Boîte à idées, boîte à outils, à textes, livres, balados, documentaires, conseils, conférences et entrevues, La boîte à Lisée est au service de l’audace, du débat et du sens de l’humour.
Le 6 octobre dernier, à 11 h 51, Ruba Ghazal a envoyé un message sur mon fil Facebook. Elle était assise derrière un bureau, devant un mur de bois et un drapeau du Québec, cela faisait un peu appel à la nation.
Chers progressistes du Québec, l’heure est grave. Voyez, elle ne me parlait pas qu’à moi, mais à tous les progressistes. Je me suis versé un autre café et me suis concentré sur ce qui était manifestement une urgence pour nous, gens de gauche.
Les temps sont durs pour l’espérance. Surtout à gauche. (Car l’espoir fleurit pour les trumpistes, merci beaucoup.) L’histoire se présente aux progressistes que nous sommes comme une espèce de montagne russe, alternant les périodes de progrès et de reculs. Tantôt les peuples imposent la démocratie, les femmes et les gais l’égalité, les réformistes une meilleure distribution des richesses, les écologistes une prise de conscience de la fragilité de la planète. Puis, réactionnaires et autocrates reprennent le dessus et détricotent tout ou partie du progrès réalisé.
On veut bien dire, avec Martin Luther King, que l’arc de l’histoire est long mais qu’il tend vers la justice, ajouter avec Barak Obama que c’est plus vrai encore lorsqu’on en saisit l’extrémité pour l’aider à pointer dans la bonne direction. Mais la différence avec les cycles précédents est que notre budget carbone collectif est limité et que la catastrophe nous pend au bout du nez. Nous n’avons pas beaucoup de décennies restantes pour jouer du yoyo avec le progrès humain.
« Peut-être que ça aura été ça, le genre humain, finalement » expliquait à son public Catherine Dorion, mercredi, à la première montréalaise de son spectacle Science politique 101. (Je cite de mémoire. C’était fort bien écrit.) Nous avons inventé la poésie, la musique, tant d’autres choses. Mais la politique, non, ça n’a pas marché. « On n’a pas trouvé le bon filon » pour que ça se termine bien, notre aventure. Peut-il faut-il simplement s’y faire, tirer le trait, profiter du temps qui reste, avec ceux qu’on aime.
Il y avait un peu de ça, jeudi, dans la déclaration d’adieu de Gabriel Nadeau-Dubois. Après 15 ans d’engagement politique quasi-ininterrompu, le trentenaire tire, pour l’avenir prévisible, sa révérence.
Il s’est dit usé, une façon de se dire en panne. Dans la préparation de l’annonce de son départ, rien ne l’angoissait davantage, a-t-il candidement avoué, « que cette décision personnelle soit interprétée comme un abandon. Je veux être très clair, ce n’est pas un abandon. Je quitte seulement un titre, une fonction. Tout le reste est intact. Mes valeurs, mes convictions. »
Ça sentait fort le Sigmund Freud. Car il s’agit précisément d’un abandon. Et il le sait tellement qu’il tente de se convaincre du contraire. En pleine tempête, au mitan de son mandat de co-porte-parole (obtenu avec 90% du vote en 2023), il quitte le navire. Imaginons le capitaine du Titanic annonçant, à un kilomètre de l’iceberg, qu’il ne quitte que ses fonctions. « Mes convictions sont intactes », dirait-il, plutôt que « les femmes et les enfants d’abord ».
La barque solidaire coule, tout le monde le voit. Si l’élection avait lieu aujourd’hui, nous disent les pronostiqueurs, la moitié de l’équipage serait engloutie. Le moral est à plat au point que les matelots n’ont même pas tenté, dans Terrebonne, de maintenir leur résultat électoral antérieur de 12% du vote. Mais qu’avaient-ils d’autre à faire, exactement ? Ils ont même déserté leur pauvre candidate, forcée d’avaler le recul à 5 %, sans le soutien d’un seul des députés de la formation, ou de leur co-porte-parole Ruba Ghazal. Ailleurs en ville, François Legault et quelques ministres étaient solidaires de leur jeune candidat battu; Marc Tanguay et quelques candidats à la direction partageaient avec leur propre candidate déçue l’amère coupe du recul électoral. Les seuls en panne de solidarité furent les solidaires.
Gabriel Nadeau-Dubois était celui qui, l’an dernier, affirmait à ses militants que la relance du parti de gauche vers de nouveaux progrès passait par une sérieuse remise en question de son orientation. Sous la menace de « réfléchir à son avenir » il les enjoignait d’adopter sans broncher tous les renoncements que contenait sa « déclaration de Saguenay ». Ils l’ont écouté. Ils l’ont adopté. Il fallait ensuite, avait-il tonné, nettoyer le programme lui-même de ses archaïsmes marxisants puis renforcer l’autorité réelle des co-porte-paroles. Voilà comment on construit un parti de gouvernement.
Pourquoi le capitaine qui avait navigué avec succès ce cap exigeant en 2024, qui avait donc plié le parti à sa volonté, déserte-t-il aujourd’hui ? La famille. Oui, oui, je vois. C’est dur à gérer, deux enfants en bas âge, mais plus encore quand votre vie professionnelle fonce dans un cul-de-sac. Vous n’avez pas le pied léger et le sourire aux lèvres.
La vérité est que GND a tiré la juste conclusion que le virage qu’il a imposé à son parti ne pourrait se traduire par de nouveaux gains. Est-ce parce qu’il juge que le pari du pragmatisme ne peut simplement pas être porté par une troupe qui ne l’est pas, ou pas assez, et où les affaires Dorion, Lessard-Therrien, Bouazzi, gâchent irrémédiablement la sauce ? Ou parce que, quoi qu’il fasse, un réel désenchantement entoure désormais le parti des Françoise David et Amir Khadir, que le momentum a changé de camp pour de bon. Peut-être, toutes ces réponses.
Pour le spectacle de Catherine Dorion – où le nom de GND n’est pas prononcé – je m’étais fait accompagner par deux de mes proches, jusqu’ici électeurs de QS. Après avoir évoqué la possibilité que nous soyons irrémédiablement condamnés à la régression, Dorion – qui habite la scène comme un poisson, l’eau – ne ménage aucun effort pour rallumer, en deuxième partie, la lueur de l’espoir. Sans vouloir rien divulgâcher, je me sens autorisé à vous dire que se joindre à Québec solidaire, ou même voter pour lui, ne fait pas partie des pistes proposées.
Il s’agit plus simplement d’être, chacun, fidèle à ses convictions et d’agir en conséquence. Elle nous fait même prêter un serment en ce sens, debout. C’est pratique : puisque c’est la finale, nous sommes dans la bonne position pour lui offrir une ovation debout. Sinon, nous serions nous levés ? Mes deux accompagnateurs, je ne crois pas. Catastrophés par le sens trumpiste que prend l’histoire, ils m’ont confié ne pas avoir trouvé dans la recette Dorion de quoi les extraire de la déprime ambiante. Il y a bien la recette GND : quitter ses fonctions dans QS tout en maintenant ses convictions intactes.
Ou peut-être y a-t-il celle qu’ont choisie les électeurs de Terrebonne.
Deux autres observations au sujet du spectacle de Dorion. J’avoue ici que j’ai un biais pour les rebelles, quels qu’ils soient. Dans la sphère québécoise du commentariat, je détonne en ayant écrit, et dit, essentiellement du bien de Catherine Dorion. Vous pouvez le constater ici (L’étoile filante de Catherine Dorion) et ici (Les rebelles et le pouvoir). J’ai adoré son livre, Les têtes brûlées, et je suis allé le dire devant plusieurs micros — y compris chez Richard Martineau — et assez longuement aux Mordus de politique. Madame Dorion en est consciente, puisque je suis allé le lui dire personnellement lors d’un Salon du livre. Pendant son spectacle, elle offre un montage assez rigolo des réactions négatives des commentateurs à son ouvrage. Elle réussit à m’y faire apparaître, en isolant un segment des Mordus ou je soulignais qu’elle « travaillait assez peu ». Je précisais: comme législatrice. Cela a sauté au montage et m’a présenté aux spectateurs comme aussi acide envers elle qu’un Mario Dumont ou qu’un Dimitri Soudas. La seule conclusion que j’en tire est celle-ci: si vous ne souhaitez pas être cité hors contexte,n’allez pas en politique.
Un moment fort du spectacle est celui où Dorion explique que son premier geste d’élu fut d’être forcée de prèter serment à la monarchie. Donc de mentir. Son parti lui explique qu’on n’a pas le choix, pour ne pas se faire accuser de faire des « enfantillages ». Elle mime alors le fait d’être jetée par terre et de recevoir des coups.
Évidemment, aucun élu n’est désormais forcé de se dédire ainsi. C’est pourquoi elle a l’élégance de dire: « Heureusement, peu après, le chef d’un autre parti a eu le cran de s’opposer à cette hypocrisie et l’a fait disparaître. Ce qui est bien la preuve que le changement est possible, quand on fait preuve de volonté. »
Non, je vous tire la pipe. Elle n’a rien dit de tel. La scénette du serment, et l’absence de référence à son abolition, plane dans la salle comme un curieux manque. Manque de franchise ? Manque de générosité ? Manque de solidarité ? Je vous laisse juge.
(Une version un peu différente et plus courte de ce texte fut publié dans Le Devoir.)
Lisez ce qui suit : il faut « placer la grande industrie forestière sous contrôle public [participation majoritaire de l’État] en envisageant, au besoin, la nationalisation complète ». La phrase est-elle tirée du Manifeste du Parti communiste de Marx ? Elle le pourrait. Mais on peut la lire dans le programme de Québec solidaire (QS), rédigé en 2006, revu et réadopté depuis, y compris en 2017. Il est, pour l’instant, en vigueur.
Maintenant, lisez ceci : notre organisme « reconnaît le rôle central de l’industrie forestière dans l’épanouissement économique de plusieurs régions du Québec » et va « adopter une stratégie d’adaptation des forêts aux changements climatiques, en collaboration avec les communautés touchées et l’industrie ». Cette phrase est-elle tirée d’un dépliant du Conseil du patronat ? Elle le pourrait. Mais on la trouve dans la proposition d’orientation appelée « Déclaration de Saguenay », que les délégués de QS devront amender, adopter ou rejeter à la fin mai. Gabriel Nadeau-Dubois (GND) est très fier de ce document, en effet déterminant.
Il ne s’agit pas que d’une mise à jour du projet solidaire ou d’un meilleur emballage. Il s’agit d’un abandon. Le programme actuel, que GND veut réécrire, offre une feuille de route vers un objectif lointain, mais clair : la sortie du capitalisme, nécessaire pour répartir la richesse (ancienne gauche) et sauver la planète (nouvelle gauche). Nationalisées, les grandes entreprises feraient l’objet d’une gestion décentralisée et régionalisée, parfois sous forme de coopérative ou d’autogestion.
Un objectif légitime
Je n’écris pas ces mots pour sortir les épouvantails. Je l’avais noté à l’époque (Imaginer l’après-crise, Boréal, 2009), le texte offre une compétente synthèse des travaux courants de la gauche démocratique anticapitaliste à ce sujet, sans toutefois nous convaincre de la viabilité de la transition (d’abord, d’où viendrait l’argent pour nationaliser tout ça ?).
Je suis moi-même convaincu que le capitalisme mène la planète à son suicide et qu’il serait bon d’en sortir (sondés en 2020 à ce sujet, 25 % des Canadiens tenaient au capitalisme, 35 % souhaitaient s’en éloigner, les autres ne sachant pas trop quoi en penser). Le titre trouvé par Françoise David et Amir Khadir pour une plaquette de 2009, Dépasser le capitalisme, me paraissait — et me paraît toujours — heureux. Pour sortir jadis du féodalisme, certains ont coupé des têtes, d’autres ont « dépassé » la monarchie en installant graduellement un nouveau monde autour d’eux, jusqu’à les déclasser.
La rupture des militants de QS avec leur objectif d’origine était visible dès 2021, lorsqu’il fallut décider des engagements électoraux. Les tenants de nationalisations costaudes furent sèchement mis en minorité. L’industrie n’était pas encore l’ami des solidaires, mais il n’était plus question de la dégommer. La « Déclaration de Saguenay » est l’aboutissement de ce déracinement. Lors de la réécriture du programme au congrès de fin d’année, on trouvera sans doute à garder une trace, vague, de l’idéal d’un monde meilleur, mais gageons que tout ce qui pourrait opérationnaliser la transition hors du capitalisme passera à la trappe. Le parti de GND sera donc en réalité, dans ses textes fondamentaux comme conjoncturels, devenu un parti social-démocrate pressé, woke modéré.
La « Déclaration de Saguenay » annonce que QS « est sorti de sa zone de confort ». C’est un euphémisme. Et il est plus qu’étonnant que ce texte ait obtenu l’imprimatur du Politburo, étape nécessaire à sa validation et à sa distribution. J’y vois un signe de l’emprise acquise par GND et ses alliés sur les esprits qui y siègent désormais.
Commotion cérébrale écolo
On tire des passages sur l’écologie le sentiment que le parti souffre d’une sévère commotion cérébrale, provoquée par ses taxes orange de 2022. Les écolos seront atterrés de constater la disparition des bonus-malus appliqués à la vente des voitures électriques ou énergivores, en fait de l’évacuation de tout effort contraignant réclamé aux citoyens. Seuls les entreprises et le gouvernement doivent, selon la nouvelle bible du parti orange, porter le poids de la décarbonation. Sous un gouvernement Nadeau-Dubois, les citoyens des régions pourront sans remords rouler en F-150, en quatre roues et en Ski-Doo. Le titre officiel de la déclaration est Proche du monde. Plus proche, tu meurs.
Le texte accuse un virage régional assez raide. Les solidaires cèdent au vieux lobby régionaliste réclamant une « répartition directe des redevances [tirées de l’exploitation des ressources naturelles] aux régions et aux collectivités ». Tant mieux si vous avez une mine d’or près de chez vous. Tant pis si vous ne disposez que de terres à roches. Cette mesure est un passeport pour l’inégalité régionale, le contraire du principe de solidarité économique nationale.
L’inclusivité et le respect de la diversité sont les maîtres mots des passages portant sur la nation. Le « nationalisme conservateur » y est vilipendé, la langue française célébrée, mais l’existence d’une majorité francophone y est invisibilisée. Mais notez le mot absent de la phrase suivante : « Comme partout ailleurs dans le monde, le racisme et le colonialisme subsistent dans notre société. Québec solidaire mettra fin au déni gouvernemental de ces réalités qui ne correspondent pas à nos valeurs communes. » Vous l’avez repéré ? Le mot en s ? Systémique, amis lecteurs. Le mot qui cause tant de chagrins a sauté.
Les péquistes ont suivi sous Paul St-Pierre Plamondon un chemin inverse, et démontré que la fidélité à son idéal d’origine peut — si la conjoncture est porteuse — devenir un formidable atout.
GND et ses camarades constatent que, pour briser le plafonnement qui les accable, « le statu quo n’est pas envisageable », comme l’a écrit la députée solidaire Christine Labrie. Le changement n’est cependant pas garant de progrès. Leur contre-révolution pourrait à ce point les éloigner de leur rêve anticapitaliste d’origine que « le monde » dont ils souhaitent se rapprocher pourrait les juger changeants, opportunistes, sans âme.
Le destin ne vient pas vous cueillir au petit matin à votre porte pour vous conduire aux sommets. Tout au plus vous fait-il un signe ambigu, de loin, entre chien et loup, alors que vous êtes vous-mêmes dans un demi-sommeil. La chose est possible, semble-t-il dire (le destin). Pas certaine, pas probable, possible. Mais seulement si vous saignez sang et eau, faites preuve d’audace et de ruse, d’intelligence et de séduction, profitez des erreurs de vos concurrents ou de leurs problèmes conjugaux ou de santé, bref du hasard des choses, petites et grandes. Et encore, ajoute-t-il (le destin, toujours), je ne suis pas complètement certain de ce que j’en dis.
Imaginez le jeune Gabriel Nadeau-Dubois pensant capter ce signal. Pas celui de 22 ans, lyrique et pétant de l’arrogance de la jeunesse qu’on a vu le poing en l’air en 2012 sur les barricades du Printemps érable . Plutôt celui sorti de cette expérience formatrice — comme on surgit, vivant mais étrangement amoché, d’une césarienne —, mais occupé les quatre années suivantes à réfléchir.
D’abord en compulsant, aux frais de la CSN, des conventions collectives de la construction, ensuite en déversant aux micros de Radio-Canada son habile rhétorique, en faisant son bac en histoire et culture, en plongeant son cerveau dans un peu de philosophie, finalement en obtenant sa maîtrise en sociologie. Oui, il est sociologue. Le saviez-vous ?
Désencrasser le bric-à-brac
Il a 26 ans. Il est prêt à répondre au signal qu’il pense avoir reçu du destin. Il a choisi sa voie : ce sera Québec solidaire. Dans ma cuisine, il refuse ma proposition de se joindre au Parti québécois (j’en étais jadis le chef, c’est dans les archives). J’avais reconnu en lui un réformiste solide, mais nos différends sur la laïcité étaient irréductibles. Surtout, il avait dû sociologiser que mon parti n’était plus qu’un écho agonisant du passé, porteur d’un aller simple vers les sous-sols de l’histoire. Que QS était l’ascenseur qu’il fallait prendre.
Pas tel quel. Il l’avait suffisamment humé pour constater que sous des dehors novateurs, l’engin solidaire était fait d’un bric-à-brac imaginé par des boomers ayant beaucoup fréquenté la gitane à la belle époque des conflits épiques entre marxistes-léninistes et trotskistes, mais résignés depuis au constat que le prolétariat ne s’intéresserait jamais à leurs élucubrations. Avec les féministes de l’ère pré-trans, ils calculaient que, pour exister, il fallait planter leur drapeau à gauche du Parti québécois de Lucien Bouchard.
GND (c’est ma lecture) avait bien constaté que la jeunesse répondait aux sirènes du nouveau parti, mais que pour le rendre apte à dépasser la révolte et devenir un outil de pouvoir, il fallait, de suite, le désencrasser. Autrement dit, mettre les trotskistes en minorité.
Il décida donc d’aller chercher, dans un détour, un vent favorable. Alors, plutôt que de répondre immédiatement à l’appel pressant des vieux camarades et d’entrer dans le rang par la porte qu’on lui désignait, il choisit de constituer sa propre troupe, qu’il ferait entrer avec lui — et pour lui — dans le véhicule solidaire en nombre suffisant, peut-être, pour lui donner les majorités nécessaires à la rénovation dont il rêvait.
Ce fut l’aventure de « Faut se parler » : une tournée des régions, 18 assemblées populaires, 174 assemblées de cuisine, un bouquin à la clé. De quoi arroser la machine de QS d’une averse de changement. Encore aurait-il fallu que ses trois complices de la tournée donnent l’exemple en le suivant jusqu’au bout. Jean-Martin Aussant, pressé d’entrer avec lui à QS, choisit de retourner au bercail péquiste. Claire Bolduc, figure régionale majeure en Abitibi, opta pour un poste de préfète dans son coin de pays. Seule Maïtée Labrecque-Saganash accepta, mais seulement en 2022, de se joindre aux solidaires.
Faux départ
La récolte était donc fort mince lorsque GND rejoint le parti de gauche en mars 2017. Il devient député de Gouin et porte-parole masculin dans une élection contestée, mais qu’il remporte haut la main au congrès de fin 2017. Il essuie, le jour même, sa première défaite idéologique. Il avait milité pour l’ouverture de négociations avec le PQ vers la constitution d’un pacte électoral. C’était, pensait-il, le choix que ferait un parti pragmatique. Il n’était pas le seul : Amir Khadir et Andrés Fontecilla y avaient misé leur crédibilité, d’autant qu’un sondage Léger indiquait que 87 % des électeurs solidaires y étaient favorables et que cette alliance donnerait aux sociaux-démocrates-indépendantistes un gouvernement majoritaire.
GND assista, impuissant, au triomphe des intransigeants, qui rejetèrent à 75 % la simple proposition d’ouvrir des pourparlers, déchirant du même coup l’entente souverainiste transpartisane récemment négociée avec le Bloc, Option nationale et le PQ. Cette folle journée de congrès consacrait devant le nouveau venu la nette prédominance des tenants du parti de non-gouvernement. Mais dans quelle galère venait-il de s’embarquer ?
Il avait beaucoup souffert, pendant le Printemps érable, de n’être que « porte-parole » de son association. Il s’en est ouvert dans son livre, publié en 2013, Tenir tête (Lux) : « Cible de virulentes critiques et attaqué de toutes parts pour “mon” refus de condamner la violence, je traversais alors les moments les plus éprouvants de la grève, d’autant plus que la position adoptée par la coalition ne correspondait pas entièrement à la mienne. Je me suis parfois demandé si je voulais que mon visage, mon nom et ma voix soient encore longtemps associés à de tels affrontements et à leurs inévitables excès. »
Cinq ans plus tard, le voici replongé dans l’exact même dilemme, sacré « porte-parole » de gens qui, de toute évidence, crachent sur la première occasion de se retrouver dans l’antichambre du pouvoir. Il se voit contraint de porter une parole qui le désole. Qui le dégoûte ?
J’étais à ses côtés peu après lors d’un panel devant un bon millier de délégués syndicaux d’Unifor. Au micro, une syndicaliste, atterrée comme nous des coupes insensées alors imposées par un gouvernement libéral qui semblait indélogeable, nous priait d’unir nos forces pour mettre un terme à ce cauchemar. « Il y a comme un message, là », glissai-je, goguenard, à l’oreille de Gabriel. « Tu sais bien que c’est pas moi qui décide », répondit-il, agacé. Franchement, j’avais de la peine pour lui.
L’évasion
Je ne puis dire combien de couleuvres GND a dû avaler depuis, attendant son heure ou préparant sa sortie. Il a certainement gagné plusieurs batailles, dominant la campagne électorale solidaire de 2022, avec la déception pour seule récompense. N’empêche, l’appui de 90 % des délégués au dernier congrès lui a livré le carburant qu’il n’attendait plus : une position prédominante.
Lorsqu’en plus d’avoir à subir les rengaines rouillées des défroqués de Mao, il fut sommé de s’excuser d’être celui qu’il était par une comédienne punk démissionnaire de Québec, Catherine Dorion, puis par une agricultrice impatiente et démissionnaire de Rouyn-Noranda, Émilise Lessard-Therrien, sa coupe fut pleine. Le prisonnier du Politburo a jugé venue l’heure de l’évasion.
Le contre-révolutionnaire peut enfin sortir du placard. Il veut changer la plateforme, il veut changer le programme, l’épurer de son passé gauchiste, il veut changer la structure du pouvoir, rompre avec l’utopie autogestionnaire. « Qui est le vrai chef de Québec solidaire ? » semble-t-il demander, citant vaguement quelqu’un. Et on l’entend répondre en termes parfaitement décodables : le vrai chef, ce doit être moi ! Il veut bien, pour la forme, garder le titre de co-porte-parole. À condition que sa voix soit prépondérante et qu’il s’agisse, enfin, de sa propre parole.
Vous m’excuserez, mesdames les lectrices, mais j’ai un message à livrer aux membres de la gent masculine, ma tribu. Alors, je vous retrouverai lors de ma chronique de samedi. Tourlou !
Maintenant qu’on est entre nous, les gars, je peux vous le dire : vous vous y prenez comme des manches. Votre réaction de chiens de Pavlov à l’initiative de Québec solidaire d’assurer une égalité d’élus féminins et masculins démontre votre totale inconscience du tsunami qui nous attend. L’heure devrait être à la planification active du maintien de notre dignité dans un monde où nous serons, sous peu, marginalisés. Je vous vois vous cramponner à vos positions masculinistes comme si l’avenir, autant que le passé, vous appartenait. En vrai, vous avez autant de chances de succès que les ours blancs sur la calotte bientôt ex-glaciaire.
À l’heure où on se parle, près de 60 % des diplômes universitaires sont décrochés par des femmes. Ce n’est pas un plafond, mais le point où nous sommes rendus dans une tendance fortement haussière. Je ne parle pas des infirmières bachelières. Les bureaux de comptables, d’avocats et d’ingénieurs peinent à recruter des hommes dans leurs cohortes. Pourquoi ? Parce qu’ils s’entêtent à choisir leurs candidats au mérite. Les gars sont poches, c’est tout.
J’ai lu pour vous (les hommes lisent moins, c’est connu, mais je me dévoue) un livre au titre banal, mais au contenu terrifiant : La sous-scolarisation des hommes et le choix de profession des femmes. Les auteurs — l’ex-recteur Robert Lacroix, un pédopsychologue et deux économistes — se sont demandé pourquoi les garçons sont à ce point déclassés. Remontant le fil, ils ont noté ce décalage à l’université, au cégep, au secondaire, au primaire. Partout, le même constat : les gars arrivent davantage en retard, aiment moins les devoirs, sont plus négatifs envers l’école, sont moins motivés, sauf pour la castagne et les blagues salaces.
C’est la faute de l’école elle-même, non ? De toutes ces femmes maternantes, de la garderie à l’âge adulte, qui castrent la masculinité et plongent l’homme en crise de sens ? J’aimerais que cela soit si simple. Mais les auteurs creusent davantage car, en moyenne, les porteurs de pénis ont une longueur de retard sur les non-porteuses de cet appendice dès que le docteur leur donne une claque dans le dos pour les faire respirer.
Vous pensiez que tout se passait avant deux ans ? Foutaises ! Tout se passe pendant la grossesse. Cramponnez-vous et lisez ce qui suit, bande de fainéants : une flopée d’études récentes « mènent donc à une conclusion qui n’était pas évidente au départ : le développement cognitif, émotionnel et social des garçons est plus affecté que celui des filles par les perturbations de leur environnement pendant la grossesse ». Oui, si maman est stressée, a la COVID, s’enivre ou se dope, le garçon écope davantage que la fille. C’est vrai à Westmount, mais plus encore à Saint-Henri. Nous sommes des perdants cognitifs, émotionnels et sociaux au moment zéro de notre existence. Bref, nous sommes cuits.
Dans le monde d’avant, quand chaque importante décision se réglait au sabre ou au tir au poignet, notre masse corporelle nous donnait un avantage. Mais à partir du moment où la décision repose sur le vote et que les femmes ont le droit de vote, à partir du moment où la supériorité se mesure en QI et que les femmes ont accès à l’éducation, ce n’est (n’était) qu’une question de temps avant que l’avantage cognitif féminin se déploie dans toutes les structures du pouvoir. Nous sommes à une ou deux générations près, dans les démocraties, du point de bascule.
On pourrait miser sur la bienveillance présumée de nos futures dirigeantes. Ce serait prendre un grand risque. Le hasard a fait en sorte qu’un de mes travaux de maîtrise porte sur la condition des hommes dans les sociétés matriarcales primitives. Me fondant sur les seules observations de femmes anthropologues, j’ai pu observer combien les hommes y étaient dépossédés du pouvoir de décision, aliénés, querelleurs et névrosés, exactement comme les femmes de banlieue américaines des années 1950 décrites par Betty Friedan dans La femme mystifiée.
Comment ne pas craindre qu’après quelques millénaires à se faire marginaliser, déposséder, infantiliser, agresser, on ne trouvera pas parmi nos futures patronnes des partisanes du retour de balancier, question d’équilibrer les comptes de l’oppression pour un siècle ou deux. Et qu’est-ce qui les retiendra d’investir des milliards de dollars d’argent public dans la parthénogenèse ? (Vous ne savez pas ce que c’est ? Vous avez déjà perdu.)
L’ex-candidat solidaire dans Jean-Talon, désolidarisé de la parité, affirme que le patriarcat n’est pas une priorité ? Il a tout faux. Le patriarcat est dans sa phase terminale. La parité est notre seul plan B. Dans la société du pouvoir féminin qui émerge sous nos yeux, il faut en faire notre principal combat. Exiger que le principe du 50 % féminin-50 % masculin soit légalement contraignant dans les partis, chez les élus, au gouvernement, dans les conseils d’administration du privé comme du public. C’est déjà trop tard pour les inscriptions à l’université, mais tentons de l’imposer dans les facultés, au moins. Pendant que nous sommes encore majoritaires, inscrivons la parité dans nos chartes, dans la Constitution. Faisons-en un commandement de l’Église, un article de la charia, un principe du judaïsme et de la cabale.
Le pouvoir nous glisse des mains, c’est inéluctable. Nous serons chanceux d’en garder la moitié, ce sera presque inespéré. Au lieu d’invectiver Québec solidaire, saluons ces champions, que dis-je, ces idiots utiles de notre combat masculin d’arrière-garde. Faisons du principe des co-porte-parole féminin-masculin (ou cochef, mieux encore) une règle générale, une obligation, un principe sacré.
Notre place pour les siècles des siècles en dépend, bande de gnochons. Faites-le pour l’amour de nos fils. Ou au moins pour qu’ils ne nous haïssent point.
Vous ne pouvez vous imaginer, chers lecteurs, combien il est difficile, en politique, de faire comprendre à l’électorat quel est votre message principal, vos idées, votre couleur. Surtout entre les campagnes électorales, alors que les citoyens suivent très peu l’actualité politique.
Voilà pourquoi Catherine Dorion offrait à Québec solidaire une occasion rêvée. Sa victoire dans Taschereau en 2018, château fort historique du PQ, n’était rien de moins qu’éclatante — 8500 voix de majorité ! —, comme l’était la progression de QS, passé de 4 à 10 députés.
La clé de ce succès ? Les primovotants, ces jeunes qui se présentent pour la première fois aux urnes. On a de bonnes raisons de penser que 40 % d’entre eux ont voté QS en 2018. Ayant cela en tête, on peut poser l’hypothèse suivante : le Québec produisant chaque année 80 000 nouveaux adultes (donc 80 000 nouvelles personnes en âge de voter), si les solidaires réussissaient à en capter 40 % année après année, ils s’assureraient une augmentation constante de leur base électorale et vogueraient vers les succès.
Il y a évidemment plusieurs jeunesses : 60 % n’ont pas voté QS. J’ai un jour visité un centre de formation où des jeunes apprenaient à installer des bornes pour voitures électriques. Je leur ai demandé s’ils avaient hâte de posséder une de ces voitures. Aucun n’a levé la main. « Ils sont plus intéressés par des Ram », m’a dit leur prof. Je ne pense pas qu’ils aient voté QS.
N’empêche. Comment garder les 40 % qui, eux, sont rebelles, anti-establishment, écoéveillés, ont inventé le slogan « fuck toute » et ont trouvé rigolo de tweeter « OK boomer » ? N’est-ce pas en ayant dans son équipe une figure qui multiplie les coups d’éclat et qui fait rager les mononcles et les matantes ? Dorion, grâce à son originalité et à la répétition de son message anticonformiste, a réussi cet exploit. Et on pouvait penser que, chaque fois qu’elle était dénoncée par des Mario Dumont et Denise Bombardier, elle marquait des points. Si matante est offusquée, peuvent penser les jeunes rebelles, c’est qu’on est sur la bonne voie.
La députée Dorion avait bien compris cette mécanique. Après la controverse sur sa présence à l’Assemblée en coton ouaté, ses partisans ont lancé sur la Toile le mouvement #MonCotonOuatéMonChoix, pour faire du judo avec le débat. Ce mouvement — que quelqu’un a appelé le « coton-ouatisme » — a eu un réel écho sur Twitter et Facebook, dans les journaux et dans les radios.
Quand elle s’est déguisée, pour l’Halloween, en députée chic en tailleur, bas noirs et jupe courte (ce que j’ai trouvé amusant), la chroniqueuse Denise Bombardier l’a accusée d’être, je cite, « l’égérie sulfureuse de la gauche déjantée et féministe ». La députée Dorion a répliqué en portant un t-shirt arborant la phrase de Bombardier. (Il est toujours en vente chez Mercerie Roger.) Un excellent coup. Quand elle a comparé l’ajout d’une autoroute au high que procure une ligne de coke, donc bref et addictif, elle a fait mouche, sauf chez les coincés.
« Je suis subjugué par son extraordinaire capacité à susciter de l’intérêt, à capter l’attention des médias », écrivait Mario Dumont en 2019. « Le niveau de visibilité qu’elle a atteint a de quoi rendre jaloux la plupart des députés de l’Assemblée nationale. » L’activité de la députée a certes fait grogner quelques-uns de ses collègues du caucus. Cela n’a pas la moindre importance. La seule question est de savoir si ces controverses lui permettent de se faire entendre et de se faire adopter… par son électorat cible.
L’espoir était permis. Mais la première déconvenue est apparue au moment de la partielle tenue en décembre 2019 dans Jean-Talon. La décision de QS de faire de l’élection un référendum contre le troisième lien, pour fédérer les environnementalistes, était bonne. Le résultat fut inversement proportionnel aux attentes : l’électorat de QS a reculé de deux points de pourcentage, passant de 19,2 % en 2018 à 17 % en 2019. Gabriel Nadeau-Dubois a donné ce témoignage de l’effet Dorion dans le porte-à-porte : « On en a entendu parler des deux côtés, parfois négativement, mais aussi parfois positivement, et puis à peu près dans des proportions similaires. » Mais un parti ne cible, dans une campagne, que les électeurs les plus enclins à voter pour lui. GND nous informait donc que, dans l’électorat solidaire et apparenté, Dorion nuisait autant qu’elle aidait. Au bout du compte, une fort mauvaise nouvelle.
Je ne sais pas si le politburo de QS fait faire des sondages. Mais il est clair que la direction du parti a déterminé, dès l’automne 2019, que l’effet Dorion était contre-productif. Sa décision d’interdire à la députée de se présenter au congrès solidaire cet automne-là était sans précédent.
Comment, sinon, mesurer l’effet Dorion ? Au moment où l’élue connaissait son exposition maximale, fin 2019, QS a connu son pire sondage depuis les élections. Une perte chez les plus vieux pouvait s’accepter, mais seulement si le gain chez les plus jeunes était considérable. Mais on observait un recul dans toutes les classes d’âge.
Depuis que la députée est plus discrète (un effet cumulé de la pandémie et d’un récent congé de maternité de six mois), les intentions de vote du parti se sont rétablies à leur situation antérieure.
On peut en tirer la conclusion que la proportion des jeunes qui sont réceptifs au message non conformiste de Dorion est beaucoup plus limitée qu’on aurait pu le penser. Si c’est vrai pour Dorion, c’est aussi vrai pour les positions radicales de QS en général, ce qui n’est pas une bonne nouvelle pour la capacité de croissance du parti. C’est avec un pincement de cœur que je fais le constat de l’échec de l’effet Dorion. Sincèrement, à l’heure où l’ex-carré rouge Nadeau-Dubois ressemble de plus en plus à un cadre d’entreprise, j’espérais notre jeunesse un peu plus attirée par la turbulente irrévérence qu’incarnait Dorion.
La dissonance cognitive est la coexistence, chez un individu ou une institution, d’éléments qui ne s’accordent pas et qui nécessitent pour les concilier un effort constant, parfois lancinant, souvent non concluant.
Ce trouble était à couper au couteau, lundi soir dernier, lors du débat qui opposait trois candidates solidaires : les députées Christine Labrie et Ruba Ghazal et l’ex-députée Émilise Lessard-Therrien.
Pendant un échange, Mme Ghazal, qui a fait de la promotion de l’indépendance sa priorité, s’est désolée que la question ait été escamotée pendant la campagne l’an dernier. Elle s’est tournée vers Christine Labrie, qui estime que l’indépendance, bien que souhaitable, n’est pas prioritaire. Voulant marquer cette différence, Mme Ghazal lui a demandé si, lors de la prochaine campagne, Mme Labrie jugerait nécessaire de faire une sortie sur le sujet. Cette dernière a rétorqué : ce sont les membres qui décident de la plateforme électorale, donc c’est à eux de décider.
Elle a parfaitement raison. Ces trois excellentes politiciennes ne briguent pas le mandat de proposer des orientations ou de réécrire le programme ou la stratégie du parti. Pas du tout. Elles souhaitent devenir co-porte-parole. Martin Matte, porte-parole de Maxi, a certes une réelle influence sur la confection de la publicité. Mais l’enseigne se fiche complètement de son avis sur l’organisation des magasins, la stratégie d’expansion, la fixation des prix.
J’exagère ? Il faut toujours retourner au texte. Selon les statuts de Québec solidaire, les co-porte-parole doivent « représenter le parti », « exprimer les positions du parti » envers les autres groupes et les médias. Comme c’est un peu mince, on leur demande aussi de « piloter les interventions du parti à l’Assemblée nationale » et de « coordonner les solidarités avec les mouvements sociaux ».
À entendre les trois candidates lundi, j’ai eu l’impression qu’elles trouvaient ce corset un peu juste. Qu’elles brûlaient de « coordonner l’élaboration et la mise en oeuvre de la stratégie politique et électorale du parti ». Qu’elles souhaitaient devenir celle qui « anime et convoque le Comité de stratégie » afin « d’assurer la cohérence de l’ensemble des activités du parti ». Dommage pour elles, ces éléments sont absents de leur définition de tâches. Elles apparaissent ailleurs : dans le mandat du président du parti. (Question : nommez-moi les candidats à la dernière course à la présidence de QS. Vous ne savez pas ? Alors, le nom du gagnant ? Raté, c’était une gagnante, désormais remplacée par un intérim. Il n’y a qu’une candidate pour le poste, qui sera pourvu au congrès de la fin du mois.)
Remarquez, on les comprend de ne pas s’être présentées à la course à la présidence. On ne la voit presque jamais, celle-là. Elle n’est pas à l’Assemblée nationale, donne peu d’entrevues. Ceux qui veulent changer le monde souhaitent généralement être entendus. Je ne prétends pas que les co-porte-parole n’ont aucun pouvoir d’influence. Autour de la table du Comité de coordination, instance dirigeante, que j’aime appeler le « Politburo », ils tiennent 2 des 14 sièges. À ce titre, ils peuvent faire des propositions, participer au débat, peser sur la décision.
Je n’ai aucun doute que la légitimité que leur a donnée une élection, surtout si elle fut contestée, en fait des voix fortes dans cette enceinte. Mais ils n’en dirigent pas les débats ni n’en fixent les priorités. Il faut se lever de bonne heure, à l’exécutif du PQ, du PLQ ou de la CAQ, pour mettre le chef en minorité lors d’un débat, même à huis clos. Le porte-parole ? On s’en balance.
C’est pourquoi il est si étrange qu’au débat de l’autre jour, les trois candidates aient fait des propositions sur les orientations futures du parti. Christine Labrie a critiqué le fait que QS se contente de renvoyer à une future constituante le soin de définir ce que serait un Québec souverain. Le parti devrait avoir sa vision du pays du Québec, a-t-elle expliqué. Une excellente remarque. Elle s’est fait rabrouer par Manon Massé, porte-parole sortante, qui semble avoir compris, avec l’expérience, que lorsqu’on tient le crayon au nom de quelqu’un d’autre, on ne dessine pas en dehors des lignes.
Ruba Ghazal a même publié une plateforme. Une plateforme ? Pour une porte-parole ? Cela devrait être, en soi, un motif de disqualification. Il n’appartient pas à une porte-parole de proposer des orientations aux décideurs. D’ailleurs, qu’avait l’animatrice du débat à poser des questions sur les enjeux ? La totalité de la discussion aurait dû porter sur : comment vous y prendrez-vous pour bien porter la parole ? Quelles sont vos qualités de communicatrice ? Savez-vous manier la langue de bois ?
La réponse à cette dernière question était, manifestement, non. Mme Therrien a osé affirmer s’inquiéter du « plafonnement » dont le parti est victime depuis 2018. (QS a fait 16 % du vote en 2018, 15,5 % en 2022 et est à 15 % dans le dernier sondage Léger-Québecor.) Elle devrait suivre des cours du leader parlementaire solidaire, Alexandre Leduc, qui a dit le matin de la publication du sondage : « Bien, moi, je refuse le postulat du plafonnement, là. Je ne pense pas qu’on est en train de plafonner. » Un journaliste a pris la balle au bond : « Vous pensez que vous déclinez ? » Leduc a esquivé. Il ferait un bon porte-parole.
Je comprends ces trois femmes de ne pas pouvoir s’empêcher de réfléchir. Ce qu’elles veulent, au fond, c’est être cheffe. Ou, au moins, co-cheffes. Pour tout dire, je les approuve. La structure de QS — peut-être ai-je déjà évoqué la chose dans le passé — est fondamentalement trompeuse pour le public. Elle est aussi tordue pour le parti lui-même.
On nous annonce une réforme des statuts pour l’an prochain. Est-ce que ce sera l’occasion de revoir ce vice de forme et de transformer les co-porte-parole en co-chefs ? Le parti refuse de dire si des propositions en ce sens sont venues d’en haut ou si cette avenue est envisagée. De l’interne, on m’indique que la question des co-porte-parole ne fait pas partie des discussions, du moins pour l’instant.
Ce serait dommage. Allez, camarades, mobilisez-vous, c’est le bon combat !
De mauvaises langues accusent le député Sol Zanetti d’avoir atteint le summum de l’exagération en gonflant, puis dégonflant, une balloune depuis son siège de l’Assemblée nationale jeudi dernier. Je ne suis pas d’accord. Juste avant, en point de presse, un autre député solidaire avait fait pire.
Au cas où on déclare atteinte, voire dépassée, la capacité d’accueil du Québec et qu’on veuille limiter le nombre d’immigrants temporaires au Québec, passés de 47 000 en 2007 à 470 000 cette année, il a dit ceci : « Si on définit qu’elle est remplie [la capacité d’accueil], on coupe qui ? On va commencer à faire des déportations massives ? On va commencer à dire que ces 100 000 là, qui sont de trop, peut-être, qui ont déménagé ici, qui ont eu des contrats, qui ont eu un logement, qu’on leur a donné un permis, qui travaillent dans le réseau de la santé et dans l’éducation… On va leur dire : “C’est terminé ? […] Vous savez quoi, là, on s’excuse, on vous a fait venir pour rien, on s’est trompé, finalement, on n’a pas la capacité de vous avoir” ? »
Je vais vous étonner. Il s’agit d’un député qu’on estimait jusque-là crédible et posé : Guillaume Cliche-Rivard. Il est avocat, expert en immigration. Comment peut-il ne pas savoir qu’on parle ici des temporaires qui, comme leur nom l’indique, sont bien temporaires. L’immense majorité des étudiants étrangers qui peuplent McGill et Concordia et anglicisent le centre-ville prennent la poudre d’escampette dès qu’ils ont leur diplôme en poche. L’immense majorité des travailleurs agricoles volent retrouver leur famille latino-américaine une fois la récolte terminée. Les autres savent tous que leur séjour affiche une date de péremption, ce à quoi ils ont librement consenti.
Bref, si on décidait, selon le chiffre évoqué, d’admettre désormais 100 000 personnes de moins, ce qui nous maintiendrait toujours à un niveau historiquement excessivement élevé, il suffirait d’attendre que ceux qui souhaitent repartir repartent et de ne donner des autorisations qu’à 370 000 candidats, plutôt que 470 000.
L’introduction du terme « déportation » dans un débat sur l’immigration qui se déroulait depuis quelques mois dans un contexte apaisé est simplement honteuse. S’il tient à sa crédibilité, Cliche-Rivard doit faire amende honorable.
Sur le fond, il affirme ne pas savoir si, oui ou non, notre capacité d’accueil est atteinte. Il voudrait qu’une équipe d’experts se penche sur la question. C’est une idée tellement bonne que je la proposais en 2018 lorsqu’on ne comptait sur le territoire que le quart du nombre de temporaires actuel.
On peut bien, comme le fait la ministre de l’Immigration, Christine Fréchette, par un appel de projets de recherche, en obtenir une analyse plus fine et régionalisée. Mais refuser d’admettre aujourd’hui que l’ajout depuis cinq ans de centaines de milliers de personnes supplémentaires aggrave les crises du logement, de la santé et des garderies me rappelle ceux qui, face aux méfaits du tabac ou du réchauffement climatique, réclamaient davantage d’études.
Heureusement, un grand nombre de Québécois ont entendu parler de la loi de l’offre et de la demande. Début octobre, 71 % d’entre eux (comme 68 % des Canadiens) ont déclaré au sondeur Ipsos qu’imposer un plafond d’admission aux étudiants étrangers serait une bonne façon de réduire la pression sur les logements abordables. Logiques, 75 % des Québécois (71 % des Canadiens) pensent qu’il faut revoir à la baisse les cibles d’immigration le temps que se résorbe la crise du logement. (Mémo au politburo de QS : ce sentiment est partagé par 66 % des 18-34 ans, votre électorat principal.)
Qui, parmi nous, à part les élus solidaires, figure parmi les dissidents de la loi de l’offre et de la demande ? Le gouvernement fédéral, bien évidemment. L’inénarrable ministre de l’Immigration, Marc Miller, a redit récemment qu’il fallait davantage d’immigrants pour construire davantage de logements. (Marc, ça ne marcherait que s’ils les bâtissaient avant d’arriver ou s’ils les emmenaient avec eux. Un pensez-y-bien.)
Plus terre à terre, son collègue Pablo Rodriguez, qui semble admettre l’existence d’un problème, a prétendu que l’augmentation du nombre de temporaires était la faute du Québec. Mme Fréchette affirme au contraire que c’est la faute du fédéral. Peut-on savoir qui remporte la palme de cet édifiant concours de Ponce Pilate ?
Mardi, dans ces pages, la spécialiste Anne-Michèle Meggs a mis clairement la responsabilité sur les épaules du Québec.
À l’exception des demandeurs d’asile, le Québec a indubitablement le pouvoir de réduire le nombre d’étudiants étrangers, qui comptent pour 44 % des temporaires, mais il ne le veut pas ; il a indubitablement le pouvoir de limiter le nombre de travailleurs temporaires (17 %), mais il ne le veut pas.
Sur le reste, les 36 % du Programme de mobilité internationale, Québec a omis d’exiger un droit de veto lors de sa création pendant l’ère Harper. Le gouvernement Legault — au pouvoir pendant l’explosion des temporaires et en possession depuis avril 2022 d’un rapport des experts Pierre Fortin et Marc Termotte l’avisant de sa « perte de contrôle » du dossier — a choisi de ne pas utiliser le levier à sa disposition : réclamer, comme le lui permet l’entente Canada-Québec, l’ouverture de discussions qui lui permettraient d’en reprendre le contrôle.
Bref, alors que 7 Québécois sur 10 savent que l’explosion du nombre d’immigrants rend intenable — et probablement insoluble — la crise du logement, entre autres, nous sommes en présence d’une opposition solidaire fantasmant sur des « déportations » massives et d’un gouvernement caquiste qui se prétend nationaliste, mais refuse d’utiliser les pouvoirs que détient déjà la nation.
M. Guillaume Cliche-Rivard a fait publier une réplique dans le Devoir du lendemain, la voici:
Avant de trancher sur notre capacité d’accueil, il faut en débattre
Dans une chronique publiée mercredi dans Le Devoir, Jean-François Lisée s’en est pris directement à mes propos relatifs à la capacité d’accueil du Québec en matière d’immigration. En plus de déformer ma pensée et d’attaquer ma crédibilité, il m’a demandé de me rétracter. Voici ma réponse.
La semaine dernière, Québec solidaire (QS) a refusé d’appuyer une motion à l’Assemblée nationale qui déterminait que la capacité d’accueil du Québec était dépassée. Pourquoi ? Parce qu’encore à ce jour, nous n’avons aucune définition de ce que signifie cette capacité d’accueil et des éléments qui la composent. Nous n’avons pas non plus fait le débat pour la quantifier ni établi le chiffre à partir duquel on peut la juger dépassée. Nous avons donc à nouveau demandé qu’un comité d’experts non partisan se penche sur la question.
Si la science nous démontre alors que notre capacité d’accueil est bien atteinte et ne peut être bonifiée, alors je suis prêt à accepter ce fait. Mais nous estimons que c’est de cette façon qu’il faut traiter du dossier, et non en votant à la volée une motion à l’Assemblée.
Je suis allé présenter cette position en point de presse et j’en ai profité pour soumettre quelques questions à ceux, comme le Parti québécois (PQ) ou la Coalition avenir Québec (CAQ), qui estiment que notre capacité d’accueil est dépassée. Essentiellement, je leur ai demandé, si tel était le cas, quelles étaient leurs solutions. J’ai soumis quelques options.
D’abord, il est possible d’investir dans notre capacité d’accueil afin de la bonifier. Sinon, il est possible de viser un plan de réduction du nombre de temporaires sur cinq ans pour revenir à des niveaux préétablis. Finalement, tout en soutenant que je serais surpris que cela soit la position choisie, une autre option serait d’exiger le départ d’un certain nombre de résidents temporaires, tout en démontrant du même souffle comment cette proposition serait déraisonnable et peu envisageable. J’ai donc soumis ces scénarios afin que ceux qui exigent un meilleur contrôle de l’immigration nous expliquent de quelle manière ils suggèrent de procéder.
Or, M. Lisée et d’autres m’ont accusé de soulever le spectre des déportations massives et ont attaqué ma crédibilité sur tous les fronts. Évidemment, plutôt que nous expliquer quelles étaient leurs avenues pour régler maintenant une situation qu’ils jugent incontrôlable, ils ont préféré déformer mes propos.
M. Lisée prétend que l’immigration temporaire est toujours éphémère, mais rien n’est moins vrai aujourd’hui. Une importante part de l’immigration permanente provient des temporaires : prétendre le contraire relève de l’ignorance ou de l’aveuglement volontaire. En commission parlementaire, l’ensemble des acteurs économiques nous ont expliqué que ces travailleurs temporaires répondaient à des besoins permanents.
Il faut d’ailleurs admettre que nous sommes bien dépendants de nos médecins étrangers, de nos travailleurs agricoles, de nos étudiants en région, et plus encore. Je sais pertinemment que ces personnes posent une pression en matière de logements et d’accès aux services sociaux, notamment, mais je me permets aussi de rappeler qu’une grande partie d’entre eux ont reçu une autorisation émise par le gouvernement du Québec après vérification de la pénurie de main-d’oeuvre dans leur secteur.
J’ai été très clair sur le fait qu’il n’est pas acceptable d’avoir un système d’immigration qui compte sur plus de 470 000 résidents temporaires maintenus dans un statut précaire. Ce que je demande, c’est un débat posé sur la question avec des experts afin d’établir un plan de match. Aussi, ce que je demande, c’est que ceux qui prônent une réduction de l’immigration nous expliquent leur solution à court terme, sans éviter les questions difficiles et que l’on comprenne pleinement ce qu’ils proposent.
D’ici là, je continuerai de soulever ces incohérences, qu’il leur en plaise ou non.
Réplique du chroniqueur (intégrale)
Cher Guillaume Cliche-Rivard,
Vous aviez une belle occasion d’admettre que, dans le feu d’un point de presse que j’ai cité très exactement et que chacun peut aller lire sur le site de l’Assemblée nationale, vos paroles ont dépassé votre pensée lorsque vous avez évoqué le risque de « déportations massives ». Vous choisissez dans cette réplique de maintenir cette position honteuse. Elle ne vous grandit pas. Y a-t-il une règle imposée aux élus Solidaires par le Politburo interdisant d’admettre qu’il leur arrive, comme chacun d’entre nous simples mortels, de commettre des erreurs ?
Sur le fond, vous choisissez l’aveuglement sur la gravité de la situation sociale causée par une augmentation incontrôlée de l’immigration. Au sujet du logement, la Banque nationale nous informait hier qu’il n’est « pas surprenant que les constructeurs d’habitations ne parviennent pas à suivre cet afflux inattendu de nouveaux habitants dû à l’immigration et que, par conséquent, le déficit de l’offre de logements se soit aggravé pour atteindre le pire niveau jamais enregistré. »
Vous affirmez que ceux qui veulent réduire le nombre d’immigrants doivent dire comment ils procéderont. Pourquoi pas ? C’est donc précisément ce que je décris dans mon texte: 1) en laissant partir ceux qui veulent repartir 2) en n’accordant pas de nouveaux permis aux futurs candidats.
N’appartient-il pas à celui qui introduit le concept de « déportation massive » de démontrer pouquoi il pense que cette issue est vraisemblable ? Vous ne le faites pas, parce que vous êtes incapable de le démontrer. Refusant d’admettre que c’est un dérapage, vous vous enfoncez. C’est dommage.
Vous rapportez des témoignages affirmant que des détenteurs de permis temporaires en santé ou en garderies occupent des postes permanents. Je n’en disconviens absolument pas. Mais vous semblez continuer à nier les enseignements de la science en immigration, résumée en avril 2022 dans le rapport de l’économiste Pierre Fortin: l’augmentation du nombre d’immigrants provoque une augmentation quasi identique de la demande de services, en santé ou en garderie comme ailleurs. C’est une spirale sans fin. En conséquence, une réduction du nombre d’immigrants réduira le nombre de postes nécessaires ou, en situation de plein emploi comme on la vit maintenant, réduira la pression excessive sur nos services.
Les économistes de la Banque nationale ont publié avant-hier ce tableau extrêmement éloquent de l’impact de l’immigration récente sur le logement, un sujet qui vous est cher, et avec raison, à QS:
Sauf pour en connaître la granularité, pour citer Fitz, le débat sur la capacité d’accueil est désormais donc derrière nous. Les chiffres sur le logement sont terrifiants. Nous avons dépassé le point critique. Libre à vous de continuer, pour des raisons de pure rectitude idéologique, de jouer à l’autruche.
Si je vous disais tout ce que j’ai lu pendant ma période maoïste, à la fin des années 1970, vous ne me croiriez pas. Voyez tout de même. Je me suis tapé les trois tomes de l’« autobiographie » d’Enver Hodja, le dictateur communiste albanais. Étonnamment, c’était assez prenant. Je suppose maintenant que le véritable auteur était un romancier talentueux mais dissident, enchaîné à une table de métal dans une cellule au troisième sous-sol du palais présidentiel, à qui on avait promis, s’il rendait la chose palpitante, de le surclasser au deuxième. Il y avait aussi Et l’acier fut trempé, du Soviétique Nikolaï Ostrovski. Un récit des atroces combats post-1917 où la traque des trotskistes, ces ex-révolutionnaires dont on découvre avec effroi qu’ils étaient depuis le début des suppôts du grand capital, laisse pantois.
C’étaient les lectures distrayantes. Les lectures sérieuses portaient sur la théorie, surtout celles du Grand Timonier Mao, dont son oeuvre maîtresse, De la juste solution des contradictions au sein du peuple. Le groupuscule auquel j’appartenais s’obstinait à déclarer que, malgré le goulag et autres atrocités, Staline était en dernière analyse un bon gars. Il s’appuyait pour défendre ce point de vue absurde sur le bilan qu’en avait tiré le camarade Mao dans son texte Surles dix grands rapports. En conclusion, Mao donnait 7 sur 10 au petit père des peuples. Étudiant en droit, j’entamai la lecture du livre, crayon à la main, pour suivre la démonstration, notant positivement ou négativement chacun des 10 aspects couverts. J’arrivais bien à 7/10, mais à 7 résultats négatifs. Le texte de Mao était-il donc codé ? Combien étions-nous, en Chine, en Russie et dans le monde, à l’avoir correctement déchiffré ? Sur la question de Staline, donc, je resterais sur mes positions, un dissident.
Puis, je tombai sur un livre du leader vietnamien Hô Chi Minh, que j’avais en grande estime, à l’instar de Jane Fonda. Il portait sur l’épineuse question du quant-à-soi. C’est entendu, le militant communiste doit obéir aveuglément à ses supérieurs qui, grâce au matérialisme dialectique, une science nous disait-on, elle-même opérationnalisée dans les rouages du centralisme démocratique, ne pouvaient produire que la ligne juste. Une façon de dire qu’ils avaient toujours raison. Mais si le militant avait un doute ? Avait-il le droit, non de l’exprimer, ce qui affaiblirait la discipline de combat, mais de le préserver dans sa tête, dans le fond de son quant-à-soi ? Le camarade Hô était formel. La réponse était non. Le militant devait chasser le doute de son esprit. Le quant-à-soi était, à sa face même, contrerévolutionnaire. J’avoue qu’à cause de cette lecture, Hô chuta beaucoup dans mon estime (pas Jane Fonda). Je décidai que je garderais mon quant-à-soi quant à moi quoi qu’en disent les qu’en-dira-t-on des camarades.
La prose de Hô m’est revenue en tête, ces derniers jours, alors que fait rage un débat à l’intersection des droits de la personne et des choix vestimentaires. Pour célébrer la Fierté gaie et soutenir les droits LGBTQ, la Ligue nationale de hockey a pris, depuis 2018, l’habitude d’organiser un match-bénéfice, avant lequel elle demandait à tous les joueurs de porter, pendant la période d’échauffement, un chandail aux couleurs de l’arc-en-ciel.
Plusieurs joueurs se sont rebiffés. À Montréal, le Russe Denis Gurianov a évoqué des « motifs de sécurité familiale ». Le pouvoir — et l’opinion — russe étant très réfractaire aux droits LGBTQ, il laissait entendre que, s’il portait l’arc-en-ciel, cela pourrait mal se passer pour les siens. Trois joueurs russes de l’équipe de Chicago ont fait de même. Puis, un joueur de San José, deux de Floride, un de Philadelphie et un de Vancouver ont exprimé le même refus, citant dans leur cas des convictions religieuses. En effet, plusieurs grandes religions sont homophobes. Il pourrait y avoir d’autres cas de figure. Des joueurs qui appuient les droits LGBTQ et les efforts pour rendre le hockey plus inclusif, mais qui préfèrent ne pas afficher de logo. La majorité des gais, si on y pense, ne participe pas aux défilés de la Fierté. Puis, il y a ceux qui sont favorables en général, mais qui estiment que certaines des revendications des groupes représentés dans l’alphabet LGBTQIA2S+ peuvent être problématiques. Notamment avec ce « + », qui peut vouloir dire beaucoup de choses. Exiger par exemple la présence de femmes trans, donc nées hommes, dans le sport féminin. Pourquoi prendre le risque de s’associer à ce qu’on ne soutient pas, ou ne comprend pas ?
Heureusement, au Québec, et en l’absence de la regrettée Denise Bombardier, nous pouvons nous rabattre sur la sagesse de la co-porte-parole féminine de Québec solidaire, Manon Massé, pour guider notre pensée. Réagissant cette semaine à la décision de la LNH de maintenir ses activités annuelles de soutien à la cause LGBTQ, au Mois de l’histoire des Noirs et à la cause autochtone, mais de mettre fin à sa pratique d’obliger les joueurs à porter les symboles de ces causes pendant un entraînement, elle a bondi : « Je ne comprends pas pourquoi la LNH a si facilement plié aux pressions des gens qui sont contre nous en retirant la journée de pratique aux couleurs de la Fierté. » Elle souhaite que la LNH fasse marche arrière, ajoutant : « Si toutefois quelques joueurs ne veulent pas le porter, qu’ils réchauffent le banc pendant longtemps ! Car exclure les personnes LGBTQIA2S+ des sports, c’est les mettre, eux et elles, au banc de l’exclusion. »
Un décodage s’impose sur la question inclusion/exclusion. Mme Massé estime que ne pas forcer tous les joueurs à afficher les couleurs de la cause LGBTQ signifie exclure les personnes gaies des sports. Ce que même Hô aurait appelé un non sequitur, c’est-à-dire un argument dépourvu de logique. Le droit des gais à être inclus dans toutes les sphères de la société, y compris les vestiaires, est une excellente décision collective, assise dans nos chartes des droits. Mais nulle part n’est inscrite l’obligation de porter les couleurs de cette cause, ou de toute autre. Au contraire, et à l’opposé des régimes communistes, nos chartes garantissent la « liberté de conscience », notre version légale du quant-à-soi. Si Mme Massé souhaite exclure et stigmatiser les joueurs qui, en conscience, refusent de porter un jack-strap arc-en-ciel, j’ai dans mes archives un vieux bouquin d’Hô Chi Minh dont elle raffolera, j’en suis certain.
PS. Un lecteur m’a signalé cet extrait de Seinfeld, excellente illustration de mon propos:
« Il l’a dit ! Il l’a dit ! » C’est le jeune Robert Bourassa qui trépignait ainsi, en juillet 1967, lorsque Charles de Gaulle a lancé son « Vive le Québec libre ! » J’ai eu une réaction identique, dans mon salon lundi soir dernier, lorsque Gabriel Nadeau-Dubois a déclaré que les électeurs de Saint-Henri–Sainte-Anne venaient d’élire un « député indépendantiste ».
GND croyait peut-être satisfaire le vœu exprimé la semaine précédente par le facétieux péquiste Pascal Bérubé. Il l’avait mis au défi, lui ou son candidat, de prononcer avant la fin de la campagne le mot « indépendance », jusque-là inaudible chez les solidaires locaux. Mais les règles de cette joute exigeaient peut-être que le mot soit prononcé avant que les bureaux de vote soient fermés.
Je n’ai pas compris pourquoi les péquistes étaient si fâchés que le candidat solidaire Guillaume Cliche-Rivard ait distribué un tract unilingue anglais pendant sa campagne. René Lévesque, Jacques Parizeau et l’auteur de ces lignes ont tous produit pour le Parti québécois (PQ) quelques documents écrits ou audiovisuels en anglais. On s’assurait cependant d’une chose : y mentionner que notre parti voulait faire du Québec un pays. M. Cliche-Rivard a omis ce détail dans toutes les versions, françaises et anglaises, de ses tracts, et on me rapporte qu’il fut aphone sur son projet de séparation dans les débats des candidats (auxquels la Coalition avenir Québec [CAQ], suivant sa scandaleuse tradition, a refusé de participer).
Fallait-il en conclure que Québec solidaire (QS) a ainsi mené une « campagne plus libérale que les libéraux », comme l’a déclaré le chef péquiste ? Ce verdict, repris à TVA par l’ancien ministre libéral Gaétan Barrette, semble embêter considérablement les solidaires, bizarrement mis sur la défensive au lendemain d’une pourtant très décisive victoire en terrain ennemi.
Des journalistes pointilleux ont voulu aller au fond de cette affaire. L’indépendance, a demandé l’un d’eux mardi matin, « est-ce que c’était un thème gagnant pour vous dans cette circonscription-là ? » Le leader parlementaire solidaire, Alexandre Leduc, a joué franc jeu : « Ben. Nous, on a voulu faire une campagne positive, basée sur les enjeux, une campagne terrain. » Le seul rapport logique entre la question et la réponse est que, pour QS, l’indépendance n’est pas un enjeu, n’est pas positive, ou les deux.
À leur décharge, on ne peut les accuser d’avoir caché le drapeau québécois dans la partielle. Ils ne l’utilisent presque jamais. Contrairement au Parti libéral du Québec (PLQ), qui l’affiche même fièrement sur son logo. Plus étonnant dans Saint-Henri–Sainte-Anne a été le choix du lutrin du dernier point de presse. Le mot « Québec » avait disparu de l’affiche, au profit du seul « solidaire ».
D’où vient cette réticence à assumer non seulement son identité indépendantiste, mais son identité québécoise tout court ? Une de mes députées solidaires favorites, Ruba Ghazal, nous a éclairés sur ce point dans le récent balado de Génération Oui. Interrogée sur sa conviction indépendantiste, elle a déclaré « détester au plus haut point » le type de discours « quand on parle de la nation québécoise, quand on parle du Québec, du pays, de l’histoire ». Elle y lit « entre les lignes » une référence aux seuls « vrais » Québécois, les descendants des colons de la Nouvelle-France.
Dans une réplique cinglante, l’ex-députée et désormais porte-parole du Parti québécois Méganne Perry Melançon a conclu que Ghazal semblait être « allergique au mot “nation”, à notre volonté de nous inscrire dans une histoire, de célébrer la grande aventure québécoise sur le continent ». La victime collatérale de cette posture antinationaliste n’est-elle pas l’idée même d’indépendance ? « Pose-toi la question, a-t-elle ajouté : pourquoi n’arrivez-vous pas même à convaincre la moitié de votre propre électorat à appuyer l’indépendance ? Peut-être est-ce parce que vous calomniez une partie des indépendantistes. Parce que vous détestez leur discours. »
Le flou pas très artistique entretenu par QS sur son identité indépendantiste peut être délétère pour l’idée indépendantiste tout en étant payant pour la croissance de QS en terrain libéral.
L’ex-chef du NPD Tom Mulcair expliquait cette semaine à Qub Radio qu’il connaissait personnellement plusieurs militants néodémocrates très impliqués dans la campagne solidaire, mais qui jamais, au grand jamais, n’appuieraient la souveraineté. Ils ne croient tout simplement pas, explique-t-il, que QS soit vraiment indépendantiste.
Pourtant, il l’est, on n’a qu’à lire son programme. Il n’y est pas question de tenir un référendum sur l’indépendance, mais d’élire au suffrage universel une assemblée chargée d’adopter une constitution souverainiste, ensuite soumise au vote. Si QS forme le gouvernement, c’est peut-être que 55 % des Québécois seront dans l’intervalle devenus souverainistes. Cela signifie que 45 % des membres de l’assemblée seront fédéralistes.
C’est comme si on confiait à 100 personnes la tâche de concevoir une loi sur le droit à l’avortement et qu’on y conviait 45 délégués antiavortement. Un échec programmé. Comment QS fera-t-il pour faire surgir un consensus indépendantiste de son assemblée ? Grâce à un processus que les spécialistes versés à la fois en sciences politiques et en psychologie behaviorale désignent de l’expression un peu technique « pensée magique ». (Pour une explication plus complète de l’impossibilité de faire l’indépendance avec la méthode solidaire, voir ici.)
Voilà peut-être pourquoi des militants fédéralistes néodémocrates peuvent militer dans un parti dont la stratégie indépendantiste garantit le maintien du Québec dans le Canada.
Il est certain que le succès de QS dans un ancien château fort libéral va attirer l’attention du Politburo sur d’autres dépouilles libérales à Montréal, à Laval, à Gatineau. La descente aux enfers du PLQ va certainement pousser beaucoup de ses électeurs, notamment de jeunes non-francophones, à chercher ailleurs un nouveau logis politique qui pourrait être QS. Pour peu qu’on laisse au placard l’indépendance et le fleurdelisé, peut-être même le mot « Québec », ça peut marcher.
Précision: Dans la version de ce texte d’abord publiée dans Le Devoir, j’indiquais que Québec solidaire n’utilise le drapeau québécois «jamais, dans aucun événement, où que ce soit». Or QS a contacté Le Devoir pour l’assurer que Gabriel Nadeau-Dubois avait brandi le fleurdelysée dans un événement à Sherbrooke le 17 septembre 2022. Donc, l’équipe de recherche a trouvé un cas en six mois. On a donc corrigé à « presque jamais ». Mais c’est une précision qui, par l’absurde, attire davantage l’attention sur l’absence que sur la présence du drapeau québécois dans l’univers solidaire. Ayant fait mes recherches, j’ai trouvé une autre photo de GND avec notre drapeau, mais c’était avant qu’il soit à QS:
Pour offrir les meilleures expériences, nous utilisons des technologies telles que les témoins pour stocker et/ou accéder aux informations des appareils. Le fait de consentir à ces technologies nous permettra de traiter des données telles que le comportement de navigation ou les ID uniques sur ce site. Le fait de ne pas consentir ou de retirer son consentement peut avoir un effet négatif sur certaines caractéristiques et fonctions.
Fonctionnel
Toujours activé
Le stockage ou l’accès technique est strictement nécessaire dans la finalité d’intérêt légitime de permettre l’utilisation d’un service spécifique explicitement demandé par l’abonné ou l’utilisateur, ou dans le seul but d’effectuer la transmission d’une communication sur un réseau de communications électroniques.
Préférences
Le stockage ou l’accès technique est nécessaire dans la finalité d’intérêt légitime de stocker des préférences qui ne sont pas demandées par l’abonné ou l’utilisateur.
Statistiques
Le stockage ou l’accès technique qui est utilisé exclusivement à des fins statistiques.Le stockage ou l’accès technique qui est utilisé exclusivement dans des finalités statistiques anonymes. En l’absence d’une assignation à comparaître, d’une conformité volontaire de la part de votre fournisseur d’accès à internet ou d’enregistrements supplémentaires provenant d’une tierce partie, les informations stockées ou extraites à cette seule fin ne peuvent généralement pas être utilisées pour vous identifier.
Marketing
Le stockage ou l’accès technique est nécessaire pour créer des profils d’utilisateurs afin d’envoyer des publicités, ou pour suivre l’utilisateur sur un site web ou sur plusieurs sites web ayant des finalités marketing similaires.