De la juste solution des contradictions

Si je vous disais tout ce que j’ai lu pendant ma période maoïste, à la fin des années 1970, vous ne me croiriez pas. Voyez tout de même. Je me suis tapé les trois tomes de l’« autobiographie » d’Enver Hodja, le dictateur communiste albanais. Étonnamment, c’était assez prenant. Je suppose maintenant que le véritable auteur était un romancier talentueux mais dissident, enchaîné à une table de métal dans une cellule au troisième sous-sol du palais présidentiel, à qui on avait promis, s’il rendait la chose palpitante, de le surclasser au deuxième. Il y avait aussi Et l’acier fut trempé, du Soviétique Nikolaï Ostrovski. Un récit des atroces combats post-1917 où la traque des trotskistes, ces ex-révolutionnaires dont on découvre avec effroi qu’ils étaient depuis le début des suppôts du grand capital, laisse pantois.

C’étaient les lectures distrayantes. Les lectures sérieuses portaient sur la théorie, surtout celles du Grand Timonier Mao, dont son oeuvre maîtresse, De la juste solution des contradictions au sein du peuple. Le groupuscule auquel j’appartenais s’obstinait à déclarer que, malgré le goulag et autres atrocités, Staline était en dernière analyse un bon gars. Il s’appuyait pour défendre ce point de vue absurde sur le bilan qu’en avait tiré le camarade Mao dans son texte Sur les dix grands rapports. En conclusion, Mao donnait 7 sur 10 au petit père des peuples. Étudiant en droit, j’entamai la lecture du livre, crayon à la main, pour suivre la démonstration, notant positivement ou négativement chacun des 10 aspects couverts. J’arrivais bien à 7/10, mais à 7 résultats négatifs. Le texte de Mao était-il donc codé ? Combien étions-nous, en Chine, en Russie et dans le monde, à l’avoir correctement déchiffré ? Sur la question de Staline, donc, je resterais sur mes positions, un dissident.

Puis, je tombai sur un livre du leader vietnamien Hô Chi Minh, que j’avais en grande estime, à l’instar de Jane Fonda. Il portait sur l’épineuse question du quant-à-soi. C’est entendu, le militant communiste doit obéir aveuglément à ses supérieurs qui, grâce au matérialisme dialectique, une science nous disait-on, elle-même opérationnalisée dans les rouages du centralisme démocratique, ne pouvaient produire que la ligne juste. Une façon de dire qu’ils avaient toujours raison. Mais si le militant avait un doute ? Avait-il le droit, non de l’exprimer, ce qui affaiblirait la discipline de combat, mais de le préserver dans sa tête, dans le fond de son quant-à-soi ? Le camarade Hô était formel. La réponse était non. Le militant devait chasser le doute de son esprit. Le quant-à-soi était, à sa face même, contrerévolutionnaire. J’avoue qu’à cause de cette lecture, Hô chuta beaucoup dans mon estime (pas Jane Fonda). Je décidai que je garderais mon quant-à-soi quant à moi quoi qu’en disent les qu’en-dira-t-on des camarades.

La prose de Hô m’est revenue en tête, ces derniers jours, alors que fait rage un débat à l’intersection des droits de la personne et des choix vestimentaires. Pour célébrer la Fierté gaie et soutenir les droits LGBTQ, la Ligue nationale de hockey a pris, depuis 2018, l’habitude d’organiser un match-bénéfice, avant lequel elle demandait à tous les joueurs de porter, pendant la période d’échauffement, un chandail aux couleurs de l’arc-en-ciel.

Plusieurs joueurs se sont rebiffés. À Montréal, le Russe Denis Gurianov a évoqué des « motifs de sécurité familiale ». Le pouvoir — et l’opinion — russe étant très réfractaire aux droits LGBTQ, il laissait entendre que, s’il portait l’arc-en-ciel, cela pourrait mal se passer pour les siens. Trois joueurs russes de l’équipe de Chicago ont fait de même. Puis, un joueur de San José, deux de Floride, un de Philadelphie et un de Vancouver ont exprimé le même refus, citant dans leur cas des convictions religieuses. En effet, plusieurs grandes religions sont homophobes. Il pourrait y avoir d’autres cas de figure. Des joueurs qui appuient les droits LGBTQ et les efforts pour rendre le hockey plus inclusif, mais qui préfèrent ne pas afficher de logo. La majorité des gais, si on y pense, ne participe pas aux défilés de la Fierté. Puis, il y a ceux qui sont favorables en général, mais qui estiment que certaines des revendications des groupes représentés dans l’alphabet LGBTQIA2S+ peuvent être problématiques. Notamment avec ce « + », qui peut vouloir dire beaucoup de choses. Exiger par exemple la présence de femmes trans, donc nées hommes, dans le sport féminin. Pourquoi prendre le risque de s’associer à ce qu’on ne soutient pas, ou ne comprend pas ?

Heureusement, au Québec, et en l’absence de la regrettée Denise Bombardier, nous pouvons nous rabattre sur la sagesse de la co-porte-parole féminine de Québec solidaire, Manon Massé, pour guider notre pensée. Réagissant cette semaine à la décision de la LNH de maintenir ses activités annuelles de soutien à la cause LGBTQ, au Mois de l’histoire des Noirs et à la cause autochtone, mais de mettre fin à sa pratique d’obliger les joueurs à porter les symboles de ces causes pendant un entraînement, elle a bondi : « Je ne comprends pas pourquoi la LNH a si facilement plié aux pressions des gens qui sont contre nous en retirant la journée de pratique aux couleurs de la Fierté. » Elle souhaite que la LNH fasse marche arrière, ajoutant : « Si toutefois quelques joueurs ne veulent pas le porter, qu’ils réchauffent le banc pendant longtemps ! Car exclure les personnes LGBTQIA2S+ des sports, c’est les mettre, eux et elles, au banc de l’exclusion. »

Un décodage s’impose sur la question inclusion/exclusion. Mme Massé estime que ne pas forcer tous les joueurs à afficher les couleurs de la cause LGBTQ signifie exclure les personnes gaies des sports. Ce que même Hô aurait appelé un non sequitur, c’est-à-dire un argument dépourvu de logique. Le droit des gais à être inclus dans toutes les sphères de la société, y compris les vestiaires, est une excellente décision collective, assise dans nos chartes des droits. Mais nulle part n’est inscrite l’obligation de porter les couleurs de cette cause, ou de toute autre. Au contraire, et à l’opposé des régimes communistes, nos chartes garantissent la « liberté de conscience », notre version légale du quant-à-soi. Si Mme Massé souhaite exclure et stigmatiser les joueurs qui, en conscience, refusent de porter un jack-strap arc-en-ciel, j’ai dans mes archives un vieux bouquin d’Hô Chi Minh dont elle raffolera, j’en suis certain.

PS. Un lecteur m’a signalé cet extrait de Seinfeld, excellente illustration de mon propos:

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

Le capitalisme triomphe à Québec Solidaire (et ma réponse à Amir)

« L’idéalisme, il faut en avoir beaucoup. Surtout au début. Parce que ça réduit à la cuisson. » Ce mot d’un ami écologiste français est plein de sagesse. La cuisson, c’est le choc du réel, les contraintes de la vie politique, la force du statu quo. L’important est de garder le cap malgré les obstacles. Et de ne pas, au nom de la quête du pouvoir, renier son idéal d’origine.

(Une version de ce texte a été publiée dans Le Devoir.)

Avec Québec solidaire, on savait à quoi s’en tenir. Le parti avait inscrit sur ses fonds baptismaux son identité anticapitaliste. La charge était nette : « Le système capitaliste produit les inégalités sociales, détruit l’environnement et renforce le sexisme et le racisme en maintenant de nombreux groupes et de nombreuses personnes dans la pauvreté. » Tout un manifeste, présenté en 2009 par Françoise David et Amir Khadir appelait à « dépasser le capitalisme » et critiquait ceux, les sociaux-démocrates, qui souhaitaient simplement le réformer ou le refonder. Ils passaient, écrivait QS, « à côté des vraies questions ».

L’actualité climatique donne raison à ce procès. L’entreprise capitaliste devant, pour attirer et retenir ses actionnaires, produire toujours davantage et offrir toujours un rendement compétitif, le système ne serait durable que si les ressources étaient infinies. Mais puisqu’elles ne le sont pas, la logique même du capitalisme nous conduit vers la déforestation, l’épuisement des ressources, la catastrophe climatique. Beaucoup de citoyens sentent qu’il y a quelque chose de vicié à la base. Un sondage d’août dernier révélait que 35% d’entre nous souhaitent « nous éloigner du capitalisme ». Seulement 25% sont réellement attachés au système. Les autres ne savent quoi penser.

La question qui tue la planète

Être conscient que le capitalisme est le problème n’est qu’un premier pas. Je l’ai moi-même franchi depuis longtemps, on peut me lire sur le sujet ici. La question qui tue (la planète, entre autres) est de savoir comment s’en débarrasser et par quoi le remplacer. Dans son programme, actualisé en 2019 et toujours en vigueur, QS avait choisi la manière forte : « Québec solidaire vise, à long terme, la socialisation des activités économiques ». Vaste programme. Cela signifie que toutes les grandes entreprises (Wal-Mart, Bell Canada, Cascades, Bombardier, etc) deviendraient propriété collective, donc soustraites au dogme de la croissance. Rassurez-vous, ajoutait QS, « une certaine place au secteur privé sera maintenue, particulièrement en ce qui a trait aux PME». Mais le programme de QS insistait spécifiquement sur la nationalisation des mines, des entreprises forestières et d »une partie du système bancaire.

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Ces choses-là prennent du temps. Ce sera, écrivaient-ils, « à long terme ». On se limitera, dans un premier mandat, à la nationalisation des CHSLD, de l’énergie renouvelable, de la nationalisation/création d’une banque d’État et, disait QS en 2018, du transport collectif interurbain.

Cette fin de semaine, les délégués de QS étaient d’ailleurs invités à se concentrer sur des engagements « réalisables en un premier mandat » ou alors qui seraient « la première étape d’un projet plus ambitieux ». Bizarrement, pas une ligne de proposition n’était consacrée au « projet plus ambitieux » d’origine : la sortie du capitalisme.

Erreur fatale

Cela n’est pas passé inaperçu, chez ceux qui ont cru et croient encore à l’identité première de leur parti. « Nous sommes de plus en plus alarmés par ce que nous croyons être une dérive importante des racines radicales de notre parti au profit d’une direction réformiste et nationaliste, écrivent les membres du Collectif Tendance Marxiste, un groupe constituant de QS. Nous pensons qu’il s’agit d’une erreur fatale qui conduit le parti dans une impasse »

Ces dernières semaines, ils ont lancé une campagne visant à « ramener QS à ses racines anticapitalistes ». Ils réécoutent en boucle et les larmes aux yeux les vieux discours où un Gabriel Nadeau-Dubois qui ne portait pas le veston et la cravate chantait les louanges de « la lutte des classes ».

À leur tentative de faire introduire dans la plateforme les dispositions du programme portant sur la nationalisation des mines et de l’industrie forestière, la députée Ruba Ghazal fut tranchante. « Oui, à Québec solidaire, on veut recourir à la nationalisation pour encourager certains secteurs — par exemple pour les CHSLD privés et le secteur des minéraux stratégiques dans certaines situations, etc. – mais pas de le faire comme ça de façon systématique », a-t-elle soutenu. Elle fut fortement appuyée au micro par Manon Massé, celle-là même qui, dans un moment d’égarement en 2018, avouait, mais en anglais seulement, être marxiste. (Karl, de sa tombe, a dû maugréer : Et tu Manon ?)

Nationaliser de façon systématique est précisément la stratégie de sortie du capitalisme prévue dans le programme solidaire. Le vote de ce week-end est donc un renoncement majeur. Les paroles de Mmes Gazal et Massé sont des copier-coller des arguments servis par Jacques Parizeau aux militants péquistes des années 1970 qui souhaitaient, comme leurs amis socialistes français d’alors, nationaliser massivement pour « rompre avec le capitalisme dans les 100 jours » de leur prise de pouvoir.

Dans un baroud d’honneur, le Collectif marxiste a tenté d’imposer, pour 2030, une cible de réduction des GES de 65%. À ce niveau, a dit très justement un militant, « ça signifie qu’on sort du cadre capitaliste et on a une économie dirigée ». La majorité des militants ont dit non.

Ce faisant, ils ont enterré la mission anticapitaliste de leur parti. Rien ne les distingue plus, fondamentalement, des sociaux-démocrates naguère honnis. Ils sont rentrés dans le rang. Ne posent plus « les vraies questions ». C’est un grand jour pour le capitalisme. Je ne dis pas que l’existence de QS, jusqu’ici, l’empêchait de dormir. Mais il peut désormais dormir plus profondément encore.

Amir me répond

Amir Khadir présentant le manifeste « Sortir du capitalisme ». Au temps d’avant.

Après la publication de ce texte dans Le Devoir, Amir Khadir y a fait référence, dans un texte qu’il a publié dans Le Journal de Montréal, intitulé Au lieu de railler Québec Solidaire.

Il débute ainsi:

Je suis habitué de voir, depuis plus de 15 ans, les élites politiques caricaturer les instances de Québec solidaire. La dernière en date : une chronique de Jean-François Lisée dans Le Devoir du 24 novembre intitulé par pure raillerie Le capitalisme triomphe chez QS.

J’avais hâte de lire la suite et de voir comment Amir, que j’estime beaucoup, allait contester ma démonstration sur l’abandon de l’idéal anti-capitaliste par son parti. J’allais être déçu. Voici le coeur de son argument:

On avait ri de moi quand j’ai proposé pour la première fois un projet de loi pour interdire l’exploitation pétrolière et gazière. Aujourd’hui, la CAQ s’apprête à mettre en place une grande partie de ce projet de loi. On nous avait aussi raillés, lorsque nous demandions que la Caisse de dépôt sorte ses billes des énergies fossiles. « Il ne faut surtout pas que la politique se mêle de la Caisse », s’offusquait-on sur les banquettes de l’Assemblée nationale. Récemment, les libéraux ont fait une annonce semblable.

Je ne vous parle même pas du catéchisme dogmatique de « l’équilibre budgétaire » que nous étions les seuls à dénoncer. Aujourd’hui, même les plus grands apôtres de l’austérité n’osent plus s’en vanter.

Le problème n’est pas que les partis politiques traditionnels copient Québec solidaire. Ces partis ont des idées assez conventionnelles sur la politique et le monde. L’agilité à innover et à bouger n’est pas leur force.

Allez voir, à aucun moment il ne revient sur ma démonstration, ni pour la commenter, ni pour la contredire. Au contraire, tout son texte démontre exactement ce que je dis: QS est fondamentalement, désormais, un parti social-démocrate, oeuvrant au sein du système capitaliste sans le remettre en cause. La preuve: ses idées sont reprises une à une par les autres partis, même les plus ouvertment pro-capitalistes, comme le PLQ et la CAQ.

Le PQ, de même, s’est fait piquer plusieurs idées par les libéraux (et désormais les Caquistes) à travers le temps, comme on peut dire au fédéral que le NPD sert d’incubateur à des idées que le Parti libéral du Canada finira par mettre en oeuvre.

En fait la seule idée que QS ne se ferait pas voler par les autres est, précisément, sa feuille de route d’origine vers la sortie du capitalisme. Amir ne la mentionne même pas, lui, le coauteur du manifeste « Sortir du capitalisme ».

On ne peut qu’en conclure qu’une chose. Ce ne sont pas que les militants de QS qui ont, majoritairement, choisi le capitalisme lors de leur congrès de novembre 2021. Amir Khadir est en phase avec eux, bénit ce renoncement de fond. On peut donc imaginer le vieux Karl maugréer aussi, Et tu Amir ?


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Les brutes

J’ai beaucoup hésité avant de choisir le titre de cette chronique. Parmi les candidats, il y avait « Feu l’élégance ». Ou encore: les rustres, les féroces, les acharnés. Aussi, « l’impatience des fossoyeurs ». J’admets que le titre « les vampires » m’a aussi traversé l’esprit.

(Une version légèrement plus courte de ce texte a été publiée dans Le Devoir.)

Je parle évidemment de François Legault et de Québec Solidaire et de leur volonté d’écraser le plus rapidement possible le Parti Québécois. (Transparence totale, j’étais chef du PQ de 2016 à 2018). Je ne leur reproche évidemment pas de vouloir occuper tout le terrain politique possible. C’est dans la nature de chaque parti de maximiser son électorat et parfois de souhaiter, secrètement, la disparition de ses adversaires. René Lévesque n’a versé aucune larme lorsque son action a fini de vider la vielle Union Nationale de ses électeurs.

Mais il y a la manière. Chacun rappelle aujourd’hui comment des premiers ministres successifs ont offert à des chefs de partis d’opposition d’entrer à l’Assemblée nationale en cours de mandat à la faveur d’une élection partielle. Pauline Marois l’avait fait pour Philippe Couillard. Jean Charest pour Pauline Marois et pour André Boisclair. Ils n’attendaient pas que la demande soit faite. Il s’agissait d’une élégance démocratique qui permettait au chef d’une force politique réelle de faire valoir son point de vue dans le temple de notre démocratie. Il est arrivé que l’offre fut faite, mais refusée. Ainsi, René Lévesque déclina la proposition de Robert Bourassa et l’alors nouveau chef libéral Paul-Émile Lapalme déclina celle de Maurice Duplessis. Ils préférèrent attendre l’élection générale.

Legault moins élégant que Duplessis

Oui, Maurice Duplessis, le truqueur d’élection, l’autocrate, l’emprisonneur de Témoins de Jéhovah et le casseur de syndicats a fait preuve envers son adversaire Lapalme de davantage d’élégance que François Legault n’en a montré ces derniers jours envers Paul Saint-Pierre Plamondon. Le chef de la CAQ, faut-il le rappeler, a poussé la mesquinerie jusqu’à ne vouloir se prononcer sur la présence d’un candidat caquiste dans Marie-Victorin que si PSPP déclarait d’abord sa candidature. Legault caresse le projet de faire poiroter le chef péquiste – l’élection ne pourrait être tenue qu’en avril – et l’obliger ainsi à faire campagne pendant six mois en ce seul endroit.

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Que Legault veille faire mourir le PQ n’est un secret pour personne. Selon le dernier Léger, chez les francophones, les trois partis d’opposition sont presque d’égale faiblesse — 13% pour le PQ, 12 % pour le PLQ, 9% pour QS. Mais Legault s’ingénie à couper spécifiquement l’oxygène du parti indépendantiste — qui l’a sorti de l’anonymat et l’a mis au monde politiquement en lui confiant les géants ministères de l’Éducation et de la Santé. Sa décision de surseoir à la réforme du mode de scrutin est un de ses outils. À nombre d’électeurs égaux, selon le dernier compte, QS gardera 4 de ses députés, le PQ, un seul. La proportionnelle mixte aurait partiellement corrigé ce déni de démocratie. Legault n’en veut pas. On voit pourquoi.

On ne peut évidemment reprocher à la CAQ son nationalisme et sa volonté d’occuper ce terrain. Mais son empressement à vampiriser les icônes péquistes exhale une forte odeur d’appropriation politique : désignation, par législation, d’une circonscription au nom de Camille Laurin, achat de la maison natale de René Lévesque. Se tenait récemment la « Journée Bernard Landry », initiative mémorielle louable pour quelqu’un qui a consacré sa vie à l’indépendance et qui pensait un mal immense de l’initiative caquiste incarnant, selon lui, un affairisme qui nous éloignait du pays. Hommes à l’emploi du temps débordés, François Legault et son ministre Pierre Fitzgibbon ont pourtant pris la peine d’enregistrer des vidéos flatteurs. Le chef et les membres du caucus péquistes, qui sont quotidiennement dans la tranchée pour porter à bout de bras porter le rêve de Bernard Landry, n’ont pas reçu de telles invitations.

La méthode solidaire

Peut-on reprocher à Québec Solidaire de présenter un candidat dans Marie-Victorin ? Non. La tradition veut que le parti au pouvoir s’abstienne d’empêcher l’élection d’un nouveau chef. Les autres partis font parfois de même, comme Mme Anglade le propose aujourd’hui, mais c’est l’exception, pas la norme.

Que le Politburo de QS ait décidé sans attendre de bondir sur la proie ne doit surprendre personne. Lise Bissonnette affirmait ces jours derniers qu’avec cette attitude « c’est la fin du moment où Québec Solidaire se présente comme un parti différent des autres ». Mon expérience est autre. QS a depuis longtemps fait preuve d’une brutalité politique exceptionnelle. En reniant sans l’ombre d’un remords en 2017 sa signature d’une entente longuement négociée entre quatre partis indépendantistes, il montrait son mépris pour la solidarité entre souverainiste, attitude répétée à chaque élection fédérale par son appui, tacite mais massif, à un parti fédéraliste centralisateur, le NPD, et son refus d’appuyer les indépendantistes du Bloc.

Lorsque l’existence de sa circonscription de Sainte-Marie-Saint-Anne fut mise en péril par le DGE, Manon Massé était heureuse de compter parmi ses principales alliés Carole Poirier, alors whip du PQ, qui ne compta pas ses efforts pour préserver la circonscription. En retour, Mme Massé s’investit ensuite avec fougue pour faire battre Mme Poirier dans sa circonscription de Hochelaga-Maisonneuve.

Une autre règle non-écrite veut que dans une campagne générale, les chefs ne se rendent pas dans les circonscriptions des autres chefs. En 2018, Mme Massé et GND ont fait davantage de porte-à-porte dans mon comté de Rosemont que je n’ai pu en faire moi-même. À leur décharge, et je l’ai peut-être déjà mentionné quelque part, ils ne sont pas chefs, seulement porte-paroles. Soupirs.

Cette normalisation de la brutalité en politique, cet effacement de l’élégance, la disparition des brefs moments de savoir-vivre démocratique entre adversaires, nous avilit collectivement. Le fait que cet acharnement désinhibé vise la disparition du seul véhicule crédible de l’espoir indépendantiste d’un peuple rend la chose historiquement déshonorante.

(PS: Des lecteurs m’ont demandé pourquoi le PQ était le seul véhicule « crédible » d’indépendance, puisque QS se dit aussi indépendantiste. J’ai expliqué dans un autre texte comment le programme de QS ne s’engage pas à faire l’indépendance, mais à élire une assemblée constituante représentative qui est irrémédiablement vouée à l’échec. On peut lire le texte ici.)


Comment rater la réconciliation

« Aucune bonne action ne restera impunie. » Le fantôme d’Oscar Wilde devait se bidonner ferme, ces jours derniers, en observant la valse à contretemps entre leaders blancs et autochtones du Québec et du Canada.

Pas à cause du concours de gaffes qui s’est déployé le jour de la réconciliation : Trudeau-en-vacances, Legault-le-productiviste et Coderre-remettons-Macdonald-sur-piédestal. Concours suivi d’un second, avec les mêmes participants : celui de la contrition. Je vous laisse choisir le gagnant.

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

Au sujet, plutôt, du mauvais sort réservé aux propositions de réconciliation. Pour le premier anniversaire du décès de Joyce Echaquan, le ministre Ian Lafrenière avait décidé de répondre positivement à une « demande claire de la famille » : donner le nom de Mme Echaquan à une nouvelle réserve de biodiversité au lac Némiscachingue, dans les Hautes-Laurentides. Le ministre avait, dit-il, reçu une lettre lui demandant de procéder rapidement. Le Conseil de la Nation Atikamekw l’a accusé sèchement de « récupération politique », affirmant que la famille avait demandé un « délai de réflexion ».

Lafrenière se demande maintenant à qui il doit demander des permissions avant d’agir, et combien de fois. Il pensait bien faire en introduisant de toute urgence dans un projet de loi existant (sur les pharmaciens) un article donnant ordre au ministère de la Justice d’accompagner les parents autochtones qui cherchent à s’informer sur le décès d’un enfant dans le système de santé. Il fut vivement rabroué par Ghislain Picard, de l’Assemblée des Premières Nations, qui fut « pris par surprise » et souhaitait un projet de loi distinct. Lafrenière voudrait bien, aussi, introduire dans la loi sur la Santé le principe de sécurisation culturelle, comme le lui demande le PQ, mais il n’arrive pas à trouver avec les chefs autochtones une formule qui ferait consensus et doute pouvoir le faire avant la fin de l’année.

L’épisode concernant Québec solidaire est plus divertissant encore. Ayant dénoncé l’empressement de Lafrenière dans les épisodes précédents, les co-porte-parole solidaires ont cru pouvoir faire mieux. Ils ont consulté leurs propres militants autochtones pour élaborer un projet de loi spécifique de protection des langues autochtones. Ils ont eu la chouette idée de tenir leur conférence de presse dans une librairie autochtone de Wendake, en banlieue de Québec, avec, bien sûr, l’aval des libraires. Le ciel leur est tombé sur la tête. Le grand chef de la nation huronne-wendate, Rémy Vincent, les a accusés d’avoir tenu l’événement sur le territoire autochtone sans son approbation. Surtout, ajoute-t-il, « seules les communautés ou les nations ont l’autorité de se prononcer sur nos langues et de façon encore plus globale sur toutes [les] questions relatives à nos cultures ». Les accusations de colonialisme et d’appropriation culturelle se sont abattues sur les malotrus Nadeau-Dubois et Massé.

(Le texte se poursuit après la pub.)

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Même des leaders blancs se mêlent de rabrouer ceux qui osent faire des propositions sans obtenir les autorisations requises. Ainsi, lorsque, revenu de son flirt avec John A. Macdonald, Denis Coderre a proposé de renommer la Place du Canada (où se trouvait la statue), « Place de la réconciliation », Valérie Plante a jugé sa proposition « malaisante » et « paternaliste », car il ne l’avait pas soumise aux autochtones.

Bonnes volontés ? Taisez-vous !

Si on devait suivre la totalité de ces injonctions, il faudrait, nous, non autochtones, cesser de proposer des avenues de réconciliation. Et j’ai un terrible aveu à vous faire, chers lecteurs. Il y a quelque temps j’ai, dans ces pages, osé une proposition. Puisque nous avons volé 60 ans d’éducation aux autochtones, qu’on fasse en sorte que, pendant les prochains 60 ans, l’investissement en éducation par enfant soit chez eux le double de la moyenne québécoise. J’ai bien écrit que cet investissement devait être fait « avec et par les nations autochtones » mais je dois admettre que je n’ai consulté aucun grand chef avant de me commettre.

Les partis qui préparent pour l’an prochain leur plateforme électorale sont donc avertis : ils ne doivent rien inclure dans leurs plateformes sans d’abord avoir obtenu les imprimaturs appropriés.

La réconciliation est bien mal partie. Que les nations autochtones exercent, chez elles, un maximum d’autodétermination, bien sûr. Que la consultation soit la règle, non l’exception, certes. On peut aussi comprendre que des propositions soient mal reçues, débattues, rejetées. Mais dialogue n’est pas monologue. Et à force de dénoncer à pleins poumons les propositions de bonne volonté des uns et des autres, on ne réussira qu’à tarir la bienveillance à la source.

Un contre-exemple

Dans ce concert de mauvaise humeur, on doit souligner à grands traits le contre-exemple donné la semaine dernière par Paul-Émile Ottawa, chef du Conseil des Atikamekw de Manawan. Assis aux côtés de la nouvelle présidente du CISSS de Lanaudière, Maryse Poupart, pour faire le bilan des nombreux gestes posés depuis son arrivée en mai, Ottawa aurait pu tout envoyer promener, car Mme Poupart refuse de prononcer les mots « racisme systémique ».

Il a choisi le pragmatisme. « Les gens de ma communauté voient une différence, un changement positif », a-t-il dit. « La confiance est en train de se rétablir. » À preuve, raconte-t-il, les parents de Joyce Echaquan se sont rendus à l’hôpital pour une consultation médicale « alors qu’il y a quelques mois, il était hors de question pour eux de mettre les pieds dans cet établissement ».

Lorsque Guy Chevrette est devenu ministre responsable du dossier autochtone, il y a de cela plus de 20 ans, son premier réflexe, dans ses rencontres avec les chefs, était de dire : « Faites sortir tous les avocats. » Il instaura une approche centrée sur les résultats — résolution de problèmes, mise en œuvre de projets — qui allait rétablir le dialogue et paver la voie, ensuite, à la paix des braves.

Si on souhaite aujourd’hui réussir la réconciliation, il faut faire sortir de la pièce les procès d’intention et les débats sémantiques. Inviter les propositions, plutôt que les condamner. Discuter, négocier, faire le tri. On comprend que les familles éprouvées, les militants, les activistes soient à cran. Mais il appartient aux chefs d’emprunter les chemins de la diplomatie et de la bienveillance, si on veut se rendre un jour à une nouvelle Grande Paix.


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Comment Québec solidaire ne fera pas l’indépendance

Manon Massé, Québec SolidaireLes co-porteparoles de Québec solidaire ont encore affirmé pendant leur dernier congrès que leur parti était le seul qui s’engageait à réaliser l’indépendance pendant leur premier mandat, dans l’hypothèse où ils seraient portés au pouvoir.

Si on veut être gentil, il faut dire qu’ils exagèrent considérablement. Si on veut rester neutre, on peut dire qu’ils pratiquent la pensée magique. Si on veut être réaliste, on peut dire qu’ils prennent les électeurs pour des cruches.

Pour en venir à l’une de ces trois conclusions, on n’a qu’à lire leur programme. Nulle part n’est-il écrit qu’un gouvernement solidaire va déclarer l’indépendance du Québec pendant son premier mandat. C’est beaucoup plus compliqué, et incertain, que ça.


Ceci est le texte de ma balado hebdomadaire Lisée101 sur l’actualité politique. Ces textes sont publiés huit jours après qu’ils aient été rendus disponibles aux abonnés de la balado. Alors, prenez huit jours d’avance,  abonnez-vous ici.


QS propose, après son élection, d’organiser une nouvelle élection au suffrage universel pour élire une toute nouvelle assemblée, appelée constituante. Elle doit être représentative de la société québécoise et aura le mandat d’écrire la constitution d’un Québec indépendant.

C’est le texte de cette constitution qui sera soumis à un référendum. Si la majorité des Québécois dit Oui à cette constitution, alors on serait en route pour une déclaration d’indépendance.

Voici pourquoi ce mécanisme ne peut conduire qu’à un échec retentissant.

L’indépendance ? C’est être ou ne pas être

Il a toujours été compris qu’une fois le Québec devenu souverain, il faudrait lui écrire une constitution. La désignation d’une constituante élue, puis l’adoption de la constitution par voie référendaire, faisaient partie des avenues souvent évoquées. J’ai personnellement toujours été d’avis que la tenue de cette constituante serait un moment clé de la réconciliation des camps du Oui et du Non. La décision de faire du Québec un pays ayant été prise par une majorité référendaire, acceptée et normalisée dans les faits, après une période de calme, ce grand exercice de la constituante réunirait certains des combattants d’hier autour d’une œuvre commune, tournée vers l’avenir, réparatrice. Je n’ai pas changé d’avis.

Mais QS, et d’autres dans le mouvement souverainiste proposent maintenant la tenue d’une constituante qui aurait lieu avant la décision de faire l’indépendance. Ils affirment que les partis politiques n’auront pas le droit de présenter des candidats à la constituante, ce qui empêchera la constitution de groupes organisés au sein de l’assemblée. D’autres proposent même le tirage au sort pour contourner le problème de candidats qui seraient «plantés» par les partis fédéralistes.

Or, si la constituante est représentative de la population québécoise — c’est l’engagement de QS et des promoteurs de l’idée –, alors, dans l’état actuel de l’opinion, une majorité de ses membres sera opposée à l’indépendance. Supposons maintenant que l’évolution de l’opinion fait en sorte que les camps du Oui et du Non redeviennent en équilibre au sein de l’électorat. On trouvera toujours dans la constituante une moitié de gens opposés à ce que le Québec soit souverain. Les sondages récents nous disent qu’un Québécois sur trois est « fortement en désaccord » avec l’indépendance. Ils seraient représentés dans la constituante de QS, dans une proportion significative. Léger a déjà mesuré qu’un tiers des Québécois étaient même en faveur de la partition du Québec. Normalement, ils seront représentés dans la constituante proposée par QS, si elle est représentative.

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Pourquoi des citoyens fortement en désaccord avec une idée participeraient-ils à la rendre plus attrayante en écrivant un texte qui lui donnerait de la crédibilité ? Lors des Commissions régionales sur l’avenir du Québec de 1994-1995, nous avions notamment soumis à la communauté anglophone des dispositions constitutionnelles qui lui permettaient de garantir ses droits dans un Québec souverain. Nous avions invité ses membres et ses organisations à en débattre et à proposer des améliorations. Parmi les 50 000 participants à l’exercice, plusieurs groupes et individus anglophones se sont présentés aux audiences. Aucun n’a offert quelque suggestion que ce soit pour améliorer notre projet, même sur les points les concernant. Aucun. Ils voulaient tout simplement exprimer leur opposition de principe à l’idée même de souveraineté.

On peut réunir tous les groupes représentatifs que l’on veut pour discuter des modalités d’une proposition dont le principe est acquis: les soins de fin de vie, le contrôle des armes à feu, la légalisation d’une drogue.

Mais il est illusoire de penser qu’une assemblée peut s’entendre sur les modalités d’un principe qui n’est pas acquis. Emmenez des pro-vie dans une assemblée délibérative dont l’objectif est de définir la légalisation de l’avortement, ils feront tout en leur pouvoir pour qu’aucun texte ne soit produit. Et les organisateurs n’auront réussi qu’une chose: démontrer l’impossibilité du consensus, donner une caisse de résonance hypermédiatisée aux opposants de l’avortement, aviver les tensions, démontrer l’échec de la démarche, donc nuire à leur cause.

Devenir indépendant, c’est poser la question de Shakespeare: Être ou ne pas être ? On veut soit l’un, soit l’autre. Il est presque indécent de demander à un citoyen québécois, fédéraliste convaincu et fier de son appartenance canadienne, de participer à une démarche dont l’objectif est de le priver de son pays, d’une part essentielle de son identité.

Donner des outils au fédéralistes

Au lendemain du référendum de 1995, j’avais proposé ces mots à Jacques Parizeau pour son premier discours depuis la défaite. Il fut prononcé lors du Conseil national qui a suivi. Extrait:

Il faut reconnaître que l’émotion exprimée par les partisans du Canada pendant la dernière semaine de campagne n’avait rien à voir avec le débat économique ou avec les structures politiques ou linguistiques. Pour les Canadiens, il s’agissait d’un sentiment beaucoup plus profond, beaucoup plus fondamental. Certains d’entre eux avaient mal physiquement. Plusieurs ont pleuré. Ils avaient mal à leur pays. Et leur pays fait partie de leur être même. Ils le sentent dans leurs tripes.

Ils nous ont donné, ces jours-là, une très grande leçon. Ils nous ont fait comprendre qu’un pays, c’est extraordinairement précieux. Avoir un pays à soi, un pays auquel on s’identifie vraiment, un pays dont on est fier… ce n’est pas une abstraction, ce n’est pas une structure, ce n’est pas l’affaire des politiciens. C’est quelque chose qu’on porte en soi. Quelque chose qui fait partie de notre être. C’est quelque chose qui nous donne un petit morceau de certitude, un petit morceau d’identité personnelle autant que collective. C’est quelque chose qui n’a pas de prix.

Il relève donc de l’absolue pensée magique de croire que, par je ne sais quel mécanisme, les représentants élus (ou tirés au sort) de l’importante portion des Québécois qui se sentent fondamentalement canadiens participeraient à l’extinction de leur identité.

Une fois élus, ils se reconnaîtraient, s’organiseraient, seraient fortement sollicités, privément et publiquement, par de puissantes organisations fédéralistes — le Parti libéral du Québec, le Parti libéral du Canada, l’État canadien, Power Corporation qui fut de la partie en 1995 — pour les encourager à faire leur devoir de Canadiens de contribuer à sauver le pays en faisant capoter la constituante.

Est-il besoin de rappeler que l’affable ex-maire de Québec, Jean Pelletier, devenu chef de cabinet du premier ministre canadien Jean Chrétien, a avoué que rien ne l’avait retenu dans sa volonté de vaincre les indépendantistes en 1995: «Quand on est en guerre, on va-tu perdre le pays à cause d’une virgule dans la loi ?» a-t-il admis. On lui aurait organisé une constituante, il s’en serait donné à cœur joie.

Il ne faut pas croire que QS est imperméable à ces arguments. Pour pouvoir intégrer ce qui restait d’Option nationale, le parti a dû modifier son programme. Avant, il proposait une constituante «ouverte», c’est-à-dire qui pourrait décider de proposer autre chose que l’indépendance. Ce qui avait conduit Amir Khadir à avouer que ce serait «l’indépendance si nécessaire, mais pas nécessairement l’indépendance». Pour obtenir l’adhésion d’ON, les solidaires ont dû accepter que la constituante soit «fermée», c’est-à-dire qu’elle ait le mandat d’écrire une constitution indépendantiste et rien d’autre. Ce qui, on l’a vu, ne garantit nullement qu’elle va y arriver.

Pendant la campagne de 2018, Manon Massé a dû admettre que la constituante pourrait réserver des surprises, y compris, si telle était la volonté des constituants, la «partition» du Québec. Et pourquoi pas, dans un élan d’inclusivité angélique, la désignation de l’anglais comme seconde langue officielle du Québec. Pour les fédéralistes présents parmi les constituants, les occasions seraient belles d’inclure des «clauses empoisonnées» dans la proposition de constitution, pour la rendre imbuvable même pour les souverainistes.

Le leçon australienne

Ce qui nous amène au second grand problème posé par la proposition de constituante. Supposons que, par miracle, tous les obstacles ont été aplanis et qu’une proposition est rédigée et présentée. Des choix auront été faits. Le Québec proposé sera soit une monarchie constitutionnelle (peu probable) soit une république et, si oui, soit à la française, à l’américaine, à l’équatorienne ou autre. Il y aura, ou non, une chambre des régions. Il y aura des principes généraux. Plus ou moins écologistes. Plus ou moins à droite ou à gauche. Plus ou moins laïcs. Des clauses garantissant des droits nouveaux aux Nations autochtones et, pourquoi pas, aux Anglo-Québécois.

Le texte doit alors être soumis à la population par référendum et il doit rassembler plus de 50 % des voix. Je n’ai pas besoin de rappeler qu’il s’agit là d’un énorme degré de difficulté.

Pour l’emporter, il faudra additionner tous les indépendantistes. Françoise David et Richard Martineau. Amir Khadir et Jacques Brassard. Ève Torres et Mathieu Bock-Côté. Les souverainistes écologistes et les climato-sceptiques. Les syndicalistes et, disons, PKP. Les traditionalistes et les avant-gardistes. Chaque choix opéré dans l’offre constitutionnelle est une occasion supplémentaire de dire non. De prendre à rebrousse poil certains des membres de la coalition souverainiste. Choisir, c’est renoncer.

Parlez-en aux Australiens. Ils souhaitaient se débarrasser de la monarchie. S’ils avaient posé la question en référendum: Souhaitez-vous que l’Australie ne soit plus une monarchie ?, la majorité était à portée de la main (51 % pour 35 % contre et 14 % d’indécis). Une fois la victoire acquise sur le principe du remplacement de la monarchie ils auraient pu, dans un deuxième temps, soumettre une ou plusieurs formules de remplacement aux électeurs.

Mais ils ont commis l’erreur de réunir… une constituante (moitié-élue, moitié-nommée). Elle a recommandé une formule de remplacement. C’est cette formule qui a été soumise au peuple par référendum en 1999. Elle a été battue, à 55 %. Un groupe anti-monarchie mais favorable à une autre formule de remplacement a fait campagne pour le Non, ce qui est considéré comme la principale cause de la défaite.

Bref, si on propose de répondre oui ou non à l’indépendance, Être ou ne pas être, il y aura un camp du Oui et un camp du Non. Les électeurs répondront, pour l’essentiel, à la question posée. Mais si on propose plutôt, d’un seul tenant, non seulement l’indépendance, mais la sorte d’indépendance, la couleur, la forme, la texture, il y aura plusieurs camps du Non. Les électeurs pourront répondre non à chacun des détails de la proposition.

L’expérience étrangère

Pas moins de 198 pays siègent désormais aux Nations unies. Combien parmi eux ont obtenu leur indépendance en utilisant le mécanisme d’une assemblée constituante élue au suffrage universel, produisant un projet de constitution ensuite soumis à un référendum ? Aucun.

C’est pourquoi, dans les négociations d’une feuille de route commune avec les autres partis indépendantistes, dont QS, et dans le but de trouver un terrain d’entente, le PQ avait accepté le compromis de réunir une constituante, mais en rejetant l’idée d’y faire entrer des fédéralistes par le suffrage universel et en prévoyant un référendum à deux volets.

Les Québécois pourraient dire Oui au principe de l’indépendance mais non à la constitution proposée s’ils ne l’aimaient pas. On pourrait donc faire l’indépendance quand même, en remettant le projet de constitution sur la table de travail.

Chacun sait maintenant que QS, dont les négociateurs avaient signé cette entente, a tout fait ensuite pour la saboter. J’ai raconté comment dans mon dernier livre.

Je suis sidéré de constater que cette fausse bonne idée fasse tant de progrès dans les rangs indépendantistes. Si j’étais conspirationniste, je dirais qu’elle est promue en sous-main par nos adversaires. Mais je crois qu’elle résulte de deux courants. Un, très sincère, qui estime à tort que la délibération publique est toujours un gage de succès. S’y additionne, au sein de Québec solidaire, un courant pas vraiment indépendantiste qui voit dans cette proposition un compromis permettant à chacun de sauver la face. Les indépendantistes solidaires pensent y trouver un moyen de se rendre à l’objectif. Les non-indépendantistes solidaires nourrissent l’espoir (fondé selon moi) que la constituante ne conduira pas à l’indépendance.

Une chose est sure. Lorsque vous entendrez un porte-parole de QS vous dire que son parti s’engage à réaliser l’indépendance dans un premier mandat, demandez-lui d’arrêter de vous prendre pour un idiot.


La bande annonce de ma dernière balado Lisée101:

La bande annonce d’une récente balado Lisée202: