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Tenter de savoir quel sera, demain, le mois prochain ou dans deux ans, le prix du baril de pétrole est l’équivalent, selon une expression courante chez les boursicoteurs, de tenter d’attraper un couteau qui tombe. Le moins pire est de ne pas l’attraper. Le pire est d’en empoigner la lame.
S’il fallait cependant que « l’excursion » trumpiste en Iran se traduise par une hausse importante du prix du pétrole à long terme, cela aurait plus d’impact que toute politique publique ou fiscale sur notre capacité à vivre sur cette planète sans, disons, cramer.
C’est un beau mot, aggiornamento. Ça en jette. C’est de l’italien. Ça veut simplement dire « mise à jour ». Si j’avais mis « mise à jour » dans le titre, vous n’auriez pas lu. Normal, moi, je n’aurais pas écrit. On utilise ce beau mot seulement lorsque la mise à jour le mérite. Il faut que ça soit majeur, historique. Ou qu’on le prétende tel.
Vous me savez écologiste, très inquiet pour l’avenir de la planète. J’ai proposé, en politique comme à l’écrit, une action robuste pour réduire les gaz à effet de serre (GES), pour que le Québec fasse le maximum pour participer à l’effort mondial pour éviter le pire. Maintenant, c’est fini. J’« aggiornamente ». Ce n’est pas de gaieté de cœur. Mais il faut ce qu’il faut.
Chers contribuables, chers clients, à l’approche de votre fête du mouton, dont on nous informe que vous l’appelez désormais « fête nationale », nous, de l’Association canadienne des producteurs pétroliers, souhaitons vous transmettre nos meilleurs voeux et, surtout, nos plus sincères remerciements.
Nous estimons que les Québécois — et les Canadiens — ne sont pas suffisamment conscients de l’importance de l’investissement massif et constant que les habitants de la Belle Province déversent dans notre industrie. D’abord, nous sommes extrêmement satisfaits de constater que, chaque année, votre consommation de pétrole augmente. Ce qui signifie que vos achats de pétrole de l’Ouest ont explosé depuis 10 ans, atteignant en 2022 plus de 7,1 milliards de dollars. On note encore une augmentation depuis.
Dans l’État de l’énergie au Québec 2024
Donnée amusante : en achetant notre pétrole, vous nous envoyez davantage d’argent par an que la totalité de ce que dépense chez vous votre ministère de l’Environnement. C’est fou, non ?
Ce n’est pas tout. Comme contribuables canadiens, c’est dans votre poche qu’on soutire environ 20 % des subventions, crédits, allègements et autres cadeaux que nous prodigue le gouvernement fédéral. Il est vrai que nos amis d’Ottawa multiplient les prouesses pour rendre illisibles les montants ainsi engloutis, répartis dans une vingtaine de programmes enchevêtrés.
Nous nous amusons de lire chaque année le déchiffrage partiel que tentent d’en faire les experts du groupe Environmental Defence. Pour 2023, ils en ont repéré 17 milliards. L’année précédente, 21 milliards. En 2020, 18 milliards. Bon an mal an, donc, chers Québécois, vous nous envoyez en cadeaux fiscaux entre 4 et 5 milliards de dollars. Cela fait de vous des champions mondiaux du financement de l’industrie fossile. Parmi les 20 pays les plus industrialisés, seule la Chine soutire à ses citoyens davantage de sous pour financer son industrie fossile que le Canada ne vous en subtilise. Comme les Chinois, chers Québécois, on ne vous entend pas chigner contre ces prélèvements. Nous saluons votre silencieuse docilité.
Attendez-vous à débourser davantage, car nos lobbyistes ont convaincu le gouvernement fédéral d’investir des sommes folles dans une supercherie de premier plan : la capture du carbone. Il faut dire qu’on ne ménage pas nos efforts. Juste en 2022, nos influenceurs ont recensé 2110 contacts avec le gouvernement canadien, soit 8 par jour de travail ! Suivant le principe du pollueur payé, l’État canadien nous subventionne pour produire du pétrole parmi les plus polluants au monde, puis nous subventionne pour réduire cette pollution. L’idée qu’on pourrait retenir le carbone émis puis le réintroduire sous terre est, selon l’Agence internationale de l’énergie, une « illusion » qui ne peut avoir qu’un impact marginal.
Heureusement, nous sommes d’excellents illusionnistes et nous avons réussi à faire introduire dans le budget fédéral de cette année, avec la bénédiction d’un ex-écologiste québécois, un certain Steven Guilbeault, une concoction de six crédits d’impôt valant 83 milliards sur 10 ans, en plus du maintien de plusieurs des subventions actuelles. À ce niveau de charité pétrolière, on ne sait même plus à combien fixer l’ampleur de votre contribution, chers tondus — euh, pardon — chers Québécois.
Mais, à la louche, en incluant vos achats directs, cela pourrait donner, disons, 12 milliards par an passés de vos poches aux nôtres. (Oui, oui, c’est davantage que ce que vous recevez en péréquation nette. Mais ne le dites à personne.) Puisqu’il y a sept millions de contribuables au Québec, cela signifie qu’en moyenne, chacun d’entre vous débourse 1700 $ par an à notre entier bénéfice. Environ la moitié en pétrole et la moitié en subvention au pétrole.
Avons-nous besoin de cet argent ? Évidemment, car nos profits n’ont augmenté que de 1011 % entre 2019 et 2022, atteignant 38 milliards sur trois ans. Et puisque 70 % de nos actionnaires sont étrangers, l’immense majorité de ces beaux bidous quittent non seulement le Québec, mais aussi le Canada. En Europe, plusieurs pays nous ont imposé des impôts sur ces surprofits pour offrir des ristournes aux consommateurs. Heureusement, ni le gouvernement du Québec ni celui du Canada n’ont adopté ces idées saugrenues.
Nous notons qu’à la marge de votre folklorique vie politique, on trouve des séparatistes affirmant que, si vous quittiez le Dominion, vous n’auriez plus à financer nos goussets — du moins autrement que par vos achats à la pompe. C’est vrai, mais nous ne sommes nullement inquiétés.
Nous notons plutôt, dans un récent sondage, votre engouement nouveau pour notre politicien favori : Pierre Poilievre. Vous croyez qu’on ne peut trouver davantage pro-pétrole que le gouvernement libéral actuel ? Détrompez-vous. Les conservateurs de Pierre Poilievre nous feront monter du 7e ciel au 13e, au moins ! D’abord en démantelant la taxe carbone (qui vous laissera, vous Québécois, Gros-Jean comme devant avec votre marché du carbone, car vous paierez davantage que les autres Canadiens pour l’énergie, rendant vos produits moins compétitifs sur les marchés). Le chef conservateur s’est aussi engagé à démanteler les ennuyeux processus environnementaux qui freinent la construction de nos beaux pipelines. On sait qu’il rêve, comme nous, de ressuciter le projet gazier GNL au nord du Québec et, qui sait, si avec lui on ne puisse aussi faire sortir de son coma le grand chantier d’Énergie Est, traversant l’Ontario et le Sud de votre belle province.
Son parti pris pour la voiture est clair : il s’est engagé à ne pas accorder une cent au projet de tramway électrique de Québec, mais il est disposé à financer un troisième lien seulement si on y laisse entrer les voitures. De la cohérence, enfin.
Alors voilà, chers contributeurs, ce que nous souhaitions vous exprimer comme reconnaissance. Alors même que vous contribuez de manière fantastique à notre richesse et à notre pollution, vous nous faites le plaisir de croire que vous vivez aux crochets du pétrole canadien. Mais c’est nous qui nous accrochons à vous et, tant que vous resterez accrochés au Canada, libéral ou conservateur, vous pourrez vous enorgueillir de fournir plus que votre part pour réchauffer nos coeurs, nos profits et la planète.
(Une version légèrement plus courte de ce texte fut publiée dans Le Devoir.)
Le président américain avait fait installer des panneaux solaires sur le toit de la Maison-Blanche. Il s’appelait Jimmy Carter et nous étions en 1979. Les 32 panneaux permettaient à peine de réchauffer un peu d’eau pour la cuisine présidentielle. Le républicain Ronald Reagan les fit enlever. Ce n’était pas que symbolique. Il supprima aussi les budgets prévus par Carter pour la recherche en énergie renouvelable.
Il est difficile de savoir, à la lecture des derniers signaux sur l’accélération de la catastrophe climatique, si les Terriens auraient pu réussir à s’entendre à temps pour éviter la crise. Dans son livre Perdre la Terre. Une histoire de notre temps, l’essayiste américain Nathaniel Rich raconte comment, de 1979 à 1989, une fenêtre s’était ouverte pour une collaboration internationale en vue de réduire les gaz à effet de serre (GES).
Aucun groupe de climatosceptiques ne s’était encore formé. Le décollage économique à peine engagé de la Chine ou de l’Inde n’en faisait pas encore des résistants aux mesures ambitieuses. Aux États-Unis, on trouvait chez plusieurs républicains influents des partisans de la cause environnementale.
On trouvait des scientifiques de pointe extrêmement préoccupés. Une note confidentielle datée de mars 1980 affirme que, sans changement dans la production de pétrole et de gaz, il faudrait 50 ans pour que le réchauffement, qu’on estimait de 2,5 degrés pour 2038, ait un « impact économique majeur ». La tendance pousserait ensuite la température supplémentaire à 5 degrés en 2067, ce qui aurait des « effets globaux catastrophiques ».
Une solution était proposée : entamer immédiatement une réduction annuelle de 2 % de la production d’énergie fossile. Attention, concluaient les experts, il n’y a pas de « marge de manoeuvre » (« no leeway ») dans le « calendrier d’action ». Cette note extraordinairement presciente émane de l’American Petroleum Association et fut préparée par des experts de l’industrie, notamment Exxon et Texaco. Nous pouvons la lire grâce aux documents rendus publics dans les centaines de poursuites civiles intentées contre les compagnies pétrolières aux États-Unis — 200 pour la seule année 2022.
Qu’ont fait les pétrolières avec cette information capitale ? Rien, jusqu’en 1989. Cette année-là, le scientifique en chef de la NASA, James Hansen, fait essentiellement les mêmes prédictions devant le Congrès américain, mais son cri d’alarme a un énorme retentissement. Les pétrolières sortent de leur léthargie. S’avisant que des mesures de contrôle ou de réduction de l’utilisation d’énergie fossile nuiraient à leur croissance et à leurs profits, elles ont : a) embauché une poignée, puis une armée, de lobbyistes pour convaincre élus et fonctionnaires d’en faire le moins possible ; b) déployé un effort massif de désinformation, offrant par exemple 2000 $US à ceux qui acceptaient d’envoyer à un journal un texte d’opinion contredisant les prévisions de Hansen (il s’agit de 5750 $CA d’aujourd’hui, c’est extrêmement bien payé pour un texte d’opinion) ; c) surtout, financé les campagnes électorales, locales et nationales de façon à devenir indispensables et à rendre impossible, pendant 30 ans, toute action législative environnementale conséquente au Congrès américain.
Aujourd’hui que les conséquences de l’inaction entraînent des pertes de vie un peu partout sur la planète, des juristes estiment qu’il ne suffit pas de poursuivre ces entreprises pour le tort causé, comme on l’a fait pour les compagnies de tabac.
La prestigieuse Harvard Law Review a publié ce printemps un texte expliquant pourquoi et comment des accusations de meurtre pourraient être déposées contre les grandes pétrolières (gazières et charbonnières). Il ne s’agirait pas de meurtre au premier degré, puisque les entreprises n’avaient pas la volonté de faire mourir leurs consommateurs en grand nombre. Les auteurs plaident pour une accusation de négligence criminelle. Il faut, pour obtenir une condamnation, faire la démonstration que les décès existent, qu’ils résultent de « l’action ou de l’inaction » de l’accusé et que ce dernier « savait ou aurait dû savoir » que son comportement pouvait raisonnablement causer ces décès. La preuve de cette connaissance est désormais disponible.
L’article passe en revue les arguments potentiels de la défense. D’abord, le fait que ces entreprises ont, pour l’essentiel, respecté la réglementation. Irrecevable, répondent les juristes. Quoi que dise la loi, une personne raisonnable doit éviter de causer un décès. Ensuite, le fait que les gouvernements, par leur inaction, sont également coupables. Excellente remarque, mais la culpabilité présumée d’un tiers n’est pas une défense. Plus alambiquée est l’objection voulant que le choix effectué était certes néfaste, mais qu’un autre choix aurait été pire : la disparition même graduelle des énergies fossiles aurait freiné le développement économique et laissé des centaines de millions de personnes, au sud, dans la pauvreté. L’argument est rarement admis dans les cas d’homicide, précisent les auteurs, et lorsqu’il l’est, il se limite aux dangers « imminents » ainsi évités. Ce n’est donc pas le cas.
Le plus compliqué serait de lier des décès précis à l’action particulière d’une pétrolière accusée. En droit américain, le test de culpabilité est généralement lié à ce qu’une « personne raisonnable », correctement informée, en penserait. Là encore, les documents internes des pétrolières sont accablants. Le fait qu’elles aient oeuvré de concert, à la fois dans le développement de l’information sur le danger de leurs activités, puis dans la dissémination de fausses informations, pourrait-il conduire à une accusation groupée, de crime organisé ? La revue ne s’avance pas sur cette question.
Reste la sentence. Y aurait-il de la prison pour les dirigeants successifs des pétrolières depuis 1980 ? Ce n’est pas impossible. Mais le procureur généralpourrait plutôt demander une compensation massive et la réduction graduelle de la production. Ce serait déjà mieux que ce qui sortira de la COP28. Encore faudrait-il en trouver un prêt à tester cette théorie devant un juge.
Tout bien considéré, cela ne pouvait pas mieux tomber. À la fin du mois, c’est dans un pays pétrolier, les Émirats arabes unis, que se tiendra la grande messe annuelle où la planète palabre sur son niveau de fièvre actuel (un record) et à venir (un désastre).
L’hôte, le sultan Ahmed al-Jaber, est d’ailleurs à la fois ministre du Développement durable et p.-d.g. de la 12e compagnie pétrolière au monde en importance. Sous sa gouverne, l’assemblée pourra s’adonner à deux comptabilités incompatibles. D’une part, comme d’habitude, elle fera la liste des engagements de réduction d’émissions des gaz à effet de serre et mesurera l’ampleur des progrès à réaliser pour ne pas faire franchir à la planète, d’ici sept petites années jusqu’en 2030, le point de bascule du 1,5 degré de trop. D’autre part, en coulisses peut-être, elle fera la liste des augmentations de production d’énergies fossiles en cours.
Le sultan pourra expliquer comment sa compagnie, ADNOC, entend investir 150 milliards de dollars américains pour faire bondir de 25 % le nombre de barils par jour extraits des entrailles de la Terre d’ici 2030. Il vient d’annoncer de nouveaux projets gaziers en mer. Mais attention : ils seront « carboneutres ». Selon le principe voulant qu’une usine de whisky soit « sans alcool » pour autant que les salariés ne consomment pas pendant le travail, les pétrolières affirment désormais sans rire que l’augmentation du truc qui crame la planète se fait dans le plus pur respect de l’environnement.
Est-ce leur faute si des gens brûlent leur production pour générer autant d’émissions de GES que le Japon et l’Allemagne réunis n’en produisent en un an, juste avec la seule augmentation anticipée par ADNOC ? Les consommateurs sont fautifs. Pas les producteurs. Remarquez, c’est tout aussi vrai pour les cartels de cocaïne.
Le sultan sera en bonne compagnie. Le représentant des États-Unis pourra confirmer que son pays, désormais le plus grand producteur de pétrole, étendra sa production dans un coin de l’Alaska jusqu’ici épargné pour y extraire 600 millions de barils. Le Brésil pourra se vanter d’augmenter de 63 % sa production pétrolière et de doubler son extraction gazière d’ici dix ans. L’Inde épatera en annonçant qu’elle doublera sa production de charbon — à l’empreinte environnementale encore plus lourde — d’ici 2030. Le représentant britannique pourra rappeler avoir reporté l’atteinte de ses cibles de réduction de GES et accordé des centaines de nouveaux permis de forage en mer du Nord. Même la verte Norvège, grande productrice de pétrole, pourra réitérer qu’elle ne réduira jamais le flot de ses puits, toute réduction ne devant venir, a dit son premier ministre, que « de la demande ».
Notre propre représentant, Steven Guilbeault (dont certaines mauvaises langues prétendent qu’il fut écologiste) pourra afficher pour le dominion une augmentation de production de pétrole de 25 % d’ici 12 ans. Il ne pourra toutefois se vanter d’avoir approuvé le projet Bay du Nord, 650 000 barils par jour, lui aussi « carboneutre ». Ses promoteurs ont eu le feu vert du ministre, mais en ont suspendu les travaux, attendant des conditions de marché plus favorables. Guilbeault pourra cependant vanter le recul de son gouvernement en matière de taxe carbone sur le mazout et démontrer, rapport du Commissaire à l’environnement à l’appui, que malgré toutes ses simagrées, il n’a aucune chance d’atteindre ses cibles de réduction de GES.
La COP28 sera donc le festival mondial de l’augmentation de la production fossile. Un gage de succès. Oui, car le sultan rapporte avoir largement consulté pour connaître les raisons des échecs des COP précédentes. Il a trouvé : elles s’acharnaient sur les producteurs d’énergie fossile. « Pourquoi nous battons-nous contre les industries ? a-t-il benoîtement demandé au New York Times. La lutte contre les émissions devrait se concentrer sur la réduction des émissions dans tous les domaines, qu’il s’agisse de pétrole et de gaz ou d’autres industries, peu importe lesquelles. » C’est vrai ça. L’industrie fossile n’est ni plus ni moins responsable du réchauffement que la production florale ou les usines de lingerie. Il faut mettre fin à cette inégalité de traitement.
Et puis, explique-t-il, la technologie va trouver à temps des façons de réduire les GES. Prenez l’engouement pour les véhicules électriques (VE). Bon, c’est vrai, Volkswagen vient d’annuler son projet d’usine de VE de deux milliards en Allemagne. Ford a repoussé un investissement annoncé de 12 milliards. GM a abandonné son objectif de produire 400 000 VE d’ici la mi-2024. Tesla a réduit le prix de son modèle de base. Leur problème ? Les ventes, en forte hausse depuis 2021, pourraient fléchir cette année (c’est en débat). Une des hypothèses, selon Forbes : les acheteurs enthousiastes, écolos, ayant déjà acheté leur bolide branchable, ce bassin est asséché et les acheteurs normaux restent sceptiques.
Bref, on augmente d’une part la production du truc qui menace nos petits-enfants de devoir aller dehors en scaphandre et, d’autre part, la technologie n’avance pas assez vite ou n’est pas suffisamment populaire. Verdict ? Celui-ci, d’un récent rapport auquel participe l’ONU : « Pour être compatibles avec une limitation du réchauffement à 1,5 °C, l’offre et la demande de charbon, de pétrole et de gaz à l’échelle mondiale doivent décliner rapidement et de manière importante entre aujourd’hui et 2050. Cependant, les augmentations estimées d’après les plans et prévisions des gouvernements conduiraient à des niveaux de production de charbon, de pétrole et de gaz dépassant respectivement de 460 %, 29 % et 80 % les trajectoires médianes compatibles avec une limitation du réchauffement à 1,5 °C. » Autrement dit, au lieu de s’emmieuter, ça s’empironne.
C’est peut-être le prix à payer pour confier aux pétrolières la direction des rencontres environnementales. Vous me direz, l’Iran occupe ces jours-ci la présidence du forum social du conseil des droits de l’homme.
Arabes à l’érable. C’était le titre. Pendant les années 1970, les chocs pétroliers provoqués par l’augmentation massive des prix par les producteurs, principalement arabes, se traduisaient en Occident par des pénuries d’essence et de longues files d’attente aux stations-service. L’imagination de mes 17 ans en avait tiré une version québécoise. Dans cet univers, le sirop d’érable était devenu une denrée extrêmement convoitée, presque addictive. Mais voilà qu’un insecte jamais répertorié auparavant ravageait les érablières de l’Ontario et du Nord-Est américain.
Seuls les Québécois avaient développé l’insecticide adéquat. Voyez, c’est louche ! Le Québec nouvellement indépendant détenait ainsi l’essentiel du stock mondial de sirop. Il pouvait monnayer ses exportations en échange de concessions politiques ou économiques. S’ensuivaient évidemment vols de stocks d’érable, marché noir, contrebande, complications autochtones aux frontières et autres joyeusetés. Je n’avais que la prémisse, pas la conclusion. Je mentionne la chose ici au cas où Xavier Dolan veuille sortir de sa préretraite ou que Denis Villeneuve soit en manque d’inspiration. Je prendrais aussi volontiers l’appel de Netflix.
Les Québécois sont-ils sur le point de devenir des Arabes à l’électricité ? On discute abondamment de l’augmentation colossale d’électricité — plus de 50 % de notre production actuelle —, nécessaire pour subvenir à nos propres besoins d’électrification du parc automobile et à ceux des industries alléchées par une source d’énergie propre. Alors qu’il y a une décennie, nous démarchions des acheteurs pour nous délester de nos surplus, nous voilà détenteurs d’un produit rare que nous ne distribuerons désormais que chichement. Le retournement est tel qu’on examine a posteriori avec regret les ventes à long terme octroyées aux Américains. N’aurions-nous pas pu en tirer davantage, si nous avions attendu ?
En fait, non. Les investissements massifs en cours aux États-Unis sont à ce point gigantesques que la production d’électricité propre va exploser, mais pas son prix. Le Québec tient cependant dans son jeu une carte unique dont il sous-estime la valeur : ses réservoirs. La capacité de stocker de l’énergie, sous forme d’eau, de fermer et d’ouvrir les vannes à loisir donne au Québec un levier inexistant ailleurs sur le continent. Sans vendre un seul kilowattheure supplémentaire, mais en acceptant de stocker puis de déstocker, on pourrait toucher des milliards de dollars. Par an. (Je sens que j’ai désormais votre attention, Pierre Fitzgibbon.)
Ces calculs ont été faits par le spécialiste de HEC Pierre-Olivier Pineau, ses collègues Jesús Rodriguez-Sarasty et Sébastien Debia, dans un texte savant dont je vous épargne la lecture : Deep Decarbonization in Northeastern North America. The Value of Electricity Market Integration and Hydropower. Les auteurs calculent que les investissements pour passer au 100 % électrique dans les États du Nord-Est américain vont coûter beaucoup plus cher s’ils n’ont pas accès à la fonction « d’équilibreur » que peuvent jouer les réservoirs. D’autant que beaucoup de la production ajoutée proviendra de l’éolien et du solaire, qui fournissent une énergie intermittente, donc non constante. En l’absence d’une batterie grandeur nature, il leur faudra surproduire à perte ou emmagasiner l’énergie dans des batteries géantes, encore très coûteuses. Mais s’ils ont accès à notre pile naturelle, les économies seront massives.
« Les chiffres de notre modèle sont évidemment dépendants des paramètres utilisés et des scénarios considérés, m’écrit Pineau. Mais les ordres de grandeur sont très solides. » En clair : pour obtenir la même énergie, mais sans avoir accès aux réservoirs, les États du Nord-Est devraient investir le double de ce qui serait nécessaire avec les réservoirs. Le double.
Pineau et compagnie ont fait leur calcul avec les réservoirs existants, donc sans en ajouter.
Sur le plan financier, New York et la Nouvelle-Angleterre devraient dépenser 38 milliards par an pour atteindre la carboneutralité, sans accès à nos réservoirs. Avec accès par les lignes actuelles de transmission, leur facture baisserait à 23 milliards. Par an. Avec des lignes supplémentaires, à 11 milliards. Par an.
Ce dernier objectif ne peut se réaliser sans augmenter le nombre et la puissance des interconnexions avec nos voisins du Sud de 300 à 400 %, des travaux considérables, mais de peu d’impact, au final, sur le coût du kilowattheure. La seule vraie question est de savoir comment négocier notre part de cette économie potentielle de 27 milliards ! (Ai-je mentionné que c’est par an ?)
« Le rôle que le Québec peut jouer dans l’avenir énergétique du Nord-Est a une très grande valeur, ajoute Pineau, mais elle n’est visible que si on fait des scénarios comparatifs, comme nous l’avons fait. Très peu de gens et de gouvernements font ces scénarios comparatifs, alors la valeur de notre système de réservoirs est mal comprise. »
Si j’étais Fitz, je lâcherais la campagne de déclenchement nocturne des lave-vaisselle et je me mettrais là-dessus. Avec énergie.
J’ai un faible pour le politicien qui se retrouve un peu malgré lui dans une situation impossible. C’est classique. Pour faire avancer ses idéaux, il accepte d’avaler une couleuvre. Puis deux. Mais il examine la vingtième avec moins d’appétit. Alors j’ai tenté de me mettre dans les souliers de Steven Guilbeault, en cette année où nos forêts brûlent de nous voir agir contre le réchauffement. Soit dit pour les sceptiques : chaque degré de température de plus multiplie par trois l’ampleur des feux, quelles que soient leurs causes premières.
Toujours volontaire pour rendre service, je propose ici au ministre de l’Environnement un brouillon de lettre qu’il pourrait signer et envoyer à Justin Trudeau.
Cher Justin,
Tu as constaté comme moi les deux désastres dont le pays est désormais victime. D’une part, comme tu l’as dit en Chambre, « le Canada brûle ». D’autre part, les conservateurs de Pierre Poilievre ont huit points d’avance dans le dernier Angus Reid. Il y aura une élection au plus tard en 2025, mais le temps, comme l’inflation, les taux d’intérêt et l’ingérence chinoise jouent contre nous. Ce sera ta dernière campagne. Il serait dommage de clore ta carrière sur une défaite. Te connaissant, tu voudras plutôt, comme l’avait dit ton père, quitter « dans un grand éclat, pas dans un murmure ».
Il y a une occasion à saisir pour faire de ce dernier mandat un tournant historique et faire de toi, et du Canada, un exemple mondial dans le plus grand défi de notre temps : la crise climatique. Misant sur la prise de conscience née cet été des incendies, je te propose de demander aux électeurs, dès ce mois d’août, le mandat de rompre avec notre politique pétrolière. Pour protéger nos forêts, nos enfants, la planète, tu t’engagerais : 1. à imposer un refus à toute nouvelle demande d’expansion de l’exploitation pétrolière et gazière (2023 est une année record pour l’investissement pétrolier au pays, 40 milliards investis pour exacerber le problème du réchauffement !) ; 2. à mettre un terme aux subventions de 10 milliards par an que nous consacrons à l’industrie pétrolière, y compris les subventions déguisées en « capture du carbone » ; 3. à réorienter ces sommes dans la prévention et la protection des forêts et des berges, dans la lutte contre les incendies et les inondations ; 4. à accompagner financièrement l’Alberta et les Prairies dans la reconversion de leur économie.
Ce plan te mettra à dos trois grandes forces politiques. Les provinces pétrolières et l’Alberta, bien sûr, où nous ne comptons qu’un député. Notre élection y provoquera une poussée indépendantiste. Celle-ci est vouée à l’échec, car, hors du Canada, l’Alberta n’aurait plus accès à nos pipelines (le coût de ton pipeline TransMountain, qui devait être de 7,5 milliards, est maintenant de 31 milliards !). L’industrie pétrolière au complet, y compris la famille Irving, qui est un pilier du Parti libéral dans les Maritimes. Les banques torontoises, finalement, fortement investies dans le pétrole, et qui garnissent nos coffres électoraux depuis des générations et qui traitent notre ministère des Finances comme leur succursale.
Tu auras remarqué que les pétrolières et les banques ont commencé à pivoter en faveur des conservateurs depuis quelques années. Même Power Corporation t’avait lâché pour O’Toole en 2021 ! On ne ferait donc que précipiter l’inévitable. Libérés de leur influence, nous pourrons enfin agir contre leurs paradis fiscaux.
L’essentiel est de gagner l’élection et d’en faire un référendum sur l’avenir. Souhaitez-vous que vos petits-enfants vivent sur une planète habitable ou non ? Si non, votez Poilievre ! Si oui, chaque feu de forêt nous le dit, il faut renverser la vapeur immédiatement sur les hydrocarbures. Si le Canada, le quatrième producteur de pétrole au monde, montre l’exemple en acceptant la demande pressante de l’ONU et de l’Agence internationale de l’énergie de stopper toute extension de la production et de mettre fin aux subventions, nous aurons une petite chance d’avoir un effet d’entraînement sur d’autres producteurs.
Pour remporter l’élection, il faudrait transformer notre accord avec le NPD en alliance électorale. Nous nous engagerions à ne pas faire de campagne agressive dans les circonscriptions que nous détenons respectivement déjà, même chose pour le Parti vert, et nous concentrerions nos forces pour battre des conservateurs dans les comtés serrés. Thème de la campagne, l’environnement permettrait de mobiliser comme jamais le vote des millénariaux, dont le poids politique est en croissance.
Sur une note plus personnelle, cher Justin, tu n’as pas été sans remarquer la tête d’enterrement qui est devenue, dans les réunions de cabinet, ma marque de commerce. L’autre jour, à la télé québécoise, après mon approbation du projet pétrolier Bay du Nord, un animateur impertinent m’a demandé comment je pouvais encore regarder mes enfants dans les yeux. Cela m’a profondément blessé. Parce que c’est vrai. Je dois aussi éviter les lieux où je pourrais croiser mes anciens amis écologistes, tant ils me regardent désormais avec colère, mépris et pitié.
Je dois donc à notre amitié de t’annoncer que je n’approuverai plus, comme ministre, aucun projet pétrolier ni aucune subvention. Autant je serais ravi de faire avec toi, dans quelques mois, la campagne que je te propose, autant, si tu t’y refuses, ce qui est ton droit, je devrai sous peu reprendre ma dignité, ma capacité à regarder sereinement mes enfants dans les yeux. Lorsque je quitterai ton gouvernement, j’expliquerai publiquement pourquoi.
Cela ne signifie pas que nous ne nous reverrons pas, cher Justin. Lorsque, avec mes amis écolos retrouvés, j’irai grimper sur la Tour centrale du parlement d’Ottawa pour accrocher à son sommet une banderole dénonçant tes politiques pétrolières, je te ferai signe de la main, ne t’inquiète pas.
Mais un autre avenir est possible. Il n’en tient qu’à toi.
Lorsque je roule rue Notre-Dame, direction ouest, à l’approche du pont Jacques-Cartier, je ralentis. Je tente de repérer, sur ma gauche, vers le fleuve, un petit arbre. Je m’inquiète pour lui. Va-t-il bien ? A-t-il résisté au récent verglas ? Au smog, aux vents, aux vandales ?
Nous nous étions mis à deux pour le planter, le Jour de la Terre 2013, moi, ministre de la Métropole, lui, Yves-François Blanchet, ministre de l’Environnement du gouvernement Marois. Comme on n’avait pas posé devant lui une plaque soulignant cet événement nullement historique, je ne puis dire aujourd’hui lequel est le nôtre. Il faudrait que je compare avec les photos de presse d’époque, que je mesure les distances, que j’établisse sa géolocalisation.
Chaque petit geste compte, évidemment. Mais chaque gros geste compte bien davantage. À ce point du récit du réchauffement, nous ne sommes plus — ou, du moins, nous ne devrions plus être — à l’étape de faire le tri entre les mesures de réduction des GES. Nous devrions être en train d’appuyer sur tous les leviers en même temps.
Il est évidemment scandaleux que le gouvernement canadien continue, à même nos impôts, à subventionner l’exploration et l’exploitation des hydrocarbures. Scandaleux que la production canadienne du carburant responsable du réchauffement soit en piste pour croître de 50 % d’ici 20 ans. (On a peine à imaginer quelle serait la situation si notre ministre de l’Environnement n’était pas un écologiste renommé.)
Le Canada s’engage d’ailleurs dans la dernière marotte à la mode : le financement de la capture et du stockage de carbone, une technologie naine qui n’a à ce jour jamais rempli ses promesses et dont, de toute façon, la totalité des coûts devrait être assumée par les pollueurs, pas par les pollués. (Je vous invite à visionner le déboulonnage ironique, mais bien informé, de cette arnaque par des Australiens.) Mais à moins de déclarer l’indépendance dans les mois qui viennent, nous n’y pouvons pas grand-chose.
Au Québec, on nous annonce pour bientôt une autre tranche de la stratégie québécoise en environnement. Voici ce qui devrait, d’après moi, impérativement, s’y trouver :
L’auto. Puisque le transport constitue toujours une part majeure de nos émissions, un programme sérieux de renoncement volontaire à la seconde voiture et à l’auto solo devrait se déployer. J’y inclurais une incitation forte au covoiturage. Comment ? La CAQ devrait piquer notre proposition péquiste de 2018 de « Tinder du covoiturage ». On y proposait de payer le conducteur et le passager trois ou quatre dollars par déplacement en heure de pointe, ce qui retirerait au bas mot 150 000 voitures des routes, le tout financé par le Fonds vert (un peu plus de 75 millions par an, estimions-nous alors).
Le gain de vitesse doit être immédiatement perceptible grâce aux voies réservées pour les bus, taxis et covoitureurs à trois ou quatre passagers. Une incitation financière forte à l’utilisation de l’autopartage électrique (Communauto et compagnie) devrait être introduite pour les six premiers mois, notamment en banlieue, comme pour l’utilisation des vélos électriques, le temps que les utilisateurs découvrent leurs vertus.
Le bus. Il faudrait piquer aussi la proposition de Québec solidaire de 2022 d’instaurer une Société Québec-Bus pour une offre électrique de liaisons interurbaines fiables et à coût raisonnable. Intégrer dans le prix du trajet un billet gratuit de transport en commun au point de départ et d’arrivée, ou une réduction pour l’utilisation d’un taxi électrique pour rassurer le voyageur : ce sera de la porte à la porte… Le tout, enrobé d’une campagne de pub sur le thème de « la seconde voiture, en as-tu vraiment besoin ? », ou « en as-tu vraiment les moyens ? » assortie d’exemples des économies considérables effectuées par les décrocheurs de la seconde bagnole. (Indice : c’est plus de 11 000 $/an.) L’interdiction de la publicité pour les voitures à essence devrait être immédiate, comme la surtaxe, croissante dans le temps, sur les modèles les plus pollueurs (ne m’écrivez pas : je sais que plusieurs VUS offrent une faible consommation).
Les champs. Des scénarios crédibles annoncent pour bientôt une augmentation importante et permanente des cours du pétrole. Les nations qui auront rapidement électrifié leurs flottes de distribution commerciale et leur matériel roulant agricole pourront, seules, amortir le choc. (La constitution d’une réserve stratégique québécoise de pétrole s’impose pour passer ce cap.) Le réchauffement et l’assèchement, notamment, mais pas seulement, du sud-ouest des États-Unis vont provoquer une rareté agricole importante, donc une montée des prix, qui doit nous conduire à accélérer notre autosuffisance dans les plus brefs délais et dans le plus grand nombre de secteurs alimentaires possible.
Les arbres. Je reviens à mon arbre. Il n’a de sens que s’il a des centaines de milliers de confrères. La démonstration n’est plus à faire : en milieu urbain, la canopée réduit les températures extrêmes, le nombre de décès pendant les canicules, le coût de l’énergie consacrée à la climatisation.
Le verdissement des stationnements, ces lacs de bitume, devrait être encouragé et faire l’objet de prix régionaux et nationaux annuels (un million de dollars !) pour enclencher une robuste émulation. Que les entreprises et centres d’achats précurseurs s’en enorgueillissent et en fassent un argument d’attraction des clients, que les autres crèvent de honte ! Qu’on mette aussi à l’épreuve les colorants qui rendent le bitume roux, bleu ou vert, pour en réduire l’absorption et la rétention de chaleur.
Une fête. Il ne s’agit pas que d’une affaire d’État. Chaque citoyen devrait être appelé à planter un arbre chaque année, sur les terrains qui leur appartiennent, ou de la verdure en pots sur leurs balcons. Qu’on en fasse un événement, une fête annuelle, le premier ministre, les ministres, députés, maires et conseillers montrant l’exemple, chaque Jour de la Terre. Qu’on mette les quartiers et les arrondissements en amicale compétition pour augmenter leur couverture verte, année après année. Je ne sais pas si c’est le cas pour Yves-François, mais chez moi, ma pelle est prête.
Avez-vous pris des nouvelles de l’Inde ces jours derniers ? En un sens, ils sont sur le point de faire mentir le récent rapport du GIEC sur la crise climatique. L’assemblée des scientifiques regroupés par l’ONU tente de nous faire croire que nous ne vivrons qu’au cours de la décennie 2030-2040 les effets réellement catastrophiques du réchauffement. Les feux de forêt, les inondations, les dômes de chaleurs actuels ne sont que des amuse-bouches. « La fenêtre se referme » sur notre capacité à réduire à 1,5 degré la hausse de la température mondiale d’ici 2030, 2050, voire 2100.
Graphique tiré du rapport du GIEC
C’est de la foutaise. Ces scientifiques savent très bien que la fenêtre n’existe plus depuis au moins une décennie. Malgré l’accélération mondiale des investissements en énergie propre, aucun scénario réaliste ne permet de parler de l’existence d’une fenêtre. Nous sommes cuits, c’est certain. La seule question encore en suspens est de savoir si nous serons, selon l’ampleur des efforts à faire, médiums saignants, médiums, à point ou carbonisés. Et dans quelle région de la planète nous serons les moins touchés, ou touchés le plus tard.
L’Inde se cramponne pour la pire vague de chaleur de son histoire. Et les Indiens se demandent s’ils seront les premiers à franchir le seuil de chaleur à partir duquel la vie humaine n’est plus possible, du moins à l’air libre. Minute scientifique : le corps humain a une façon précise d’évacuer la chaleur excessive, la sueur. Si l’humidité ambiante est de moins de 100 %, l’air absorbe la chaleur émise ainsi par le corps. Mais si l’humidité est à 100 %, le corps ne peut se refroidir. Si la température interne du corps d’une personne en bonne santé dépasse 42 degrés pour une période de plus de quelques minutes, la mort survient. Les personnes vulnérables sont touchées à des températures plus faibles. C’est ce cocktail meurtrier qui attend l’Inde, surtout le nord, ce mois-ci.
L’ombre, les ventilateurs ne sont d’aucune utilité. Il faut, dans des espaces fermés, de la réelle climatisation et de la réelle déshumidification. Or, seulement 12 % de la population indienne y a accès, ce qui exclut plus de 1,2 milliard de personnes. Le pays le plus populeux du monde pourrait connaître les premiers confinements climatiques de l’histoire, des réfugiés de la chaleur étant appelés à se rassembler dans des lieux climatisés, de préférence en sous-sol.
Dernières nouvelles du front chaud, datées de vendredi dernier : « New Delhi donne l’impression d’être en feu. La chaleur se dégage de la route en vagues fulgurantes, et l’eau qui coule du robinet d’eau froide est trop chaude pour être touchée. Les températures diurnes ont atteint 44 degrés Celsius et ne tombent souvent pas en dessous de 30, la nuit. Une décharge géante à la périphérie de la capitale a spontanément pris feu […], aggravant l’air déjà dangereusement pollué de la ville. »
Selon une étude de Nature Climate Change, depuis au moins 2019, le réchauffement est responsable de 100 000 décès par an attribuables à la combinaison chaleur/humidité. Ce nombre est réparti dans une quarantaine de pays affectés par des vagues de chaleur plus importantes qu’à l’habitude. Avec l’Inde, les experts prévoient que les premiers pays touchés seront ceux du Moyen-Orient, où la température croît deux fois plus vite qu’ailleurs, l’Afghanistan, la Colombie, le Guatemala, Haïti, le Honduras, le Myanmar, la Corée du Nord, le Nicaragua et le Pakistan. Mais les régions côtières, y compris la côte est américaine, sont à risque.
Autre indice qu’on n’attendra pas la prochaine décennie pour vivre dans la nouvelle ère de la chaleur meurtrière : les climatologues craignent un super El Niño pour la fin de cette année, qui augmenterait la chaleur globale en 2024. Auparavant, les modèles climatiques prévoyaient que ces épisodes de chaleur/humidité létale n’adviendraient qu’à la fin du siècle. Ils sont déjà là.
Selon le Dr Tim Andersen, de Georgia Tech, les épisodes de climat meurtrier ont surtout frappé des régions peu peuplées jusqu’à maintenant. Dans les zones à la fois arides et pauvres, donc dépourvues d’air climatisé, « plusieurs semaines de températures élevées et humides suffiraient à tuer la plupart des personnes et des animaux ». Et lorsque ce phénomène affectera une région très densément peuplée pendant plus que quelques jours, « ce sera aussi dévastateur qu’un tremblement de terre majeur ou qu’une épidémie, avec des milliers de morts par jour ».
Trop tard, c’était le titre du livre publié en 2017 (Écosociété) par l’un de nos plus grands écologistes, Harvey Mead, qui nous a quittés plus tôt cette année. « Lorsque j’écrivais ce livre qui annonce un ou des effondrements possibles à plus ou moins court terme, raconte-t-il, j’éprouvais le curieux sentiment d’arriver directement de la Lune, car absolument rien dans nos vies quotidiennes ne semble rejoindre mes propos. » Il estimait que l’action indispensable dans des délais extrêmement courts pour éviter le pire ne serait pas au rendez-vous car, écrivait-il, « l’inertie de 70 ans de croissance sous l’égide d’un système socioéconomique qui a bénéficié énormément aux populations des pays riches est très forte ».
Tableau tiré de Trop Tard.
Son document de référence était Halte à la croissance ?, texte prémonitoire publié en 1972 par le Club de Rome, qui prévoyait que l’excès de consommation provoquerait dès 2025 la première phase d’un effondrement économique global. Mead était très attentif aux mises à jour effectuées depuis et qui lui semblaient confirmer cette prévision. Il réitérait dans Trop tard qu’on subirait en 2025 une augmentation fulgurante du prix des ressources non renouvelables, dont le pétrole, à des niveaux économiquement insoutenables. Le reste se déglinguerait dans la foulée. Bien avant donc que, comme le dit poliment le GIEC, la fenêtre ne se referme. On saura dans deux ans qui avait raison. Au moins l’ami Mead, qui avait tout fait pour nous avertir à temps, peut reposer en paix.
Avouez que lorsque vous entendez la voix masculine, grave et amicale de Dan Bigras vous vanter les mérites du mastodonte Ram, une partie de vous opine : voilà un bon gars, champion des bonnes causes, qui nous invite à la robustesse. Nous ne serions réellement en voiture qu’à bord de ce puissant pick-up. D’autant qu’il nous en vante les excellentes conditions de crédit. Karine Vanasse, elle, est habillée pour une soirée chic lorsqu’elle nous invite à enfourcher une autre voiture de taille imposante, la Nissan Rogue, indispensable, semble-t-il, pour aller soit au ballet, soit aux pommes.
L’Institut de la statistique du Québec rapporte que les records de vente sont battus chaque année – une progression de 170% en dix ans. Au point qu’aujourd’hui, un adulte québécois sur trois possède un de ces engins. On comprendrait si ces pubs ciblaient spécifiquement le Québec rural où on doit chaque jour trimballer sa corde de bois, livrer son bétail, se dégager d’un champ de boue ou braver en février une route de rang que la charrue ne visite qu’une fois semaine. (Du moins, c’est ce que je comprends des messages télé que je vois.) Mais ces pubs sont diffusées nationalement, donc rejoignent une population à 80% urbaine qui n’a, au mieux, qu’un besoin extrêmement occasionnel de ces lourds engins. À Montréal, il y a dix ans, on comptait un VUS pour dix voitures. Aujourd’hui, c’est six pour dix. Le problème ? Ces voitures émettent 30% de plus de GES par kilomètre que les autres. Pierre-Olivier Pineau, des HEC, est raide. En faisant ces achats, dit-il, « les Québécois ont investi des milliards dans le problème en 2020, comme ils le font de plus en plus ces dernières années ».
L’achat d’un de ces véhicules, dits Utilitaires-Sports, est-il d’ailleurs en voie de devenir une valeur québécoise ? Il devient en tout cas un sujet de discussion politique. Lors de son congrès, la cheffe libérale Dominique Anglade voulait introduire une surtaxe à l’achat de ces dévoreuses de pétrole. C’était la seule mesure « mordante » de son virage vert. Elle fut retoquée par les délégués des régions dont plusieurs étaient venus, sans doute, à bord de ces bolides. Un échange narquois a eu lieu au même moment entre le chef du parti conservateur, Éric Duhaime, toujours à la recherche d’une bonne polémique, et la députée solidaire, Émilise Lessard-Therrien. Doublée par un poids lourd dans des conditions neigeuses dans son Abitibi, la députée et son véhicule ont pris le ravin. Ayant mis une photo de ses déboires sur les réseaux sociaux pour dénoncer les mauvaises conditions de route et de liaison cellulaire, chacun a pu identifier le modèle de son véhicule. Se disant heureux que la députée en soit sortie indemne, M. Duhaime a noté « que la députée solidaire conduit un pick-up… » Le parti de M. Duhaime est évidemment opposé aux mesures écologiques prônées par QS et sa députée, récemment revenue de la COP26. Notons cependant que Mme Lessard-Therrien est agricultrice.
L’écologiste-en-chef du PQ, Sylvain Gaudreault, qui habite Saguenay et conduit une Chevrolet électrique Bolt 2017, se bat à Québec pour interdire les publicités de VUS, quitte à peiner M. Bigras et Mme Vanasse. Il voudrait même s’en prendre à la publicité de tous les véhicules à essence. Ce qui soulève deux questions.
La publicité, d’abord, influence-t-elle vraiment les consommateurs ? Si la réponse était non, vous n’auriez jamais entendu parler, autrement que par le bouche-à-oreille, de Coca-cola, du Cheez Whiz ou de la 6/49. Un récent rapport d’Équiterre chiffre à 40% le nombre d’acheteurs de voiture qui se disent influencés par la pub, télé ou écrite, au moment de l’achat. Et nous signale que les constructeurs automobile consacrent 79% de leurs publicités aux VUS.
Tout cela n’est-il pas superflu, ensuite, puisque d’ici 10 ou 15 ans, tous nouveaux les véhicules vendus, y compris le F-150, seront obligatoirement électriques ? Cela donne tout de même le temps à près de deux millions de plus de ces chars obèses d’atterrir sur nos routes. « Ces véhicules sont une garantie de vente de produits pétroliers pour les années à venir, dit Pineau. Elles rendent pratiquement illusoire l’atteinte de réduction de 40 % de la vente des produits pétroliers en 2030 ». Et même électriques, l’empreinte carbone de leur fabrication est deux fois plus étendue que pour les voitures normales, sans compter que leurs poids contribue davantage à l’usure de nos routes.
Le paradoxe écolo-pick-up
Bref, si on croit – et on doit y croire – à l’urgence climatique, l’interdiction de la publicité pour les voitures à essence est aussi logique que celle, hier, des produits du tabac pour ce qu’on aurait pu appeler l’urgence pulmonaire. Encore faudrait-il forcer les constructeurs à fournir le Québec en véhicules électriques, comme d’autres États le font par voie législative.
Reste le paradoxe de fond : il y a une corrélation parfaite entre la hausse de la conscience écologique des québécois et leur engouement pour les VUS. On est tenté de conclure qu’ils n’ont rien compris. Mais si c’était le contraire ? Le réflexe des nouveaux acheteurs de VUS est peut-être parfaitement en phase avec leur prise de conscience de la crise écologique. Presque tous les soirs à la télé, ils voient les victimes du dérèglement climatique fuir inondations, incendies, glissements de terrain. À choisir, dans ces conditions, entre la fragile sous-compacte ou l’indestructible tank, comment ne pas opter, comme l’a fait le président écolo Joe Biden l’autre-semaine, de conduire un Hummer, fut-il électrique ?
Note: Depuis la publication de cet article, plusieurs propriétaires de SUV hybrides ou électriques de petit format m’ont écrit pour m’indiquer, preuves à l’appui, que ces modèles ne sont pas plus énergivores, à l’achat et à l’usage, que les non-SUV de même catégorie. Dont acte.
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