Le journal du ministre: Notes africaines

Cher journal,

Le premier moment fort de notre mission africaine fut, littéralement, le premier moment.

 Dimanche matin, 200 femmes vêtues de robes blanches et orange nous attendent en banlieue de Dakar pour partager leur fierté. Elles sont des coopérantes. Elles fabriquent du savon artisanal et retirent une « motivation » (un revenu) croissante. Les organisatrices ont affiché dans la grande salle des tableaux de la croissance de la production, de la diversification des produits, du nombre de membres, et des « motivations » pour les dernières années. Impressionnant. On m’explique chaque tableau, chaque chiffre, on m’expose les objectifs pour la suite.

En quoi cela concerne-t-il le ministre blanc venu du Québec ? Ce sont des Québécois de la SOCODEVI, le bras international des coopératives québécoises, qui conseillent ces femmes. Qui « professionnalisent » leur fonctionnement, leur comptabilité, leur mise en marché. Et ils le font avec un budget du Programme de solidarité de notre ministère.

Je suis donc en présence d’une illustration concrète de la solidarité québécoise. Accompagner la création d’emploi, assurer l’autonomie, permettre que des centaines de femmes, à l’autre bout du monde, soient rayonnantes de fierté.

Soif de Québec en Afrique, soif d’Afrique au Québec

La tournée africaine d’une semaine nous a menés au Sénégal, en Côte d’Ivoire, puis au Burkina Faso. Nous, c’est-à-dire la centaine de Québécois membres d’entreprises, surtout moyennes, du secteur de l’éducation, de la coopération internationale qui ont fait le voyage. Une centaine. Nos hôtes africains n’en revenaient pas de l’importance de la délégation, une des plus grandes — tous pays confondus — qu’ils aient jamais reçues. Et je ne manquais pas de leur souligner que chacune de ces entreprises et institutions avait payé ses billets d’avion, ses chambres d’hôtel, ses frais d’inscription à la mission et était donc très motivés à produire des résultats tangibles et rapides.

Tangible et rapide ? Le lundi, j’emmène le ministre sénégalais du Commerce et de l’entrepreneuriat, Alioune Sarre, voir la maison préfabriquée de Novatech. Ses pièces avaient été débarquées du conteneur la veille. (Oui, la veille !) La structure et plusieurs murs sont déjà montés. Ne manque que le toit. Le PDG, Harold Savard, est fier d’expliquer qu’il a adapté l’apparence extérieure de la maison au goût des Sénégalais, qu’il forme les ouvriers locaux à la technique de montage, qu’il pourrait même, s’il a de larges contrats, fabriquer sur place la structure de métal, important le reste du Québec.

Le ministre est impressionné, de la rapidité et du prix. Et du fait que la structure peut être adaptée pour faire des maisons à un ou plusieurs étages, à faire des écoles ou des petits comptoirs pour les marchés publics. Surtout, il trouve sur place le partenaire local de Novatech: Cheikh Ahmet Tidiane, ancien footballeur que tout le monde connaît. Tidiane a d’ailleurs fait commande d’une école préfabriquée qu’il fera construire dans son village.

Gagnant-gagnant ? Un chiffre: 3 500

J’entends les sceptiques. À quoi bon s’échiner à ouvrir des marchés en Afrique, alors que nous devrions concentrer nos efforts sur le vrai marché d’exportation, les US of A ? D’abord il n’est pas question de laisser notre grand voisin et client de côté.

Mais savez-vous qu’au cours des sept dernières années, alors que nos exportations américaines chutaient, nos entreprises ont doublé leurs ventes en Afrique pour y atteindre le milliard de dollars. Avec quel impact ? 3 500 emplois ont été générés, dans toutes les régions du Québec, par cette augmentation. Doubler encore nos exportations, c’est créer 7 000 emplois de plus.

Le meilleur investissement: dans les têtes

Tangible et rapide ? Le mercredi nous sommes dans le bureau de Moussa Dosso, ministre de l’Emploi et de la Formation professionnelle de Côte d’Ivoire. Autour de la table: des représentants de Cégep international et du Cégep de Trois-Rivières. Nous expliquons à M. Dosso que, la veille, à Dakar, on a célébré le fait que Cégep International a remporté un appel d’offres de deux millions de dollars de la Banque mondiale pour aider l’Institut d’enseignement professionnel et technique à installer huit centres de formation techniques dans le pays pour former la ressource la plus importante pour l’économie locale: des techniciens.

Dosso l’Ivoirien n’a pas l’intention de se laisser damer le pion par ses amis sénégalais. Il y a quelques années, il avait passé dix jours au Cégep de Trois-Rivières pour se familiariser avec notre expertise de formation professionnelle et il nous annonce qu’il a bien l’intention de donner suite aux projets de partenariats et donne des instructions en ce sens.

Les Cégeps, l’École Nationale d’Administration publique, l’Institut maritime du Québec — qui forme du personnel du Port d’Abidjan — le Directeur général des élections, qui nous accompagne, même les organisations syndicales et les coopératives membres de la délégation apportent un bien précieux à nos interlocuteurs: le transfert d’expertise, la formation, la professionnalisation. L’Afrique moderne, qui affiche d’impressionnants taux de croissance (4,3% au Sénégal, 8% au Burkina, 9% en Côte d’Ivoire), a un besoin criant de ce que le Québec peut offrir.

La diversité des membres de la délégation fait partie de notre message. Nous sommes venus pour participer à la croissance africaine et, ainsi, créer des emplois au Québec, c’est sûr. Mais nous ne sommes pas des prédateurs. C’est toute la société québécoise qui vient répondre à l’appel de partenariat de l’Afrique francophone.

Des solutions québécoises

Dans le bureau du ministre des Mines et de l’Énergie du Burkina, Salif Lamoussa Kaboré, la créativité des entreprises québécoises fait son effet, ce vendredi.

Kaboré tient dans sa main une ampoule de bonne taille. Elle fonctionne à l’électricité, mais est aussi activée par un petit panneau solaire qui lui donne 10 heures d’autonomie. En prime, on peut y brancher son téléphone cellulaire pour le recharger. C’est la petite merveille de Global Consultex, de Montréal, que vient de présenter Steve Marineau. Il est suivi par Benoit LaSalle, de Windiga énergie, qui transforme les déchets en énergie, le bambou en mégawatt, sans parler du solaire. Jean-Louis Vangeluwe, de Solmax, de Varennes, enchaîne avec ses géomembranes qui protègent la nappe phréatique des écoulements des sites miniers. Puis c’est Marc Bertrand, du Cégep de l’Abitibi-Témiscamingue, qui expose la gamme de formation offerte pour les spécialistes de l’industrie minière, en pleine explosion au Burkina, grâce entre autres aux activités de la Québécoise SEMAFO.

Nos interlocuteurs sont particulièrement intéressés par l’énergie solaire. Le Président du Burkina, Blaise Compaoré, interrompt notre entretien pour nous conduire sur sa terrasse pour nous montrer les panneaux solaires qu’il a fait installer et qui produisent 40 % de l’énergie consommée par les bureaux présidentiels. (Il nous montre aussi le parc naturel qui jouxte le Palais et qui cache, nous dit-il, d’énormes boas.) Une trentaine d’enfants en uniforme bleu et blanc regardent, sur le mur, la projection d’un écran d’ordinateur. Ils y voient, à l’autre bout du monde, une classe de jeunes Québécois, qui leur posent des questions. « Quel est le climat dans ton pays? Peux-tu décrire les maisons ». Tour à tour, les étudiants burkinabés, du Lycée Saint-Viateur de Ouagadougou, viennent répondre.Le projet est porté par la Fondation Paul-Gérin-Lajoie et appuyé par le CÉFRIO. Après deux ans de projet pilote, financé par le MRI, l’utilisation de l’ordinateur comme outil d’apprentissage doit contribuer à réduire la fracture numérique nord-sud. Le dialogue d’élèves Ouaga-Montréal n’est que l’aspect le plus spectaculaire. L’important est que les diplômés soient outillés pour faire faire un bond qualitatif à leur économie locale, la faire profiter de l’outil technologique.

Avant la rencontre, François Gérin-Lajoie et Annie Brassard, du CÉFRIO sont nerveux. Le projet pilote tire à sa fin, et on ne sait toujours pas si le gouvernement du Burkina le reprendra à son compte le projet, appelé @CTIF.

La mission: un accélérateur

Le fait qu’un ministre québécois soit présent en mission ne fait pas apparaître les projets comme par magie. Mais l’annonce de son arrivée sert d’accélérateur à la prise de décision. Puisqu’il est là, il faut dire quelque chose. Donc, faire remonter les dossiers. C’est ainsi que Koumba Boly Barry, la ministre de l’Éducation nationale et de l’alphabétisation, nous annonce que les budgets sont débloqués, que des financements internationaux sont trouvés, et que le projet pourra se déployer bientôt dans plusieurs écoles et plusieurs régions du pays.

Mais comment envoyer un signal internet de qualité en région ? Une entreprise chinoise propose l’installation de fibres optiques, nous apprend-on, mais c’est lourd et pas pour demain. Avec du Groupe Xit, de Trois-Rivières, on propose au ministre burkinabé de l’Industrie, du Commerce et de l’Artisanat, Patiendé Arthur Kafando, une autre solution.

Robert Proulx, président d’Xit, explique comment il peut installer à faible coût des tours-relais de Wi-Max sur le territoire. Il compte installer sa tête de pont africaine à Ouaga, essaimer sur l’Afrique de l’Ouest et former des talents locaux pour maintenir les équipements en fonction. Les conseillers du ministre prennent des notes, et des rendez-vous.

Le soin avec lequel les entreprises québécoises insistent sur l’emploi et la formation de personnel local est un atout en soi. La mine SÉMAFO, un gros employeur en Afrique de l’Ouest avec 26 000 employés, a un ratio de Québécois par salarié local de 8%. Les mines traditionnelles: jusqu’à 12%. C’est dire que des cadres locaux sont formés.

Voilà en quoi notre présence est structurante. Michel Côté, président de CRC Sogema, a aidé le ministère des Revenus du Sénégal à perfectionner ses méthodes de perception des impôts de manière à augmenter de 25% les revenus de l’État. Et a signé un nouveau contrat pendant la mission.

Le Directeur général des élections, Marc Drouin, épaule la construction démocratique en Côte d’Ivoire et au Burkina. Je demande au ministre burkinabé chargé des Réformes politiques, Bongnessan Arsène YE, quelle autre nation, à part le Québec, est mise à contribution pour ces réformes.

Il semble étonné de la question. « Aucune. Nous on choisit de travailler avec le Québec, c’est tout. »

Idem à l’Assemblée nationale de Côte d’Ivoire, qui jouit du soutien de notre Assemblée nationale pour organiser ses archives, former son personnel. Je croise un ancien député québécois, François Beaulne, embauché par un organisme d’aide américain pour aider les Assemblées africaines à… suivre l’exemple québécois.

Il faut ajouter que le Québec a laissé sa trace dans les esprits. À Thiès, au Sénégal, où on nous présente les plans d’un futur écoquartier de 2000 coopératives d’habitat soutenues par SOCODEVI, le jeune maire nous annonce qu’il a fait son MBA à l’UQAM.

Un des ministres des affaires étrangères rencontrés me parle de sa fille qui termine HEC à Montréal. Le premier ministre burkinabé, Luc Adolphe Tiao, est un diplômé de l’Université de Montréal. Sa fille a étudié à Laval.

Une présence permanente

Quels sont les résultats d’une visite comme celle-là ? Difficile à quantifier. Nous pensions, au départ, faire état de 25 annonces économiques ou institutionnelles. Nous repartons avec le double, dans nos bagages.

Elles ne survivront pas toutes, c’est sûr. Mais plusieurs autres vont s’ajouter, grâce aux contacts personnels forgés pendant la semaine. À chaque étape, chaque entreprise et institution a été associée à plusieurs partenaires locaux potentiels pour engager les discussions.

Surtout, nous avons établi une présence permanente à Dakar et Ouaga. Les bureaux d’Expansion Québec servent à accueillir des entreprises québécoises qui viennent tâter le terrain, prospecter le marché, chercher des partenaires. S’ils y parviennent, ils volent de leurs propres ailes et laissent leur place à d’autres entreprises. (Les services sont tarifés, Expansion Québec va donc s’autofinancer.) Mais ils ont l’assurance de trouver, sur place, un bureau immédiatement fonctionnel et un consultant, choisi par nous, qui connaît bien le terrain et peut les accompagner.

La caution de l’AMF: ne partez pas sans elle

Un mot sur l’intégrité. J’ai insisté pour que la mission débute par une présentation sur la RSE, la responsabilité sociale des entreprises. Nous avons établi que des entreprises qui se sont vues refuser par l’AMF leur certificat d’intégrité ne pouvaient s’inscrire à la mission. J’ai aussi décidé que nous ne pouvions pas nous substituer à l’AMF, à l’UPAC ou aux tribunaux en choisissant nous-mêmes d’exclure des entreprises, de génie-conseil par exemple, dont les noms ont été mentionnés dans les enquêtes, mais pour lesquels l’AMF n’a pas encore donné d’avis.

J’ai cependant décidé que ces entreprises ne pourraient pas participer à mes rencontres avec les ministres africains, donc bénéficier de notre caution, tant qu’elles n’auront pas obtenu leur sauf-conduit de l’Autorité des marchés financiers.

L’Afrique de demain

Nous n’avons eu de l’Afrique qu’une vision partielle, celle des missions officielles avec quelques visites dans les projets de développement. Cependant je peux témoigner de la nouvelle génération de ministres rencontrés dans ces trois pays, de leur énergie, de leur pragmatisme.

De leur sens de l’humour aussi, un trait de plus qui nous rapproche. Et quel plaisir de faire des affaires en français, à l’autre bout du monde !

Je leur ai lancé un défi, cependant. Notant que le Sénégalais de naissance et québécois d’adoption Boucar Diouf avait été, récemment, porte-parole de la fête nationale du Québec, j’ai souhaité que, bientôt, un Québécois de naissance et Sénégalais d’adoption devienne porte-parole de la fête nationale sénégalaise. Et s’ils manquent d’humoristes pour remplir le rôle, nous en avons en stock. Nous pourrions leur en exporter quelques-uns.

Pourquoi le Québec doit-il s’intéresser à l’Afrique ?

J’aurai le plaisir de diriger une mission multisectorielle en Afrique de l’Ouest du 6 au 15 septembre prochain. Déjà quelques dizaines d’entreprises et d’institutions québécoises sont inscrites, dans ce qui constitue une première étape de ce que la Première ministre et moi souhaitons: un renouveau de la présence québécoise en Afrique.

Pourquoi ce choix ? J’ai tenté de l’expliquer lors d’une conférence donnée lors de la Conférence de Montréal, le mois dernier:

Les participants à la mission de septembre pourront engager ou consolider des liens dans les capitales et centres économiques du Sénégal (Dakar), de la Côte d’Ivoire (Abidjan) ainsi que du Burkina Faso (Ouagadougou), trois pays au fort potentiel de développement.

Les entreprises et les institutions qui souhaitent obtenir plus d’information sur cette mission ou qui désirent y participer sont invitées à consulter le :www.export.gouv.qc.ca/fr/agenda/mission-en-afrique.

Cher journal: Notes francophones

Cher journal,

On se demande souvent si c’est bien la peine d’accueillir, au Québec, autant d’étudiants africains. Ces derniers jours, à Kinshasa, j’ai eu ma réponse.

La ministre de la famille de Centafrique a étudié au Québec. Le ministre de l’Économie du Gabon y a envoyé son neveu. Le chef de l’opposition du Congo est entouré de diplômés québécois.

Le nouveau Président tunisien, Moncef Marzouki, incarnation de la modernité, est un cas exceptionnel. Il a enseigné au Québec, en santé publique, et y a passé nombre de saisons.

Quel intérêt, au-delà du bonheur de s’être fait des amis partout ? C’est que l’Afrique sort de sa torpeur économique. La Côte d’Ivoire affiche un taux de croissance de 8,6%, le Congo de 7%, le continent entier oscille entre 6 et 8.

Selon le FMI, l’Afrique est aujourd’hui là où était la Chine il y a 20 ans: sur le point d’émerger.

Un virage économique africain

Pour le Québec, ses entrepreneurs, c’est une excellente nouvelle. Car contrairement aux Chinois, qui ne connaissaient du Québec que Norman Bethune et Pierre Bourque, les Franco-Africains rencontrés ces derniers jours nous vantent tout-de-go nos universités, nos Cégeps, Hydro-Québec, Desjardins et autres Bombardiers. (Signe des temps ? Aucune mention de SNC-Lavalin, pourtant omniprésente.)

Et on distingue nettement entre ceux qui connaissent le Québec et ceux qui — comment dire ? — ne sont pas rompus aux nuances de notre complexité. Comme ce ministre hyper sympathique qui, d’entrée de jeu, me dit la joie qu’il a eu de présider, l’an dernier, dans sa capitale, la fête du Canada ! ( Je ne m’en formalise pas et l’en félicite )

Au total, le Québec se présente en Afrique francophone avec plusieurs avantages comparatifs: une image de marque, une langue commune, un cadre juridique familier (le Code civil) et, contrairement à la France et à la Belgique, aucun bagage colonial.

Nous travaillons depuis quelques semaines sur un « virage économique africain ». Je vous en donne la primeur, mais garde les détails pour plus tard. Nous comptons redéployer sur l’Afrique, surtout francophone, une partie de nos efforts de prospection économique, de montage de partenariats, d’incitation à l’établissement d’entreprises.

Nous voulons accompagner le décollage économique africain, pour notre plus grand bien, et pour le leur. Et alors que nos partenaires américains et européens sont condamnés à vivre une longue période de croissance molle, alors que la Chine montre des signes d’essoufflement, l’afro-optimisme semble la bonne carte à jouer.

La douzaine de rencontres bilatérales que Mme Marois et moi avons tenues en 48 heures nous a permis de tâter le terrain. Ce qui est frappant: la qualité de cette nouvelle génération d’interlocuteurs africains. Pragmatiques, modernes, pressés de faire entrer leurs peuples dans la modernité.

Le net « préjugé favorable » envers le Québec dont ils font preuve est l’équivalent d’une invitation au voyage économique commun. À partir de là, tout reste à faire. Nous devons d’abord faire nos devoirs. On en reparlera.

Francophonie et droits de la personne

J’avais participé, comme conseiller, à trois sommets francophones: Cotonou au Bénin en 1995, Hanoï en 1997 et Moncton en 1999.

J’ai senti une nette différence, 13 ans plus tard, à Kinshasa.

Les questions de la démocratie et des droits de la personne sont désormais abordées, autour de la table des ministres et des chefs de gouvernement, sans aucune inhibition.

Les formes de la civilité diplomatique y sont toujours, mais la parole s’est libérée. La condamnation des exactions est ne peut être plus claire. L’appel à la démocratie est insistant.

Dans son intervention, Mme Marois a notamment dénoncé les « parodies d’élections ». Les autocrates restants autour de la table ont encaissé. Il y a 15 ans, c’eût été un drame.

Stephen Harper semble avoir eu une bonne idée, avant de quitter Kinshasa, en annonçant que les prochains sommets devraient se tenir obligatoirement dans des pays qui sont déjà des démocraties.

J’en connais peut-être la genèse. Nous avions inséré cette nouvelle position de principe dans le mémoire adopté au Conseil des ministres de mercredi dernier, fixant les paramètres de notre mission. Jamais cette position n’avait été prise dans le passé.

Mais nous avons estimé que la tenue d’un sommet de la Francophonie est un événement qui confère au pays hôte tant de prestige et de crédibilité qu’il était maintenant temps de le rendre franchement conditionnel à une pratique démocratique incontestée.

Il est loin d’être certain, à ce stade, que notre position allait rallier beaucoup de monde. Mais nous étions prêts à tenir ce principe, même seuls ou en petit nombre, en attendant que la majorité nous rejoigne progressivement.

J’en avais informé le ministre français des Affaires étrangères, pour qu’il n’en soit pas surpris, d’autant qu’il était possible qu’il faille faire un choix, à Kinshasa, entre une démocratie et un régime à parti unique pour les sommets de 2014 ou de 2016.

Samedi matin, lors de la rencontre entre M. Harper et Mme Marois, nous avons informé le premier ministre canadien de notre position. Il s’est montré intéressé, d’autant qu’il se demande lui-même s’il se rendra au Sri Lanka — pas un modèle de démocratie — pour le prochain sommet du Commonwealth.

Dimanche, le sommet ayant unanimement décidé de se réunir en 2014 au Sénégal, pays africain démocratique exemplaire, nous n’avons pas eu à tenir ce débat.

Mais nous sommes ravis d’avoir au moins convaincu un autre membre éminent de la Francophonie, le Canada, de la justesse de notre position !

Mon père et la politique internationale

« Il va régler ça, lui ! »

C’était, immanquablement, le commentaire de mon père Jean-Claude, lorsqu’on voyait à la télé un ministre canadien ou québécois se rendre dans un endroit troublé de la planète. Vous ai-je dit que mon père maniait l’ironie ?

Il avait raison, papa, de douter de la capacité de nos élus. Et c’est avec son sain scepticisme en tête que j’ai abordé, avec la première ministre, notre réel impact sur des événements qui nous dépassent.

Il faut le dire: le Québec a une image de marque dans les pays de la Francophonie. Sur 50 ans, l’engagement, l’énergie, le professionnalisme des artisans québécois ont construit une réelle réputation de probité et d’efficacité.

Mais nous ne sommes pas une grande puissance. Nous n’avons pas les muscles des États-Unis ou de la France. Notre intervention, dans le cas, en l’espèce, de la confiscation de la démocratie congolaise par le régime Kabila, n’a qu’un poids relatif. Comment en user au mieux ?

Nous avons décidé de le faire en envoyant un signal clair: nous sommes en RDC pour faire avancer des sujets qui nous sont chers dans l’enceinte du sommet (défense du français, virage économique de la Francophonie, défense des droits humains) mais nullement pour légitimer le régime.

Nous avons donc choisi de ne pas rencontrer le président, mais de concentrer l’espace de visibilité qui nous échoit à épauler les forces qui militent pour un retour à la démocratie: les membres de l’opposition parlementaire, les ONGs, les groupes de femmes.

Nos contacts avec des membres du gouvernement congolais — car il y en aura — viseront à relayer les messages que ces forces de progrès veulent nous faire porter.

Ce que ça change

Avec Mme Marois, nous avons visité les locaux d’Oxfam à Kinshasa et avons rencontré des Québécois et des Congolais qui, petit à petit, projet par projet, améliorent la qualité de la vie. En creusant un puits, organisant une coopérative, un marché, en prodiguant de la formation.

Nous avons annoncé un prolongement de notre aide, notamment pour les femmes victimes de violence dans l’Est du pays.

Mais la chose qui m’a réjoui, comme citoyen québécois, est de constater que l’aide québécoise aux Congolais, via Oxfam, Développement et Paix, l’Université Laval, n’est pas apparue à la faveur d’une visite ou d’un sommet. Elle est enracinée dans la société congolaise. Elle a une histoire, un présent, un avenir.

Les vrais héros

Nous avons rencontré des héros. Martin Fayulu, leader de l’opposition qui ne sait pas comment il a survécu à un tabassage, lorsqu’il réclamait simplement d’avoir accès aux listes électorales. Il continue, malgré les menaces, à dénoncer le régime.

Chantal Malamba, du Caucus des femmes, qui tente d’organiser une nouvelle génération de femmes actives dans la structure du pouvoir. L’exploit de son organisation: avoir convaincu 38 chefs de tribus — une fonction héréditaire transmise de père en fils — de s’adjoindre une femme pour partager le pouvoir.

Eve Bazaïba, députée d’opposition qui rêve de pouvoir poser des questions aux ministres du gouvernement, comme on le fait tous les jours à notre assemblée nationale.

Et toutes les artisanes d’Oxfam — presque toutes des femmes — des Québécoises s’exposant au danger et à la difficulté pour faire preuve de solidarité avec un peuple qui en a grand besoin.

Ce qui m’a frappé chez toutes ces personnes ? Leur force de caractère. Leur détermination. Leur fierté devant le travail accompli. Leur assurance que demain, ce serait encore mieux, si seulement il n’y avait pas la guerre.

Ils sont, pour moi, l’incarnation du courage et de l’humanisme. C’est un honneur de pouvoir, avec nos faibles moyens et notre maigre influence, leur donner un coup de pouce.

Comprendre l’Afrique (4) : Le phénomène Kony 2012

L’été, saison idéale pour parfaire sa culture générale. Je vous propose de semaine en semaine les meilleures entrevues de Planète Terre, par thèmes et en séquence logique. Cette semaine, l’Afrique.

perrot_copy-ae0de victory-ed7e6Sandrine Perrot est chercheure à CERI Siences-Po Paris.
Dernier texte paru : « The Campaign against the LRA : Old wine in new bottles ? », dans Victory Among People : Lessons from Countering Insurgency and Stabilizing Fragile States, sous la dir. de D. Richards et G. Mills, RUSI/Brenthurst Foundation, 2011, pp. 295-312.

rodriguez-2-fcea3 GenerationC-vol1_101-96cebSandra Rodriguez est doctorante en sociologie à l’Université de Montréal.
Dernière publication : Génération C : Les « C » en tant que citoyens, 10 conseils pour répondre à leurs attentes, vol 1, no. 1, janvier 2011.

Comprendre l’Afrique (3): L’Afrique saignée de ses capitaux

L’été, saison idéale pour parfaire sa culture générale. Je vous propose de semaine en semaine les meilleures entrevues de Planète Terre, par thèmes et en séquence logique. Cette semaine, l’Afrique.

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ndikumana-6afb2 Africas-Odious-Debts-52a78Léonce Ndikumana est professeur d’économie au collège Andrew Glyn de l’Université du Massachusetts à Amherst.
Dernier ouvrage paru : Africa’s Odious Debts : How Foreign Loans and Capital Flight Bled a Continent, London, Zedbooks, 2011.

Comprendre l’Afrique (2) : Le lent développement démocratique

L’été, saison idéale pour parfaire sa culture générale. Je vous propose de semaine en semaine les meilleures entrevues de Planète Terre, par thèmes et en séquence logique. Cette semaine, l’Afrique.

511CDFTCCBL-_SL500_AA300_-3ea1b Roland-Marchal_1-2-186eb-2-c544e villalonlCERIUM-2-a0977-e680aLeonardo A. Villalon est professeur associé à l’Université de Montréal et directeur du Centre d’études africaines de l’Université de Floride
Dernière publication : The Fate of Africa’s Democratic Experiments : Elites and Institutions, Indiana University Press, Août 2005, 336p.

Roland Marchal
est chercheur au CERI-SciencePo, Paris.
Dernier article paru : Soudan within the regional politics of the Horn, Fondation Heinrich Bull

Comprendre l’Afrique (1) : Les esclavages africains

L’été, saison idéale pour parfaire sa culture générale. Je vous propose de semaine en semaine les meilleures entrevues de Planète Terre, par thèmes et en séquence logique. Cette semaine, l’Afrique.

(Aller à 12’44 »)

Coquery-882ad  miniature-php-dfdeaminiature-php-2-48ab7Catherine Coquery-Vidrovitch est professeure émérite à l’Université Paris-7-Denis-Diderot.
Derniers livres parus : Enjeux politiques de l’histoire coloniale, Édition Agone, Paris, 2009, 192 p.
Des victimes oubliées du nazisme : les Noirs et l’Allemagne dans la première moitié du XXe siècle, Éd. du Cherche-Midi, Paris, 2007 196 p.

Ni vu, ni Kony 2012

Êtes-vous l’une des 56 millions de personnes à avoir vu la vidéo, terriblement efficace, appelant à une mobilisation citoyenne massive pour arrêter Joseph Kony, le leader de la Lord’s Resistance Army, responsable du kidnapping de dizaines de milliers d’enfants soldats en Ouganda et dans les environs depuis 25 ans ?

C’est un petit bijou d’instrument de mobilisation. (Vous pouvez le voir à la fin du billet.) Le ton, le montage, l’utilisation des enfants — blancs et noirs — le rythme, les étapes à franchir, tout y est. (En fait, je me serais passé de la référence à Hitler, entre autres.)

Mais voici la question: est-ce efficace ? Et la deuxième, qu’est-ce que j’en sais, moi qui suis concentré sur la politique québécoise ?

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Joseph Kony et quelques-unes de ses victimes

Eh bien vous allez sourire, il se trouve que ma tendre et compétente conjointe, Sandrine Perrot, fait partie de la poignée de spécialistes mondiaux sur la question. Chercheure à SciencesPo Paris, elle a interviewé des dizaines d’ex-lieutenants de Kony, visité ses victimes, discuté avec les forces qui lui résistent, écrit moultes analyses fines sur la question. Et elle est même occasionnellement consultée par le Département d’État américain et par le gouvernement français sur le sujet.

Je retiens de nos conversations qu’il y a fort à douter que Kony soit arrêté en 2012, peu importe le nombre de millions de courriels et de gazouillis envoyés par toutes les bonnes volontés du monde, Angelina Jolie compris. Et je m’inquiète de la déception qui pourrait s’abattre sur les jeunes mobilisés dans l’opération lorsque, le premier janvier 2013, Kony continuera à rire dans sa moustache.

Pourquoi ? Parce que ce n’est pas la première fois qu’une opération militaire est organisée, par l’armée ougandaise et avec l’appui de l’armée américaine, pour arrêter Kony et ses troupes. Non seulement les tentatives précédentes ont échoué, mais alors même que l’administration Obama a envoyé, en octobre dernier, 100 conseillers militaires pour mener à bien cette opération, l’armée ougandaise, elle, a démobilisé la moitié des 4 000 soldats qu’elle avait précédemment engagé dans cet effort. (La lettre envoyée par les organisateurs de Kony 2012 à Obama ce 7 mars est d’ailleurs plus lucide que la vidéo à ce sujet.)

Il est coriace et mobile, ce Kony. Il se déplace de la zone nord de l’Ouganda, sa base historique, vers le Sud-Soudan et maintenant vers le nord-est de la République démocratique du Congo et le Centrafrique. Avec les années, il est devenu complètement autonome, endurci, aguerri, capable de se réinventer et de se régénérer dans ces immenses zones de non-droit, où les structures étatiques sont pour l’essentiel inexistantes.

Comment déjoue-t-il la quincaillerie électronique américaine ? Depuis la dernière tentative de capture, Kony a jeté ses radios et ses téléphones satellitaires. Il est revenu à l’encre, au papier et aux coursiers pour communiquer avec ses troupes.

Surtout, il profite d’un camouflage qu’aucun Taliban ou milicien irakien ne détenait pour se protéger des drones et de l’œil perçant des satellites américains: la canopée. La couverture feuillue de la jungle lui sert de parapluie et rend très difficile les missions d’observation.

Les Américains ont déjà affronté ce problème: avec les soldats Vietcongs dans les années 1970. D’où leur utilisation massive de défoliant (dont le fameux « agent orange ») sur la jungle vietnamienne. Mais — cela ne vous a pas échappé — les Vietcongs ont gagné.

Kony a une autre arme, surnaturelle celle-là. Ses soldats le croient doués de pouvoirs spéciaux, qui lui permettent de voir et de savoir, à distance, ce qu’ils disent de lui, et à qui. Ce qui tend à faire taire les défecteurs (surtout ceux d’origine ougandaise), du moins assez longtemps pour que leur information ne soit plus utile à sa traque.

Bref, arrêter Kony serait une bonne chose. Il est le premier des crapules mises en accusation par la Cour Pénale Internationale (ce qui, paradoxalement, rend toute tentative de négocier avec lui futile). Sa responsabilité dans les millions de morts que compte la région RDC/Sud-Soudan/Ouganda au cours du dernier quart de siècle est cependant minime. Cela ne l’excuse pas, mais permet de mettre en contexte une dynamique de violence assez répandue dans la région.

Kony sera-t-il arrêté en 2012 ? L’immense opération de relations publiques lancée ces derniers jours augmentera la pression sur le gouvernement américain pour qu’il investisse davantage de moyens dans sa capture.

Mais si on avait lancé, après le 11 septembre 2001, un mouvement Ossama 2002, cela aurait-il changé quelque chose ?

Le fait est que Kony est plus difficile à appréhender que Bin Laden. Grâce au mouvement de mobilisation, il restera dans le radar politique américain en 2012 et peut-être en 2013.  Si Kony est aussi résistant dans les 24 prochains mois qu’il le fut au cours des derniers 25 ans, peut-être mourra-t-il, de vieillesse, à l’ombre de la canopée.

Pour un point de vue critique de la vidéo, lire ici. Pour un sommaire des critiques de la campagne Kony 2012, voir ici.