Trudeau, le plaisantin / Lévesque, contre les seniors

Entrer dans la jeunesse de René Lévesque et de Pierre Trudeau, c’est découvrir leurs côtés fantasques ou sombres. Voici deux extraits de mon plus récent livre — Lévesque/Trudeau. Leur jeunesse, notre histoire, publié ces jours-ci.

Trudeau, le plaisantin

Pierre Trudeau étudie à Paris en 1946. À 27 ans, il est un jeune homme sérieux et studieux, mais affiche un côté gamin qui ne le quittera jamais complètement. Un récit trouvé dans un manuscrit non publié de Roger Rolland.

Trudeau et son ami Rolland logent d’abord dans la Maison canadienne de la Cité universitaire de Paris. Ils montent un spectacle burlesque avec d’autres étudiants présents, dont le futur homme de théâtre Pierre Gascon. André Mathieu, jeune prodige québécois, assume la trame musicale. « Pour clore la soirée, raconte Rolland, Pierre et moi participâmes à une course de motos dans le grand couloir du rez-de-chaussée, attenant au salon. La pétarade de nos motos était d’autant plus infernale que le vainqueur de la course devait arriver le dernier en bout de piste. »

Ils allaient parfois « chahuter un cours à la Faculté de droit ». Il s’agissait de fabriquer de petits avions de papier auxquels ils mettaient le feu et qu’ils lançaient dans la salle de cours. « Le prof tenta bien d’intervenir, mais le désordre fut tel qu’il dut interrompre son cours et quitter la salle. » Sur leur lancée, les trublions sortent et vont acheter du talc dans une pharmacie, attendent à un arrêt d’autobus et, quand le contrôleur ouvre la porte, lui en lancent une poignée, tachant son uniforme.

« Sur l’avenue de l’Opéra, où la circulation devenait de plus en plus dense, certains arrêtaient une limousine conduite par un chauffeur et dans laquelle se trouvait une femme seule. Ils ouvraient une portière arrière, embrassaient la femme et sortaient par l’autre portière. Et la procession pouvait durer cinq ou six minutes. » Trudeau n’est pas nommé, mais on ne conçoit pas qu’il n’y ait pas participé. « Soudain, une voix cria : aux Champs-Élysées ! » À ce point de la balade, les trublions sont suffisamment nombreux pour bloquer une partie de la circulation sur cette gigantesque avenue. Les policiers interviennent, matraques brandies. Ils ordonnent à Trudeau et deux ou trois copains de circuler.

« Et pourquoi devrais-je circuler ? » répond Trudeau, refusant d’obéir. Et le voilà embarqué dans le panier à salade. Une fois au poste, Trudeau sort dernier du fourgon, serre placidement la main de l’étudiant qui l’avait précédé en lui disant : « Tu m’excuseras de ne pouvoir t’accompagner, mais j’ai un rendez-vous. » Profitant de la cohue, il s’esquive vers la bouche de métro la plus proche. Deux flics se mettent en chasse, mais, raconte Rolland, qui tient le récit de Trudeau, « au moment où ils arrivèrent sur le quai, Pierre était déjà dans un wagon et la rame s’ébranlait. Il aperçut les deux flics par la fenêtre et eut tout juste le temps de leur faire un pied de nez ».

Lévesque en rogne contre les seniors

Dans cet extrait, Lévesque a connu l’exaltation des combats dans l’Europe de la Seconde Guerre. À son retour, il est confiné à un emploi sans intérêt aux ondes courtes de Radio-Canada. « En cachette », écrit-il, car aucun de ses auditeurs ne réside au Canada. Il rage de ne pas avoir un vrai travail, à l’antenne principale de la radio. Il s’en plaint dans un texte que j’ai trouvé dans Le Clairon de Saint-Hyacinthe.

Pense-t-il, du haut de ses 24 ans, que les plus vieux font barrage à son ascension ? Sinon, pourquoi publie-t-il dans une chronique du Clairon d’octobre 1946 cette « maxime » qu’il met entre guillemets, mais dont il ne cite pas la source ? Elle est peut-être de son cru : « Pour l’homme qui est à mi-chemin de la vie, tous les jeunes sont des concurrents effrontés. Êtes-vous jeune ? Méfiez-vous toujours du type d’âge moyen : si vous faites le même métier, surtout, vous n’êtes à ses yeux qu’un successeur éventuel auquel il s’appliquera sans vergogne à couper le cou. »

À ce problème d’ascension générationnelle entravée s’ajoute la présence, à la vraie radio, d’intrus. Et Lévesque de médire d’un professeur d’université, non nommé, invité l’autre soir sur les vraies ondes. Les profs ont le droit d’y prendre la parole, précise-t-il, mais celui-là s’était « fourvoyé par mégarde » en traitant une question scientifique. « Le quart d’heure agonisa lamentablement pendant 900 secondes. L’auditeur but jusqu’à la lie la coupe des prononciations affectées, des mots décarcassés mi-nu-ti-eu-se-ment par souci du Beau Langage, et aussi des “mais” et des “faits” ouverts comme des bêlements d’agneau sous la tondeuse. »

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On le confine à l’anonymat des ondes courtes, alors que pérorent sur les radios des gens qui ne devraient pas y être. Il entend s’épancher au micro « certains avocats éminents, tels politiciens prestigieux et plusieurs Révérends Pères remplis, par ailleurs, de la plus admirable onction ». Que font-ils là ? « Pourquoi, juste ciel ! Ces braves gens ne demeurent-ils au milieu de leurs troupeaux, — qui avec ses élèves, qui avec ses clients, ou ses électeurs, ou ses ouailles ? Pourquoi s’obstiner, au micro, à transformer en plaie provinciale, voire transcanadienne, leur voix inexistante ou leur impossible diction ? »

Un malheur ne venant jamais seul, Lévesque découvre l’année suivante que les ondes sont désormais profanées par une toute nouvelle engeance : le disc-jockey. « C’est au fond une grenouille qui veut se faire aussi grosse qu’un bœuf », rage-t-il. Jusqu’ici, dans les émissions musicales, l’anonyme qu’on appelait négligemment le « tourne-disque » meublait les heures creuses de la radio en présentant sobrement la plage musicale suivante. « C’était un garçon gentil et modeste, qui se contentait de dire discrètement, en quinze secondes : “La charmante Mlle Dodièze vous présente maintenant son plus récent succès”. »

Ce temps béni est révolu, car « quelque génie des studios new-yorkais, en mal d’originalité » a transformé le tourne-disque en « un personnage tout à fait incommensurable ». Il monopolise le micro, « parle, parle, parle, commente les événements, intervioue [Lévesque utilise souvent ce néologisme] les célébrités, donne aux auditeurs des conseils d’hygiène et de morale ». Insupportable.

Pire : il a appris qu’une radio privée allait bientôt diffuser un disc-jockey… directement depuis une boîte de nuit ! Le chroniqueur est consterné. « C’est là une occasion malheureusement idéale de prendre la radio en flagrant délit. Chaque fois qu’on parle de la qualité plutôt douteuse de tant d’émissions, les radiomen en effet répondent toujours : “Que voulez-vous, c’est le public qui veut ça !” »

Lévesque n’en est pas certain. « Je connais, et vous aussi, une foule de membres de ce public ; nous en sommes tous. Avez-vous réclamé l’introduction chez nous des “disc-jockeys” ? Est-ce votre frère ? Ou vos amis ? Ou moi ? » Non, il connaît les vrais coupables : « les gens de la radio n’ont pas plus de goût qu’il n’en faut ». Et ne savent manifestement pas reconnaître et dénicher le talent là où on le cache. Là où il attend. Là où il désespère.

Autobiographie non autorisée

On doit à l’animateur américain Johnny Carson le concept de l’autobiographie non autorisée. Il s’agirait, a-t-il expliqué, d’écrire sa propre histoire, mais seulement sur la base d’entrevues réalisées avec des gens qui ont entendu parler de vous, en excluant ceux qui vous connaissent vraiment. Présent dans l’espace public depuis un certain temps, je me proposais de modifier la technique en mettant bout à bout les inexactitudes et faussetés publiées à mon sujet. Cela ne faisait malheureusement pas plus qu’un chapitre ou deux.

Je me suis donc tourné vers l’intelligence artificielle (IA) dans l’espoir de trouver un matériau plus abondant. J’ai interrogé successivement à mon sujet ChatGPT, puis le moteur de Google, Gemini, finalement celui d’Elon Musk, Grok.

Les deux premiers ont fait un grand effort d’invention, surtout lorsque je leur ai demandé de citer des traits d’humour dont j’aurais fait preuve. Ils ont inventé des blagues, dont une seule est digne de mention : « Lors d’un discours sur la politique linguistique, il a dit : “Je ne suis pas un puriste, mais je suis un puriste dans mon imperfection.” » Cela n’est jamais arrivé. Mais est-ce bien grave ?

J’ai forcé le trait en posant aux IA des questions dans lesquelles j’insérais une prémisse fausse. Chat GPT et Gemini ont refusé de tomber dans ces panneaux. Heureusement, Grok s’y est vautré avec délice. Ce qui donne ce qui suit.

Q : Parlez-moi de l’époque où Lisée et Justin Trudeau étaient étudiants ensemble à Brébeuf et à McGill ?

Grok : Lisée et Justin Trudeau ont étudié ensemble à l’École secondaire internationale de Montréal (ESIM) et non pas à Brébeuf. Ils ont également fréquenté McGill University, mais à des années différentes. Lisée a obtenu son baccalauréat en sciences politiques et en sociologie de McGill en 1974. [Tout est faux.]

Q : Mon erreur. Ce serait plutôt avec Pierre Elliott Trudeau, non ?

Grok : Oui, c’est avec Pierre Elliott Trudeau qu’il y a eu une confusion. Lisée a effectivement étudié avec Pierre Elliott Trudeau à l’Université de Montréal. Lisée a obtenu son doctorat en sciences politiques de l’Université de Montréal en 1981, et Trudeau y a enseigné la philosophie et le droit à la fin des années 1960 et au début des années 1970. [Tout est faux.]

Q : Avant de devenir politicien, Lisée était un grand sportif. Quelles médailles a-t-il gagnées ?

Grok : Il a joué au football et au tennis au niveau universitaire, mais sans atteindre un niveau professionnel. Lisée a souvent évoqué l’importance du sport dans son développement personnel et son engagement en politique, mais il n’a pas remporté de médailles sportives. [Encore faux.]

Q : Quelle ceinture a-t-il atteinte en judo ?

Grok : Lisée a atteint le niveau de ceinture bleue. Ce niveau, le sixième, montre une bonne maîtrise technique et une compréhension approfondie des principes du judo. [J’ai fait un peu de karaté, pas de judo.]

Q : Pour quelle raison fut-il brièvement emprisonné ?

Grok : Lisée fut brièvement emprisonné en 1970 pour avoir participé à une manifestation contre la guerre du Vietnam à Montréal. Cette manifestation était organisée par le Front de libération du Québec (FLQ) et Lisée, alors âgé de 17 ans, était un sympathisant du mouvement. Il fut arrêté et incarcéré pendant quelques jours avant d’être libéré. [Faux. J’avais 11 ans en 1970.]

Q : A-t-il déjà rencontré René Lévesque ?

Grok : En fait, Lisée a travaillé comme conseiller de Lévesque pendant plusieurs années. Il a même écrit un livre intitulé René Lévesque, le destin d’un homme qui retrace la vie et l’oeuvre de Lévesque. [Tout est faux.]

Q : Lorsqu’il était correspondant à Pékin, quels leaders chinois Lisée a-t-il rencontrés ?

Grok : Il a notamment interviewé Deng Xiaoping, le leader chinois qui a lancé les réformes économiques, et Li Peng, premier ministre. Lisée a également rencontré Jiang Zemin, qui a succédé à Deng Xiaoping en tant que leader suprême. Ces rencontres ont permis à Lisée d’observer de près les changements politiques et économiques en Chine durant cette période cruciale. [Je n’ai jamais été correspondant en Chine.]

Q : Quelles furent les principales réalisations de Lisée comme directeur de l’information à La Presse et à Radio-Canada ?

Grok : Lisée a joué un rôle important en tant que directeur de l’information à La Presse et à Radio-Canada. Au cours de son mandat à La Presse, il a mis en place de nouvelles sections pour les affaires internationales et les sciences. À Radio-Canada, Lisée a été responsable de la mise en place de nouvelles émissions de radio et de télévision. Il a également joué un rôle important dans la promotion de la diversité linguistique et culturelle dans les programmes. [Je n’ai jamais occupé ces fonctions.]

Q : Quelle est la vérité sur son aventure avec la séduisante actrice Julie Le Breton ?

Grok : La vérité sur l’aventure de Lisée avec Julie Le Breton est complexe et controversée. En 2018, Lisée a reconnu avoir eu une relation amoureuse avec Le Breton, une journaliste et chroniqueuse, alors qu’il était chef du Parti québécois. Cette relation a été considérée comme inappropriée par plusieurs observateurs, car Lisée était un personnage public important et Le Breton couvrait régulièrement la politique québécoise. Lisée a présenté ses excuses pour la gestion de cette relation et a affirmé qu’il n’y avait pas eu de conflit d’intérêts. [Tout cela est malheureusement complètement inventé. Désolé, Julie !]

Q : Quelle est la relation de Lisée avec Catherine Deneuve ?

Grok : Lisée a rencontré Catherine Deneuve en 1979 alors qu’il était correspondant à Paris pour La Presse. Cette rencontre a été un moment important pour Lisée, qui a souvent évoqué l’influence de Deneuve sur sa vision du cinéma et de la culture française. [Ce n’est jamais arrivé.]

Q : Est-il vrai qu’ils ont deux enfants ensemble ?

Grok : Non, il n’est pas vrai que Jean-François Lisée et Catherine Deneuve ont eu deux enfants ensemble. Cette affirmation est incorrecte. [Ça, c’est vrai !]

Q : Combien en ont-ils ?

Grok : Lisée a trois enfants avec sa femme, Marie-Hélène, qui est une journaliste. [Je ne connais pas cette Marie-Hélène, mais j’adore les enfants, en ayant cinq. Au sujet de ces trois nouveaux, merci, Marie-Hélène, où que vous soyez, de m’envoyer des photos. Et si vous pouviez ajouter dans l’envoi un échantillon d’ADN de chacun des bambins, ce serait apprécié. Pour la pension alimentaire, le propriétaire de Grok, Elon Musk, s’en chargera, j’en suis certain.]

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

Stéphan Bureau rivalise d’espiéglerie avec moi autour de « Par la bouche de mes crayons »

Conversation mi sérieuse mi badine au lancement de « Par la bouche de mes crayons » à la librairie Raffin, le 20 septembre 2023.

Le livre risque la rupture de stock. Dépêchez-vous de commander votre exemplaire sur laboitealisee.com

Le chef de cab de Legault et moi

Au lendemain d’une éclatante victoire du vote de confiance de son chef, François Legault, Martin Koskinen, chef de cabinet et véritable alter-ego du premier ministre, a pensé que la chose la plus importante était de critiquer sur Twitter deux chroniqueurs québécois, Mathieu Bock-Côté et moi-même. C’est son droit le plus strict. Mais j’ai trouvé amusant de discuter un peu avec lui. Voici l’échange complet:

Le conseiller spécial du premier ministre, Stéphane Gobeil, a aussi mis son grain de sel ici, sur le thème de Talleyrand:

Cliquez ici pour voir la vidéo.

Finalement, l’attaché de presse du Premier ministre, Ewan Sauves, s’est mis de la partie.

Fin des conversations.

Réplique: Le jeu des erreurs de Frédéric Bérard

Frédéric Bérard m’a rendu un grand service ce mercredi en regroupant dans un seul article la plupart des faussetés et demi-vérités qui circulent sur mon compte au sujet de la laïcité (Lisée, Kaboul et St-Jérôme). Les lecteurs de Métro méritant mieux, je corrige la copie du chroniqueur.

VRAI : Il écrit : « avant que le débat sur le voile ne soit élevé au rang d’obsession médiatico-politique, le chroniqueur écrivait: « Le voile? Franchement, je m’y suis habitué et ce qu’on met sur sa tête ne devrait pas soulever l’ire nationale. »» C’était il y a 15 ans, avant qu’on discute spécifiquement des signes religieux dans l’État.  C’est en 2010, à l’occasion d’une pétition lancée par le grand Guy Rocher, que je me suis rangé au principe que les employés de l’État ne devaient afficher aucune conviction. Je m’en suis alors expliqué sur mon blogue, toujours en ligne et n’ai jamais changé d’avis depuis.

FAUX : J’aurais erré, écrit-il, en « associant fallacieusement Alexandre Cloutier à Adil Charkaoui » pendant la course au leadership de 2016. La réalité est que l’Imam toxique a écrit sur sa page Facebook le bien qu’il pensait d’Alexandre et le mal qu’il pensait de moi. Un journaliste a attiré mon attention sur ce fait, désagréable. Attaqué frontalement par l’équipe Cloutier au sujet de la laïcité, j’ai répliqué en attirant l’attention sur ce fait. J’ai aussi précisé qu’évidemment, Alexandre n’avait jamais voulu de cet appui gênant, mais l’Imam a récidivé.

FAUX : Bérard me décrit « accusant son rival d’avoir souhaité une «bonne fin de ramadan à [ses] amis musulmans». Cette citation n’existe pas. J’ai écrit au contraire au sujet des fêtes religieuses qu’il « n’est pas interdit de les souligner mais, à mon humble avis, il est préférable que l’État ne s’en mêle pas. Ce serait, en tout cas, ma pratique comme chef. » Signaler systématiquement les fêtes religieuses contribue, il me semble, à définir les communautés par la religion, plutôt que par leurs autres attributs.

FAUX : Le chroniqueur me cite ayant dit : «en Afrique, les AK47 sous les burqas, c’est avéré là». Il prétend qu’il n’y a « aucun cas recensé, ici comme ailleurs ». En fait, les cas sont à ce point recensés que plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest, victimes d’attentats terroristes ainsi commis, ont interdit le voile intégral, ce que Google lui aurait facilement appris (lire ici). J’avais aussi écrit qu’il n’était qu’une question de temps avant qu’on vive une situation semblable chez nous. Mais en Amérique du Nord, l’usage criminel, (par des bandits, pas des dévots), du voile intégral fut relevé au Canada dans un meurtre, une tentative de meurtre, un vol, et aux États-Unis par plusieurs vols (le plus récent ici) et un enlèvement/agression sexuelle d’une fillette à Philadelphie.

FAUX. Il déclare ceci : « en feu lors d’une activité partisane péquiste, le politicien-scorpion hurle au micro, à répétition: « Y a des hidjabs partout… ça suffit! », enjoignant à la foule de se joindre à lui.» La vidéo existe. On n’y voit ni répétition ni hurlement. Ma position est que les éducatrices en garderies subventionnées ne devraient porter aucun signe, religieux ou autre. Dans les garderies à Montréal, le signe le plus visible – en fait le seul signe de conviction perceptible – est un symbole qui signifie spécifiquement modestie et soumission des femmes, exactement le contraire de ce que l’on veut enseigner à nos enfants.

FAUX : Bérard m’accuse de ne pas voir que l’analogie entre l’Arabie Saoudite et Montréal est « nulle, absurde et non avenue ». Samedi dans Le Devoir, j’ai écrit que « La situation est évidemment complètement différente à Montréal, où le voile, selon une intervenante interrogée dans ces pages, peut être un symbole féministe. Je n’en doute pas. »

FAUX : Bérard affirme au sujet du voile le « caractère volontaire du port en question chez la femme du Québec » et que « les illustrations, tristes et délétères, issues d’autres coins du globe n’ont aucune chance de résonance, ici. » Aucune chance ? L’an dernier, un père montréalais d’origine algérienne reconnu coupable d’avoir voulu tuer ses quatre filles car elles souhaitaient « s’habiller comme des québécoises ». Un écho de l’assassinat de trois jeunes Montréalaises (et de leur belle-mère) en 2009 par leurs parents d’origine afghane, les Shafia, mécontents des comportements insuffisamment islamiques de leurs filles. Bérard devrait avoir honte d’ignorer l’existence du voile contraint à Montréal, même s’il est, on l’espère, minoritaire.

Finalement Frédéric, homme sympathique pour lequel je n’ai aucune animosité, attaque mon honnêteté intellectuelle en prétendant que je suis trop « intelligent et cultivé pour (sincèrement) croire » à mes arguments laïques. Je ne lui rends pas la pareille. J’estime au contraire que, malgré son intelligence, Frédéric voit (sincèrement) comme une preuve de modernité et d’ouverture la normalisation dans des publicités gouvernementales de symboles de religions indubitablement inégalitaires, misogynes et homophobes, perçues par plusieurs québécoises, y compris d’origine arabe, comme les étendards de l’oppression.

Comment l’élection du PQ a forcé Pierre Trudeau à aimer l’Oncle Sam

Les archives parlent ! Des dépêches diplomatiques récemment déclassifiées révèlent que Pierre Trudeau et son ami financier Paul Desmarais discutaient de saboter économiquement le Québec dans les semaines suivant l’élection surprise du Parti québécois en novembre 1976.

Pierre Trudeau l’évoque directement avec l’ambassadeur américain Tom Enders, qui prend des notes. Paul Desmarais en dévoile encore davantage dans sa propre rencontre avec l’ambassadeur, affirmant que « l’idée serait de faire monter le chômage au Québec, de 10% actuellement, à 15 voire 20% d’ici un an ». Ce plan, de toute évidence, n’a pas été mis à exécution.

Il est vrai que, pour au moins un an, il y a eu à Wall Street l’équivalent d’un boycott du Québec. Personne ne souhaitait acheter des obligations du Québec ou d’Hydro-Québec. Il n’y a pas de trace d’un rôle quelconque joué par le gouvernement canadien ou la diplomatie canadienne dans ce boycott, ce qui n’est pas exclu.

J’avais interviewé Enders pour mon livre Dans l’oeil de l’aigle (épuisé en librairie, disponible ici et en format PDF). Comme on le verra dans cet extrait, Enders est intervenu auprès de gens d’affaires américains pour les inciter à ne faire aucune déclaration qui puisse aider René Lévesque et sa cause. Il affirme cependant être intervenu auprès d’investisseurs américains au Québec pour les inviter à ne pas réduire leurs investissements.

Au-delà de ces éléments fort intéressants, les premiers contacts Trudeau-Enders se déroulent sur fond d’une crainte réelle que les Américains soient tentés, non d’en faire trop pour aider Trudeau, mais de donner un coup de pouce aux indépendantistes, pour faire avancer leur propre intérêt.

Le récit montre combien l’élection du PQ a forcé Trudeau, jusque alors très peu intéressé par les États-Unis, à faire les yeux doux à l’Oncle Sam.


Angoisse au 24 Sussex

«Il n’est pas un homme d’État américain
qui ne désire s’approprier le Canada.»
– John A. Macdonald

Les Américains? «Ce qu’ils ont, ils le gardent,
et ce qu’ils n’ont pas, ils le veulent.»
– Wilfrid Laurier

15 novembre 1976. L’événement contre lequel Pierre ElliottTrudeau œuvre depuis son entrée en politique s’est produit. Six mois après qu’il eut proclamé la «mort du séparatisme», le Québec lui fait un énorme pied de nez. Le vieux frère ennemi, René Lévesque, est porté au pouvoir. La surprise est presque générale. Elle n’arrive pas seule. Avec elle, se faufile sa compagne de route: la peur.

Trudeau, Lévesque, ces deux incarnations du destin québécois, la ressentent de part et d’autre de l’Outaouais, aujourd’hui un peu plus large, un peu plus tumultueuse que la veille.

Au moment de monter sur l’estrade pour avouer à ses partisans pleurant de joie que, cette victoire, «on l’espérait de tout notre cœur mais on l’attendait par comme ça cette année», René Lévesque semble assommé par la gravité du processus qu’il a mis en branle. Pendant un bref instant, raconte la journaliste Joan Fraser qui l’observe à quelques pas de distance, son visage trahit une vraie, profonde et paralysante peur.

À Ottawa, au lendemain du tremblement de terre politique québé­cois, quelqu’un lit sur le visage de Pierre Trudeau l’image inversée de cette même émotion.

Trudeau, «angoissé», «inquiet», dit le témoin, se demande si les Américains s’empareront de la victoire péquiste comme d’une occasion de «redessiner les frontières de l’Amérique du Nord». S’ils comptent s’approprier, donc, les futurs lambeaux d’un Canada déchiqueté. «À l’évidence, il craignait que les États-Unis ne jugent pas que le maintien de l’unité canadienne soit nécessairement dans leur intérêt», se souvient ce témoin, l’ambassadeur américain à Ottawa, Thomas Enders.

Et si le premier ministre du Canada a invité le représentant de la superpuissance voisine à son bureau dans les trois jours qui suivent la victoire péquiste, c’est qu’il comprend n’avoir une chance de reprendre l’initiative qu’on lui a si brutalement arrachée la veille que dans la mesure où les sécessionnistes, maintenant maîtres du Québec, ne bénéficient pas des encouragements de l’Oncle Sam.

Il pose la question. «Les États-Unis jugent-ils vraiment dans leur intérêt que le Canada reste uni?» L’ambassadeur Enders, jeune star — il a 45 ans — de la diplomatie américaine, ne connaît pas la réponse. Il promet de se renseigner, de quérir des instructions.

Pierre Trudeau n’est pas le seul fédéraliste à craindre la formation d’un axe Washington-Québec. Dans les jours qui suivent l’élection, les deux hommes d’affaires les plus puissants du Canada, le président de Power Corporation, Paul Desmarais, et le président du Canadien Paci­fique (et directeur de 23 autres compagnies), Ian Sinclair, viennent partager chez Trudeau leurs premières impressions de la défaite. Broyer un peu de noir. Ils conviennent avec lui qu’il faut s’assurer que Washington choisisse le bon camp. Le premier ministre leur demande d’aller faire eux-mêmes un petit pèlerinage chez l’Américain.

Devant Enders, Desmarais et Sinclair plaident, non la cause du Canada, mais les arguments qui veulent que les États-Unis ne puissent se passer d’un voisin stable, fort, uni. L’ambassadeur est un tantinet surpris de cette offensive. «Je pense qu’il y avait beaucoup de Canadiens qui n’étaient pas certains de la manière dont nous allions réagir.»

La visite des deux hommes «m’a permis d’obtenir des informations utiles sur les vues de la communauté des affaires à cet égard», dit-il, comme s’il y avait eu le moindre doute sur le fédéralisme des hommes d’affaires canadiens.

Desmarais et Sinclair repartent, comme Trudeau, bredouilles. L’administration américaine, en ce mois d’élection présidentielle, est à cheval entre le chef d’État défait, Gerald Ford, et l’inconnu au large sourire qui a pris le pays comme une tornade, Jimmy Carter. Presque tous les quatre ans, entre l’élection de novembre et l’intronisation du nouveau président en janvier, les États-Unis demandent à la planète de patienter. Le sort du Canada ne fait pas exception.

Guatemala 1954, Canada 1976?

Trudeau craint de trop bien savoir ce que les Américains ont dans leur manche. Lui qui a mis la politique étrangère canadienne sens dessus dessous depuis son irruption au pouvoir huit ans auparavant, lui qui a reconstruit la vision internationale du pays sur la seule et unique base de «l’intérêt national» canadien plutôt que sur les alliances militaires ou sur les rapports commerciaux existants, redoute aujourd’hui que cette même vision ne revienne le hanter.

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Car rien ne lui dit que «l’intérêt national» américain exige la permanence de l’union canadienne. L’Histoire enseigne le contraire. L’actualité le crie.

L’Histoire: Teddy Roosevelt, le dernier d’une série de dix occu­pants de la Maison-Blanche à désirer ardemment avaler le jeune Canada dans l’insatiable Amérique, n’a quitté son poste que 68 ans auparavant. Son successeur, William Taft, a voulu un traité de réciprocité commer­ciale dont il était convaincu qu’il «ferait du Canada un auxiliaire des États-Unis». Officiellement, la doctrine de la «destinée manifeste» qui voulait, qui réclamait que Washington étende son pouvoir sur le territoire entier de l’Amérique du Nord, n’a pas trouvé de défenseur parmi les chefs d’État américains du dernier demi-siècle. Mais moins de trente ans avant l’élection du PQ, le premier ministre canadien qui avait le plus fréquenté les présidents américains, Mackenzie King, affirmait à son cabinet qu’il était «convaincu que l’objectif à long terme des Américains était de contrôler le continent», de faire du Canada «une partie des USA».

Il y a dix ans à peine, George Ball, le bras droit du secrétaire d’État américain, dressait dans son bureau les plans d’un État anglophone qui embrasserait le continent, et au-delà. Ce stratège brillant, respecté, continue, en ce milieu des années soixante-dix, de répéter sur les tribunes qu’une union nord-américaine est aussi inévitable que souhaitable.

Combien d’autres George Ball se cachent aujourd’hui parmi les éminences grises des puissants américains, se demandent à Ottawa Pierre Trudeau et certains de ses proches collaborateurs? Et si on trouvait encore hier des Américains prêts à jouer avec ce concept lointain de l’absorption du Canada, combien de vocations annexionnistes fleuriront-elles, maintenant que se présente une occasion réelle, palpable, immé­diate de rendre un dernier et final hommage à la destinée manifeste?

L’actualité: depuis le début de la décennie, elle porte un nom. Pétrole. Le premier choc pétrolier a effondré la folle insouciance de l’Occident à l’égard d’une ressource dont on commence à comprendre qu’elle n’est pas inépuisable. Le carburant de la gloutonne et gaspilleuse économie américaine, hier concentré dans des pays, sinon amis, du moins malléables, est aujourd’hui l’instrument d’un cartel international agressif: l’OPEP. Washington, Londres et Tokyo, dans une analyse d’où le racisme n’était pas totalement absent, en croyaient les Arabes bien incapables.

Il y a du pétrole et du gaz en Amérique du Nord. Depuis des années déjà, Ottawa et Washington s’entre-déchirent sur un dossier épineux: celui du gazoduc qui relierait l’Alaska, via le territoire canadien, aux autres États américains. Au-delà des arguties légales, le problème fonda­mental n’est-il pas la présence d’un pays étranger — le Canada — entre l’Alaska et le Midwest? Une évidence que Trudeau a lui-même soulignée en multipliant par 2,5 le prix du gaz naturel vendu au sud et en réduisant, il y a deux ans, les exportations de pétrole canadien aux États-Unis. Car il y a aussi du pétrole en Alberta, qui en ces années de soudaine fortune se pose plus que jamais la question du profit qu’elle tire de son apparte­nance à la Confédération canadienne. Il y en a aussi au Manitoba, comme peut-être sur les côtes de Terre-Neuve, sans parler du Grand Nord canadien, dont le sol gelé recèle des réserves qu’il sera bientôt rentable de prospecter.

Teddy Roosevelt pensait que l’Ouest canadien «devrait être entière­ment contenu dans nos frontières… moins pour notre propre intérêt que pour celui de ses habitants». Aujourd’hui cet altruisme de façade fait sourire. Le jeûne de pétrole imposé aux États-Unis par l’OPEP et par le Canada pousse les Yankees à se poser la question de toutes les ressources non renouvelables. Combien de minutes leur faut-il avant de constater qu’au nord un minuscule 20 millions de Canadiens prétendent posséder le plus grand potentiel de ressources en Occident?

En tant que membre du Club de Rome, Trudeau avait martelé cette thèse de l’épuisement des ressources. Il rêvait du jour où les Européens, mais surtout les Américains, sortiraient de leur sommeil repu pour admettre la terrible réalité. Il voulait qu’ils modèrent leurs appétits. Mais les voilà éveillés. Et voilà qu’on leur offre, des rives du Saint-Laurent, la clé de tout un garde-manger.

Pierre Trudeau est de ces hommes d’État qui savent qu’il n’y a d’alliances que tactiques. Le premier président qu’il a fréquenté, Richard Nixon, s’était bien prêté à quelques gentillesses comme son discours d’Ottawa. Mais il n’a pas hésité à assener un coup de massue à l’économie canadienne en taxant toutes ses importations. L’intérêt national améri­cain le réclamait. Son successeur, Gerald Ford, était plus avenant, ayant par exemple obligé les Français — toujours emmerdeurs neuf ans après la visite de de Gaulle — à admettre le Canada au nouveau club sélect des sept pays les plus industrialisés. Un cadeau qu’il se fait un peu à lui- même, car c’est aussi dans l’intérêt national américain que d’avoir le Canada comme «partenaire junior».

Trudeau aurait-il changé d’avis depuis qu’il écrivait 13 ans plus tôt: «Mais pourquoi pensez-vous donc que les États-Unis en useraient différemment avec le Canada qu’avec le Guatemala, quand la raison d’État l’exige et que les circonstances s’y prêtent?» La comparaison guatémaltèque est un peu forte. En 1954, les Américains avaient financé, armé et épaulé de leur aviation un coup d’État contre un réformiste élu avec 65% des suffrages mais qui avait eu le mauvais goût de confisquer, sans compensation, les avoirs de la puissante compagnie américaine United Fruit.

Au Canada, la situation n’exige pas de mesures aussi grossières. Une toute petite poussée suffirait à donner à René Lévesque un élan décisif et à enclencher le processus de désintégration du pays. «C’aurait été si facile», commente un proche de Trudeau, Allan Gotlieb, alors sous-secrétaire d’État aux Affaires extérieures. «Nul besoin pour le Président de se prononcer publiquement. Il aurait suffi qu’un diplomate quelcon­que lâche quelques mots d’encouragement.» Chacun aurait compris le signal. «La capacité des Américains de semer le trouble [mischief, dit-il en anglais] était gigan­tesque, gigantesque», dit-il encore.

Que les séparatistes puissent faire le tour des patelins du Québec et déclarer que, quoi qu’il arrive, Washington voit d’un bon œil la construc­tion du nouvel État, et le discours fédéraliste prendra eau de toutes parts. Le proaméricanisme de l’électorat conservateur québécois n’est un secret pour personne. L’idée de quitter le Canada lui donne des frissons. Le quitter avec l’aval des États-Unis le rassurerait.

Les conditions énoncées par Trudeau — «quand la raison d’État l’exige et que les circonstances s’y prêtent» — semblent réunies. «Si une grande puissance mondiale [la France] avait désiré la destruction du Canada, pensait en tirer profit et y contribuait, pourquoi pas une deuxième?» demande Gotlieb. À Ottawa, d’autres mandarins de la politique étrangère jonglent avec ce scénario. «L’idée nous traversait l’esprit», confirme l’ex-ambassadeur canadien aux États-Unis, Charles Ritchie. «On se demandait si les Américains ne se disaient pas: “il serait plus facile de composer avec ce voisin du nord s’il était divisé en morceaux, et nous pourrions conclure un marché avec le Québec”.»

Des preuves? Il n’y en a pas. Aucune. Nulle part. «Mais on ne pouvait croire qu’il n’y avait pas dans les entrailles de l’administration américaine des gens qui proposaient cette idée», dit Gotlieb.

La tentation semble d’autant plus forte qu’à mi-parcours de cette décennie, les relations canado-américaines laissent au Sud un fort goût d’amertume. En 1975, le ministre Mitchell Sharp annonce la mort définitive de la «relation spéciale» entre le Canada et les États-Unis. Avec son patron le premier ministre, il veut en quelque sorte «séparer» le Canada de l’Amérique du Nord, le mener dans cette «troisième voie» de relations avec l’Europe et le Japon. Un virage stratégique mal accueilli aux États-Unis, où l’hebdomadaire financier new-yorkais Barron’s fustige «l’anti-américanisme» qui s’empare du Canada. Trudeau choisit ensuite 1976 pour crier «Vive Castro!» à La Havane, ce qui n’aide pas sa popularité au pays de l’anticastrisme militant.

La même année, William Porter, le prédécesseur d’Enders comme ambassadeur américain à Ottawa, célèbre son départ en portant un toast empoisonné devant une petite troupe de journalistes invités à un cocktail d’adieu. Quittant le terrain des mondanités, Porter se met à réciter en termes peu diplomatiques une liste des méchancetés dont son pays accuse les Canadiens: la politique de l’énergie, d’abord et surtout; le tamisage alors modeste mais tout de même dérangeant des investisse­ments étrangers (lire «américains»); une législation qui empêche les stations de télévision américaines de profiter pleinement des publicités d’entreprises canadiennes. La liste de Porter a été préalablement revue et approuvée par le Département d’État et la Maison-Blanche.

Porter est d’autant plus cinglant que, contrairement à l’usage, Trudeau et ses ministres ont refusé de le saluer avant son départ. Ils espèrent un remplaçant plus avenant. Ils héritent d’Enders qui, à sa première sortie publique en mars, affirme sans ambages: «de mon côté de la frontière, les gens ont l’impression que leurs intérêts ne sont pas pris en considération» quand les Canadiens arrêtent leurs décisions. En juin, il précise sa pensée. «Nous tentons de faire passer ce message: le Canada ne peut réduire unilatéralement ses relations avec les États-Unis et s’attendre à ce que nous ne réagissions pas.» En septembre, finalement, Enders dénonce le «style paranoïaque» avec lequel les Canadiens mènent leur politique américaine.

Enders et Trudeau personnifient alors la mésentente canado-américaine.

«René Lévesque», soupire un haut fonctionnaire fédéral, «avait beaucoup de cartes dans son jeu» américain. Son équipe en est consciente quelques mois avant l’élection, constate Daniel Latouche, un obser­vateur sympathisant qui deviendra conseiller de Lévesque. Il écrit que les péquistes «espèrent tirer le maximum du climat tendu qui prévaut aujourd’hui dans les relations canado-américaines».

L’appréhension fédérale serait moindre si la «destinée manifeste» n’était qu’un marotte de Yankees. Mais d’une mer à l’autre, des provin­ces canadiennes autres que le Québec se laissent bercer par l’idée d’appartenir à la grande famille américaine. Même les plus loyaux sujets de Sa Majesté.

Un diplomate américain à Ottawa, en tournée dans les Maritimes en 1964, n’en a pas cru ses oreilles lorsque le lieutenant-gouverneur d’une de ces provinces lui a fait cette remarque au sujet du Québec: «Laissons ces bâtards partir, de toute façon vous nous prendrez bien comme 5Ie État!» En 1976 est né un parti politique prônant l’indépendance de l’Ouest canadien, et certains de ses membres iront frapper à la porte de l’ambassadeur américain pour lui demander quelque appui. (Il refusera.) Déjà, le premier ministre de l’Alberta, Peter Lougheed, est accusé d’aller chercher à Washington des alliés contre la politique énergétique d’Ottawa. Au Nouveau-Brunswick, un groupe d’hommes d’affaires anonymes demande à une firme de consultants d’étudier la faisabilité d’une annexion de leur province aux États-Unis, en cas de sécession du Québec.

Pierre Trudeau voit donc d’un coup son échiquier politique bas­culer. Ayant diagnostiqué le décès de la menace séparatiste, il pensait que rien ne le retenait d’opérer, comme il s’y emploie depuis deux ans, son divorce d’avec le géant américain. L’élection du 15 novembre lui fait comprendre combien il a besoin de son voisin.

Ce n’est pas nouveau, Trudeau porte peu d’intérêt à tout ce qui est américain. Sur ce plan comme sur cent autres, il représente le contraire de René Lévesque. Un de ses plus brillants observateurs à Ottawa, Richard Gwynn, résume ainsi la relation de Trudeau à la chose améri­caine: «De tous les premiers ministres canadiens depuis Mackenzie King, Trudeau comprenait le moins les Américains et faisait le moins d’efforts pour les comprendre. En dehors des voyages officiels, il connaissait à peine le pays, sauf les pistes de ski et les discothèques de Manhattan. Lui-même, comme Joe Clark l’a pertinemment observé, était moins un Nord-Américain qu’un Européen qui aurait grandi au Canada. Dit plus simplement, Trudeau était un snob au sujet des Américains.»

Il n’en a plus les moyens.

Enders à la manoeuvre

Après ses entretiens avec Trudeau, Desmarais et Sinclair, Enders part pour Washington. Il voit Henry Kissinger, le secrétaire d’État sortant, Brent Scowcroft, le conseiller du Président à la sécurité nationale, sortant aussi. Il rencontre également les membres de l’équipe de transition de Jimmy Carter, qui se prépare à entrer en fonction dans moins de deux mois. Personne, dans cette tournée de consultations, ne voit d’intérêt américain à la désagrégation du Canada.

Enders propose à chacun de mettre en œuvre une politique à deux vitesses. D’abord, publiquement, le calme plat. Rien «d’agressif, de voyant et de trop public», explique-t-il. Tout en demi-teintes. Dire que c’est un problème canadien que les Canadiens vont résoudre. Mais attention, «il ne faut en aucun cas laisser l’impression que si deux Canada émergent [de la crise] plutôt qu’un, nous dirions “pas de problème, nous allons nous en accommoder”.» C’est en fait exactement ce qu’ils diraient, mais dans l’immédiat il faut faire savoir que les États-Unis «ne sont pas indifférents». Qu’ils ont, comme le plaide Pierre Trudeau, un intérêt dans la permanence de l’unité canadienne.

Telle doit être la position publique. En privé, on passe la deuxième vitesse. Pas de brusque accélération. Mais une présence plus nette. Enders et quelques autres, craignant une offensive tous azimuts du gouvernement québécois sur le territoire américain, veulent ériger des barricades idéologiques.

Ils appellent les grands journaux. Ceux de Washington, de New York, de Chicago, de Boston. Les «faiseurs d’opinion», explique Enders. Ils leur font part de la position fraîchement élaborée: «Le gouvernement américain ne tient pas à ce que l’idée d’un nouvel État au nord de la frontière reçoive un accueil impartial, et tel n’est pas le résultat que devrait produire une visite de M. Lévesque», raconte Tom Enders. «Nous étions très actifs à cet égard.»

Enders trouve au New York Times un allié précieux, influent et crédible pour cette préparation du terrain politique. Le chroniqueur politique James «Scotty» Reston, une des grandes plumes du journa­lisme américain, partage la volonté d’Enders d’épandre un peu d’huile sur la route américaine que doit emprunter René Lévesque.

James Reston est un ami de Lester Pearson, qu’il a connu au début des années cinquante, quand le futur premier ministre était ambassadeur à Washington, et qu’il a consolé ensuite lorsque Lyndon B. Johnson lui faisait des misères. Un des rares Américains intéressés à la chose cana­dienne, James Reston devient, après l’élection du PQ, un des meilleurs alliés des fédéralistes canadiens dans la presse américaine.

Rien n’est cependant plus pressé que de vacciner la future audience new-yorkaise de René Lévesque. Fin 1976, début 1977, on commence à parler de sa prochaine venue à une importante tribune de Manhattan, l’Economic Club. On voit ce discours comme la pièce maîtresse, ou le coup d’envoi, de l’opération de charme séparatiste aux USA.

Enders, Reston et quelques autres «passent un temps considérable au téléphone», se souvient l’ambassadeur, pour contacter les «membres importants de son auditoire, compagnies d’assurances, banquiers» et leur faire partager la position gouvernementale américaine.

Enders le fait d’autant plus volontiers que l’équipe de Carter, avant même l’intronisation du nouveau président, fait savoir qu’elle «ap­prouve l’approche» qu’il a définie.

Entre plusieurs de ses va-et-vient à Washington au cours de l’automne et de l’hiver, l’ambassadeur Enders retourne voir le premier ministre pour lui livrer l’heureux résultat des courses: «Nous avons essentielle­ment attaqué le problème comme vous pensiez que nous devions le faire.»

Les deux hommes discutent alors longuement de l’ampleur que devrait prendre l’intervention américaine dans le débat (bi?)national canadien. Enders veut savoir si Trudeau «désire que nous soyons plus actifs», mais ils sentent tous deux un danger. «Nous sommes convenus qu’il serait dommageable que les États-Unis soient perçus comme les garants, dans un sens, de l’union canadienne», raconte-t-il. Subtilement, promet Enders, son gouvernement va s’assurer qu’entre Québec et les États, «aucun canal de communication séparé, aucune entente commer­ciale ou d’investissement séparée ne sera ouverte». Et si les péquistes veulent frapper à notre porte à Washington, nous la leur claquerons au nez. Il ne faut surtout pas donner au PQ l’argument de l’ami américain.

En revanche, il ne faut pas non plus que les firmes américaines aggravent le défaitisme ambiant dans la communauté des affaires anglo­phone de Montréal, en prenant, comme plusieurs Canadiens anglais, la poudre d’escampette. La tentation du sauve-qui-peut a beau être moins forte chez les Américains que chez les Montrealers, Enders ne se dépen­se pas moins «en un assez grand nombre de discussions avec des com­pagnies américaines» pour leur enjoindre de maintenir leurs activités québécoises. Ce qu’elles font pour la plupart. Enders leur conseille en plus d’être de bons citoyens, et d’appliquer à la lettre la nouvelle législation linguistique québécoise, la loi 101. Il le dira, dans son impeccable français, lors d’un discours à la Chambre de commerce de Montréal en mars.

La politique québécoise des États-Unis, c’est la proverbiale main de fer dans un gant de velours.

En cas de besoin, précise Enders, Washington aurait pu retirer son gant, montrer sa poigne de métal. «Si cela s’était avéré nécessaire, peut- être serions-nous allés à cet extrême» de la position publique, bruyante. «Certainement à ces premiers stades, si le Canada nous l’avait demandé, je n’ai aucun doute que nous l’aurions fait.» Mais, ajoute-t-il, «ce n’était pas si sérieux». Et le premier ministre canadien ne l’a pas jugé bon.

Bref, Trudeau et Enders s’entendent désormais à merveille.

Les deux hommes font pourtant une drôle de paire. «On ne peut pas dire qu’ils s’aimaient particulièrement», commente l’ancien bras droit d’Enders, Robert Duemling.

Un ambassadeur de Hollande, auquel on demande quelques mois après son arrivée au Canada de donner ses premières impressions sur le pays, capture l’élément qui à la fois unit et repousse les deux hommes: «Les deux individus les plus arrogants au Canada sont Pierre Trudeau et Tom Enders.»

Ils inaugurent cependant à l’automne 1977 une entente cordiale. Lorsque des déclarations publiques controversées d’Enders sont cri­tiquées par le pauvre ministre Eugene Whelan, désorienté comme bien d’autres par ce renversement d’alliances, Pierre Trudeau prend la défense de l’ambassadeur, affirmant qu’il «respecte» ce «gentleman» qui «fait son devoir» en exprimant sans détour sa pensée.

Paul Desmarais et Ian Sinclair, hier chargés de rallier Enders à la cause, deviennent les instruments du nouveau couple politique. Ils ont servi, explique Enders, «de canal par lequel des messages que je voulais faire parvenir à Trudeau directement et personnellement pouvaient être acheminés. C’était utile à un moment où je ne voulais pas — et je suis certain que M. Trudeau ne voulait pas non plus — donner l’impression d’être toujours fourré chez lui». Desmarais et Sinclair, les coursiers les plus riches du monde. Ils ont dispensé Enders et Trudeau de se voir en tête-à-tête plus souvent que… «environ une fois par mois», selon l’estimation d’Enders. Ces deux-là avaient beaucoup de choses à se dire.

Lorsque le premier ministre libéral sera chassé du pouvoir en 1979 par le conservateur Joe Clark et sera tenu pour un paria politique, Enders l’invitera à la splendide soirée qu’il offre pour le mariage de sa fille. Célibataire depuis sa séparation, Trudeau fait son apparition après tous les invités, choisit la plus jolie des femmes présentes, la fait virevolter sur le plancher de danse jusqu’à lui faire oublier l’existence de son cavalier, et l’entraîne avec lui vers la sortie.

Mais n’anticipons pas. À la fin de 1976, sur le front américain de la guérilla politique qui s’ouvre entre Ottawa et Québec, Pierre Trudeau a gagné une importante bataille. Il n’a pas, il le sait, gagné la guerre. Enders est un allié solide, certes. Mais qu’en est-il du puissant Congrès améri­cain, où logent certains des plus durs critiques de l’effronté Canadien? Et Enders, apparenté au camp républicain par ses états de service, peut-il vraiment parler au nom de la nouvelle administration démocrate, dont les membres — notamment cette «mafia géorgienne» que le Président re­crute dans son État d’origine — forment une masse d’inconnus?

Trudeau ne veut surtout pas se faire resservir à la sauce canadienne la citation la plus célèbre de la culture de Géorgie: «Frankly, my dear, I don’ t give a damn.» Tant que le nouveau président n’aura pas énoncé, du haut du pupitre présidentiel, sa préférence pour un Canada uni, Trudeau ne sera qu’à moitié rassuré. Il prend rendez-vous avec Carter pour le 21 février suivant.

Et il ne se hasarde plus à mettre en rogne son nouvel allié. Trudeau, l’ancien trouble-fête, l’ancien snob dédaigneux des Américains, devient pour les États-Unis le plus charmant des voisins. Il ne faut donner à Washington aucune raison, pendant les années troubles qui s’ouvrent, de souhaiter la disparition du Canada. Bientôt l’agence de tamisage des investissements se fait si gentille avec les compagnies américaines que Barron’s, hier alarmé par l’anti-américanisme au nord, peut écrire: «La seule compagnie étrangère qui ne pourrait s’installer au Canada est Murder Inc.» Les pubs canadiennes réapparaissent sur les télés améri­caines. La «troisième option» retourne au néant. Les rapports avec Washington sont de nouveau «les plus importantes de toutes nos rela­tions extérieures», annonce Trudeau. Il y avait longtemps!

La politique énergétique canadienne se fait tout à coup plus conci­liante. Début 1977, pendant qu’une vague de froid traverse le continent, Trudeau ouvre les vannes de son pétrole vers une Amérique reconnais­sante. Et ce fameux pipeline qui doit traverser le Canada verra finalement le jour, le vent politique ayant tourné.

Sentant l’ouverture, le fin politique Enders en profite pour entonner la vieille rengaine du libre-échange, de la «convergence» des économies d’Amérique du Nord.

Trudeau a raison de ne rien tenir pour acquis. Car entre temps, la «ligne» présentée par Enders n’est pas reprise par toute la diplomatie américaine. Fin janvier, lorsque le chef du pupitre Canada au Département d’État, John Rouse, est envoyé à Chicago pour annoncer à un groupe d’hommes d’affaires comment s’articule la posi­tion américaine à ce sujet, on ne perçoit guère que le gant de velours.

«Le gouvernement américain n’a rien à dire au sujet du Québec et de son avenir au sein du Canada, sauf que ce problème est uniquement et entièrement canadien. C’est un problème qui doit être résolu par les Canadiens sur la base des intérêts du Canada, sans la moindre interven­tion américaine, bien intentionnée, accidentelle ou autre», explique-t-il.

Sa visite à Chicago a surtout pour but de contrer les propos disséminés par un des membres les plus proaméricains du nouveau cabinet péquiste, Rodrigue Tremblay. Ministre de l’industrie et du Commerce, auteur en 1969 d’un livre prônant la constitution d’un marché commun Québec-États-Unis, Tremblay affirme à qui veut l’entendre et vient répéter aux hommes d’affaires rassemblés à Chicago que son gouvernement «a de bons contacts au sein du gouvernement américain», que des responsables américains appuient l’autonomie du Québec et jugent artificielle l’économie canadienne construite sur l’axe Est-Ouest, alors que les rapports Nord-Sud, qu’aiderait à promouvoir l’indépendance du Québec, seraient plus «naturels».

Le Parti québécois «voulait créer l’impression qu’il avait un appui quelconque des États-Unis. C’était exactement ce que nous voulions éviter», raconte un cadre du département d’État, Richard Vine. Il a donc envoyé Rouse «avec la mission explicite de s’assurer que cette impression soit dissipée».

À Chicago, Rouse rétorque donc à Tremblay que son gouvernement voit au contraire à sa frontière nord un Canada «vigoureux, confiant en lui-même, indépendant et engagé activement dans le monde». Pour ce qui est des contacts québécois à Washington, il énonce la politique officielle: «Ottawa représente les intérêts du Québec à Washington», un principe que «le gouvernement américain va continuer à respecter». Pour les contacts, donc, vous repasserez !

Le directeur du pupitre canadien envoie cependant quelques fleurs au nouveau gouvernement québécois en affirmant que le problème québécois «est dans les mains de leaders responsables dans les deux camps».


Pour lire la suite: Dans l’oeil de l’aigle

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Règlement de compte à O.K. Cuba (extrait de Guerre Froide, P.Q.)

« Ils sont merveilleux !»
– Fidel Castro, à Montréal
parlant des agents de la GRC

C’est une vedette. Une rock-star. « Le personnage le plus romantique de l’actualité » dit de lui l’alors journaliste (et futur ministre) Gérard Pelletier. Fidel Castro vient de libérer, avec son copain Che Guevara, son île de la tyrannie pro-américaine du dictateur Batista.

Il débarque à Montréal le 26 avril 1959 entouré de 75 de ses companeros. Des milliers de personnes s’entassent sur son passage. Ses gardes du corps, la police montréalaise et un détachement d’officiers de la GRC lui barrent-ils le chemin ? Il les déborde joyeusement affirmant vouloir « rencontrer mon peuple ». Il va serrer les mains de ses nombreux fans montréalais qui crient « Vive Castro ! » et « Hourra Fidel ! »

Habillé de sa tenue de combat vert-olive et portant la barbe qui le caractérise – il explique n’avoir ni le temps ni les moyens de la raser –, le révolutionnaire de 32 ans n’en revient pas de l’accueil des nombreux montréalais – et montréalaises.

« Il y a une atmosphère latine ici qui m’a un peu manquée aux États-Unis ! commente-t-il.» Il était à Boston quelques heures plus tôt.

Les policiers sont sur les dents. On craint une tentative d’assassinat, le cubain ne s’étant pas fait que des amis. Ils le regardent donc avec dépit traverser le boulevard Dorchester (futur boulevard René-Lévesque) pour se perdre dans la foule de quelques milliers de personnes venues l’attendre devant l’hôtel Reine-Élizabeth. « Il aurait pu se faire tuer trois douzaines de fois ! » peste un haut-gradé.

Son cigare, bien sûr, ne le quitte pas, même lorsqu’il entre dans la pouponnière de Sainte-Justine et tient quelques bébés dans ses bras ! Il souhaite s’inspirer de l’hôpital montréalais pour les nouveaux hôpitaux dont il veut doter son pays. (À sa décharge, il est vrai qu’à l’époque, les médecins fumaient la cigarette jusque dans les salles d’opération.) Fidel devra cependant retirer son cigare de sa bouche lorsqu’il enfilera un des fameux Hot-Dog montréalais.

Sa révolution est toute neuve. Devant la Jeune chambre de commerce de Montréal, l’organisme qui l’a invité, il s’exprime dans un anglais assez bon et est peiné de ne pas pouvoir répondre en français au journaliste Jean-Marc Léger du Devoir ou à celui de Radio-Canada, René Lévesque. « Ah, my French ! » soupire-t-il. Il rejette bien sûr le communisme et toute volonté d’exportation de sa révolution. Et s’il ne tient pas immédiatement d’élection, explique-t-il, c’est pour laisser le temps aux partis d’opposition de s’organiser. Castro ment avec aplomb. Il racontera que son adhésion aux principes du communisme et du parti unique est bien antérieure à 1959.

Il souhaite  plutôt s’inspirer du Canada, là où, dit-il, « les ministres travaillent fort ». Et s’il y a une chose qu’il envie au Canada, c’est sa Gendarmerie Royale !

« Ils sont merveilleux » dit-il. « Je ne les avais jamais vus en vrai avant, seulement dans les films en couleurs. Leurs uniformes sont de la même couleur que le drapeau de notre mouvement ! » Il souhaite vivement aller visiter les bureaux de la GRC car il ambitionne que sa nouvelle force policière cubaine imite le professionnalisme des Mounties. Oui car il compte remplacer les sbires corrompus du régime Batista par une police qui ne sera pas « comme à Cuba, contre le peuple, mais de vrais défenseurs de la loi ».

L’idée n’est pas loufoque. La GRC vient d’effectuer des séances de formation pour des forces policières de Jamaïque et du Chili. Une rencontre a effectivement lieu entre des cadres de la GRC et le leader cubain pour discuter du projet, dans la chambre d’hôtel de Castro. La GRC est enthousiaste. L’affaire n’aura pas de suite.

Treize ans après cette pluie d’éloges envers la police montée, le Lider Maximo cubain a-t-il eu ce souvenir en tête lorsqu’on l’a informé que la GRC était venue rendre une bien détonante visite à ses diplomates à Montréal ?

Quatre bouquins à découvrir. Versions numériques (et audio pour #1 et 2) disponibles.

Règlement de comptes à O.K. Cuba !

Il est une heure moins le quart dans la nuit du 4 avril 1972 quand une forte bombe placée dans le plafond d’un ascenseur envoyé tout exprès vers le douzième étage du 3737, boulevard Crémazie à Montréal explose, tuant le gardien de sécurité du consulat cubain. En quelques minutes, les policiers de Montréal sont sur les lieux. Ils se heurtent à trois Cubains armés de mitraillettes belges FN. Malgré le foyer d’incendie, le gardien mourant et un deuxième employé grièvement blessé, les Cubains préten­dent défendre l’inviolabilité de leur territoire diplomatique. Bonne idée. Car un agent du renseignement de la GRC, responsable du dossier cubain, arrive sur les lieux en moins de temps qu’il n’en faut, affirmeront certains de ses collègues, pour franchir en voiture la distance qui sépare sa résidence de Sainte-Thérèse de l’endroit du sinistre. Désarmés et arrêtés par les policiers, les Cubains se rendent au poste de police. Lorsque le ministère des Affaires extérieures avise les policiers qu’il faut relâcher ces « diplomates », car ils jouissent de l’immunité diplomatique, les Cubains retournent à leurs bureaux et, malgré la résistance désorganisée de policiers complètement dépassés par les événements, réussissent à prendre leurs locaux d’assaut et à se barricader à l’intérieur, pointant leurs armes vers les forces de l’ordre.

Profitant de cet incroyable sursis, ils se hâtent de vider le contenu de leurs dossiers dans des poubelles et tentent d’y mettre le feu. Mais l’explosion ayant précédemment actionné le système de gicleurs, les documents sont trempés. Ils ne brûlent pas. Changeant de tactique, les Cubains ont encore le temps de verser un peu d’acide sur les piles de papier, avant que des renforts de policiers, protégés par des gilets pare-balles et armés de mitraillettes, ne se rendent définitivement maîtres des lieux.

La version officielle a rejeté la responsabilité de l’attentat sur des commandos anti-castristes venus des États-Unis, et qui avaient déjà commis des attentats contre les locaux diplomatiques cubains au Canada. Mais en 1975, le bureau d’un représentant démocrate californien au Congrès et membre du Comité du renseignement de la Chambre (chargé de superviser les opérations de la CIA et d’autres agences de renseignements) a laissé entendre que l’opération se voulait une diversion organisée dans le but précis d’obtenir les documents et de les faire étudier par la GRC et la CIA. Le bureau du représentant Ronald Dellums affirmait avoir des preuves écrites. Une information confirmée ensuite par un agent de la GRC à Montréal: c’était une opération de la CIA, avec l’appui de la GRC. Évidemment illégale.

Cuba n’ayant pas de représentation diplomatique aux États-Unis (sauf à l’ONU), il est généralement reconnu que ses antennes de Montréal et d’Ottawa servent de têtes de pont à ses opérations d’espionnage en territoire américain, y compris à Washington. Le personnel cubain jouit à Montréal d’une grande liberté d’action, n’étant pas soumis aux restrictions de déplacement qui affligent les diplomates soviétiques au Canada. Dans des locaux situés à l’angle des boulevards Crémazie et Saint-Michel, à un jet de pierre des embouteillages de la Métropolitaine, on trouve donc un des principaux relais de l’espionnage soviétique en Occident.

Pas étonnant que Langley ait toujours insisté pour maintenir une étroite coopération entre ses spécialistes des services cubains et le pupitre cubain de la GRC à Montréal afin de couvrir aussi parfaitement que possible les activités des émissaires de Fidel Castro au Québec. Les services de renseignements de Washington et d’Ottawa, sachant que des cadres soviétiques dirigent les opérations à des postes clés de l’appareil d’espionnage cubain, tiennent également pour acquis que Cuba sert de prolongement, d’instrument commode du KGB.

Lorsque les analystes des services secrets canadiens commencent à dépouiller la moisson de documents et de négatifs photographiques du consulat cubain, ils découvrent des noms, des listes. «Ils avaient des listes assez longues de personnes actives dans le mouvement séparatiste. Leurs noms, leurs profils, ce qu’elles faisaient, si on pouvait s’en servir d’une façon ou d’une autre», révèle un ancien cadre de la GRC. «À l’évidence, ils s’étaient donné le mandat de se tenir bien informés sur le mouvement indépendan­tiste en soi, et sur les éléments les plus actifs ou les plus militants au sein du mouvement». Les agents canadiens trouvent aussi la clé du code employé par la mission cubaine dans tous ses messages précédemment envoyés, notamment à La Havane. Un jeu d’enfant, maintenant, de déchiffrer les messages captés mais remisés dans des dossiers puisque jusqu’ici inintelligibles. À partir de ce jour, évidemment, les Cubains changent de code.

Les listes, surtout les éléments qui portent sur l’évaluation et l’utilisation potentielle de certains militants, sont une importante preuve circonstancielle de l’intérêt porté par Cuba aux indépendantistes. Mais le véritable test est celui du recrutement. Les Cubains ont-ils pénétré le mouvement indépendantiste? Ont-ils soudoyé, idéologiquement, par chantage ou offre d’argent, un de ses membres qui leur sert d’informateur, voire d’agent actif, provocateur? Les documents du consulat semblent muets à ce chapitre ainsi qu’à celui, toujours révélateur, du financement occulte. Nulle trace d’argent ayant changé de mains.

Un autre membre des services secrets canadiens affirme que les Mounties ont réussi à identifier au sein du mouvement indépendantiste du début des années soixante-dix «une ou deux sources des Cubains». Des militants dont l’action était «motivée par l’idéologie», plutôt que par le gain ou le chantage. Mais une fois cette révélation extirpée, l’espion canadien refuse d’en dire plus, et tente gauchement de ravaler son information. «Disons seulement que les Cubains étaient, peut-être pas les plus actifs, mais en tout cas les plus visibles des services de renseignements [de l’Est] au Québec, sans doute parce qu’étant moins professionnels dans leur travail, ils devenaient plus faciles à repérer.»


Pour tout lire:

Meech et le « Quoi qu’on dise… » de Bourassa: La vraie histoire

Robert Bourassa nage. C’est un exercice auquel il s’astreint quotidiennement, pour garder la forme. C’est aussi une cérémonie. Un rituel qu’il accomplit chaque fois que sa fonction l’oblige à un effort particulier, à une décision difficile. « Dans les moments importants, je vais nager pour dégager l’esprit de la déclaration — comme je ne lis pas de texte écrit. J’improvise d’une certaine façon, dans la forme sinon dans le fond. »

Les cadres du pouvoir chinois tremblaient dans leurs cols Mao chaque fois que le Grand Timonier se lançait, torse nu, dans le Yangtsé. Sa plongée annonçait invariablement une nouvelle purge, camouflée sous un mouvement de masse. À Québec, ce sont les journalistes qui guettent les baignades du premier ministre, les jours où l’histoire change de paragraphe ou de page. Aujourd’hui, sentant qu’un nouveau chapitre pourrait s’ouvrir, ils sont particulièrement fébriles.

« Quand c’est rendu que les journalistes vous attendent quand vous allez nager ! » peste le premier ministre. Ils font le pied de grue autour de l’immeuble du Club des employés civils, où se trouve la piscine, espérant lui arracher une phrase au passage. Les agents de sécurité font entrer le premier ministre par une porte dérobée. Entre deux longueurs, Bourassa cherche « la » phrase de son discours du soir. La conclusion. La formule choc. Celle qu’on citera longtemps.

Il a accepté l’idée de la proclamation [proposée par ses conseillers]. Il l’aurait peut-être eue tout seul. Maintenant il veut la tourner « de la façon la plus concise et la plus percutante possible, en préservant l’avenir, comme c’était ma responsabilité comme premier ministre ».

Joli truc. Car préserver l’avenir, en ce jour, c’est parler fort, mais sans se compromettre. Claquer une porte, sans la fermer. Robert Bourassa nage. En pleine « zone grise », dit-il. Quant au fond, « qu’est-ce qui pouvait arriver ? Il y avait pas tellement de  choix : trois choix, finalement. Un qui était à rejeter, c’était : « On présente l’autre joue, on dit pas un mot. » L’autre qui était risqué, pour ne pas dire téméraire, c’était de dire : « Vous voulez pas de nous autres ? On s’en va tout seuls ! » Et le troisième choix c’était entre les deux, sans qu’on voie clairement ce que ça pouvait être à ce moment-là. À très court terme il fallait poser des gestes pour garder le contrôle de l’agenda. »

Robert Bourassa nage, mais ne plonge pas. Quant à la forme, la solution lui vient, entre deux vaguelettes. Il croit se souvenir d’une citation du chef d’État français, d’un discours livré par de Gaulle à Constantine, en Algérie, à son retour au pouvoir en 1958 ou 1959, qu’il a peut-être entendu, grâce à sa radio à ondes courtes, un soir, dans son petit appartement d’étudiant à Oxford.

Quelque chose comme « Quoi qu’on dise, quoi qu’on fasse, l’Algérie française, aujourd’hui et pour toujours… » se souvient-il. Une façon de dire que jamais Paris n’accéderait aux demandes d’indépendance des Algériens, mais protégerait les intérêts de la minorité française en sol algérien.

De Gaulle n’a jamais prononcé cette phrase. Il a lancé à Alger son fameux « Je vous ai compris ! », volontairement trompeur. Il s’est un jour laissé aller à reprendre un slogan de la foule —Vive l’Algérie française ! — sans s’en rendre compte, a-t-il prétendu, et, ce qui est certain, alors même qu’il manœuvrait en coulisses pour mettre fin au statut colonial, donc français, de l’Algérie. L’emprunt de Bourassa ressemble bien plus dans sa forme à une citation de Proudhon : « L’État, quoi qu’on dise et quoi qu’on fasse, n’est, ni ne sera jamais la même chose que l’universalité des citoyens. »

Qu’importe la méprise, c’est l’intention qui compte. Le premier ministre québécois décide de s’inspirer de la forme et de l’esprit d’un mensonge pour apaiser ce soir-là son peuple meurtri.

« Ça ne vous a pas fait hésiter ? » lui-ai-je demandé.

« Ça m’a fait hésiter de dire que j’avais pris ça là. […] Je me suis dit, il y a certainement quelqu’un qui va dire : « Oui, mais, deux ans plus tard, c’était l’Algérie algérienne ! » Mais ça n’a été souligné nulle part. »

Robert Bourassa nage. Il n’hésite pas parce que l’idée de tromper son public le rend mal à l’aise. Il hésite parce qu’il craint de se faire prendre. Sorti des eaux de la rhétorique, il fait le tour de la piscine. S’assied sur les marches de l’escalier. Écrit au crayon feutre sur de petites fiches les mots qui lui sont venus à l’esprit. Esquive les journalistes à la sortie de l’immeuble, esquive les journalistes en entrant au bunker, emprunte au sous-sol le corridor qui va au parlement, et se rend jusqu’au bureau situé derrière la chambre bleue.

Là, Bourassa rumine. Répète son discours devant son proche conseiller Jean-Claude Rivest qui a le suprême privilège, dans les moments forts, d’être son premier public. Le conseiller peut voir les mots sur les fiches : « Rappeler le but de Meech, les efforts. » Il y a le mot « remercier ». Pas de phrase complète, sauf la formule choc, écrite en entier. Rivest a le droit d’écouter, pas celui de critiquer. «J’argumente pas, son affaire est faite. C’est probablement pour ça qu’il me prend, moi. » Mais s’il pressentait un désastre absolu, Rivest pourrait sonner l’alarme.

À l’Assemblée, pleine comme un œuf en ce vendredi soir, aucun ministre, aucun député ne sait comment Bourassa va présenter les choses. À l’oral, Bourassa a si rarement ému, si souvent déçu, qu’il n’a qu’à être bon pour paraître excellent. Ce soir, il sera très bon.

Il se lève, fait le rappel des événements, remercie ceux qui l’ont épaulé dans la traversée de Meech, dont, nommément, l’Ontarien David Peterson. Il évoque l’injustice faite aux Québécois, et rappelle, louangeur, le nom de René Lévesque, qui avait fait preuve, dit-il, « d’une grande flexibilité » après mai 1980, pour « réintégrer le Québec dans la constitution canadienne ». Le ton est bon, le rythme décidé. La voix claire trahit la déception.

Quelques minutes seulement, puis vient la formule pseudo-gaullienne : « Quoi qu’on dise et quoi qu’on fasse, le Québec est, aujourd’hui et pour toujours, une société distincte, libre et capable d’assumer son destin et son développement. »

À cet instant, exactement, le Québec se divise en deux. Il y a ceux qui savent. Il y a ceux qui rêvent. Le récit des deux années à venir se résume, pour beaucoup, aux fluctuations de la ligne de démarcation.

* * *

Robert Bourassa, lui, sait. Il sait qu’il n’a rien dit.

« Quand je me suis assis, la réaction que j’avais c’est : « C’est fait, et il semble que ce soit bien fait. » »

L’effet produit le déroute. Autour de lui, tout le monde est debout. Les libéraux, bien sûr. Normal. Mais des péquistes, aussi. Jacques Parizeau, qui dans son propre discours l’appelle « mon premier ministre » — du jamais entendu — et lui dit « je vous tends la main » — du jamais vu —, traverse l’allée centrale pour venir le féliciter. Les applaudissements sont longs, nourris, chaleureux. Rien à voir avec «la claque» qui accompagne d’ordinaire les prestations ministérielles.

« Quand Robert Bourassa a lu son texte, se souvient un député libéral alors nationaliste modéré, Jean-Guy Saint-Roch, il y a eu un silence de mort. On a été estomaqués, puis il y a eu un sentiment d’euphorie. Moi, c’est un des rares moments où j’ai senti qu’il n’y avait plus de ligne de parti, plus d’opposition. Aujourd’hui, on lit le texte dans les gallées [Verbatim des travaux de l’Assemblée] et c’est froid. Mais si t’étais là, t’as vu le visage, le ton de la voix. On était des Québécois à ce moment-là. On est à la croisée des chemins et on y va. »

Bourassa assiste au déferlement. « C’aurait pu être des applaudissements polis. En chambre, on ne se lève pas à tout bout de champ, c’est pas la routine. Je n’avais pas écouté la radio toute la journée. Je n’étais pas sensibilisé à l’atmosphère. » Il ne s’attendait pas, en cette enceinte, à une réaction « aussi éclatante ». Au-delà des murs de l’Assemblée nationale, aussi, l’impact est, dit-il, « plus grand que je l’avais pressenti». «J’ai constaté qu’il y avait un niveau d’intérêt et d’anxiété dans la population que je n’avais pas connu depuis-certainement depuis mon retour » au pouvoir. Cherchant des exemples, il cite… la crise d’octobre de 1970, la grande grève du front commun de 1972. Mais depuis 1985, malgré la tension linguistique autour de la loi 178, il n’avait jamais retrouvé ni « senti l’anxiété presque palpable. Et c’était le cas, cette journée-là. Et le lendemain, s’il y avait quelque chose, c’était encore plus grand. »

Lorsqu’on revoit l’enregistrement de ce moment, on observe un Robert Bourassa, assis après l’effort, un peu sonné par la réaction des députés et des ministres. Hagard, comme s’il s’était réfugié dans sa carcasse et se forçait à en ressortir chaque fois qu’un collègue lui tendait la main. Puis il y retournait, le regard un peu absent. L’homme semblait débordé, dépassé.

Car il savait, lui, que le Québec ne serait pas « libre de ses choix ». Il savait, lui, que jamais il n’accepterait un verdict entraînant la province vers le statut de pays. Il savait qu’il ferait tout pour contrecarrer le choix des Québécois, alors très majoritairement indépendantistes. Et il dirait, le jour de tirer sa révérence, qu’il avait « assumé le destin du Québec ». Qu’il avait, bref, pris sur lui de décider à la place des Québécois. De leur enlever, donc, en ce point tournant, la liberté de choisir.

Cela lui a coûté, oui. La deuxième plus grande défaite de sa carrière, un référendum perdu sur des offres fédérales médiocres deux ans plus tard. Cela a fait mal.

On n’invoque le fantôme de De Gaulle qu’à ses risques et périls.


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