédagogie pré-référendaire qui commencerait au lendemain du congrès de mai. On voudrait sans doute convaincre les Québécois que, « depuis 1995, le système fédéral est inflexible ». Or près de 60% en sont déjà convaincus. On voudrait leur dire que les Québécois « ne sont pas reconnus comme égaux au Canada ». Plus de 55% le pensent déjà. Que le Québec n’est « pas traité avec le respect qu’il mérite »? 57% ont déjà tiré cette conclusion. Que « les choses se détériorent entre le Québec et le Canada »? 74% posent déjà ce constat. Bourses du millénaire, Union sociale, budget Martin inéquitable envers le Québec, affaire Zedillo, loi du cadenas référendaire ? De fortes majorité appuient en chaque cas la position de leur gouvernement contre celle d’Ottawa. Voudrait-on les convaincre qu’ils doivent rejeter le « fédéralisme actuel », qu’on ne pourrait guère faire mieux: ils ne sont plus que 13% à préférer cette option à la souveraineté ou au fédéralisme renouvelé, plutôt que 19% en 1995. (Nota bene : Tous ces chiffres sont tirés de sondages fédéraux de 1999, payés avec nos impôts.)

Peut-être l’effort de conviction doit-il porter, non sur les tares du Canada, déjà intégrées, mais sur la réussite présumée de la souveraineté ? Là encore, la cavalerie souverainiste arrive un peu tard. Depuis le référendum de 1995, la proportion de Québécois convaincus que « le Québec a les compétences humaines, techniques et financières nécessaires pour faire la souveraineté » a cru de 3 points, pour atteindre 60%. La proportion de ceux qui croient que « le Québec a le droit de se séparer » a cru de 5 points, pour atteindre 66%. La proportion de ceux qui croient que « la souveraineté politique du Québec est réalisable » a cru d’environ 12 points, pour atteindre 52%. Certes, la pédagogie peut encore améliorer chacun de ces scores. Mais force est de constater que nous ne somme pas devant un puits d’ignorance ou d’inconscience, bien au contraire. Ces deux séries de chiffres démontrent au contraire un niveau de politisation et de lucidité admirable.

Les Québécois ne sont pas des idiots. Ils posent un regard réaliste sur la situation politique. Ils comprennent les enjeux et ont intégré, en majorité, la quasi totalité des arguments souverainistes, y compris sur le droit et la capacité du Québec de faire la souveraineté. Et ils nous disent surtout très clairement une chose: pour l’instant et pour l’avenir prévisible ils ne feront pas le saut. Oublions un instant les sondages : l’attitude de l’électorat à la veille de l’élection québécoise de novembre 1998 est éloquente. Informée de la possibilité d’une forte victoire péquiste, donc de l’obtention de conditions annonciatrices de référendum sur la souveraineté, une partie de l’électorat a retenu son vote ou l’a déporté sur l’ADQ, pour couper son élan au processus souverainiste. L’apparition de la « condition gagnante » a servi de signal d’alarme à un électorat qui refuse de se laisser entraîner dans cette direction. On peut le déplorer, on ne doit pas l’ignorer.

C’est pourquoi un effort pédagogique supplémentaire a peu de chance de porter fruit là ça compte : dans l’intention de vote souverainiste. Les Québécois ont développé un blocage, non parce que nos arguments sont mauvais, mais parce qu’ils craignent l’échec du divorce. Et je crains que loin de nous récompenser de nos efforts de pédagogie, les électeurs ne veuillent punir les souverainistes aux urnes, comme ils l’ont fait en novembre 1998, pour leur insistance à foncer vers un référendum.

Un oubli fatal : l’incidence de l’élection fédérale

Que va-t-il se produire si on reste sur la voie actuelle? L’étranglement financier opéré par le couple Chrétien-Martin a des effets majeurs sur les finances publiques québécoises. Ceux qui pensent que « le pire est derrière nous » s’illusionnent. Au delà des baisses d’impôts et des réinvestissements en santé et en éducation, la manne n’est pas de retour dans les ministères québécois, et plusieurs clientèles comprendront cette année que des budgets sont réduits, pas augmentés. L’an prochain ? Idem.

Sur ce fond de grogne collective on assistera, d’ici à l’élection fédérale, à la plus grande distribution de subventions canadiennes de notre histoire. Puisés à même des surplus gargantuesques, les chèques arborant l’unifolié prépareront l’élection auprès de segments d’électeurs déçus par un gouvernement québécois désargenté.

Si ce scrutin était tenu aujourd’hui – donc avant que les choses empirent — le Parti de MM. Chrétien et Dion récolterait 45% du vote (à la fin de mars 2000, donc malgré C-20, sa crise de leadership et les scandales dans son comté, davantage que le Bloc québécois. Le report graduel du vote naguère conservateur sur les libéraux, depuis que Jean Charest a quitté la direction conservatrice fédérale, élargit continuellement cet écart.

Réfléchissons à la signification de ce résultat. Pour la première fois en 20 ans, les trudeauistes remporteraient l’adhésion d’une majorité simple de Québécois. En 1984, les électeurs s’étaient unis pour faire payer aux trudeauistes le prix de leur coup de force de 1982. En 2001, au contraire, le parti de M. Chrétien, ayant isolé le Québec dans l’Union sociale, ayant ravi une partie de son financement social, ayant imposé un veto à son droit de disposer de lui-même, se verrait récompensé. Les trudeauistes triomphants en tireraient la conclusion que les Québécois approuvent, a posteriori, l’ensemble de leur oeuvre de marginalisation du Québec.

Déjà, à 45%, Jean Chrétien pourrait prétendre parler au nom d’une plus forte proportion de Québécois que Lucien Bouchard ou que Jean Charest. Politiquement, ce serait le plus dur coup jamais porté à l’Assemblée nationale. Rien dans la stratégie de « la grande porte » ne permet d’éviter cet échec. Au contraire, elle l’amplifie.

Car si on comprend bien, l’élection fédérale de 2001 surviendra en plein milieu de la grande campagne pédagogique préparative à un référendum sur la souveraineté qui sera présenté, du moins dans le discours public, comme prochain, sinon imminent. Mais sachant que les Québécois sont 73% à refuser ce référendum — et même si cette proportion devait se réduire quelque peu, grâce à la pédagogie –, les candidats de M. Chrétien diront qu’un vote pour le PLC est un vote contre le référendum. Ce sera tout à fait vrai. La stratégie de la grande porte offre donc à M. Chrétien un réservoir supplémentaire de mécontents qui lui permettrait d’améliorer encore son score et de se rapprocher – c’est parfaitement concevable – de la barre des 50%.

Si vous trouvez les souverainistes moroses, ces temps-ci, songez au recul que représenterait l’obtention par MM Chrétien et Dion d’une majorité simple ou absolue de votes québécois. Le choc réduirait à néant la crédibilité du gouvernement (et de l’opposition) du Québec face à Ottawa, aux provinces, au monde. Cette élection marquerait l’entrée officielle du Québec dans son déclin politique. Il ne resterait plus qu’une fin de mandat à un PQ démoralisé et démobilisé. Il serait trop tard pour emprunter quelque sortie de secours que ce soit.

(fin)

La bombe Lisée

Magazine L’actualité Vol: 25 No: 3 1 mars 2000

En couverture : La bombe Lisée Par Pierre Cayouette


Un souverainiste, et non le moindre, vient de craquer. Dans ce qu’il appelle lui-même un « douloureux exercice de lucidité », Jean-François Lisée, ex-conseiller politique des premiers ministres Jacques Parizeau et Lucien Bouchard, affirme que le gouvernement québécois et les souverainistes font fausse route. Dans un livre-choc intitulé Sortie de secours, il constate que la stratégie référendaire actuelle ne mène à rien. Et qu’il est illusoire de penser retrouver la ferveur souverainiste qui avait suivi l’échec des négociations du lac Meech, en juin 1990. Le Québec n’a plus de cartes dans son jeu. Ottawa a gagné la bataille amorcée il y a plus de 30 ans par Pierre Trudeau et le French Power.

Depuis qu’il a quitté le cabinet du premier ministre Bouchard, en septembre, Jean-François Lisée a établi ses quartiers dans le sous-sol de sa maison d’Outremont. L’endroit a beau être plus paisible que le « bunker », ce boulimique du travail n’a pas ralenti son rythme pour autant. Le téléphone ne dérougit pas et les télécopies rentrent à la pelle. Frais comme une rose malgré une énième nuit blanche passée à peaufiner son manuscrit, l’increvable auteur venait d’en remettre les dernières pages à son éditeur lorsque L’actualité l’a rencontré.

Non, ce ne sera pas le livre qu’appréhendent ceux qui, parmi les ministres et les conseillers péquistes, mesuraient leurs interventions en sa présence et évitaient de laisser traîner des documents compromettants, de crainte de se retrouver un jour dans un best-seller. Car Jean-François Lisée est l’auteur du célèbre Tricheur (Boréal), biographie politique de Robert Bourassa, un document riche en révélations sur les coulisses du pouvoir. Pour l’ex-conseiller, il était hors de question d’écrire dès maintenant son expérience au cabinet Parizeau, puis Bouchard. « Je suis totalement en désaccord avec ce qu’a fait l’ex-conseiller de Bill Clinton, George Stephanopoulos, qui a écrit un livre sur le président pendant le mandat de celui-ci. Il y a là une rupture morale que je ne peux accepter. »

Mais, comme Le Tricheur, Sortie de secours risque de créer des remous. À quelques mois du congrès national du Parti québécois (en mai) – au cours duquel les militants procéderont à un vote de confiance à l’endroit de Lucien Bouchard – et au moment où le mouvement souverainiste s’enlise, il propose sa « clé » pour « déverrouiller » le débat constitutionnel. Il recommande aux péquistes de renoncer à un référendum sur la souveraineté et préconise, en lieu et place, la tenue d’un référendum « refondateur » sur les compétences dont le Québec devrait raffermir ou revendiquer l’exclusivité, tout en demeurant à l’intérieur du Canada. Il y a déjà plus d’un an que l’ex-stratège de Jacques Parizeau et de Lucien Bouchard est convaincu qu’un tel référendum est la seule issue possible pour les souverainistes. Son « exercice de lucidité », il l’a entrepris au lendemain des élections du 30 novembre 1998, qui ont reporté au pouvoir le gouvernement péquiste mais donné la majorité des voix aux libéraux (43,7% contre 42,7%). « Ces élections ont été un électrochoc. J’ai passé les vacances de Noël à me demander ce qu’on ferait. Dès la rentrée, j’ai esquissé un plan qui affirmait d’emblée qu’on ne se rendrait pas directement à la souveraineté. Il fallait imaginer une autre avenue qui permettrait au Québec d’avancer et qui pourrait nous y mener ultérieurement. » Aux yeux du sondeur Jean-Marc Léger, Lisée joue gros. « Ça va faire des vagues au sein du PQ et même en dehors de ses rangs. Nos sondages disent que deux Québécois sur trois veulent encore faire partie du Canada, tout en exigeant des changements majeurs. C’est ce que Lisée propose, une sorte de troisième voie. Personne ne l’a fait depuis le rapport Allaire. »

Sur la table de travail de Jean-François Lisée, un disque traîne. C’est Mozart for Your Mind: Boost Your Brain Power. « Ça m’aide à démarrer, certains matins. Tu vas écrire ça dans ton article? » s’inquiète-t-il, légèrement ennuyé. Cinq ans dans les officines du pouvoir n’ont pu chasser le journaliste en lui. S’il avait pu l’écrire lui-même, ce reportage, il l’aurait fait! D’ailleurs, quand il a eu vent que L’actualité préparait un article sur lui, sur sa démission et ses possibles différends avec Lucien Bouchard, il a soumis à la rédaction des noms de journalistes, ainsi qu’une liste d’amis à appeler! Des ennemis aussi. Parce qu’un panégyrique le desservirait, il ne le sait que trop.

Comme Mozart, qu’il écoute pour se fouetter les neurones, Jean-François Lisée a été précoce. « À 14 ans, il passait des heures et des heures à découper des articles de journaux et à se constituer des dossiers, se rappelle Denis Nadeau, un ami d’enfance qui enseigne aujourd’hui le droit à l’Université d’Ottawa. Il classait tout, méthodiquement, dans des caisses que lui fournissait son père, épicier prospère de Thetford Mines. Il savait qu’il serait journaliste et rêvait d’être l’émule de Bob Woodward (qui a mis au jour le scandale du Watergate) ou de Pierre Nadeau. » À 16 ans, étudiant au cégep, il est devenu correspondant à Thetford Mines du quotidien indépendantiste Le Jour. « Il nous a appelés pour nous offrir ses services. Au téléphone, son ton plein d’assurance ne nous laissait pas deviner son âge. Quand on a vu son visage de poupon, quelques mois plus tard, dans une soirée-bénéfice, on s’est rendu compte que c’était encore un enfant! » raconte en riant la rédactrice en chef du Journal de Montréal, Paule Beaugrand-Champagne, alors journaliste au Jour.

Pendant ses études en sciences juridiques à l’Université du Québec à Montréal (UQAM) – la voie royale, à l’époque, pour devenir « avocat populaire » -, il travaille comme reporter de nuit à la station de radio CKAC. Il milite aussi au sein de la Ligue marxiste-léniniste du Canada, un égarement qui le fait aujourd’hui sourire. Quand je lui demande s’il n’a pas gardé de cette adhésion la « tentation du modèle théorique parfait » et le besoin de « croire » à tout prix, il se braque et, pour une rare fois, perd un peu de sa superbe. Mais il se ressaisit: « Je dirais plutôt que j’ai beaucoup d’idéal. Et c’est important d’en avoir beaucoup au commencement. Parce que ça réduit à la cuisson! »

Après un bref passage à l’agence NTR (la voix radiophonique de La Presse canadienne), il débarque à Paris, où il étudie le journalisme dans l’espoir d’obtenir un poste à l’Agence France-Presse (AFP), ce qui lui apparaît alors comme la quintessence du métier. Il devient plutôt pigiste de médias québécois et français à Paris (1981 à 1984), puis correspondant de La Presse à Washington (1984 à 1988). De retour au pays, il travaille comme reporter politique à L’actualité. « Il a été parmi les plus grands journalistes de sa génération, estime Paule Beaugrand-Champagne, qui fut sa patronne à L’actualité. C’est un être d’une intelligence supérieure. D’une grande honnêteté aussi. Il était farouchement indépendantiste, mais n’a jamais fait de journalisme militant. » Son scoop le plus fumant a été de révéler le contenu de documents internes du gouvernement libéral de Robert Bourassa en pleine campagne référendaire sur l’accord de Charlottetown, en 1992. Les notes des conseillers constitutionnels de Bourassa démontraient que le gouvernement libéral appuyait l’entente, même s’il la jugeait nettement insatisfaisante. Le jour de la publication du reportage de Lisée, Jacques Parizeau, alors chef du camp du Non au Québec, l’exhibait devant les caméras de télévision de tout le pays, recommandant d’acheter L’actualité. Le reportage a vraisemblablement contribué au rejet de l’accord au Québec.

En 1994, Jean-François Lisée publie Le Tricheur et Le Naufrageur, deux tomes volumineux qui comptent parmi les ouvrages politiques les plus percutants jamais écrits au Québec. Au terme d’une longue enquête fondée sur plus de 200 entrevues, il y accuse Bourassa de cynisme, de mensonge et de mépris à l’égard de la démocratie. Il lui reproche aussi d’avoir trahi les Québécois dans les mois qui ont suivi l’échec de Meech en titillant leur fibre souverainiste, et cela, sans jamais avoir eu l’intention de faire la souveraineté. « Lisée avait convaincu Robert Bourassa de tout lui révéler, se rappelle un ex-conseiller du premier ministre. M. Bourassa lui faisait tellement confiance qu’il avait aussi permis à ses conseillers de parler. La biographie devait paraître après les élections. Or, elle est sortie avant (en mai 1994), et on a eu l’impression d’avoir été floués. » (Voir à ce sujet lettre de Lisée plus bas)

Comme le sénateur Jean-Claude Rivest et bien d’autres « victimes » de Lisée, John Parisella, ex-chef de cabinet de Daniel Johnson, refuse de revenir sur cette affaire. Aujourd’hui, il se contente de saluer la « plume extraordinaire et la capacité de travail hors du commun de Jean-François ». Il ne peut toutefois retenir un commentaire: « Il fallait être naïf pour croire que Robert Bourassa allait faire la souveraineté. Même des souverainistes convaincus, comme Josée Legault, sont de cet avis. » Jean-François Lisée, qui faisait la morale à Robert Bourassa, était toujours journaliste à L’actualité, à l’été 1994, quand il a sonné à la porte de Jacques Parizeau pour lui offrir ses services. Il explique qu’il avait obtenu un rendez-vous avec lui pour une entrevue en prévision des élections de l’automne suivant. Le leader du PQ avait accepté, dit Lisée, à la condition que Daniel Johnson, chef du Parti libéral du Québec, accepte aussi. Or, Johnson avait refusé. Et Lisée s’était quand même rendu à sa rencontre avec Parizeau. « Je lui ai dit: « Bon, Monsieur Parizeau, il n’y aura pas d’entrevue puisque vous aviez posé une condition et qu’il m’est impossible de la remplir. Je pourrais m’en aller. Mais si vous me permettez de rester, j’aurais quelque chose à vous proposer. » » Lisée a alors mis de côté son rôle de journaliste et lui a offert sa collaboration. La réaction du chef péquiste fut on ne peut plus favorable. Et si Jacques Parizeau avait refusé? « Je serais resté journaliste. Et je peux donner une liste de journalistes québécois qui ont réclamé en vain des emplois au gouvernement du Québec et qui ont donc continué d’exercer leur métier! » Lisée n’en était d’ailleurs pas à sa première tentative. En 1990, il avait offert ses services au premier ministre Bourassa pour siéger à la Commission Bélanger-Campeau.

Dès son entrée au cabinet Parizeau, au lendemain des élections du 12 septembre 1994, Jean-François Lisée s’est présenté comme un apôtre de l' »ouverture ». Lui qui affirme ne pas être membre du PQ depuis le milieu des années 70, s’était donné comme mission de « dépéquiser » la souveraineté. « J’ai dit à M. Parizeau: « Le PQ ne pourra gagner le référendum seul. » J’ai posé une autre condition: je voulais assister au Conseil des ministres. » Quel souvenir garde Jacques Parizeau de Jean-François Lisée? Seuls quelques initiés le savent, puisque l’ex-premier ministre refuse d’accorder une entrevue à L’actualité depuis la publication d’un portrait de sa femme, Lisette (juill. 95).

Les libéraux, égratignés par Le Tricheur, ont fait des gorges chaudes de Lisée quand ils ont su qu’il irait servir le gouvernement péquiste. Jean-Claude Rivest, l’un de ceux qui furent le plus blessés par la teneur du livre, n’a pu s’empêcher de le railler: « Voilà la preuve que sa démarche, présentée comme un modèle de journalisme d’enquête, était avant tout partisane. »

Certains péquistes ne cachaient pas leur méfiance envers ce golden boy qui accédait aux plus hautes sphères du pouvoir. D’autres, qui avaient trimé dur dans l’opposition, rageaient de jalousie. Mais tous reconnaissaient à Jean-François Lisée une intelligence et une culture politique supérieures. « C’est un surdoué de la communication, dit Jean Royer, ex-chef de cabinet de Jacques Parizeau, aujourd’hui vice-président de Loto-Québec. Il écrit plus vite que je réfléchis! Et c’était un excellent stratège, même s’il n’avait pas une grande expérience du terrain. »

Ami intime de Jean-François Lisée, le journaliste et animateur du Téléjournal à Radio-Canada, Stéphan Bureau, le fréquente depuis 20 ans et ne cache pas son admiration. « Il a une conception très noble de l’engagement politique. Il croit à la politique avec un grand P, et je ne vois pas comment on pourrait douter de la sincérité de son engagement. » Beaucoup ont pensé que c’est cette amitié entre les deux hommes qui a permis à Bureau d’obtenir une entrevue exclusive avec Jacques Parizeau quelques jours avant le référendum de 1995. Or, il n’en est rien, affirment à l’unisson Lisée et Bureau. « Jean-François mettait les choses au clair avec ses amis. La démarcation entre sa vie privée et sa vie professionnelle était très nette », précise Stéphan Bureau.

Sur sa contribution au gouvernement, Lisée reste discret, même s’il a retrouvé sa liberté de parole. On sait toutefois qu’il a joué un rôle déterminant dans la stratégie référendaire. Les commissions régionales sur la souveraineté, c’est lui. L’expression « le camp du changement », c’est lui aussi. L’adhésion de l’Action démocratique de Mario Dumont à la coalition pour le Oui, c’était beaucoup lui. Le discours de Lucien Bouchard prononcé devant les anglophones réunis au théâtre Centaur, à Montréal, en 1996, et l’idée d’accroître la présence de ceux-ci dans la fonction publique, c’était du Lisée tout craché. « Il faut prendre soin des anglophones. Ils forment une minorité, avec tout ce que cela signifie. Ceux qui sont encore ici, c’est parce qu’ils ont choisi de rester. »

Au cours de ses cinq années en politique, Jean-François Lisée a écrit quelques-uns des discours les plus importants des premiers ministres Parizeau et Bouchard. « Il n’y a rien de mieux, pour un conseiller, que de tenir la plume. Parce qu’on fait progresser ses idées dans le texte. Cela se discute d’abord autour d’une table. Puis on écrit. M. Parizeau ou M. Bouchard me disaient, presque choqués: « C’est très bien amené. » » En janvier 1999, quelques semaines après la victoire sans éclat des péquistes, Lisée affirme avoir fait part au premier ministre Lucien Bouchard de sa proposition de tenir un référendum non plus sur la souveraineté, mais sur des compétences à affirmer. Le premier ministre a rejeté l’idée. « Après plusieurs mois de discussions, je lui ai dit: « Très bien. Je retire mes billes et j’irai écrire un livre pour défendre ma vision. » » C’est chose faite.

Si le premier ministre Lucien Bouchard avoue avoir regretté le départ de Jean-François Lisée, dont il était « très proche » – « J’aurais souhaité qu’il reste », dit-il -, il n’a pas voulu corroborer la version des faits de son ex-collaborateur. Il refuse aussi de se prononcer sur l’embarrassante proposition référendaire de celui-ci et précise qu’il ne serait « pas sérieux de commenter son livre avant de l’avoir lu ». Lucien Bouchard préfère insister sur l’homme: « Un lecteur vorace, d’une grande intelligence, qui a une plume aiguisée, vivante, et qui est doué d’un bon sens de l’humour. » Par exemple, au sujet de la célèbre déclaration de Jacques Parizeau le 30 octobre 1995, Lisée raconte à la blague: « Je lui avais dit de parler du « vote technique » et non pas du « vote ethnique »! »

Que fera Jean-François Lisée maintenant? On spécule beaucoup sur le sujet dans les milieux politiques. Décrochera-t-il un poste de haut niveau dans un ministère à vocation internationale? Retournera-t-il au journalisme? Écrira-t-il des romans à la John Le Carré (son auteur préféré)? Même ses plus proches amis l’ignorent. Avec ce sourire dont on ne sait jamais s’il est timide ou condescendant, Jean-François Lisée jure ne pas savoir ce qui l’attend. Il savoure cette pause dans sa carrière, accorde plus de temps à sa fillette, Marianne, et ne se montre nullement inquiet. Il est peut-être « victime de son assurance », comme le remarque son ami Jean Royer. Mais peut-il en être autrement quand, au début de la quarantaine, on a atteint les sommets du journalisme et qu’on a connu, selon son expression, la « musique du pouvoir »? Entre-temps, Lisée se dit prêt à partir en tournée cet hiver pour expliquer son idée aux militants péquistes, en prévision du congrès de mai. L’accueil que l’on fera à sa démarche déterminera son avenir.

« Il va toujours au bout de ses idées et de ses convictions », dit Paule Beaugrand-Champagne. « (…)

 


 

Encadré : LES DURES VÉRITÉS DE LA SOUVERAINETÉ

(extraits de Sortie de secours)


 

 

La souveraineté inaccessible

Je suis d’avis qu’aucun leader politique souverainiste ne prendra, dans un avenir prévisible et donc avant la fin du mandat gouvernemental actuel, le risque de déclencher un référendum sur la souveraineté à moins d’un renversement complet de tendance. Et j’ai acquis la conviction que ce renversement n’aura pas lieu.

La victoire d’Ottawa

[Après 33 ans de lutte entre le French Power et les souverainistes,] les « Québécois d’Ottawa » l’ont largement emporté sur ceux de Québec, ayant réussi à concentrer dans l’État fédéral un pouvoir judiciaire, constitutionnel, législatif, administratif et, désormais, budgétaire qui fait du gouvernement canadien l’acteur prépondérant de la vie politique.

L’exode des Anglos

Puisque la Révolution tranquille et la prise de pouvoir par les francophones, puis l’essor du mouvement souverainiste et le démantèlement des privilèges anglophones ont provoqué un exode important depuis 1960 […], il est raisonnable de penser que la souveraineté elle-même provoquerait un mouvement de population conséquent. Le départ de cent ou deux cent mille [anglophones] casserait d’un coup sec la relance économique que Montréal connaît depuis la fin des années 1990, aggraverait le déclin démographique du Québec et entamerait immédiatement la chute, en nombre absolu, de la population québécoise.

Le vote ethnique

Il est frappant de noter qu’hormis le premier ministre [Chrétien], tous les membres clés de ce gouvernement défenseur de ce qu’il tient à appeler les « Canadiens français » sont élus dans des circonscriptions où l’électorat non francophone est assez nombreux pour détenir les clés du vote.

50% plus un

Je ne suis pas de ceux qui auraient levé le nez sur un résultat référendaire où les proportions auraient été inversées le soir du 30 octobre 1995.

 


 

 

Encadré : UN QUÉBEC FORT DANS UN CANADA UNI

Dans Sortie de secours, qu’il publie ces jours-ci, Jean-François Lisée propose une solution de remplacement au référendum prévu sur la souveraineté. Un prochain référendum, soutient-il, devrait demander aux Québécois le mandat d’obtenir plus de pouvoirs, tout en demeurant au sein du Canada. Les Québécois indiqueraient s’ils désirent, oui ou non, « que l’Assemblée nationale et le gouvernement du Québec obtiennent, au sein du Canada, la capacité d’affirmer, lorsqu’ils le jugent opportun, leur autonomie pleine et entière en matière de langue et de droits linguistiques, de culture, de communications, d’immigration, d’éducation, de recherche, de santé et de programmes sociaux, de même que la capacité de gérer la représentation de la réalité québécoise dans le monde à même sa part de budgets et des services des ambassades canadiennes; la garantie que jamais moins des trois quarts des taxes et impôts perçus au Québec seront versés au budget du Québec; la mise en place d’un mécanisme d’arbitrage décisionnel qui puisse trancher les litiges budgétaires majeurs et l’obtention d’un droit de veto sur toute modification à ces droits. »

« Puisque la politique est l’art du possible, c’est la seule issue, la « Sortie de secours« . Il faut que les Québécois disent enfin oui. On sortira de la dynamique de l’échec dans laquelle nous sommes enfermés. On arrêtera de se faire répéter: « Ce que vous prétendez vouloir, vous ne le voulez pas vraiment » », estime Lisée, qui jure du même souffle n’avoir rien perdu de sa ferveur souverainiste et répète que « les arguments en faveur de l’indépendance semblent toujours imparables ». Ce référendum, explique Lisée, fera comprendre à nos partenaires canadiens « qui, des élus d’Ottawa ou de Québec, sont les véritables porte-parole des Québécois ».

La proposition de Jean-François Lisée est développée dans les deux derniers chapitres de l’ouvrage, qui s’avère en grande partie un plaidoyer en faveur de la souveraineté. Dans les premiers chapitres, il défend l’idée que « les Québécois ont fait du Québec, presque à leur insu, une réussite, un des grands succès du monde occidental ». Depuis quelques années, sans le savoir, ils vivent un âge d’or. Cet élan qu’a pris le Québec, soutient-il, est compromis. Ottawa fait tout pour couler financièrement le gouvernement du Québec.

Manie acquise au « bunker », Lisée a imaginé trois scénarios au lendemain d’un Oui à son référendum.

Premier scénario: le Canada refuse, sans provoquer de ressac au Québec. « Au moins, le rapport de force du Québec serait rétabli. »

Deuxième scénario: le Canada accepte, le Québec signe. « On coupe les moteurs de la souveraineté pour une génération. Les conditions gagnantes ne seraient pas atteintes tout de suite, mais le Québec se serait approché des meilleures garanties de son histoire pour préserver sa langue et son identité », écrit l’ex-conseiller.

Troisième scénario: le Canada refuse, les Québécois font la souveraineté.

Jean-François Lisée lance-t-il un ballon d’essai pour le gouvernement Bouchard? « Je sais que des théoriciens vont imaginer toutes sortes de choses. Mais je vous assure que Jean-François Lisée n’est pas en mission pour le gouvernement. C’est un esprit libre, et sa démarche est personnelle », répond le premier ministre Lucien Bouchard. « Ce serait plutôt le contraire », dit Jean-Marc Léger, qui, à la demande de l’auteur, a réalisé un sondage visant à étayer sa proposition. « La pression serait terrible pour Lucien Bouchard s’il entérinait une pareille proposition à la veille d’un vote de confiance. » Lisée se défend d’être à la solde de qui que ce soit. Il insiste: « Le sondage, je l’ai payé de ma poche. » Son éditeur, Pascal Assathiany, de Boréal, le confirme.

 


 

Dans le numéro suivant de L’actualité :


Lisée nous écrit :

J’aimerais apporter une correction factuelle à (« La bombe Lisée », 1er mars 2000) à propos d’un principe que je considère comme sacré: la parole donnée. Contrairement à ce qu’affirme une de vos sources, l’entente de confidentialité qui me liait à Robert Bourassa et à ses conseillers dans la préparation de ce qui allait devenir La Presse prenait fin au moment où le gouvernement atteindrait le terme de la démarche enclenchée par la Commission Bélanger-Campeau. Ce processus a pris fin le soir du référendum d’octobre 1992. J’ai publié Le Tricheur en 1994. M. Bourassa, retiré des affaires, m’a d’ailleurs accordé sa dernière entrevue au début de 1994, pleinement informé de l’imminence de la publication. À la question de savoir si j’ai publié le livre en espérant qu’il ait des répercussions sur les élections de 1994, je réponds d’une part que c’est le PLQ qui a choisi d’étirer son mandat jusqu’à l’extrême limite, pas moi, et d’autre part que, comme tout journaliste ou auteur, j’ai publié dès que j’ai été prêt, et tant mieux si les électeurs ont eu accès à ces informations avant de faire leur choix.

Jean-François Lisée

Extraits de Sortie de secours : comment échapper au déclin du Québec

Extraits de Sortie de secours : comment échapper au déclin du Québec

Tels que publiés dans Le Soleil en février 2000

Jean-François Lisée


 

De l’introduction : La fin est proche, elle est juste derrière nous

Où en sommes-nous? Dans le pétrin, de toute évidence. Mais encore? Nous sommes à la fin, plutôt trois fois qu’une. Et avant de préparer des commencements, de vouloir ou de craindre ce qui sera, il faut faire le deuil de ce qui n’est plus, admettre que plusieurs des trop longs métrages politiques québécois des dernières décennies ont atteint la dernière image de la dernière bobine. Que le mot « fin » y est apparu.

Avec le siècle, en effet, trois cycles historiques québécois majeurs ont trouvé leur conclusion, et ça change tout.

Celui qui a commencé en 1960 par la Révolution tranquille et qui a mis 40 ans à imprimer au Québec, à son économie, à son expression culturelle, à son éducation, à sa technologie, à son équilibre linguistique, à ses institutions politiques, à son ouverture sur le monde, un élan qui ne pâlit nullement de la comparaison avec les sociétés occidentales les plus performantes.

Celui qui a commencé en 1966 par le déchirement, en deux camps, d’une génération politique, jusqu’alors unie dans son anti-duplessisme et dans sa quête de modernité, mais à partir de ce moment divisée quant à la meilleure stratégie de défense et de promotion des intérêts de la « nation canadienne-française ». Les uns, de Jean Lesage à Lucien Bouchard, ont voulu renforcer l’autonomie du seul État d’Amérique contrôlé par une majorité de francophones, jusqu’à lui donner une souveraineté partielle ou totale. Les autres, autour de Pierre Trudeau et de Jean Chrétien, ont voulu au contraire investir, moderniser et muscler l’État canadien pour y établir un French Power qui exercerait son influence et son pouvoir au-delà des seules frontières du Québec.

Trente-trois ans plus tard, les « Québécois d’Ottawa » l’ont largement emporté sur ceux de Québec, ayant réussi à concentrer dans l’État fédéral un pouvoir judiciaire, constitutionnel, législatif, administratif et, désormais, budgétaire qui fait du gouvernement canadien l’acteur prépondérant de la vie politique. Victoire de la concentration du pouvoir fédéral sur une autonomie québécoise qui a déjà commencé à s’étioler, qui est condamnée à une posture de plus en plus défensive et qui devra s’accoutumer à l’impuissance. Victoire à la Pyrrhus, cependant, car ce nouveau super-État canadien, sous des dehors de bilinguisme officiel, préside un Canada moins francophone qu’à l’arrivée de MM. Trudeau et Chrétien. Moins qu’hier, mais plus que demain, car l’assimilation des francophones hors Québec et les déclins démographique et linguistique au Québec annoncent pour 2050 – autant dire demain – un pays à 85 % anglophone. Les Québécois, contrôlant moins de leviers dans leur État provincial et voyant leur poids diminuer dans l’État central, sont en perte rapide de pouvoir.

D’autant que le troisième et dernier cycle fermé par le siècle fut celui ouvert par le référendum de 1980 sur la souveraineté-association. Le 20 mai 1980, les Québécois ont voté Non, mais ont commencé à croire que la décision leur appartenait de rester au Canada ou de quitter la fédération. L’imposition d’une constitution, en 1982, contre le voeu du Québec a conduit à la tentative de réparation de Meech dont l’échec, en 1990, a ouvert une fenêtre historique pendant laquelle la souveraineté mobilisait suffisamment de Québécois pour la rendre possible. Cette fenêtre était en train de se refermer lorsqu’en octobre 1995, 49,4% de Québécois – la plupart par volonté souverainiste, plusieurs par calcul stratégique – votaient Oui, et pensaient avec raison qu’un vote majoritaire serait suivi d’effet. Cinq ans plus tard, ce serait peu dire que la fenêtre de la mobilisation souverainiste est fermée, la marée de Meech s’étant définitivement retirée. Deux forces se conjuguent désormais pour verrouiller la souveraineté : l’opinion publique québécoise, que la hantise de l’échec rend allergique à l’apparition de la moindre « condition gagnante », et un pouvoir fédéral qui entend bloquer législativement le seul point de passage théoriquement praticable.

Du chapitre : L’autre pouvoir francophone

J’ai un parti pris pour le bénéfice du doute. Je ne considère pas les bonnes intentions comme suspectes. J’ai cependant la conviction que certains enfers en sont particulièrement bien pavés.

C’est pourquoi j’ai toujours trouvé réductrice la thèse selon laquelle Pierre Trudeau et Jean Chrétien ont été motivés par une volonté de nuire au Québec et, par extension, aux Québécois. On prend l’effet pour la cause.

[ …]

Trudeau écrit dans ses Mémoires politiques qu’il « existait une situation d’urgence, dans le domaine linguistique, et l’idée d’y remédier avait joué un rôle important dans notre décision d’entrer en politique ». À l’époque, ajoute-t-il, « les autorités fédérales affichaient le plus complet mépris pour la langue parlée par un tiers de la population canadienne ».

[ …]

C’est pourquoi, dès son arrivée au pouvoir, ajoute-t-il, « j’avais l’intention d’affirmer résolument le fait québécois et le fait français au sein du gouvernement central ».

De fait, la rapidité avec laquelle Trudeau, sitôt devenu premier ministre en 1968, rédige et propose la Loi sur les langues officielles, qui allait ouvrir les institutions fédérales au français, témoigne de la priorité qu’il accorde à cette « urgence ». C’est, en un sens, le combat fondateur des trudeauistes, car il déclenche dès 1968 au Canada anglais un concert de récriminations qui fleure le racisme linguistique. On mesure mal, dans le Québec de l’an 2000, la difficulté qu’a représentée l’introduction d’une mesure aussi sensée.

Car, s’il y avait mépris chez les autorités fédérales, il représentait correctement le sentiment de l’électorat, et Trudeau se dit surpris de l’ampleur du ressentiment qu’il soulève. Lors des élections de 1972, qui ont suivi la mise en application de la Loi sur les langues officielles, Trudeau et son parti ont failli perdre le pouvoir et ont dû se contenter d’un gouvernement minoritaire. La perte d’influence du Parti libéral dans l’Ouest a largement été attribuée à l’hostilité suscitée par la Loi sur les langues officielles, perçue comme un cheval de Troie vers la francisation forcée de toute la population.

[ …]

À l’heure de clore le dernier chapitre du siècle, l’oeuvre linguistique de MM. Trudeau et Chrétien et de tous les francophones qui les ont suivis à Ottawa force l’admiration. Jamais, avant eux, pendant le siècle, les francophones de tout le Canada n’ont vu leurs droits aussi bien reconnus, aussi bien défendus, jamais ils n’ont vu autant des leurs occuper des positions de pouvoir, jamais ils n’ont vu les mérites du français vantés avec autant de vigueur. Il faudrait applaudir à tout rompre à ce rapport d’étape s’il n’était accompagné, comme on va le voir, d’effets secondaires désastreux pour les francophones qu’il prétend épauler.

Du chapitre : Un État d’implosion appréhendée

Est-ce un signe avant-coureur? En novembre 1999, le chroniqueur Michel Vastel notait que, après le départ de plusieurs francophones éminents dans la haute fonction publique fédérale et à la tête de sociétés d’État, il n’y avait plus, au tournant du siècle au Canada, que deux sous-ministres francophones sur 30, aucun à des postes essentiels. Pierre Trudeau puis Brian Mulroney avaient poussé à la roue pour promouvoir à des postes clés des fonctionnaires francophones qui, pendant plus d’une décennie, ont occupé davantage que leur part des fonctions cruciales de l’appareil étatique. Aujourd’hui, la majorité anglophone reprend ses droits, et les clés du pouvoir. Et cette majorité n’est pas fixe. Elle enfle.

D’une part, 85 % des francophones du pays se trouvent désormais au Québec, comme 90 % de ceux qui vivent en français. D’autre part, on assiste à une réduction du poids démographique du Québec au sein du Canada. Réduction du poids démographique, donc du poids électoral, donc du pouvoir. Au fil du temps et des mouvements démographiques, la diminution du poids du Québec est inscrite dans l’histoire canadienne. Cela n’aurait pas posé de problème aux francophones si, au Manitoba ou en Saskatchewan, le fait français avait essaimé, implantant ailleurs une base politique que les francophones perdaient au Québec. Le contraire s’est produit.

Représentant le tiers des Canadiens au début de la Confédération en 1871, les Québécois n’en constituent aujourd’hui même plus le quart. Autrement dit, lorsqu’au début de la fédération, il fallait prendre une décision entre Canadiens, théoriquement, sur trois décideurs, il y avait un Québécois. Aujourd’hui, il n’y en a moins d’un Québécois sur quatre.

En 1999, plusieurs organismes se sont penchés sur l’avenir de la démographie québécoise et canadienne: Statistique Canada, l’Institut de la statistique du Québec, l’actuaire en chef du Régime des pensions du Canada et la Régie des rentes du Québec.

Tous confirment que la tendance à l’affaiblissement démographique du Québec au sein du Canada va non seulement se maintenir, mais s’accélérer. La chute de la natalité québécoise, le faible nombre de citoyens du Canada ou de l’étranger qui viennent s’y installer font en sorte que la population québécoise ne fera bientôt plus le poids face aux autres Canadiens.

En février 1999, l’Institut de la statistique du Québec a révisé à la baisse son scénario « moyen » de prévision démographique, c’est-à-dire le scénario considéré ni optimiste, ni pessimiste. Selon ce nouveau calcul, la population québécoise va cesser de croître en 2031 pour se mettre à décliner en chiffres absolus.

Lorsqu’on compare cette estimation à celle que fait l’actuaire en chef du Régime des pensions du Canada au sujet de l’augmentation de la population canadienne sur la même période, l’avenir s’assombrit.

Bref, dans une cinquantaine d’années, lorsque le club électoral canadien se réunira, il ne comptera qu’un membre québécois sur cinq.

Du chapitre : La voile et la quille

Les Québécois doivent se préparer à être déçus. De plus en plus souvent, ils se feront dire d’aller à Ottawa. Assez régulièrement, ils iront. Et le gouvernement fédéral leur accordera le temps et l’énergie auxquels leurpoids politique et démographique leur donne droit, c’est-à-dire de moins en moins.

À l’Assemblée nationale, il se développera une culture de la frustration. Qu’a pu faire Québec lorsque Ottawa a décidé, en 1999, d’abroger une entente en vertu de laquelle Communication-Québec était le point d’accès de toutes les demandes d’information sur les services gouvernementaux, fédéraux et provinciaux, et a créé un nouveau guichet  » Canada » séparé, plus coûteux, mais immanquablement canadien? Chialer et laisser faire.

Que pourra faire le Québec lorsque, demain et après-demain, Ottawa usera de ses milliards de surplus pour financer directement les villes, les organisations communautaires, imposer des priorités nouvelles dans les domaines culturel, économique, social? Chialer et laisser faire.

Pris dans l’étau financier construit ces dernières années, le gouvernement québécois va gérer au plus près, pendant qu’Ottawa, par la porte de côté, viendra distribuer des chèques ciblés sur des programmes aguicheurs. À la lumière des nouveaux programmes pancanadiens qui s’annoncent, comme dans les nouvelles lois canadiennes sur l’eau, les jeunes contrevenants et les renseignements personnels, les ministres québécois, avec leurs coalitions sectorielles, vont dénoncer le refus de prendre en compte la différence québécoise, l’expérience acquise et appliquée, l’approche et la manière. La plupart du temps en vain.

Que nous réserve la suite de la saga judiciaire à laquelle est soumise depuis son adoption la charte québécoise de la langue française? Un politologue a émis l’hypothèse suivante: « On peut penser que, puisque la Cour suprême s’est déjà prononcée, les politiques québécoises actuelles sont en sécurité. En fait, rien n’est moins certain. Les décisions d’un groupe de juges peuvent être renversées plus tard par leurs successeurs. Une Cour suprême pourrait décider un jour que l’interdiction faite [par la loi 101] à un nouvel immigrant ou à un francophone de s’inscrire à l’école anglaise, alors que les anglophones ont ce droit, est contraire à la charte des droits; la Cour pourrait invoquer à cet effet l’article 15 de la charte qui requiert l’égalité de tous les citoyens. Un tel jugement semble improbable aujourd’hui, mais qui sait ce qui attend la prochaine génération, quand la présence francophone va se réduire en tant que réalité démographique à l’extérieur du Québec et que le poids du Québec va décliner dans le Canada? »

Qui est cet auteur pessimiste? Le professeur Stéphane Dion, écrivant en 1992. En vertu d’une telle hypothèse, parfaitement vraisemblable, l’Assemblée nationale pourrait invoquer la clause dérogatoire de la charte des droits pour se soustraire au jugement de la Cour. Le Québec devrait donc en pratique « suspendre » le « droit à l’égalité » de ses citoyens, tel qu’interprété par les juges fédéraux. On voit d’ici la pression politique interne et externe qui s’abattrait sur les pauvres parlementaires.

Nous aurons donc un gouvernement et un peuple mis en demeure de plaider, sur un nombre croissant de sujets, pour qu’on prenne en compte leur différence, y compris leur différence linguistique. Un gouvernement et un peuple qui devront justifier, encore et encore, leur spécificité.

Du chapitre : Verrouillés

Le début de l’an 2000 donne des signes de déjà vu. Un gouvernement souverainiste vieux d’un an à peine, élu avec le mandat d’organiser un référendum sur la souveraineté, mais qui suscite une insatisfaction grandissante; des troupes souverainistes en proie à la morosité; une presse qui donne pour exclue la tenue d’un référendum : le portrait exact de la situation vécue à quelques mois du référendum d’octobre 1995.

Comme au début de 1995, il faut savoir si, derrière le décor maussade de l’actualité politique, les forces de l’opinion se présentent de manière propice à un nouvel effort souverainiste ou si, au contraire, il y a cette fois une réelle adéquation entre les choses et le bruit des choses.(…)

Le constat est net: la baisse tendancielle de l’intention de vote souverainiste, depuis sa pointe à 67% lors de la mort de Meech en 1990, fut à peine interrompue par l’ampleur de l’effort référendaire de 1995 et son onde de choc du début de 1996, puis a continué son oeuvre, effacé la totalité du chemin parcouru depuis 1989, et est en voie de rendre même le terrain gagné à la fin des années 80. Les sondages Léger & Léger de fin 1999, début 2000 donnent même des résultats en deçà de 43 %.

À la surface des choses, la fenêtre historique ouverte par la mort de Meech s’est maintenant complètement refermée. Qu’en est-il sous la surface?

Les convictions demeurent…

Depuis 1995, le Groupe de recherche sur l’opinion publique a continué de suivre à la trace les quatre éléments préalables de l’adhésion à la souveraineté. Prenons-en le pouls, au tournant du siècle.

1) Je ne suis pas en mesure de régler mes problèmes en restant ici. Traduction politique: la réforme du fédéralisme est impossible. Comparées à celles de janvier 1995 (40 %), et malgré la mauvaise volonté fédérale, les données du printemps 1999 indiquent une baisse du pessimisme (-5 %).

2) Je suis assez compétent pour voler de mes propres ailes. Traduction politique: le Québec a les compétences humaines, techniques et financières nécessaires pour faire la souveraineté. Comparé à celui de janvier 1995 (57 %), cet indicateur de confiance en soi monte légèrement (+3 %), dans la marge d’erreur. Il reste nettement en retrait de ce que le déficit zéro, la nouvelle solidité financière du Québec et la baisse du chômage et du nombre de prestataires de l’aide sociale auraient pu annoncer. Cette hausse timide constitue la grande déception de l’indicateur, mais il n’y a pas de dégradation.

3) J’ai le droit de partir. Traduction politique: le Québec a le droit de se séparer. Comparativement à janvier 1995 (61 %), et malgré les efforts fédéraux, on enregistre une hausse (+5 %).

4) Si je pars, je réussirai. Traduction politique: la souveraineté politique est réalisable. Par rapport à janvier 1995 (40 %), on enregistre depuis deux ans une hausse assez stable d’une douzaine de points: les Québécois sont désormais majoritaires à penser que la souveraineté est réalisable.

Au total, donc, une stabilité des conditions du départ, une solidité des convictions que le Québec a le droit de partir et un mieux notable quant à ses chances de succès s’il fait le saut. Rien pour faire la fête, mais rien de démoralisant.

Surtout lorsqu’on sait que de nouveaux arguments sont maintenant en jeu qui, dans le feu d’une période préréférendaire et référendaire, auraient un effet positif sur l’opinion. Ainsi, l’obligation de négocier imposée par la Cour suprême en cas de victoire du Oui serait de nature à rasséréner une partie des hésitants, même en face d’un contre-discours fédéral affirmant qu’elle ne s’applique pas à cause du libellé de la question ou du seuil de majorité prévu par Québec.

La richesse budgétaire nouvelle dont disposerait un Québec souverain grâce au rapatriement de sa part des surplus fédéraux ferait également sentir son impact sur le vote souverainiste, dans des proportions difficiles à évaluer.

…mais la volonté n’est plus là

Cependant, ces données et la plus-value que les nouveaux arguments promettent mesurent surtout la capacité de partir, pas la volonté. Pour cela, il faut retourner aux autres conditions qui nourrissaient l’optimisme dans le camp souverainiste au printemps 1995 et mesurer leur progrès, ou leur recul.

 

  • Alors, les Québécois tenaient majoritairement la souveraineté pour « inévitable » (54 %). Ce n’est plus le cas. Ils ne sont plus que 37 % à le croire (17 %). 
  • Alors, les Québécois francophones étaient majoritairement disposés à voter Oui à une question portant sur la souveraineté. Ce n’est plus le cas, pas plus que pour la souveraineté assortie d’une offre de partenariat. 
  • Alors, sortant de neuf ans d’immobilisme libéral, ils étaient massivement en faveur du « changement », à 65 % au début de 1995. Aujourd’hui, après des années de réformes et de bouleversements, ils ne sont plus que 55 % (-10 %) à souhaiter que ça bouge. 
  • Alors, les francophones étaient plus de 60 % à se dire « Québécois d’abord ». Depuis, cette identification est passée sous la barre des 60 % dans la plupart des coups de sonde réalisés depuis la fin de 1996 (-5 %).

Surtout, ils étaient au total plus de 70 % à penser que le Québec devait lever tous ses impôts, signer tous ses traités, voter toutes ses lois – la définition même de la souveraineté.

Prenons le temps de comparer ces données cruciales, selon des relevés de mai 1980, cités par René Lévesque dans ses mémoires, ceux de Léger & Léger du printemps 1994, puis ceux de décembre 1999:

 

Le Québec devrait-il être le seul gouvernement à faire toutes les lois sur son territoire?Oui: 1980: 43 % 1994: 71 % 1999: 49 % (-21 %)

Le Québec devrait-il être le seul gouvernement à prélever tous les impôts sur son territoire?

Oui: 1980: 54 % 1994: 73 % 1999: 56 % (-17 %)

Le Québec devrait-il être le seul gouvernement à signer tous les traités internationaux le concernant?

Oui: 1980: 46 % 1994: 75 % 1999: 44 % (-31 %)

Résumons-nous: les quatre indicateurs qui évaluent la « capacité » des Québécois de faire la souveraineté démontrent que, à tout prendre, le véhicule de la souveraineté reste en bon état, légèrement mieux par rapport au début de 1995 et avec un réel potentiel d’amélioration.

Cependant, tous les indicateurs qui mesurent la « volonté » de faire la souveraineté sont en chute notable, en retrait, même, sur une question essentielle, par rapport à mai 1980. Sans cette volonté, rien ne peut se faire. Autrement dit, les Québécois savent, davantage qu’en l995, que le bateau de la souveraineté se rendrait à bon port. Cependant, ils sont moins intéressés qu’avant à acheter leur billet.(…)

Du chapitre : Déboussolés

A l’été 1999, Léger & Léger a testé l’énoncé suivant : « Ça ne me dérange pas que le Québec soit une province ou un pays. Ce qui est important, c’est que cette question soit réglée une fois pour toutes. » Les répondants venaient d’indiquer, quelques minutes plus tôt, qu’ils étaient à 55% opposés à la souveraineté. Mais ils se sont dit d’accord avec cet énoncé dans une proportion de… 70% (dont un énorme 48% « entièrement d’accord »).

On peut penser que, chaque répondant imaginant la victoire de son option, a projeté son espoir sur sa réponse, mais Léger ne les a pas laissés s’en tirer à si bon compte. À ces répondants qui venaient de dire, à 55%, qu’ils étaient contre la souveraineté et, à 73%, qu’ils ne voulaient pas de référendum sur la souveraineté, il a demandé : « souhaiteriez-vous un nouveau référendum si vous étiez à peu près certain que la majorité des Québécois voteraient Oui à ce référendum ?» Réponse : Oui, 52%.

La volonté d’en finir est plus forte que la volonté tout court. Ce résultat ne signifie absolument pas qu’un référendum sur la souveraineté serait gagnant. Une majorité souverainiste requiert un effort de volonté dont la disparition est révélée par toutes les réponses précédentes, qui éclairent aussi l’érosion du lien canadien. Tout pourrit en même temps. Et un gouvernement fédéral trudeauiste qui voudrait faire entériner par référendum sa vision de la place du Québec au Canada s’engloutirait dans le même marais (seulement 13% des Québécois approuvent le « fédéralisme actuel »). Rien de solide ne peut être construit sur la base de l’opinion politique québécoise actuelle.

La dernière question de Léger nous éclaire cependant sur la nature du blocage qui provoque tout ce reflux. En déclarant qu’ils voudraient un « référendum gagnant sur la souveraineté » pour en « finir une fois pour toutes », alors même qu’ils nous disent être « tannés d’en entendre parler » (73%), qu’ils ne veulent pas de référendum et ne veulent pas de la souveraineté, les Québécois identifient leur blocage: la peur de perdre encore, la peur de se déchirer pour rien, la peur de se chicaner pour rien. Retirer cette peur de l’équation, c’est modifier l’opinion du tout au tout. C’est la clé.

Il ne s’agit pas de la peur des impacts économiques de la souveraineté – elle a diminué avec les années. Il ne s’agit pas de la peur de négociations difficiles avec le Canada – c’est un tracas parmi d’autres. Il s’agit ici d’une peur différente, à la fois moins tangible mais plus paralysante : la peur de se dire non à soi-même, la peur de faire la preuve que nous sommes des loosers.

Il faudra raconter un jour comment le traumatisme de l’échec de 1980 a pesé, à 15 ans de distance, sur les préparatifs du référendum de 1995. Comment des dizaines de milliers de militants souverainistes, puis des centaines de milliers de Québécois, ont refusé de croire à la possibilité d’une victoire du Oui à l’automne 1995 jusqu’à la toute dernière semaine. Qu’ils se sont alors, presque à reculons, donnés la permission d’espérer. Que dans des jours chargés d’émotion, d’angoisse, d’espoir, de courage et de foi, ils se sont presque dit Oui. La remontée du Oui dans les semaines ayant immédiatement suivi le référendum est d’ailleurs dû au réflexe de ceux qui disaient : « avoir su que tant de gens voteraient Oui, je l’aurais fait moi aussi ».

Mais ayant surmonté, avec beaucoup de difficulté, leur peur de l’échec en 1995, ils ont échoué encore. Et cette conscience d’avoir échoué a mis plus d’un an à s’installer, tant les vainqueurs d’octobre 1995 avaient l’air de vaincus. Mais en 1999, en 2000, chacun a repris son vrai rôle. Les vainqueurs ont l’air plus vainqueurs que jamais, les vaincus plus victimes que jamais. Et les électeurs du Oui, ceux qui voulaient l’être, pensaient l’être, pourraient l’être, voient le risque d’un nouvel échec comme une épreuve à éviter à tout prix.

S’ils avaient la garantie qu’une majorité allait voter Oui, 60% de préférence pour être bien certains, ils seraient prêts pour un nouveau rendez-vous. Si le résultat du vote était connu à l’avance, publié la veille de la tenue du référendum, ils retrouveraient leur ressort, poserait le geste, « en finiraient ».

Mais tant que ça n’arrivera pas – et ça n’arrivera pas – ils sont aux aguets et vont s’assurer qu’on ne les y reprendra pas. Ils savent comment le processus souverainiste s’installe sur la rampe de lancement, ils savent comment il peut prendre de l’élan, du momentum. Ils l’imaginent décoller, puis s’écraser, et leur faire mal. Et ils savent comment l’en empêcher.

En inventant le concept de « référendum gagnant » et surtout de « conditions gagnantes », Lucien Bouchard a une fois de plus démontré sa capacité de coller à l’humeur populaire. Cependant, en disant tout haut ce que les Québécois pensaient secrètement, en mettant les conditions gagnantes au centre du jeu politique pendant la campagne de 1998, il en a fait, non autant d’étapes à franchir dans la longue marche vers la souveraineté, mais autant de signaux d’alarme. Un genre de « système de détection avancé » de la souveraineté.

L’électorat, sentant que les premières conditions gagnantes allaient être réunies aux élections du 30 novembre 1998, et voulant écarter toute possibilité d’un nouvel échec souverainiste, a mis les freins.

S’est ainsi créé, pour le Québec politique de l’an 2000, un cercle vicieux. Rejetant la souveraineté par peur de ne pouvoir la réaliser, mais encore convaincus de la nécessité d’un Québec fort, les électeurs n’appuient que faiblement le seul parti qui veuille réellement défendre le Québec, de peur que ce dernier n’en profite pour faire la souveraineté. Résultat: le rapport de forces du Québec s’amoindrit, le gouvernement souverainiste n’a pas l’élan requis pour proposer la souveraineté et ne peut mobiliser correctement l’opinion pour la défense des droits du Québec, car il est a priori suspect de vouloir en faire un tremplin pour la souveraineté. Quant au parti fédéraliste, assez lucide pour savoir le fédéralisme non réformable, il ne veut pas défendre avec force les droits du Québec, de peur d’échouer dans ses revendications et de faire ainsi la démonstration de la nécessité de la souveraineté.

Nous sommes dans la pire des situations.(…)

Une idée neuve au Québec: la réussite

Une idée neuve au Québec: la réussite

Jean-François Lisée
(ceci est le premier chapitre du livre Sortie de secours – comment échapper au déclin du Québec, Boréal 2000)

 



Réussite, le mot semble démenti par les averses d’une saison morose, par un concert de ressentiments et l’expression d’innombrables appétits sociaux inassouvis. Mais que dire d’autre d’un peuple qui, en moins d’un demi-siècle, s’est extirpé d’un complexe d’infériorité copieusement nourri par l’histoire et l’église, d’une vision provinciale et passéiste qu’on disait garante de sa survie, d’un état de sujétion économique et linguistique tel que l’ambition et la réussite y étaient vues comme des idées suspectes, pour tout dire nuisibles ? Que dire d’autre d’un peuple qui s’était convaincu de penser petit ?

À tel point qu’il serait encore très québécois de baisser le ton et de ne parler que de « rattrapage » pour brosser le portrait du Québec actuel. Car si la réussite et l’ambition sont enfin à la mode, s’il nous arrive à une fréquence grandissante d’applaudir l’excellence et d’admettre l’audace, la méfiance est toujours de mise lorsque quelqu’un s’avise de déclarer que nous avons réussi. Réussite : une notion qui nous est étrangère.

La culture de la réussite

Jugeons pourtant l’arbre à ses fruits. Sur les deux marchés culturels les plus compétitifs au monde, les États-Unis et la France, des talents québécois s’imposent comme jamais auparavant. En 1998, il y eut un moment où les trois chansons au sommet du palmarès français étaient québécoises et où l’événement culturel de l’année, Notre-Dame de Paris, était une co-production franco-québécoise. Au tournant du siècle, selon Variety, la bible du showbiz, le spectacle désormais le plus rentable de l’histoire américaine de la scène est québécois : « O ». Son producteur, le Cirque du Soleil, domine à ce point son art que, de Disney à Vegas, les professionnels mondiaux du divertissement, habitués à n’accepter que du made in USA (à la rigueur du remade in USA), ouvrent leurs portes et leurs portefeuilles pour obtenir à demeure un spectacle et un chapiteau, voire un plan d’eau.

Que, bon an mal an, les prestations culturelles québécoises se comptent par centaines à New York et en Amérique, portant un message de modernité et d’originalité; que, depuis plus d’une décennie, l’échange culturel franco-québécois de la chanson se soit mué en un espace commun; que, de Londres à Tokyo, Robert Lepage soit un nom connu et reconnu, comme ceux des grands québécois de la danse ou de la symphonie montréalaise; que la métropole québécoise soit, chaque été, le rendez-vous nord-américain et franco-européen incontesté de l’humour et de son marché – rien de tout cela ne relève du rattrapage. Tout en cela crie victoire. Sur le nombre, sur le temps, sur la géographie, sur l’apathie, sur l’insécurité, sur le grand marché où rien ne se donne, où tout se conquiert.

On gagne d’abord chez soi, quand on produit pour soi-même un copieux menu télévisuel, de la comédie lourde aux séries policières savamment ficelées, résistant en permanence à une offre américaine à ce point envahissante qu’elle a déjà englouti nos voisins canadiens. On gagne quand on renouvelle en une vague le stock de nos cinéastes, et qu’ils occupent tout le registre, des Boys au Violon Rouge. On gagne quand on engueule son théâtre parce qu’il retire ses succès de l’affiche avant qu’on ait pu y goûter en assez grand nombre.

On gagne lorsqu’on a la capacité de déguster aussi, en permanence, dans son salon ou dans les grandes salles, ce qui se fait de mieux en production culturelle étrangère. Le Québec, et Montréal en particulier, constituent un extraordinaire buffet culturel, littéraire, journalistique, branché en permanence et en temps réel sur l’Amérique et l’Europe, de manière inégalée sur le continent.

On gagne aussi lorsqu’on peut transformer une métropole francophone en un centre de production majeur de films américains et attirer la faveur de la clientèle la plus blasée qui soit : les producteurs, réalisateurs et acteurs d’Hollywood.

Céline Dion ? Elle ne serait qu’épiphénomène et on en serait déjà ravis. Mais, bien plus, elle est devenue le symbole – et dorénavant, la référence – d’un talent que le peuple québécois déploie dans des domaines de plus en plus variés, avec des résultats croissants : savoir se nourrir de l’Amérique et de l’Europe, savoir en fondre les emprunts dans une créativité spécifique, savoir ensuite répercuter, au Québec, en Amérique et en Europe, le produit de ce singulier mélange.

Ce même talent et ce même brassage produisent, dans le monde intellectuel québécois, des compétences dont les noms n’apparaissent jamais dans les journaux à potins, mais qui sont des stars dans les revues internationales savantes, où l’on sait que Gilles Brassard, de l’Université de Montréal, est une des sommités mondiales en informatique; qu’André Joyal, de l’UQAM, est un des mathématiciens les plus en pointe; que Charles Taylor, de McGill, est un des philosophes les plus écoutés; que Jean-René Roy, de l’Université Laval, est un des astrophysiciens les plus estimés. On pourrait en nommer facilement une douzaine d’autres.

Mais la production culturelle et la production intellectuelle, comme chacun sait, ne sont pas réductibles au seul statut de marchandise et peuvent, de ce fait, revendiquer d’autres règles et être jugées selon d’autres critères.

La technologie décolle

En termes plus prosaïquement quantifiables, le Québec est la quinzième puissance économique au monde, ce qui est déjà appréciable. Au tournant du siècle, elle s’est hissée parmi les dix premières en ingénierie, en technologies de l’information, en multimédia, en biotechnologies, en matériel roulant, en hydroélectricité.

Y a-t-il industrie plus rigoureuse, production plus experte, main-d’oeuvre plus spécialisée, que celles de l’aéronautique ? Là, l’erreur est synonyme de catastrophe. Le Québec est la sixième puissance aéronautique au monde. Après Seattle, Montréal est désormais la seconde capitale de ce qui propulse et décolle, verticalement et horizontalement, ayant détrôné Toulouse pour le nombre d’emplois en aéronautique. À la victoire sur la science et la technique appliquée que représente cette production, à la victoire sur les marchés que représentent les succès de vente, s’est ajoutée en 1999 une victoire juridique majeure : l’Organisation mondiale du commerce nous a donné raison contre un concurrent brésilien qui nous raflait des parts de marchés à coups de subventions dix fois plus généreuses que les nôtres.

Le décalage entre le discours du peuple né pour un petit pain et la réalité d’un peuple premier producteur mondial d’hélicoptères civils est à couper le souffle. Il faudra longtemps pour que la réalité nouvelle nettoie les traces inscrites par deux siècles de culture de l’échec.

Rattrapage ? Réussite ? Les deux ?

Malmenée, un peu plus que ses voisines du nord-est américain, par les années soixante-dix et quatre-vingt, la métropole québécoise a fait les bons virages. Elle se présente aux portes du nouveau siècle au quinzième rang par la taille de sa population parmi les grandes villes nord-américaines, mais avec une économie qui la porte au neuvième rang sur le continent pour le nombre de compagnies de technologie de pointe, au septième pour le nombre d’emplois en technologies de l’information, au sixième pour les emplois en pharmaceutique et en biotechnologie, et au tout premier rang pour la proportion de sa population qui oeuvre dans l’économie du savoir.

Elle y arrive en ayant su conserver et consolider les sièges sociaux de géants des ressources naturelles, du transport ferroviaire et aérien – Alcan (APA) qui domine désormais le marché mondial de l’aluminium, Abitibi-Consol plus importante entreprise de papier journal au monde, Quebecor maintenant premier imprimeur mondial, le Canadien National désormais premier transporteur sur rail d’Amérique, Air Canada, grande gagnante des batailles canadiennes du ciel. Son avenir ? Selon le Conference board, la métropole québécoise connaîtra jusqu’en 2003 la plus forte croissance économique des grandes villes canadiennes, talonnant de peu Toronto.

Le double arrimage Amérique-Europe

La dernière décennie du siècle a donné aux entrepreneurs québécois l’occasion d’une double conquête : celle du marché américain, celle de l’investissement français. Depuis 1988, les exportations québécoises aux États-Unis ont bondi de 163%, de sorte que nos voisins du sud sont maintenant, et de loin, nos principaux partenaires commerciaux, devant le Canada où nos exportations avancent à pas de tortue (+16%). Avec le libre-échange dont les Québécois furent les plus ardents promoteurs, l’économie québécoise a réussi en dix ans sa « décanadianisation ». Nous sommes désormais presque deux fois plus présents, économiquement, à l’étranger qu’au Canada anglais.

Cela signifie que sur 185 pays avec lesquels le géant américain fait du commerce, le Québec se situe, selon les années, au sixième ou au septième rang. En tant que client, il génère un quart de million d’emplois américains. En tant qu’investisseur, il procure plus de 60 000 emplois directs. C’est un des secrets les mieux gardés en Amérique – et les mieux occultés par la diplomatie canadienne : le Québec est une force économique.

Ce grand bond des exportations fait en sorte que le Québec livre aujourd’hui hors de ses frontières près de 60% de tout ce qu’il produit, ce qui le place parmi les cinq économies industrielles les plus « mondialisées » qui soient.

Fort de cet atout, de coûts de production compétitifs et d’un environnement juridique plus amical et plus familier aux Européens que celui des États-Unis ou du Canada anglophone, le Québec se présente comme une interface idéale pour les entreprises européennes qui veulent pénétrer le marché américain, ce qu’ont compris la suédoise Ericsson, la norvégienne ABB et quelque 600 autres.

L’économiste Pierre-Paul Proulx parle du rôle du Québec et de sa métropole comme d’un « lieu de transitage » important entre les deux continents. L’épine dorsale du commerce international, sa force structurante, est le commerce intra-industries, c’est-à-dire l’échange de biens entre les filiales de chacune des compagnies et à l’intérieur d’une même industrie. Des études récentes, citées par Proulx, démontrent le caractère exceptionnel du Québec en Amérique sur ce plan. Le commerce intra-industries des entreprises d’Ontario et de six autres provinces canadiennes sont à ce point en sens unique vers les États-Unis que leur poids est plus important que celui de leurs rapports avec le reste du monde. Au Québec, on observe le contraire. Les rapports avec les États-Unis sont importants, mais dominés par le commerce intra-industriel avec le reste du monde. C’est grâce à « l’European connection » du Québec. Les proportions sont bien sur inversées lorsqu’on prend le commerce des biens au sens large, mais ces données donnent une indication importante sur la structure même du tissu industriel québécois et de ce qui le singularise face au reste de l’Amérique.

Plus courtisés, mieux informés, donc plus intéressés que les autres européens, les investisseurs français ont fait pendant les année 90 le choix du Québec à hauteur de 15 à 20 entreprises par année (environ 800 millions de dollars d’investissements réalisés et annoncés pendant les trois dernières années du siècle), et on en décompte désormais 250 en terre québécoise. C’est deux fois plus qu’en Nouvelle-Angleterre, incluant la région de Boston, et deux fois et demie plus que dans le reste du Canada, y compris l’Ontario. En fait, aucune région d’Amérique du Nord ne compte une aussi grande concentration d’entreprises françaises que le Québec. Elles emploient directement 40 000 Québécois, exportent pour la plupart leurs produits vers le sud et constituent ainsi le troisième investisseur étranger au Québec.

Cette réalité émergeait il y a quatre ans, mais restait pratiquement inconnue des décideurs comme du public. Soulignant sans s’en douter l’ampleur du chemin parcouru dans les consciences, le président de la République française, lors de son passage à Québec en 1999, expliquait comme s’il s’agissait d’une évidence que « l’entreprise française a choisi le Québec comme point d’entrée dans l’Aléna ».

Ce qui a permis au Québec de consolider, dans la dernière décennie, son arrimage économique avec la première puissance mondiale, les États-Unis et avec la deuxième puissance européenne, la France.

Dans le peloton de tête économique…

L’économie québécoise est globalement moins riche que l’ontarienne, elle-même moins riche que l’américaine, qui domine la pyramide. Ces écarts se répercutent sur toute la chaîne des données : taux de chômage, revenu disponible, PIB. C’est vrai aujourd’hui comme ce l’était avant le début de la révolution tranquille. Le retard historique de l’Ontario face à l’économie américaine ne disqualifie pas la qualité de ses efforts actuels. Le même raisonnement doit s’appliquer au Québec (1).

Lorsqu’on veut poser un regard sur la performance économique du Québec du tournant du siècle, juger et comparer les efforts et les résultats de l’élève, il faut donc mesurer sa vaillance sur la distance qu’il a effectivement parcouru. En 1999, pour une quatrième année consécutive, les investissements privés augmentaient au Québec nettement plus vite qu’au Canada anglais, s’approchant du rythme d’investissement américain. Cette progression doit se poursuivre en l’an 2000, contribuant à refermer l’écart entre les taux d’investissements du Québec et du Canada. Des données qui poussent le chômage à la baisse, à moins de 9% à la fin de 1999.

L’impact est particulièrement frappant lorsqu’on compare les données immédiatement postérieures au Sommet sur l’économie et l’emploi de 1996, ceux de novembre, et ceux de novembre 1999, date fixée par le Sommet pour l’atteinte de son principal objectifs d’emploi : rattraper et dépasser la croissance canadienne de l’emploi.

Sur la période, l’emploi a progressé de 9% au Québec, soit davantage que la moyenne canadienne de 8,4%. Le taux d’emploi, meilleur indice de l’amélioration de la situation, a progressé de 3,5 points de pourcentage au Québec plutôt que 2,5 au Canada. Quant au taux de chômage, il a reculé de 4,2 points au Québec, plutôt que 3,1 au Canada. C’est un rythme qui réduit l’écart historique de chômage avec la moyenne canadienne – sur la période, l’écart s’est réduit de plus de 40%, passant de 2,6 à 1,5 points de pourcentage. (Sur une période plus longue, notons que l’écart avec l’Ontario qui était généralement de 4% entre 1975 au début des années 1990, n’est plus que de 3% pour le reste de la décennie.)

En fait, certaines de ces données sous-estiment la performance de l’économie québécoise des dernières années. On le verra plus loin, le Québec a un réel problème démographique : sa population augmente beaucoup moins que celle de ses voisins canadiens. Or, dans une économie industrialisée en croissance, plus de population égale plus d’activité économique, donc plus d’emplois et de richesse. Ces années-ci, la population canadienne grossit de 0,9 % par an, l’ontarienne de 1,3%, la québécoise seulement de 0,4%. À la longue, ça paraît.

C’est un peu comme si, à chaque période d’une partie de basket-ball, l’Ontario ajoutait trois joueurs à son équipe et le Québec seulement deux. De toute évidence, l’équipe ontarienne marquera plus de points. Mais si on calcule en fonction de la démographie réelle, c’est-à-dire le nombre de points par personne, les joueurs québécois seront aussi performants que les joueurs ontariens. L’économiste Pierre Fortin, de l’UQAM, estime que selon ce critère, le Québec n’a rien à envier à ses voisins au chapitre de sa performance de création d’emplois. Parce que l’équipe québécoise est moins nombreuse, même si chaque joueur était aussi performant que les joueurs ontariens, le score d’ensemble devrait être inférieur en termes de nombre total d’emplois créés (le taux de création d’emploi). Si on l’ajuste en tenant compte du nombre réel de joueurs, le score québécois est encore plus nettement supérieur au score canadien.

Et c’est pourquoi le taux de chômage, qui tient compte du nombre réel de joueurs dans l’équipe puisqu’il recense les personnes à la recherche d’un emploi, chute effectivement depuis 1996 au Québec à un rythme plus rapide que celui de ses voisins et que le taux d’emploi, qui a la même caractéristique, augmente plus rapidement que le taux canadien.

Le calcul s’applique directement au taux de croissance économique québécois, régulièrement accusé d’être en retard sur la moyenne canadienne. L’économiste de Desjardins, Hélène Bégin, perce le mystère avec la même clé démographique. Le Québec, écrit-elle, « continue à perdre du terrain au sein du Canada sur le plan démographique. Il n’est donc pas étonnant que la progression du PIB réel du Québec ait été inférieure à celle de l’Ontario et du Canada au cours de la présente décennie. En effet, l’activité économique de la province s’est accrue en moyenne de 1,6 % chaque année depuis 1990, comparativement a 2,4 % pour l’Ontario et à 2,2 % pour l’ensemble du pays. Néanmoins, lorsqu’on considère l’évolution du PIB per capita, le Québec fait presque aussi bien que ses voisins. »

Si on veut avoir un réel tableau de performance, il faut appliquer ce correctif à d’autres statistiques économiques qui peignent le Québec en trompe-l’oeil: comme celle de l’augmentation du revenu personnel disponible. Là encore, ajusté pour la démographie, le revenu personnel des Québécois augmente aussi rapidement, sinon davantage, que celui des autres Canadiens.

Le tableau qui suit offre ce portrait, sur la décennie 1989-1999, pour chacun des éléments essentiels de l’économie (*).

 

 

C’est net, lorsqu’on intègre la variable démographique on constate que, contrairement à tout le discours ambiant, pendant la dernière décennie du siècle, le Québec performe mieux que l’Ontario ou le reste du Canada en termes de variation croissance, de revenu personnel disponible, de création d’emploi et du taux d’emploi. Lorsque les valeurs sont positives, elles sont plus positives au Québec, lorsqu’elles sont négatives, elles sont moins négatives au Québec. La performance québécoise est aussi bonne que celle du reste du Canada et meilleure que celle de l’Ontario en termes de variation du taux de chômage. Évidemment, les années 1990 ayant été, jusqu’en 1996, très mauvaises sur le plan de l’emploi, elles ont laissé une impression générale de mauvaise performance. Et puisque, à la ligne de départ, le Québec est plus pauvre que son voisin ontarien, donc qu’il part de plus loin, le fait qu’il avance plus vite (ou recule moins vite) n’est pas immédiatement apparent. Mais il faut savoir qu’au total, nos voisins ontariens, quoique plus riches, ont subi des reculs plus importants que les nôtres.

Cela dit, puisque le Canada est dans les année 90 l’élève modèle du G7 après les États-Unis en termes de performance, le Québec aurait des raisons de lui ravir cette médaille d’argent.

Reste qu’au tableau de bord de l’économie québécoise, certains feux sont au jaune. Le niveau réel d’investissement des entreprises, même s’il est en croissance, est encore inférieur à celui de nos concurrents du G7 : de 1980 à 1995, s’il est vrai que la différence avec l’Ontario est statistiquement non significative (l’investissement se situait à 10,2% par an au Québec plutôt que 10,6% pour l’Ontario), la moyenne du G7, à 12,6%, est plus impressionnante. Quant à la compétitivité de notre économie, elle nous met au quinzième rang parmi les 35 pays les plus industrialisés.

Le Québec se classe donc premier dans un nombre croissant de secteurs (dont celui des coûts de production et du fardeau fiscal des entreprises), se tient dans la moyenne des pays industrialisés pour un certain nombre d’autres, et dans d’autres encore, comme le niveau d’investissement, performe en deçà de la moyenne mais se soigne avec énergie. On n’arrive cependant pas à identifier un seul indicateur où le Québec est en queue de peloton des pays industrialisés (y compris en matière de fardeau fiscal des individus, où plusieurs pays européens sont plus gourmands que le Québec).

Bref, ce qu’on peut reprocher au Québec – et on ne s’en prive pas, ce qui n’est pas mauvais en soi – c’est qu’il ne soit pas premier, en tout, partout, tout de suite.

… malgré cinq boulets

Au total, le coureur québécois n’a jamais été aussi performant et aussi prometteur qu’aujourd’hui. Le plus remarquable dans ses résultats n’est pas que la distance ait été parcourue, mais qu’elle l’ait été dans des conditions aussi ardues. Car contrairement à ses voisins Ontarien ou du nord-est américain, le Québec a franchi les quarante dernières années en surmontant quatre handicaps considérables.

Le premier tient de la culture même des Québécois. À la ligne de départ, hormis le petit commerce, la majorité francophone québécoise était convaincue que sa place n’était pas dans l’entreprise. La réalité économique le lui confirmait chaque jour : les entreprises, canadiennes ou américaines, étaient anglophones, et plus de 60% des cadres, dans les années soixante, étaient membres de la minorité anglophone (***). Les meilleurs cerveaux francophones étaient naturellement dirigés vers les professions libérales.

Or la richesse a une force motrice essentielle : l’entrepreneurship. Qu’elle ne soit aucunement valorisée chez plus de 80% d’une population est une infaillible recette pour l’appauvrissement. L’histoire économique des quarante dernières années au Québec est celle d’un renversement de situation. Au tournant du nouveau siècle, l’entrepreneurship est en pleine forme au Québec. On devrait dire : en pleines formes, car il s’agit autant du type privé, classique, que du genre collectif, via les Fonds syndicaux d’investissement, l’économie sociale et le mouvement coopératif. Cependant l’entrepreneurship québécois n’est pas encore à maturité, notamment parce qu’il lui manque les assises financières constituées justement par les richesses accumulées sur plusieurs générations. Les bons résultats obtenus sont donc en deçà de ce que donnera, demain, une véritable vitesse de croisière.

Dans la seconde moitié du siècle, un ingrédient a pris une importance capitale dans le développement économique des nations : l’éducation. Ceux qui, à la ligne des années 60, avaient un niveau d’éducation plus important ont connu un enrichissement plus grand. L’économiste Thomas Lemieux a récemment démontré que les jeunes québécois qui avaient 25 ans en 1961 avaient un niveau de scolarité bien sûr nettement inférieur à celui des Ontariens et des Américains, mais également inférieur à celui des noirs américains de l’époque. Comme quoi Pierre Vallières avait raison de qualifier les Québécois de « Nègres blancs d’Amérique », du moins en matière d’éducation.

Être privé, à la ligne de départ, de deux de ses principales forces motrices pose problème. Voir s’envoler, pendant la course, une bonne partie de son carburant aggrave la difficulté. Au cours du dernier demi-siècle, toute la zone Est du continent a subi une hémorragie économique et démographique au profit de l’Ouest, en plein développement. Ce fut le cas aussi pour l’Est du Canada et le Québec, dont une partie de la population a voulu participer au boom économique en cours à Toronto, en Alberta et en Colombie-Britannique.

Au Québec, la situation s’est doublée d’un transfert démographique provoqué par un phénomène politique majeur : la décision de la majorité francophone de sortir de sa sujétion et de prendre l’offensive politique, gouvernementale et linguistique. Inquiète de perdre les avantages que lui conférait jusqu’alors sa position dominante incontestée, une partie de la population anglophone a, avec sa richesse et un certain nombre de ses entreprises, pris la route de l’Ontario.

Entre 1960 et 1976, donc avant l’élection du Parti Québécois, 200 000 Québécois anglophones ont quitté le Québec. Entre 1976 et 1996, un autre contingent de 400 000 anglophones ont fait de même. Au total, 600 000 personnes, donc presque 10% de la population québécoise, parmi la mieux éduquée et, en moyenne, la mieux rémunérée et aux épargnes les mieux nourries, est allée faire profiter l’Ontario et l’Ouest canadien de ses avoirs et de son savoir faire (on ne sait combien, en sus, sont partis pour les États-Unis). Ces départs n’ont été compensés que partiellement par des arrivées, canadiennes et internationales, qui auraient eu lieu de toutes façons (****). Il ne s’agit pas de se demander, ici, si cet exode était évitable, mais de mesurer la saignée économique qu’il a représentée, le handicap supplémentaire sur le chemin de la prospérité.

L’économiste Pierre Fortin a démontré l’impact de ces départs , sur 30 ans, sur le revenu québécois moyen. En 1961, le salaire moyen des franco-québécois n’était équivalent qu’à 80% de celui des Ontariens, signe de leur nette infériorité économique. Trente ans de révolution tranquille et de développement économique volontariste plus tard, les franco-québécois avaient comblé le tiers de l’écart avec leurs voisins, pour toucher maintenant 86% de leurs salaires. Cependant, lorsqu’on regarde le revenu salarial moyen de la totalité des Québécois, toutes langues confondues, on constate qu’il n’a pas bougé d’un iota entre 1961 et 1991, restant fixé à 87% du salaire des Ontariens. On en trouve l’explication du côté des anglo-québécois. En 1961, ils avaient un revenu salarial moyen de 24% supérieur à celui de leurs voisins ontariens – un indicateur clair de la dominance économique du Montréal anglophone sur tout le pays et des bienfaits que cela apportait aux Anglo-montréalais et, par voie de conséquence, à l’économie de la métropole. Trente an plus tard, les Anglo-québécois ont perdu la totalité de cet avantage : résultat du déplacement vers l’Ontario de centaines de milliers de bons emplois et de bons salaires. Par un jeu de vases communicants, le déclin salarial des anglo-québécois fut suffisamment brutal pour oblitérer, dans le calcul global, les gains salariaux des franco-québécois pourtant quatre fois plus nombreux.

Deux autres obstacles, qui relèvent de la mauvaise gestion gouvernementale, ont freiné l’ardeur de l’économie québécoise depuis 1960.

Le sous-investissement fédéral au Québec en matière de dépenses productives est un reproche permanent que les souverainistes québécois (et les libéraux lorsqu’ils sont au pouvoir) font au gouvernement fédéral. Le grief n’en est pas moins valide parce qu’il est usé par la répétition. Le gouvernement fédéral est ces temps-ci très à cheval sur la répartition per capita de ses dépenses, d’un océan à l’autre. De ses dépenses sociales. Pas des autres. Le Québec comptant pour 24 % de la population, pourquoi les Québécois n‘ont-ils droit qu’à 20 % des dépenses fédérales courantes de biens et services, qu’à 19% de ses immobilisations et investissements, qu’à 18 % de ses subventions aux entreprises, qu’à16 % de ses laboratoires, qu’à 14 % de la recherche et développement, qu’à 13 % du personnel fédéral en science et en technologie ? Pour seule réponse, on nous rétorque qu’il est normal de concentrer dans la capitale fédérale les outils pancanadiens de recherche et qu’il ne faut pas s’en formaliser. Voire. Le gouvernement fédéral ayant décidé de créer la fiction qu’Ottawa-Hull est une « capitale nationale », il serait logique de répartir ces sommes équitablement des deux côtés de la frontière outaouaise. Alors, aucune accusation d’iniquité ne viendrait du Québec. Or il se trouve que les emplois, investissements et achats supplémentaires effectués à Ottawa, ville ontarienne, sont comptabilisés dans le produit intérieur brut de l’Ontario, dans le taux de chômage de l’Ontario, dans la consommation de l’Ontario et que les impôts sur le revenu et taxes sur la masse salariale sont versés au Trésor de l’Ontario.

Ce n’est pas une vaine querelle. Pris en instantané, le sous-investissement fédéral représente chaque année un manque à gagner de plus d’un pour cent du Produit intérieur brut du Québec et de 30 000 emplois directs. Dix fois l’usine de GM de Boisbriand lorsqu’elle tournait à plein régime. À deux milliards par an, cela équivaut à la totalité de la dépense annuelle des entreprises québécoises en recherche et développement. Pris en continuité, de 1994 à 2000, le manque à gagner pour l’économie québécoise s’élève à 10 milliards de dollars. De 1960 à 2000 ? Le calcul est à faire. Mais il signifie qu’une partie des impôts des Québécois destinés à l’investissement productif est non seulement confisqué à l’effort économique du Québec, mais détourné vers celui de son voisin et principal compétiteur. L’effet dans le temps, avec accumulation de patrimoine et de connaissances, transferts locaux de technologie au secteur privé ontarien et tout ce qui s’ensuit, tient de l’hémorragie.

On l’a abondamment vu plus haut, à l’aube de l’an 2000, le Québec tire remarquablement bien son épingle du jeu économique mondial. Qu’il y soit parvenu malgré le détournement continu d’une partie de ses impôts fédéraux productifs, malgré la disparition de près de 10% de sa population active, malgré son impréparation historique à l’entrepreneurship, malgré son retard abyssal en éducation, est en soi un tribut à l’énergie et à l’ingéniosité du peuple québécois.

Une cinquième plaie est venue affaiblir l’effort québécois dans le dernier sprint du siècle et conditionne aujourd’hui encore ses résultats. De manière croissante de 1960 à 1990, et comme tous les gouvernements occidentaux, le gouvernement québécois a pratiqué une politique de stimulation de l’économie en étirant toujours un peu plus la marge de crédit de leurs collectivités. L’explosion inflationniste des années 70, puis celle des taux d’intérêt pendant les années 80, a transformé les dettes publiques jusque là gérables, en autant de monstres menaçant la solvabilité même des gouvernements pris dans une folle spirale et, à court terme, leur capacité de rendre aux populations les services – éducation, santé, soutien aux pauvres – pour lesquels elles paient des impôts. .

Au début des années 90, presque tous les gouvernements nord-américains, conscients du péril, se mirent à l’oeuvre pour mettre un terme à l’endettement nouveau, ce qui signifiait l’atteinte de l’équilibre budgétaire, année après année.

Sur le continent, deux gouvernements, celui de l’Ontario et celui du Québec, décidèrent cependant de faire bande à part. Le néo-démocrate Bob Rae en Ontario, le libéral Robert Bourassa au Québec, loin de freiner l’endettement, engagèrent leurs États respectifs dans les pires déficits de leur histoire. Ces administrations furent des désastres pour les deux voisins, à une grosse différence près. C’est comme si le fils d’un millionnaire ontarien, à l’endettement raisonnable, flambait dans des affaires douteuses 500 000 dollars. La fortune paternelle est amoindrie, mais pas compromise. Que le fils d’un québécois de classe moyenne, endetté à l’os, flambe 500 000 dollars, et les finances familiales vacillent. Le gouvernement libéral, en neuf ans, a doublé la dette du Québec, l’a propulsé en tête de l’endettement canadien et du championnat des impôts élevés pour les particuliers.

Pendant que les deux voisins faisaient des frasques, le reste du continent assainissait ses finances. Le contexte est important car, une fois l’équilibre atteint, ces concurrents pouvaient passer à l’étape suivante : la reprise des investissements publics favorisant la croissance et la réduction du fardeau fiscal, facteur de compétitivité à l’heure de la mobilité croissante du capital et des cerveaux.

Une fois débarrassé du fiston dépensier, l’Ontario, conscient de son retard et fort de son capital accumulé, décida de prendre tout le monde de vitesse en passant directement à la réduction des impôts, quitte à la financer à même un nouvel endettement – car sa marge de crédit n’était pas épuisée — et en procédant simultanément à un exercice de réduction des dépenses au coût d’un important affrontement social et à une réduction des impôts financée.

Endetté et isolé, le Québec se retrouva en 1995 incapable de suivre le riche Ontarien sur cette voie et en retard d’une révolution financière sur le continent. En deux mots : mouton noir.

On a beaucoup dit et écrit que le gouvernement de M. Jacques Parizeau, élu en septembre 1994, avait dépensé sans compter pour arracher des votes lors du référendum d’octobre 1995. En réalité, c’est M. Parizeau qui a entamé la réduction des dépenses et des déficits québécois – la courbe annuelle des déficits de 1993 à aujourd’hui le démontre clairement. Surtout, chaque souverainiste se souvient avec effroi de l’annonce, à l’hiver 1994-1995, de la fermeture de 10 hôpitaux au Québec, premier avant-goût d’une ère où on vivrait à la mesure de nos moyens. On en trouve encore aujourd’hui qui imputent la courte défaite référendaire d’octobre 1995, non aux néo-Québécois et au mur de l’argent, mais à l’indispensable resserrement des dépenses qui, déjà, suscitait ici et là un vif mécontentement.

Une remarquable volonté collective

Quatre mois après ce référendum qui avait mis en opposition frontale le patronat d’une part, l’État, les forces syndicales et communautaires d’autre part, qui aurait pensé qu’un consensus pouvait émerger en faveur d’un redressement rapide de la situation financière, doublé d’un effort social ?

Utiliser les mots « élan » et « réussite » pour décrire le Québec du tournant du siècle, c’est rappeler le réflexe collectif, l’attitude constructive qui a permis, à la Conférence socio-économique de Québec en mars 1996, puis au Sommet sur l’économie et l’emploi en octobre 1996, de décider unanimement de l’élimination du déficit budgétaire québécois en quatre ans et du lancement de nombreuses réformes.

La réalisation, qui aura finalement pris trois ans, de ce calendrier rapide de retour à l’équilibre budgétaire québécois pour la première fois en 40 ans ne pouvait se faire sans heurts. La réduction des dépenses a eu des répercussions majeures, qui se font encore sentir dans plusieurs secteurs, notamment dans la Santé mais aussi dans les services de formation. Il faudra encore quelques années pour résorber totalement l’onde de choc.

Les objectifs ont cependant été atteints sans affrontement social majeur. Il n’est pas anodin de constater que dans l’Ontario de la manière forte, il y a eu entre 1995 et 1998 huit fois plus de jours perdus pour conflits de travail qu’au Québec, malgré un taux de syndicalisation largement inférieur. Comme quoi la concertation québécoise est socialement et économiquement rentable.

L’expression « modèle québécois » qui avait cours dans les années 70 fut d’ailleurs réintroduite dans le discours politique à la fin de la Conférence socio-économique de mars 1996 qui venait de décider, consensuellement, de l’élimination du déficit. Elle exprimait d’abord la capacité des représentants de la société civile du Québec de surmonter leurs intérêts corporatistes divergents pour s’entendre sur un objectif qui les dépassait tous. Elle illustrait une attitude qui s’observe à répétition dans le Québec d’aujourd’hui : le refus de la fatalité. Devant une fermeture d’usine, la perte d’un contrat ou d’un siège social, l’aggravation d’une situation locale ou nationale, les Québécois refusent de jeter la serviette et s’échinent à inventer une solution avec une ténacité qui force l’admiration. (Ce qui explique sans doute qu’ils soient encore, malgré tout, dans la fédération canadienne. On y reviendra.)

Cette persévérance québécoise est précieuse et jamais le Québec n’aurait pu mâter son déficit sans s’y appuyer, et l’alimenter. Le leadership du premier ministre Lucien Bouchard a agi comme catalyseur de la volonté québécoise à cet égard.

De vrais chiffres sur la pauvreté

Le message et la mobilisation des énergies entourant le redressement financier ont été d’une force telle qu’ils ont partiellement occulté tout un pan des transformations que la société québécoise a vécues pendant le dernier sprint du siècle : un effort important pour améliorer le sort des familles du bas de l’échelle. Cet effort est d’autant moins compris et intégré que les média font régulièrement état d’une augmentation du taux de pauvreté au Québec, une affirmation qui n’a qu’un lien ténu avec le réel.

Il faut en effet prendre avec un grain de sel de gros calibre les études pancanadiennes qui font état d’une catastrophique aggravation de la pauvreté à Montréal et qui décernent au Québec, avec une joie mal camouflée, le titre de « capitale de la pauvreté ». Il y a trois problèmes avec ces calculs. Premièrement, ils ne tiennent pas compte de l’impôt payé, et du fait que le Québec est l’endroit où les familles pauvres ont le fardeau fiscal le plus faible. Ensuite, ils ne tiennent pas compte du coût de la vie réel, et du fait que Montréal est la plus abordable des métropoles nord-américaines, le coût du logement y étant 32% moins élevé qu’en Ontario. À en croire les statistiques catastrophistes qu’on nous inflige régulièrement, les pauvres vivraient dans un pays virtuel, fait de moyennes nationales avant impôt, non dans un pays réel avec de vrais revenus et de vraies factures.

Des calculs intégrant la réalité renversent les tables canadiennes de pauvreté : à partir de données de 1996, on se rend compte que le Québec n’était pas dernier parmi les dix provinces canadiennes, mais médaille de bronze, loin devant l’Ontario (7e) et en meilleure posture que la moyenne canadienne.

Une évaluation doublement confirmée pour ce qui est de Montréal. En 1998, une étude du ministère des Finances, fondée sur des chiffres de la firme spécialisée Runzheimer Canada, démontrait que pour les ménages à faibles revenus (gagnant moins de 30 000 dollars par an), la combinaison du fardeau fiscal et du coût de la vie faisait de Montréal la métropole où il coûtait le moins cher de vivre, moins qu’à Toronto, Vancouver, Atlanta, Boston, Chicago, Détroit, Miami, New York, Philadelphie, Phoenix, San Francisco et Seattle. C’était vrai aussi pour les ménages gagnant moins de 50 000 dollars et qui ont des enfants.

Pas surprenant, dans ces conditions, qu’au niveau international, peu importe le mode de calcul, le taux de pauvreté québécois et canadien est nettement inférieur à celui qui a cours aux États-Unis. L’Organisation mondiale du travail de l’ONU a élaboré une mesure de pauvreté contestée, mais qui a le mérite de soumettre tout les pays au même test. Selon ce modèle, et selon les derniers chiffres de l’Indice de développement humain de l’ONU, de 1989 à 1995, on trouvera le Québec devant le Canada, au cinquième rang du plus faible taux de pauvreté des pays industrialisés, avec un taux moitié moindre qu’en Allemagne, en France ou au Royaume uni. Aux États-Unis, pays le plus riche au monde, le taux de pauvreté est plus du double de ce qu’il est au Québec.

Les comparaisons pancanadiennes évoquées plus haut ont été effectuées en 1998 par un comité interprovincial à la demande des ministres des affaires sociales. Elles n’ont jamais été publicisées. Pourquoi ? Trois raisons : d’abord parce que les groupes de défense de la pauvreté donnent une frousse terrible au personnel politique. Modifier le calcul pour intégrer la réalité du coût de la vie et de l’impôt conduit à réduire sensiblement le « taux de pauvreté » et prête flanc à une accusation aussi efficace que démagogique de vouloir « faire disparaître des pauvres ». Ensuite, le fait qu’un seuil de pauvreté réaliste apparaisse peut conduire à une sérieuse revendication d’aligner les barèmes d’aide sociale sur ce seuil. Finalement, comment ne pas comprendre la réticence de l’Ontario – qui passerait du 2e au 7e rang – ou de Terre-Neuve – qui passerait du 6e au 10e rang – à rendre public des données aussi dommageables pour eux.

Notons bien que ces données, que le Québec aurait grand avantage à faire connaître, datent de 1996. Elles précèdent donc l’effet combiné des mesures de lutte contre la pauvreté mises en oeuvre progressivement depuis, sans compter les effets de la croissance économique qui se prolonge (2).

Certains facteurs d’appauvrissement font leur oeuvre pour certaines couches de population: l’atterrissage des taux d’intérêt rend précaire la situation de personnes âgées qui ont des revenus de placements conservateurs. La non-indexation, jusqu’en 1999, des prestations des assistés sociaux aptes au travail et l’introduction de mesures qui tendent à rendre l’accession au travail plus payante ont, par voie de conséquence, réduit le revenu offert par l’aide sociale. La mesure d’appauvrissement sans doute la plus draconienne découle cependant de la réforme fédérale de l’assurance emploi. Auparavant, 60% de ceux qui contribuaient au régime avaient droit à des prestations lors de la perte de leur emploi. Aujourd’hui : seulement 40%. Privés de tout revenu, ces travailleurs n’ont d’autre choix que de faire le vide dans leurs économies, car l’aide sociale est un service de dernier recours, qui exclut les citoyens détenant un quelconque patrimoine. Le Québec comptant plus de chômeurs que la moyenne canadienne, a été plus touché que d’autres par cette confiscation des cotisations des travailleurs et des employeurs, confiscation qui a servi à l’élimination du déficit fédéral.

Néanmoins, depuis 1996, les indices d’amélioration de la situation s’accumulent. Il y a au Québec 190 000 assistés sociaux de moins; le chômage a chuté du quart ou du tiers selon la base de calcul choisie, le salaire minimum a augmenté de 15%; l’inflation est restée au plancher, 200 000 ménages ont été exemptés de tout impôt (québécois); la première baisse d’impôt de 500 millions de dollars a profité aux revenus les plus faibles; il y a eu des investissements importants dans le logement social; le financement des organisations communautaires a atteint un niveau record de 300 millions de dollars par an; les enfants ne paient plus rien pour leurs médicaments; un million de Québécois moins fortunés sont maintenant couverts par le régime.

Rien de tout ceci ne signifie que la pauvreté soit tolérable ou que les groupes de défense de la pauvreté aient tort de réclamer plus et mieux ou qu’ils doivent relâcher leur vigilance face à toute dégradation de la situation. Cela signifie cependant que, confronté à ce problème permanent et généralisé, la société québécoise réussit mieux que la plupart des sociétés occidentales à en amenuiser l’impact et à répartir sa richesse. C’est l’effet concret de la compassion et de la solidarité. Ce n’est pas assez. C’est déjà énorme.

Un coin d’Amérique fou de ses enfants

Il faudra comptabiliser surtout l’impact majeur de la politique familiale québécoise. Derrière les très visibles garderies à cinq dollars se profile une politique familiale dont un des piliers novateurs a été la satisfaction des besoins essentiels des enfants pauvres du Québec. La réforme de l’allocation familiale, sa disparition graduelle à mesure que le revenu augmente, a permis un important transfert de richesse, des familles moyennes et aisées (où on trouve les perdants de la réforme) vers les familles pauvres – les grands gagnants. Depuis 1997 et pour la première fois, l’État s’est assuré que tous les parents du Québec, travailleurs ou chômeurs, disposent du minimum financier nécessaire pour subvenir aux besoins essentiels de leurs enfants. S’engageant sur la voie tracée par le Québec, le Canada a ensuite pris le relais d’une partie du financement.

L’effort multiforme entrepris par le Québec en faveur des familles en fait aujourd’hui le coin d’Amérique le plus soucieux de l’enfance. Soucieux du revenu familial, par l’allocation familiale bétonnée pour les bas revenus dont nous avons parlé, mais aussi par la perception automatique des pensions alimentaires, qui a assuré 100 000 familles monoparentales d’un revenu auparavant incertain.

Un coin d’Amérique soucieux aussi de donner aux bambins un bon départ dans la vie, avec la mise en place graduelle du système de garde le plus complet en Amérique – victime de son succès pendant sa phase d’implantation –, une maternelle cinq ans presque universellement utilisée, des gardes scolaires abordables, bref un dispositif favorable aux jeunes couples qui travaillent. Le temps des compressions budgétaires étant terminé dans le réseau de l’éducation, l’aide aux enfants en difficulté figure parmi les priorités immédiates.

Toutes ces mesures ont non seulement pour but de contribuer à permettre aux couples d’avoir les enfants qu’ils désirent (en moyenne, ils en veulent trois mais en ont à peine plus d’un), mais aussi de réduire, par un encadrement précoce, l’apparition ultérieure de problèmes d’apprentissage et de décrochage.

Au moment d’écrire ces lignes, l’effort québécois pour l’enfance est encore en voie d’implantation et de rodage et connaît les ratés inhérents à l’introduction d’une aussi vaste réforme. Son succès éventuel devrait cependant en faire un des legs sociaux les plus importants de la fin du siècle.

Au Sommet de Montréal d’octobre 1996, des groupes communautaires réclamaient une « clause d’appauvrissement zéro » qui protégerait le revenu des 20% de la population du bas de l’échelle, une mesure que ses proposeurs étaient incapables de chiffrer, et dont ils ne pouvaient pas expliquer le mécanisme. Du débat a jailli la proposition voulant que, pour les quelque 120 000 Québécoises et Québécois qui ne peuvent, pour des raisons physiques ou psychologiques, accéder au marché du travail, l’État garantisse un revenu protégé de l’inflation et de réformes quelconques, donc un « appauvrissement zéro » pour les bénéficiaires permanents de la solidarité québécoise.

On cherche encore, en occident, l’équivalent de cette mesure.

Il faudra attendre quelques années pour évaluer, a posteriori, les calculs sur l’impact de la totalité de ces mesures sur la pauvreté québécoise pour la seconde moitié de la décennie, période d’implantation des réformes du gouvernement Bouchard. Cependant, en 1998, le ministère des Finances du Québec a calculé a priori l’impact que doit avoir, en ce moment, pour les 20% des familles de travailleurs dont le revenu est le plus faible, l’effet combiné des réformes sociales et fiscales entreprises par le Québec depuis 1994. Le revenu disponible de ces familles est en augmentation de deux à neuf pour cent s’ils n’ont pas d’enfant en garderie à cinq dollars, de six à dix pour cent s’ils en ont un. Au bas de l’échelle où chaque sou compte, la différence est sensible.

Et s’il faut croire l’ONU qui affirme que le Canada est, sur toute la planète, le meilleur endroit où vivre, le Québec peut s’enorgueillir de remonter la moyenne canadienne, non de la déprimer.

Le travail du gouvernement Bouchard en faveur des familles de travailleurs à faibles revenus vise un segment de la population largement sous-représenté sur les tribunes et dans les gazettes : les travailleurs du secteur privé non syndiqués. Ils n’ont pas de lobby, ils ne font pas grève, ils n’écrivent pas de lettre aux journaux et ils ne sont pas conviés aux tables de concertation. C’est pourquoi les élus ont eu raison de leur prêter une attention particulière.

Il n’est pas banal qu’autant de mesures de progrès social aient pu être adoptées alors même que le Québec trimait dur pour redresser sa situation financière.

Éducation : le succès derrière la grogne

Nous avons parlé de l’enfance, oserions-nous utiliser le mot réussite pour décrire la situation en éducation ?

L’exercice est périlleux, car l’éducation est en permanence entourée d’un concert de critiques donnant l’impression d’un système à ce point délabré qu’il est sur le point de s’effondrer. Le constat est d’ailleurs le même quel que soit l’année ou la décennie où on en le dresse. Ici, les points de comparaisons sont donc essentiels.

Se comparer à quoi ? À soi-même ? On a parlé plus haut du retard majeur accumulé par les Québécois de 25 ans au tournant des années 1960 sur les Ontariens, les Américains, et même sur les noirs américains victimes alors d’une abjecte discrimination, en éducation comme ailleurs. L’économiste Lemieux a refait le calcul pour mesurer, en 1991, le chemin parcouru. Il a découvert que les Québécois qui ont eu 25 ans en 1991 ont en moyenne dans leurs bagages, non seulement autant de scolarité (14 ans) que les Ontariens (13,9), mais davantage que les Américains blancs (12,9) ou noirs (12,7). Ce rattrapage est rien moins que spectaculaire (comme d’ailleurs celui des noirs américains).

Il est intéressant aussi de se pencher sur l’évolution d’une des tares du système québécois des trente dernières années : le décrochage scolaire. Or le progrès est considérable, même si cette réalité n’a pas encore filtré jusque sur les tribunes téléphoniques. En 1975, 43% des jeunes québécois « décrochaient » avant l’obtention d’un diplôme. En 1997, il n’y en avait plus que 17%. Le décrochage a donc chuté de 60% en une génération, avant même les réformes en cours axées sur la réussite. La comparaison doit cependant se faire aujourd’hui, en éducation peut-être plus qu’ailleurs, avec les meilleurs au monde. Or, parmi les pays industrialisés, selon les derniers chiffres disponibles, ceux de 1995 émis en 1998, le Québec réussit mieux que la moyenne à diplômer un plus grand nombre de ses citoyens. Au niveau secondaire, notre niveau de diplomation, de plus de 82 % pendant la décennie, est supérieur à la moyenne des pays industrialisés (80%), et supérieur aux niveaux américain (76%) ou canadien (72%).

La quantité, c’est bien. Mais la qualité ? Si elle chute, comme on le croit généralement chez nous, alors il faut constater qu’elle chute partout et davantage qu’ici. Les résultats obtenus par les jeunes québécois lors de compétitions internationales et pancanadiennes en font foi. Les dernières disponibles, basés sur des résultats de 1994-1995, démontrent que les élèves québécois des troisième et quatrième années du primaire, ainsi que les élèves des deux premières années du secondaire ont obtenu des résultats supérieurs à la moyenne internationale dans les quatre groupes, tant en mathématique qu’en sciences. Leur avance varie de 9 à 12 points en mathématique et de 3 à 5 points en sciences (3).

Autrement dit, comparés à un million d’élèves de 45 pays, les jeunes québécois sont les meilleurs en maths de tous les pays occidentaux, n’étant devancés que par les élèves de quatre pays asiatiques. En sciences, les jeunes flamands sont les seuls occidentaux qui se classent mieux que les québécois. De quoi remonter le moral au plus démoralisé de nos enseignants.

Ces résultats ont été obtenus avant la réforme du curriculum, en cours, qui recentre l’apprentissage sur les matières de base, dont les maths et les sciences. Avant aussi que le corps enseignant ne reçoive en 1997 une injection de sang neuf avec l’embauche de 9000 jeunes enseignants et enseignantes, occupant avec enthousiasme les sièges laissés vacants grâce au succès inespéré du programme de départs en retraite qui constituait un des volets de l’effort d’élimination du déficit.

Qu’en est-il de la qualité du français ? Les résultats obtenus ces dernières années sont trop contestés et contestables pour qu’on puisse s’y appuyer fermement. Cependant admettons qu’après une phase d’aveuglement, le système québécois d’éducation s’est ressaisi sur cette question pendant la décennie et multiplie les moyens d’améliorer l’enseignement et les exigences. Le train n’est certes pas arrivé à destination, mais il a quitté la gare.

Au niveau universitaire, à entendre les commentaires ambiants, on serait justifié de croire que le Québec, là, n’est pas dans la course. Il est donc renversant d’apprendre que notre taux d’obtention des diplômes universitaires est de 31%, c’est-à-dire au troisième rang mondial, derrière l’Australie (34%), les États-Unis (32%) et ex æquo avec le Canada et le Royaume Uni. La moyenne des pays industrialisés n’est que de 20%. Un portrait similaire est brossé pour l’obtention de maîtrises et de doctorats, à cette exception près que le Canada perd, à ce niveau, beaucoup de terrain sur le Québec.

Encore une fois, la quantité c’est bien beau, mais qu’en est-il de la qualité ? Deux signaux externes viennent en confirmer la valeur.

D’abord, de grandes enquêtes réalisées en 1997 auprès d’investisseurs étrangers au Québec ont démontré que la qualité des diplômés et de la main-d’oeuvre en général était, avec l’accès au marché nord-américain, la raison principale de leur présence ici. La concentration, au Québec, d’un grand nombre de secteurs économiques de pointe très gourmands en diplômés est, en soi, un indicateur.

Ensuite, preuve plus anecdotique, la propension de compagnies américaines à recruter certains de nos meilleurs jeunes cerveaux, par delà la frontière linguistique, en sciences économiques, en médecine spécialisée ou en informatique constitue aussi un vote de confiance en notre capacité de produire des têtes bien faites. C’est le bon côté d’une mauvaise nouvelle.

Notons au passage qu’il y a un problème social grave lorsqu’un peuple décide de former ses diplômés au coût le plus bas en Amérique du Nord et que ceux-ci, ensuite, vont décrocher aux États-Unis certains des salaires les plus élevés en Amérique, privant ainsi leur collectivité d’origine de leur contribution à l’effort collectif de formation de la génération suivante. Il faut inventer un pacte entre le Québec et les diplômés universitaires permettant la mobilité mais compensant la collectivité pour leur formation.

Reste que les décisions prise par des gouvernements successifs de maintenir les taux de scolarités étudiants à des niveaux très bas, puis de les geler, a fait en sorte que le Québec est l’endroit d’Amérique du nord où l’éducation post-secondaire est la plus accessible. Les frais de scolarité sont moitié moindres qu’ailleurs au Canada, et les étudiants québécois moitié moins endettés. De toute évidence, cette politique réduit les revenus des universités, qui doivent s’en trouver compensées autrement. Mais dans une société qui n’avait pas, jusqu’à récemment, de tradition d’encouragement à l’instruction supérieure, dans un siècle où le savoir prend de la valeur et où la tendance à l’inégalité tend à croître, on voit mal comment une hausse des frais de scolarité serait une mesure socialement ou économiquement progressiste. Là comme ailleurs, bien gérée, la différence québécoise est un atout.

Les universités québécoises ont assumé ces dernières années leur part des compressions budgétaires et un nouveau plan d’investissement est indispensable pour les remettre à niveau. On verra plus loin que l’économie québécoise dégage, dès cette année, des revenus bien suffisants pour procéder à ce réinvestissement. La question est de savoir qui tient les cordons de la bourse.

Il faut cependant constater que, même en ces années de restrictions budgétaires, le Québec a consacré à l’éducation une plus grande part de sa richesse collective que le Canada, nettement plus que la moyenne des pays industrialisés, et à peine moins que les États-Unis. Évidemment, on ne dépense jamais que la richesse que l’on a. Nos voisins américains étant énormément plus riches que nous, ils peuvent faire plus avec une proportion équivalente de leur magot, ce qui est vrai aussi pour l’Ontario. Ce qui signifie que le Québec est condamné à continuer à investir plus que les autres en éducation.

Il faut constater aussi que, du début des années 1980 jusqu’au milieu des années 90, les dépenses allouées à la recherche universitaire ont augmenté au Québec de près de 70 %. L’effort de recherche universitaire québécois a ainsi atteint 0,50 % du PIB en 1995, ce qui le situe bien au-dessus de la moyenne des pays industrialisés (0,37%), devant le Canada (0,36 %) et l’Ontario (0,33 %). Les compressions budgétaires rendues nécessaires par le redressement financier du Québec ont donc été d’autant plus mal accueillies qu’elles faisaient suite à une extraordinaire accélération.

On retrouve ici les traces d’un phénomène québécois observé plus tôt en culture, en investissements, en commerce intra-industriel : dans ce secteur crucial de la recherche scientifique, le Québec se distingue à la fois par son ouverture sur le monde et par sa propension à effectuer un double branchement : sur l’Amérique et sur l’Europe.

On mesure ce phénomène par la proportion de recherche faite conjointement par des chercheurs de plus d’un pays. En moyenne, dans le monde, 14% des recherches sont ainsi faites. Au Québec : le double. Quant aux branchements géographiques, ils sont équilibrés : 35% des recherches internationales portent une cosignature Québec-USA, 40% Québec-Europe.

Dernière étape de ce tour d’horizon éducatif : la formation de la main-d’oeuvre. L’année 1999 s’est déroulée sur fond de déboires à Emploi-Québec, le nouveau guichet unique québécois de formation et de réinsertion en emploi. À quelque chose, malheur est bon. Il y a quelques années à peine, l’État, les entreprises, les syndicats et les formateurs dénonçaient avec raison l’effondrement de l’enseignement des métiers au Québec, son abandon par le système scolaire, le faible effort consenti pour produire et entretenir une main-d’oeuvre qualifiée. Un vigoureux coup de barre a été donné depuis 1994, à tous les niveaux. Encore fallait-il revaloriser publiquement la formation professionnelle aurpès des familles.

Emploi-Québec, en crevant de 80 millions de dollars, en 1998, son offre de services de formation, puis en voulant la réduire d’autant en 1999, a suscité bien inopinément la plus grande campagne de valorisation de la formation jamais vue au Québec. Tout le monde en veut, tout le monde en vante les mérites, tout le monde se bouscule au portillon du budget restant (seulement 740 millions de dollars !). Cette crise a servi à la fois de révélateur quant à la densité du réseau de formation existant au Québec et, en ayant créé une rareté, a suscité un curieux corollaire : l’augmentation de la demande.

Lorsque les problèmes de gestion d’Emploi-Québec seront résorbés, ce qui est une question de temps, telle sera la leçon tirée de la crise: la formation est un service essentiel. Cette tardive prise de conscience collective survient alors que la situation sur le terrain s’est déjà améliorée: de 1991 à 1998, le taux d’obtention d’un diplôme de formation professionnel, dans le seul secteur scolaire, a presque doublé, passant de 13 à 23%. Dans le privé, grâce à la loi 150 adoptée en 1996, le nombre d’entreprises qui offrent une formation a été multiplié par six.

Au tournant du siècle, le Québec a donc pris, et en moins de cinq ans, le virage de la formation. Pas mal.

Et comment va la santé ?

Rien ne peut occulter la crise que traverse, ces années-ci, le système de santé québécois. Engorgement des urgences, listes d’attente, pénurie d’effectifs, les problèmes ponctuels de gestion du système public, gratuit et universel de santé se doublent d’un vieillissement continu de la population qui accélère la demande de soins et de nouvelles techniques plus efficaces mais souvent plus coûteuses. L’indispensable réorientation du système hospitalier vers des séjours plus courts et vers une augmentation des soins à domicile a débuté en retard au Québec pour cause d’absence de volonté politique avant 1994. Elle a été victime, ensuite, de l’effort de redressement budgétaire de la fin de la décennie, la santé étant de loin la plus importante dépense publique du Québec.

La crise multiforme que vit en ce moment le système québécois n’a cependant pas le mérite de l’originalité. En Ontario, comme dans chacune des provinces canadiennes, les crises et les manchettes sont interchangeables, les débats sur la place du secteur privé identiques, les grèves d’infirmières et de personnel médical endémiques, le défaitisme systémique. Le relevé publié à l’automne 1999 par l’Institut Fraser sur les temps d’attente en fait foi : la situation s’aggrave partout. Cela dit, le Québec a les temps d’attente les plus bas au Canada pour une hospitalisation, ex æquo avec l’Ontario, et des temps d’attente plus courts que la moyenne dans 11 spécialités sur 13, plus courts que l’Ontario dans 7 sur 13. Et il n’y a pas qu’au Québec que des patients sont envoyés au sud de la frontière pour obtenir des traitements temporairement indisponibles au Canada.

Ce qui donne l’impression que, chez nos voisins américains, qui consacrent dans leurs soins de santé une portion plus importante de leur bien plus grande richesse, (au total mille milliards de dollars US par an), c’est le nirvana.

On pourrait appeler « syndrome Elvis Gratton » ce complexe du « c’est-tellement-mieux-aux-États ». Il se dissipera probablement cette année, car la question de la crise des soins de santé américains sera au centre de la campagne présidentielle qui s’ouvre.

Les candidats, surtout les démocrates, comptent répéter sur tous les tons ce chiffre à faire frémir : 46 millions d’Américains, donc un sur six, n’ont aucune couverture médicale. Lorsqu’ils se présentent à l’urgence en état de choc, les hôpitaux, privés et publics, sont tenus de les accepter et de les traiter (les privés se contentent parfois de stabliser l’état du patient puis de l’envoyer, parfois en autobus, vers un hôpital public). Mais s’il s’agit d’une grippe ou d’un malaise lancinant au poumon, un Américain sur six est prié de rester chez lui ou de se présenter avec un moyen de paiement.

Ce n’est pas tout. À l’été 1999, un intéressant débat a monopolisé la capitale américaine autour d’une expression clé : les « droits des patients ». Pas de ceux qui sont exclus de la couverture médicale. De ceux qui y sont inclus.

La majorité des Américains ont accès au système de santé via des régimes privés d’assurances collectifs dits HMO, Health Management Organisations. En une décennie, ces organisations ont presque doublé en importance et aujourd’hui, 60% des Américains y sont assujettis, parce qu’un nombre croissant d’employeurs délaissent leurs régimes propres et s’affilient à ces régimes pour… réduire leurs coûts. Avec grand succès. En conséquence, des dizaines de millions d’Américains assurés jugent que l’accessibilité aux soins à été réduite pendant les années 1990.

En juillet, le Sénat américain a rejeté un projet de loi qui aurait réglementé les HMO pour faire en sorte :

 

  • Qu’il appartienne au médecin de décider si l’état du patient nécessite de prolonger son hospitalisation. C’est le cas au Québec, où le médecin peut passer outre, de sa propre autorité, aux normes des Régies régionales de la santé ou du ministère. Aux États-Unis, c’est l’administrateur de la police d’assurance qui prend cette décision. 
  • Que l’assuré inquiet qui s’est présenté à l’urgence d’un hôpital puisse se faire rembourser les frais lorsque les symptômes étaient préoccupants. C’est le cas au Québec, bien sûr, où c’est gratuit. Aux États-Unis, si l’assurance juge que le patient a eu tort d’aller à l’urgence, il n’y a pas de remboursement. 
  • Que l’assuré ait le droit de voir un spécialiste lorsque son état le justifie. Au Québec, il suffit que le médecin le décide. Aux États-Unis, les régimes collectifs tendent à ériger un mur au point d’entrée de leur service : le généraliste, moins dispendieux. Cette pratique soulève un tollé particulièrement chez les femmes, qui se voient refuser un accès direct à un gynécologue. La grogne est telle que 19 des 50 États ont légiféré sur cette question. 
  • Que dans les cas, forts nombreux, où l’assurance refuse de prodiguer des soins demandés par le patient mais jugés superflus par la police d’assurance, le patient puisse en appeler de la décision. Au Québec, le patient peut toujours aller voir un autre médecin, sans frais. Aux États-Unis, l’assuré n’a aucun recours. 
  • Que le patient puisse poursuivre son assurance dans les cas où le refus de prodiguer des soins a causé un dommage réel. Au Québec, le patient peut toujours poursuivre le système de santé. Aux États-Unis, l’assuré n’a, là encore, aucun recours. 

Finalement, que les assurances soient tenues de produire une « explication compréhensible » de ce qui est couvert et de ce qui ne l’est pas.

L’ampleur des problèmes identifiés justifie qu’on répète : ce qui précède a été rejeté par le Sénat, malgré les admonestations du président et de l’équivalent américain de notre Collège des médecins, l’American Medical Association. Évidemment, il faut noter l’autre grande différence : aux États-Unis, si on a des sous, si on est prêt à payer au-delà de son assurance, alors on peut obtenir tous les soins qu’on veut. Une possibilité qui n’est pour l’instant ouverte aux Québécois que pour les soins paramédicaux (ou alors pour tous les soins à ceux qui sont prêts à traverser la frontière).

Reste que l’accessibilité des soins de santé est, aujourd’hui aux États-Unis, un des trois principaux sujets d’inquiétude de l’électeur moyen – loin devant les baisses d’impôts, thème que les Républicains tentent pourtant d’imposer – et un des axes principaux de la campagne électorale qui s’ouvre.

La question subsidiaire du coût des médicaments, surtout pour les aînés, prend également de l’ampleur. Il n’y a évidemment nulle part en Amérique du Nord, sauf au Québec, de régime universel d’assurance-médicaments. Le problème américain n’est cependant pas l’insuffisance de la couverture actuelle, mais sa détérioration.

En effet, toujours dans un objectif de réduction des coûts, des HMO ont avisé depuis quelques années des millions d’assurés qu’une liste croissante de médicaments ne leurs seraient désormais plus remboursés. Il s’agit d’une désassurance unilatérale. En octobre 1999, l’émission 60 minutes de CBS suivait à la trace un autobus d’aînés désassurés qui traversaient la frontière québécoise pour venir acheter, au Québec, leurs provisions de médicaments à un tiers du coût américain. En pleurs à la caméra, certains d’entre eux expliquaient que le coût mensuel de leurs médicaments dépassait, aux États-Unis, leur revenu mensuel. Si ces aînés étaient Québécois, cette situation ne pourrait absolument pas se produire, grâce à la couverture offerte par le régime d’assurance-médicament du Québec.

Tout ceci ne signifie pas que les Américains soient en général mécontents de la qualité des soins qu’ils reçoivent. Au contraire, dans les sondages, la grande majorité (plus de 80%) se disent satisfaits… comme au Québec. Cependant, on peut trouver dans la presse américaine les mêmes récriminations qu’au Québec. Des organisations de défense des patients envoient aux législateurs des bulletins de « victimes du jour », publient sur Internet les « histoires d’horreur du mois » et tiennent bien pourvu un « temple de la honte » des régimes d’assurance. Ils ne sont jamais à court de matériel. Une de ces victimes fut accueillie à la Maison Blanche par le président et montrée en exemple de « la mentalité de comptable » qui, selon lui, sévit dans le système américain.

La différence avec le Québec est nette. Ici, on se plaint des délais d’accès aux soins. Aux États-Unis, ils se font dire, sans délai, que tel ou tel soin ne sera tout simplement pas offert, car pas couvert. Au Québec, on se plaint des délais pour voir un spécialiste. Aux États-Unis, ils se font dire, sans délai, qu’ils ne pourront pas voir de spécialiste, car leur assurance s’y refuse. Anecdotes ? Pas selon les médecins américains, suffisamment habitués à se faire refuser des autorisations de procéder à des soins lourds qu’ils sont 58%, selon une étude publiée en novembre 1999 par Archives of Internal Medecine, à se dire prêts à transmettre aux assureurs de la « documentation volontairement mensongère » au sujet de leurs patients, pour obtenir ces autorisations en cas de problèmes graves. Anecdotes ? Pas selon les patients américains qui, dans un sondage du Washington Post, étaient pas moins de 43% à juger que les régimes d’assurance les traitaient inéquitablement. Seulement 41% sont d’avis contraire. Surtout, 28% des répondants, soit plus d’un sur quatre, affirmaient s’être fait refuser, par leur régime d’assurance, des traitements auxquels ils jugeaient avoir droit. Le malaise est donc profond.

Imaginons un instant quelle serait la une du Journal de Montréal si un Québécois sur quatre se faisait refuser des soins.

Ou plutôt non, ne tentons pas de l’imaginer. Essayons plutôt de deviner qui a pu écrire, en 1998, sous le titre « les meilleurs soins, les pires soins », les phrases suivantes : « Chaque jour, des millions d’Américains ont accès au meilleurs soins de santé au monde. » Cependant, « beaucoup d’Américains sont de plus en plus inquiets de la qualité des soins qu’ils reçoivent et de la capacité de l’industrie des soins de santé d’offrir des soins de grande qualité de manière constante. En fait, des recherches exhaustives démontrent qu’aujourd’hui, aux États-Unis, il n’y a pas de garantie qu’un individu puisse recevoir des soins de santé de grande qualité pour quelque problème médical que ce soit. L’industrie des soins de santé est rongée (plagued) par des problèmes de sur-utilisation de certains services, de sous-utilisation d’autres services et par des erreurs dans la livraison des soins. » Les auteurs ? Les 32 experts du Comité consultatif du président des États-Unis pour la protection des consommateurs et la qualité dans l’industrie de la santé.

Sans nier les travers de notre propre système de santé, on peut tirer une consolation relative à savoir autrui – surtout lorsque l’autrui est la première puissance au monde – aussi ou plus mal pris que soi en matière de soins de santé.

Mais plus fondamentalement, au-delà des questions de livraison des services et de démérite comparé des régimes nord-américains ou mondiaux, la vraie question n’est-elle pas de savoir comment va la santé ? La santé des citoyens, s’entend, pas celles des structures médicales.

Au risque de choquer, force est de constater que les Québécois sont, non seulement en meilleure santé qu’ils ne l’ont jamais été, mais encore qu’ils sont en meilleure santé que la presque totalité des autres habitants des pays les plus riches. En meilleure santé, y compris et peut-être surtout, que les Américains.

Trois ou quatre indicateurs suffisent à poser ce diagnostic , les derniers chiffres disponibles étant tous tirés du très récent Rapport statistique sur la santé de la population canadienne (1999).

Pourquoi ne pas commencer par le tout début : le taux de succès de l’arrivée en ce monde, donc le taux de mortalité infantile. Le Québec affiche, au Canada, le plus haut taux de succès au moment de la naissance, ce qui le plaçait, en 1996, au 5e rang mondial. Loin devant les États-Unis qui, eux, arrivaient 17e parmi les 17 pays examinés. On trouve des résultats semblables pour les taux de mortalité périnatale, c’est-à-dire avant et après l’accouchement, et néonatale, c’est-à-dire pendant les premiers mois de la vie de l’enfant.

Donc, les Québécois prennent un bon départ. Encore faut-il tenir le rythme.

Il existe une mesure dite « d’années potentielles de vie perdues » pour cause d’accidents et de maladie. Selon ce critère, qui repose beaucoup sur la capacité du système de santé de sauver des vies en danger, le Canada arrivait, en 1995, au 2e rang mondial derrière la Suède. Le Québec, légèrement en retrait par rapport à la moyenne canadienne, doit se contenter d’être le troisième peuple au monde le plus résistant à l’accident et à la maladie. (Cette comparaison de 12 pays développés ne testait malheureusement pas les États-Unis).

Les données d’une méga enquête pancanadienne récente (1997) révèle que, subjectivement, les Québécois s’estiment légèrement en meilleure santé que les autres canadiens (ex æquo avec les Terre-Neuviens). Ils sont loin du compte, car lorsqu’on vérifie, comme on dit, au niveau du vécu, un abîme sépare les deux peuples fondateurs. En effet, on a simplement relevé auprès de 20 000 foyers – échantillon plus que scientifique – combien d’entre eux avaient dû s’absenter de leurs occupations usuelles pendant les deux semaines précédant l’enquête pour cause de maladie ou d’accident. La vie hors Québec est sûrement beaucoup plus dangereuse : les absences étaient 50% plus élevées en Ontario, davantage encore ailleurs. Les Ontariens rejoignent cependant les Québécois en tête du peloton canadien lorsqu’il s’agit de troubles nécessitant des absences prolongées.

Jusque là, le Québécois moyen fait preuve d’une remarquable constitution. Mais le test ultime n’est-il pas de savoir pendant combien de temps le Québécois moyen reste sur la planète ? Test d’autant plus signifiant que notre Québécois obtient deux très mauvaises notes : un taux de suicide parmi les plus élevés en Occident et un niveau de tabagisme préoccupant, ainsi qu’une très bonne note : le taux de crimes violent le moins élevé en Amérique du nord.

Au palmarès de la longévité, sur 12 pays étudiés en 1996, les femmes québécoises sont, après les Japonaises, les plus résistantes des pays industrialisés. Elles restent sur terre quelques mois de plus que les canadiennes et deux ans de plus que leurs voisines américaines, qui se classent 11e sur 12. Les hommes du Québec se contentent de la quatrième place, juste derrière le Canada, et loin devant les Américains, avant-derniers. On en tirera la conclusion qu’on voudra, mais Elvis Gratton devrait vivre en principe deux ans et demi de plus que l’Oncle Sam.

Bref, bien mieux que la plupart des membres de la race humaine, et beaucoup mieux que son voisin américain, le Québécois réussit à entrer dans la vie, à résister à ses intempéries et à y prolonger son séjour. Autrement dit, à moins d’être millionnaire ou amoureux de la Scandinavie, c’est au Québec qu’on a les meilleures chances de se trouver en santé au début, au milieu et à la fin de sa vie.

 

* * *
Lorsqu’on compare le Québec de l’an 2000 à ce qui se fait de mieux au Canada et dans le monde, en termes d’économie, de qualité de la vie, de redistribution de la richesse, d’éducation et de santé, on le trouve quelquefois au sommet, très souvent dans le peloton de tête, presque toujours au-dessus de la moyenne. Jamais, en queue de cortège.

Les Québécois ont fait du Québec, presque à leur insu, une réussite. Un des grands succès du monde occidental. Depuis quelques années, sans le savoir, ils ont pris leur élan, ils multiplient les réussites.

Sans le savoir, en économie, parce qu’il est difficile de bien percevoir son propre progrès lorsque, parti d’une ligne de départ de plusieurs mètres en recul sur celle de son principal compétiteur, on avance un peu plus vite que lui — ou qu’on trébuche un peu moins souvent.

Sans le savoir, globalement, car s’il est coutumier d’entendre des souverainistes dire, comme je le fais ici, du bien du Québec, ces démonstrations sont souvent jugées suspectes et sont atténuées, toujours, par un courant de pensée qui craint que les Québécois, trop conscients de leurs succès et de leurs capacités, n’en profitent pour réclamer la maîtrise complète de leur destin. Les chiffres sont pourtant là.

Sans le savoir, finalement et peut-être principalement, parce que les Québécois ont l’impression de n’avoir pas encore donné le meilleur d’eux-mêmes, de ne pas être allés au bout de leurs capacités, de ne pas avoir complètement déblayé le chemin de la réussite, de ne pas avoir levé tous les obstacles menant au succès.

Ils ont raison. Ce qui devrait nous rendre plus optimistes encore pour le Québec du 21e siècle.

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(1) Pour une mise à jour des données économiques pour 2002, voir l’article Les dix mythes de l’économie québécoise à www.vigile.net/ds-lisee/index.html

(*) Les calculs sont établis année sur année, les chiffres de 1999 sont établis à partir des données disponibles pour les 11 premiers mois et des prévisions de la Banque nationale pour le dernier trimestre.

(**) Le taux de création d’emploi per capita est le pourcentage de variation du rapport de l’emploi sur la population de 15 ans ou plus. Ces calculs, empruntés à Pierre Fortin, mesurent la progression de l’emploi depuis le moment de la dernière meilleure saison de l’emploi au Canada, en Ontario et au Québec, soit l’hiver 1989, par rapport aux trois derniers mois de 1999 dont les chiffres sont disponibles au moment d’aller sous presse : septembre à novembre.

(***) L’historien américain Marc Levine, cité par Josée Legault, affirme que « plus que la mentalité anti-affaires des francohones, ce fut l’avantage structurel dont jouissaient les anglophones depuis la conquête – accès plus grand aux capitaux et contacts privilégiés avec la Grande-Bretagne et les marchés et distributeurs anglophones de l’Amérique du Nord – qui a permis aux Anglo-Montréalais de conserver le contrôle économique jusqu’aux années 1960 ». C’est incontestable. Cependant on peut soutenir que si la Révolution tranquille était possible en 1960, elle l’eût été aussi après la seconde guerre, ou en 1936 si Maurice Duplessis n’avait pas trahi son programme électoral, ou même au début du siècle si les Québécois avaient élu un gouvernement qui l’ait proposée, les idées préfigurant la révolution tranquille ayant toujours été présentes, mais minoritaires, dans l’opinion. Ceci pour dire que ce ne sont jamais les puissants qui décident de la date de la révolution, si tranquille fut-elle, mais ceux qui ont intérêt à la faire.

(****) Statistique Canada évalue l’exode anglophone brut à 500 000 entre 1966 et 1996, l’exode net à 300 000 (ce qui signifie que 200 000 anglophones des autres provinces sont venus s’établir au Québec pendant la période). En prolongeant les courbes mécaniquement de 1960 à 2000 pour les dix années où les données ne sont pas disponibles, on obtient un exode total brut de 600 000 et net de 340 000.

(2) Mise à jour 2001 : Selon Statistique Canada, le Québec est aujourd’hui la région d’Amérique du Nord où les inégalités de revenus sont les moins importantes. Selon l’indice Gini qui mesure l’inégalité, pendant la décennie, de 1990 à 1999, les inégalités entre les familles se sont accrues deux fois plus en Ontario et aux États-Unis (de 8 à 10% de plus) qu’au Québec, (+4,5%). Pour les personnes seules, l’inégalité a légèrement régressé au Québec (-1%) et bondit en Ontario (+14%).

(3) Mise à jour : en décembre 2001, l’enquête internationale sur l’éducation de l’OCDE révélait que, lors des trois tests internationaux conduits depuis 1994, les élèves québécois de 15 ans sont les meilleurs en Occident en mathématiques et en sciences. Aucune autre société n’obtient au total des résultats aussi élevés tout en affichant aussi peu de différences entre les étudiants de milieux économiques favorisés et défavorisés. Ces résultats placent le Québec d’aujourd’hui, en qualité et en répartition de ces savoirs, devant l’Ontario et loin, très loin, devant les États-Unis.

Emergency Exit – How to avert Quebec’s decline

EMERGENCY EXIT
(Sortie de Secours)

How to avert Quebec’s decline

tels que publés dans The Gazette en février 2000

Jean-François Lisée


 

FROM THE FOREWORD

The end is near:
It is right behind us

Where exactly are we? Stuck, from all appearances. We’re at the end of the road, in more ways than one. And before we start to plan the future, to desire or fear what is to come, we have to mourn what is no longer, to admit that several of Quebec’s drawn-out political dramas of the past decades are over. The last reel has been shown, the last frame, too; the words ‘The End’ have flashed across the screen. At the same time as the century drew to a close, several major historical cycles in Quebec also came to a conclusion. And that changes everything.

The cycle that started in 1960 with the Quiet Revolution ended. Over 40 years, it imprinted its energy on Quebec, on its economy, its cultural activity, its political institutions, on its openness to the world, an energy which has transformed modern Québec into a society that compares favourably with the most productive Western countries.

The cycle which started in 1966 with the splitting apart of a political generation also came to an end. Until 1966, that generation had been united as anti-Duplessis and pro-modernity. But from that point it was a generation divided over which was the better way to defend and promote the interests of the « French-Canadian nation. » Some, from Jean Lesage to Lucien Bouchard, wanted to bolster the autonomy of the only American state controlled by a majority of francophones – up to giving that state partial or complete sovereignty. Others, around Pierre Trudeau and Jean Chrétien, wanted to modernize and strengthen the Canadian state, with the goal of establishing French Power so that it could then exert its influence and power beyond the confines of Quebec.

Thirty-three years later, the Ottawa francophones have largely defeated the Quebec francophones, having succeeded in concentrating within the federal state judicial, constitutional, legislative, administrative, and now budgetary, power that makes the federal government the predominant actor in the country’s political life. Quebec’s autonomy has already started to wither: a state condemned to be ever more defensive and gradually more accustomed to powerlessness. The proponents of French Power have won a Phyrric victory, however, because the new Canadian super-state, outside the confines of official bilingualism, presides over a Canada that is less French than at the time of the arrival of Mr. Trudeau and Mr. Chrétien. Less than yesterday, but more than tomorrow. The rate of assimilation of francophones outside Quebec and their demographic and linguistic decline inside Quebec presage a country that in 2050 will be 85 per cent anglophone. Quebeckers, controlling fewer levers of power in their own province and watching as their demographic weight falls in the central state, are quickly losing power.

The third cycle now closed is a sovereignty cycle. The chain of events leading to the possibility of sovereignty was opened by the 1980 referendum, that lead to the patriation of the constitution against Quebec’s wishes in 1982, which itself lead to the attempt of reconciliation of Meech. The failure of Meech, in 1990, created a surge of separatist sentiment that, for almost a decade, made sovereignty a real possibility, and almost made it happen in the 1995 referendum. But the Meech tide has now completely receded. Quebeckers’ fear of failing a new attempt at sovereignty obliterates the impact of each and every « winning condition ». In Ottawa, a new law undemocratically blocks the only theoretically possible point of passage toward a Quebec independent state. ( . . .)

 

From the chapter: The other French power

I have a predilection for the benefit of the doubt. I don’t view good intentions as suspect. I nonetheless am convinced that the roads to some hells are particularly well paved with them. That is why I have always found too simplistic the thesis which holds that Pierre Trudeau and Jean Chrétien were motivated by a desire to harm Quebec and, by extension, Quebeckers. It’s a case of taking effect for cause. The Quebec drama, like a good Tennessee Williams play, centres on a family quarrel that builds up over the course of the drama until finally it collapses in a surfeit of emotion.

It’s a well-known story: Quebec’s progressive francophones, united in their hatred of Quebec’s autocratic premier Maurice Duplessis and sharing the same thirst for openness, modernization and democratization, took two divergent paths at the beginning of the 1960s. The liberals of Quebec and the Péquistes directed their energy toward Quebec and the Quebec state, wanting to give the one place on the continent where French-speakers were in the majority the means for its economic, cultural and social flowering and for its linguistic survival.

Pierre Trudeau and Jean Chrétien, if one takes their declarations and respective autobiographies at face value, were inspired by the same desire to remedy the inequality from which francophones suffer. In one sense, they took a larger view than their Quebecois counterparts. Not satisfied with giving power to Quebec’s francophones, they also intend to help them conquer the whole of Canada, both for themselves and for francophones outside Quebec. There is in this quest the desire to retake possession and control of Canada. « It was French Canadians, » writes for example Chrétien, « people from my own area, such as Radisson, des Groseilliers and La Vérendrye who discovered and explored the west. So the whole country belongs as much to us as to any other Canadian. »

Trudeau writes in his political memoir that « it was an emergency situation in the domain of language and the idea of rectifying it played an important role in our decision to enter politics. » At the time, he added, « the federal authorities showed complete contempt for the language spoken by a third of the Canadian people. » He himself had experienced that contempt as a civil servant with the Privy Council in 1949. And when he talked about a francophone civil servant having to write memos in English that were going to be sent to francophone colleagues, one felt he was speaking from experience.

« If I came to the conclusion that we could not manage to create a bilingual country, in one form or another, » said Trudeau in an interview with the Toronto Star in 1969, « I would have no reason to work in Ottawa (. . .) What binds me to this country is the conviction that the French language can be protected by certain rights. »

That is why from the moment he came to power, he added, « I intended to assert the Quebec fact and the French fact at the heart of the central government. » In fact, the speed with which Trudeau, elected prime minister in 1968, wrote and tabled the Official Languages Act, which would open federal institutions to francophones, was proof of the high priority he gave this « emergency. »

The Official Languages Act was in a way the fundamental battle of the Trudeauites. When Trudeau introduced the legislation in 1968, it sparked a concert of recriminations in English Canada which bordered on racism. It is hard to imagine in the Quebec of 2000 the difficulty involved in introducing such a piece of legislation. Because if the federal authorities felt contempt towards francophones, it was simply a reflection of what the electorate felt. Trudeau admitted he was surprised at the depth of the resentment he stirred up. In the 1972 election, which followed the enactment of the Official Languages Act, Trudeau and his party nearly lost power. They were reduced to a minority government. The Liberal Party’s loss of influence in the West was largely attributed to the hostility stirred up by the Official Languages Act, which was viewed as a Trojan horse that would force French on the whole country.

Despite the rebuke the near-defeat represented, Trudeau did not give up. He and Jean Chrétien kept battling to enshrine linguistic rights in the Canadian constitution, in 1982, so that no future government could ever undo their achievement.

(. . .)

With the perspective of time, the Toronto historian Michael Bliss weighed in October, 1999, the impact of Trudeau’s presence in Ottawa: « Would another prime minister have given Canada the Official Languages Act of 1969? Unlikely. Would another prime minister have been as forceful in crushing terrorism in the 1970 October Crisis? Very doubtful. Would another prime minister have fought through constitutional patriation with a Charter of Rights and Freedoms in 1981-82? Almost inconceivable. Pierre Trudeau was the father of entrenched bilingualism, a hard line on Quebec separatism and rights-based constitutional reform. »

(. . .)

As the last chapter of the century comes to a close, what Trudeau and Chrétien and all the others who followed them to Ottawa accomplished in terms of language protection has to be admired. Never, before them, in the 20th Century, had francophones throughout Canada seen their rights so openly acknowledged and so well defended. Never had they seen so many francophones occupy so many positions of power; never had they see the merits of French praised so vigorously. This state of affairs should provoke wild applause if it were not accompanied – as we shall see it was – by side effects which would prove to be disastrous for francophones, the very people it was meant to help.

(. . .)

From the chapter: A State of Apprehended Implosion

Was it a warning sign? In November, 1999, the columnist Michel Vastel noticed that after several high-ranking francophones left the federal public sector and resigned as the heads of several Crown corporations, that there were at the turn of the 21st Century in Canada no more than two deputy ministers out of 30 who were francophone and no francophones in key positions. Pierre Trudeau first, and then Brian Mulroney, had pushed hard to promote francophone civil servants into key positions. For more than a decade, francophones had occupied a disproportionate number of critical positions within the state apparatus.

Today, the anglophone majority is reasserting its rights and taking back the controls of power. The anglophone majority is not a fixed quantity. It is expanding. As of now, 85 per cent of Canada’s francophones live in Quebec, as do 90 per cent of Canadians who speak French. More importantly, we are seeing a decrease in the demographic weight of Quebec within Canada. A decrease in demographic weight leads to a decrease in electoral weight which in turn leads to a decrease in power. Accounting for one in every three Canadians at the beginning of Confederation in 1871, Quebecers up more than a quarter of the population in the last decade of the 20th Century.

In other words, when at the beginning of the federation a decision had to be made among Canadians, in theory at least, of three people making the decision, one of them was a Quebecer. Today, Quebecers account for fewer than one in four Canadians. In 1999, several organizations studied the question of Quebec and Canadian demographic trends: Statistics Canada, the Institut de la statistique du Québec and the head actuary of the Canadian pension board all confirmed that the tendency towards Quebec’s demographic decline within Canada was not only going to be maintained but would accelerate. The drop in Quebec’s birth rate and the small number of Canadian or foreign immigrants who come to live in Quebec mean that soon Quebec will no longer have the demographic weight to hold its own within Canada. In February, 1999, the Institut de la statistique du Québec revised its predictions for its intermediate demographic scenario, the scenario which is considered neither optimistic or pessimistic. According to the new calculations, Quebec’s population will stop growing in 2031 and then begin to drop in absolute figures.

Compare this estimate with the one made by the pension boards’ chief actuary on what will happen to the population of Canada over the same period and the future of Quebec looks even bleaker. Within 50 years, when Canadians go to the polls, only one voter in five will be a francophone. Beyond the 50-year time frame, predictions become less reliable. However, since federal and provincial demographic services produce them, they are shown here to demonstrate a trend: Given that we are talking about the political power of francophones within Canada, we have to take into account both the francophone minority outside Quebec and the non-francophone minority inside Quebec.

This would not be a problem for francophones if in Manitoba or Saskatchewan the French fact had blossomed, throwing down a second political base at the same time that francophones in Quebec were starting to lose theirs. But the opposite happened. Let’s put forward two highly optimistic scenarios: (1) the francophone minority outside Quebec suffers no decline in its numbers from 1996; and (2) the proportion of non-francophones within Quebec does not increase. If those assumptions prove to be accurate, the electoral weight of francophones within Canada will be in the order of 15 per cent within 50 years.

Thanks to Trudeau’s followers and to Jean Chrétien, power is now concentrated in a single place, the federal government, a place where francophones have less and less influence. The worst has happened.

From the chapter: The Sail and the Keel

Francophones of all origins should prepare themselves for disappointment. Increasingly, they are told to go to Ottawa. And often enough, they go. The federal government grants them the time and energy that their demographic and political weight entitles them to – which means less and less time and energy.

At the National Assembly, a culture of frustration has developed. What was Quebec supposed to have done when Ottawa decided in 1999 to rescind an agreement which had made Communication-Québec the sole point of entry for all requests for information on government services, both federal and provincial, and instead created a new point of entry « O Canada, » separate, more expensive, but unmistakably Canadian? What could it do? Whine, and then let the matter pass. What will Quebec be able to do, tomorrow and the day after, when Ottawa uses its surplus billions to finance directly towns and community organizations, when it imposes new priorities in cultural, economic and social spending? Whine some more, and let the matter pass.

Caught in a financial vice that has tightened over the past few years, the Quebec government scrapes by from budget to budget, while Ottawa comes in through the side door, handing out cheques. What will happen when new cross-Canada programs are introduced, such as the new federal bills on water or young offenders or personal privacy? Quebec cabinet ministers, supported by Quebeckers, will denounce the rest of Canada for its refusal to take into account Quebec’s difference, its experience in the field, its approach and style. They will protest and most of the time, it will be in vain. And what of the judicial adventure to which the French Language Charter has been subjected since it became law? What is in store for us there? A political analyst has suggested the following theory:

« One could assume that because the Supreme Court has already made a ruling that current Quebec policies are protected. But, in fact, nothing could be less settled. Decisions made by one group of judges can be reversed by their successors. The Supreme Court could decide one day that the prohibition [under the French Language Charter] against new immigrants and francophones enrolling in an English school when anglophones have the right to an English education contravenes the Charter of Rights. The court could decide to invoke article 15 of the Charter which requires that all citizens be treated equally. Such a judgment may seem unlikely today, but who knows what awaits the next generation? When a reduced francophone presence outside Quebec is coupled with Quebec’s diminished demographic weight within Canada, what then? »

Who is this pessimistic author? Professor Stéphane Dion, writing in 1992. If ever the Supreme Court ruled that English schools should be open to all – which it could decide to – the National Assembly could invoke the notwithstanding clause of the Charter of Rights, thereby nullifying the court’s judgment. This means Quebec would be in the position of having to suspend the equality rights of its citizens, as defined by the federal court. It becomes instantly clear what enormous pressures weigh, both from within and without, on the poor souls who serve as Quebec’s parliamentarians.

We will therefore have a government and a people summoned to plead, on an increasing number of subjects, that their differences, including their linguistic difference, be taken into account. A government and a people who are forced to justify, over and over, their distinctiveness. A people on the defensive.