C’est quand même tout un changement, ne pensez-vous pas, cette idée d’avoir un ministre de l’Identité canadienne ? On doit la chose à Mark Carney, qui, à son arrivée, a décidé que c’en était terminé de l’époque post-identitaire et post-nationale de son prédécesseur Justin Trudeau. Steven Guilbeault a inauguré la chose en mars dernier, et on nous a bien expliqué combien il était important d’adjoindre la responsabilité de « la Nature » à celles du Patrimoine et de la Culture, car dame Nature canadienne fait partie de notre ADN.
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Pénurie de courage linguistique au PLQ
J’ai une marotte. Je ne peux m’empêcher d’écouter ce que nos politiciens disent aux anglo-québécois. C’est très révélateur. D’abord on peut les prendre en flagrant délit de contredire les positions qu’ils prennent en français. J’avais ainsi découvert que, dans l’opposition, François Legault, avait identifié à la radio de la CBC le grand problème de l’intégration des immigrants. On exige trop qu’ils connaissent le français avant de venir, avait-il dit. Il a changé d’avis depuis, remarquez. Il arrivait à Manon Massé de dire devant un micro anglo que la langue de Shakespeare pourrait être une langue officielle dans sa vision du Québec. Puis, elle s’en excusait.
Les cinq candidats à la direction du Parti libéral du Québec ont consacré deux heures, ce dimanche, à débattre, en anglais. Je les ai écoutés pour vous. Mes attentes étaient basses. Optimiste impénitent, je me demandais toutefois si l’un d’entre eux aurait le courage de dire une seule chose qui ne relèverait pas de la flagornerie envers notre minorité historique.
Ma carte de bingo affichait en son centre l’expression « le français est en déclin au Québec ». Après tout, c’est la conviction maintes fois réitérée du nouveau premier ministre du Canada. C’est surtout ce qu’on retient du dernier recensement et des travaux du Commissaire québécois à la langue française. Je ne cite qu’un élément: selon les chiffres fédéraux, entre 2016 et 2021, 4,6% des jeunes montréalais francophones sont devenus des jeunes montréalais anglophones. Ils ont été assimilés. Tiens, un autre élément, pour la route: pendant la même période, la proportion d’unilingues anglophones au Québec a progressé de 15%.
Je ne vous garde pas plus longtemps en haleine. Je n’ai pas crié bingo. Aucun des candidats n’a eu le cran — ou est-ce même la conviction — d’oser évoquer, même de biais, même timidement, qu’il pouvait y avoir un déclin du français, voire une zone d’ombre, quelle qu’elle soit. Pour mémoire, aux dernières nouvelles, 68% des francophones sont convaincus que le français est menacé au Québec (25% pensent le contraire, 7% ne savent pas). Cette majorité francophone n’a manifestement pas de porte-parole parmi les candidats libéraux en lice.
Pourtant, j’ai eu un bref moment d’espoir. L’homme d’affaires Marc Bélanger s’est avancé sur une glace mince en évoquant les rencontres où, au centre-ville de Montréal, 26 francophones doivent parler anglais car il y a un unilingue anglophone dans la pièce. « This is unacceptable » a-t-il tonné, en anglais. J’attendais qu’il ajoute que, premier ministre, il ferait en sorte que tous les diplômés anglo-québécois aient une connaissance opérationnelle du français pour que cesse, une fois pour toutes, cet inacceptable impérialisme linguistique de la minorité. Nenni. Il avait une autre solution en tête: la technologie, l’intelligence artificielle. Bref, il fallait accommoder ce pauvre unilingue anglo, pas l’intimer d’apprendre la langue officielle du lieu.
On en était là, au College John Abbott, ce dimanche. En fait, c’était pire. Les seules mesures linguistiques que les candidats libéraux souhaitent adopter sont favorables à l’anglais. Fini le plafonnement des inscriptions aux Cégeps anglophones. Grâce au PLQ, ils pourront demain croître bien au-delà des besoins de leur communauté et procéder à l’anglicisation, désormais abondamment documentée, des non francophones. Ils en ressortent significativement plus enclins à travailler en anglais et à utiliser l’anglais dans l’espace public. Finie, évidemment, la protection offerte à la loi 96 par la clause dérogatoire. Les libéraux permettront aux tribunaux fédéraux de s’adonner à leur passe-temps favori : émasculer les lois linguistiques québécoises. Finies aussi la régulation du nombre d’étudiants étrangers anglophones au Québec, dont l’explosion a versé au centre-ville de Montréal, depuis dix ans, l’équivalent de la population de trois Westmount.
Sous l’un ou l’autre de ces chefs libéraux, les universités anglophones retrouveront l’âge d’or que leur avait organisé Philippe Couillard. Les candidats souhaitent-ils aussi lever l’obligation faite aux universités de franciser 80% de leurs étudiants venus d’ailleurs ? L’occasion leur a été donnée par l’animatrice du débat de préciser leur pensée à ce sujet. D’affirmer, même, qu’ils sont d’accord avec le principe, sinon avec le seuil ou les délais. Ils ont choisi de laisser l’impression qu’ils allaient faire table rase de cette bizarre obsession d’enseigner le français aux étudiants qui choisissent d’étudier à Montréal. Nous n’avons pas su non plus s’ils allaient faire sauter l’application dans les Cégeps anglos d’une proposition issue du PLQ de Dominique Anglade faisant passer de deux à cinq le nombre de cours de français ou en français. Ce sera pour une autre fois.

Qu’en est-il de l’immigration, dont l’explosion ces dernières années a fait bondir de 40% le nombre de salariés utilisant principalement l’anglais au travail, selon le Commissaire à la langue française ? Et qui, pour ceux qui ne s’intéressent pas aux questions linguistiques, a provoqué une crise du logement sans précédent et lourdement exacerbé les pénuries en santé et en éducation ?
Les aspirants-futurs premiers ministres libéraux ont tous la même réponse, qui ne manque pas d’originalité dans le contexte : il faut beaucoup plus d’immigrants ! L’ex-président du Conseil du patronat Karl Blackburn a même reproché à l’ex-ministre et lieutenant québécois de Justin Trudeau, Pablo Rodriguez, d’avoir « tourné le dos aux entreprises » en fermant d’un millimètre le robinet des temporaires l’an dernier. (Rodriguez fut aussi accusé de n’avoir rien fait pour protéger les universités anglos contre la torture linguistique et économique infligée par le gouvernement caquiste. Il s’en est défendu.)
Nous sommes donc en présence d’un groupe de candidats dont l’ascension au gouvernement garantirait l’accélération du déclin du français au Québec – et de la crise du logement. Le démantèlement des éléments de la loi 96 qui ont un léger mordant ferait une partie du travail. L’ouverture des vannes de l’immigration anglicisante ferait le reste. La seule question en suspens est de savoir si ces cinq candidats sont : a) sincèrement convaincus que le français se porte à merveille; b) savent que le déclin est en marche mais font semblant que ce problème n’existe pas, pour attirer le vote des militants anglos et franco-jovialistes; ou c) sont volontairement en mission pour affaiblir davantage encore le français et diriger ensuite une nation où les francophones seront quantité politique négligeable.
Je vous laisse choisir.
(Une version légèrement plus courte de ce texte a été publiée dans Le Devoir.)
Fonds de tiroir
Vous me croirez si vous voulez mais il arrive, en politique, qu’on ne sache plus quoi dire. Non parce que nous sommes en panne d’idées. Mais parce que la conjoncture nous empêche de faire avancer nos premiers choix et nous contraignent à nous replier, non sur ce qui est préférable, mais sur ce qui est applicable.
C’est ainsi qu’existe dans la commode québécoise un tiroir, ou plutôt un fonds de tiroir, où on peut puiser en désespoir de cause des propositions de dernier recours. Des idées qui traînent dans le décor depuis des lustres (capsule linguistique: un lustre, c’est cinq ans; une lune, un mois). Des idées qui ne sont pas intrinsèquement mauvaises, mais qui ne s’imposent pas d’elles-mêmes comme prioritaires.
J’en vois quatre : le TGV Montréal-New York (ou Québec-Windsor), le revenu minimum garanti, le monorail Montréal-Québec, la constitution québécoise.
Nos amis libéraux adoreraient nous annoncer que, eux élus, ils vont changer la constitution du Canada pour y faire reconnaître l’existence de notre nation, notre souveraineté culturelle, notre autonomie sociale, dans l’honneur et l’enthousiasme. Malheureusement, la crédibilité de cette promesse a connu sa date de péremption il y a plus ou moins trente ans. La commission politique du Parti libéral s’est repliée sur un projet de constitution québécoise. Par dépit, oui, mais aussi pour une raison admirable. Comment envoyer un signal aux francophones qui, à plus de 90%, boudent le PLQ ? Dominique Anglade (vous vous souvenez ? elle était cheffe, oui, il y a moins d’un lustre) avait eu la curieuse idée de proposer 28 mesures pour renforcer le français. Tout allait bien jusqu’à ce que l’électorat anglophone du parti, et ses médias, menacent de l’abandonner. Alors, que reste-t-il, si on veut parler d’identité québécoise ? Il y a bien le projet, mort-né sous le gouvernement de Philippe Couillard, d’adopter une politique faisant de l’interculturalisme, plutôt que le multiculturalisme, le canevas du vivre-ensemble. Je sais que je vais peiner mon ami Gérard Bouchard en réitérant ici que seuls les spécialistes peuvent saisir la différence. (Charles Taylor l’avait froissé en affirmant que l’interculturalisme c’était « le multiculturalisme en français ».)
Cet assaisonnement identitaire manquant un peu de punch, les auteurs l’ont enrobé dans la constitution. Je ne suis pas contre. Je me suis déjà prononcé en faveur. Le problème est que lorsque le PLQ écrit une constitution, cela ne tourne pas toujours bien. En 1995, un comité interne avait imaginé un texte proposant que le Québec y soit déclaré officiellement bilingue. Le document avait coulé. Il était à ce point dommageable que le chef libéral de l’époque, Daniel Johnson, m’avait subtilement accusé de l’avoir moi-même écrit pour l’enquiquiner. « Lisez, lisez, lisez » avait-il déclaré dans un discours au sujet de ce texte. (J’attends toujours les excuses.)
Il est généralement convenu qu’une constitution québécoise enchâsserait nos deux lois phares, la Charte québécoise des droits et libertés et la Charte de la langue française. Les libéraux, c’est connu, veulent soustraire certaines dispositions à la Charte de la langue, parmi celles introduites par la CAQ en adoptant la loi 96. Les prétendants au trône libéral se bousculaient aux micros cette fin de semaine pour indiquer quelles sections ils comptaient dépecer à la première occasion. Denis Coderre était le plus gourmand. Il faut « scrapper la loi 96 », a-t-il dit. (J’ai beau chercher dans mes dictionnaires, scrapper ne semble pas être un mot français; mais, un coup parti !) Faire d’un projet de constitution la pièce maîtresse d’une grande réunion du parti avait donc comme effet secondaire (imprévu?) de remettre en vitrine la volonté libérale de faire reculer la loi actuelle. Message envoyé aux francophones : avec le PLQ, la défense du français va faiblir, on vous le garantit ! Attendons les prochains sondages…
Je vous prévois que la main de la CAQ se plongera sous peu dans le fond de tiroir pour y chercher, aussi, le projet de constitution. Si on se place dans une perspective où le Québec va bientôt quitter le Canada, c’est superflu. Mais si on prévoit, comme le fait la CAQ, un séjour indéfini dans la nation de nos voisins, la constitution peut servir à blinder nos positions défensives.

Le cas de figure parfait est celui de la loi sur la laïcité. Son auteur, le ministre Simon Jolin-Barrette, avait bien pris garde d’insérer dans la Charte québécoise des droits de nouvelles dispositions qui indiquaient aux juges que la laïcité en était un principe directeur. L’idéal aurait été de pouvoir dire que la loi 21 ne contrevenait pas à la Charte québécoise, donc à notre version des droits, mais seulement à la Charte canadienne, donc à leur version. Mais Jolin-Barrette a eu raison de se méfier et d’invoquer quand même la clause dérogatoire de la québécoise. Car le seul juge fédéral à s’être penché sur la question, Marc-André Blanchard de la Cour supérieure, a superbement ignoré l’existence même de ces nouvelles dispositions pour dire tout le mal qu’il pensait de l’affront aux droits et canadiens, et québécois, que constituait l’ignoble loi 21. Les juges fédéraux ont en effet pris le parti d’interpréter la charte québécoise à travers la lunette de la charte canadienne.
Le remède à ce militantisme trudeauiste des juges fédéraux ne réside donc que partiellement dans l’enchâssement de notre charte dans une constitution québécoise. Il faudrait de plus que Québec créée son propre « Conseil constitutionnel », formé, disons, de trois juristes de renom. Lors de l’adoption de lois propres à prendre les juges fédéraux à rebrousse-poil, Québec pourrait demander à ce conseil un avis sur la constitutionnalité québécoise de sa mesure, dans le cas où il souhaiterait ne pas recourir à la clause dérogatoire. Si le conseil bénit la loi, son avis deviendra un argument supplémentaire à présenter à la Cour suprême sur le respect de notre propre charte, en droit québécois. La cour canadienne aura toujours le dernier mot, quoiqu’on en dise. Est-ce presque rien, ou mieux que rien ? En tout cas, voilà où on en est, pour une nation qui s’entête, pour des lustres et des lustres, à vivre dans un tiroir.
(Une version un peu plus courte de ce texte a été publiée dans Le Devoir.)
Rien à changer au français. That’s it !
Récemment sur mes réseaux sociaux, mon algorithme a fait régulièrement apparaître cet extrait des Beaux Malaises. Je choisis d’y voir un appel. La fille de Martin Matte fait ses devoirs et trouve le français ben compliqué.
Elle: “Foi” ça prends-tu un “e” ?
Lui: Ça dépend, c’est le foie ou la foi ?
Elle: La foi. Ben oui, si c’est féminin ça prend un “e”.
Lui: Non. Si c’est la foi ça prend pas de “e”.
Elle: C’est quand que ça prend un “e” d’abord ?
Lui: Quand c’est masculin, le foie.
(Il regarde le cahier)
Lui: Toi, c’est “la fois” avec un “s”
Elle: Non, le “s” c’est au pluriel !
Lui: Non, là c’est comme “il était une fois”, donc, un “s”.
Comme, l’émission que tu regardes, “La Voix”, c’est “La Voix” “x”, c’est comme ça !
Elle: Mais le “x” c’est parce qu’il y a plusieurs chanteurs !
Lui: Oui, mais non. On dit “La Voix”, “x”.
Elle: Pourquoi c’est pas un “e” d’abord ?
Lui: Parce que la voie “e”, c’est comme le chemin. C’est pas compliqué !
Elle: Oui c’est compliqué !
Lui: Non, écoute, moi j’ai des trucs. “La foi”, croire, c’est souvent à vide, c’est souvent pas vrai, donc il y a rien après. Tandis que “la fois” – une fois, “s” – comme, “le foie”, “e”, féminin – l’autre c’est pluriel, c’est le contraire. Comme “‘la voix” “x”, sauf “la voie” “e”, le chemin. That’s it, là !
Le français est mon outil de travail depuis quatre décennies. Se méprenant sur mon compte, la Fondation Pierre-Gérin-Lajoie m’a un jour approché pour animer une de leurs dictées P.G.L. J’ai refusé. C’eut été une imposture de concocter avec eux un texte difficile, puis de le tester sur les bollés en français du Québec, alors que je savais que j’y échouerais lamentablement. Je n’ai pas d’objection à ce que nos scribes d’élite s’adonnent à cet exercice. Mais on s’attend du citoyen moyen qu’il garde une bonne forme physique, pas qu’il réussisse chaque année un triathlon. Alors je ne vois pas pourquoi on réclame à des centaines de millions de francophones des tests quotidien de grammaire tarabiscotée, de règles où les exceptions sont aussi nombreuses que les usages conformes, des contresens nombreux, une écrasante obligation de mémoriser des graphies dont la logique intrinsèque n’est connue que par les historiens de la langue.
De tout temps, j’ai été partisan d’une vraie réforme de l’orthographe. Davantage depuis que ma fille de six ans a écrit sa première phrase: “Ki cour le plu vit, la panter ou lescargo ?” Elle avait saisi l’essentiel. Mais plutôt que de passer tous ses cours de français suivants à étendre son vocabulaire et à naviguer dans les riches nuances des passés et futurs, à imaginer la jolie tournure de phrase, de goûter, donc, les plaisirs de la langue, elle fut contrainte, comme nous tous, à peiner sur chaque caprice de Dame Langue Française, d’intérioriser ses incongruités, d’être même parfois sommée de trouver géniales ses dysfonctionnements. Quelle perte de temps, et surtout quelle perte d’amour pour la langue elle-même.
Dans son instructif La langue racontée (Somme Toute), la linguiste spécialisée en sociolinguistique historique du français québécois, Anne-Marie Beaudoin-Bégin, explique combien ces complications furent souhaitées par… les révolutionnaires français de 1789. Voulant transformer une France linguistiquement diverse en une seule nation parlant une même langue, ils instaurèrent l’éducation nationale uniforme, de Provence jusqu’en Normandie. Le moment était aux grandes réformes — ils réimaginaient toute la société, le droit, le rapport à la religion, le calendrier même. Belle occasion d’opérer une vaste démocratisation de l’orthographe et de la grammaire, dont la complexité n’était alors connue que de quelques nobles – qui d’ailleurs s’en foutaient, le notion de “faute d’orthographe” n’existant pas. On allait maintenant instruire les analphabètes pour qu’ils se comprennent entre eux. Pourquoi fallait-il leur imposer plusieurs formes du son « o » (o, au, eau, eault), des f et des ph, des accents graves et circonflexes ?
« Si on l’avait fait, explique Beaudoin-Bégin,le français aurait perdu tout son lustre prestigieux. Savoir écrire avait été jadis un signe social distinctif. Si tout le monde apprend maintenant à écrire, il faut un autre signe de clivage social: savoir bien écrire. […] La langue et le respect des règles deviennent des méthodes d’exclusion sociale. »
Bref, la langue révolutionnaire n’est pas la langue populaire. Elle est toujours la langue qui distingue les uns des autres. Une belle occasion gâchée par la prétention et l’esprit de classe.
Lucide, je sais qu’il est illusoire d’espérer voir surgir dans l’Hexagone une vraie réforme. Je rêve cependant qu’un gouvernement du Québec s’allie à, disons, la Wallonie et le Sénégal, pour enclencher le processus. On pourrait évidemment commencer par suivre la recommandation de la Fédération internationale des professeurs de français, et de leur association québécoise, de simplifier l’ostie d’accord du participe passé, en particulier lorsque avoir se prend pour être, spécifiquement pour nous enquiquiner. Ce serait déjà ça. On procéderait ensuite par étapes de simplification, comme le font de tout temps des langues moins prétentieuses que la nôtre.
Ce serait une “tour de babel” linguistique disent les critiques. Pas plus que lorsqu’on lit des manuscrits de vieux français, qu’on trouve charmants avec leurs vieilles tournures. Il y a des complications semblables aux nôtres dans telle et telle autre langue, lit-on. Oui, mais cumulativement nous en sommes les champions.
À ceux qui prétendent qu’on y perdra en subtilité et qu’on “nivelle par le bas”, je rappelle que le français est aujourd’hui beaucoup plus simple qu’il ne l’était lorsqu’il s’apparentait au latin, où la fin de chaque nom change selon sa fonction dans la phrase. Cette simplification n’a empêché ni Verlaine, ni Vigneault. Qu’en espagnol seules les lettres «c», «n» et «r» puissent se doubler ne semble pas avoir handicapé García Márquez. D’autres insistent pour faire subir à nos enfants ces enfers qui forment, prétendent-ils, l’intelligence et de caractère. S’opposaient-ils à l’invention de la poulie, réduisant la pénibilité du travail, et de la machine à laver ? Je leur accorde que nos ancêtres avaient moins d’embonpoint et beaucoup de caractère. Mais ils mourraient bien jeunes.
***
C’était couru, la publication de ce texte dans Le Devoir a suscité un flot de réactions. J’en retiens deux:
Votre chronique « Rien à changer au français, « that’s it », elle est « Right on »! Lorsque je travaillais au Nicaragua, j’avais été surpris de voir que tous les écoliers du primaire étaient capable de réciter des textes de Ruben Dario. En effet, n’ayant pas à étudier très longtemps la grammaire et l’orthographe, ils peuvent donc très tôt se consacrer à la littérature. D’ailleurs, la langue espagnole s’écrivant comme elle est parlée, le concept de dictée (si précieux en français) n’existe même pas pour eux. Pendant ce temps, ici, on passe encore du temps en secondaire V à expliquer les accords de participe passé avec avoir.
André Gervais
Je vous remercie pour votre dernière chronique sur le français… Je me sens moi-même un passionné de la langue, fais du volontariat pour enseigner le français à des immigrants, et aime les langues en général : je maîtrise l’anglais depuis longtemps, et ai dévoué beaucoup de temps ces 5 dernières années à apprendre l’espagnol.
Je suis d’accord avec plusieurs de vos analyses et propositions, et aimerais soulever quelques points supplémentaires. Comme vous, j’aimerais beaucoup voir la francophonie cesser d’être à la merci des diktats de la France et/ou de son Académie, et commencer à prendre des initiatives. Le danger de la « tour de Babel »? J’aimerais rappeler qu’il y a de nombreuses différences orthographiques et/ou syntaxiques entre l’anglais de Grande-Bretagne et celui des E-U, entre l’espagnol d’Espagne et celui/ceux d’Amérique latine, entre le portugais d’Europe et celui du Brésil… Cependant, contrairement au français, toutes ces langues s’accommodent bien de ces diversités régionales… La diversité est donc possible, et le danger n’est pas si grand. Devant l’incapacité historique de la France à moderniser sa langue, il est temps que d’autres nations fassent preuve d’initiative..
Le participe passé représente certainement un point de départ logique qui pourrait rapidement (?) faire consensus. Autre possibilité : le remplacement des accents aigus, graves et circonflexes par un signe diacritique unique, le « macron », tel que très bien expliqué dans un article récent du magazine L’Actualité…
La culture française souffre aussi historiquement d’un complexe de supériorité qui l’empêche de jeter un regard critique sur sa propre langue. L’apprentissage de l’espagnol m’a cependant démontré à quel point cette langue, malgré des règles orthographiques plus simples et cohérentes, possède une souplesse, une puissance et une richesse impensables en français. Certains de mes co-disciples s’amusent à utiliser en espagnol certaines tournures de phrase pour la seule raison que ces manières de s’exprimer sont « impossibles en français »… Autre anecdote : l’italien et l’espagnol ont (au contraire du français) une orthographe phonétique (notamment parce que leurs académies respectives ont procédés, au XVIIème siècle, à une simplification à laquelle l’Académie française s’est refusée…). Des études ont montré qu’à l’école primaire, les élèves italiens dominent l’orthographe à l’âge de 7 ans, alors qu’il faut attendre l’âge de 9 ans avant d’atteindre le même niveau en France! Que de temps perdu à des apprentissages essentiellement inutiles!
Finalement, un aspect qui n’est que très rarement évoqué : celui de la compétitivité internationale de la langue française. Nombreux sont ceux qui déplorent la perte d’influence internationale du français. Mais je prétends que les très nombreuses incohérences de la langue française lui font perdre son pouvoir d’attraction face à des langues comme l’anglais ou l’espagnol (alors que ces dernières n’ont rien à envier au français quant à la beauté ou le pouvoir d’attraction de la langue). Selon moi, les francophones creusent leur tombes, et sont en partie responsables de leur propre malheur! Comme vous le soulever, le français se distingue de nombreuses autres langues par son incapacité à pouvoir faire des révisions périodiques…
Christian Deschepper
Professeur retraité
Votre texte de ce matin est comme une profonde respiration qui calme l’anxiété que j’ai toujours eue à écrire. Je vais le garder précieusement, le faire lire à mes enfants de 42 et 44 ans qui ont eu des difficultés dans l’apprentissage du français et qui l’écrivent avec des fautes, beaucoup de fautes.
La bonne nouvelle c’est qu’ils ne s’empêchent pas d’écrire, comme s’ils avaient intégré que l’importance de partager leurs opinions dépasse le fait d’accorder ou non le participe passé avec avoir.
Louise Maurice
Les Allemands ne font pas de fautes d’orthographe: à part les mots empruntés d’autres langue, l’allemand s’écrit exactement comme il se prononce. I.e. lè Alleman ne fon pa de faute d’ortograf.
Jean Pierre Delisle
Les Kebs contre-attaquent
L’avantage avec les familles nombreuses, c’est qu’elles nous permettent de mesurer les changements sur une longue période. Isabelle Létourneau et son conjoint, Vincent Hubert, ont vu leurs enfants grandir pendant 18 ans dans une même école primaire, publique et francophone, à Montréal. À la fiesta organisée à la fin de chaque année, ils ont vu fondre la place donnée aux chansons francophones. Chaque année à Noël, un choeur d’enfants du primaire apprenait et présentait une chanson de Leclerc — comme Le train du Nord — ou de Vigneault. Le budget a été comprimé.
Allant conduire et chercher leurs bambins, le couple a constaté que l’anglais, jadis absent hors des cours lui étant consacré, est devenu un outil de communication fréquent entre enfants. On leur a signalé deux cas où des enfants ont été exclus d’un groupe informel d’élèves, dans la cour de récréation, car leur connaissance de la langue anglaise n’était pas assez forte. « On a vu une sorte de dégradation, disent-ils, et ça s’est comme étiolé, le lien entre la langue et la culture. »
Lecteurs du Devoir, ces parents ont constaté en lisant en février ma chronique « Identité anti-québécoise » qu’ils n’avaient pas la berlue, et qu’ils n’étaient pas seuls. Avec deux autres parents, ils se sont mis à la recherche de solutions et ont présenté au conseil d’établissement de leur école une liste d’actions visant la « valorisation du français et de la culture québécoise ». Le conseil l’a adoptée.
La francoresponsabilité
Parmi leurs propositions, celle d’emprunter une technique utilisée pour la valorisation de l’environnement. On demande aux élèves d’être écoresponsables ? Montrons-leur comment être francoresponsables en désignant une enseignante responsable de la francoresposabilité ! Ils constatent qu’une enseignante enlève des points aux élèves qui utilisent l’anglais entre eux dans la classe. Pourquoi ne pas généraliser la pratique ? (J’ajoute : l’appliquer aux autres langues aussi ?) Ils notent aussi qu’il arrive que lorsque des élèves s’adressent à eux en anglais, des enseignants répondent en anglais. Ils souhaitent que le signal inverse soit envoyé.
Ils veulent documenter le caractère anecdotique ou répandu de ce qu’ils appellent « l’intimidation linguistique », en insérant une question à ce sujet dans le questionnaire existant sur les autres formes d’intimidation à l’école, permettant ainsi d’obtenir un portrait du phénomène et d’en suivre l’évolution d’une année à l’autre.
Constatant que, lors d’activités spéciales et au service de garde, la musique choisie par les responsables est majoritairement anglophone, ils proposent d’inverser le choix, et de faire de la fiesta de fin d’année une fiesta francophone, pour lier la langue française à la notion de plaisir. Parents et enfants seraient invités à y chanter une chanson d’au revoir, en français, pour ceux de 6e année, lorsqu’ils traversent, comme c’est déjà la coutume, la haie d’honneur des finissants.
Le conseil d’établissement a aussi choisi de prendre prétexte du Mois de la Francophonie, en mars, pour lancer plus tôt dans l’année un concours d’affiches illustrant une expression francophone, les meilleurs remportant des livres (en français). Il est question aussi d’organiser un karaoké de chansons québécoises et un moulin à paroles, concours d’art oratoire adapté aux différents niveaux.
Un journal étudiant préparé par des élèves et des parents serait une autre façon d’utiliser la langue, et un artiste francophone du quartier pourrait être invité à venir présenter sa production culturelle. La chorale du temps des Fêtes serait de retour, avec une chanson du répertoire québécois. La Journée nationale des patriotes en mai ne devrait plus n’être qu’un jour férié, mais plutôt l’occasion d’expliquer le combat et les idées de ces précurseurs.
Des fêtes présentent la diversité culturelle de l’école et doivent continuer de le faire. Mais il faut veiller à ce que la culture québécoise y ait une place de choix. « Des élèves nés ici ou vivant ici depuis longtemps sont fiers de présenter aux autres élèves leur coin de pays. Il ne faut pas les en empêcher », écrivent les parents.
Certains des superhéros de Marvel pourraient-ils céder leur place à des figures québécoises dans les classes ? Et de citer Louis Cyr, Maurice Richard…
La directrice de l’école, Daphnée Landry, a présenté cette semaine les initiatives de son conseil d’établissement aux représentants de 25 autres écoles de Notre-Dame-de-Grâce. On me rapporte que la réception fut enthousiaste. Comme si ces actions répondaient à un réel besoin.
Une année de Québec intensif ?
Ils ont également observé un phénomène paradoxal en 6e année, moment où les élèves peuvent opter pour un semestre d’anglais intensif. Seuls les élèves de 5e qui ont de bons résultats en français et dont la langue d’usage à la maison n’est pas l’anglais peuvent y accéder. Comme il y a trois classes par niveau, suffisamment d’élèves se qualifient pour que deux des trois classes de 6e soient pourvues.
Mais cela a pour résultat de laisser dans la classe ordinaire restante ceux dont la qualité du français est la plus faible et ceux qui parlent anglais à la maison, donc ceux qui ont culturellement le moins de contact avec la québécitude. Résultat : l’émergence de l’anglais comme langue commune entre élèves qui ne sont pas en anglais intensif. Dilemme.
Une solution, boiteuse, est de fermer une des classes intensives d’anglais pour que davantage de francophones restent dans les groupes réguliers. Vincent Hubert en a une autre, bien meilleure (note à Bernard Drainville, pour ce qui suit, sors ton surligneur) : transformer la classe régulière en classe intensive de langue et culture québécoises. Pendant que leurs copains francophones s’initient à l’anglais, à Sherlock Holmes et à Taylor Swift, les autres plongeraient dans les aventures imaginées par nos auteurs jeunesse, découvriraient des émissions pour enfants de Télé-Québec, apprendraient qu’il existe de la radio et de la télé en français. J’ajoute : qu’on les emmène aux sucres, au Carnaval. On pourrait même leur organiser une semaine dans une famille et une école de Trois-Rivières, Saint-Georges de Beauce ou Saguenay. Bernard, penses-y, ça pourrait être un de tes grands legs !
(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)
Ignorance crasse linguistique
Il faut bien distinguer les choses. Il y a d’abord l’ignorance dans son état premier. Il suffit de ne pas savoir quelque chose pour en faire preuve. Ce n’est pas grave : la condition trouve son remède immédiat dans l’acquisition de savoirs. Un effet secondaire du phénomène est d’apprendre suffisamment de choses pour se rendre compte de l’ampleur de ce qu’on ignore. Puis il y a l’incompétence. La chose s’applique à ceux dont c’est la fonction de savoir, mais qui, par paresse intellectuelle ou par incapacité de traiter correctement l’information à leur disposition, disent des bêtises sur des sujets qu’ils devraient maîtriser. Un peu plus loin, pour paraphraser le regretté Jean-Pierre, on trouve l’ignorance crasse. C’est, surtout en politique, la condition la plus grave. Il s’agit d’une personne qui pourrait savoir, qui devrait savoir, qui a tous les outils à sa disposition pour savoir, mais qui prend la décision de ne pas savoir.
Vous aurez compris que je vais vous parler du cas du député franco-ontarien Francis Drouin. Oui, mais pas seulement de ça. Commençons par lui. Il s’agit d’une personne dont la fonction, au sein du Comité permanent des langues officielles de la Chambre des communes, est d’en savoir plus que l’électeur moyen et que le député moyen sur la situation des langues au Canada, car son comité doit éclairer le gouvernement sur les actions à prendre pour assurer la pérennité de ces langues.
Lorsque son comité reçoit des invités, comme lundi dernier, il a accès d’avance au contenu de leur présentation pour pouvoir en prendre connaissance, en tester, peut-être, les hypothèses avec son attaché politique ou ses collègues pour mieux questionner par la suite les invités, et les confronter s’il le faut. De toute évidence, lundi, le député n’avait pas mérité son généreux salaire, puisqu’il n’avait pas le commencement du début d’un contre-argument à présenter au chercheur Frédéric Lacroix et au professeur Nicolas Bourdon, qui eux-mêmes s’appuyaient sur des données de Statistique Canada et de l’Office québécois de la langue française.
Les chercheurs osaient affirmer ce qui devrait être une évidence : plus on passe de temps dans des cégeps et des universités anglophones, plus on est enclin à travailler en anglais et à utiliser l’anglais comme langue publique ensuite. L’évidence est confirmée par le dernier recensement. Un Québécois francophone qui fait ses études postsecondaires en anglais a six fois plus de chances de travailler de manière prédominante en anglais que s’il avait fait ses études en français. Pour un allophone, c’est sept fois plus.
S’il n’était pas sujet à l’ignorance crasse, le député Drouin aurait pu rétorquer que c’est peut-être normal, puisque les universités anglos débouchent davantage sur des filières d’emploi où l’anglais domine. Ce ne serait donc pas de l’anglicisation, mais simplement une situation malheureuse où des francophones pur jus, donc non anglicisés, travaillent en anglais à leur corps défendant.
Cela n’est pas impossible, auraient pu répondre Lacroix et Bourdon. Mais les gens informés de ces questions disposent depuis plus d’un an d’un indicateur encore plus probant, car il scrute la volonté de ces personnes d’utiliser le français ou l’anglais. L’OQLF a sondé 6000 jeunes Québécois en 2021 et leur a demandé s’ils préféraient commercer en anglais ou en français. Seulement 1 % des francophones ayant fait leurs études en français préfèrent commercer en anglais. Mais ceux qui ont fait leurs études en anglais sont 10 % à préférer commander leurs pizzas dans la langue de Taylor Swift. Chez les allophones, cette préférence pour l’anglais passe de 5 % s’ils étudient en français à 28 % s’ils étudient en anglais (et leur choix de ne parler que français dans les commerces passe de 82 % à 48 %.).
Ces données devraient ficher un pieu dans l’argument voulant que la seule mesure utile de la vitalité de la langue au Québec soit la connaissance du français. Toutes ces personnes le connaissent, mais choisissent de le délaisser. C’est ce qui s’appelle l’anglicisation. Le mot « assimilation », qui en est l’aboutissement, doit être utilisé pour décrire la transformation de 4,5 % des jeunes francophones montréalais en jeunes anglophones entre les deux derniers recensements. Pour les jovialistes, puisqu’ils parlent encore le français, tout va bien. Même s’ils déclarent l’avoir abandonné pour vivre désormais principalement en anglais, leur langue d’adoption, au coeur de la métropole francophone des Amériques.
Parlant de son député, Justin Trudeau a déclaré qu’il s’était excusé d’avoir utilisé, a-t-il dit, « le mot de Cambronne ». Nous ne savions pas jusqu’à ce moment que Cambronne avait l’accent québécois. Ce qui est inexcusable, cependant, c’est l’ignorance crasse d’un député qui répond à la science par des sophismes. L’anglicisation, a-t-il argué, « ce n’est pas [à cause de] McGill puis Dawson, la faute des gros méchants anglophones de Montréal, que ça se passe ». By Jove ! aurait-il pu ajouter : Jacques Parizeau a fait la London School of Economics et il parlait toujours français à son retour !
Le ministre des Langues officielles, Randy Boissonnault, a pris le sophisme par l’autre bout : « Je ne pense pas, parce que quand on a des francophones qui étudient en Alberta, comme moi […] ça n’a pas francisé la province de l’Alberta. » L’énergique François-Philippe Champagne a surenchéri : ça peut être une bonne chose d’apprendre l’anglais dans une université anglo.
Aucun d’entre eux ne semblait avoir pris connaissance des chiffres. Ce qui nous incite à poser cette question : ce mépris pour les outils scientifiques et cette surévaluation des anecdotes personnelles sont-ils à l’oeuvre dans la détermination des autres politiques publiques ? C’est vrai qu’il y a des inondations ici et là, mais moi, j’ai vu beaucoup d’endroits qui ne sont pas inondés. Les feux de forêt ? Il n’y en a pas eu près de chez moi, alors pourquoi s’affoler ? Financer la recherche sur le cancer ? J’ai connu quelqu’un complètement guéri prétendument grâce à un régime fort en betteraves.
L’ignorance linguistique crasse a également fait son apparition à Québec jeudi, quand le ministre de la Langue française, Jean-François Roberge, a proposé une motion reprenant ce fait scientifiquement étayé que les études postsecondaires en anglais pour les non-anglophones étaient un facteur d’anglicisation. Les députés libéraux n’ont rien voulu savoir. Car ils connaissent des gens, voyez-vous, pour qui cela n’a pas été un problème.
Ils connaissent aussi beaucoup de gens convaincus que le déclin du français au Québec est une lugubre supercherie, ourdie tout exprès pour les enquiquiner : leurs électeurs anglophones. Ils le lisent tous les jours dans The Gazette et l’entendent sur leurs chaînes de télé et de radio. Les libéraux québécois sont donc la voix de leurs maîtres. L’ignorance linguistique crasse, ici, répond à un impératif supérieur : la survie électorale.
Le cas des caquistes est différent. Ils ont en effet plafonné à 17 % le pourcentage d’étudiants québécois pouvant s’inscrire dans les cégeps anglophones, tout en forçant ces derniers à donner la priorité aux Anglo-Québécois. Petit à petit, la population anglo étant croissante, les candidats francophones seront de moins en moins nombreux à avoir accès à ces cégeps. Mais puisque la Coalition avenir Québec (CAQ) reconnaît enfin le caractère anglicisant des études supérieures en anglais, puisque le déclin est en marche, pourquoi attendre ? Pourquoi ne pas étendre de toute urgence la loi 101 aux cégeps ?
La CAQ ne peut plaider l’ignorance, ni propre ni crasse.
(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)
Assimilation, rapport d’étape
Au risque de passer pour un radical, j’ose aborder une question qui n’appartient pas qu’à l’Histoire : notre assimilation. Quand Lord Durham l’a formellement proposée à Londres, c’était pour notre bien. Il jugeait que notre niveau d’oppression était à ce point déplorable et que l’intransigeance des anglo-protestants envers nous atteignait, selon son enquête, un niveau de cruauté tel — et hors norme dans l’Empire — qu’il nous serait impossible autrement de nous extraire de notre misère. D’où le projet de nous fusionner de force avec l’Ontario de l’époque pour nous mettre en minorité.
Durham et les aïeuls de notre bon roi Charles n’étaient pas les seuls à souhaiter notre disparition. Franklin Delano Roosevelt, outré que les Franco-Québécois s’opposent à la conscription lors de la Seconde Guerre, avait imaginé de nous répartir sur tout le continent pour mieux nous fondre dans le melting-pot. On a donc quelques raisons de se sentir visés. Après tout, même les paranoïaques ont des ennemis.
Heureusement, certains ont su voir en nous une rare capacité de survie. Le grand historien anglais Arnold Toynbee annonçait, en 1948, dans Civilization on Trial, que toutes les nations allaient se fondre en un seul grand tout, à deux exceptions près. « Si l’avenir de l’humanité dans un monde unifié est appelé, dans son ensemble, à être heureux, alors je prédirais que demain réserve un grand rôle dans l’ancien monde aux Chinois et, sur l’île de l’Amérique du Nord, aux Canadiens français. Quel que soit l’avenir du genre humain en Amérique du Nord, j’ai la conviction que ces Canadiens de langue française, en tout cas, prendront part aux derniers événements de l’histoire. »
Certes, il s’est trompé sur tout le reste. Aux dernières nouvelles, le monde n’est pas en voie d’unification. Mais si nous souhaitons prendre part aux derniers événements de l’histoire — qui, avec le réchauffement planétaire et la possible prise de contrôle de la planète par l’intelligence artificielle, n’est peut-être qu’une question de décennies, voire d’années —, il serait utile de savoir où nous en sommes dans notre processus d’assimilation.
On mesure l’assimilation non lorsqu’on oublie sa langue d’origine, mais lorsqu’on ne l’utilise plus chez soi. Lorsqu’elle devient donc notre langue seconde. L’oubli complet peut prendre encore une génération ou deux. À l’extérieur du Québec, le taux d’assimilation des Canadiens français était de 27 % par génération en 1971. Lorsqu’on observe le rythme du déclin, de recensement en recensement, on constate que la courbe descendante est lisse. On ne perçoit aucun rebond provoqué par la volonté trudeauiste multiforme d’offrir services et écoles en français, ni après l’adoption de la Loi sur les langues officielles en 1969 ni après l’enchâssement de ces droits dans la Constitution en 1982.
Après le recensement de 1996, même un fervent trudeauiste linguistique comme le chroniqueur torontois Jeffrey Simpson devait jeter l’éponge. « II semble bien que le poids de la démographie a été trop lourd à porter pour les minorités francophones, écrivait-il, penaud. Enlevez les Acadiens de l’équation, et les francophones hors Québec font face à une assimilation linguistique galopante. » On ne peut contourner la réalité, concluait-il : « Les programmes fédéraux, l’enchâssement des droits des minorités dans la Constitution n’ont pas fonctionné, excepté peut-être pour freiner le mouvement d’assimilation. »
Qu’en est-il aujourd’hui ? Charles Castonguay, qui suit ces choses de près, note dans L’aut’Journal que le taux d’assimilation des francophones hors Québec par génération est passé de 27 % en 1971 à 42 % au dernier recensement, celui de 2021.
Y a-t-il un point de non-retour ? L’anthropologue Frank Vallee, de l’Université Carleton, avait naguère fixé ce seuil à 50 %. Selon lui, résume Castonguay, « cela signifierait que l’anglais aurait si profondément pénétré le réseau de communications intimes d’une minorité qu’aucune espèce de bricolage institutionnel ne serait susceptible de renverser sa tendance à s’assimiler ». Suivant ce critère, la situation reste réversible pour les Acadiens du Nouveau-Brunswick (à 12 %), mais s’approche de la zone de danger en Ontario (46 %, mais 53 % chez les jeunes adultes). Ailleurs, le sort en est jeté : 55 % chez les Acadiens de Nouvelle-Écosse et de l’Île-du-Prince-Édouard, 70 % en Colombie-Britannique et 74 % chez les Fransaskois (Saskatchewan).
Toute l’Amérique du Nord procède à cette absorption inéluctable des langues par l’anglais. Toute ? Non, pensez-vous : un village d’irréductibles Québécois résiste encore et toujours, soucieux de donner raison à la prophétie de Toynbee ? Pas tout à fait.
Au Québec, aujourd’hui, l’assimilation à l’anglais est un phénomène mesurable et mesuré. Entre 2016 et 2021, 25 600 allophones sont passés à l’anglais. Pire, un solde de 14 000 francophones sont aussi devenus anglophones — cela signifie que leur langue maternelle était le français mais que, désormais, ils parlent principalement l’anglais au salon, dans la cuisine et la chambre à coucher. Dans le Québec de la loi 101 et de la loi 96.
Je vous épargne l’ensemble des calculs, mais Castonguay note avec justesse que, puisque ces francophones changent de camp entre les deux derniers recensements, au total, davantage de résidents du Québec se sont assimilés à l’anglais qu’au français. Sur près de neuf millions d’habitants, le gain net anglophone n’est que de 5300, mais il est significatif, car il représente — peut-être, c’est à voir au prochain recensement — un point de bascule. Et on ne parle ici que d’assimilation. Donc ni de l’augmentation de 15 % du nombre d’unilingues anglophones, ni de l’augmentation de 40 % de la langue de travail en anglais générée par l’arrivée des travailleurs temporaires.
Donc, vous l’apprenez peut-être ici, l’assimilation des francophones québécois est un phénomène contemporain, actuel, mineur mais réel. Il opère d’abord sur les jeunes francophones montréalais. Entre les deux derniers recensements, 16 860 jeunes francophones de 15 à 44 ans habitant l’île de Montréal sont nés francophones puis sont devenus anglophones. Il s’agit de 4,6 % de tous les jeunes franco-montréalais. Et c’est un phénomène en légère progression de recensement en recensement. Combien de jeunes anglos ont fait le chemin inverse ? 4420. Ils sont moins nombreux en chiffres bruts, c’est normal. Mais aussi en proportion — 3,2 % — , ce qui l’est moins. Bref, à Montréal, en ce moment, la langue assimilatrice principale est l’anglais.
Alors, oui, on peut se disputer sur les causes. Est-ce Netflix ? Trudeau, le père, le fils ou l’esprit de Durham ? Une volonté calculée, un effort concerté, un effet systémique ou la conséquence d’une négligence coupable ? Le poids du français s’écrase-t-il ou ne fait-il que s’assoupir ? En tout cas, le français s’efface. Plus ou moins rapidement selon le lieu où l’on se trouve au sein du Canada et au sein du Québec. On a presque tout essayé pour renverser la tendance. Sauf cette petite chose : l’indépendance.
(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)
Francoblanchiment (et la réponse de l’OQLF)
Dans une conversation, un interlocuteur vous balance : « De toute façon, on peut faire dire n’importe quoi aux chiffres ! » Mon conseil est de poliment changer de sujet. Cette personne ne sait pas de quoi elle parle. Il est rarissime, dans le débat public, qu’un faux chiffre soit utilisé. Il arrive qu’une statistique soit brandie comme la seule valable, alors que d’autres offrent un éclairage différent, et aussi légitime, d’une même réalité. Le chiffre n’est pas en cause. Il est franc. Il dit ce qu’il a à dire. Les paumés des statistiques sont ceux qui ne savent pas ce que le chiffre veut dire, ou qui dédaignent la lecture des méthodologies.
Les chiffres divulgués la semaine dernière par l’Office québécois de la langue française disent quelque chose de fort intéressant, et je vais vous le révéler un peu plus bas. Mais il y a une chose qu’ils ne font absolument pas, c’est de nous indiquer quelle est la « langue de l’espace public au Québec en 2022 ». C’est pourtant le titre de l’étude. Remarquez, l’OQLF ne prétend pas que ses données reflètent la réalité de 2024, alors que la progression du nombre d’immigrants temporaires est passée en deux ans de quelque 290 000 à plus de 560 000.
On ne nous explique pas non plus pourquoi une étude dont le terrain a eu lieu au début 2022 n’est publiée qu’en mars 2024, alors que la situation démographique québécoise change à un rythme jamais enregistré depuis, disons, la Conquête. Le problème n’est pas la taille de l’échantillon de ce sondage. À 7171 répondants, on est dans le très sérieux.
Je vais divulguer ce qui n’est pas vraiment un secret de fabrication des sondages. Une fois les données recueillies, et puisqu’il est impossible, malgré tous les efforts, d’obtenir parmi les répondants une correcte répartition des hommes et des femmes, des jeunes et des vieux, des anglos et des francos, etc., on « redresse » l’échantillon en utilisant la grille disponible la plus proche du réel : le recensement. Le sondage a eu lieu début 2022. Les résultats du dernier recensement (de 2021) n’ont été disponibles qu’à la fin 2022. Malgré les deux ans écoulés pour la publication, l’OQLF a choisi d’utiliser comme étalon démographique la grille du recensement de 2016. Or, entre 2016 et 2021, les proportions ont bougé en défaveur du français.
L’étude de l’Office a donc été redressée de façon à faire disparaître ce déclin. Pouf ! Plus important encore, entre 2016 et le moment de la publication de l’étude, environ 800 000 personnes de plus sont venues modifier la « langue de l’espace public au Québec ». Autrement dit, l’accroissement de 10 % de la population québécoise survenu dans l’intervalle n’apparaît nulle part dans l’étude. Ce n’est pas un angle mort, c’est un trou noir.
C’est d’autant plus fâcheux que ces 10 % de nouveaux arrivants n’offrent nullement le même comportement linguistique que les autres. Le commissaire à la langue française nous a récemment appris que, parmi les temporaires, le tiers ne connaît pas le français et que, parmi ces derniers, 86 % parlent l’anglais. Au total, leur présence a fait augmenter depuis 2011 de 50 % le nombre de Québécois qui utilisent l’anglais comme langue de travail. Comment cette hausse spectaculaire du nombre de personnes travaillant en anglais peut-elle n’influer en rien la langue utilisée avec les services publics ?
Simple : on fait semblant qu’ils ne sont pas là !
Résultat : l’Office rend publique une étude dont il sait ou doit savoir qu’elle ne représente ni la réalité de 2024, moment de sa publication, ni de 2022, moment de sa réalisation. Il est tenu légalement de faire rapport tous les cinq ans de l’évolution linguistique au Québec, ce qui pourrait expliquer qu’il se soit jugé tenu de publier l’étude. Si c’est le cas, il aurait dû le faire en précisant que ses insuffisances étaient telles qu’il ne fallait en tirer aucune conclusion sur le présent. Cela aurait évité aux commentateurs peu versés en méthodologie de brandir ces chiffres pour affirmer que la situation est « stable », voire que davantage d’anglophones qu’avant adoptaient la langue de Félix à la ville. Le contraire est indubitablement vrai.
Mais je vous ai affirmé plus haut que ces chiffres ne disaient pas n’importe quoi. En effet. Ils disent quelque chose. Ils nous révèlent qu’en l’absence d’une hausse de l’immigration et du nombre d’Anglo-Québécois depuis 2016, la place du français dans l’espace public serait stable. Fichtre, on aurait même enregistré un léger mieux chez les anglophones et les allophones.
À moins de présenter son étude ainsi, un exercice théorique ne s’appliquant qu’à un univers sans poussée d’immigration et pour le reste figé en 2016, le fascicule publié le mois dernier équivaut à de la désinformation linguistique. Est-ce délibéré ?
Le doute est permis : l’Office présente une évolution dans le temps, en affichant des études similaires de 2007 et 2016 pour en tirer la conclusion d’une apparente stabilité. Mais pourquoi n’a-t-il pas aussi intégré son étude, antérieure, de 1997 ? La dégringolade aurait sauté aux yeux, le français langue d’usage public ayant chuté de 85 % en 1997 à 79 % en 2022. Notons aussi que le Commissaire à la langue français a établi justement à 85% le seuil du succès des indicateurs linguistiques, et le niveau de l’équilibre recherché. Tout ce qui est en bas de 85% contribue au déclin du français.

L’ensemble de l’oeuvre démontre que l’Office créé par Georges-Émile Lapalme puis renforcé par Camille Laurin pour défendre le français et en mesurer les progrès et reculs vient de spectaculairement faillir à sa tâche.
(Une version légèrement plus courte de ce texte a été publiée dans Le Devoir.)
Voici ce que l’OQLF a répondu à des questions que je lui ai envoyées, suivi de mon commentaire:
Cette étude porte sur l’usage des langues dans l’espace public au Québec en 2022. Précisons d’emblée que l’espace public est défini par la ou les langues utilisées le plus souvent à l’extérieur de la maison pour communiquer avec des personnes autres que les parents ou les amis, par exemple lors d’interactions avec le personnel des commerces, des restaurants ou des services publics. La notion de langues utilisées dans l’espace public ne réfère donc pas à des conversations privées entendues en public, par exemple entre deux amis qui discutent dans un café, dans un parc ou sur un trottoir.
Ce sujet est l’un des indicateurs, parmi d’autres, pour lesquels l’Office suit l’évolution de la situation linguistique en faisant des études aux cinq ans. Le Rapport sur l’évolution de la situation linguistique, qui sera publié ce printemps, présentera l’ensemble de ces indicateurs, permettant au lecteur de les mettre en relief les uns par rapport aux autres.
L’étude Langue de l’espace public au Québec en 2022, comme toutes les autres études de l’Office, est une photographie d’un moment précis de la situation linguistique sur ce sujet. Lorsque la planification de cette étude a débuté en 2021, le portrait sociodémographique du Québec différait de celui qu’on connaît actuellement. À ce moment, le nombre de résidents temporaires était encore négligeable et moins présent sur la place publique. Ainsi, les choix méthodologiques ont été basés sur le contexte tel qu’il se présentait à cette période. C’est pourquoi cette étude ne décrit pas la situation actuelle, mais bien celle de la population sondée en 2022. Assurément, l’importance que prend cette réalité sera considérée dans les réflexions qui mèneront à la prochaine programmation de recherche.
Par ailleurs, la réalisation d’une telle étude prend facilement de 2-3 ans et nécessite d’importantes ressources. En outre, différentes étapes de validation sont prévues tout au long du processus, notamment des consultations avec un comité d’experts et des vérifications méthodologiques par des spécialistes, afin que la méthodologie soit, en toutes les circonstances, des plus rigoureuses.
Au moment de la planification de l’étude en 2021, les choix méthodologiques n’ont pas été faits en fonction du statut d’immigration. Néanmoins, les immigrants temporaires n’ont pas été exclus de l’étude. Il n’est toutefois pas possible de les identifier à des fins d’analyse. Dans notre réponse du 5 avril, lorsque nous mentionnons que « Les immigrants temporaires ne sont pas pris en compte dans l’étude », c’est que le statut d’immigration n’a pas été utilisé comme base d’échantillonnage, comme l’ont été la langue maternelle et le lieu de résidence.
Au moment où les travaux de pondération démographique ont été effectués, les données du recensement de 2021 n’étaient pas disponibles. C’est la raison pour laquelle l’Office a utilisé les données du recensement de 2016. Par la suite, compte tenu de l’assez faible différence que cela aurait occasionnée dans les résultats obtenus (et ce, en tenant compte des intervalles de confiance), nous n’avons pas recommencé la pondération avec les données de 2021. Il faut savoir que les proportions respectives de francophones, d’anglophones et d’allophones au sein de la population québécoise n’ont changé, entre 2016 et 2021, que de -1,5 point, +0,7 point et +0,6 point.
Il est clairement indiqué, dans l’étude publiée, que les résultats portent sur l’année 2022.
L’étude fait partie de la programmation de recherche 2019-2024, elle a été réalisée au moment prévu.
L’étude ne prétend donc pas décrire la situation actuelle. En outre, en page 4, l’Office prend soin de faire état du contexte particulier qui prévalait au Québec au moment de la cueillette des données à l’hiver 2022.
Compte tenu des ressources qui sont mobilisées pour produire une telle étude, il a semblé à l’Office qu’il était juste d’en faire connaître publiquement les résultats. La situation actuelle est certes différente de celle qui prévalait en 2022 (alors que les résidents non permanents représentaient 3,4 % de la population), et c’est pourquoi l’Office considère important de continuer à produire épisodiquement des études sur la langue utilisée par la population dans l’espace public.
D’abord notons que l’OQLF admet que « la situation actuelle est certes différente de celle qui prévalait en 2022 ». Il nous avise donc qu’il est fautif de prendre ses chiffres comme un reflet de la réalité actuelle. Les spécialistes que j’ai consultés sont estomaqués par l’affirmation selon laquelle, entre 2016 et 2021, le fléchissement de la proportion de francophones au Québec n’est « que de -1,5 point ». En termes démographiques, c’est considérable. L’Office estime que cette variation n’était pas suffisamment importante pour redresser son échantillon avec le recensement de 2021 plutôt que de 2016, avant ce fléchissement. On m’informe qu’il aurait été relativement simple de procéder à cet ajustement, une procédure statistique courante.
Notons pour finir que même avec des chiffres qui sous-estiment la baisse du français, le rapport de l’Office rapporte cette baisse dans la RMR dans tous les cas d’utilisation étudiés.

On serait curieux de mesurer cette baisse spécifiquement sur l’Île de Montréal, et avec les chiffres ajustés à la réalité démographique.
Sauver Canadian Tire ? Vraiment ?
Un spectre hante le Québec : le spectre de la nette prédominance du français. En juin 2025, sur toutes les devantures commerciales, presque tout ce qui est lisible devra être, pour les deux tiers, en français. Les autres langues, dont la plus envahissante, ne pourront plus avoir la part du lion. Sauf pour ceux qui ont choisi comme emblème commercial un nom propre — Tim Hortons, McDonald’s, Reitmans. Une désignation anglaise, comme Holiday Inn, devra être entourée de mots puisés dans la langue de Vigneault cumulativement deux fois plus imposants. Pour Holiday Inn sont disponibles : eau courante, chauffage inclus, télé couleur et lit d’eau sur demande.
Si vous aviez l’impression que la règle des deux tiers/un tiers était en application depuis Robert Bourassa, donc depuis près de 30 ans, vous n’avez pas le compas dans l’oeil. Ce ratio excluait spécifiquement, presque dans tous les cas, la marque de commerce. Et au dernier décompte, on relevait encore 22 % de façades commerciales montréalaises non conformes à cette exigence laxiste.
L’effort de redressement exigé par Québec aux commerces petits et grands est donc considérable. Et est accueilli avec les hauts cris rituels en cette matière. Le Conseil du patronat (CPQ) pose la question centrale : « Est-ce qu’il s’agit d’un moyen raisonnable pour renforcer la langue française au Québec ou en assurer sa protection ? Le CPQ estime que non. » Le conseil dirigé par Karl Blackburn réclame reports, allègements et exceptions. (Défi aux lecteurs et aux recherchistes : trouvez un cas où le CPQ a réclamé, applaudi ou simplement ne s’est pas opposé à une exigence linguistique imposée aux entreprises.)
À la CBC, le mois dernier, le journaliste Isaac Olson a déployé une grande créativité graphique pour nous montrer ce que devrait faire Canadian Tire pour se conformer à la nouvelle lubie langagière de Québec : au-dessus de son signe géant, il devrait poser le mot « magasin » deux fois plus grand. Cela est évidemment faux, car si les autres inscriptions de sa façade sont unilingues françaises et font cumulativement deux fois l’espace du nom, son affaire est ketchup.
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Mais arrêtons-nous un instant sur ce cas. Il y a une autre solution : changer de nom pour le territoire francophone. Ce n’est pas légalement requis, mais ce n’est pas interdit. Certes, lorsqu’on a imaginé un nom aussi riche et percutant que « Canadian Tire » pour un commerce qui ne vend pas que des pneus (et pas que des pneus canadiens), on y tient comme à la prunelle de ses yeux. Et s’il fallait traduire par « Pneu canadien », la médiocrité du choix d’origine crèverait ces prunelles, c’est sûr.
Mais saviez-vous que, dans un coup de génie marketing ailleurs inimaginable, Staples a jugé qu’il aurait plus de succès auprès de sa clientèle franco-québécoise en se renommant ici Bureau en gros. Ont-ils eu raison ? Un sondage Léger que vient de publier l’Association des sociétés de développement commercial de Montréal offre une réponse claire. Les Montréalais francophones choisissent leurs commerces de détail d’abord pour les prix (18 %), ensuite pour « l’accueil, l’affichage et le service en français » (13 %). Mon père était épicier : si on lui avait offert un moyen simple d’augmenter sa part de marché — ne serait-ce que de 5 % — en aguichant un achalandage supplémentaire potentiel de 13 %, il aurait sauté sur l’occasion.
On peut même subrepticement nous aguicher par ce maquillage linguistique. J’ai la faiblesse de vous avouer que jusqu’à tout récemment, je pensais que L’Équipeur était québécois, compte tenu de la saveur de terroir que son nom exsude. Nenni, il s’agit de la délicatesse française que nous fait la chaîne canadienne Mark’s. (Autre troublante découverte : les populaires fromages P’tit Québec sont tous fabriqués en Ontario.)
Prenez l’exemple de Toys “R” Us. Combien ses propriétaires ont-ils payé une agence de communication pour imaginer un nom compréhensible et aguicheur pour tous les bambins anglos de 5 ans et plus ? Et comment n’ont-ils pas compris qu’ils se privaient de cet atout en ne le faisant pas traduire pour les jeunes francophones ? Ils ont une expression pour ça à HEC : market failure (défaillance du marché). C’est lorsque la main invisible du marché, censée être conduite vers de bonnes décisions d’affaires, est également aveuglée par son biais culturel.
Il arrive que les pouvoirs publics doivent venir à la rescousse de ces aveugles invisibles pour leur permettre de… devenir plus riches. C’est ce qu’a fait le plus gauchiste de nos ministres de la Culture, Gérald Godin, en forçant au début des années 1980 les grands studios américains à présenter leurs films en français au Québec le jour de leur sortie en anglais. Le représentant des majors Jack Valenti, au mauvais caractère légendaire, affirmait que c’était impossible, que le marché québécois était de toute façon trop petit. C’était après le premier volet de la Guerre des étoiles, et Valenti menaçait de nous priver de la suite. Mais ses comptables ont découvert qu’à bien y penser, le doublage en français ne serait pas si compliqué à insérer dans la postproduction. Les grands studios ont plié devant Godin. Leurs films ont augmenté leurs parts de marché au Québec, donc leurs profits.
Aujourd’hui, on nous dit qu’il sera absolument impossible de traduire en français les instructions sur les électroménagers, surtout lorsqu’ils sont gravés sur l’appareil. Le lobby international des marques de commerce nous avertit : vous n’y pensez pas ? C’est moulé ces trucs-là, dans une chaîne de production immuable (sauf tous les six mois pour les nouveaux modèles, mais passons). C’est clair, ils cesseront de vendre leurs produits chez nous.
Nous avons déjà, littéralement, joué dans ce film. Si Gérald Godin a réussi à convaincre Darth Vader, je pense qu’on peut faire plier le réparateur de Maytag.
PS. En terminant, cette savoureuse lettre du Général de Gaulle sur l’utilisation d’anglicisme, récemment mise en ligne par Jean Émard. On comprend que la personne ayant préparé la lettre avait indiqué qu’il fallait utiliser le français « chaque fois » que c’était possible. De Gaulle ajouta à la main: « c’est à dire dans tous les cas ! »

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)
Dernières nouvelles des Kebs

C’était couru, ma chronique de samedi (Identité anti-québécoise), n’a laissé personne indifférent. Et a fait chauffer ma boîte courriel. D’abord par une série de témoignages confirmant ce que j’ai décrit – présence de l’anglais, mépris des Kebs – au Collège Regina Assumpta et ailleurs.
D’abord par une série de témoignages confirmant ce que j’ai décrit – présence de l’anglais, mépris des Kebs – au collège Regina Assumpta et ailleurs.
Ainsi cette grand-mère (anonyme) d’une élève de Regina Assumpta m’écrit: «J’ai eu mal quand ma petite-fille m’a dit se sentir exclue de son groupe d’amies parce que les conversations se déroulent en anglais en dehors des cours et qu’elle ne maîtrise pas assez la langue pour saisir les nuances.» Cette mère d’un autre collège: «mon enfant a flotté durant les premières années entre les “ tables d’immigrants » à la cafétéria, et les tables de Québécois francophones. Il a fini par choisir son camp parmi les francophones, les immigrants, disait-il, « ne faisant que chialer contre les Québécois » ».
Martin Bureau m’écrit: « Mes deux enfants, maintenant âgés de 19 et 21 ans, sont allés à Regina. Le portrait que vous tracez de l’identité anti-Kebs, tout à fait exact par ailleurs, s’est sérieusement aggravé dans l’intervalle des deux années scolaires qui ont séparé le passage de mes enfants. Mais le vecteur principal de ce mépris – quelques fois de la haine malheureusement – m’a semblé provenir d’une forme de prosélytisme religieux, presque militant, ce qui surprend compte tenu de l’âge des zélotes en question. Deux groupes à Regina se démarquaient clairement: les chrétiens haïtiens et les Algériens musulmans, ouvertement et fort complaisamment homophobes, racistes et misogynes. (Les propos que mes enfants me rapportaient donnaient froid dans le dos.) Quoique relativement limités en nombre, ces deux groupes militaient ferme. Mon fils, celui qui est passé en deuxième donc, a fortement été influencé par cette culture. Comment pourrait-il en être autrement quand un adolescent souhaite s’intégrer dans son milieu composé dans une proportion de 32 « non-Kebs » sur 34 élèves (c’était bien le cas) ? Pas trop « québécois », mon fils…
Ma femme et moi avions choisi Regina pour l’excellence de son programme académique et pour son caractère multiculturel, mais nous n’avions pas compris à quel point ce milieu était devenu strictement immigrant (32 sur 34…). Bien sûr, du nombre, on comptait des Québécois issus de deuxième ou troisième génération d’immigrants (italiens, libanais, et aussi haïtiens et algériens, etc.) qui ne s’affichaient pas comme le groupe que je décrivais précédemment, mais ils ne se sentaient pas plus québécois pour autant… si nous avions eu conscience de ce déséquilibre, je pense que nous aurions opté pour Mont-Saint-Louis, qui curieusement est beaucoup et indéniablement plus « québécois ». J’en conclus donc que c’est sur le plan des valeurs de notre société qu’on se rejoint finalement (tolérance, diversité, inclusion, équité, justice…), mais j’ai de sérieux doutes sur le caractère québécois de notre société pour l’avenir. Seule la langue, me semble-t-il, a de bonnes chances de rester… »
À l’école secondaire Georges-Vanier
L’universitaire Nadia El-Mabrouk témoigne sur sa page Facebook: «L’année dernière, lors des célébrations de fin d’année, la direction de l’école secondaire Georges-Vanier avait organisé une journée où chaque élève pouvait venir habillé en costume traditionnel de sa région, et chaque groupe était invité à se présenter sur scène et à faire une petite performance. Au micro, chaque pays était appelé l’un après l’autre… et le Québec ne fut jamais appelé. Mon fils et ses amis qui s’étaient préparés avec ceinture fléchée, guitare et chants québécois, en restèrent interloqués.»
Une mère d’origine maghrébine (qui demande l’anonymat) m’écrit: «Je suis triste de lire dans votre article comment, finalement, les enfants immigrants sont une menace à la culture québécoise dans les écoles. Pourtant vous décrivez des faits, je le sais, puisque je suis dans le conseil d’établissement de l’école de mon fils et j’entends les mêmes faits rapportés par les professeurs et la direction. C’est effectivement alarmant comme situation et il est impératif de rétablir les choses.»
Au Collège de Montréal
«La chronique « Identité anti-québécoise » m’a particulièrement interpellé. Je suis de la génération de ceux qui ont « fait le cours classique ». L’institution que j’ai fréquentée, le Collège de Montréal, est prestigieuse, existant maintenant depuis 157 ans. Les années que j’y ai passées comptent parmi les plus belles de ma vie.
Profondément attaché à mon alma mater, j’ai décidé de répondre à l’appel de cette institution de venir parler de ma profession aux étudiants et étudiantes dans le cadre d’une journée des carrières. Pendant trois ans, je suis parti de Gatineau pour venir à Montréal rencontrer ces futurs acteurs de la société de demain. J’essaie toujours de proposer des situations et des anecdotes accrocheuses, mais authentiques pour intéresser les étudiants et de leur poser des questions pour stimuler leur participation.
Lors de ma dernière rencontre avec eux et elles, à une question que je leur posais, un étudiant a levé paresseusement la main et m’a répondu… en anglais. Étonné, je me suis néanmoins ressaisi rapidement pour enchaîner : « …ce qui donne en français… » Il est passé au français, mais a baragouiné une réponse à peu près incompréhensible.
Ma présentation n’a guère eu de succès, malgré les efforts que j’y avais mis pour les intéresser. J’avais, entre autres, mis en relief les systèmes de pensée de la langue française et de la langue anglaise pour montrer comment chaque langue appréhendait le monde différemment en donnant des exemples à l’appui. La fin de la présentation a coïncidé avec la pause entre les cours, ce que nous appelions dans le temps le deo gratias. Alors que je circulais dans les corridors pour revenir au salon des Anciens, plusieurs étudiants et étudiantes assemblés en petits groupes pour la pause discutaient, en anglais seulement. Pourtant, cette institution est de langue française.
Mon témoignage n’a rien de dramatique comme tel, mais si vous saviez comme cette situation m’a peiné. J’ai des petits-enfants au primaire et au secondaire, et je me demande bien dans quelle société ils et elles évolueront plus tard. Si de jeunes francophones s’inféodent à la langue anglaise au détriment de leur propre langue, quel est l’avenir du français au Québec? »
Au Pensionnat du Saint-Nom-de-Marie
Un parent: « J’étais comme vous lorsque j’entendais ma fille se plaindre du recours à l’usage intensif de l’anglais dans les corridors du Pensionnat du Saint-Nom-de-Marie: je n’y croyais pas trop. Je trouvais exagéré aussi le sentiment d’isolement qu’elle pouvait ressentir dans son école: cela devait être attribuable à d’autres choses. Je ne pouvais pas croire non plus qu’elle se fasse « gentiment » intimer l’ordre de parler anglais. En effet, j’étais comme vous, je me cachais la tête dans le sable. Puis un jour, j’ai sursauté: ma fille me rapporta une histoire se terminant avec l’insulte raciste « the basic white girl« dite avec dédain et mépris. Ce jour-là, je me suis sorti la tête du sable.
J’ai fait lire votre chronique à ma fille. Bien qu’elle juge la situation bien moins pire que celle que vous décrivez à Regina Assumpta, elle n’en partage pas moins les conclusions: dénigrement du Québec, de sa culture, et de sa langue française, imposition de l’anglais, mépris et mise à l’écart des francophones.
Je peux témoigner que la direction de l’établissement est extrêmement préoccupée par ce phénomène. Elle essaie tant bien que mal de faire appliquer le règlement voulant l’usage du français dans les corridors, mais sans grand succès. Elle avoue candidement que les directions d’école dans le même secteur ont tout simplement abandonné le combat. Avouez qu’il y a quelque chose d’extrêmement révoltant de devoir se battre pour vivre en français dans une institution francophone.
Nous récoltons donc les fruits amers de la défaite référendaire, du règne sans partage des fédéralistes, de la trahison de la gauche, de l’autodénigrement de la droite, des politiques migratoires désastreuses et de la fausse sécurité de la loi 101. Ça, vous le savez mieux que moi. Mais le constat le plus dur, c’est notre mise en minorité: il faudra désormais réfléchir en tant que groupe ethnique. Il faudra se regrouper et en défendre les membres contre qui l’on portera des attaques racistes et xénophobes de plus en plus décomplexées. Derrière ses jeunes filles, il y a des parents. Et il y a aussi des communautés qui semblent venir ici pour régner sans partage et prendre le visage du conquérant.
L’important est d’abord de libérer la parole ce que vous avez fait. De sortir sa tête du sable et de bien voir ce qui nous arrive. Puis de relever la tête et de commencer à répondre. Nous sortirons bien un jour de notre torpeur référendaire. Nous le savons, nous nous ferons traiter de racistes à gauche. Qu’à cela ne tienne. On rira de nous à droite. Qu’à cela ne tienne.
Car je ne laisserai personne traiter ma fille de pute ou de traînée. Je n’ai pas l’intention de rester muet devant les insultes sur mon histoire, ma langue ou ma culture, celles-là, on les a trop entendues. Et surtout, je ne laisserai personne cracher sur mon nom.»
Au Collège Saint-Louis, d’un témoin
« L’activité débute et tout le monde parlait anglais. Le prof rappelait aux élèves de parler français. Les élèves parlaient quelques minutes en français, puis ça recommençait à parler en anglais. Le prof faisait alors un autre rappel: « On parle français, les amis. »
Le dédain pour le français était palpable. On sentait que l’anglais était la langue de choix, celle utilisée pour maintenir son statut social auprès des autres. Je comprenais que les élèves avaient l’impression qu’on leur forçait le français dans la gorge, qu’ils subissaient notre langue plutôt qu’ils la parlaient.
Le français semble pour eux un habit qu’il faut porter pour plaire aux adultes et non un costume d’Adam qu’on porte en tout temps. Ça me mettait profondément mal à l’aise et mon cœur criait Adieu, Québec. Des scènes comme celles que vous avez mentionnées dans votre chronique, j’en vois partout moi aussi.»
À l’école Saint-Luc, où ça ne date pas d’hier
« Le phénomène que vous décrivez dans votre article n’est pas nouveau. J’ai vécu exactement la même chose à la fin des années 1980 lorsque j’étais inscrit à l’école secondaire Saint-Luc, une école publique à Montréal alors reconnue pour être particulièrement multiethnique. Les francophones (dont votre humble serviteur) y étaient minoritaires. L’anglais était si présent dans les corridors, la cour d’école et même des classes que j’avais organisé une sorte de mouvement pour promouvoir la langue… française.
Dans cette école, la culture québécoise était tenue pour ringarde. Lors d’un spectacle de fin d’année, une chanson de Félix Leclerc avait été huée. En novembre-décembre 1988, l’équipe de l’émission Le Point, de la télévision de Radio-Canada, a réalisé une série de reportages sur la précarité du français à l’école secondaire Saint-Luc.
Plus de 35 années ont passé et la situation n’a pas fondamentalement changé.
À l’école Meimonide
Il s’agit d’un des fleurons de la communauté sépharade de Montréal, un établissement scolaire privé francophone qui offre des services éducatifs au préscolaire, au primaire et au secondaire.
Louis Trudel y enseignait le français en 2121. « Bien que les élèves de cette école soient des francophones nés ici qui parlent français entre eux, personne n’a d’accent québécois ni ne connaît les bases de la culture québécoise (un seul exemple : aucun des 20 élèves n’était en mesure de m’expliquer le mot » niaiser »), ce qui faisait d’autant ressortir mon accent (si peu prononcé par ailleurs qu’on me demande parfois si je suis français). Un jour où le rabbin de l’école était en classe, dans mon cours de français de sixième année, un élève s’est moqué de mon accent pendant que j’avais le dos tourné. Le rabbin n’a rien dit, ni sur-le-champ, ni quand j’ai demandé à la cantonade qui s’était moqué de moi, ni après le discours que j’ai fait sur la tolérance et la richesse de la diversité en matière de religion, d’apparence, d’accent, etc. Sachant que je n’avais pas le soutien de la direction dans ce microcosme toxique, j’ai démissionné de mon poste. »
Dans des classes d’accueil de l’Est de Montréal
Hélène Cadotte: « Je suis éducatrice spécialisée dans une école de l’est de Montréal où nous avons plusieurs classes d’accueil. Je reconnais ce que vous décrivez dans votre chronique, mais j’aimerais rajouter un aspect que vous n’abordez pas: une tendance grandissante des parents à faire de l’intimidation au personnel de l’école. En effet, nous sommes de plus en plus confrontés à des situations où le ton monte rapidement, les courriels sont désagréables et les menaces de porter plainte toujours très proches, sans compter les insultes.
Je fais le constat que cette problématique nous arrive surtout de la part des parents immigrants même si cela arrive aussi avec des parents néo-québécois. J’avoue que cette situation alourdit beaucoup la tâche et que les interventions finissent par en être teintées. Il y a certainement toute une réflexion à faire sur notre tolérance et notre attitude face à l’immigration en général. Ce n’est pas être raciste d’exiger d’être respectée. »
Dans des écoles du centre de service scolaire Marguerite-Bourgeoys
« Il y a 32-33 ans, quand j’enseignais à la commission scolaire Marguerite-Bourgeois, secteur francophone, mon école n’accueillait que des élèves protestants ou d’autres religions que catholique. Il y a avait déjà des règlements pour obliger les élèves à parler français dans les corridors et dans les classes. Le phénomène ne date pas d’hier. Cependant, le « Québec bashing » ne se manifestait pas aussi ouvertement et de façon décomplexée comme aujourd’hui.
Mais déjà, les enfants d’immigrants et les jeunes immigrants dénigraient la culture québécoise. Pour les Grecs, leur civilisation était un des phares historiques du monde. Pour les gens venant du monde arabe, certains avaient connu l’éducation française qu’ils estimaient supérieure à la québécoise. Il était ironique de les voir placer la culture du colonisateur européen sur un piédestal…
Cette attitude est plus ouverte aujourd’hui. Par moment, on entend des gens de différentes origines rire de la culture québécoise, estimer la leur supérieure et adopter une attitude raciste en parlant même de « sales Blancs ».
Également, ce que je remarque, ce sont des élèves qui, par conviction religieuse, refusent d’écouter quand on parle des droits des femmes ou de diversité sexuelle. Ils et elles se bouchent les oreilles et se voilent le regard, au sens figuré et au sens propre.
Quand on parle de la Deuxième Guerre mondiale, Hitler devient un « bon gars » et la Shoah un truc qui aurait dû se poursuivre. Tsé, quand tu vois des graffitis avec des croix gammées sur des pupitres et des murs, ça remue un peu et dénote une profonde incompréhension de l’histoire.
Dans les faits, en privilégiant une langue commune au lieu de valeurs communes en immigration, une grande erreur a été commise.
Enfin, signe des temps, les élèves haïtiens, qui autrefois avaient des racines communes avec les Québécois, sont aujourd’hui branchés sur New York et valorisent l’anglais et la culture américaine.
La grande majorité des élèves d’autres cultures manifestent un comportement ouvert et correct. Tout comme bien des Québécois. Il y a bien sûr beaucoup de préjugés de part et d’autre. Et il ne faut pas le nier, certaines communautés sont davantage victimes de racisme que d’autres. LA difficulté que je vois est qu’on est rendus dans une polarisation des positions. »
Dans une école de Parc-Extension: de l’anglais, mais pas de mépris
« J’enseigne les arts dans une grosse école primaire de Parc-Extension, l’utilisation de l’anglais est vraiment un gros problème, les élèves ne parlent qu’anglais entre eux, en classe et dans les corridors…
C’est comme l’éléphant dans la pièce, on se fait beaucoup remettre la responsabilité, nous les profs… On se fait dire de demander aux élèves de parler français… Mais c’est comme une grosse vague qui nous submerge!!! Leur français est tellement faible. Ils ne l’utilisent pas parce que c’est trop difficile pour eux… Je ne comprends même pas comment ils font pour faire des apprentissages. En 5e année j’ai encore des élèves qui vont me dire : « Madame toi donner ça à moi. »
Ceci dit, je ne ressens pas de mépris envers les francophones et la culture québécoise, seulement ils vivent dans un univers ou personne ne parle français, on n’existe pas… »
Dans plusieurs écoles montréalaises
La journaliste, auteure et comédienne Claudia Larochelle s’exprime ainsi dans sa chronique du site Avenues: « En vingt ans, il m’est souvent arrivé d’aller rencontrer des élèves d’écoles secondaires à Montréal et ses environs. Pour parler de mon travail. Des établissements privés comme publics. J’y ai même déjà enseigné. Juste avant Noël, une dynamique directrice du Collège Sainte-Anne, à Lachine, m’a invitée à venir présenter des livres susceptibles d’intéresser les ados dans un événement intitulé « Livres et chocolat ». Je le souligne au passage parce que je trouve son idée géniale et, je l’espère, contagieuse. J’aime beaucoup les jeunes et je crois en eux, en leurs atouts, à ce qu’ils s’apprêtent à mettre en œuvre pour changer le monde. En mieux. L’environnement, la santé mentale, la diversité, le féminisme, l’ouverture sur le monde, ils ont tout dans leur besace, il me semble, pour que la Terre tourne plus rondement dans un futur imminent.
Ces quatre ou cinq dernières années, j’ai été stupéfaite de constater qu’ils se parlaient beaucoup en anglais. Dans les corridors et en classe. Pas que des expressions, non, des conversations entières. Toutes les enseignantes à qui j’en ai parlé m’ont répondu la même chose, que ça allait de mal en pis, et qu’elles avaient beau jouer à la « police du français », rien ne changeait. Sitôt qu’elles avaient le dos tourné, ça recommençait.
Si vous leur demandez s’ils aiment la langue française, il y a de fortes chances que ces élèves – toutes origines confondues – répondent oui. Sans même y réfléchir. Or, s’ils l’aiment bien et la considèrent, c’est sa défense qui n’est pas intégrée à leurs batailles. C’est peut-être faute de saisir l’ampleur de sa fragilité, son histoire aussi, avec celles et ceux qui l’ont façonnée et défendue. Or, cette inconscience reste à mon avis la démonstration présente la plus frappante du déclin et, éventuellement, de l’effacement de notre langue française, donc du cœur même de notre identité québécoise. »
L’auteur dramatique Olivier Sylvestre témoigne également dans Le Devoir : « Depuis ma sortie de l’École nationale de théâtre, en 2011, j’ai passé des centaines d’heures à animer des ateliers dans les écoles de la grande région de Montréal. Partout où je suis passé, à Laval, La Prairie, Villeray, Outremont ou Verdun, j’ai été à la fois troublé et affligé que hors des salles de classe — et parfois même dans les classes —, les élèves s’expriment entre eux en anglais. Des élèves pour qui d’ailleurs, en grande majorité, la fréquentation des productions culturelles québécoises est quasi inexistante. Et je parle ici uniquement d’écoles des centres de services scolaires francophones. »
Au cégep, à Montréal
Marie-Lou Bouchard témoigne, aussi dans Le Devoir. « En tant qu’enseignante au collégial dans un cégep montréalais, j’entends aussi parfois ce genre de commentaire. Je remarque une dévalorisation grandissante de la culture québécoise, et parfois même son dénigrement dans mes cours, ainsi que l’autodénigrement de certains étudiants québécois d’origine canadienne-française face à leur propre culture d’origine. Toutefois, je remarque aussi que quand nous parlons favorablement de notre culture et de nos artistes, nos élèves changent leur perception et en développent une vision positive. »
À Laval
Un enseignant: « Votre chronique du 24 février 2024 a résonné profondément avec ma propre expérience en tant qu’enseignant au primaire à Laval. Votre analyse de la situation linguistique dans les écoles montréalaises trouve un écho similaire dans notre région, où le français est également en péril, non seulement parmi les élèves, mais aussi dans l’attitude de nos directions d’école et des gestionnaires du centre de service scolaire.
Dans mon école, située dans un quartier relativement moins touché par ce phénomène, l’anglais domine, néanmoins, de plus en plus dans les conversations dans les corridors et dans la cour. Ce qui est particulièrement frustrant, ce n’est pas tant la préférence linguistique des élèves, influencés par leur environnement familial et culturel, mais plutôt le refus persistant de nos gestionnaires d’admettre et de traiter ce problème avec la gravité qu’il mérite.
À plusieurs reprises, nous avons tenté d’aborder cette question avec notre direction, soulignant que la langue parlée par les élèves n’était pas leur langue maternelle, mais l’anglais, ce qui rendait non valide l’argument qu’on nous servait depuis quelques années selon lequel il est important pour le développement des enfants de parler leur langue maternelle. Malgré cela, nous nous heurtons à un mur de tergiversations et à une réticence à inscrire la promotion active du français dans les documents officiels de l’école. »
Stéphane Legault, un père : « Mon fils de 14 ans et fier Québécois se fait insulter régulièrement. Nous sommes de Laval. Il est très beau et musclé cultivé, etc. Mais quand je lui parle de filles, il m’avoue que les filles ne veulent rien savoir des Kebs. Il se fait régulièrement dire qu’il vient d’un peuple de loosers. Bref, c’est terrible au point où il rêve qu’on déménage dans un endroit où pourra être fier de son identité. »
Audrey Martin-Turcotte, une étudiante, témoigne dans Le Devoir: « J’ai étudié à l’école secondaire Saint-Maxime, à Laval, de 2000 à 2005, et je confirme que le mépris pour la culture québécoise était bien présent et majoritaire, même à cette époque. Les Québécois de souche y étaient marginalisés. Ayant adopté des comportements d’adaptation et des mécanismes de protection, je me suis imprégnée des autres cultures, jusqu’à ce qu’elles fassent partie intégrante de mon identité de jeune femme.
J’ai pensé toute ma vie que je devais refouler mon identité québécoise, ma culture, mes valeurs et mes racines parce qu’elles étaient honteuses. Combien de fois on m’a dit » Toi, tu es cool ! Tu n’es pas une vraie Blanche ! », et moi, naïve et en quête d’acceptation sociale, je percevais ce commentaire comme un compliment.»
Au collège Saint-Sacrement de Terrebonne
Un parent: « Dans une classe de secondaire 1 il y a 35 élèves, de ce nombre 7 sont Québécois de souche. À la moindre occasion, ces élèves se font traiter de racistes. Le groupe dominant ne se gêne pas… Les parents n’osent pas trop se plaindre et la direction marche sur des oeufs car si des interventions se passent, certains parents arrivent à l’école avec leur avocat. Y a-t-il une issue? Où allons-nous ? »
L’anglais entre francophones à Québec
Plus surprenants sont des témoignages d’enseignants de la vieille capitale. Gabriel Coulombe enseigne au cégep Garneau. Il écrit sur X: «Dans les couloirs, les conversations entre les élèves glissent très fréquemment vers l’anglais. Contrairement à ce que certains pourraient croire, ce phénomène n’est en rien réservé aux personnes issues de l’immigration et/ou ayant une langue autre que le français comme langue maternelle. Le plus souvent, il s’agit visiblement de Québécois « de souche », qu’on peut facilement reconnaître en raison de leur accent et de leur apparence. Précisons qu’il n’est pas question ici d’intégrer des mots/expressions anglaises aux échanges, mais bien de discuter exclusivement en anglais. J’ai remarqué ce phénomène pour la première fois il y a 3-4 ans, et ça demeurait exceptionnel. Actuellement, je le constate pratiquement tous les jours.» Steve Laflamme renchérit: «J’enseigne au cégep de Sainte-Foy, juste à côté, et je remarque le même phénomène… même dans mes classes, alors que j’enseigne le français…» (Notez, ils ne disent pas que l’anglais est prédominant dans les corridors, ils disent que ces conversations en anglais sont de plus en plus fréquentes.)
Les Kebs et l’accent arabe
Rémi Villemure, suppléant à l’école secondaire secondaire Daniel Johnson (dans le nord de la ville) m’écrit avoir assisté à des scènes qui confirment l’esprit de la chronique. Notamment, «Des jeunes garçons et filles blancs qui adoptent tous (presque sans exception) l’accent arabe, devenu la norme désormais. […] L’emphase sur les A (prononcés Â) mêlée à des expressions comme Wesh, la hess, Wallah. Ex : wallah je le jure mâdâme.»
Cette autre grand-mère, Francine Lagacé, de Laval, parle de son petit-fils de 16 ans aujourd’hui en quatrième secondaire. «Vous savez quoi? Il parle avec un accent arabe! Eh oui, il n’y a pas assez de Québécois à l’école pour que les enfants prennent notre accent, c’est le contraire qui se produit. Il me dit que s’il parle [avec l’accent] québécois, il se fait niaiser!»
Le glissement identitaire des francophones est relevé aussi par Simon Brodeur, enseignant et père: «Depuis le début du secondaire, j’ai vu mes garçons changer d’accent et de vocabulaire et s’identifier progressivement en tant qu’hybride plutôt que comme Québécois pour survivre à leur environnement social: pour s’intégrer dans leur nouveau milieu. J’ai dû travailler fort pour leur faire prendre conscience de la force civique, culturelle, professionnelle et industrielle des Québécois.»
Sur les tensions entre élèves issus de l’immigration et les natifs, Brodeur écrit: «Ce que vous mentionnez comme type d’interaction à l’école secondaire est tout à fait véridique et je l’ai observé moi-même. J’ai enseigné dans des écoles montréalaises et je travaille maintenant au cégep comme conseiller pédagogique depuis presque 10 ans, au centre-ville (cégep du Vieux-Montréal). Les tensions et les intolérances sont présentes, mais ce qu’il y a de nouveau est que les « Kebs » sont considérés comme un sous-groupe parmi les autres, un sous-groupe qui émane d’une majorité dominante, mais qui est stigmatisé par les minorités en situation de majorité par quartier, dans la métropole.»
Des contre-exemples
Il y a quelques contre-exemples, y compris à Regina Assumpta. André Campagna m’écrit que son neveu et un de ses copains de quatrième secondaire, en classe d’histoire d’un professeur des plus appréciés, «ont tenu un discours pour l’indépendance du Québec, lequel fut suivi des applaudissements des élèves, majoritairement issus de l’immigration, et des félicitations du professeur.»
Un enseignant de deuxième secondaire témoigne avoir mis en place «un jeu démocratique où les élèves incarnent des députés québécois. Grâce à cette approche, j’ai constaté que les élèves affirment de plus en plus leur citoyenneté québécoise, tout en restant fiers de leur pays d’origine.»
Le journaliste Michel Arsenault écrit dans Le Devoir: « Depuis la rentrée scolaire jusqu’à la grève des enseignants, j’ai pu constater que la lingua franca de l’école Amos [Montréal Nord], qui accueille des raccrocheurs de 16 à 20 ans, était bien le français. Les élèves, presque tous d’origine étrangère, parlent parfois le créole, l’espagnol ou l’arabe entre eux, mais jamais l’anglais.
La culture québécoise, loin de faire rire, y suscite la curiosité : les élèves ne la connaissent pas. Dans une classe de français, j’ai entendu une fille demander en toute candeur ce qu’était le joual. Réponse de la prof : « C’est un peu comme le créole. C’est un langage, une forme d’affirmation, de contestation. C’est identitaire. C’est très important dans l’identité québécoise. » Réaction d’un garçon : « Si on fait l’oral en joual, est-ce qu’on aura des points en plus ? » C’était une plaisanterie, pas une moquerie. »
Des tentatives d’explication
Un enseignant du secondaire ayant œuvré pendant 35 ans en milieu très multiculturel estime qu’une partie du mépris vient du fait que «souvent, les enfants d’immigrants ont des parents très scolarisés, mais se retrouvent ici à vivre dans des quartiers défavorisés et côtoient des gens souvent bien moins scolarisés.»
Luc Mercier, qui enseigne Actualité et géopolitique internationales en cinquième secondaire au Collège Durocher Saint-Lambert, souligne que les adolescents «sont des experts pour identifier et exploiter les failles. Un ado, même s’il ou elle se sent Québécois, va difficilement s’identifier à une société qui ne se considère pas elle-même. Au mieux, il va se taire alors que le discours majoritaire vocifère l’inverse sans gêne. Les ados sont avant tout motivés par le jugement des leurs pairs, rien de plus. Cette réalité est très difficile à saisir pour l’adulte moyen qui a un souvenir, disons édulcoré, de sa propre adolescence. […] Les ados sont un excellent baromètre des sentiments enfouis d’une société. Lorsque la société québécoise n’aura pas honte de parler d’elle et de s’affirmer, les ados suivront.»
De la difficulté à se faire reconnaître comme Québécois
J’ai reçu deux témoignages de Québécoises d’origine française:
« Je suis française d’origine, arrivée à Montréal à 18 ans il y a 35 ans. À l’UQAM je me suis fait ma communauté d’amis et dans l’élan de ce pays neuf qu’était le Québec j’ai voté oui en 1995. Loyale à ma communauté, j’ai un peu boudé la culture anglo, et ai eu la chance grâce à mon travail de m’offrir un post doc en culture et histoire québécoise; j’ai eu la chance en travaillant dans le milieu culturel de rencontrer les plus grands: Ferland, Léveillée, Carle, Reno, Charlebois, Forcier, Daudelin, Bélanger, Leloup, Tremblay, etc. Ai épousé un écrivain québécois.
Je ne me suis jamais sentie Française, je suis Québécoise. Ou plus précisément Montréalaise. Mais 35 ans plus tard, je n’ai pas réussi à perdre mon accent, ce n’est pas que je n’ai pas essayé! Alors dès que j’ouvre la bouche devant des inconnus, on me demande pour combien de temps je suis en vacances, et quand je parle un peu plus, on me regarde et se demande comment je n’ai pas en tant de temps réussi à m’intégrer, et je me fais souvent traiter avec mépris par des gens qui n’ont pas le 10e de ma culture québécoise…
Peut-être que c’est pour ça que certains ne se sentent pas kebs… La frilosité face aux non de souche est très souvent rébarbative…»
Une collaboratrice du Devoir, Karine Varela, m’écrit de même:
« Française installée depuis presque 10 ans au Québec, je vis tout ce que vous décrivez. Une fille au primaire avec aucun enfant de parents nés au Québec dans sa classe, une autre au secondaire privé à Reine-Marie (les enfants parlent français plus qu’à Regina, me semble-t-il, pour avoir posé la question). Je suis dans le quartier Villeray, populaire.
Je sors avec un souverainiste depuis quelques années et c’est votre conclusion qui est la plus juste. Je commence à me sentir québécoise, mais cela prend du temps. Une immigration est un lent processus. Nous sommes dans un environnement francophone, je fais très attention à expliquer l’importance de la langue.
Mais nous avons aussi besoin que le Québec nous intègre. Je ne veux pas vous résumer le nombre de fois où j’ai été ramenée à mon statut de Française. Je me demande si mon sentiment d’appartenance n’a pas vraiment émergé quand j’ai commencé à sortir avec un Tremblay. Réussir ce parcours est un long cheminement et chacun de nous a un rôle à y jouer, l’immigré et le pays d’accueil. »
Vous pouvez m’écouter lire ce texte, dans ma balado, avec un bonus, en cliquant sur l’image:











