Les accents gaulliens de Gabriel Attal

Les parlementaires québécois suivaient avec attention, jeudi, le discours du premier ministre français. Les mots choisis étaient forts, offrant aux liens franco-québécois une couleur d’éternité, de jeunesse éternellement renouvelée. Il se passa quelque chose lorsque l’invité d’honneur déclara ce qui suit : « Certains pensaient sans doute que le français avait pour vocation à disparaître de la carte de l’Amérique du Nord. Ils ne connaissaient pas les Québécois… »

Il ne put finir sa phrase tant les parlementaires exprimèrent spontanément, et bruyamment, leur accord. On n’en parle jamais, mais tapi au fond de la conscience québécoise se cache le sentiment profond d’être des rescapés de l’histoire, des évadés de la disparition, des survivants. Il suffit que quelqu’un nous le rappelle pour que jaillisse une fierté venue du fond des temps.

De Gaulle avait soulevé une foule de 10 000 personnes réunie à la grande place d’Expo 67 en usant de mots semblables, sur le risque de défaite définitive auquel ont fait face les habitants de la Nouvelle-France, une fois soldée la conquête anglaise. « On pourrait croire que ce passé ayant été marqué d’une telle douleur, Montréal aurait perdu son âme française dans le doute et dans l’effacement, a-t-il dit. Miracle ! Il n’en a rien été. »

L’amitié de la France, la fraternité, le commerce et tout ça, c’est bien, c’est bien. Mais il y a mieux. Beaucoup mieux. Avant de Gaulle, aucun chef d’État étranger n’avait démontré autant d’égard envers les représentants des Canadiens français — Jean Lesage, Daniel Johnson — que lui. Sa venue au Québec en 1967 représentait pour les francophones, au complexe d’infériorité patent, économiquement dominés, linguistiquement opprimés, politiquement marginalisés, l’inédite reconnaissance, par un géant de l’histoire, de leur valeur.

À Québec, puis tout le long du Chemin du Roy, il a vanté à chaque discours la résilience canadienne-française — « une persévérance inouïe », disait-il — à travers deux siècles d’isolement. De Gaulle venait dire aux Québécois qu’il reconnaissait non seulement la force dont ils avaient fait preuve dans l’histoire, mais l’éclat de leur renaissance, depuis le début des années 1960. Il allait jusqu’à leur dire que, si la France voulait se tenir aux côtés de ce nouveau Québec, c’est aussi qu’elle avait besoin de lui, de sa modernité, de sa jeunesse, de son énergie, pour construire de concert un avenir francophone commun. Bref, le général offrait aux Québécois ce dont ils étaient le plus assoiffés : le respect.

Le discours de Gabriel Attal a repris ces thèmes, vantant en particulier la jeunesse québécoise, le sang des jeunes soldats, notamment du 22e Régiment, versé pour contribuer, deux fois, à sauver la France. Du respect, et de la reconnaissance. Voilà encore, pour les Québécois de 2024, des denrées rares.

Ce serait déjà beaucoup. Mais il y a aussi, plus rare encore, la contrition. Lorsqu’avec « Vive le Québec libre ! », de Gaulle a commis, du balcon de l’hôtel de ville de Montréal, une des plus grandes ingérences dans la vie d’un pays allié de l’histoire des démocraties, il en était à sa troisième visite. Il était d’abord venu après la libération, en 1944, puis en 1960, juste avant l’élection qui allait porter au pouvoir les révolutionnaires tranquilles.

Ce séjour l’emmena devant le monument des plaines d’Abraham qui commémore le combat de 1759, celui qui fera qu’on ne parle plus de la Nouvelle-France qu’au passé. Alors que le grand Charles tenait la pose pendant les discours d’usage, revenant sur le récit des combats, son aide de camp, François Flohic, entendit l’aide de camp du lieutenant-gouverneur du Québec, le colonel Martin, lui glisser à l’oreille : « C’est alors que vous autres, maudits Français, vous nous avez abandonnés ! » Flohic, sonné, relata peu après l’anecdote à son président.

Il ne le prend pas mal, car il partage cet avis. « Louis XV avait bien les moyens d’envoyer d’autres troupes après la mort de Montcalm, pour permettre à Lévis de l’emporter sur les Anglais, confia-t-il à un diplomate en juillet 1967. Il a eu la légèreté de céder à la dérision de la Cour, qui se moquait, comme Voltaire, de “quelques arpents de neige vers le Canada”. Il a abandonné nos soixante mille colons à leur sort. C’est une action peu honorable, il fallait l’effacer. »

Gabriel Attal a entamé son discours en évoquant Cartier et Champlain. Prisonnier de la chronologie, il ne pouvait éviter ce moment douloureux. Il le fit en citant René Lévesque, qui parla « de deux siècles où se construisit un fossé d’ignorance et de méconnaissance ». Attal a enchaîné : « Une éclipse, de deux siècles. Une éclipse coupable. » La beauté de cette prise de culpabilité tient au fait qu’elle n’était ni attendue ni nécessaire. Donc, généreuse. Une vieille querelle, une vieille rancoeur, oubliée en 2024, mais toujours vivace en 1967. Le maire Jean Drapeau avait fait preuve d’un cran surhumain en répliquant à de Gaulle, le surlendemain de son envolée du balcon : « Nous avons appris à vivre seuls pendant deux cents ans d’abandon. » Il rappela que, dans l’élite française, le sort du peuple québécois « n’a jamais fait, jusqu’à vous, Monsieur le Président, l’objet d’un intérêt particulier ». Donc, « il n’y a pas de gratitude à souligner envers les gouvernements français successifs ». Dur.

Les vérités ont donc toutes été dites il y a bientôt 60 ans. Il fallait au plus jeune premier ministre de l’histoire de la République française — à ses conseillers et à ses scribes — une profondeur de vue, une volonté d’aller au fond des choses, une connaissance fine, peut-être, de la psyché québécoise, pour choisir d’insérer dans un discours par ailleurs très moderne ces balises historiques qui ont peu à voir avec les transactions, contrats ou bonnes manières, et tout à voir avec l’ancrage historique qui font que deux nations ont forgé ensemble, à travers drames, déchirements et raccommodements, une relation d’une épaisseur telle qu’elle permet à M. Attal d’annoncer que « rien ni personne ne pourra la rompre », car cette éclipse ancienne, « je le crois très profondément, jamais ne se reproduira ». Le Général serait fier de lui.

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

Prisonniers de la monarchie ?

Lorsque Charles de Gaulle est descendu du navire Colbert, en juillet 1967, il a mis pied en terre fédérale, le port de Québec. Le gouverneur général du pays l’attendait. Bien que le Ô Canada ait été choisie, l’année précédente, comme hymne du pays, la fanfare militaire joue God Save The Queen. Le protocole l’exige, car on est en présence du représentant de la Reine. La foule de Québécois réunis pour assister à l’arrivée du Général se met à huer la ritournelle monarchiste et à tenter de l’enterrer en chantant La Marseillaise.

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

Le correspondant de la télé française, Pierre-Louis Mallen, raconte : « Les caméras, les micros directionnels s’étaient vivement tournés, se braquant sur cet arrière-plan, devenu soudain principal centre d’intérêt. À travers tout le Canada et jusqu’en Europe on voyait, on entendait quelques centaines de familles québécoises qui, en présence de deux chefs d’État figés au garde-à-vous et d’une police innombrable, huaient l’hymne royal. »

Commentant l’événement et parlant de lui-même à la troisième personne, comme il en avait l’habitude, le Général fut marqué par la scène : « comment peut-on imaginer que de Gaulle soit resté indifférent devant des Canadiens français qui criaient Vive la France ! et chantaient La Marseillaise, pendant que la musique jouait le God Save the Queen ? »

Alerte: Moins de 20 jours avant Noël !

Cliquez pour commander. Versions numériques et AudioLivres disponibles.

Le O’toole-Queen-Band

Alors que l’hymne monarchiste vient de se taire à jamais à la Barbade, ancienne colonie britannique transformée en république, il a retentit encore, ces jours derniers, dans le Parlement d’une autre ancienne colonie, le Canada. Ce sont les députés conservateurs qui ont entonné le refrain, dont ils semblaient connaître chaque mot. Ils lançaient ainsi un défi au Bloc Québécois, qui avait eu l’outrecuidance de leur proposer la motion suivante : « Que la Chambre félicite la Barbade de s’être affranchie de la monarchie britannique ».

Stéphane Bergeron, l’auteur de la motion, était paradoxalement plus en phase avec l’opinion canadienne, y compris l’opinion des électeurs conservateurs, que les chanteurs du O’Toole-Queen-Band. On sait que les Québécois sont majoritairement, et depuis longtemps, favorables à l’abolition de la monarchie. Ils ne considèrent d’ailleurs pas la Grande Bretagne comme leur mère patrie. Tout au plus, disons, comme leur belle-mère patrie.

Le phénomène nouveau est l’apparition d’une majorité canadienne anglaise favorable à couper, enfin, le cordon ombilical royal. Le respect pour Elizabeth II est certes palpable. Mais Angus Reid leur a demandé la semaine dernière s’ils souhaitaient que son successeur, le Prince Charles, devienne le Roi du Canada. La réponse est non. Même pour 61% des électeurs conservateurs. (Au total, cela va de 55% de refus au Manitoba à 67% en Alberta. Au Québec, c’est 79%.)

Justin Trudeau, le chef de gouvernement le plus woke de la planète, ne devrait-il pas être le premier à vouloir rompre avec cet archaïsme. Interrogé au printemps, il a déclaré qu’il se concentrait sur la pandémie, mais a dû reconnaître que « nous avons plusieurs institutions dans ce pays, y compris le Parlement, qui a été construit sur un système de colonialisme, de discrimination de racisme systémique dans toutes nos institutions. »

Sans compter qu’à ce jour, nos monarques ne pratiquent pas l’inclusivité. Par exemple, il est interdit à un catholique d’entrer dans la famille royale, comme à un musulman, un juif, ou un bouddhiste. Le souverain est l’équivalent du pape de l’église anglicane. Les autres, les mécréants, n’ont qu’à se convertir et à s’abstenir. Les règles de succession excluent également les orphelins. Un enfant adopté ne pourra en aucun cas devenir roi ou reine. On se croirait au Moyen-Âge. En fait, on y est.

Un rendez-vous avec l’histoire

Il y aura donc, dans les années et peut-être les mois à venir, un rendez-vous avec l’histoire. Il pose deux problèmes. D’abord celui du remplacement de la reine. La solution la plus simple est de désigner une personne, peut-être le Président de la chambre, comme président d’honneur du pays, sans rien changer au reste du système. Mais dès qu’on ouvre ce débat, des propositions de réformes plus ambitieuses se montrent le bout du nez.

L’autre problème est que ce rendez-vous passe nécessairement par un amendement constitutionnel qui nécessite l’assentiment des dix provinces. Et qui dit réforme de la constitution dit conditions pour un accord. Le Québec pourra vouloir dire oui, à condition qu’on lui donne tous les pouvoirs en immigration. L’Alberta pourra vouloir dire oui, à condition qu’on transforme le sénat pour donner plus de poids à l’Ouest. Les autochtones ont leur propre liste. Bref, l’impasse.

Supposons qu’au lendemain du décès d’Elizabeth – ou de sa décision de céder le pouvoir – tous les premiers ministres s’entendaient pour appuyer un seul amendement à la constitution sur ce point. Il faudrait encore que les assemblées de toutes les provinces l’adoptent. Après les guerrse constitutionnelles précédentes, l’Ontario, l’Alberta et la Colombie-Britannique se sont légalement engagées à tenir, chez eux, des référendums sur tout changement substantiel à la loi fondamentale. Faudrait-il contourner le problème en organisant un référendum pan-canadien ?

Maintenant dans son 3e mandat, Justin Trudeau ne sera-t-il pas être tenté d’être celui qui aura tiré son pays hors de l’âge des ténèbres colonialistes en organisant cette consultation ? Ou préfèrera-t-il faire comprendre aux Québécois que la seule façon de couper symboliquement la tête du monarque, c’est de proclamer la république indépendante du Québec ? Cela fera, au moins, un bon épisode pour une future saison de The Crown.


Cliquez pour vous abonner.

Quand Sarkozy enterre De Gaulle

(Une version écourtée de ce texte fut publiée dans le quotidien Le Monde le 25 octobre 2008 et dans le quotidien Le Devoir. La version longue a été publiée sur le site du CÉRIUM et sur Vigile.net.)

Il ne pouvait pas se taire. C’était plus fort que lui. C’est en répondant à un journaliste et en affirmant son amitié constante envers le Canada que le président a affirmé que, « franchement, s’il y a quelqu’un qui vient me dire que le monde aujourd’hui a besoin d’une division supplémentaire, c’est qu’on n’a pas la même lecture du monde ». Une division supplémentaire, donc l’indépendance du Québec.

On a bien vu que la question posée, sur l’intensité de la relation France-Québec, l’agaçait. Impatient, il a affirmé avoir suivi « de très près » les évolutions récentes au Québec et au Canada. Lâchant le morceau, se libérant du carcan diplomatique que lui avait imposé ses conseillers et son aile gaulliste, il a ajouté que la France « est un pays qui rassemble et non pas qui divise ». Puis, pour se conforter avant de remercier, tout bien considéré, le journaliste de lui avoir posé la question lui permettant de se soulager, il ajouta : « je ne dois pas être le seul à penser ce que je viens de vous dire ».

Le Québec a donc goûté à la méthode Sarkozy en affaires internationales. Un mélange d’impulsivité et d’opinions nourries par ses amis des milieux d’affaires. Une propension à sacrifier les équilibres stratégiques à long terme au profit du gain tactique immédiat. Car le remplacement du « vive le Québec libre ! » du Général de Gaulle par le « non à la division du Canada » de Nicolas Sarkozy s’est produit alors que ce dernier tentait de convaincre son hôte, le premier ministre conservateur Stephen Harper, de se joindre à lui dans son projet de sommet mondial sur la refondation du capitalisme. C’était sa tâche du moment. L’appui de Harper lui donnerait un argument supplémentaire, le lendemain, lors de sa rencontre avec George Bush. Or Harper, que le président Sarkozy tutoyait et appelait par son prénom pendant le point de presse, ne lui rendait pas sa politesse et restait rétif à toute idée de réformer le système international. Alors les états d’âme du Québec ne faisaient pas le poids dans la balance.

C’est le fond de sa pensée. Mais d’où vient ce fond ? Chacun au Québec tourne son regard vers le financier Paul Demarais, un des invités au Fouquet’s le soir de la présidentielle. Nicolas Sarkozy en a dit, lui remettant la grand-croix de la Légion d’honneur en février : « si je suis aujourd’hui président, c’est en partie grâce à Paul Desmarais ». Le milliardaire québécois a résumé en juin à l’hebdomadaire Le Point son analyse du sujet québécois par ce non sequitur : « si le Québec se sépare ce sera sa fin, moi je crois à la liberté et à la démocratie ». Reste que M. Desmarais était également proche de Mitterrand et de Chirac, qui ont su chacun, malgré cette relation, bien jouer l’équilibre dans les rapports avec le Québec et le Canada.

Les autres interlocuteurs canadiens du président – le premier ministre Harper, le premier ministre québécois Jean Charest – lui disent depuis deux ans que le projet indépendantiste est moribond pour ne pas dire trépassé, même si une majorité de francophones disent toujours, dans les sondages, y être favorable. Nul doute que le président a succombé à cette version des faits. On espère que les services diplomatiques français l’ont informé que les annonces du décès du mouvement indépendantiste jonchent l’histoire politique locale des 40 dernières années et sont souvent signes de sa prochaine résurgence. Pas plus tard qu’en 2005, une majorité de Québécois se disaient prêts à appuyer la souveraineté du Québec et l’éditorialiste fédéraliste le plus écouté, André Pratte, écrivait que « le Canada est toujours à une crise près de l’indépendance du Québec ».

D’autant que le président est arrivé au Québec trois jours après une élection pancanadienne où les Québécois, pour la sixième fois consécutive, avaient élus une majorité de parlementaires indépendantistes. Reste que le gouvernement québécois du libéral Jean Charest, seul habilité à déclencher un référendum, est résolument pro-canadien et en début de mandat. La question de l’indépendance n’est donc pas d’actualité et le président savait que personne ne l’interrogerait directement sur la question. Son degré de difficulté était donc plus faible que celui qu’avaient du satisfaire ses prédécesseurs Giscard, Mitterrand et Chirac devant composer, eux, avec des gouvernements québécois indépendantistes. Sa déclaration a donc surpris tous les protagonistes.

Le lendemain, les manchettes étaient assassines, déclinant le thème : « Sarkozy choisit l’unité canadienne ». La réaction des leaders canadiens était à l’avenant. « On est triomphants ! » a clamé le ministre conservateur Lawrence Cannon, heureux que M. Sarkozy ait donné une victoire diplomatique historique à son camp, lui qui pansait encore les plaies de sa récente déconfiture électorale (par leur vote, les Québécois ont privé les conservateurs d’une majorité au parlement fédéral). Le leader historique du mouvement indépendantiste, l’ancien premier ministre Jacques Parizeau, notait très justement qu’en exprimant ouvertement sa préférence, le président Sarkozy, l’élu le plus puissant du monde francophone, était allé plus loin dans le rejet de l’indépendance du Québec que ne l’avait fait le président américain Bill Clinton, l’élu le plus puissant du monde anglophone.

Pendant la campagne référendaire sur la souveraineté en 1995, Clinton avait certes fait l’éloge du Canada et de la bonne relation canado-américaine mais, préservant l’avenir et résistant aux pressions d’Ottawa, il s’était gardé de dénoncer le projet indépendantiste. Surtout, il avait affirmé ce que M. Sarkozy a omis d’ajouter, c’est-à-dire que la décision revenait aux Québécois.

Amant, comme il l’a dit devant l’Assemblée nationale québécoise, de « la rupture », Nicolas Sarkozy a en effet rompu avec une tradition patiemment entretenue depuis 40 ans. De Gaulle avait appuyé avec fracas l’avènement du « Québec libre », on le sait. Pompidou et ses successeurs ne se sont plus engagés sur ce terrain, en érigeant d’abord l’utile coupe-feu de la « non-ingérence ». En clair : nous n’exprimerons plus de préférence. Ils l’avaient complété par la « non-indifférence », euphémisme suggérant une affinité politique avec le parcours québécois. Puis, devant la menace croissante qu’un choix québécois pour l’indépendance se heurte à un refus de reconnaissance par le Canada, Giscard et ses successeurs ont poussé la non-indifférence jusqu’à indiquer quelle serait la posture française dans cette hypothèse. La France, ont-ils dit, « accompagnerait le Québec dans ses choix ».

Le test serait survenu au soir du référendum de 1995, si les Québécois avaient voté majoritairement Oui – ils furent 49,4% à le faire, un résultat aujourd’hui contesté par de nombreux indépendantistes, puisqu’il est maintenant établi que le camp pro-canadien a alors enfreint l’esprit et la lettre de la législation sur le financement des campagnes. Le premier ministre canadien a révélé depuis qu’en cas de oui, il aurait immédiatement refusé de reconnaître ce choix. On sait aussi que le président Chirac aurait simultanément, par voie de communiqué, reconnu la décision québécoise, donc « accompagné le Québec dans ses choix ».

On voit l’importance de cette police d’assurance. Elle donne du poids au Québec, même s’il décide de ne pas quitter le Canada. D’autant que sa position démographique au sein du Canada est en train de se rétrécir et que le premier ministre canadien actuel propose des réformes institutionnelles qui réduiront son poids politique dans la fédération. En improvisant donc sa réponse à Québec vendredi, Nicolas Sarkozy a cumulé « ingérence et indifférence ». C’est ce que titrait le lendemain le chevronné chroniqueur du quotidien Le Devoir, Michel David.

Démontrant plus de tact que le président, la chef du Parti Québécois, donc leader des indépendantistes, l’ancienne vice-première ministre Pauline Marois, a voulu lui donner le bénéfice du doute et lui a envoyé le signal de rectifier le tir. Le président – en colère contre la presse québécoise plutôt que contre son propre écart, nous rapporte-t-on –aurait pu clore le débat en affirmant lui-même, avant de quitter le sol québécois, avoir été mal compris. Il aurait fallu qu’il jette du lest en reprenant la formule de ses prédécesseurs voulant qu’évidemment, la France accompagnerait le Québec dans ses choix. Ce conseil fut acheminé à son entourage, mais le président n’en avait cure. Il avait livré le fond de sa pensée. Avait effectué sa rupture. Que chacun se débrouille.

Nul doute que le président Sarkozy, dont la priorité est le rapprochement avec le gouvernement canadien, voit d’un bon œil, dans ce cadre, la multiplication d’initiatives franco-québécoise. La signature, pendant sa présence, d’un accord inédit de reconnaissance réciproque des compétences entre professions en est une preuve tangible. On nous rapporte qu’en privé, M Sarkozy a averti Jean Charest qu’il était prêt à faire beaucoup pour le Québec, « mais sans antagoniser le Canada ». Or l’essentiel de la place aujourd’hui occupée par le Québec dans le monde, notamment son droit de siéger aux Sommets de l’Organisation internationale de la Francophonie, découle précisément du fait que les présidents Giscard, Mitterrand et Chirac ont prix le risque de refroidissements ponctuels avec le Canada pour élargir l’assise du Québec.

Samedi et dimanche, il fallut que d’abord le sherpa du président, Christian Philippe, puis Alain Joyandet, secrétaire d’État chargé de la Francophonie, visiblement embarrassés par la controverse, tentent de recadrer les propos présidentiels, affirmant sans rire que les journalistes l’avaient mal compris. Puis, François Fillon lui-même fut mis à la tâche de réparer une partie des pots cassés, affirmant sur TV5 que la France ne serait « jamais indifférente au Québec ».

A la décharge de ses conseillers, il faut dire qu’il n’était nullement question que le président aille aussi loin. Dans le texte qui lui avait été savamment préparé par Henri Guaino pour son allocution devant l’Assemblée nationale québécoise, il allait multiplier les déclarations d’amour pour le Québec, affirmant la nature « fraternelle » des rapports entre les peuples français et québécois, plus liants donc que la nature « amicale » de la relation franco-canadienne. Une gradation que lui avait soufflée Alain Juppé, inquiet au printemps dernier de la dérive pro-canadienne de M. Sarkozy. Les indépendantistes, dont l’auteur de ces lignes dans une lettre ouverte au président, s’étaient dits à l’avance satisfaits de cette reformulation, sachant qu’on atteignait probablement avec cette riche nuance la frontière de ce qu’on pouvait attendre de lui.

Le président avait tout de même placé deux allusions transparentes dans le texte qu’il a livré aux parlementaires québécois. S’adressant à une assemblée dont, par exemple, la politique d’immigration est plus généreuse que la sienne, il a lourdement insisté sur l’erreur que constitue « le repliement sur soi ». Il est certain qu’il croyait parler ainsi des indépendantistes, dont les gouvernements ont pourtant été les principaux vecteurs de la présence internationale et du métissage du Québec. En conclusion, il a averti que la relation entre la France et le Québec ne peut être féconde qu’à « une condition, c’est qu’on la tourne vers l’avenir, cette alliance, et pas vers le passé. » Que de Gaulle se le tienne pour dit. Dans une entrevue au quotidien La Presse publiée le même jour, il avait conjugué au passé « l’époque des référendums sur la souveraineté du Québec », affirmant que « le contexte avait changé ».

Il est intéressant de noter que, donneur de leçon sur le repliement sur soi, il n’avait eu aucun reproche à faire au premier ministre canadien et à son pays, dont la constitution réduit depuis un quart de siècle l’autonomie québécoise, notamment en matière d’éducation et de langue, contre le vœu et sans la signature de tous les gouvernements québécois successifs. Ceci n’expliquant pas cela, le verdict du président français fut net, le Canada est un grand pays qui, « par son fédéralisme, a décliné un message de respect de la diversité et d’ouverture ».

Cette phrase a été reprise en par l’éditorialiste Pratte, déjà cité, dans un quotidien dont Paul Desmarais est propriétaire. Lucide, Pratte écrit pour s’en désoler que « peu de Québécois partagent l’enthousiasme exprimé par Nicolas Sarkozy pour le projet canadien » notamment parce qu’il existe peu de leaders pro-canadiens éloquents. « C’est peut-être cette absence de porte-parole forts qui explique la réaction dithyrambique des fédéralistes à la bombe lancée par M. Sarkozy : en quelques mots, il a mieux défendu l’idée fédérale que les fédéralistes québécois eux-mêmes ne l’avaient fait depuis belle lurette. »

Mais tout cela n’est qu’effet secondaire. L’essentiel, pour le président, n’était pas que le Québec fut « libre » ou plus simplement « libre de ses choix ». L’essentiel était que Nicolas Sarkozy soit libre de donner son opinion, quelles qu’en soient les conséquences pour le rapport de force du peuple du Québec.