La zone radioactive

J’ai tout de suite vu que ça poserait un énorme problème. La caricature de Chapleau, dans La Presse de mercredi dernier, reprenait une illustration du film sur le vampire Nosferatu de 1922 pour montrer le premier ministre israélien Benjamin Netanyahu s’apprêtant à planter ses longues griffes sur la ville de Rafah, à Gaza. Wow, me suis-je dit, ils ont laissé passer ça !

Le ressac n’a pas tardé. Aux États-Unis, le journaliste d’origine torontoise David Frum a dénoncé la chose sur X auprès de son million d’abonnés. Le Jerusalem Post, entre autres, en a fait état. Ici, l’ambassadeur israélien, des personnalités et organisations juives ont réclamé et obtenu le retrait du dessin maudit, rappelant notamment que les Nazis avaient utilisé la même imagerie dans leurs campagnes antisémites. La Presse s’est platement excusée.

D’ordinaire, tous les acteurs prudents de la vie médiatique et politique savent que, si la critique du gouvernement israélien est nécessaire et permise, il existe un champ lexical et iconographique, entourant la shoah, qui est radioactif. On ne s’y aventure qu’à ses risques et périls. Yves Michaud a chèrement payé, 24 ans durant, son incursion dans ce champ. C’est au tour de La Presse. Alors pourquoi avons-nous cette semaine un nouveau candidat à l’opprobre: Yves-François Blanchet ?

Voici ce qu’ a écrit jeudi sur X le chef du Bloc québécois: “Je comprends en effet que la caricature puisse choquer les défenseurs du premier ministre israélien. Une autre pourrait décrire le Hamas comme une organisation monstrueuse.” Il poursuit: “Je n’en ai pas tant contre la caricature. J’en ai assurément contre la censure. Ce n’est pas de la propagande haineuse ni de l’incitation à la violence.”

Les faits sont indéniables. Netanyahu prépare une offensive contre Rafah pour y débusquer les terroristes du Hamas qui, eux, utilisent les civils comme boucliers humains. La communauté internationale, dont le président américain Joe Biden, lui demande d’y renoncer, estimant qu’il est impossible de mener cette opération militaire sans faire un grand nombre de morts et de blessés civils. Israël propose à un million 300 milles gazaouis, dont plusieurs sont venus se réfugier là pour fuir les bombardements au nord, de déguerpir avant que ne pleuvent les bombes. La famine, provoquée par le refus de Netanyahu de laisser entrer les convois de nourriture, est déjà commencée. La Cour internationale de justice n’a pas décidé, sur le fond, qu’Israël était en train de commettre un génocide, mais l’a enjoint de prendre des mesures pour éviter que son action militaire ne frachisse ce pas.

Alors comment le caricaturiste peut-il dessiner, en exagérant comme c’est son métier, l’homme qui préside à cette catastrophe humaine ? On comprend qu’il pourrait lui donner les traits de n’importe quel vilain réel ou imaginé – Palpatine, Chuky, Darth Vader, le Terminator, le Joker seraient permis, comme Staline, Pol Pot ou Pinochet. Mais il est convenu d’interdire toute association avec le régime hitlérien ou avec les images utilisées par les nazis, y compris les vampires, pour diaboliser les juifs. Blanchet a donc raison de dire qu’il s’agit de censure, mais on lui rétorque qu’elle est justifiée par l’histoire, incomparable, de la tentative nazie d’éradication des juifs. Le même argument fut utilisé pour déclarer intolérable qu’un peuple victime d’une tentative de génocide puisse être accusé de vouloir en faire un, quelques soient les arguments et les preuves qu’on puisse présenter – y compris des déclarations de ministres israéliens en exercice souhaitant ouvertement la disparition des Palestiniens.

L’argument de l’ignorance peut-il être invoqué ? Un caricaturiste québécois pourrait-il plaider ne pas avoir eu en mémoire ou à sa disposition la liste complète des images interdites ? Qu’il ne savait pas que Nosferatu avait été détourné par le troisième Reich ? L’auteur montréalais Mordecai Richler a un jour offert la réponse à cette question. Dans le grand magazine américain The Atlantic, Richler avait affirmé que le Parti québécois utilisait sciemment dans sa campagne une chanson nazie, “Demain nous appartient”. À Stéphane Venne, l’auteur de la chanson qui écrivait dans l’édition suivante du magazine que c’était complètement faux, Richler a admis que la chanson “n’était pas une provocation volontaire, seulement un manque de tact.” L’auteur de Duddy Kravitz suggérait ainsi tout nouveau titre de chanson, avant d’être enregistrée, soit d’abord comparé au registre complet des chansons nazies réelles ou fictives (la chanson incriminée tirée de Cabaret n’ayant été inventée qu’en 1972). Richler, évidemment, ne s’est jamais excusé d’avoir ainsi diffamé le PQ et ses dirigeants. 

Il existe donc un cordon infranchissable. Mais dans un sens seulement. Le gouvernement israélien a beaucoup comparé, depuis l’attentat meurtrier et barbare du Hamas du 7 octobre, l’organisation palestinienne et ses méthodes à Hitler. Ils sont pires, a-t-on entendu, car au moins les Nazis cachaient au monde leurs exécutions et leurs tortures, alors que le Hamas les diffusent gaiement sur les réseaux sociaux. Un excellent argument, si vous voulez mon avis.

Au fond, on nous dit que les rescapés des camps (il y en a encore beaucoup à Montréal) et le traumatisme causé par ces événements par les générations suivantes est tel que même l’utilisation ciblée, envers un chef politique mais non contre la communauté, d’une image parmi mille utilisée jadis par les nazis est trop dure à supporter. Je le crois. Comme je crois aussi que des musulmans dévots sont physiquement révulsés par la vue de caricatures de Mahomet. On défend pourtant le droit de les publier et de les montrer en classe.

Les tenants de la liberté d’expression sont ainsi convenus que cette liberté ne doit pas se heurter à un inexistant droit à ne pas être offensé. Légalement, seuls les appels à la haine et à la violence en forment les murs d’enceinte. Parmi les gens censés, et dans les grands quotidiens, l’antisémitisme, comme toute expression de racisme, dépasse les bornes.

Dans ce périmètre, La Presse a tout de même indiqué que la caricature de Chapleau “se voulait une critique de la politique de M. Nétanyahou. Il visait le gouvernement israélien, pas le peuple juif.” Elle n’était donc pas antisémite. Le premier ministre était ridiculisé non pour son ethnie et sa religion, mais pour sa politique. C’est indubitable. Elle l’a retiré et s’est excusée quand même, jugeant “malheureuse” l’utilisation de l’image de Nosferatu. Yves-François Blanchet pense que ces excuses sont mal venues..

Je comprends que l’existence même de ce débat (et de la chronique que vous lisez en ce moment) nous approchent dangereusement de la zone radioactive. J’admets l’argument que, même si le peuple juif, comme le disait Yves Michaud, n’a pas le monopole de la souffrance, la shoah occupe une place à part dans l’échelle historique de la barbarie.

Je vais risquer de poser une question dangereuse: devrait-il y avoir une date de péremption ? Non pour l’antisémitisme, qui comme tout racisme est éternellement condamnable, mais pour, disons, l’utilisation de certains argument et de certaines images que les Nazis n’ont pas inventé mais détournés, pour commenter ou caricaturer, non un peuple, mais des dirigeants et leurs politiques ? A fortiori des images et des expressions (c’est le cas, par exemple, de la « nuit des long couteaux ») ?

C’est en 1945 que les derniers camps ont été démantelés, donc il y a bientôt 80 ans. Peut-on penser qu’en 2045, donc après 100 ans, on puisse dessiner un politicien israélien en vampire sans être taxé de détester nos concitoyens juifs ? Je ne dis pas que ce serait judicieux. Je teste les limites de la liberté d’expression, à la façon de Charlie Hebdo, dont beaucoup de dessins sont implubliables dans la presse généraliste, mais qui campe dans le périmètre de la liberté. Ça nous laisse quand même 21 ans pour y penser. Et, de toutes façons, je ne le demande pas pour moi, mais pour un ami, caricaturiste.

(Une version plus courte de ce texte a été publiée dans Le Devoir.)

Et si, en fait, les Québécois étaient moins racistes que les autres Canadiens ?

par Jean-François Lisée. Originellement publié sur le site Web d’Options politiques
février 23, 2023

(English version available here)

Neuf. C’est le pourcentage de Québécois qui croient que certaines races sont supérieures aux autres. En 2021, Angus Reid Institute et l’Université de la Colombie-Britannique leur a posé, ainsi qu’aux autres Canadiens, cette question directe : « En toute honnêteté, pensez-vous que toutes les races sont égales du point de vue de leurs caractéristiques naturelles, ou pensez-vous que certaines races sont naturellement supérieures aux autres? »

Neuf pour cent, c’est beaucoup trop, certes. Mais comparons avec l’Ontario, la Saskatchewan ou le Manitoba, où cette proportion est de 14 %. Ailleurs au Canada, le sommet est de 19 % à l’Île-du-Prince-Édouard (peut-être en raison de la taille de l’échantillon), et la proportion la plus faible à Terre-Neuve-et-Labrador, à 8 %.

Il est intéressant de noter que 13 % des Autochtones canadiens croient à l’inégalité des races, de même que 18 % des non-Caucasiens/non-Autochtones, soit deux fois plus qu’au Québec.

La religion, et non l’islam

Comment peut-on concilier ce résultat avec l’existence de la loi 21 sur la laïcité et le consensus apparent hors-Québec, selon lequel les habitants de cette province sont intrinsèquement intolérants? La réponse, comme l’a expliqué Justin Trudeau dernièrement, est dans la relation qu’entretiennent les Québécois avec la religion, en particulier avec l’emprise misogyne que la religion catholique leur a imposée jusqu’aux années soixante et qu’ils retrouvent, plus récemment, dans le comportement de l’islam envers les femmes.

C’est pourquoi ce même sondage Angus Reid a révélé ce que tous les autres sondages vous diront : une proportion beaucoup plus importante des Québécois ont une opinion négative des religions dans leur ensemble et de l’islam en particulier.

Toujours selon Angus Reid, alors que 25 % de l’ensemble des Canadiens disent se sentir « distants » des musulmans, ce sentiment atteint 37 % au Québec. Il s’agit toujours d’une minorité (63 % ont une opinion favorable), mais la différence est significative.

L’appui à la loi 21, qui interdit le port de tout signe religieux pour les fonctionnaires en position d’autorité, oscille autour de 65 %. Il n’y a tout simplement pas assez de Québécois qui n’aiment pas les musulmans pour expliquer un chiffre aussi élevé. À l’évidence, d’autres variables sont en jeu, et le racisme n’en fait pas partie.

Moins de préjugés, moins de crimes haineux, moins de discrimination

En fait, les sondeurs canadiens notent régulièrement que les Québécois sont plus tolérants que les autres Canadiens, à bien des égards. La firme Ekos a constaté en 2019 que 30 % des Québécois croyaient qu’il y avait trop de membres de minorités visibles parmi les immigrants. C’est affreux. Mais ce chiffre est de 46 % en Ontario, et de 56 % en Alberta. Même parmi les minorités visibles, 43 % estimaient qu’il y avait trop de membres des minorités visibles parmi les immigrants. En somme, les Québécois étaient moins intolérants à l’égard des immigrants de couleur que l’ensemble des Canadiens, et même que les personnes de couleur elles-mêmes !

Mais ce ne sont que des opinions. Qu’en est-il des actions? Les crimes haineux ont été plus nombreux en Ontario qu’au Québec en 2019, 2020 et 2021, dernière année pour laquelle des données sont disponibles, en nombre absolu et en proportion de la population. La police de Montréal a rapporté qu’en 2020 et 2021 – les premières années d’application de la loi sur la laïcité –, le nombre de crimes haineux liés à la religion a diminué de 24 %. Bien sûr, avec la pandémie, il y avait moins d’occasions de se rencontrer et de se détester. Mais il y a eu aussi une pandémie à Toronto. Et là, selon les données de la police de Toronto pour 2021 et au cours de la même période, les crimes haineux liés à la religion ont grimpé de 16 %.

Qu’en est-il de la discrimination en matière d’emploi? Les données de Statistique Canada pour 2021 montrent qu’au Québec, les immigrants ont un taux d’emploi supérieur à celui des travailleurs qui y sont nés (ratio de 107 %) alors que c’est le contraire en Ontario (95 %). L’écart est plus grand pour les femmes, avec un ratio de 102 % au Québec contre 91 % en Ontario, ce qui est probablement dû au programme de garderies du Québec, très étendu.

Il en va de même pour les membres des minorités visibles, dont le taux d’emploi est égal à celui du reste des Québécois et supérieur au ratio de 95 % de l’Ontario. Autrement dit, en tant qu’immigrant ou membre d’une minorité visible, vos chances de trouver un emploi sont plus élevées au Québec qu’en Ontario, et plus encore si vous êtes une femme.

Les élections québécoises d’octobre 2022 ont été remarquables pour un accomplissement à peine remarqué. Pour la première fois, la proportion d’élus issus des minorités visibles (12 %) est la même que leur part dans l’électorat, ainsi que celle de députés qui ne sont pas d’origine francophone ou anglophone (20 %). Un score parfait.

Pendant ce temps, à Ottawa, seulement 15,7 % des élus proviennent de minorités visibles, alors que la cible est de 25 %. Et en Ontario, dont 30 % de la population est issue de minorités visibles, seulement 23 % des élus de Queen’s Park en émanent.

Égalitaire depuis longtemps

Aucun de ces chiffres n’est nouveau, mais je parie que vous les lisez ici pour la première fois. Pourquoi? Tout simplement parce qu’ils sont tellement contre-intuitifs que, hors du Québec, peu de gens se donnent la peine de les chercher. Et que lorsque ces données font surface, elles sont traitées comme des données déviantes qui ne représentent sûrement pas la réalité.

Pourtant, si l’on remonte dans le temps, le Québec a brisé des barrières raciales bien avant d’autres sur le continent. Par exemple, la commémoration du 1er août de la loi britannique qui a aboli l’esclavage en 1833 est problématique au Québec, puisqu’elle ignore le fait que l’esclavage y était déjà interdit depuis 30 ans. Dans le Haut-Canada (aujourd’hui l’Ontario), les députés avaient voté en 1793 pour l’abolition de l’esclavage, mais avaient accordé une clause de droits acquis préservant les « biens » alors possédés par les propriétaires d’esclaves. L’esclavage a donc persisté jusqu’en 1820. Et la loi britannique de 1833 a dédommagé les propriétaires d’esclaves pour leur « perte ».

Rien de tel n’a eu lieu au Québec. Dès 1798, des juges ouverts d’esprit déclarent l’esclavage illégal au Québec, sans délai ni compensation. Il disparut donc complètement en très peu de temps, comme le raconte Frank Makey dans son remarquable ouvrage Done with Slavery : The Black Fact in Montreal, 1760-1840 (McGill-Queen’s Press). « La façon dont l’esclavage a été aboli au Québec s’est avérée être l’une des plus humaines et des moins contraignantes », écrit-il. L’esclavage a donc pris fin au Québec 20 ans avant sa disparition dans le Haut-Canada, 30 ans avant le reste de l’Empire et 63 ans avant l’émancipation des Noirs américains.

Dans tout l’Empire britannique, les Juifs n’ont pas eu le droit d’exercer des fonctions électives jusqu’en 1858, sauf au Québec. En 1832, l’Assemblée, à majorité patriote (l’ancêtre du Parti libéral du Québec et du Parti québécois), vota une loi accordant la pleine citoyenneté aux Juifs, n’en déplaise aux Britanniques.

Quant aux relations avec les Premières nations, le gouverneur de la Nouvelle-France et 39 chefs se sont réunis à Montréal en 1701 pour conclure le traité de paix le plus ambitieux jamais négocié entre colons et Premières nations dans l’hémisphère. Ç’aurait été digne du Nobel de la paix. Dans l’époque moderne, le Québec a signé le premier accord territorial global au Canada, en 1975, et René Lévesque a fait en sorte que l’Assemblée nationale du Québec soit le premier Parlement au Canada à reconnaître l’existence des nations autochtones sur son territoire, en 1984. En 2003, la Paix des Braves avec la nation crie est devenue la référence en matière d’octroi d’autonomie aux Premières nations.

Environics Institute rapporte que, comme les autres Canadiens, 44 % des Québécois croient que le gouvernement n’en a pas fait assez pour assurer une véritable réconciliation. Mais il y a des retardataires, qui trouvent que nous sommes allés trop loin ou que nous avons été trop généreux. Au Québec, ils sont 13 %. C’est trop. Au Canada, 20 %. Trop et demi.

Il est également intéressant de noter comment le sentiment antireligieux des Québécois est lié à la question des pensionnats. La firme de sondage Léger a demandé qui était responsable de ce désastre : le gouvernement fédéral ou l’Église catholique. Évidemment, la réponse est : les deux. Mais le sondeur a forcé ses répondants à choisir. Les deux tiers des Canadiens ont désigné l’Église. Les Québécois, encore plus : 69 %. Et plus les Québécois ont de la mémoire, plus ils condamnent l’Église : ils sont 76 % chez les plus de 55 ans. Les Québécois se disent également plus honteux face à l’horreur des pensionnats (86 %) que la moyenne canadienne (80 %).

Il est certain que des tonnes de chroniques peuvent être – et ont été – écrites sur les nombreux défauts et les faiblesses des Québécois. J’en ai écrit quelques-unes moi-même. Les arguments comparatifs ont peu de poids lorsqu’il s’agit de lutter contre la discrimination, le profilage racial, la négligence dont souffrent les communautés autochtones depuis des décennies.

Ils sont essentiels, cependant, à l’heure où des voix dominantes à l’extérieur du Québec se drapent dans une attitude de supériorité morale pour juger et dénaturer le Québec, ses citoyens et son histoire.


This article first appeared on Policy Options and is republished here under a Creative Commons license.

And what if Quebecers are less racist than other Canadians?

by Jean-François Lisée. Originally published on Policy Options
February 23, 2023

(Version française disponible ici)

The number is nine. That’s the percentage of Quebecers who believe some races are superior to others. They, along with other Canadians, were asked this straightforward question by the Angus Reid Institute and the University of British Columbia in 2021: “In all honesty, do you think that all races are equal in terms of their natural characteristics, or do you think that some races are naturally superior to others?”

Nine per cent may seem high, but compare it to Ontario, Saskatchewan and Manitoba with a rate of 14 per cent. There is a spike of 19 per cent in PEI (this may be a sampling error) and lows of 11 per cent in Alberta and eight per cent in Newfoundland and Labrador.

Interestingly, one finds that 13 per cent of Indigenous people believe in the inequality of races and 18 per cent of non-Caucasian/non-Indigenous – double the Quebec number.

How can we possibly square this result with the mere existence of Quebec’s secularism law, known as Bill 21, and the apparent consensus outside Quebec that citizens there are closed-minded? The answer, as Justin Trudeau explained the other day, is Quebecers relation to religion, especially with the misogynistic aspects of the Catholic religion of yesteryear and, these days, Islam.

That is why this same Angus Reid poll found what every other poll will tell you: a much bigger slice of Quebec opinion has negative views of religions as a whole and of Islam in particular. Angus Reid reports that whereas 25 per cent of all Canadians feel “cold” towards Muslims, the chill reaches 37 per cent in Quebec. Still in minority territory (63 per cent feel warm towards them) but a significant difference.

Since support for the secularism bill, which bans the wearing of all religious signs for civil servants in authority, hovers around 65 per cent, there are simply not enough Quebecers who dislike Muslims to account for that great a number. Clearly, other variables are at play and racism is not one of them.

In fact, Canadian pollsters regularly find Quebecers more tolerant on a range of issues than other Canadians. Ekos found in 2019 that 30 per cent of Quebecers believed there were too many members of visible minorities among immigrants. That is awful. But this level rose to 46 per cent in Ontario and 56 per cent in Alberta. And among visible minorities, 43 per cent felt there were too many visible minorities among immigrants. In short, Quebecers were less intolerant of racialized immigrants than Canadians as a whole and citizens of color themselves.

But these are opinions. What about actions? Hate crimes were more numerous in Ontario than in Quebec per capita in 2019, 2020 and 2021, the year in which there is the latest available data. The Montreal police reports that in 2020 and 2021, the first years of application of the law on secularism, the number of hate crimes related to religion was down 24 per cent. Sure, with the pandemic, there were fewer opportunities to meet and hate each other. Yet they also had a pandemic in Toronto and there, according to the Toronto Police 2021 Hate/Bias Crime Statistical Report, religious hate crimes increased by 16 per cent over the same period.

How about discrimination in employment? 2021 Statistics Canada data show that immigrants in Quebec have an employment rate greater than workers born in Quebec (at a ratio of 107 per cent) whereas the opposite is true in Ontario (a ratio of 95 per cent). The gap is greatest for women, with a ratio of 102 per cent employment in Quebec versus 91 per cent in Ontario, probably a result of Quebec’s far reaching daycare program. The same is true for members of visible minorities, whose rate of employment is equal to that of the rest of Quebecers, better than the 95 per cent level in Ontario. Simply put, as an immigrant or a BIPOC, your chances of getting a job is higher in Quebec than in Ontario, especially if you are a woman.

The recent October 2022 Quebec election was remarkable for one barely noticed achievement. For the first time, it delivered the same proportion of elected members from visible minorities, (12 per cent) than their share of the electorate and the same rate (20 per cent) of members of non-French and non-English origin. A perfect score. In Ottawa, Parliament still falls short of its goal of representing 25 per cent of visible minorities, having reached only 15.7 per cent.  In Ontario, with 30 per cent of minority population, the recent parliament counts 23 per cent representation.

None of these numbers are new, but I bet you are reading them here for the first time. Why? Simply because they are so counter-intuitive that few people outside Quebec look for them. Or when these numbers are encountered, they are treated as outliers that surely do not represent reality.

Yet going back in time, Quebec has reached achievements on race significantly before others on the continent. For example, the August 1 commemoration of the British Slavery Abolition Act of 1833 is problematic in Quebec because it ignores the fact that slavery had already been abolished there for 30 years. In Upper Canada, MPs had voted in 1793 to abolish slavery but grandfathered the “property” of current slave-owners. Slavery thus persisted until 1820. The British 1833 act compensated slave-owners for the “loss” of their property.

Quebecers had none of that. Open-minded judges started declaring slavery illegal in Quebec as early as 1798, without delay or compensation. It disappeared completely in very short order, as told by Frank Makey in his seminal Done with Slavery: The Black Fact in Montreal, 1760-1840 (McGill-Queen’s Press). “The way in which slavery was abolished in Quebec turned out to be one of the most humane and least constraining,” he writes. Slavery thus ended in Quebec 20 years before its demise in Upper Canada, 30 years ahead of the rest of the Empire and 63 years before the emancipation of Black Americans.

Jews were barred from elected office in the entire British Empire until 1858, except in Quebec. In 1832 the Assembly, with a Patriote majority (the ancestor of both the Quebec Liberal Party and the Parti Québécois) voted an act granting full citizenship to Jews, the Brits be damned.

As for relations with First Nations, in 1701 the Governor of New France and 39 leaders of First Nations gathered in Montreal for the most far-reaching peace treaty ever negotiated between settlers and First Nations in the hemisphere. That’s Nobel Peace Prize territory. In modern times, Quebec signed the first comprehensive land claim in Canada in 1975 and René Lévesque made sure the Quebec National Assembly was the first Parliament in Canada in 1984 to recognize the existence of Indigenous nations on the territory. In 2003 the Paix des Braves with the Cree nation became the gold standard for the granting of autonomy to First Nations.

Environics Institute reports that like other Canadians 44 per cent of Quebecers believe the government has not done enough to ensure true reconciliation. But there are laggards. Those who find that we have gone too far, that we have been too generous. In Quebec, 13 per cent think so. Too many. In Canada: 20 per cent. Too many and a half.

It is also interesting to note how the anti-religious sentiment of Quebecers is intertwined with the issue of residential schools. Polling firm Léger asked who was responsible for this disaster: the federal government or the Catholic Church. Obviously, the answer is: both. But the pollster forced his respondents to choose. Two-thirds of Canadians pointed to the church. Quebecers even more: 69 per cent. The more memory Quebecers have, the more they condemn the church, at 76 per cent among those over 55 years old. Quebecers also say they are more ashamed, at 86 per cent, than the high Canadian average of 80 per cent.

Surely, tons of columns can be – and have been – written on all the faults and frailties of Quebecers. I have written a few myself. Comparative arguments have little weight when the task is to fight back against discrimination, racial profiling, decades-long neglect of Indigenous communities.

They have value, however, when mainstream voices outside Quebec take a moral high ground to misjudge and mischaracterize Quebec, its citizens and its history on issues of race and tolerance.


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Célébrer Angélique

Le procès et l’exécution de l’esclave noire Maire-Josèphe-Angélique furent un événement majeur de l’histoire de Montréal du XVIIIe siècle. En ce Mois de l’histoire des Noirs, quoi de mieux que de se rappeler sa mémoire et célébrer sa soif de liberté.

On peut forcer le trait en résumant l’affaire ainsi : accusée sans preuve formelle d’avoir allumé un incendie qui allait détruire 45 immeubles, dont l’hôpital Hôtel-Dieu, Angélique fut le bouc émissaire de la vindicte populaire, condamnée à être humiliée, torturée, à avoir la main coupée, puis à être brûlée vive devant une foule haineuse.

La réalité est mille fois plus intéressante. Son récit est narré de main de maître par l’historienne québécoise Denyse Beaugrand-Champagne dans Le procès de Marie-Josèphe Angélique (Libre Expression) et par l’historienne canadienne noire de renom Afua Cooper dans La pendaison d’Angélique (Éditions de l’Homme).

Née dans le Portugal esclavagiste vers 1705, la jeune femme se retrouve chez un marchand d’esclaves de New York qui la vend à une veuve montréalaise, Mme de Francheville, où elle se trouve au moment du drame, en 1734. Beaugrand-Champagne la décrit « gaie et colérique, taquine, brusque, affable, opiniâtre et surtout, indépendante ». Sa volonté de liberté est manifeste. Trop pour sa propriétaire, qui souhaite la céder à un marchand qui, lui, prévoit l’emmener dans les Antilles françaises, où il a des affaires.

Ce détail est capital. Le cruel « code noir » imposé aux esclaves des Antilles n’a aucune valeur légale en Nouvelle-France, ce dont les esclaves sont parfaitement conscients. À Montréal, l’asservissement d’Angélique est intolérable, mais les mauvais traitements auxquels elle serait exposée aux Antilles sont cauchemardesques.

Elle s’évade en Nouvelle-Angleterre avec son amant, un ex-soldat français, mais est retrouvée. Puis, le feu se déclare dans la maison de sa propriétaire et embrase une bonne partie de la rue Saint-Paul. Une catastrophe pour la colonie.

Angélique est l’unique suspecte. Mais l’affaire n’est nullement bâclée. Pas moins de 24 témoins sont entendus. L’accusée donne sa version (elle nie) et confronte les témoins un à un. En particulier une autre esclave qui rapporte l’avoir entendue, le matin de l’incendie, menacer sa propriétaire de ne plus avoir de maison le soir venu. Son comportement le jour de l’incendie est suspect — elle se place dans la rue et regarde le toit, comme en attente de la vue de flammes. Cependant, personne ne l’a vue mettre le feu, sauf une fillette de cinq ans, dont le témoignage est suffisamment tardif pour être louche.

Beaugrand-Champagne conclut qu’Angélique peut avoir commis le crime, mais offre plusieurs autres hypothèses que l’enquête n’a pas examinées. Cooper conclut pour sa part à la culpabilité de l’esclave. Elle soutient qu’Angélique a provoqué l’incendie, qu’elle souhaitait limité à l’habitation de sa maîtresse, précisément parce qu’elle n’était pas libre. L’esclavage est, en soi, coupable.

Angélique pourrait-elle, aujourd’hui et avec la même preuve, être innocentée grâce à la notion de doute raisonnable ? C’est l’avis du criminologue André Normandeau, que j’ai consulté. « Un jury actuel, constitué de 12 citoyens choisis au hasard, et avec la présence d’un avocat un peu aguerri, même s’il était de l’aide juridique, en arriverait à mon avis à un non-lieu, car il y a effectivement un doute raisonnable », conclut-il. En cas contraire, Normandeau est certain que la condamnation serait cassée en appel.

La notion de doute raisonnable n’existait pas à l’époque, ni la présence d’un avocat de la défense. Il suffisait d’être jugé « suffisamment coupable ». L’enquête, le jugement et la sentence se sont déroulés, note Normandeau, selon les règles de l’art de l’époque, le nombre de témoins entendus étant exceptionnel. La sentence correspond aussi à la sévérité du temps. Un Blanc, Pierre Malherbe, avait été pendu 18 mois auparavant pour avoir volé une barrique de lard.

Si Angélique avait été un homme blanc, aurait-elle subi le même sort ? C’eût été pire. Puisque l’époque était misogyne et esclavagiste, les juges ont conclu qu’il n’était pas possible qu’Angélique soit la principale coupable. Son amoureux l’ex-soldat français Thibault, banni de France pour fraude, était aussi accusé. Pendant l’incendie, il refusait de participer à la corvée collective pour l’éteindre. Il s’est enfui le lendemain.

Le procureur a fait appel de la condamnation, ce qui était automatique lors de sentences de mort, devant l’équivalent de la Cour suprême de l’époque : le Conseil supérieur, qui réunissait à Québec les notables de l’époque. Il n’était pas question de soustraire Angélique à la peine capitale, qui s’appliquait à tous les incendiaires. Mais le Conseil a réduit la sévérité de la peine : contrairement à ce que prescrivait le jugement d’origine, la main de l’accusée ne serait pas coupée et elle ne serait pas brûlée vive. Ce traitement aurait pu être réservé à Thibault, dont la responsabilité était jugée plus grande.

Qu’en est-il de la torture ? Elle était barbare. Les bourreaux ne l’appliquaient pas pour obtenir des aveux avant le procès, mais dans le but d’extraire des excuses et incriminer des complices. La technique dite des brodequins imprimait une pression insupportable sur les genoux et les jambes. La scène de torture d’Angélique crève le coeur. Le bourreau resserre l’étau à quatre reprises. Elle craque. Affirme qu’elle est bien responsable du feu. Mais refuse, malgré la douleur, d’accuser Thibault. « Personne ne m’a aidée ni conseillée. C’est de mon propre mouvement. C’est moi, messieurs, faites-moi mourir. »

Angélique fut certes victime d’une enquête inquisitoire (qu’on appellerait « vision tunnel » aujourd’hui), mais tous les condamnés de l’époque ont subi le même traitement, quelle que soit leur couleur de peau. La torture, de même, était inclusive. Un an après l’affaire d’Angélique, le même juge infligeait la même cruauté à François Darles, un Blanc, condamné pour simple recel.

L’injustice ne tient donc pas au traitement judiciaire, mais à l’existence même de l’esclavage. Angélique est à bon droit un symbole de résistance. L’incendiaire présumée était porteuse d’un inextinguible désir de liberté. C’est l’esclavage qu’elle voulait réduire en cendres.

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

Les boomers, ces racistes !

Revêtus de notre cape d’invisibilité, assoyons-nous à l’arrière d’une classe de cinquième secondaire de la région de Montréal en ce frisquet mois de janvier pour être instruit sur le problème du racisme dans le cours Éthique et culture religieuse.

Nous avons d’abord droit à une définition classique du racisme : la conviction que certaines races sont supérieures aux autres. Bien. Qu’en est-il chez nous ? « Selon les chiffres de Statistique Canada, Statistique Québec, affirme l’enseignante, 59 % des Québécois se prétendent racistes. 59 %, c’est énorme. Alors, quand le gouvernement dit qu’on n’est pas racistes, c’est pas vrai, hein. Les chiffres parlent plus fort que les mots. »

Ça commence fort. Ce pourcentage existe : il vient d’un sondage Léger de 2007 qui demandait aux Québécois s’ils s’estimaient tels, au plus fort du débat sur les accommodements religieux. Le total de 59% cumule les réponses « fortement ou moyennement » (16%) et « faiblement » (43%) racistes. Léger n’avait cependant pas demandé si les Québécois estimaient certaines races supérieures aux autres. Angus Reid l’a demandé pas plus tard qu’en 2021 et a trouvé que 9 % des Québécois partageaient cette odieuse conviction, comparativement à 12 % des Canadiens et (cramponnez-vous) à 18 % des membres des minorités visibles.

Mais ne chipotons pas, continuons d’écouter la prof qui assène cette vérité : « Le Québec est la province la moins tolérante et la moins accueillante du Canada. » Mais d’où vient notre propension à autant détester l’autre ? Pas des générations dont font partie la prof et ses élèves, précise-t-elle. Alors qui ? Voici l’extrait complet de l’enregistrement audio qu’une bonne âme m’a fait parvenir : « Ça s’explique avec la génération des baby-boomers — vous connaissez ? —, donc ceux qui ont grandi dans les années 1950 et 1960. Et qu’est-ce qui est arrivé de majeur dans les années 1950 et 1960 ? Il y a eu des grosses vagues d’immigration. Ç’a créé un choc culturel que certains d’entre eux n’ont pas encore digéré. Nous, on est habitués de vivre avec d’autres cultures, mais cette génération-là, au départ, ne l’était pas.  » » Et, « ça a mené à ce chiffre puisque les baby-boomers sont encore en vie ».  Heureusement, ce problème va finir par disparaître de lui-même.

Mais il continue de sévir car, nous dit l’enseignante, « le taux de discrimination au travail est de 57 % ». Je n’ai pas trouvé de source pour ce taux et, s’il est certain que la discrimination à l’embauche est bien documentée, selon les chiffres de l’économiste Mario Jodoin le taux d’emploi en 2022 des 25 à 54 ans est de 74,9 % pour les immigrants (en forte hausse depuis une dizaine d’années) et de 88,8 % pour ceux nés au Canada. On est donc loin d’une différence de 57% et l’écart se referme graduellement.

Mais ne chipotons pas. Les élèves visionnent ensuite un documentaire de 20 minutes intitulé Racisme, ses origines, son histoire, présenté par l’historien Laurent Turcot sur un texte de l’historien Alexandre Dumas. Il est vrai que, comme le précise Dumas dans un échange consécutif à la publication de ce texte dans Le Devoir, la vidéo indique que « le racisme n’est pas exclusif aux Blancs ou encore au monde occidental » et se consacre ensuite entièrement à l’évolution du racisme en Occident. Cependant les élèves qui y entendent que ce n’est qu’en Occident qu’on « retrouve une discrimination parfaitement assumée » et qu’« il faut attendre que les Européens découvrent l’Afrique noire pour qu’on puisse commencer à parler de racisme comme on l’entend aujourd’hui » ne peuvent tirer d’autre conclusion que le racisme est consubstantiel à l’Occident. Certes on peut — et l’on doit — dénoncer jusqu’à plus soif le racisme occidental, mais les jeunes sortant de ce visionnement seraient choqués d’apprendre que l’esclavage a été présent sur tous les continents, que les Africains le pratiquaient entre eux avant l’arrivée des Blancs, que les Autochtones d’Amérique le pratiquaient entre eux avant l’arrivée des colons européens ou encore que que la plus grande opération mondiale d’esclavage de l’histoire fut musulmane, les États musulmans ayant cumulativement mis environ un million de chrétiens en esclavage à partir du XVIe siècle. Pas un mot non plus sur le fait que les Québécois francophones furent victimes de racisme, ou du moins de discrimination linguistique.

La vidéo fait son boulot de bien dénoncer les Nazis, l’apartheid et la ségrégation américaine, mais minimise l’importance des victoires des antiracistes face à ce fléau et va jusqu’à attribuer les victoires de Martin Luther King et du mouvement pour les droits civiques des années 1960 à des impératifs de politique étrangère des États-Unis plutôt qu’au travail colossal de MLK et de son mouvement, et du grand nombre de Blancs, dont plusieurs Juifs, qui ont mis leur vie en danger pour faire triompher cette cause.

Bref, en 55 minutes, le cours réussit à inculquer une fausseté historique — le racisme est occidental —, une fausseté nationale — les Québécois sont massivement racistes —, une fausseté canadienne — le Québec est l’endroit le plus raciste au Canada — et une fausseté générationnelle — c’est la faute des baby-boomers. C’est beaucoup.

Je ne jette pas la pierre à cette enseignante, car elle relaie le discours dominant. Mais à l’heure où l’on invente un nouveau cours de citoyenneté québécoise pour remplacer le cours ECR, il faut saisir l’occasion de mieux enseigner à nos jeunes ce que sont le racisme et l’antiracisme.

D’abord, en donnant un portrait juste de l’universalité du racisme et de l’esclavage. Ensuite, en expliquant comment, au sein de l’Amérique du Nord et du Québec, les forces d’oppression et de libération se sont opposées à travers les siècles. Il faut avoir la franchise de parler à la fois de l’esclavage autochtone, de celui qui a eu cours en Nouvelle-France, puis d’indiquer que c’est au Québec que ce fléau a été abolide factoavant qu’il ne le soit dans le reste du Canada, dans l’Empire britannique et aux États-Unis. C’est aussi d’abord au Québec que les Juifs ont été reconnus comme des citoyens à part entière, avant le reste de l’empire.

Et si on tient à parler des baby-boomers, admettons qu’ils n’ont certes pas réussi à juguler le racisme envers les Autochtones, les Noirs ou les Arabes, mais qu’ils ont ouvert grands les bras aux réfugiés chiliens, vietnamiens et haïtiens alors même qu’ils se battaient contre des patrons qui refusaient de les embaucher, eux, dans des positions de pouvoir ou de leur parler dans leur langue. Et alors qu’ils se battaient, de l’autre main, pour les droits des femmes et des gais.

La réalité du racisme et de l’antiracisme au Québec déborde largement les cases caricaturales dans lesquelles on tente de l’enfermer. Enseigner à la future génération que depuis Champlain — le plus égalitariste de tous les colonisateurs européens — jusqu’aux baby-boomers, nous avons eu notre part de racistes et d’antiracistes, de brutes et de héros (et qu’au fil du temps, les seconds l’ont généralement emporté sur les premiers ), leur dire que ce juste combat leur incombera bientôt à eux, me semble autrement plus juste historiquement — et motivant pour les progrès à venir — que la bouillie mensongère et culpabilisatrice qu’on les force aujourd’hui à ingurgiter.

(Une version un peu plus courte de ce texte a été publiée dans Le Devoir.)

À la rescousse de l’Été des Indiens (intégral)

C’est la faute des chutes du Niagara. La géologie ayant posé ce gigantesque obstacle sur sa route, René-Robert Cavelier de La Salle et ses hommes durent rebrousser chemin. Ils pensaient canoter vers la Chine, ses soies  et ses épices, mais revinrent bredouilles sur les terres de leur Seigneurie de Côte Sainte-Sulpice. Par dérision, les habitants les surnommaient « les Chinois » et leurs terres, « Lachine ».

Il serait aisé de trouver un activiste sino-canadien pour se plaindre de cette utilisation sarcastique du nom de son pays d’origine. Pour dénoncer, non seulement cette appropriation de l’empire du milieu par des colons français, le manque de respect flagrant envers une nation qui n’y est pour rien. Il faudrait lui répondre qu’on comprend parfaitement son point de vue, qu’on respecte sa sensibilité, mais que le nom de la ville de Lachine fait partie de notre héritage historique à plusieurs niveaux. La volonté de découverte qui habitait nos ancêtres, d’abord. Leur légendaire sens de l’humour, ensuite. Devoir expliquer l’anecdote à chaque génération de Montréalais témoigne de la présence du passé dans notre tissu urbain. Changer le nom de Lachine, ou d’ailleurs du Paté Chinois (qu’on a importé du Maine, pas de Shanghaï), ce serait enlever de la saveur à l’héritage qu’on se transmet.

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C’est évidemment pire pour les Indiens. Le mot incarne la méprise de Christophe Colomb, de Cartier, Champlain et les autres, croyant découvrir sur nos côtes le pays des Maharadjas. Il est parfaitement opportun qu’après avoir gauchement tenté de concilier l’erreur avec la géographie, en les rebaptisant Amérindiens, les premiers habitants aient revendiqué une identité intrinsèque en préférant Premières nations ou autochtones.  Cela commande le respect. Mais la rémanence de la méprise dans le vocabulaire, comme dans Blé d’Inde et Été des Indiens, appartient à notre culture davantage qu’à la leur, puisqu’elle découle de l’incapacité de nos navigateurs à savoir où ils étaient.

Et savez vous que le mot Dinde et ses amis dindon et dindonneau viennent de Poule d’Inde, autre héritage de la grande méprise, comme d’ailleurs cochon d’Inde, qui n’est pas un cochon et qui ne vient pas d’Inde !

Chaque automne qui passe voit s’effacer un peu plus, dans nos gazettes et sur nos ondes, la belle expression, au profit de l’insipide « redoux ».  D’abord il n’existe aucune organisation autochtone qui ait réclamé cet effacement. Il s’agit d’une pure autocensure préventive que rien ne justifie. Quand bien même on nous le demandait, je plaiderais pour son maintien. L’expression renvoie à une ère où nos ancêtres étaient très attentifs à la connaissance qu’avaient les autochtones du lieu, de la faune et de la flore, du cycle des saisons.  Nous étions, sur cette terre nouvelle pour nous, ancienne pour eux, leurs élèves. Qu’à chaque automne et pour l’éternité, quand nos enfants nous demandent la signification de l’expression, on leur dise ça, est un témoignage renouvelé d’estime et d’humilité. Et puis, essayer d’imaginer Joe Dassin chanter ceci : « On ira où tu voudras, quand tu voudras / Et l’on s’aimera encore, lorsque l’amour sera mort / Toute la vie sera pareille à ce matin / Aux couleurs du redoux. » Voyez, la cause est entendue !

J’en profite pour m’attrister du changement de nom de l’équipe de foot de McGill. Ils s’appelaient Redmen parce que le fondateur de l’institution, James McGill, était écossais et avait les cheveux roux. Mais l’usage a trouvé beaucoup plus fort symboliquement d’associer le nom aux autochtones. L’équipe voulait s’inspirer des redoutables guerriers que furent les premières nations, notamment les Iroquois. Leur courage, leur intelligence tactique (ils ont inventé la guérilla), leur esprit de corps, voilà ce que le mot Redmen signifait. En 2017, un de nos meilleurs cinéastes, François Girard, en a fait l’apothéose de son film historique sur Montréal, Hochelaga, Terre des âmes. Dans la scène finale, la totalité de la diversité montréalaise est représentée dans l’équipe des Redmen – et dans les gradins – incarnant l’hommage rendu par tous les habitants du lieu à l’héritage autochtone. L’année suivante, la vague woke allait rendre caduc le nom, l’hommage et le film en rebaptisant l’équipe Redbirds. Combien de batailles ils ont gagné, les oiseaux rouges, dites-moi ?

On me signale que dans les écoles, on n’ose plus demander aux enfants de « s’asseoir en indiens », une posture qui avait frappé Chateaubriand lors de son passage chez les autochtones. On préfère dire « en tailleur ». Fini aussi l’idée de se mettre « en file indienne », pourtant hérité de leur technique de déplacement pendant les batailles, pour minimiser leur empreinte et tromper l’ennemi. Et qui dit encore « traîne sauvage » alors qu’on peut bien décider que c’est la traîne qui l’est !

(Traumavertissement : mots en « n » imminents). La commission de toponymie a décidé en 2015 de gommer du territoire les onze endroits où les mots nègre ou nigger étaient utilisés, parfois pour marquer la présence des premiers noirs établis chez nous, ou pour rappeler des événements les impliquant. Près de Shawinigan, le « Lac à Ti-Nègre » est devenu « Lac Honoré-Gélinas ». On le comprend car Ti-Nègre était le surnom de Gélinas, dont le teint était basané. Malheureusement, les noms des 10 autres lieux sont disparus à jamais. On m’informe que ces « lieux auparavant désignés par ces toponymes étaient des entités mineures et ne servent plus de repère de nos jours. C’est pourquoi la Commission n’a pas donné des noms de remplacement pour tous les lieux visés, après consultation des milieux concernés. »

Il est évidemment convenu de ne plus utiliser ces termes pour désigner nos concitoyens noirs, puisque c’est leur vœu. Mais la trace laissée dans l’histoire appartient à un autre registre, sauf si son utilisation du terme était volontairement dégradante. (Les Espagnols ont des villes qui s’appellent Matamoros, qui signifie Tuer des Arabes.  Là, voyez-vous, un changement s’imposerait.)

Disparu le nom « Nigger Rock », près de la frontière américaine, où des esclaves noirs, alors ainsi désignés, ont été enterrés. La Ligue des Noirs du Québec, qui organise une visite à chaque année, n’etait pas favorable aux changements de noms. « Pour les remplacer par quoi ? », demandait son directeur, Dan Philip. On aurait pu au moins le renommer « Repos des esclaves », non ? Finies les « Rapides des nègres » à Bouchette en Outaouais. On pense que le nom rappelle un couple noir, ou un draveur noir, décédé dans les rapides. On aurait pu les renommer « Rapides des amoureux noirs », non ? J’estime pour ma part tragique que, par excès de zèle, on efface du territoire des témoignages de leur existence.

Comme chef du PQ en 2017 j’ai dû rabrouer le doyen de l’Assemblée, François Gendron, membre de mon caucus, qui avait dit devant des étudiants que, lorsqu’il était jeune, « on travaillait comme des nègres ». Avec le recul j’ai un doute. Cette expression, datée, n’est-elle pas issue de notre mémoire collective que les noirs travaillaient extrêmement fort ? N’incarne-t-elle pas l’exact contraire du préjugé raciste qui les accuse d’indolence ? Sa disparition du langage courant ne fait-elle pas disparaître une reconnaissance positive de leur labeur ? Certes, vous ne me verrez pas défendre l’expression « plan de nègre » qui signifiait une combine foireuse, vouée à l’échec, peut-être illégale. Là, bon débarras.

Je concluerai en parlant du « p’tit juif » que j’étais aux yeux de mon père. Il m’affublait de ce surnom chaque fois qu’il s’avisait que je venais de faire quelque chose d’intelligent, d’étonnant, d’astucieux. Je n’avais, dans le Thetford Mines des années 1960, qu’un seul autre repère au sujet des juifs. Les Romains avaient crucifié Jésus en plantant sur sa croix l’inscription INRI, Roi des Juifs. (Malgré une éducation catholique je n’avais jamais entendu dire que les juifs étaient coupables de l’exécution de Jésus.) Donc, mon calcul était simple. Jésus était juif, et si on était intelligent, on l’était aussi.  Lorsque, adolescent, je fus confronté à une remarque antisémite je me suis dit : penser du mal des juifs ? Ils sont malades !

Mon argument est le suivant. L’excès de rectitude politique, le nettoyage ethnique qu’on impose à notre langue et à nos lieux n’arrache-t-il pas de notre jardin mémoriel non seulement les mauvaise herbes, mais les jolies fleurs de notre passé commun.

(Une version plus courte de ce texte a été publiée dans Le Devoir.)

Les mauvais génies de l’égalité

La meilleure façon de nuire à une bonne cause est de la pousser jusqu’à l’absurde.

Les nouvelles sont un peu moches pour les jeunes universitaires en histoire de la région de Québec. S’ils souhaitaient parfaire leur parcours, en maîtrise ou au doctorat, avec l’appui d’un enseignant de pointe et des budgets qu’offre une chaire du Canada, l’occasion leur a filé entre les mains à 16 heures le lundi 8 novembre dernier. À ce moment, aucun candidat acceptable n’avait postulé pour diriger à l’Université Laval des chaires d’histoire de l’Amérique latine, d’histoire romaine, d’histoire du Canada-Québec et d’histoire de l’art du Québec et du Canada. Comme chacun le sait désormais, les hommes blancs non handicapés ne pouvaient pas aspirer à occuper la direction de ces chaires, comme celle de biologie dont on parle depuis la semaine dernière. Il n’est pas interdit de penser que ces chaires auraient trouvé preneurs si seule la compétence, et non le genre ou la couleur de peau, avait été considérée. Au total, cette année, Laval a droit à trois de ces Chaires, tous champs d’études confondus. Toutes les facultés montent des projets et tentent de trouver des porteurs non-blancs pour atteindre la cible et figurer, en juin, parmi les trois finalistes. Beaucoup tombent au combat dès la première étape.

Pour comprendre comment l’Université Laval se trouve dans ce pétrin, il faut procéder à une vérification statistique simple. Pour avoir droit à la manne fédérale, les universités doivent atteindre des seuils stricts en matière de diversité. Pour les femmes et les handicapés, leur proportion est répartie équitablement dans le pays. Mais la cible que l’université doit atteindre en termes de « minorités racisées » est de 22%. C’est la moyenne canadienne. Quelle est la proportion de ces minorités à Québec ? Statistique Canada est précis : 6,5 %. (Et c’est précisément la proportion présente dans le corps professoral à Laval.) Et quelle est-elle à Toronto?  51,5 %

Bref, les universités torontoises peuvent combler leurs chaires du Canada en n’affichant que la moitié de la diversité présente sur leur territoire et n’ont qu’à se pencher pencher pour trouver, localement, des professeurs répondant au portrait-robot. Laval (ou Rimouski, Sherbrooke ou Chicoutimi) doivent recruter loin, très loin, et s’adonner à une grande séduction. Pour bien savourer la situation, supposons qu’un apôtre de l’accès à l’égalité ait déterminé qu’historiquement les Canadiens-français avaient souffert de discrimination en études supérieures. J’invente, je sais mais, on jase, là. Pour redresser ce tort, il sommerait toutes les universités du pays à embaucher leur juste part de profs C-F, soit 23 %, la moyenne canadienne, sous peine de perdre leur financement. On gages-tu que l’Université Laval n’aurait aucune peine à recruter, mais que la chose serait pénible à Toronto et à Edmonton ? Et que cette mesure aurait un temps de vie équivalent à celui d’un promeneur de trottinette sur la Métropolitaine ?

Voilà des subtilités qui ont échappé à ceux qui ont pris la décision de mettre nos universités dans cet entonnoir. Qui sont-ils ? Les membres de la Commission canadienne des droits de la personne. Répondant à des plaintes d’universitaires mécontents de la sous-représentation des minorités dans le programme des Chaires du Canada, la Commission a accepté d’emblée qu’il était juste et bon que les titulaires de ces chaires soient dans un délai assez court représentatifs de l’arc-en-ciel des différences qu’on retrouve, en moyenne, dans la société canadienne. La Cour fédérale a estampillé ces accords et leur a donné force de loi. J’ai eu beau chercher, je n’ai pas trouvé de trace montrant que des démographes, des pédagogues, des spécialistes de la science universitaire de pointe aient été consultés avant que ces décisions ne soient prises. Et surtout pas des élus réunis en commission parlementaire. De plainte en plainte – car cela n’avançait pas assez vite au goût de certains, dont le célèbre plaignant Amir Attaran, de l’Université d’Ottawa — la Commission a conclu que les retardataires seraient privés de financement, point à la ligne.

On voit un peu partout une mobilisation forte pour accélérer la présence de membres des minorités en emploi, dans des postes de décision et de grande visibilité. J’applaudis. Il est indéfendable qu’on trouve encore trop peu de minorités visibles dans les corps policiers, chez Hydro et à la SAQ dans la région montréalaise, où la peau de 34% de nos concitoyens n’a pas la pigmentation qui dominait jadis en Normandie. Mais à Rimouski, où ils sont moins de 2% ?

La question est : jusqu’où doit-on aller, comment et à quelle vitesse ? Les pédagogues nous enseignent par exemple que la sous-représentation masculine au primaire et au préscolaire est un déterminant de la sous-performance des garçons, en manque de modèles. Utilisons la méthode des Chaires et retirons en dix ans le financement des garderies et des écoles primaires qui ne comptent pas 50% d’éducateurs et de professeurs mâles ! C’est raide, mais c’est pour la bonne cause. N’êtes-vous pas scandalisés par les taux d’échecs et de décrochage (31%) des garçons ?

Penchons-nous avec la même méthode déterminée sur l’industrie de la construction. La paie est excellente, l’emploi abondant, mais on n’y trouve pas 3% de femmes et cela ne progresse qu’à pas de tortue. Annonçons que, d’ici 2029, les seuls contracteurs pouvant postuler pour des travaux publics devront démontrer que la moitié de leurs travailleurs sont des travailleuses !

Si ces propositions vous semblent excessives, ou du moins précipitées, le cas des chaires est, à mon avis, pire encore. Car lorsqu’on réfléchit à la pyramide des compétences, n’est-il pas curieux que le lieu où on exige désormais une représentation stricte soit sur la pointe, là où il s’agit de faire franchir, par les meilleurs cerveaux, les frontières actuelles de la connaissance humaine ? Ne serait-ce pas là, où on doit trouver des remèdes au réchauffement planétaire et au cancer du sein, le lieu précis où le critère de recrutement devrait n’être que l’excellence ? Les chercheurs ont trouvé une façon pour éliminer les biais dans la distribution de subventions de recherche. Ils déposent leurs dossiers « à l’aveugle », c’est-à-dire sans inscrire leur nom ou celui de leur institution. Les candidats pour ces chaires ne devraient-ils pas être aussi choisis à l’aveugle ? Et tant mieux si l’excellence est incarnée par une autochtones handicapée ?

Constatant, dans les filières universitaires, une sous-représentation d’étudiants venant de certains milieux, n’est-ce pas là qu’il faut multiplier les passerelles pour les attirer ? Sachant que le Québec fait déjà mieux que le reste de l’Amérique pour tous les revenus modestes, avec les droits de scolarités les plus réduits et les prêts-bourses les plus généreux.

Nous sommes donc aux prises avec des apprentis-sorciers de l’égalité. Ils nuisent à la fois à la science, à l’éducation et à la cause qu’ils estiment servir.

(Une version plus courte de ce texte a été publié dans Le Devoir.)


Le système dont Joyce fut victime (texte intégral)

Lorsqu’on lit, sans filtre ni a priori, le récit de l’hospitalisation, de l’agonie puis du décès de Joyce Echaquan tel que relaté dans le rapport de la coroner Géhane Kamel, on identifie facilement le problème systémique en cause.

Sa condition médicale était grave et nécessitait un suivi régulier, en personne. Des préposés aux bénéficiaires auraient dû venir s’enquérir régulièrement de son état. Ils ne l’ont pas fait. La personne chargée du suivi de la patiente aux urgences aurait dû, selon les normes, être une infirmière. Elle ne l’était pas. Le poste était occupé par une candidate à l’exercice de la profession d’infirmière (CEPI) qui comptait moins de quatre mois d’expérience et qui avait entre cinq et dix patients. Celle-ci était à la fois dépassée par la complexité de la situation et débordée de travail. 

Elle n’était pas inactive, loin s’en faut. En plus de tenter de regarder de temps à autre, par la fenêtre de la chambre, si Mme Echaquan nécessitait une aide pressante, elle appelle l’assistante infirmière-chef pour que quelqu’un vienne l’épauler. Elle se fait répondre de se débrouiller. Elle contacte une préposée, qui lui répond qu’elle gère déjà 38 patients et ne peut donc pas en avoir davantage.

L’évolution parfois imprévisible des symptômes de la patiente nécessitait une présence plus fréquente d’un médecin. Une fois, le médecin qui devait venir prend plutôt une décision de traitement à distance, avec des infos de seconde main. Une autre fois, un médecin ne passe qu’en coup de vent. S’avisant d’une détérioration de la condition de la patiente, la CEPI fait appeler le médecin traitant à plusieurs reprises. En l’absence de réponse, elle fait l’appel au microphone pour qu’il l’entende où qu’il soit dans l’hôpital. « La CEPI a été laissée à elle-même et les chances de survie de Mme Echaquan s’amenuisaient, minute par minute, écrit la coroner. C’est finalement une préposée aux bénéficiaires d’expérience qui prendra l’initiative de forcer le transfert à la salle de réanimation. » Mais ce sera trop tard, et on constatera le décès.

Affirmant qu’il s’agit d’une « mort accidentelle », la coroner ne tourne pas autour du pot le plus important qui soit : si l’hôpital avait disposé de personnel en nombre suffisant pour répondre à ses propres normes, si l’intervenante pivot avait été une infirmière plutôt qu’une novice, Joyce Echaquan serait-elle encore parmi nous, entourée de ses sept enfants ?

Sa réponse est oui. « La situation clinique aurait pu être réversible » écrit-elle, si les lacunes observées avaient été comblées. Oui mais. C’est la surcharge de travail, ont plaidé les intervenants. Un mois avant le drame, une infirmière avisait son chef de service qu’elle refusait désormais d’agir à titre d’assistante aux soins infirmiers car, résume la coroner, «elle n’a pas le temps d’encadrer adéquatement les CEPI et que, à ce rythme, sans les effectifs nécessaires, la santé des patients pourrait être compromise. » Message prémonitoire s’il en est.

Oui, mais le racisme ?

Dans sa brève conclusion, Me Kamel offre l’ordre d’importance des problèmes ayant contribué au décès. Ils sont d’abord médicaux : avoir d’une part forcé la patiente à rester en position couchée alors qu’un médicament anti-sevrage pouvait avoir un effet secondaire que la position assise aurait pu éviter et, d’autre part, l’absence de surveillance adéquate qui aurait pu, ou dû, remédier à ce problème.

Puis, cette phrase : « le racisme et les préjugés auxquels Mme Echaquan a fait face ont certainement été contributifs à son décès. »

En quoi ? Les propos blessants et racistes que nous avons tous entendus sont évidemment condamnables et appellent des sanctions. En fait, c’est pire que vous ne le pensez. « Une fois son décès confirmé, raconte la coroner, des témoins civils entendent le personnel soignant exprimer un soulagement que cette patiente ne soit plus un inconvénient. Ils diront avoir entendu : « Les indiennes, elles aiment ça se plaindre pour rien, se faire fourrer pis avoir des enfants. Pis c’est nous autres qui paient pour ça. Enfin elle est morte. ». À vomir.

La patiente fut, en ce sens, victime de racisme. Mais la Coroner fait-elle la démonstration que le racisme fut une des causes de son décès ? Elle affirme que oui. En conférence de presse, à la question « Si Mme Echaquan avait été une femme blanche, serait-elle vivante aujourd’hui? » La coroner a répondu: « je pense que oui ».

Je n’aurais aucune difficulté avec cette affirmation si elle reposait sur les faits. Quels sont-ils ?

Davantage dans sa conférence de presse que dans son rapport, la coroner affirme que l’infirmière qui a tenu des propos racistes aurait probablement été plus attentive à l’évolution de la patiente qu’elle ne l’a été, si elle avait eu davantage d’empathie. Une plus grande attention, on l’a vu, aurait pu prévenir le décès. C’est une présomption, pas une démonstration.

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La coroner fait surtout référence à un autre facteur. On comprend du rapport que deux médecins posent l’hypothèse que l’agitation de la patiente est due à un sevrage de narcotiques. Pour Me Kamel, il s’agit là d’un préjugé raciste. Elle en veut pour preuve que les analyses obtenues postérieurement indiquent que le niveau de narcotiques dans le sang de la patiente n’étaient pas suffisants pour créer une dépendance.C’est donc sur la base d’un préjugé raciste envers les autochtones qu’un calmant aurait été incorrectement prescrit. C’est ce médicament qu’il ne fallait pas consommer en position couchée. 

Des contre-arguments

La coroner verse cependant dans son rapport deux contre-arguments. Dès le jour de l’arrivée, le personnel demande à une intervenante du Centre de réadaptation en dépendance de vérifier si les symptômes sont liés à un sevrage. Le lendemain matin, Mme Echaquan est consultée directement par un médecin sur sa consommation et elle précise, « consommer du pot 3 x par jour et plus sans toutefois avoir eu de symptômes de sevrage ». Le personnel soignant a peut-être un préjugé, mais procède à deux vérifications pour en tester la véracité. Ils ne prennent donc pas la chose à la légère. Cela n’empêche pas la coroner de condamner sévèrement le personnel soignant pour avoir évoqué cette question. C’est le coeur de son argument au sujet de la responsabilité du racisme dans la mort de Joyce.

Voilà ce qu’on peut lire dans le rapport. Mais un internaute éveillé, Jean-Yves Arès, a attiré mon attention sur l’article de Jessica Nadeau, du Devoir, qui a couvert l’ensemble des audiences et a fait une synthèse du fil des événements, dans lequel on trouve des éléments éclairants que la coroner n’a pas repris dans son propre récit. Voici les extraits pertinents en ce qui concerne cette question centrale du sevrage:

« Le gastro-entérologue Jean-Philippe Blais rencontre Mme Echaquan à son arrivée le lendemain matin, soit le dimanche 27 septembre. Il consulte le dossier : la femme de 37 ans, mère de sept enfants, souffre de diabète et de problèmes cardiaques. Elle porte un défibrillateur. Le dossier indique également que la patiente a un « trouble de personnalité limite » et une « possible dépendance aux narcotiques ».

Il pose les questions d’usage. La patiente répond qu’elle consomme du cannabis sur une base régulière et qu’on lui avait prescrit des narcotiques dans le passé, mais qu’elle ne les prend plus, car elle craint que ça ait un effet sur sa santé à long terme.[…]

En soirée, le Dr Blais reçoit un appel d’une infirmière qui lui indique que la patiente est « très agitée et qu’elle vient de se jeter en bas de sa civière ». Elle évoque un « geste théâtral ».

Le médecin revient à son chevet et diagnostique un « état de sevrage aux narcotiques ». Il prescrit alors une dose de 5 mg de morphine pour diminuer les effets du sevrage. Il refuse la prise en charge et dirige plutôt la patiente vers un médecin généraliste et une intervenante du centre de réadaptation en dépendance pour que ceux-ci puissent établir un plan de sevrage avec la patiente.

Cette nuit-là, Joyce Echaquan n’a pas de médecin attitré. Des infirmières sont toutefois à son chevet. À la demande de la patiente, qui est agitée, elles la mettent sous contention pendant une heure et lui administrent de la morphine. La patiente se calme.

Le lundi 28 septembre, jour de la mort de Joyce Echaquan, c’est la généraliste Jasmine Thanh qui arrive au chevet de la patiente vers les 8 h.

Lorsqu’elle voit la patiente qui est stable, assise sur le bord de son lit et sans douleur, la Dre Thanh la questionne pour savoir ce qui s’est passé la veille. « Elle m’a répondu : “Quand je suis en sevrage, je me mets à crier, je m’agite, ne me reconnais plus. Je shake et je demande qu’on me contentionne.” C’était la première fois que j’entendais un patient qui demandait à être contentionné. » […]

Vers 10 h, Mme Echaquan reçoit un appel d’une intervenante du centre de réadaptation en dépendance, comme prescrit la veille par le gastro-entérologue. Sa médecin traitante, la Dre Thanh, est informée que Mme Echaquan n’a pas de problème de dépendance et qu’aucune intervention n’est nécessaire. »

Ces faits supplémentaires changent considérablement la donne. 1) s’il y a préjugé raciste concernant les narcotiques, il figure déjà au dossier de la patiente. C’eût été une faute professionnelle des médecins de ne pas considérer cette possibilité; 2) Mme Echaquan elle-même affirme avoir réduit sa consommation des narcotiques prescrits et consommer de cannabis au moins trois fois par jour, consommation qui, évidemment, s’est interrompue à l’hôpital; 3) Elle parle elle-même de son agitation lorsqu’elle est en sevrage; 4) Le centre de dépendance contredit le dossier et la patiente.

Bref, nous sommes dans un cas ou le personnel soignant reçoit des informations contradictoires sur cette question essentielle, y compris de la patiente elle-même, et procède aux vérifications nécessaires. Il me semble extrêmement hasardeux d’en tirer un verdict de racisme dans le diagnostic et le traitement. Je note que l’article de Jessica Nadeau retient un élément que la coroner ne cite pas. La tentative de réanimation cardiaque de Joyce Echaquan par le personnel soignant a duré 45 minutes. Ce n’est pas l’attitude de gens pressés de passer à autre chose et de traiter la patiente, comme l’a dit Me Kamel, « comme un chien ».

Ayant tous ces faits en main, et n’en retenant qu’une partie dans son rapport, Me Kamel a choisi de créer l’événement en pointant un coupable : le refus du gouvernement Legault de reconnaître le concept du racisme systémique.

Certes, elle a trouvé du racisme chez le personnel ayant entouré les dernières heures de Joyce Echaquan. Du racisme inadmissible. Ce qui répond à la définition d’une culture de racisme. (Et du mépris. Une des personnes en cause affirme qu’elle aurait été aussi dure envers une mère assistée sociale qu’elle l’a été avec sa patiente autochtone. Malheureusement, on la croit.)

Mais le système qui a coûté la vie à Joyce a un autre nom. C’est le système de santé. Son sous-financement chronique.Ce sujet aurait valu, il me semble, d’apparaître en tête de liste des recommandations.

Je serais curieux de voir quel serait le résultat d’enquêtes du coroner sur tous les décès, de blancs et d’autochtones, survenus depuis, disons, cinq ans, à l’urgence de cet hôpital. Ce serait, là, une réelle approche scientifique. On pourrait, là, déterminer si la couleur de la peau a un réel impact. On pourrait, là, distinguer d’une part une culture de mépris pour les autochtones, les BS et, qui sait, d’autres groupes et, d’autre part, le problème systémique du sous-financement..

Vous pouvez lire le rapport de la coroner ici.

Visionner son point de presse ici.

Lire le texte de Jessica Nadeau ici.


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La Fête nationale des Pas Pires

Puisque notre histoire ne fut pas, du moins pas seulement, une épopée des plus brillants exploits, nous avons adopté une façon de nous exprimer qui interdit la suffisance. Nos réalisations sont pas pires, nos paysages, pas mal, les filles, pas laides (et on ne leur ferait pas mal). Dans un bel esprit d’équilibre, nos échecs, de même, sont pas fameux et pour accomplir une job passable, ça prend pas la tête à Papineau.

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

Le superlatif est donc suspect dès qu’il s’agit de se mesurer ou de se comparer. J’entendais l’humoriste Mehdi Bousaidan noter très justement que les citoyens des États-Unis se désignent « Américains » avec l’arrogance tranquille de ceux qui s’approprient le nom d’un continent sans le consentement de leurs voisins. Les Français, eux, refuseraient de troquer leur désignation nationale par le mot « Européen » car, certainement, ils jugeraient que cela leur enlèverait de la valeur. Ici, nous nous appelions les Canadiens (plus exactement canayens) jusqu’à ce que nos voisins adoptent notre appellation. Ils étaient des Anglais et jusqu’en 1947 les seuls passeports disponibles au Canada étaient britanniques. Bons joueurs, nous nous sommes repliés sur le mot Québécois sans broncher, mais sans changer le nom de notre équipe de hockey, ce qui introduit une joyeuse équivoque, surtout le jour de la Fête nationale. Prenez aussi le mot « colon ». Vrai, jusqu’aux années 1950 ce mot était, du moins dans la bouche de Duplessis et des élites cléricales, un compliment, voire une vocation. Ces temps-ci, l’utiliser pour désigner votre interlocuteur dans une conversation serait  – comment dire ? –  pas fameux.

Une partie du débat en cours dans les pages de cet auguste journal, et dans d’autres, tourne d’ailleurs autour d’une question, non de valeur comparée, mais de souffrance comparée: qui sont, sur notre territoire, les véritables prétendants à la palme historique de la victime ? Les autochtones, les noirs ou les francophones ? Je ne tranche pas, je constate.

(Le texte continue après la pub.)

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Moi qui suis grand lecteur de sondages, je voudrais simplement vous offrir pour ces lendemains de Fête nationale, chers lecteurs, quelques raisons supplémentaires de vous trouver « pas pires » sur les trois grandes lignes de fracture de l’année : le racisme, la question autochtone et la pandémie.

Sachez qu’Angus Reid vient de mesurer que pas moins de 9% des Québécois estiment que « certaines races sont supérieures à d’autres ». C’est précisément la définition du racisme. Alors, pas fameux. Mais au Canada, cette réponse de, disons, « colons », est donnée par 12% des répondants. Pire : chez les membres des minorités visibles, ils sont 18%, soit le double des Québécois, à penser que certaines races sont supérieures. (Mémo à Angus : la prochaine fois, demandez-leur de préciser quelle race ils désignent ainsi. La leur ou celle des autres ?)

Ce résultat paradoxal renvoit à un sondage Ekos de 2019 où on apprenait que 30% des Québécois estimaient qu’il y avait trop de membres de minorités visibles parmi les immigrants. Pas fameux. Mais ce niveau montait à 46% en Ontario, 56% en Alberta. Et, tenez-vous bien, chez les  membres des minorités visibles, 43% estimaient que, parmi les immigrants, il y avait trop de, ben, de gens comme eux ! Bref, les Québécois étaient moins regardants sur la couleur de peau que les Canadiens et que les citoyens de couleur eux-mêmes. Pas mal.

Un dernier mot sur la question raciale. On savait que les crimes haineux étaient plus nombreux en Ontario qu’au Québec en 2019, dernier rapport disponible. Le rapport annuel du Service de police de Montréal vient de nous apprendre qu’en 2020, soit la première année de mise en application de la loi sur la laïcité, le nombre de crimes haineux liés à la religion fut en baisse de 23%, le nombre d’incidents haineux liés à la religion en baisse de 48%. Pas mal pantoute. Vous me direz, avec la pandémie, on avait moins d’occasions de se croiser, donc de se détester. Pourtant, ils avaient aussi une pandémie à Toronto et là, selon le rapport annuel du Service de police, les crimes et incidents de haine religieuse ont augmenté de 77%. Surement encore un coup de la loi 21 !

Sur la question autochtone, Environnics vient de nous apprendre que, comme les autres Canadiens, 43% des Québécois pensent que le gouvernement n’en a pas fait assez pour assurer une véritable réconciliation. Mais il y a des résistants. Ceux qui trouvent qu’on est allé trop loin, qu’on a été trop généreux avec eux. Au Québec, 13% le pensent. C’est pas fameux. Au Canada : 20%. C’est terrible.

Il est aussi intéressant de noter comment s’imbrique le sentiment anti-religieux des Québécois dans la question des pensionnats. Léger a demandé qui était responsable de ce désastre : le gouvernement fédéral ou l’église ? Évidemment, la réponse est : les deux. Mais le sondeur a forcé ses répondants à choisir. Les deux tiers des Canadiens ont pointé l’église. Les Québécois encore davantage : 69%. D’ailleurs, plus on a de la mémoire, plus on condamne l’église, à 76% chez les plus de 55 ans. Les Québécois disent d’ailleurs avoir davantage honte, à 86%, que la moyenne canadienne, élevée, de 80%.

La troisième grande question de l’année est évidemment la pandémie. On n’a qu’à rappeler le nombre de morts en CHSLD de la première vague pour montrer comment les Québécois ont été moins que pas fameux. En fait, nous avons été parmi les cancres de la planète. Pourtant, nous nous sommes ressaisis. Avec un approvisionnement en vaccin égal à celui du Canada et inférieur à celui des USA, la mobilisation québécoise pour les vaccins nous a permis de dépasser nos voisins et a fait de nous des champions mondiaux, avec 80% de la population de plus de 12 ans immunisée au moins une fois. Pas pire pantoute. En fait, presque aussi bon qu’une Coupe Stanley !


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Pensionnats: après la douleur et la honte, quoi?

On leur doit 60 ans. Six décennies pendant lesquelles le système des pensionnats au Québec a non seulement contribué à la tentative pancanadienne de génocide culturel des Autochtones, mais a aussi miné la capacité des Premières Nations à établir leur propre tradition d’éducation. On a peine à mesurer l’ampleur de la cicatrice, qui court depuis l’établissement du premier pensionnat au Québec, la Résidence Couture, à la baie James, en 1931, jusqu’à la fermeture du dernier, à Mashteuiatsh, au Saguenay–Lac-Saint-Jean, en 1991. Toutes les initiatives de découverte de la vérité et de réparation des victimes directes et indirectes sont nécessaires et bienvenues.

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

Mais la douleur et la honte ne suffisent pas. Se tournant vers l’avenir, cette génération-ci de Québécois doit se demander, non comment expier des péchés commis hier au nom d’idéologies racistes, coloniales et religieuses que nous réprouvons, mais comment être à la hauteur de notre propre exigence d’ériger aujourd’hui une société où chacun a un réel accès à l’égalité et à l’épanouissement.

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« Une des séquelles les plus profondes et dévastatrices des pensionnats a été leur impact sur la réussite scolaire et économique des Autochtones », peut-on lire dans le rapport de la Commission Vérité et Réconciliation. Car non seulement les pensionnats ont-ils déraciné et maltraité des dizaines de milliers de jeunes Autochtones, ils ont aussi lamentablement échoué à les éduquer. À génération comparable, les Autochtones ayant suivi des études à l’extérieur du réseau des pensionnats ont atteint des niveaux d’études de loin supérieurs à celui des pensionnés.

Tous les villages et les quartiers du Québec savent l’importance que revêt l’école dans la vie communautaire. À preuve, les mobilisations pour sauver les dernières écoles de village. Lieu d’apprentissage et de socialisation, oui, mais lieu de rencontre et d’échanges entre parents et avec le corps enseignant. Lieu des fêtes, des spectacles, des graduations. De décennie en décennie, l’équipement comme la connaissance s’accumulent et se transmettent. Avoir privé les nations autochtones de la capacité de construire ce patrimoine collectif, en extrayant l’éducation du cœur de leur vie, a laissé un vide que les investissements plus récents prendront des décennies à combler.

Combler l’écart ne suffit pas

Parmi ses « appels à l’action » de 2015, la Commission a sommé Ottawa de « combler l’écart » ainsi créé entre les Autochtones et les autres citoyens. Elle constatait que, même au moment de produire son rapport il y a six ans, les sommes disponibles par élève autochtone étaient nettement inférieures à celles accordées aux autres élèves. L’écart, donc, continuait à se creuser.

Interpellé à sept reprises depuis 2016, le Tribunal canadien des droits de la personne a, chaque fois, indiqué que les services en éducation fournis par Ottawa aux jeunes Autochtones restent inférieurs à la moyenne canadienne. Les trois derniers budgets fédéraux ont certes été plus généreux. Mais ils visent officiellement à assurer à ces enfants un financement de base « comparable » à celui des autres Canadiens.

Ça ne suffit pas. En plus des sommes et de l’action fédérale en cours, j’appelle les Québécois et leur gouvernement à poser un geste supplémentaire fort, à la hauteur de la tâche. Pendant 60 ans, l’éducation autochtone a été minée, sabotée. Pendant les 60 ans à venir, elle doit être enrichie, propulsée. Je propose que pendant les 60 ans à venir, la somme moyenne allouée à chaque enfant autochtone du Québec pour son éducation soit le double de la moyenne québécoise. Petite enfance, garderies, du primaire au doctorat, du mentorat aux écoles professionnelles, dans le cadre d’ententes avec les Premières Nations et gérées par elles, l’investissement québécois en éducation autochtone doit être l’équivalent de l’élan que nous nous sommes donné en éducation pendant notre Révolution tranquille — qui aurait dû être aussi la leur.

Je ne dis pas qu’il faudra 60 ans pour combler l’écart. En fait, j’espère que ce sera beaucoup plus court. Tant mieux si, une fois l’écart comblé, il reste à ce réinvestissement une ou deux décennies pour que la diplomation autochtone dépasse la moyenne. Ce serait une belle revanche sur l’histoire.

L’Australie, aux prises avec le même passé honteux que le nôtre, avait fixé en 2008 des objectifs de rattrapage partiel, en éducation (aussi en santé et en justice), sur 10 ans. Des rapports annuels ont été produits pour mesurer les progrès, et parfois des reculs. La lenteur à atteindre les objectifs a conduit le gouvernement australien à réévaluer et à renforcer son aide, l’été dernier, pour remettre ce travail sur les rails. Rien de tel n’existe au Canada ou au Québec. J’estime que l’œuvre collective de réinvestissement dans l’avenir des nations autochtones du Québec suppose un travail similaire, de fixation en commun d’objectifs exigeants et stimulants d’augmentation générale de la qualité de vie et de l’accès à l’éducation de chaque jeune Autochtone vivant au Québec.

Nous avons raison d’avoir honte de certains aspects de notre passé. Notre meilleure réponse est de nous donner les moyens d’être fiers de notre avenir.


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