À propos de Jean-François Lisée

Il avait 14 ans, dans sa ville natale de Thetford Mines, quand Jean-François Lisée est devenu membre du Parti québécois, puis qu’il est devenu – écoutez-bien – adjoint à l’attaché de presse de l’exécutif du PQ du comté de Frontenac ! Son père était entrepreneur et il possédait une voiture Buick. Le détail est important car cela lui a valu de conduire les conférenciers fédéralistes à Thetford et dans la région lors du référendum de 1980. S’il mettait la radio locale dans la voiture, ses passagers pouvaient entendre la mère de Jean-François faire des publicités pour « les femmes de Thetford Mines pour le Oui » ! Il y avait une bonne ambiance dans la famille. Thetford mines est aussi un haut lieu du syndicalisme et, à cause de l’amiante, des luttes pour la santé des travailleurs. Ce que Jean-François a pu constater lorsque, un été, sa tâche était de balayer de la poussière d’amiante dans l’usine. La passion de Jean-François pour l’indépendance du Québec et pour la justice sociale ont pris racine là, dans son adolescence thetfordoise. Elle s’est déployée ensuite dans son travail de journalisme, puis de conseiller de Jacques Parizeau et de Lucien Bouchard, de ministre de la métropole et dans ses écrits pour une gauche efficace et contre une droite qu’il veut mettre KO. Élu député de Rosemont en 2012, il s'est battu pour les dossiers de l’Est de Montréal en transport, en santé, en habitation. Dans son rôle de critique de l’opposition, il a donné une voix aux Québécois les plus vulnérables, aux handicapés, aux itinérants, il a défendu les fugueuses, les familles d’accueil, tout le réseau communautaire. Il fut chef du Parti Québécois de l'automne 2016 à l'automne 2018. Il est à nouveau citoyen engagé, favorable à l'indépendance, à l'écologie, au français, à l'égalité des chances et à la bonne humeur !

Les squelettes de Monsieur Carney

Il semble y avoir foule dans le placard du nouveau premier ministre. L’électorat lui a donné, depuis son arrivée, le bon Dieu sans confession. D’autant que, dès sa prise du pouvoir, il a déroulé une série de décisions et d’actions qui témoignaient d’une réelle prise de contrôle de la situation. Mise à zéro de la taxe carbone, rencontres positives avec Doug Ford et François Legault (un peu moins avec l’Albertaine Danielle Smith), visites éclair à Paris, à Londres et à Iqaluit.

Notez : il a insisté pour s’arrêter d’abord à Notre-Dame de Paris. C’était pour admirer sa rénovation, a-t-il dit. Mais il en a profité pour allumer un lampion. Qu’a-t-il bien pu demander, par cette offrande, au Très Haut ? Qu’on ne fouille pas trop dans son passé d’investisseur, peut-être ?

Les informations qui nous parviennent depuis le début de la campagne sur la méga-entreprise dont il présidait le conseil d’administration, Brookfield Asset Management, nous mettent en appétit. Brookfield gère un portefeuille d’environ mille milliards de dollars.

Le dossier publié samedi dans Le Journal de Montréal nous apprend que l’entreprise a versé, d’avance, 99 ans de loyer pour occuper un immeuble de New York appartenant au gendre de Donald Trump, Jared Kushner. Un locataire qui vous paie un siècle d’avance, ça ne court pas les rues. Il s’agissait de dépanner le pauvre Jared, en manque de liquidités, en lui filant un chèque de 1,1 milliard de dollars américains. La date est importante : 2018. Donald Trump était président. Kushner était son conseiller spécial, notamment pour le Moyen-Orient. Brookfield est donc venu au secours d’un homme du président.

Carney n’est arrivé à la présidence du CA de Brookfield qu’en octobre 2020, mais à temps pour se rendre compte que des sénateurs démocrates étaient très intéressés aux détails de la transaction avec Jared. D’autant que le milliard de dollars salvateur avait transité par le Qatar. Selon le Journal, Brookfield a simplement refusé de répondre aux choquantes questions du Sénat américain. Reste qu’on aimerait bien savoir ce que M. Carney pense de cette opération financière et s’il a participé au refus de répondre aux questions des élus à ce sujet.

Est-ce la raison pour laquelle, après avoir eu une conversation « constructive » avec lui la semaine dernière, Donald Trump l’a appelé « Mark » en public ? Parce que c’était un ami de la famille ? Si cela peut être mis au service des intérêts du pays et nous éviter une guerre commerciale, ce sera un milliard de dollars bien placés. Sinon, non.

On sait qu’il a personnellement présidé à la constitution de deux fonds d’investissement aux Bermudes. Ces filiales pouvaient ainsi payer zéro impôt sur leurs profits, plutôt que le vilain taux canadien net de 15 %. Carney nous a expliqué que c’était pour le bien des retraités, car certains fonds (comme la Caisse de dépôt et placement du Québec) confient des sommes en gestion à Brookfield. L’argument serait meilleur si sa compagnie avait déplacé la totalité de ses fonds aux Bermudes. Pourquoi ne pas faire aussi profiter les autres fonds de retraite de l’évitement fiscal ?

Ce n’était peut-être pas nécessaire. Car, comme l’a démontré la fiscaliste Brigitte Alepin, ces trois dernières années, la maison mère canadienne de Brookfield a affiché un revenu net cumulé d’un milliard de dollars, et a payé en impôts canadiens une somme rondelette : zéro dollar. « Mark Carney, président du CA jusqu’au 16 janvier 2025, pourrait-il nous rassurer sur la façon dont Brookfield Asset Management (ou autre) a contribué à la fiscalité canadienne et mondiale ? » demande-t-elle.

Autrement dit, le président du CA Carney a-t-il fait en sorte que sa compagnie soit un « bon citoyen corporatif » ? Et sinon, pourquoi ?

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Le premier ministre a laissé entendre que, puisqu’il connaît bien « comment le monde fonctionne », il allait pouvoir s’attaquer à la question de l’évasion fiscale dans son mandat. On a très hâte. Car le Parti libéral et le Parti conservateur ont agi en tandem ces dernières décennies pour faire du Canada un des champions mondiaux de la légalisation de l’évasion fiscale. Comment Mark Carney va-t-il faire tomber le Canada de ce piédestal sans mécontenter les généreux donateurs à sa campagne au leadership (4 millions de dollars en quelques semaines, impressionnant) ?

Parlant de millions, combien en possède le nouveau leader du Canada ? Depuis quelques cycles électoraux, les chefs de parti au Québec acceptent de répondre à cette question posée par les journalistes de Cogeco. Ce n’est pas le cas au fédéral, pour une raison inexplicable.

Interrogé à plusieurs reprises, Mark Carney se replie sur l’absence d’obligation légale à cet effet. Oui, mais ce qui n’est pas obligatoire n’est pas interdit. On sait qu’il est parti de Brookfield avec des options d’achat d’actions d’une valeur de 6,8 millions de dollars. Donc, en plus de ce qu’il a accumulé précédemment chez Goldman Sachs et Brookfield. Alors, en est-il à 10, 15, 20 millions ? Et en quoi la divulgation de cette information lui serait-elle nuisible ?

Ah, mais voilà. Ce n’est peut-être pas ce que vous pensez. Il n’a peut-être pas honte d’être très riche. Il a peut-être honte de n’être pas assez riche. Oui, car lorsqu’on se présente comme un as de la finance, si les millions accumulés ne sont pas suffisants pour démontrer qu’il a bien géré sa fortune personnelle, fait de bons placements, évité les écueils de Nortel, Enron ou Northvolt, on peut lui reprocher son manque de flair économique. Alors, cachez ces maigres millions que l’on ne saurait voir…

(Ce texte fut d’abord publié dans Le Devoir.)

Désaméricanisation

Autre version de MAGA… au Groenland.

« Alors, vous avez voté pour construire un mur », commence le texte vu par des millions d’internautes depuis un mois. « Eh bien, chers Américains, même si vous ne comprenez pas grand-chose à la géographie, puisque l’Amérique pour vous, c’est votre pays, pas un continent, il est important que vous découvriez, avant la pose de la première brique, qu’il y a, au-delà de ce mur : sept milliards de […] consommateurs prêts à remplacer leurs iPhone par des appareils Samsung ou Huawei en moins de 48 heures. Ils peuvent aussi remplacer Levi’s par Zara ou Massimo Dutti. En moins de six mois, nous pouvons facilement arrêter d’acheter des voitures Ford ou Chevrolet et les remplacer par des Toyota, KIA, Mazda, Honda, Hyundai, Volvo, Subaru, Renault ou BMW, qui sont techniquement meilleures que les voitures que vous produisez. »

Faussement attribué à la présidente mexicaine, Claudia Sheinbaum, qui en a rejeté la paternité, le texte fut d’abord produit en 2017, par un auteur inconnu, lors du début de la construction du mur à la frontière mexicaine par Trump 1. Il connaît une nouvelle carrière depuis que Trump 2 a lancé son offensive commerciale visant à ériger une barrière tarifaire autour du marché américain et ainsi faire payer le reste du monde.

Il tient lieu de manifeste, celui de la désaméricanisation du monde. « Nous ne voulons pas, mais nous pouvons arrêter de regarder des films hollywoodiens et commencer à regarder plus de productions latino-américaines ou européennes qui ont une meilleure qualité, des messages, des techniques cinématographiques et du contenu. Bien que cela puisse paraître incroyable, nous pouvons sauter Disneyland et aller à Xcaret Resort, à Cancún, au Mexique, au Canada ou en Europe : il y a d’autres excellentes destinations en Amérique du Sud et en Europe. Et même si vous n’y croyez pas, même au Mexique, il y a de meilleurs hamburgers que le McDonald’s et un meilleur contenu nutritionnel. Quelqu’un a vu des pyramides aux États-Unis ? En Égypte, au Mexique, au Pérou, au Guatemala, au Soudan et dans d’autres pays, il y a des pyramides avec des cultures incroyables. »

Paroles en l’air ? Parlez-en à Elon Musk, de loin le plus touché. Les ventes de Tesla en Europe ont chuté de moitié depuis le début de l’année, de 70 % en Allemagne, de 75 % en Espagne. En Australie ? De 66 %. Il est trop tôt pour en être certains, mais on signale une chute des affaires dans les McDo du Moyen-Orient depuis le retour de Trump, des désabonnements européens des plateformes Amazon et Netflix. Des mouvements de boycottage essaiment sur les réseaux sociaux, comme « @LatinoFreeze » en Amérique du Sud, « #NoCompreGringo » au Mexique et « BoycottUSA : Achetez français ! » dans l’Hexagone.

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Le remplacement de l’approvisionnement américain par d’autres sources s’installe progressivement, dans la grande chaîne Coop en Suède ou Carrefour en France. Dans certains cas, le Coca-Cola et le Pepsi ont été tout simplement remplacés par des versions locales, en France et en Suisse. Mais pour l’instant, personne ne retire, comme au Canada, le vin et les spiritueux américains des tablettes.

Il y a des francs-tireurs. En Norvège, les dirigeants de l’entreprise Haltbakk Bunkers, principal fournisseur de carburant dans les ports, n’ont pas digéré le traitement réservé à Zelensky à la Maison-Blanche. Ils refusent depuis de ravitailler les navires de la marine américaine.

Le refroidissement touche aussi le milieu culturel. Le célèbre violoniste allemand Christian Tetzlaff, citant l’horreur que provoque chez lui l’autoritarisme de Trump, a annulé une tournée prévue pour cet été. Un collectif de réalisateurs français a décliné une invitation au Festival du film de Sundance, pourtant à la fois prestigieux et progressiste. Les organisateurs du Festival international du film de Göteborg, en Suède, envisagent de réduire la présence de productions américaines. Pour l’instant, aucun signal antiaméricain n’a été émis par le Festival de Cannes, qui aura lieu à la mi-mai.

On pourra prendre la température du sentiment antiaméricain dès le 23 mai, lorsque sortira sur les écrans le dernier épisode de la série cinématographique Mission impossible. Près de 50 millions de non-États-Uniens ont vu le précédent (dont votre humble serviteur). Pourront-ils résister ? (Je me tâte. Mais c’est le dernier, voyez-vous ?)

On le sait, les mouvements de boycottage sont souvent voués à l’échec, car ils ne sont suivis que par des minorités agissantes. Le PIB américain est de 30 000 milliards de dollars. Son exposition au commerce international est de 20 %. Ce qui est beaucoup. Mais moins que pour la plupart de ses partenaires commerciaux (au Québec, c’est presque 50 %).

Mais si Trump, que l’émission À la semaine prochaine (qui nous quitte malheureusement sous peu) a vilainement surnommé « le Connard à l’orange », continue d’emmerder le monde entier pendant quatre ans, on sera probablement témoins du mouvement de boycottage le plus vaste et le plus efficace de l’histoire.

Déjà, il applique des morsures que le mastodonte ne peut ignorer. Le Portugal, la Norvège, d’autres pays européens et le Canada ont soit déjà annulé, soit envisagent d’annuler, leurs commandes d’avions américains F-35. Pour l’avionneur Lockheed-Martin, la perte pourrait atteindre les 30 milliards de dollars américains. Ce n’est pas tout. La Pologne remet en cause ses achats de véhicules blindés américains ; l’Australie aussi. L’Allemagne pourrait abandonner le système de défense antimissile Patriot. Le Japon hésite à commander des hélicoptères Apache. Même la Turquie et l’Arabie saoudite mettent des contrats sur pause.

Les ventes militaires américaines dans le monde sont d’environ 230 milliards de dollars par an. Les annulations et les hésitations jusqu’ici recensées pourraient provoquer une chute potentielle de 20 %. Et Trump n’est là que depuis deux mois.

Que pourrait-il arriver de pire à l’économie américaine (mis à part la récession auto-infligée) ? Le tourisme, mesdames, messieurs, le tourisme. Selon Tourism Economics, le nombre de visiteurs aux États-Unis devait augmenter de 9 % cette année. Mais depuis janvier, le nombre d’annulations est tel qu’on envisage pour l’instant une baisse de 12 %, donc une perte de 22 milliards de dollars américains. Si le tourisme international aux États-Unis devait s’arrêter net, le pays de Trump perdrait 200 milliards de dollars par an et gagnerait jusqu’à trois millions de chômeurs.

Cela donne une idée plus précise de ce que voulait dire l’auteur du manifeste précité. Que se passerait-il si sept milliards de consommateurs tournaient le dos au pays et aux produits du dollar ? demande-t-il. « Leur économie s’effondrera (dans le mur raciste) à tel point qu’ils nous supplieront de briser ce mur moche. Nous ne voulions pas, mais… Tu veux un mur, tu as un mur. »

(Ce texte fut d’abord publié dans Le Devoir.)

Et le gagnant est… l’Alberta ! (intégral)

Je vous le jure, il n’est pas trop tôt pour déclarer un gagnant dans la campagne électorale. Avant même son déclenchement, la tendance était forte. Depuis, c’est dans la poche : l’industrie du pétrole canadien et son égérie Danielle Smith ont emporté la mise.

Que Marc Carney ou Pierre Poilievre soient choisis par l’électorat, le 28 avril prochain, les intérêts albertains seront mieux promus que jamais. Les deux partis s’engagent désormais à ce que de nouveaux pipelines, gazoducs et oléoducs, soient de toute urgence remis sur la table à dessin – même si pour l’instant aucun promoteur privé n’a levé la main. Les deux candidats affirment que l’intérêt national, l’urgence nationale, sinon la sécurité nationale, exigent que ces tubes d’acier soient rapidement déployés. Carnet et Poilievre promettent de modifier règlements et lois pour  en accélérer (précipiter ?) la réalisation. Le chef libéral parle de désigner un « corridor stratégique » pan canadien pour l’énergie et autres ressources. S’il nous en donnait tout de suite le tracé, cela ajouterait du piquant dans un certain nombre de circonscriptions.

Oui mais, les évaluations environnementales ? Carney et Poilievre ont la solution : il y en aura moitié moins. On peut compter sur l’Alberta et la Saskatchewan pour faire l’évaluation environnementale de l’expansion de leur propre production en toute indépendance d’esprit. L’affaire est ketchup. Puis, il reviendra au gouvernement conservateur ontarien et caquiste québécois de décider, ou non, d’approuver les projets en faisant fi, si nécessaire, des recommandations de leur propre BAPE. François Legault dit subodorer une augmentation de l’acceptabilité sociale pour ces mastodontes, ce qu’attestent des sondages récents. Sait-il que ceux qui sont favorables aux pipelines en général le sont moins lorsqu’ils passent dans leur cour ? Remarquez, comme le tracé du défunt Énergie-Est devait traverser le Saint-Laurent juste en amont de la ville de Québec, pourquoi ne pas le faire passer par le futur tunnel du troisième lien, et faire d’une pierre deux trous ? Ou un seul.

Le chef conservateur a annoncé cette semaine qu’il comptait financer sa baisse d’impôts en sabrant notamment dans le « BS Corporatif », c’est-à-dire dans les subventions versées par le Trésor canadien aux entreprises, surtout à celles qui n’en ont pas besoin. Or l’industrie pétrolière canadienne a vu ses profits croître chaque année depuis 2021, elle ne doit pas avoir besoin d’aide, non ? En fait, elle reçoit chaque année environ 18 milliards de dollars d’aide fédérale de toutes sortes. Contrairement à plusieurs autres secteurs, il ne s’agit pas pour le Canada de copier les États-Unis. Nous sommes les plus grands subventionneurs de pétrole au monde, après la Chine. Selon les données de l’organisme Oil Change International, nous versons à notre industrie 370 $ par habitant, alors que les étasuniens n’en versent que 67$ par habitant. Donc, il y a de la marge. Le fait qu’aucun des deux grands partis ne proposent d’y toucher est une autre grande victoire albertaine.

Dans le bras de fer tarifaire avec les États-Unis, chacun a immédiatement compris que la meilleure façon de faire comprendre aux américains l’état de notre colère était de surtaxer, nous-mêmes, le prix de notre pétrole exporté, pour que cela fasse mal à la pompe, et que nous ayons des citoyens yankees bien pompés contre Trump. Danielle Smith a fait comprendre qu’elle n’accepterait en aucun cas une telle mesure – qui peut être imposée par Ottawa sans son consentement. Tout le monde s’est plié à sa volonté. Il n’en est plus question. Les tarifs de 10% imposés par Trump au pétrole n’a pour l’instant aucunement fait fléchir le flux des ventes albertaines au sud. Au contraire, puisque l’Alberta vend son pétrole en dollars américains, et que la valeur du dollar canadien s’est déprécié, les producteurs albertains peuvent augmenter leur marge de profit.

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Toujours plus !

Vous pourriez penser que lorsqu’on rafle la mise d’une façon aussi éclatante, on fait profil bas. Vous ne connaissez pas Danielle Smith. Juste avant l’élection, elle a fait connaître une liste de demandes, « auxquelles le prochain premier ministre, quel qu’il soit, doit répondre au cours des six premiers mois de son mandat pour éviter une crise d’unité nationale sans précédent ».

Ouch ! Il s’agit de « garantir à l’Alberta un accès complet aux corridors pétroliers et gaziers au nord, à l’est et à l’ouest ». Le mot clé ici est « garantir ».  Il y a aussi l’abrogation de la loi fédérale d’évaluation environnementale (c’est dans la poche), la levée de l’interdiction des pétroliers au large de la côte de la Colombie-Britannique (plus compliqué); éliminer le plafond des émissions pétrolières et gazières, qui est un plafond de production (avec Poilievre, ça ira); mettre fin à l’interdiction des plastiques à usage unique (elle veut dire, même au Québec ?).

Il y a aussi ceci : « notre province n’accepte plus de subventionner d’autres grandes provinces qui sont tout à fait capables de se financer ». Je pense qu’elle parle de la péréquation.

Le compte-à-rebours est donc commencé. Il nous reste six mois pour dire oui à cette liste et éviter une « crise d’unité nationale sans précédent ». Remarquez, « sans précédent » signifie que ce serait pire que la crise référendaire de 1995. De quoi serait faite la crise albertaine, au juste ?

Ces derniers jours, la première ministre a donné des indices pour le cas ou, dans six mois, elle n’aurait pas gain de cause. “Je crois à la démocratie directe » a-t-elle dit. « Les décisions importantes doivent être soumises à un referendum ouvert à tous les Albertains ». Oui mais, quelle serait la question ? “Y a-t-il une question que les Albertains aimeraient que je leur pose ? » a répondu la pas-tout-à-fait Sphinx d’Edmonton.

Elle veut préparer le terrain. Lancer une consultation publique. “Il s’agit d’un sujet dans lequel les Albertains doivent être très engagés au cours des prochaines semaines et prochains mois.”

Les derniers sondages montrent qu’on ne trouve pas plus d’un Albertain sur quatre favorables à l’indépendance de la province ou à son rattachement aux États-Unis. Mais la première ministre voudrait faire monter la pression et convaincre une majorité des Albertains de sortir leur province du giron canadien, qu’elle n’agirait pas autrement.

C’est la lecture qu’en fait l’ancien chef de cabinet de Brian Mulroney, Norman Spector. Parlant au Toronto Star, il affirme que Smith peut transformer la question de l’urne en celle-ci : « Qui est le mieux placé pour empêcher l’Alberta de faire sécession du Canada et d’être reconnue par les États-Unis ?» Dans ce scénario catastrophe, ajoute-t-il, la Saskatchewan « serait la deuxième à tomber ». Et on sabrerait le champagne (et le Coke diète) à la Maison-Blanche.


Deux ajouts à ce texte, publié dans Le Devoir dans une version un peu plus courte. Un lecteur m’a demandé: oui mais, la péréquation. Voici les chiffres:

Via la péréquation fédérales, les Albertains nous envoient environ 2 milliards/an.
Via les subventions fédérales, les Québécois envoient à l’Alberta environ 4 milliards/an
Les Québécois achètent pour 11 milliards de produits albertains par an, principalement de pétrole.
Les Albertains n’achètent que pour 4,4 milliards de produits québécois par an.
Bref, au total, dans la relation Québec/Alberta, les Albertains s’en sortent avec 8 milliards de plus, par an, que nous.

Autrement dit, si on abolissait la péréquation et les subventions aux pétrolières, les Québécois auraient 2 milliards de plus dans leurs poches, par an.

Et si on achetait notre pétrole et autres produits albertains ailleurs et que les albertains cessaient d’acheter des produits québécois, c’est l’économie albertaine qui souffrirait davantage, à hauteur de 7 milliards de dollars, par an.

Deuxièmement, un sondage publié ce mercredi dans le Western Standard montre que l’appui potentiel à l’indépendance de l’Alberta est de 36%, ce qui montre une augmentation.

Panne d’espoir (intégral)

Les temps sont durs pour l’espérance. Surtout à gauche. (Car l’espoir fleurit pour les trumpistes, merci beaucoup.) L’histoire se présente aux progressistes que nous sommes comme une espèce de montagne russe, alternant les périodes de progrès et de reculs. Tantôt les peuples imposent la démocratie, les femmes et les gais l’égalité, les réformistes une meilleure distribution des richesses, les écologistes une prise de conscience de la fragilité de la planète. Puis, réactionnaires et autocrates reprennent le dessus et détricotent tout ou partie du progrès réalisé.

On veut bien dire, avec Martin Luther King, que l’arc de l’histoire est long mais qu’il tend vers la justice, ajouter avec Barak Obama que c’est plus vrai encore lorsqu’on en saisit l’extrémité pour l’aider à pointer dans la bonne direction. Mais la différence avec les cycles précédents est que notre budget carbone collectif est limité et que la catastrophe nous pend au bout du nez. Nous n’avons pas beaucoup de décennies restantes pour jouer du yoyo avec le progrès humain.

« Peut-être que ça aura été ça, le genre humain, finalement » expliquait à son public Catherine Dorion, mercredi, à la première montréalaise de son spectacle Science politique 101. (Je cite de mémoire. C’était fort bien écrit.) Nous avons inventé la poésie, la musique, tant d’autres choses. Mais la politique, non, ça n’a pas marché. « On n’a pas trouvé le bon filon » pour que ça se termine bien, notre aventure. Peut-il faut-il simplement s’y faire, tirer le trait, profiter du temps qui reste, avec ceux qu’on aime.

Il y avait un peu de ça, jeudi, dans la déclaration d’adieu de Gabriel Nadeau-Dubois. Après 15 ans d’engagement politique quasi-ininterrompu, le trentenaire tire, pour l’avenir prévisible, sa révérence.

Il s’est dit usé, une façon de se dire en panne. Dans la préparation de l’annonce de son départ, rien ne l’angoissait davantage, a-t-il candidement avoué, « que cette décision personnelle soit interprétée comme un abandon. Je veux être très clair, ce n’est pas un abandon. Je quitte seulement un titre, une fonction. Tout le reste est intact. Mes valeurs, mes convictions. »

Ça sentait fort le Sigmund Freud. Car il s’agit précisément d’un abandon. Et il le sait tellement qu’il tente de se convaincre du contraire. En pleine tempête, au mitan de son mandat de co-porte-parole (obtenu avec 90% du vote en 2023),  il quitte le navire. Imaginons le capitaine du Titanic annonçant, à un kilomètre de l’iceberg, qu’il ne quitte que ses fonctions. « Mes convictions sont intactes », dirait-il, plutôt que « les femmes et les enfants d’abord ».

La barque solidaire coule, tout le monde le voit. Si l’élection avait lieu aujourd’hui, nous disent les pronostiqueurs, la moitié de l’équipage serait engloutie. Le moral est à plat au point que les matelots n’ont même pas tenté, dans Terrebonne, de maintenir leur résultat électoral antérieur de 12% du vote. Mais qu’avaient-ils d’autre à faire, exactement ? Ils ont même déserté leur pauvre candidate, forcée d’avaler le recul à 5 %, sans le soutien d’un seul des députés de la formation, ou de leur co-porte-parole Ruba Ghazal. Ailleurs en ville, François Legault et quelques ministres étaient solidaires de leur jeune candidat battu; Marc Tanguay et quelques candidats à la direction partageaient avec leur propre candidate déçue l’amère coupe du recul électoral. Les seuls en panne de solidarité furent les solidaires.

Gabriel Nadeau-Dubois était celui qui, l’an dernier, affirmait à ses militants que la relance du parti de gauche vers de nouveaux progrès passait par une sérieuse remise en question de son orientation. Sous la menace de « réfléchir à son avenir » il les enjoignait d’adopter sans broncher tous les renoncements que contenait sa « déclaration de Saguenay ». Ils l’ont écouté. Ils l’ont adopté. Il fallait ensuite, avait-il tonné, nettoyer le programme lui-même de ses archaïsmes marxisants puis renforcer l’autorité réelle des co-porte-paroles. Voilà comment on construit un parti de gouvernement.

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Pourquoi le capitaine qui avait navigué avec succès ce cap exigeant en 2024, qui avait donc plié le parti à sa volonté, déserte-t-il aujourd’hui ? La famille. Oui, oui, je vois. C’est dur à gérer, deux enfants en bas âge, mais plus encore quand votre vie professionnelle fonce dans un cul-de-sac. Vous n’avez pas le pied léger et le sourire aux lèvres.

La vérité est que GND a tiré la juste conclusion que le virage qu’il a imposé à son parti ne pourrait se traduire par de nouveaux gains. Est-ce parce qu’il juge que le pari du pragmatisme ne peut simplement pas être porté par une troupe qui ne l’est pas, ou pas assez, et où les affaires Dorion, Lessard-Therrien, Bouazzi, gâchent irrémédiablement la sauce ? Ou parce que, quoi qu’il fasse, un réel désenchantement entoure désormais le parti des Françoise David et Amir Khadir, que le momentum a changé de camp pour de bon. Peut-être, toutes ces réponses.

Pour le spectacle de Catherine Dorion – où le nom de GND n’est pas prononcé – je m’étais fait accompagner par deux de mes proches, jusqu’ici électeurs de QS. Après avoir évoqué la possibilité que nous soyons irrémédiablement condamnés à la régression, Dorion – qui habite la scène comme un poisson, l’eau – ne ménage aucun effort pour rallumer, en deuxième partie, la lueur de l’espoir. Sans vouloir rien divulgâcher, je me sens autorisé à vous dire que se joindre à Québec solidaire, ou même voter pour lui, ne fait pas partie des pistes proposées.

Il s’agit plus simplement d’être, chacun, fidèle à ses convictions et d’agir en conséquence. Elle nous fait même prêter un serment en ce sens, debout. C’est pratique : puisque c’est la finale, nous sommes dans la bonne position pour lui offrir une ovation debout. Sinon, nous serions nous levés ? Mes deux accompagnateurs, je ne crois pas. Catastrophés par le sens trumpiste que prend l’histoire, ils m’ont confié ne pas avoir trouvé dans la recette Dorion de quoi les extraire de la déprime ambiante. Il y a bien la recette GND : quitter ses fonctions dans QS tout en maintenant ses convictions intactes.

Ou peut-être y a-t-il celle qu’ont choisie les électeurs de Terrebonne.


Deux autres observations au sujet du spectacle de Dorion. J’avoue ici que j’ai un biais pour les rebelles, quels qu’ils soient. Dans la sphère québécoise du commentariat, je détonne en ayant écrit, et dit, essentiellement du bien de Catherine Dorion. Vous pouvez le constater ici (L’étoile filante de Catherine Dorion) et ici (Les rebelles et le pouvoir). J’ai adoré son livre, Les têtes brûlées, et je suis allé le dire devant plusieurs micros — y compris chez Richard Martineau — et assez longuement aux Mordus de politique. Madame Dorion en est consciente, puisque je suis allé le lui dire personnellement lors d’un Salon du livre. Pendant son spectacle, elle offre un montage assez rigolo des réactions négatives des commentateurs à son ouvrage. Elle réussit à m’y faire apparaître, en isolant un segment des Mordus ou je soulignais qu’elle « travaillait assez peu ». Je précisais: comme législatrice. Cela a sauté au montage et m’a présenté aux spectateurs comme aussi acide envers elle qu’un Mario Dumont ou qu’un Dimitri Soudas. La seule conclusion que j’en tire est celle-ci: si vous ne souhaitez pas être cité hors contexte,n’allez pas en politique.

Un moment fort du spectacle est celui où Dorion explique que son premier geste d’élu fut d’être forcée de prèter serment à la monarchie. Donc de mentir. Son parti lui explique qu’on n’a pas le choix, pour ne pas se faire accuser de faire des « enfantillages ». Elle mime alors le fait d’être jetée par terre et de recevoir des coups.

Évidemment, aucun élu n’est désormais forcé de se dédire ainsi. C’est pourquoi elle a l’élégance de dire: « Heureusement, peu après, le chef d’un autre parti a eu le cran de s’opposer à cette hypocrisie et l’a fait disparaître. Ce qui est bien la preuve que le changement est possible, quand on fait preuve de volonté. »

Non, je vous tire la pipe. Elle n’a rien dit de tel. La scénette du serment, et l’absence de référence à son abolition, plane dans la salle comme un curieux manque. Manque de franchise ? Manque de générosité ? Manque de solidarité ? Je vous laisse juge.

(Une version un peu différente et plus courte de ce texte fut publié dans Le Devoir.)

Identité canadienne, après l’éclipse

Les écrivains du Canada anglais, surtout depuis la Seconde Guerre mondiale, se sont donné le mandat de définir l’évanescente identité canadienne. Comment nommer l’essence de ce pays neuf, qui a mis 100 ans à se donner un drapeau, un hymne national et un passeport tant son existence semblait engoncée dans la grandeur de l’empire ? Les universitaires s’y sont mis ; Pierre Elliott Trudeau a donné un élan nouveau à l’affaire avec une constitution et une charte.

Il était question de droits, de survivance et de grands espaces. De deux peuples fondateurs. Non, pas deux. Trois, car il y en avait avant. Enfin, pas trois, mais plein d’autres, car ils forment chacun une nation. Non, oubliez ça. En fait, deux, plein d’autres qui étaient là avant nous, et plein d’autres qui sont venus et ne sont pas moins nous que nous. Enfin, c’est une « communauté de communautés », a dit l’un. Pas du tout, a répondu l’autre, car « le tout est plus important que la somme des parties ».

Certes. Mais pouvez-vous être plus précis ? « Nous ne sommes pas des Américains », a répété Trudeau fils le mois dernier à la télé de nos voisins, reprenant un air connu. Les Japonais non plus, remarquez, et cela ne suffit pas à les définir. Il y avait bien l’assurance maladie qui nous distinguait, mais depuis l’Obamacare, la différence s’estompe, sans disparaître. Notre identité ne peut pas tenir à un programme social, si flamboyant soit-il. Et la CBC, la moins écoutée des chaînes canadiennes — car sa programmation est insuffisamment états-unienne —, ne fait pas le poids.

Jean Chrétien fut le premier à jeter l’éponge et à utiliser dans un ou deux discours — probablement pas rédigés de sa main — la notion d’un pays « postnational ». C’est Justin qui a poussé le bouchon le plus loin, dans sa désormais célèbre entrevue au New York Times Magazine en 2015, en annonçant qu’il « n’y a pas d’identité fondamentale, pas de courant dominant au Canada ».

L’éclipse identitaire aura duré presque 10 ans. Car les chefs des deux grands partis canadiens, Pierre Poilievre et Mark Carney, ont chacun à leur façon annoncé le grand retour d’une identité fondamentale, d’un courant dominant.

Poilievre a dégainé le premier, dans son discours de refondation de ses thèmes électoraux, le 15 février, sous le slogan « Canada d’abord ». Il fut question de pipelines et de baisses d’impôt, mais pas seulement. Il a annoncé la fin de « la guerre contre notre histoire », en particulier la guerre contre le fondateur du pays, John A. Macdonald, qui a eu le grand mérite d’être conservateur. Son successeur, s’il est élu, veut « renforcer les sanctions contre ceux qui détruisent ou dégradent nos symboles ». Il annonce aussi le retour des héros et des symboles canadiens sur les pages de notre passeport, évincés comme on le sait par l’équipe postnationale de Justin.

Il peste, avec raison, contre l’introduction par le désormais ancien régime de cérémonies d’assermentation à la citoyenneté à distance. Non seulement il rétablira l’obligation de se présenter en personne, mais il ajoutera un passage au serment. Le voici : « Je témoigne ma gratitude à ceux qui ont travaillé, se sont sacrifiés et ont donné leur vie pour défendre la liberté dont je me réjouis aujourd’hui et pour bâtir le pays que j’appelle maintenant mon chez-moi. Comme eux, je m’engage à remplir mes devoirs de citoyen canadien. »

Pour mémoire, car c’est difficile d’y croire, le serment actuel est : « Je jure que je serai fidèle et porterai sincère allégeance à Sa Majesté le roi Charles III, roi du Canada, à ses héritiers et successeurs ; que j’observerai fidèlement les lois du Canada, y compris la Constitution, qui reconnaît et confirme les droits ancestraux ou issus de traités des Premières Nations, des Inuits et des Métis, et que je remplirai loyalement mes obligations de citoyen canadien. »

Avouez que cette simple lecture fait douter de l’existence d’une identité canadienne, autre qu’indigène et royale.

Mark Carney n’a pas voulu être en reste. Dès son premier jour, il a créé un ministère de l’Identité canadienne. Pour un pays qui n’en avait officiellement aucune la veille, la chose est immense. Parmi ses premiers mots prononcés, notre nouveau chef de gouvernement a affirmé que « notre identité bilingue et la langue française enrichissent notre culture », car le Canada est « un pays construit sur le roc de trois peuples : indigène, français et britannique ». Le mot « multiculturalisme » ne fut pas prononcé. C’est à peine si fut mentionnée, au passage, la diversité. On sent donc une réelle volonté de se recentrer sur les fondamentaux. D’autant que Carney a de suite pris l’avion vers les trois pôles identitaires désignés : Paris, Londres et Iqaluit.

Mais à part nous annoncer que nous avons désormais une « identité bilingue », en quoi consiste celle-ci ? Il a choisi un Québécois, Steven Guilbeault, pour chapeauter le nouveau ministère, qui n’a pas dans son intitulé la responsabilité des langues officielles, mais qui y gagne au change, car il obtient la gestion des parcs du Canada. Le lien avec l’identité vous échappe ? Pas au premier ministre, qui explique que « la question de l’identité canadienne est beaucoup plus large que seulement les langues officielles. C’est beaucoup plus que notre héritage. Nous construisons l’identité canadienne, et c’est vraiment la clé ». Oui, car, dit-il, elle « inclut la nature ». Le ministre Guilbeault est chargé de « mettre ensemble toutes les responsabilités qui concernent la nature, les océans, la biodiversité, et de s’assurer que toutes ces choses sont protégées et promues ».

Résumons. Notre identité est bilingue, assise sur un roc, alliage de riches veines françaises, britanniques et indigènes, mais inclut la nature, les océans et la biodiversité. Cela fait un peu bouillabaisse, convenons-en. Mais on campe résolument dans l’anti-postmoderne, ce qui est archinouveau, non ? Reste à insérer le tout dans le serment.

On sent que Steven Guilbeault va bientôt s’ennuyer d’un dossier bien plus simple : rendre vert un pays producteur de pétrole.

(Ce texte fut d’abord publié dans Le Devoir.)

51e État? C’est non! Sauf si…

Ah, elle est belle l’unité canadienne suscitée par l’affront trumpiste. Au lutrin de la course au leadership libéral, dimanche dernier, Jean Chrétien a blagué : « Je veux dire merci à Trump. Et je vais le proposer pour l’Ordre du Canada, parce qu’il a uni les Canadiens comme jamais auparavant. »

Le sondeur Angus Reid a mesuré l’ampleur de la colère suscitée chez les généralement polis et discrets Canadiens. Il constate que 90 % d’entre eux sont opposés à ce que, A mari usque ad mare, leurs Rocheuses, plaines, bancs de poissons et arpents de neige soient jamais annexés au melting pot états-unien.

Ce qui veut quand même dire qu’un Canadien sur dix est d’un autre avis. Sur 40 millions de citoyens, cela fait bien 4 millions de partants pour l’aventure américaine ! Seulement 8 % des Québécois sont du nombre, ce qui est davantage que chez nos voisins de l’Atlantique, qui ne sont que 3 % à être tentés.

Alors, qui sont les déserteurs potentiels ? Les Albertains ? Vous n’y êtes pas, ils ne sont que 10 %. C’est étonnant, je sais. Mais les Ontariens, eux, sont 14 % à succomber aux sirènes trumpistes, les Saskatchewanais, pas moins de 18 %. Aussi : les hommes (15 %) sont plus partants que les femmes (7 %), et les électeurs conservateurs (19 %), sont loin devant les autres. Les bloquistes ferment la marche à 2 %.

C’est intéressant, mais c’est loin de la zone critique. Cette chronique se terminerait ici en vous laissant dans un demi-sommeil canadien, si les sondeurs d’Angus and co. n’avaient pas poussé leurs ratours jusqu’à poser à leurs répondants conservateurs une question à peine hypothétique.

« Supposons que le Parti libéral emporte une majorité dans l’élection fédérale qui s’ouvre, voudriez-vous alors que votre province se joigne aux États-Unis ? » Tenez bien votre café. L’appui à l’annexion aux États-Unis, au sein de l’électorat conservateur, bondit à 33 % ! Un Canadien conservateur sur trois préfère être gouverné par Donald Trump que par Mark Carney. C’est beaucoup. Ce sont des Canadiens conditionnels. Attachés à leur pays seulement si leur parti favori est au pouvoir. Ce sont principalement des Canadiens conservateurs de l’engeance masculine, qui sont à 40 % des Américains dans l’âme ! Chez les mâles de 35 à 45 ans, le virus de rattachement au trumpisme atteint 48 % !

Le Québec est-il atteint ? You bet ! Dans la Belle Province, comme ailleurs, 33 % de nos Québécois conservateurs abandonneraient leur passeport canadien pour celui arborant l’aigle chauve.

Et l’Europe ?

Ah, mais comme le disait Sherlock, la pelote s’épaissit (ma traduction de the plot thickens), car un nombre encore plus grand d’électeurs sont tentés, non par l’aventure américaine, mais par l’européenne ! Une autre maison torontoise, Abacus Data, a demandé aux Canadiens s’ils souhaitent plutôt que le Canada devienne un État membre de l’Union européenne. En voilà une idée, qu’elle est bonne ! Cela ne suppose pas d’abandonner toute sa souveraineté, comme pour l’adhésion aux États-Unis. (Quoique, diraient les Brexiters, mais passons.) Alors, quelle est la température de cette fièvre européenne ? La mesure actuelle est de 46 %. Les opposants ne sont que 29 %, le reste, 25 %, sont incertains.

Bizarrement, les Québécois ne sont pas les plus européanistes des Canadiens, selon des données détaillées fournies au Devoir. Nos voisins ontariens le sont à 50 %, ceux de l’Atlantique, à 49 %. Et cela décline jusqu’aux moins disposés, à 39 % : nous ! Est-ce parce que nous les fréquentons davantage que nous sommes moins enthousiastes ? Mystère.

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Donc, nous sommes en présence d’un conservateur canadien sur trois disposé à abandonner sa souveraineté canadienne pour passer aux États-Unis en cas d’élection de Mark Carney, et de plus d’un Canadien sur deux (en répartissant les indécis) disposé à jeter l’ancre, et une partie de sa souveraineté, dans les eaux territoriales européennes. Abacus ne leur a pas demandé s’ils voulaient adopter l’euro plutôt que le dollar canadien. Heureusement, ce serait une catastrophe monétaire.

Les deux sondages sont distincts, donc on ne peut vérifier si la volonté américaine et la volonté européenne se chevauchent ou se distinguent. Est-ce que les hommes, qui viennent de Mars, comme chacun sait, sont plus attirés par le guerrier américain, et les femmes, venant de Vénus, plus envoûtées par le charme des vieux pays ?

Sommes-nous en présence, à droite, d’un vague à l’âme canadien qui cherche à se réfugier chez plus fort que soi, n’importe où, ou plutôt face à une fracture dans une population dont un groupe tire à « hue-tas-unis » et la moitié de la population à « dia-bruxelles » ?

On peut lire ces chiffres autrement. Il y a les collabos, volontaires pour entrer dans le cercle de l’intimidateur, et les résistants, cherchant en Europe une camaraderie antiaméricaine.

Ces résultats témoignent en tout cas à la fois d’un réel et compréhensible désarroi, donc d’une recherche de solution structurante, et d’une fragilité de l’identité canadienne face à la menace d’annexion.

Ces mesures sont prises alors que les effets de la guerre commerciale ne se sont encore fait sentir sur presque aucun emploi, presque aucun prix en magasin. À quels niveaux se situeront, lorsque cela fera vraiment mal, l’instinct de soumission et l’instinct de résistance ? Les paris sont ouverts. Et attendez un peu, cher Jean Chrétien, pour la cérémonie de remise de l’Ordre du Canada. Elle deviendra peut-être sans objet.

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

Point de bascule

« Ainsi s’éteint la liberté. Sous une pluie d’applaudissements. » Lorsque l’ex-reine Padmé Amidala, représentant sa planète Naboo au Sénat galactique, prononce ces mots, les pleins pouvoirs viennent d’être votés au chancelier de la république, Sheev Palpatine. Cette décision, pourtant, est démocratique. Les sénateurs ont certes été manipulés, désinformés, mais techniquement, ils sont consentants. La constitution est respectée. Sur Terre, plusieurs pays démocratiques ont donné les pleins pouvoirs à leurs gouvernements en invoquant l’urgence, la guerre, l’insurrection appréhendée. Puis, une fois le danger, réel ou imaginé, passé, la démocratie a repris ses droits.

La démocratie galactique n’est pas morte le jour où Amidala l’a annoncé. Elle est morte le jour où Palpatine s’est déclaré empereur. Ce qui nous mène, mais vous le sentiez déjà, au cas Donald Trump.

Il a été élu démocratiquement, avec 49 % du vote populaire et une forte majorité de grands électeurs. Rien dans la Constitution ne l’empêche d’appliquer ou de renier ses promesses, de changer de politique étrangère, d’engueuler le président d’un pays agressé, de modifier son avis entre aube et couchant. L’incompétence, par exemple, n’est pas incompatible avec la démocratie. L’espace me manque ici pour vous donner tous les exemples qui me viennent en tête.

Ses critiques affirment notamment qu’en s’arrogeant le droit de réduire les dépenses votées par le Congrès, il viole la division des pouvoirs. Ce serait plus net si la majorité au Congrès, qu’il contrôle, s’en formalisait. Elle prévoit plutôt d’avaliser, a posteriori, ses diktats, leur donnant une assise légale. On ne compte plus le nombre de recours judiciaires contestant la légalité ou la constitutionnalité de ses décrets et des actions de DOGE, le super-ministère extra-intrusif d’Elon Musk. Des juges ont en effet invalidé certaines décisions, forcé des délais et des reports, et en certains cas ordonné de respecter des contrats que Musk avait brusquement invalidés.

Il s’agit d’un premier test de respect de la démocratie. Le pouvoir exécutif, que dirige Trump, va-t-il se plier aux décisions du pouvoir judiciaire ? Le portrait est trouble. Toutes les décisions fâcheuses qui pouvaient être portées en appel l’ont été, ce qui respecte les formes. Certaines, mêmes prises par une cour de première instance, doivent cependant avoir un effet immédiat. Trump ne les a pas toutes respectées, mais aucun juge n’a encore osé le sanctionner. Elon Musk et des alliés au Congrès ont lancé une campagne pour destituer ces juges indociles. Cette procédure, encore, est légale. Ses chances de succès sont nulles, car il faudrait qu’une quinzaine de sénateurs démocrates soient du voyage.

Les avocats de la Maison-Blanche veulent faire avaliser par la Cour suprême des théories juridiques qui donneraient au président un pouvoir plus large qu’auparavant. S’ils y arrivent, le plus haut tribunal du pays indiquera que c’est le président qui avait raison depuis le début, et la démocratie sera sauvée, dans cette nouvelle interprétation.

La Cour ayant précédemment déclaré que le président ne pouvait être tenu criminellement responsable d’aucune des actions qu’il rend dans le cadre de ses fonctions — y compris, en l’espèce, des crimes — on peut présumer qu’elle agira tel un tampon d’approbation pour confirmer ses désirs. Rien n’étant jamais parfait, il se trouve qu’une juge nommée par Trump semble vouloir lui faire faux bond. Amy Coney Barrett a trois fois déjà exprimé des réserves sur les prétentions présidentielles, ce qui lui vaut désormais d’être jugée traîtresse par la mouvance MAGA.

S’il fallait que, sous peu, la Cour suprême invalide une décision que Trump juge essentielle et qu’il décide d’y passer outre, on serait là en présence d’un réel déni de démocratie. Suspense.

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Il faut aussi distinguer autoritarisme et dictature. Les électeurs ont le droit de se donner des leaders à poigne, qui brisent les normes et instrumentalisent les institutions. Le ministère de la Justice, le FBI et maintenant les Forces armées sont l’objet de purges idéologiques à la fois détestables et destructrices pour la qualité et la compétence des services de l’État. Elles peuvent être vues comme annonciatrices d’un État totalitaire.

La vraie question est de savoir si, demain, l’électorat aura aussi le droit de changer d’avis et de chasser les actuels occupants du pouvoir.

Nous savons que Donald Trump et les siens sont parfaitement respectueux de la démocratie, mais dans un seul cas de figure : lorsqu’ils gagnent. La tentative ratée de coup d’État de 2021 serait suffisante pour attester de leur refus du jeu démocratique. Leur stratégie, très élaborée, pour voler l’élection de 2024 en cas d’échec complète le dossier à charge (il s’agissait de bloquer la désignation des grands électeurs dans un État pivot, rendre ainsi impossible la détermination du vainqueur, donc renvoyer le choix du président à la Chambre des représentants, où Trump avait la majorité). On entend aussi Trump régulièrement rêver tout haut à un troisième mandat, ce qui est clairement proscrit dans la loi fondamentale du pays.

« À semer du vent de cette force-là », chantait Vigneault, Trump se prépare une joyeuse tempête, lors de l’élection de mi-mandat, dans seulement 20 mois. La perte, prévisible, de sa majorité à la Chambre des représentants au profit des démocrates mettrait un cran d’arrêt à ses ambitions de réforme et déclencherait sur son gouvernement une série d’enquêtes, ce dont il a horreur.

C’est à ce moment qu’arrivera le premier vrai test démocratique. Paradoxalement, il est beaucoup plus difficile de trafiquer les élections de mi-mandat que les présidentielles. Trump devra soit trouver un moyen d’y arriver, soit se soumettre au choix de l’électorat. C’est à ce moment, et pas avant, qu’on saura si nous sommes en présence d’un autocrate ou d’un dictateur.

(Ce texte fut d’abord publié dans Le Devoir.)

Le début du calvaire de Mark Carney

Conservez cette chronique, vous pourrez la retenir contre moi. Je vais me hasarder à énoncer une prédiction péremptoire : ça va mal se passer pour Mark Carney. Mal, et longtemps.

Qu’il savoure sa victoire dimanche. Qu’il s’imprègne des applaudissements, se réjouisse du ralliement de ses adversaires, savoure l’ivresse du pouvoir lors de la formation de son éphémère gouvernement, goûte chaque moment de sa visite chez la gouverneure générale, puis qu’il se délecte du vent d’enthousiasme issu du lancement national de sa campagne électorale. Parce qu’après, à mon humble avis, s’ouvre pour lui un marais dont, probablement, il ne sortira que par la porte de la retraite politique.

Mais ne l’ai-je point vu s’envoler, depuis un mois, dans le firmament des sondages, comme une fusée de SpaceX ? J’ai vu, j’ai vu. Comme j’avais vu Jean Charest, début 1998, devenir invincible face à mon patron Lucien Bouchard, avant de devenir, à l’élection quelques mois plus tard, « vincible ». L’attrait de la nouveauté est une chose, surtout si l’objet mis en vitrine répond, extérieurement, à un besoin profond. Mais une fois l’objet entre nos mains, qu’arrive-t-il s’il n’est pas à la hauteur des attentes ? Je n’avais trouvé face à Charest qu’une pirouette. C’est comme le nouveau Coke, avais-je fait dire à mon patron. La plus grande campagne de publicité de l’histoire. Mais quand les gens y ont goûté, ils n’en ont pas voulu. (Oui, ils finiraient, en 2003, à vouloir de Jean Charest, mais cela ne sert pas mon propos.)

Pourquoi Carney est-il devenu la vedette du mois de février ? Je vois trois raisons. Il n’est pas Justin Trudeau. Il n’est pas Donald Trump. Il n’est pas Pierre Poilievre. Et une partie de l’électorat libéral et centriste pour qui ces trois personnes sont des repoussoirs, mais qui acceptaient, faute de mieux, de se replier sur le conservateur, a sauté sur l’occasion de se libérer de son emprise et de venir goûter au fruit du changement. Mais ces jours derniers, les enquêtes d’opinion n’arrivent pas à nous indiquer si cette phase d’engouement est derrière nous. Soit Mark Carney continue de grimper et dépasse les conservateurs (Ekos), soit il a atteint un plateau, trop bas pour battre les conservateurs (Angus Reid), soit il a déjà entamé son repli (Léger).

C’est, entre autres, parce qu’il a ouvert la bouche. Tant qu’il ne disait presque rien, on pouvait voir en lui l’adulte dans la pièce, calme, posé et apparemment compétent, son CV étant son principal et impressionnant argument. Mais ouvrant la bouche en français, il a exposé les limites de sa compétence linguistique. Ouvrant la bouche en anglais, il a exposé les limites de sa compétence tout court.

Il m’a perdu à « baisse d’impôt », « augmentation rapide des dépenses en défense » et « équilibrer le budget d’opération ». Je n’ai été gouverneur d’aucune banque centrale, pourtant, je sais que ces trois propositions sont antinomiques. Puis, il s’est mis à vouloir trafiquer les faits. Le déménagement à New York d’une filiale de sa compagnie d’investissement ? La bonne réponse était : absolument ! Cette transaction ne concernait qu’un tout petit nombre d’emplois et vise à enrichir des investisseurs canadiens. Les conservateurs veulent-ils interdire aux compagnies canadiennes d’avoir des filiales à l’étranger ? Il a choisi la mauvaise réponse, fausse : je n’y suis pour rien. Puis, il a voulu se donner le crédit de l’assainissement des finances publiques sous Paul Martin. Faux, il est arrivé comme haut fonctionnaire aux Finances une fois l’équilibre atteint (surtout sur le dos des provinces, soit dit en passant). Puis, se donner le crédit, comme gouverneur de la Banque du Canada, de la sortie de la crise de 2008, alors que c’est le ministre des Finances Jim Flaherty qui a fait l’essentiel du travail (contraint et forcé, il faut le dire, par la fronde d’une opposition majoritaire menaçant de renverser le gouvernement s’il n’investissait pas massivement pour contrer les effets de la crise).

Bref, le premier bulletin mensuel de l’élève Carney se solde par : pas fameux ! Que pense-t-il de la taxe carbone, dont il fut pendant des années le plus grand partisan ? Finalement, cela ne couvre que 10 % de la cible de réduction des gaz à effet de serre, donc on peut s’en passer. On respire (du CO2) ! Mais il a une meilleure idée : taxer davantage le carbone des industries primaires. Mesure évidemment à la fois salvatrice, pour la planète, et inflationniste, pour les consommateurs, et qui aurait du sens si notre principal concurrent, l’américain, faisait de même. Mais les nouvelles venues du Sud ne semblent pas attester de cette simultanéité dans l’effort climatique. Je ne dis pas que ce dossier est simple. Il est peut-être, du moins pour l’heure, insoluble. Dans le contexte, Carney ne fait que tendre l’autre joue aux slogans Axe the Tax de l’adversaire.

Pour l’avoir vu lors des deux débats de la course à la direction de son parti, j’ai tiré, comme tous ceux qui ont peiné comme moi devant leurs écrans, la conclusion que cet homme n’est pas prêt pour la lutte politique grand prix que constitue une campagne électorale fédérale. Le problème qu’il pose à Poilievre et à Yves-François Blanchet est celui-ci : comment pourront-ils démontrer aux électeurs, pendant le débat, que Carney n’a pas l’étoffe d’un premier ministre, mais sans lui faire mal au point de le transformer en victime ? Blanchet a la maîtrise de soi qui lui permettra de s’en tirer, mais je ne puis en dire autant de Poilievre.

Ceux qui ont allumé leurs boîtes à images depuis dix jours ont dû voir et revoir les publicités extrêmement négatives, anti-Carney et anti-Poilievre, qui veulent nous les faire passer pour des suppôts de Donald Trump. Le problème est que, malgré l’afflux des millions engrangés dans la caisse de Carney depuis son arrivée, la caisse conservatrice est nettement mieux garnie. Je fais le pari qu’au terme de la campagne, Poilievre s’imposera comme le bagarreur intransigeant dont le Canada a besoin contre Trump (un peu comme Doug Ford est en train de devenir le champion de la résistance) et que Carney sera vu exactement comme son amie Chrystia Freeland l’a présenté au début de sa campagne au leadership : un excellent haut fonctionnaire.

Lorsque les conservateurs de Stephen Harper eurent fini de laver le plancher avec sa réputation et de l’expulser du monde politique canadien, le prédécesseur de Carney à la direction du Parti libéral du Canada Michael Ignatieff a pondu un remarquable petit livre, Fire and Ashes: Success and Failure in Politics (2013, Harvard University Press).

Je lui donne la parole : « Rien de ce que nous avons dit, peu importe à quel point nous y croyions avec ferveur, n’a changé les choses. Je repense maintenant à ces foules immenses, à ces grandes soirées, et je vois que nous ne parlions qu’à nous-mêmes. Notre fête est devenue une chambre d’écho : tout ce que nous entendions, c’était le son de nos propres voix. Nous avons pensé que nous avions besoin d’une politique et d’une plateforme. Nous pensions que nous avions besoin d’organisation et de candidats. » Il a dû se rendre à l’évidence : « Je pensais que j’étais dans une élection. Nous étions dans une émission de télé-réalité. » En fait, dans des univers parallèles. « Nous étions dans l’un, nos adversaires étaient dans un autre, et les électeurs étaient dans un autre encore. Le gagnant était celui qui l’avait compris le premier, qui avait pénétré dans le monde des électeurs et avait gagné quatre-vingt-dix secondes de leur attention. C’était tout le temps que chacun d’entre nous allait avoir. »

Qui peut penser que, dans cette arène impitoyable, Mark Carney sera déclaré vainqueur ? Pas moi. Donnez-moi tort.

(Ce texte fut d’abord publié dans Le Devoir.)

L’ère de l’indécence

Vous pourrez dire à vos petits-enfants que vous étiez là lorsque le monde a changé. Lorsque la décence a été mise en terre. Lorsque la brutalité a triomphé. Vous leur direz que cela s’est passé très vite, en moins de deux mois, et sur plusieurs fronts à la fois, au cœur de la plus grande puissance économique, culturelle et militaire que le monde ait connue.

Vous croiront-ils lorsque vous expliquerez que le président d’un pays résistant avec un indicible courage à une agression meurtrière émaillée de crimes de guerre fut publiquement traité comme un malpropre par l’homme occupant une fonction désignée jusque-là comme « président du monde libre » ? Que ce dernier était plus préoccupé à flatter l’agresseur qu’à soutenir l’agressé ?

Il ne sera pas simple d’expliquer que le pays qui, depuis 80 ans, avait savamment tissé un réseau mondial d’alliances militaires et commerciales ayant, pour l’essentiel, garanti paix et prospérité a jugé bon de s’essuyer les pieds sur chaque entente signée, de déclarer une guerre commerciale à ses principaux partenaires, désignés jusque-là comme d’indéfectibles amis, et de soutenir chez eux les partis les plus proches de l’extrême droite.

Certains des changements brutalement imposés par le nouvel occupant de la Maison-Blanche vont dans le sens de l’Histoire. Le parapluie militaire — et nucléaire — américain offert aux Européens depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale ne pouvait être éternel, Charles de Gaulle l’avait compris dès 1960. Le projet d’une défense autonome européenne, dans une Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN) rééquilibrée, ne s’est pas concrétisé, précisément parce que la présence américaine, d’une part, la rendait moins utile et urgente et que l’agression soviétique avant 2022, d’autre part, ne semblait ni crédible ni imminente.

Depuis le début de l’année, le largage des alliés européens par Washington est désormais acté, alors même que, conforté dans sa prise de territoires en Ukraine, Moscou multiplie les micro-agressions dans les pays baltes et dans plusieurs États européens. Les services de renseignement allemands et danois y voient un signe avant-coureur d’une agression plus vaste. Dans les pays baltes, prochains sur la liste d’épicerie de la reconstitution par Poutine de l’empire soviétique, on se prépare au pire.

Bref, à un retrait planifié et graduel de l’engagement américain en Europe qui aurait été dans l’ordre des choses, on assiste plutôt à une entreprise de démolition qui a des allures de renversement d’alliance. Rien ne semble plus important pour le successeur de Ronald Reagan, qui désignait l’URSS comme « l’empire du mal », que de devenir le meilleur ami de l’empereur.

La guerre commerciale lancée mardi par Washington contre ses principaux partenaires et clients, le Canada et le Mexique, est d’une autre catégorie. Rien, là, ne va dans le sens de l’histoire. Au contraire, la volonté affichée par les Américains depuis 80 ans fut d’établir progressivement, entre les trois pays, une zone économique la plus commune possible, additionnant les avantages comparatifs de chacun — y compris la main-d’œuvre bon marché mexicaine — pour intégrer un grand marché de producteurs et de consommateurs.

On peut critiquer tel ou tel aspect de ces accords, mais au moment où ils sont mis en péril, on doit constater que les trois économies sont en situation de plein-emploi. À cause de Trump, cela ne durera pas.

Cédant à une tentation insulaire qu’on ne peut qualifier que de primaire, Trump et ses affidés estiment que le marché intérieur américain, fort de 340 millions de consommateurs, n’a besoin de personne pour fabriquer les biens dont il a besoin. Il convient donc d’ériger des barrières tarifaires aux frontières pour forcer le retour sur le territoire américain de la production de voitures, d’ordinateurs et de tout autre produit et service jusqu’ici acheté de l’étranger.

Trump n’ignore pas que ce brusque retournement va provoquer des remous économiques chez lui — bien qu’il ait encore dit la semaine dernière croire que les tarifs sont payés par les autres pays, pas par les importateurs américains, ce qui est lunaire —, mais il estime qu’une fois passé le choc initial, son pays en ressortira gagnant. On cherche encore un économiste non trumpiste qui soit d’accord avec lui.

Il y a le fond, il y a la forme. Avec Trump, ils se confondent. Jugements primaires et péremptoires, pluie d’insultes appuyée sur des chiffres et des arguments inventés de toutes pièces, narcissisme exacerbé accompagné de paranoïa, de rêves de grandeur et de vengeance.

Dans son billet Substack de mardi, le chroniqueur et Prix Nobel d’économie Paul Krugman estime que le Canada occupe une place spéciale dans l’univers tordu du président. « Trump déteste personnellement le Canada, un pays que la plupart du monde qualifie de “gentil”. De toute évidence, tous les Canadiens ne sont pas des gens gentils. Mais les Canadiens sont relativement courtois en moyenne, et les politiques sociales et économiques du pays sont relativement décentes par rapport aux normes internationales. Et il me semble clair que Trump les déteste pour leur décence. »

On peut en dire autant de l’Europe. Ils ne sont pas tous des enfants de chœur, tant s’en faut. Mais il y a une pratique de la recherche du compromis honorable, de l’addition des forces, de l’atténuation des conflits. L’exact contraire de la nature de la bête Trump, qui adore le chaos, le conflit, la domination en soi. Il carbure à l’indécence.

La tragédie de notre temps, pourrez-vous dire à vos petits-enfants, n’est pas que l’indécence existe. Elle a toujours été parmi nous. C’est qu’elle a pris le pouvoir dans le lieu le plus conséquent au monde, qu’elle s’est déployée dans toutes les actions du puissant État américain, qu’elle a voulu s’ériger en modèle. Ils vous demanderont : qu’avez-vous fait pour que l’indécence échoue ? Que répondrez-vous ?

(Ce texte fut d’abord publié dans Le Devoir.)

À vos souhaits!

Transportons-nous dans la réunion exécutive, fictive, de l’Organisation de coopération de Shanghai, réunissant notamment la Chine, la Russie et l’Iran. Elle aurait pu se tenir le 1er janvier dernier. L’ordre du jour : élaborer la liste de souhaits pour l’année 2025, maintenant que les Américains se sont choisi un nouveau président. Autour de la table, les présidents chinois, russe et iranien, Xi Jinping, Vladimir Poutine et Massoud Pezeshkian.

Il faut voir grand, commence Vlad, et viser un impact maximal.

Moi, enchaîne Xi, ma priorité, c’est le FBI. Ils ouvrent chaque jour une nouvelle enquête sur nos activités d’espionnage aux États-Unis, leur directeur actuel en a fait une priorité et il est très efficace. Alors je commencerais par le dégommer et le remplacer par un novice un peu crinqué. Ensuite, je mettrais à la porte les huit plus hauts responsables du bureau, ceux qui ont le plus d’expérience, puis je tenterais de me débarrasser du tiers des agents sur le terrain.

Massoud : Le tiers ? Tu ferais ça comment ?

Xi : D’abord, je pardonnerais et libérerais les 1500 insurgés criminels du 6 Janvier, en proclamant qu’ils ont été des héros, des otages, horriblement mal traités par la justice. Ils seraient donc validés dans leur désir de se venger. Or, s’ils avaient été emprisonnés, c’est à cause du travail d’enquête d’environ 6000 agents du FBI. Les nouveaux dirigeants du Bureau exigeraient des informations nominatives sur ces 6000 agents. Le risque que cette information coule et tombe dans les mains des vengeurs serait énorme. Même si je ne mettais pas ces 6000 à la porte, ils seraient démoralisés et démobilisés. Plusieurs démissionneraient.

Vlad : C’est bien beau, le FBI, mais moi ce qui m’inquiète, c’est la CIA et leurs espions dans mon pays. Alors, j’essaierais de me débarrasser du plus grand nombre possible. Je mettrais un gel sur toutes les embauches et j’offrirais à tous les employés actuels huit mois de salaire s’ils acceptent de déguerpir immédiatement.

Massoud : Mais Vlad, n’aurais-tu pas le contrôle sur tout l’appareil du renseignement américain si tu nommais Tulsi Gabbard au sommet de la pyramide ? Ce n’est pas une agente à toi ?

Vlad : Je ne confirme ni n’infirme que Tulsi est mon agente. Mais juste le fait que beaucoup de professionnels américains du renseignement le pensent saperait leur moral et provoquerait beaucoup de rétention d’information, donc de perte d’efficacité.

Massoud : Je vois. Moi, mon problème, c’est que j’ai beaucoup été affaibli depuis deux ans. Mes milices du Hamas et du Hezbollah sont décimées, Israël est plus fort que jamais et le monde arabe, dont mon ennemi l’Arabie saoudite, est prêt à faire la paix avec Israël, ce qui va m’isoler. Alors j’ai eu une idée qui permettrait d’unir et de mobiliser tout le monde arabe et musulman contre l’ennemi commun : que le président américain annonce qu’il veut expulser 1,7 million de Gazaouis, occuper Gaza et y construire des hôtels et des casinos pour les millionnaires du monde entier.

Xi : C’est génial ! J’aimerais voir la tronche des électeurs musulmans du Michigan qui ont été convaincus de voter pour Trump parce que Kamala était trop pro-Israël !

Vlad, Xi et Massoud : (Long fou rire.)

Xi : Bon, revenons aux choses sérieuses. Vlad et moi avons un autre problème. On tente d’étendre notre influence en Afrique, et on fait des progrès, mais on se bute au fait que Washington envoie chaque année pour 40 milliards de dollars américains d’aide humanitaire et médicale à travers l’Agence des États-Unis pour le développement international (USAID). On n’a pas les moyens de les concurrencer. Donc je ferais simplement sauter cette baraque complètement, en les traitant de criminels et de vers de terre. Les populations privées de vivres et de médicaments vont être furieuses contre les États-Unis.

Massoud : Parlant de médicaments, on pourrait essayer d’augmenter les problèmes de santé aux États-Unis en nommant à la tête du département de la Santé quelqu’un qui a affirmé qu’« aucun vaccin n’est efficace et sûr ». Puis attendre de voir les épidémies se répandre.

Vlad : Moi, je suis content qu’on se soit débarrassé du vieux Biden. Il avait quand même unifié l’OTAN et y avait intégré deux de mes voisins. Maintenant, il faut semer le plus de zizanie possible entre ses membres. Le président américain pourrait dire du mal de l’Europe et du Canada chaque jour, ça aiderait.

Massoud : Peut-être même les menacer d’imposer des tarifs douaniers rédhibitoires. Mais ça pourrait s’appliquer à toi aussi, Xi, alors c’est peut-être une mauvaise idée.

Xi : Ne t’inquiète pas, on ferait en sorte que les tarifs soient moins durs sur nous que sur eux. L’important, c’est que la simple menace de tarif briserait le lien de confiance entre les États-Unis et leurs alliés et réduirait la qualité de leur coopération économique qui faisait leur force. Tout ce qui les affaiblit facilite la montée de la Chine.

Vlad : Le plus important serait de miner leur économie, pour provoquer des compressions dans leur filet social et augmenter la pauvreté et la misère. Déjà, on essayait de les forcer à gaspiller 2 % de leur PIB en dépenses militaires. Maintenant qu’ils dépassent cette cible, on devrait les forcer à monter ça à 5 %.

Massoud : Oui, mais tu n’as pas peur que leur force militaire soit plus invincible qu’avant ?

Xi : Il faut les faire dépenser en défense, tout en les désorganisant et en démoralisant leurs troupes. Par exemple, on rendrait le recrutement plus difficile. On pourrait commencer par virer les soldats trans, mais ils ne forment pas 1 % des troupes. Il faudrait surtout faire déguerpir les femmes, en nommant comme secrétaire à la Défense quelqu’un qui non seulement s’est opposé à leur présence, mais qui est accusé d’agression sexuelle.

Vlad : Oui, comme l’est aussi le président ! C’est parfait ! Mais on pourrait faire davantage pour faire reculer le filet social. Réduire les impôts des plus riches et des entreprises aux États-Unis obligerait, comme d’habitude, tous les pays occidentaux à se priver de revenus, à sabrer la santé et l’éducation. En plus, il faudrait mettre la hache dans la tentative de l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques) d’imposer un impôt minimal international sur les grandes compagnies.

Xi : Oui, et protéger à tout prix les réseaux sociaux, qui polarisent à outrance la vie politique des démocraties et rendent patraques tous les adolescents d’Occident. Maintenant que j’ai apporté ma contribution avec TikTok, si les Américains voulaient l’acheter et distiller eux-mêmes ce poison, je n’ai pas d’objection. Mais pas d’impôts ni de régulations sur les GAFAM, c’est essentiel. On pourrait même nommer le patron de X responsable de déconstruire tout le service public américain.

Massoud : C’est un programme ambitieux. Pensez-vous qu’on pourrait réaliser tout ça dans un mandat de quatre ans ?

Xi : Pas du tout. On va faire tout ça dans les trois premières semaines.

(Ce texte fut d’abord publié dans Le Devoir.)