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Ça se passait au siècle dernier. Jeune journaliste pour L’Actualité, j’avais été invité, avec un petit groupe de chroniqueurs, à une rencontre avec le ministre québécois des Affaires internationales de l’époque, le libéral John Ciaccia, qui présentait son énoncé de politique « Le monde pour horizon ».
Le document, très étoffé, était résolument tourné vers la promotion de nos entreprises et de nos produits à l’étranger. M’avisant que le document envisageait d’étendre le réseau de bureaux et de délégations « notamment en Espagne, en Europe de l’Est et en Amérique latine » et sachant me trouver devant un fier fédéraliste, ci-devant ex-sous-ministre de Jean Chrétien, j’osai lui demander pourquoi le contribuable québécois devait payer deux fois pour la promotion de nos entreprises dans le monde, une fois pour les diplomates canadiens, une autre pour les diplomates québécois.
Les diplomates canadiens à Washington aimeraient bien savoir qui se cache derrière le pseudonyme « Mukden ». Ce personnage a publié il y a deux semaines un texte informé et argumenté sur ce que devrait être la stratégie de Donald Trump pour arriver à ses fins : avaler le Canada. Ils voudraient savoir s’il s’agit d’un étudiant brillant et retors ou d’un membre du gouvernement Trump, également brillant et retors, qui souhaite faire avancer ses thèses sous couvert de l’anonymat.
L’attaque sur l’Iran est-elle conforme au droit international ? Absolument pas. C’est à partir de ce principe que le premier ministre socialiste espagnol l’a fermement dénoncée et a refusé à l’armée américaine d’utiliser ses bases militaires en sol espagnol pour son attaque. Il a même réclamé le départ de 11 avions ravitailleurs jusqu’alors logés sur son sol.
Synchronisons nos montres. Dans 266 fois 24 heures, donc au soir du 3 novembre prochain, nous saurons si notre voisin américain est encore une démocratie. On sait que l’enfant-roi qui dirige les États-Unis n’a jamais reconnu la légitimité d’une élection qu’il a perdue. On sait aussi qu’il commence à comprendre que les électeurs s’apprêtent à lui infliger un revers important, lui enlevant le contrôle de la Chambre des représentants et, peut-être, mais c’est moins sûr, du Sénat.
On ne pourra pas dire qu’on ne nous a pas avertis. Pour le président Trump, l’hémisphère en entier est son terrain de jeu, du pôle Nord à la Terre de Feu. Et puisque l’appétit impérial vient en mangeant, on ne peut prévoir, d’une semaine à l’autre, quel pays des Amériques il voudra acheter, avaler ou occuper.
Concernant les 55 695 habitants du Groenland, on entend dire que Trump serait prêt à leur envoyer, chacun, entre 10 000 $ et 100 000 $. Cela fait au maximum moins que 5,57 milliards de bidous, une aubaine. Appliqué aux 41 millions de Canadiens, ce même taux ferait quand même 4100 milliards de dollars. Alors je ne pense pas que nous recevrons nos chèques de sitôt.
Cher président américain, jusqu’à présent, nous, Québécois, avions de bonnes raisons d’être fâchés contre vous. Vous avez frappé notre industrie du bois et de l’aluminium de tarifs absurdes et vous nous avez conduits, pour nous protéger contre vous, à élire comme premier ministre canadien quelqu’un que l’on connaissait à peine, Mark Carney. Nous commençons à douter de la qualité de notre choix.
Ces dernières semaines ont été pourries pour le savoir-vivre dans une partie non négligeable de la classe politique canadienne. Et je ne parle même pas de Pierre Poilievre et de son fantasme de voir Justin Trudeau derrière les barreaux.
La palme de l’obséquiosité revient à celui dont on pensait qu’il était rompu aux usages et aux codes, ayant fréquenté la royauté à Londres, les diplomates à l’Organisation des Nations unies (ONU) et la haute fonction publique à Ottawa. Je suis convaincu que Mark Carney a une intelligence vive, une connaissance fine des enjeux. Je vois dans ses petits sourires qu’il compense par un humour pince-sans-rire sa certitude d’être toujours, partout, le premier de la classe.
Je ne veux en rien diminuer la difficulté de la tâche qui lui incombe et pour laquelle il a postulé : composer avec l’enfant-roi qui préside la superpuissance mondiale voisine et qui peut, d’un coup de mauvaise humeur, faire plonger notre économie dans une récession. Comme vous, je l’observe, composant avec Donald Trump en le flattant dans le sens du poil, mais généralement sans quitter le cercle de la raison. « Vous êtes un président transformateur », lui a-t-il dit l’autre fois dans le Bureau ovale. Oui, mais c’est vrai aussi d’un ouragan. Vous avez « un focus implacable sur l’économie, sur le travailleur américain ». Vrai, mais il n’a pas dit que l’économie, ou le travailleur, s’en sortiraient ragaillardis ou déconfits.
Le président Frank Underwood se dirigeait vers une défaite électorale certaine. Il ne pourrait se maintenir au pouvoir que si surgissait, dans la nation, une situation d’urgence. Et comme il n’y en avait pas, il en a créé une. Il a suspendu le vote dans plusieurs États pivots, puis traficoté avec le Congrès pour se faire réélire. C’était dans la cinquième saison de House of Cards. Et ce pourrait être dans le second mandat de Donald Trump.
La transformation d’une démocratie en autocratie est une chose tragique, mais pas inédite. Dans leur livre de 2018, La mort des démocraties, les politologues américains Steven Levitsky et Daniel Ziblatt ont dégagé un mode d’emploi de l’ascension de la tyrannie en distillant les méthodes utilisées par les dictateurs en herbe d’Allemagne, d’Italie, du Venezuela, de Hongrie, de Turquie et de Pologne.
Rien n’est plus profitable, pour une cause, qu’un martyr. Parlez-en au Vatican. Leur crucifié est mort depuis bientôt 2000 ans et, pourtant, son message continue de résonner sur la planète entière. La chrétienté serait-elle aussi forte si son fondateur avait vécu une sage retraite, taquinant le poisson du lac Tibériade, et avait péri dans le sommeil du juste?
La droite américaine vient de trouver son martyr. Elle compte en tirer un profit considérable. Ce n’est que justice. La gauche avait trouvé le sien, il y a cinq ans le 25 mai 2020, George Floyd. S’en était suivi le plus grand mouvement de protestation depuis les années soixante, des manifestations souvent émaillées de violence, mais débouchant à la fois sur une salutaire revue des pratiques policières et sur l’absurde revendication de « définancer la police ». Les Républicains allaient tirer de ce dernier slogan un argument apte à mobiliser en leur faveur une partie des habitants de banlieue tenant à leur sécurité.
Charlie Kirk n’est pas la seule victime récente du recours à l’assassinat comme moyen d’expression. Davantage d’élus démocrates que de républicains en ont été victimes, y compris depuis deux ans. Et le plus grand mouvement politique violent du siècle aux États-Unis fut la prise du Capitole par les troupes mobilisées par Donald Trump en janvier 2021.
Si Kirk est aujourd’hui le Floyd de la droite, c’est qu’il présente des caractéristiques idéales. Il s’agit d’un homme jeune, père de famille, profondément chrétien, aussi éloquent que sympathique, et qui incarnait une valeur cardinale de l’Amérique, la liberté d’expression. Se déplacer de campus en campus – donc en territoire parfois woke – non pour discourir, mais pour débattre avec chaque personne souhaitant confronter son opinion avec la sienne témoignait à la fois de son cran et de son goût du débat. Il était au surplus un proche de Donald Trump, de ses fils, et de sa garde rapprochée. Il faisait partie du premier cercle. On lui prévoyait un grand avenir.
L’équipe présidentielle a donc des raisons personnelles et politiques d’ériger autour de Kirk un mouvement qui dépasse l’évocation mémorielle pour propulser plus avant encore l’agenda conservateur. Pour réussir, il faut d’abord faire de son décès une affaire nationale, qui dure dans le temps. Le Vice-président J.D. Vance comme porteur du cercueil, des drapeaux en berne dans tout le pays pendant plusieurs jours, l’organisation, ce dimanche, d’une cérémonie dans le gigantesque State Farm Stadium à Glendale, dans l’État de l’Arizona d’où Kirk est natif. Le sate peut recevoir 63 000 personnes. Y participeront Donald Trump et plusieurs de ses ministres. Simultanément, des activités de prières auront lieu à Washington, Dallas et… Londres.
La question est de savoir comment le pouvoir trumpiste utilisera l’énergie tirée de cette célébration du martyr pour modifier des lois. On connaît déjà la direction qu’il compte emprunter. Dans les heures et les jours qui ont suivi l’assassinat, Donald Trump a clairement établi que les coupables étaient « la gauche radicale », un terme qu’il utilise pour décrire la totalité de ses adversaires de gauche. Lui qui, pendant la campagne, traitait Kamala Harris de « communiste » et de « fasciste ». Lui qui a offert son pardon à 1500 condamnés de l’assaut du Capitole, dont 750 coupables d’avoir agressé des policiers et infligé des blessures, qui les a qualifiés de « patriotes », estime que s’il existe, à droite, des gens radicalisés, ils le sont pour de bonnes raisons. « Ils sont contre le crime » a-t-il expliqué.
Il n’est pas question pour lui d’apaiser le débat. « I couldn’t care less » (je n’en ai rien à cirer) est-il allé dire à l’émission matinale de Fox News. L’important est de sévir contre la gauche radicale. Comment ? Il avait déjà ouvert une enquête sur l’organisation du milliardaire George Soros, Open Foundations. Soros est connu pour financer des organisations de gauche, comme les milliardaires de droite le font pour la droite. Trump veut maintenant démontrer que Soros finance « davantage que des manifs, il s’agit d’agitation, d’émeutes dans les rues. »
Un intéressant glissement sémantique a eu lieu ce lundi, alors que JD Vance animait le célèbre balado de feu Kirk. « Il faut parler de l’extraordinairement destructeur d’extrémisme de gauche qui s’est développé ces dernières années et qui est une des raisons, je crois, de l’assassinat de Charlie. » Son invité Stephen Miller, conseiller du président, a fait un pas de plus. « Nous allons canaliser toute notre colère contre ces campagnes organisées qui ont conduit à cet assassinat et démanteler ces organisations terroristes. » C’est ainsi qu’on est passé de gauche radicale, à extrémiste, à terroriste. Notons qu’il n’y a pour l’instant pas la moindre preuve que l’assassin de Kirk ait été lié à une quelconque organisation.
Miller dit tenir ses ordres de marche du martyr lui-même : « Le dernier message que Charlie Kirk m’a laissé avant qu’il ne rejoigne son Dieu au ciel est qu’il fallait que nous démantelions les organisations de la gauche radicale dans ce pays qui fomentent la violence » a-t-il dit à Fox News. « Alors, c’est ce qu’on va faire.”
En détail il dit vouloir s’attaquer bien sûr à la violence, mais aussi « aux campagnes organisées de déshumanisation, de dénigrement », ce qui peut couvrir assez large.
La cheffe de cabinet du président, Suzie Wiles, a levé le voile, en entrevue, sur le véhicule législatif envisagé. « On est en train de travailler sur un plan complet sur la violence en Amérique, l’importance de la liberté d’expression et de la civilité, les façons de composer avec ce qu’on ne peut désigner que comme des groupes haineux qui peuvent susciter ce genre de comportement. »
On sent donc une double volonté. S’en prendre aux organisations de gauches, suspectées d’induire la violence par leur comportement, s’en prendre aussi à l’expression « haineuse » qui en découle. Voilà pourquoi l’expression Wokisme de droite est désormais en vogue. Les Guerriers sociaux wokistes voulaient interdire les propos offensant leurs convictions. Les wokistes trumpistes semblent vouloir faire de même avec les propos qui critiquent leur vision du monde. Car comme le dit Stephen Miller, « le sort de millions de personnes dépendent de la défaite de cette idéologie maléfique. »
Le sang du martyr n’aura donc pas coulé en vain. Le pasteur Luke Barnett, de Phoenix où Kirk produisait sa balado, déclarait au New York Times :. « Je peux maintenant envisager 10 000 Charlie King se dressant dans les campus partout en Amérique, proclamant la vérité de Jésus Christ. »
Non mais, aviez-vous vu un plus beau défilé militaire ? Place Tian’anmen, l’autre jour, ça marchait d’un même pas, alignés au millimètre près, dans des uniformes pétants de propreté, avec des regards féroces. Combien de temps faut-il s’entraîner pour arriver à un tel synchronisme et le maintenir pendant des kilomètres ? Donald Trump, qui avait vu le printemps dernier ses GI marcher devant lui comme dans une manif, devait être vert d’envie.
Quelle belle jeunesse chinoise, quand même, fière et mobilisée, enthousiaste devant la puissance montante de l’empire du Milieu et de son empereur Xi, qu’on a entendu discuter immortalité avec Vladimir, qui, quand on regarde bien, n’a ni cheveu blanc ni ride à 72 ans. L’invasion de voisins, ça tient jeune.
Malheureusement, toute la jeunesse chinoise n’a pas la chance de faire partie de l’armée rouge. Tenez, en avril, la Compagnie nucléaire nationale chinoise a annoncé vouloir embaucher 1730 personnes. De bons emplois, bien rémunérés. Son site fut débordé par presque 1,2 million de candidatures. C’est que le taux de chômage chez les jeunes Chinois est maintenant de 19 %, si l’on croit les statistiques officielles, qui ont plutôt tendance à minimiser les choses. C’est comme ça depuis la pandémie. Et ça ne risque pas de s’améliorer.
En bas de l’échelle de la production, les usines de textiles et de produits bon marché ferment leurs portes pour se relocaliser, et pas que pour se soustraire aux tarifs trumpiens. (Goldman Sachs prévoit que les tarifs américains provoqueront 20 millions de chômeurs chinois de plus.) En haut de l’échelle, la progression fulgurante de l’utilisation de l’intelligence artificielle dans la production réduit de 40 % les besoins en main-d’œuvre. Certaines usines sont désormais presque complètement automatisées.
Ce resserrement du marché du travail survient au moment où la Chine connaît la plus grande cohorte de diplômés de son histoire, soit 12 millions de finissants. Où trouvent-ils à gagner leur vie ? En devenant livreurs, pour beaucoup. Selon l’Asia Society Policy Institute, dont je tire beaucoup de ces infos, un employé sur cinq des deux principales compagnies de livraison est diplômé, 70 000 d’entre eux ont des maîtrises. Même pour ces emplois précaires, l’avenir s’assombrit, la Chine étant à l’avant-garde dans la livraison par drone ou par véhicule intelligent.
L’impact psychologique est palpable. Le terme « involution » est désormais courant pour décrire la sensation de futilité ressentie par beaucoup de jeunes. Le taux de suicide chez ceux vivant en milieu urbain a doublé entre 2017 et 2021, selon les chiffres officiels, suspects de trop grand optimisme. L’Université de Pékin rapportait en 2023 une augmentation de 25 % depuis 2019 des tentatives de suicide.
L’an dernier, le suicide d’une interne en médecine, Cáo Lìpíng, a fait grand bruit. Elle avait laissé un message : « Il n’y a pas de justice dans le monde. » Certains deviennent violents, à l’américaine. Un jeune de 21 ans, frustré par ses mauvais résultats scolaires et des salaires impayés, a poignardé à mort 8 de ses collègues et en a blessé 17 autres dans l’est de la Chine en novembre. Les nouvelles de l’incident ont brièvement circulé malgré la censure généralement efficace de la « Grande Muraille numérique ». Il est donc impossible de savoir s’il s’agit ou non d’un cas isolé.
Une solution est de profiter de la libéralisation du trafic aérien international pour quitter le pays. Selon l’ONU, le nombre de Chinois faisant des demandes d’asile politique est passé de 7000 en 2010 à 180 000 en 2024. Avant la fermeture de la frontière mexicaine par Trump, des dizaines de milliers de Chinois prenaient un avion pour Quito, en Équateur, pour entreprendre la longue et périlleuse marche vers le nord, et le rêve américain.
La désespérance de la jeunesse chinoise est une donnée nouvelle — et inquiétante — pour le pouvoir. Depuis les grandes réformes économiques introduites il y a 40 ans, il était entendu que les Chinois n’auraient pas de liberté politique, mais que, en échange, le pouvoir communiste allait leur assurer une prospérité croissante. La rupture de ce pacte inquiète Pékin, qui exerce une pression sur les entreprises pour réduire le temps de travail excessif imposé aux jeunes qui ont un emploi.
La répression reste la meilleure arme du pouvoir. On compte en Chine 626 millions de caméras de surveillance, donc presque une caméra pour deux citoyens.
La veille de la grande parade militaire, un pirate informatique a réalisé un exploit. À 22 h, à Chongqing, ville de 30 millions d’habitants, il a ciblé un projecteur orienté vers le mur d’un grand immeuble et y a projeté des slogans anticommunistes. « Seulement sans le Parti communiste pourrons-nous avoir une nouvelle Chine », disait l’un d’eux. « Non aux mensonges, on veut la vérité. Non à l’esclavage, on veut la liberté », disait l’autre.
Les slogans furent visibles pendant 50 minutes, selon le New York Times, avant que des policiers ne viennent démanteler l’installation. Le dissident était parti, mais avait laissé une autre caméra filmant l’arrivée des agents. Il mit cette autre vidéo en ligne, avec le texte de la lettre qu’il avait laissée derrière. « Même si vous êtes un bénéficiaire du système aujourd’hui, un jour vous deviendrez inévitablement une victime en ce pays. »
Le lendemain, l’homme mettait en ligne une vidéo montrant des agents interrogeant sa vieille mère dans son village natal. L’homme en question, Qi Hong, 42 ans, avait quitté la Chine pour l’Angleterre neuf jours auparavant et avait mis projecteur et caméras en fonction à distance.
Li Yin, le plus suivi des blogueurs chinois dissidents en exil, affirme que cet exploit est « un coup dur » pour les autorités, qui avaient consacré d’énormes ressources à assurer la stabilité avant le défilé. « Son action a montré que le contrôle du Parti communiste chinois n’est pas hermétique », a-t-il dit. « Ce n’est pas comme si nous ne pouvions rien faire. »
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