Le PQ et le lancinant festival des clichés

Parmi les premiers lecteurs de mon dernier ouvrage, ceux qui ont vécu ces dernières années dans la famille péquiste m’ont beaucoup parlé d’une citation qui semblait bondir de la page pour mettre des mots sur ce qu’ils avaient vécu.

La citation appartient à notre directrice des communications, Antonine Yaccarini. Elle était en congé de maternité à l’hiver et au printemps 2018, alors que nous avions, entre autres, 1)  innové en nommant une vice-cheffe; 2) présenté le plan le plus ambitieux de réduction des gaz à effet de serre; 3) annoncé un calendrier de réforme de la santé bien reçu par la FIIQ et conduisant le vice-président des Médecins québécois pour le régime public à se joindre à nous; 4) mis en avant comme jamais les nombreux X et Y de notre équipe – le leader Pascal Bérubé, nommé parlementaire de l’année par ses pairs, notre nouvelle présidente Gabrielle Lemieux, 35 ans, plusieurs autres; 5) ramené au bercail Camil Bouchard avec une proposition forte sur l’enfance; 6) accueilli dans l’équipe les symboles indépendantistes qu’étaient Jean-Martin Aussant et Lisette Lapointe; 7) mieux campé notre message en proposant « Un État fort au service des gens et pour réussir l’indépendance».

À la surprise de plusieurs commentateurs, et de la nôtre, rien de ce que nous faisions ne nous permettait de remonter la pente. Lors de son retour en juin, je demandai à Antonine si, de son poste d’observation momentanément éloignée du jeu politique, elle comprenait ce phénomène. Les messages posi­tifs concernant le PQ, m’a-t-elle répondu, sont « perçus comme des données déviantes qu’il faut ignorer, car elles ne correspondent pas au narratif principal du déclin. »

C’est très exactement le sentiment que j’ai ressenti en lisant samedi dernier l’éditorial de François Cardinal « PQ : les germes du déclin ».

L’éditorialiste (que j’estime beaucoup) enfonce d’abord une série de portes ouvertes, constatant comme chacun que les succès électoraux du PQ sont en déclin depuis maintenant deux décennies.

Puis il utilise le rapport Oser repenser le Parti Québécois, que j’ai commandé à Paul Saint-Pierre Plamondon, comme pièce à conviction. Il choisit bien son extrait. « Le PQ des belles années se définissait comme un parti réformiste, inventif et brasse-camarade,  alors qu’il serait aujourd’hui décrit par certains comme un parti figé, conservateur et vieillissant ».

Paul ne disait pas que le parti était tel. Il notait qu’il était « décrit par certains » comme tel. Il pointait là un problème de perception, que son rapport, dont 90% des recommandations ont été adoptées, voulait faire mentir. Dans un beau cas de raisonnement circulaire, l’éditorialiste cite le constat d’une fausse perception pour vendre une fausse perception.

Mais où ailleurs l’éditorialiste aurait-il pu trouver une indication que le PQ actuel est « réformiste, inventif et brasse-camarade ? » Dans ses propres pages ! Quelques jours avant l’élection, La Presse+ a demandé à des experts québécois réputés quel parti s’attaquait le mieux au plus grand problème de l’heure : la crise climatique.

Pour Pierre-Olivier Pineau (HEC), le PQ offrait « l’approche la mieux articulée et la plus crédible sur les enjeux climatiques. » Annie Chaloux (USherbrooke) disait : « j’oserais même affirmer que le Parti québécois est celui qui a fait le mieux la démonstration d’un art de gouverner l’environnement ». Pierre Langlois (Phd expert en mobilité) disait que le PQ  » présente le plus de mesures aptes à propulser énergétiquement l’électrification des transports, les transports collectifs et les transports alternatifs, à un prix raisonnable. »

L’éditorialiste parle d’un parti qui « joue défensivement ». C’est pourtant en s’affranchissant de tous les sentiers battus que nous avons proposé les mesures à la fois les plus robustes et les plus réalistes pour lutter contre les inégalités de revenus, du bas en haut de l’échelle, avec une « taxe glouton » pour les ultra-hauts salaires. Que nous avons élaboré le programme de lutte aux paradis fiscaux le plus avancé du continent. Que nous avons expliqué comment casser le monopole d’Air Canada dans le transport régional ou s’en prendre activement au cartel de l’essence.

Il n’y a simplement pas un enjeu contemporain, y compris la liberté d’expression artistique, la lutte contre la discrimination, l’aide aux PME et à l’exportation, sur lequel le PQ actuel n’a pas été offensif, inventif, en phase avec les défis du présent.

Mais voilà, ce sont autant de « données déviantes » qu’il faut ignorer. Comme le fait que 66% de nos candidats en octobre provenaient des générations X et Y.

Le coût de la Charte

C’est un classique : tous les commentateurs qui n’aimaient pas la Charte sont certains que la Charte a plombé le PQ à l’élection de 2014, notamment chez les jeunes. On peut évidemment trouver, surtout à Montréal, des jeunes qui sont de cet avis. On peut aussi en trouver, partout, qui ont l’avis inverse.

Alors, comme maintenant, la majorité des Québécois et la majorité des jeunes québécois étaient favorables à l’interdiction des signes religieux pour les employés de l’État. (La dernière mesure, CROP de novembre 2018, indique que 40% des moins de 34 ans veulent même mettre à la porte les enseignants qui refuseraient de retirer leurs signes. Et pas moins de 51% des électeurs de QS sont favorables à l’interdiction des signes chez les enseignants !)

Il n’existe aucune mesure sérieuse de l’opinion publique prise avant, pendant ou après l’élection de 2014 qui puisse soutenir la thèse de la Charte comme cause de la défaite. Il ne s’agit que d’un cliché sans cesse répété. Il faut chercher ailleurs les raisons du désamour entre l’électorat et le PQ.

Le rétrécissement du centre

« Le PQ, écrit M. Cardinal, n’a tout simplement pas su s’adapter à un échiquier changeant. »

Ce qui a principalement changé, pour le PQ, est la baisse constante de la proportion de la population qui, non seulement affirme vouloir voter Oui à un référendum – ils sont environ 35% — mais de ceux qui souhaitent avec force atteindre l’objectif indépendantiste. Ils étaient 40% il y a 20 ans. Ils ne sont plus qu’environ 16%.

Plusieurs plumes en tirent la conclusion que les péquistes devraient abandonner leur objectif. Suivre le vent. Ce n’est pas dans leur ADN. C’est faire peu de cas de la force d’une idée aussi enracinée et juste que de s’assumer complètement. Faire du Québec un pays réclame de la ténacité et de la lucidité. Les appels à l’abandon ne seront pas entendus par les gens de conviction que sont les indépendantistes.

Un autre phénomène pousse le PQ vers le bas. Depuis René Lévesque jusqu’à aujourd’hui, le Parti Québécois est un parti de coalition indépendantiste, dont le centre de gravité est social-démocrate, mais qui a toujours accueilli en son sein des représentants du centre droit, de Gilles Grégoire à Joseph Facal. Dans mon équipe, il y avait Alain Therrien et quelques autres. Plusieurs propositions favorables aux entreprises, aux régions, comme notre refus d’augmenter le fardeau fiscal attestent de leur réelle influence. Et nous avons présenté le cadre financier le moins dépensier de tous les partis. Nous innovions en sachant compter.

Cette posture pragmatique est à la fois potentiellement rassembleuse (pas en 2018 de toute évidence) mais difficile à défendre face à des relayeurs et un électorat qui aime les choses en blanc et noir, plutôt qu’en nuances.

Loin des excès perceptibles ailleurs en occident, le Québec vit aujourd’hui une montée des solutions populistes, incarnés par la CAQ et QS. Les partis pragmatistes de centre, comme le PQ, passent un mauvais quart de siècle, c’est certain.

Doivent-ils pour autant renier leurs convictions ? Non. Cette offre politique n’est pas au goût du jour. Mais les goûts changent, les pendules reviennent, ce qui monte redescend et il arrive que ce qui descend remonte. Dans tous les cas, la constance paie.

L’existence au Québec d’un parti centriste, pragmatique, qui tente de refaire chaque fois la synthèse des forces de progrès social et économique est un atout précieux.

L’instinct mortuaire

Je décris dans mon ouvrage la force avec laquelle la mort du PQ est prédite, annoncée, justifiée, normalisée justifiée, normalisée comme une issue inévitable et somme toute souhaitable. La démission de Catherine Fournier a provoqué une nouvelle déferlante d’oraisons funèbres. Comme la démission de Louise Beaudoin avant elle. Comme la démission de Jacques Parizeau et de plusieurs ministres de Lévesque en 1984. Cela devient lassant.

Je diagnostique la racine de cette volonté mortuaire dans un réflexe d’une partie de l’électorat d’éviter la douleur que provoque une tentative ratée de se donner un pays. Cette réaction m’apparaît malsaine et j’ai voulu la nommer pour la faire reculer.

Je n’ai pas eu de succès auprès de M. Cardinal, comme l’indique cette citation : « Si les médias ont bel et bien présenté Lisée comme le fossoyeur du PQ, s’ils ont parlé de la mort annoncée du parti et de ses funérailles, c’est que la formation n’a pas attendu le vote du 1er octobre dernier pour se retrouver dans une situation morbide. »

Fossoyeur, mort, morbide, tout y est. Chez beaucoup de plumes, il n’y a pas de différence entre le déclin d’un parti et sa marche vers le trépas. Nous sommes pourtant entourés de phénomènes qui ont décliné (la presse écrite, par exemple) mais dont la valeur est indéniable et qui résistent aux intempéries.

Les médias aiment bien peser très fort dans le débat politique, mais dès qu’on soulève l’impact qu’ils ont vraiment dans la formation de l’opinion – comme je le fais longuement dans mon livre, avec mille nuances – ils se rebiffent et prétendent n’avoir pas la moindre influence et n’être responsables de rien.

Avouez que, si c’était le cas, ce serait dommage. Toute cette énergie dépensée en pure perte. Je n’accuse nulle part les médias d’être responsables du déclin du PQ. Mais ils poussent à la roue avec un entrain qui mérite qu’on s’y attarde.

Cette semaine Mathieu Charlebois de L’actualité, consacre sa chronique à « L’éternelle mort du Parti québécois ».

S’il fallait que ce décès survienne, se demande-t-il, de quoi s’ennuierait-on le plus ? Du PQ ou des « 400 chroniques sur la mort toujours imminente du PQ ? »

Je les ai lues, ces 400 chroniques. J’aimerais maintenant en lire une ou deux sur les « données déviantes ». Au moins, elles auraient le mérite de l’originalité.


Ce texte est également publié ce samedi dans LaPresse+


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