En perdant les Nordiques, a-t-on perdu le pays ? (Intégral)

Le départ des Nordiques de Québec cinq mois avant le référendum d’octobre 1995 a-t-il fait le lit de la courte défaite du Oui ? La question n’est pas nouvelle mais est à nouveau posée par l’épatante série documentaire Canadiens-Nordiques, la rivalité, disponible sur Vrai. La réponse ? Je vous laisserai choisir, à la fin de votre lecture, entre Oui mais et Non mais.

Dans le dossier à charge, il y a la prétention que Jacques Parizeau n’en a pas assez fait pour garder les Nordiques ou n’a pas pris la juste mesure de l’impact symbolique de ce départ.  « Il y a une partie de nous autres qui nous a été arrachée » témoigne Régis Labeaume.

« Nous n’avons aucun intérêt politique à voir les Nordiques quitter Québec » disait à l’époque Jacques Parizeau, qui était un amant de la ville. Cependant, il qualifiait « d’ahurissantes » les demandes formulées. Son chef de cabinet Jean Royer rappelle que le premier ministre était prêt à ce que l’État 1) finance l’essentiel d’un nouveau Colisée qui ferait augmenter les revenus de l’équipe (estimé alors à 200 millions, un montant analogue au coût de ce qui est devenu le Centre Bell à Montréal mais financé sans aide directe de l’État) mais à condition que l’équipe démontre au cours des deux années suivantes sa capacité à cumuler les revenus de loges, billets de saisons et commandites; 2) achète la part d’actions détenues par Marcel Aubut et Marcel Dutil (10 millions$); 3) assume pendant deux ans, donc jusqu’en 1997, 70% du déficit d’opération alors estimé (en fait gravement sous-estimé) à 10 millions par an. Le somme décaissée par le contribuable, soit 7 millions par an, aurait été similaire à ce qui était consacré à l’époque aux Expos.

Mais les actionnaires, par ailleurs sollicités par une vente immédiate au Colorado, souhaitaient pour garder l’équipe à Québec à la fois que l’État s’engage de suite à essuyer 100% des pertes pendant 10 ans et autorise la construction d’un casino attenant au futur amphithéâtre, prétendant qu’il allait attirer les touristes étrangers. Or ce casino serait assez loin du Vieux Québec, donc Loto Québec mettait cette hypothèse en doute, et ferait, pour la clientèle locale, concurrence à celui de Charlevoix, déjà souffreteux. M. Parizeau considérait son offre suffisamment généreuse et estimait qu’au final, les actionnaires ne pouvaient se délester de 100% du risque.

Des cadeaux à un clic !

Ce raisonnement, sain, tenait-il cependant compte de l’intérêt référendaire ? N’aurait-il pas été préférable d’allonger les millions manquants pour retenir à Québec une équipe arborant le fleur-de-lys, qui venait de connaître une bonne année et qui s’annonçait prête pour disputer la coupe l’année suivante, ce qui arrivera lorsqu’elle sera sise au Colorado ?

Des sondages hebdomadaires nous permettaient d’évaluer l’impact de tel ou tel événement sur  sur le vote référendaire. La question des Nordiques, devenue saillante au printemps 1995, ne figurait en aucun cas parmi les variables significatives. Le taux de chômage, le déficit, l’inflation, les taux d’intérêts, oui. Nous n’avions donc pas de raison de prévoir, a priori, qu’un départ allait provoquer un désamour nationaliste. Nous l’avons également vérifié a posteriori. Dans les jours suivant le vote nous avons demandé à un échantillon représentatif de nommer, spontanément,  la première raison pour laquelle ils avaient voté oui ou non. Puis la seconde. Puis la troisième, quatrième et cinquième. Le départ des Nordiques ne figurait nulle part.

Le Oui à Québec: sur la cible

Mais, entend-on, les gens de Québec, et en particulier les fonctionnaires, ne sont-ils pas responsables de la victoire du Non, puisqu’ils ont voté oui en plus petit nombre que les autres francophones. Cette fausseté a la vie dure. Pour obtenir un Oui majoritaire, les simulations de notre sondeur Michel Lepage et de Jean Royer, s’appuyant sur les résultats des trois consultations précédentes,  nécessitaient que le Oui dépasse les 60% dans une trentaine de circonscriptions, comme au Saguenay.  Ce fut le cas. Il fallait ensuite que dans les autres circonscriptions à prédominance francophones, hors-Outaouais, on obtienne une moyenne de 55% de Oui. Or la grande région de Québec a voté Oui à exactement 55%. Les fonctionnaires de Québec ont voté Oui à exactement la même hauteur que les fonctionnaires québécois du reste du territoire.

Vrai, sur les 13 circonscriptions de la région de Québec, quatre ont sous-performé, alors que d’autres ont surperformé. Alors pourquoi s’en prendre à eux ? À l’extérieur de Québec, 16 circonscriptions ont sous-performé. En Gaspésie, Bonaventure n’a livré que 48%. À Montréal, alors que les électeurs de Pointe-Aux-Trembles offraient du 60% et que ceux de Maisonneuve poussaient le bouchon à 63%, les voisins de Bourget, représentés par Camille Laurin, ne faisait que du 53% !

Combien de votes fallait-il pour passer du Non au Oui ? On a l’habitude de dire 54 288, soit la majorité du Non. Mais en fait, il n’aurait fallu que la moitié de ces électeurs, plus 1, changent d’avis pour le Oui gagne. Nous n’étions qu’à 27 145 voix de la victoire, soit un bascul de 0,6% du vote.

À ce niveau, on peut imputer la défaite à n’importe quel geste posé ou omis. Il n’est pas interdit de penser que la région de Québec aurait pu surperformer et livrer la victoire, si quatre événements consécutifs ne s’étaient pas acharnés sur elle.

*En janvier 1995, la figure de proue de l’indépendance à Québec, l’avocat Guy Bertrand, rompt avec le camp souverainiste. Les médias locaux lui donnent un écho maximal, Le Soleil y consacrant un cahier spécial, comme si l’archevêque de Québec avait été pris en flagrant délit de gérer un réseau de bordels. En août, Bertrand conteste en cour la constitutionnalité du référendum.
*En mai, le départ des Nordiques est annoncé.
*En mai et juin, c’est à Québec que se déroule la plus forte mobilisation contre le «  virage ambulatoire » du ministre de la santé Jean Rochon, impliquant la fermeture d’hôpitaux, provoquant deux manifestations mobilisant chacune 10 000 personnes
*En juin,  Québec échoue lamentablement à se faire choisir comme ville hôte des Olympiques d’hiver de 2002, arrivant quatrième sur quatre avec seulement sept voix sur 89.

Bref, lorsqu’on remonte le fil des avanies qui ont frappé Québec dans la saison pré-référendaire, il est difficile de conclure que 27 145 personnes n’ont pas été prises à rebrousse-poil. Une démonstration semblable peut cependant être faite pour tout le Québec. La réforme Rochon a choqué partout. La décision de M. Parizeau de ne pas reconduire, pour l’année référendaire, le déficit record de six milliards laissé par les libéraux de Daniel Johnson, donc de réduire les dépenses, a certainement fait des dizaines de milliers de mécontents.

Votre choix sera donc le bon. Allonger des dizaines de millions de plus pour garder les Nordiques le temps du vote n’aurait pas nui, c’est certain. Ne pas fermer d’hôpitaux, encore davantage. Compte tenu de la courte marge de défaite, vous avez le droit d’attribuer la victoire du Non au manque d’amour prodigué pour votre cause favorite, quelle qu’elle soit. Évitez simplement de dire qu’on n’a pas suffisamment aidé les Canadiens.

(Une version plus courte de cet article a été publiée dans Le Devoir.)

Versons numériques et AudioLivres disponibles.

Politique, langue, marché et hockey

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D’un strict point de vue d’affaires, aurait-il été préférable que les vendeuses de chez Eaton, dans les années soixante, acceptent de parler français à leurs clientes, dans un marché majoritairement francophone ? Évidemment.

De même, les majors américains se sont battus becs et ongles contre la loi québécoise les forçant à présenter le même jour au Québec des versions françaises et anglaises de leurs films. (Ils avaient menacé de retirer Star Wars de nos écrans!) Pourtant, une fois la mesure appliquée, leur part de marché a augmenté.

C’est ce qu’on appelle un market-failure, une incapacité de la main invisible du marché de reconnaître son véritable intérêt. En l’espèce, l’anglicisation du Canadien de Montréal est à la fois une insulte à son public et une idiotie pour l’entreprise.

Au moment du rachat de l’équipe par les frères Molson, on a fait grand cas de la francophilie des acheteurs. En rétrospective, on voit qu’il s’agissait d’une pure opération de communication. Et on trouve dommage que l’achat se soit fait sans l’offre de prêt du gouvernement de Québec, un levier qui aurait pu peser sur les orientations linguistiques de l’équipe.

Je serais cependant curieux de savoir si le Fonds de solidarité des travailleurs de la FTQ, qui est propriétaire minoritaire des Canadiens à hauteur de 50 millions $, a fait quelque représentation que ce soit au sujet des pratiques linguistiques du Canadien ces derniers jours. (Je suis d’autant plus intéressé que je suis personnellement actionnaire du Fonds, dans mon REER.)

Que fait notre premier ministre ?

Je note cependant que l’autorité politique québécoise n’a jamais seulement demandé aux propriétaires et aux dirigeants du Canadien de modifier leurs politiques. Ces derniers n’ont jamais été convoqués au bureau du Premier ministre pour s’expliquer.

Je me souviens du jour de 1998 où nous avions appris que les grands magasins du Centre-ville avaient décidé d’abandonner l’affichage unilingue français pour introduire de l’anglais (avec le français prédominant). C’était leur droit. Mais Lucien Bouchard les a convoqués en fanfare à son bureau et ce mouvement a été stoppé net. Il leur a fait honte. (Il était très bon là-dessus.)

Que devrait demander Jean Charest (peut-être avec l’appui d’une motion l’Assemblée nationale) aux frères Molson ?

1. De s’engager à ce que les entraîneurs du Canadien puissent s’exprimer convenablement en français au moment de leur prise de fonction;
2. De redevenir la meilleur équipe de la ligue pour le repêchage de talents québécois et francophones;
3. De repêcher, à compétence égale, des joueurs québécois, francophones ou bilingues  ;
4. De démontrer un effort réel pour enseigner des rudiments de français à ses autres joueurs;
5. D’établir la nette prédominance du français dans les communications à l’intérieur du Centre Bell.

Et s’ils disent non ?

Alors qu’on envisage une prise de participation de l’État québécois dans la propriété de l’équipe, genre de Golden Share (invention de Margaret Thatcher) qui donnerait au représentant de l’État voix au chapitre de manière très balisée, sur les politiques générales, y compris sur la cession de l’entreprise.

Tous disent ces derniers jours que le Canadien est une « institution ». Qu’on la traite en conséquence. Ce n’est pas une entreprise comme les autres.

Je gage que la simple discussion de cette possibilité rendra son exécution superflue…

(Cet extrait est tiré de ma série Hockey et Identité, publiée en septembre 2010 pendant le débat sur le nouveau Colisée de Québec)

La coalition « vendons les équipes aux fans » triple son membership

can-nordiques2Chers internautes, vous savez que j’ai suggéré icimême la semaine dernière que les amateurs de hockey devraient devenir propriétaires de leurs clubs — les Canadiens et les futurs Nordiques – comme c’est le cas pour des équipes de foot en Europe, aux États-Unis, et des équipes de baseball et de hockey mineur sur notre frontière sud.

Je suis heureux de rapporter que deux collègues du monde des médias ont emboité le pas à ma suggestion.

Ce samedi, dans Le Soleil, l’éditorialiste Gilbert Lavoie, avait ceci à dire:

C’est peut-être le très intello Jean-François Lisée qui a offert la solution à ce salmigondis de sport et de politique. J’aime bien Lisée pour son intelligence et sa culture, même s’il nous menait parfois en bateau lorsqu’il travaillait au cabinet du premier ministre. [Note du blogueur: cela me surprendrait, mais passons…] Selon lui, les amateurs devraient être propriétaires des équipes, comme c’est le cas pour «l’équipe de foot la plus enviée du monde, le Real Madrid, qui appartient à ses 85 000 socios». Et Lisée, de citer ensuite une dizaine de cas similaires, même aux États-Unis.

Au fond, ce n’est pas fou : ce serait peut-être plus prudent de contrôler nous-mêmes les équipes, au lieu de confier ça à quelqu’un comme Péladeau, qui risque de mettre ses joueurs en lock-out à la moindre occasion, comme il le fait pour ses journalistes… Je blague, PK, je blague!

Bon, soyons sérieux! La question qui tue, mon cher Lisée, est la suivante : quel serait le choix des amateurs propriétaires des Nordiques ou du Canadien, s’ils avaient à décider entre la Coupe Stanley et l’élimination en quarts de finale : Halak ou Hamel? Le pro ou le pure laine?

À cet appui de la ville de Québec, j’ajoute celle d’une représentante de la montréalité, Marie-France Bazzo, se disant mercredi très intéressée par cette solution à la fin de sa chronique conjointe avec Mario Dumont (La Commission Dumont Bazzo). (Aller à 6’35 »)

Une alliance Québec-Montréal serait-elle en gestation ?

Aucune nouvelle de Gary Bettman, cependant…

 

Réjean Tremblay donne un cours de nationalisme à Mario Dumont

dumont-toronto-150x150 tremblay-150x150Dans le discours le plus malheureux de sa carrière, Mario Dumont, alors chef de l’ADQ, avait affirmé à Toronto que la question nationale n’était pas « sur son écran radar ».

Aujourd’hui c’est la question identitaire dans le hockey québécois qui n’apparaît pas sur son écran.

Remplaçant Paul Houde à l’émission de fin d’après-midi au 98,5 (Paul, on te souhaite tous un prompt rétablissement), Dumont a voulu se gausser de l’intervention de Pauline Marois de ce mercredi, réclamant davantage de respect pour le français et le talent francophone au Canadien de Montréal.

Malheureusement pour Mario, son invité était Réjean Tremblay. L’échange mérite d’être entendu.

Hockey et Identité (3) Si les amateurs étaient propriétaires ?

liverpool-150x150Posons la question de l’avenir du Hockey au Québec autrement. Que faire pour que les deux équipes dont on rêve s’ancrent durablement dans la réalité québécoise et soient notre fierté ?

La réponse: que les amateurs individuellement soient propriétaires, et à terme propriétaires majoritaires voire uniques, de leurs deux équipes de hockey.

Utopie ? L’équipe de foot la plus enviée du monde, le Real Madrid, appartient à ses 85 000 socios, qui remplissent le stade tous les quatre ans pour élire le président du club après une campagne présidentielle parfois haute en couleurs. Les amateurs locaux possèdent également leur club de foot à Barcelone (163 000 membres), à Munich (130 000) et à Hambourg.

Des supporters se regroupent pour tenter d’acheter un bloc majoritaire du club Paris Saint-Germain, il leur faudrait théoriquement 15 000 amateurs prêts à verser chacun entre 780 et 3300 dollars Can, selon les scénarios.

Des supporters du club de foot de Liverpool (en vente) tentent de l’acheter en trouvant 25 000 amateurs prêts à payer chacun 795 dollars Can.

Les propriétaires du richissime club Arsenal, de Londres, acceptent que les amateurs augmentent leur toute petite part de propriété de leur club, pour participer à l’assemblée générale et discuter des orientations — et empêcher la prise de contrôle par un seul grand actionnaire. (Le gouvernement britannique, conservateur, appuie la chose et prend Madrid et Barcelone en exemple.) Cette liste européenne est loin d’être exhaustive.

Jamais aux USA ?

Mais, me direz-vous, rien de tel ne pourrait s’imaginer sur le continent du dollar ? En effet, sauf peut-être pour une des équipes de foot les plus célèbres d’Amérique: les Green Bay Packers, propriété de leurs fans depuis leur création en 1923. Intéressant: la région de Green Bay ne compte que 200 000 habitants, soit moins que celles de Québec ou de Montréal.

D’autres équipes mineures sont propriété des amateurs… ou des citoyens. Dans un cas un maire de Pennsylvanie a acheté en 1995 une équipe de ligue mineure plutôt que de céder au chantage du propriétaire qui menaçait de déménager l’équipe si la ville refusait de lui construire un nouveau stade !

Que du foot ? Non, du Baseball aussi : une équipe école des Mariners de Seattle, les Wisconsin Timber Rattlers, sont la propriété de fans — et font plus d’argent en vente de produits dérivés que tous les clubs de sa catégorie au pays.

Juste à côté du Québec, dans le nord de l’État de New York, deux équipes mineures de baseball sont propriétés des fans: les Redwings de Rochester et les Skychiefs de Syracuse.

A Memphis, le propriétaire des Redbirds a choisi de vendre sa franchise de baseball à une fondation, sans but lucratif, formée de leaders locaux, pour en assurer la pérennité. Comme dans beaucoup de ces cas, une partie des profits est destinée à aider la jeunesse locale, en particulier les jeunes pauvres, à faire du sport.

Pas de Hockey ? Pas encore, mais le Toronto Star nous rapportait la semaine dernière l’initiative d’un coach voulant lancer l’achat d’une équipe des ligues mineures, au Canada.

Plusieurs formules

D’Europe aux États-Unis, les formules varient. Il peut s’agir d’une fondation, d’une coopérative ou d’une compagnie. Parfois l’action est achetée une fois pour toute, sa valeur est fixe, et on peut la revendre à un autre amateur, qui attend sur une longue liste d’attente. En plus de sa valeur symbolique, la valeur de la participation s’accompagne de bénéfices particuliers: réductions, priorité d’achats de billets, etc. Dans d’autres formules, il s’agit d’une cotisation renouvelée chaque année.

Mais dans tous les cas, la formule de la propriété par les amateurs assure:

– Une voix populaire dans les orientations de l’équipe;
– La certitude que l’équipe ne sera pas vendue au plus offrant;
– Un réinvestissement de la totalité des revenus dans l’équipe, ses équipements et, dans les cas précités, des fondations d’aide au sport amateur

Songeons un instant que chaque fois que le Canadien est revendu, à profit comme il vient de l’être, cela signifie que les nouveaux acheteurs devront rembourser, à même les revenus de l’équipe pendant des années à venir, intérêt et capital sur le financement obtenu pour acheter le club.

Chaque revente du club, donc, signifie un siphonnement de l’argent versé par les amateurs, au profit du dernier vendeur (ici, Gillette) et des banques, plutôt qu’au profit du club, de la communauté, du sport local.

Rien de tout cela lorsque les amateurs sont propriétaires. Tout est réinvesti sur place. L’extraordinaire succès du Real Madrid, l’innovation dont elle est capable, est l’exemple éclatant du fait que cette structure, loin d’être dormante et pépère, peut au contraire donner tonus et énergie.

Au Québec, des modes d’emploi

Au Québec, tous les modes d’emploi sont possibles.

Si l’État devait avoir une participation dans la propriété des équipes,– pour soutenir l’achat des Nordiques, en l’espèce — il devrait s’en départir ainsi, au profit des amateurs eux-mêmes.

Le Fonds de Solidarité pourrait se départir de sa participation de 50 millions dans le Canadien au profit d’amateurs.

Rien n’empêcherait évidemment les frères Molson et, demain, Pierre Karl Péladeau, de laisser entrer dans le capital de leurs équipes une portion significative de la propriété du club. Cela pourrait se combiner à une formidable campagne de promotion de Molson ou de Vidéotron…

J’ai gardé le meilleur pour la fin. Le propriétaire, depuis 2000, de l’Avalanche du Colorado — oui, oui, les anciens Nordiques — est le magnat du sport Stan Kroenke. Il possède aussi l’équipe de basketball les Denver Nuggets,  l’équipe de soccer Colorado Rapids, l’équipe de football des Rams de St.Louis et il est un des principaux actionnaires de l’Arsenal de Londres.

J’ai parlé plus tôt de l’Arsenal. Or Kroenke est d’accord, là, pour ouvrir la propriété du club à une part (minoritaire) d’amateurs. Peut-être est-ce, de la part de l’actuel propriétaire des ex-Nordiques, un bon modèle pour le virtuel propriétaire des futurs Nordiques.

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Hockey et identité
Lundi: Ce qui est souhaitable
Mardi: Argent public, oui, arnaque, non !

Hockey et identité (2) Argent public, oui, arnaque, non !

C’est maintenant officiel. S’il y a de l’argent public dans le futur Colisée de Québec, il sera doublement québécois: de la ville et de la province. Mais pas canadien. Harper a dit Niet. Si les électeurs de Québec veulent que leur part des impôts fédéraux servent à l’amphi et aux futurs Nordiques, une seule solution: l’indépendance du Québec.

Et la question revient: faut-il mettre des sous des contribuables dans un tel projet? L’État québécois dépense à lui seul plus de 600 millions de dollars par an pour la culture, les artistes, les musées, l’opéra. Je suis pour. La culture ne peut pas s’autofinancer. Même nos films les plus courus seraient déficitaires sans aides publiques, car notre marché est trop petit pour absorber tous les coûts.

kent-nagano-montreal-canadiens-781355-150x150L’État investit près de 260 millions dans la construction d’une nouvelle salle pour l’Orchestre symphonique de Montréal. Quelque 1 900 mélomanes pourront y prendre place. Bravo. C’est de la culture avec un grand « C ».

Mais pourquoi les 14 000 partisans des Nordiques (l’assistance moyenne à leurs matchs, à l’époque) n’ont-ils pas droit à une somme équivalente pour construire l’aréna qui pourrait faire revenir leur équipe ? Pourquoi est-il interdit d’investir dans la culture populaire avec un grand « P » — ou avec un grand « H » ou un grand « N », en l’espèce ?

Investir, oui, se faire avoir, non !

On répond ces jours-ci que la différence entre les Nordiques et l’OSM tient au profit. L’OSM n’en fait pas. PKP, lui, en fera. Certes, maisdans le reste de la culture subventionnée — cinéma, télé — les producteurs privés partent aussi avec une partie de la caisse publique.

Mais je m’emballe. Alors je me résume. Comme je l’indiquais hier:

1. Le retour à Québec des Nordiques serait un bien commun considérable pour tout le Québec
2. La prise de conscience par le Canadien de son rôle identitaire est une urgence
3. Le regain d’intérêt pour le hockey chez les jeunes québécois vaut mieux, pour les faire jouer dehors, que cent campagnes anti-obésité
4. L’utilisation, sensée, de fonds publics pour atteindre ces objectifs ne pose pas de problème de principe
4. On ne veut pas se faire avoir par les promoteurs

Je pose donc comme principe que l’investissement public dans le sport national québécois est un moyen envisageable — si on ne peut atteindre nos objectifs par d’autres moyens — mais que les Québécois doivent être collectivement présents à la fois dans la colonne investissements et dans la colonne profits.

Pour Québec, le problème réside évidemment dans la distinction faite entre l’amphithéâtre et l’équipe. Les contribuables paieraient pour l’amphi, PKP partirait avec les profits de l’équipe. Euh… pas exactement. Puisque la Caisse de dépôt possède 45% de Quebecor Média, qui auraient les droits de télédiffusion des Nordiques, une partie de l’argent imprimé reviendrait à la Caisse, donc aux Québécois.

Reste que je suis loin d’être convaincu que Québec fait la meilleure affaire possible dans ce dossier. Le chèque en blanc pour la construction de l’amphi me semble précipité et élevé.  L’arrimage entre les futurs profits et l’investissement est indirect et, compte tenu des possibilités d’échappatoires entre les filiales Quebecor, incertain.

Quoique nous différions sur plusieurs points, je reprends à mon compte les questions posées par mon collègue Pierre Duhamel, dans sa Lettre à mes amis de Québec, de vendredi:

Faut-il un amphithéâtre tout de suite pour des Jeux olympiques qui auraient lieu, en cas de miracle, en 2022, et plus plus vraisemblablement en 2034 ?

Si c’est pour une équipe de hockey et l’organisation de spectacles, en quoi serait-il déraisonnable de demander à l’entreprise qui deviendrait propriétaire de l’équipe et au promoteur qui utlisera l’équipement de devenir propriétaires, en tout ou en partie, du nouveau Colisée et de rembourser les fonds publics ?

Le maire Labeaume et le premier ministre Charest veulent distinguer le financement dans l’amphi et la venue des Nordiques. Que la ville de Québec ait un amphi digne de ce nom, c’est essentiellement son affaire et les contribuables québécois ne devraient pas contribuer de façon exceptionnelle à ce projet.

Lorsque (si) Québec devenait officiellement la ville hôte des Olympiques d’hiver, cela serait différent, et pour Québec et pour Ottawa.

Le bien commun que j’identifie comme considérable est, spécifiquement, la venue des Nordiques. Il serait envisageable, là, et là seulement, que les contribuables soient davantage impliqués. Alors, il faudrait à mon avis poser la question de l’investissement public dans l’équipe et dans son amphi, et la question du retour sur investissement public de l’équipe et de l’amphi.

Sinon, et comme c’est engagé, nous sommes dans un exemple classique de socialisation des pertes et de privatisation des profits. Donc, dans une arnaque.

Le Canadien, un market failure, une approche graduée

D’un strict point de vue d’affaires, aurait-il été préférable que les vendeuses de chez Eaton, dans les années soixante, acceptent de parler français à leurs clientes, dans un marché majoritairement francophone ? Évidemment.

De même, les majors américains se sont battus becs et ongles contre la loi québécoise les forçant à présenter le même jour au Québec des versions françaises et anglaises de leurs films. (Ils avaient menacé de retirer Star Wars de nos écrans!) Pourtant, une fois la mesure appliquée , leur part de marché a augmenté.

C’est ce qu’on appelle un market-failure, une incapacité de la main invisible du marché de reconnaître son véritable intérêt. En l’espèce, l’anglicisation du Canadien de Montréal est à la fois une insulte à son public et une idiotie pour l’entreprise.

Au moment du rachat de l’équipe par les frères Molson, on a fait grand cas de la francophilie des acheteurs. En rétrospective, on voit qu’il s’agissait d’une pure opération de communication. Et on trouve dommage que l’achat se soit fait sans l’offre de prêt du gouvernement de Québec, deux leviers qui auraient pu peser sur les orientations linguistiques de l’équipe.

Je serais cependant curieux de savoir si le Fonds de solidarité des travailleurs de la FTQ, qui est propriétaire minoritaire des Canadiens à hauteur de 50 millions $, a fait quelque représentation que ce soit au sujet des pratiques linguistiques du Canadien. (Je suis d’autant plus intéressé que je suis personnellement actionnaire du Fonds, dans mon REER.)

Je note cependant que l’autorité politique québécoise n’a jamais seulement demandé aux propriétaires et aux dirigeants du Canadien de modifier leurs politiques. Ces derniers n’ont jamais été convoqués au bureau du Premier ministre pour s’expliquer.

Je me souviens du jour de 1998 où nous avions appris que les grands magasins du Centre-ville avaient décidé d’abandonner l’affichage unilingue français pour introduire de l’anglais (avec le français prédominant). C’était leur droit. Mais Lucien Bouchard les a convoqués en fanfare à son bureau et ce mouvement a été stoppé net. Il leur a fait honte. (Il était très bon là-dessus.)

Que devrait demander Jean Charest (peut-être avec l’appui d’une motion l’Assemblée nationale) aux frères Molson ?

1. De repêcher, à compétence égale, des joueurs québécois;
2. De démontrer un effort réel pour enseigner des rudiments de français à ses joueurs et administrateurs;
3. D’établir la nette prédominance du français dans les communications à l’intérieur du Centre Bell.

Et s’ils disent non ?
Alors qu’on envisage une prise de participation de l’État québécois dans la propriété de l’équipe, genre de Golden Share (invention de Margaret Thatcher) qui donnerait au représentant de l’État voix au chapitre de manière très balisée, sur les politiques générales, y compris sur la cession de l’entreprise.

Je gage que la simple discussion de cette possibilité rendra son exécution superflue…

Voilà ce qui me semble faisable, dans l’état actuel du jeu. Il me reste encore à vous dire ce que j’estime optimal pour l’avenir de nos deux équipes.

Demain: Pourquoi pas une participation populaire ?

Hier: Hockey et Identité: Ce qui est souhaitable.

Hockey et Identité (1) ce qui est souhaitable

canadien-de-montreal-a-vendre-150x150Il existe une machine à imprimer de l’argent au bénéfice des frères Molson qui s’appelle le Canadien de Montréal.

Il existe un maire de la seconde ville au Québec qui rêve de construire un grand Colisée et d’attirer une machine à imprimer un peu moins d’argent, les Nordiques de Québec, qu’un maître de l’impression de l’argent, Pierre Karl Péladeau, tente d’ajouter à son empire.

En quoi les pouvoirs publics devraient-ils se mêler de ces entreprises capitalistes, autrement que par les aides normales prodiguées aux usines de fabrication d’allumettes ?

La question est excellente, d’autant que les magnats du hockey sont passés maîtres dans l’art de socialiser les pertes (donc d’extorquer le contribuable) et de privatiser les profits (donc de partir avec la caisse).

Pourquoi, donc, la conscience collective se fixe-t-elle avec autant d’acuité sur ces deux équipes, l’actuelle et la virtuelle ? C’est que, contrairement aux allumettes, elles constituent pour les Québécois un bien commun considérable. Une expression, parmi d’autres, mais peut-être plus rassembleuse que beaucoup d’autres, de leur identité.

Définir ce qui est souhaitable

a) Les Nordiques

Avant d’aborder les pièges financiers que nous posent les promoteurs, il faut identifier quel est ce bien commun et ce que nous voudrions qu’il devienne (ou redevienne).

Pour les plus jeunes, sachez que pendant près de 20 ans les matchs Canadien-Nordiques ponctuaient nos hivers comme autant de tempêtes du siècle. Chacun retenait son souffle. Pendant les retransmissions, les rues étaient désertes. Les billets, hors de prix.

Cela attisait la rivalité Québec-Montréal ? Pas du tout, cette rivalité gît dans le code génétique des deux villes. Mais cela la canalisait, lui offrait un exutoire. Et au moins, sur la glace, en fin de troisième période ou de prolongation, on savait clairement qui avait gagné, qui avait perdu, jusqu’à la prochaine fois.

Les Nordiques ont survécu de façon subreptice sous la forme de l’équipe fictive du National, dans l’inépuisable série de Réjean Tremblay, Lance et compte. Les tentatives pour faire revivre la vraie équipe disent aussi combien elle nous manque, comme un membre qu’on nous aurait coupé, mais que l’on sent encore, dans les moments de grande émotion.

On parle beaucoup d’identité ces temps-ci au Québec. De langue, de culture, d’efforts à déployer pour ne pas, comment dire ? dégénérationner. De respect pour le patrimoine culturel, historique, religieux du Québec. Et cela me frappe qu’on ait si peu compris combien l’existence d’une équipe de hockey dans chacune des deux grandes villes québécoises constituait, non seulement pour les gens de Québec, mais pour tous les Québécois, un élément structurant de la vie collective.

Cela tenait à la fois du divertissement, de la présence de notre sport national dans nos vies et même de l’aiguisement de notre esprit compétitif. Et du respect de notre langue.

En cas de retour des Nordiques, retrouverons-nous la magie des matchs d’autrefois ? Pas du tout. Ce sera mieux. Parce qu’avec les nouvelles règles de la LNH, les Nordiques et le Canadien pourront s’affronter en demi-finale de la Coupe Stanley. Jamais nous n’aurons vécu ce niveau d’intensité.

Jusqu’au jour dit, on en rêvera. Lorsqu’il arrivera, on sera en transe. Après, il entrera dans la légende. Divisés pendant cette étape cruciale, les Québécois (sauf quelques grincheux) s’uniront ensuite derrière le vainqueur pour la finale, contre la meilleure équipe du reste de l’Amérique. Pour donner du tonus à l’identité québécoise, la résurrection des Nordiques serait la plus belle mise au jeu.

b) Les Canadiens

Avez-vous remarqué que le départ des Nordiques a signifié le déclin du français au hockey, même au sein du Canadien ? La baisse du nombre de Québécois repêchés par la LNH et par le Canadien.

Il y a bien, comme l’a dit cette semaine Pierre Curzi et comme le dénonce régulièrement Réjean Tremblay et bien d’autres, un refus du Canadien d’assumer son rôle d’équipe montréalaise et québécoise.

L’affaire est chiffrée et entendue: il existe une discrimination dans le repêchage des joueurs francophones. Que les équipes américaines ou canadiennes anglaises exercent ce mépris (contre-productif) contre le talent québécois est une chose. Que l’équipe qui imprime son argent grâce aux billets achetés par des Québécois fasse de même est proprement inacceptable.

Sans même revenir à la pratique donnant au Canadien le premier choix au repêchage au Québec, la simple décision de choisir, à compétence égale, un francophone me paraît être le minimum exigible.

Mon estimé collègue Yves Boisvert, rétif dans sa chronique de ce samedi à l’idée de mélanger identité et hockey, affirme ce qui suit:

Le Canadien a tout de même commis deux fautes difficilement pardonnables. D’abord, ne pas être la meilleure équipe pour trouver le talent québécois. Ensuite, ne pas avoir montréalisé ses joueurs, venus de partout dans le monde. Je veux dire convaincre quelques figures de proue d’avoir la courtoisie élémentaire de parler un français fonctionnel. De montrer qu’ils savent où ils sont sur cette planète.

100 000 jeunes sur la glace

En ces temps où on se préoccupe grandement de la montée de l’obésité chez nos jeunes, j’ajoute que tout ce qui peut contribuer au maintien et à l’essor d’un sport aussi physique que le hockey est bon à prendre.

Il est d’ailleurs intéressant de noter qu’au moment où le climat se réchauffe et restreint la période où on peut patiner sur les ronds de glace extérieurs (imaginez, il y a maintenant des patinoires extérieures réfrigérées à Montréal !) l’attachement à ce sport se raffermit, avec 100 000 jeunes sur la glace, plutôt que de fondre au soleil.

Le retour du couple Canadien/Nordiques, la multiplication de talents québécois, (de modèles québécois?) sur la glace, ne feraient-ils pas davantage que cent campagnes de sensibilisation pour renvoyer garçons et filles courir des rondelles plutôt que surfer les Galaxies avec Mario ?

Voilà donc ce qui est souhaitable: un retour des Nordiques, un respect réel du Canadien pour sa base majoritairement francophone et les talents québécois, un effet d’entraînement sportif pour un plus grand nombre de jeunes.

Comment y arriver sans se faire avoir.

Demain: argent public et hockey

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(Transparence totale: J’ai auto-plagié une partie de ce billet de ma chronique Nordiques: Opération Résurrection, d’octobre 2007.)

Faisons chanter « Maurice Richard » (en français) au Centre Bell !

Le 27 mai prochain marquera le 10 anniversaire du décès de Maurice Richard. Maintenant que le Canadien s’est mathématiquement faufilé dans les séries, il jouera encore quelques matches à Montréal d’ici cette date.

Parallèlement, en deux semaines, plus de 57 000 internautes sont allés écouter une version de la chanson« Maurice Richard », entonnée par plus de 25 célébrités québécoises. Je vous laisse découvrir, et on s’en reparle juste après :

C’est Jérôme Charlebois, dont vous aurez deviné la filiation, qui a tourné et réalisé ce montage et l’a mis en ligne, redonnant vie au classique de Pierre Létourneau. Classique, soit-dit en passant, que Maurice Richard — à la fin de la vie — demandait parfois à son épouse d’entonner, pour lui rappeler ses jours glorieux.

Alors, chers internautes et fans de Maurice Richard, votre mission, si vous l’acceptez, est de convaincre la direction du Canadien de diffuser un extrait de cette vidéo sur le grand écran du Centre Bell d’ici la fin des séries — donc le plus tôt possible, pour souligner le 10e anniversaire du départ du Rocket.

Nous savons que le Centre Bell, endroit de réunion par excellence des Montréalais francos et anglos, a eu l’étrange habitude de ne pas diffuser de musique francophone pendant les matches. Voilà l’occasion idéale de corriger le tir. Jérôme Charlebois est même disposé à ajouter des sous-titres en français sur la vidéo pour que nos concitoyens anglos, majoritairement bilingues, entonnent au moins le refrain. Il offre sa vidéo, bien sûr, sans frais.

Voici ce que nous allons faire. Grâce à la magie d’Internet, nous allons transformer ce blogue en pétition. Signez votre nom, votre statut ou profession et votre ville dans la section commentaire de ce billet. Invitez les autres fans de Maurice Richard à faire de même.

Voici ce qu’on signe:

Cher Pierre Boivin, chers frères Molson,

Le 27 mai, il y aura 10 ans que le héros national de tous les Québécois et de beaucoup d’adeptes de hockey, Maurice Richard, nous aura quittés. Dans une nouvelle vidéo, plusieurs personnalités reprennent la chanson « Maurice Richard » de Pierre Létourneau, que le Rocket aimait beaucoup.

Nous soussignés vous demandons de faire en sorte qu’un extrait de cette vidéo soit diffusé, sur le grand écran du Centre Bell, au cours d’au moins un des prochains matches des Canadiens, pour que tous ses admirateurs puissent, en chanson, lui rendre cet hommage,

Bien cordialement,

Signé :
Jean-François Lisée, blogueur, Montréal
et…

Nordiques : opération résurrection

Je suis tombé l’autre jour, par hasard, sur un chandail des Nordiques. Je l’ai acheté, pour les séances d’entraînement de hockey de mon fils, qui aura bientôt six ans. Mais bon, il m’a donné une bouffée de nostalgie, ce chandail avec le grand « N » et les fleurs de lys. Et un peu de remords, aussi.

J’étais au cabinet du premier ministre quand la tentative de sauvetage des Nordiques par Marcel Aubut a échoué. Je n’étais pas chargé du dossier. J’avais suivi la chose de loin. Jacques Parizeau avait fait un effort louable, mais chacun sentait l’échec inévitable. Et fallait-il vraiment, après son départ de Québec pour Denver, en 1995, que l’équipe se venge en remportant, dès l’année suivante, la coupe Stanley ?

Pour les plus jeunes, sachez que pendant près de 20 ans les matchs Canadien-Nordiques ponctuaient nos hivers comme autant de tempêtes du siècle. Chacun retenait son souffle. Pendant les retransmissions, les rues étaient désertes. Les billets, hors de prix. Cela attisait la rivalité Québec-Montréal ? Pas du tout, cette rivalité gît dans le code génétique des deux villes. Mais cela la canalisait, lui offrait un exutoire. Et au moins, sur la glace, en fin de troisième période ou de prolongation, on savait clairement qui avait gagné, qui avait perdu, jusqu’à la prochaine fois.

Les Nordiques ont survécu de façon subreptice sous la forme de l’équipe fictive du National, dans l’inépuisable série de Réjean Tremblay, Lance et compte (dont la prochaine saison porte sur un affrontement National-Canadien). Les tentatives d’entrepreneurs de Québec pour faire revivre la vraie équipe disent aussi combien elle nous manque, comme un membre qu’on nous aurait coupé, mais que l’on sent encore, dans les moments de grande émotion.

On parle beaucoup d’identité ces temps-ci au Québec. De langue, de culture, d’efforts à déployer pour ne pas, comment dire ? dégénérationner. De respect pour le patrimoine culturel, historique, religieux du Québec. Et cela me frappe qu’on ait si peu compris combien l’existence d’une équipe de hockey dans chacune des deux grandes villes québécoises constituait, non seulement pour les gens de Québec, mais pour tous les Québécois, un élément structurant de la vie collective. Cela tenait à la fois du divertissement, de la présence de notre sport national dans nos vies et même de l’aiguisement de notre esprit compétitif. Et du respect de notre langue. Car avez-vous remarqué que le départ des Nordiques a signifié le déclin du français au hockey, même au sein du Canadien ?

Il est d’ailleurs intéressant de noter qu’au moment où le climat se réchauffe et restreint la période où on peut patiner sur les ronds de glace extérieurs (imaginez, il y a maintenant des patinoires extérieures réfrigérées à Montréal !) l’attachement à ce sport se raffermit, plutôt que de fondre au soleil. Le film sur Maurice Richard a contribué à raviver cette flamme (et il est scandaleux que si peu soit fait, à Montréal, pour commémorer le « Rocket », un des seuls grands héros modernes du Québec).

L’État québécois dépense à lui seul plus de 600 millions de dollars par an pour la culture, les artistes, les musées, l’opéra. Je suis pour. La culture ne peut pas s’autofinancer. Même nos films les plus courus seraient déficitaires sans aides publiques, car notre marché est trop petit pour absorber tous les coûts. Idem pour les Nordiques. L’État va investir 105 millions dans la construction d’une nouvelle salle pour l’Orchestre symphonique de Montréal. Quelque 1 900 mélomanes pourront y prendre place. Bravo. C’est de la culture avec un grand « C ». Mais pourquoi les 14 000 partisans des Nordiques (l’assistance moyenne à leurs matchs, à l’époque) n’ont-ils pas droit à une somme équivalente pour construire l’aréna qui pourrait faire revenir leur équipe ? (Le Colisée actuel, désuet, fut construit en 1930.) Pourquoi est-il interdit d’investir dans la culture populaire avec un grand « P » — ou avec un grand « H » ou un grand « N », en l’espèce ?

Maintenant que le dollar canadien vaut davantage que l’américain, réduisant les coûts, je crois le temps venu de faire un effort collectif pour retrouver le tandem Canadien-Nordiques. La somme totale nécessaire : 260 millions. Que le gouvernement du Québec s’engage à investir, dollar pour dollar, ce que la Ville de Québec y mettra. Que la Ville, de son côté, demande par référendum à sa population si elle désire verser une contribution spéciale pour ramener l’équipe. Qu’une campagne de financement générale soit lancée en plus des aides publiques.

Retrouverons-nous la magie des matchs d’autrefois ? Pas du tout. Ce sera mieux. Parce qu’avec les nouvelles règles de la LNH, les Nordiques et le Canadien pourront s’affronter en demi-finale de la Coupe Stanley. Jamais nous n’aurons vécu ce niveau d’intensité. Jusqu’au jour dit, on en rêvera. Lorsqu’il arrivera, on sera en transe. Après, il entrera dans la légende. Divisés pendant cette étape cruciale, les Québécois s’uniront ensuite derrière le vainqueur pour la finale, contre la meilleure équipe du reste de l’Amérique. Pour donner du tonus à l’identité québécoise, la résurrection des Nordiques serait la plus belle mise au jeu.