1992: L’architecture de l’impasse

Note: Le texte qui suit est l’analyse du résultat référendaire d’octobre 1992, au Canada-anglais et au Québec, tel qu’il figure dans un des chapitres finaux du livre Le Naufrageur qui raconte les péripéties de la campagne et des négociations qui l’ont précédées.

Bonne lecture.


C’est pas fini tant que c’est pas fini.
— Robert Bourassa et Bob Rae,
citant Yogi Bera, à Montréal, sept jours avant le vote.

Conformément à la première loi de la politique selon Macpherson, c’est fini dès qu’ils commencent à citer Yogi Bera.
— Don Macpherson,
The Gazette, quatre jours avant le vote.

C’était fini bien avant que ça commence.
— Tom Courchesne,
dans son analyse du résultat pour le Globe and Mail le lendemain du vote.

Le paradoxe démocratique tient en deux propositions concurrentes : 1) l’« électorat » rend son verdict, lui-même traduit dans un chiffre froid qui clôt la discussion — le peuple a parlé, on l’écoute. C’est le geste le plus public, le plus direct, le plus transparent qui soit, celui autour duquel toute l’activité politique s’organise ; 2) le scrutin est secret. Les millions d’électeurs n’ont ni à motiver ni à expliquer leurs choix. Ils donnent chacun leur avis, aboutissement de raisonnements complexes ou naïfs, intelligents ou oiseux, nobles ou empreints de préjugés, expression d’une démarche farouchement individuelle ou d’un esprit de troupeau. Seul le résultat global du vote est immédiatement compréhensible. Les voies qui y ont mené forment un enchevêtrement qui défie les analystes.

Ils sont pourtant nombreux à relever ce défi, et ils se repèrent chaque fois un peu mieux. De scrutin en scrutin, ils raffinent leurs outils, balisent les sentiers, précisent la cartographie. En 1992, les deux millions et demi de dollars dépensés en sondages par le gouvernement Mulroney, ajoutés à l’achar­nement de nombreux politologues canadiens de l’Ouest et de l’Est de mieux explorer la psyché de l’électorat, permettent comme jamais de circonscrire le paradoxe[*].

Une fois qu’ils l’ont bien délimité, ils découvrent, d’abord et avant tout, plus que deux solitudes : deux attitudes, deux entêtements, bien ancrés, bien assumés et, pour tout dire, exubérants.

ROC: EXPLOSION, IMPLOSION

Les choses avaient splendidement débuté, dans le Rest of Canada. Tous les premiers ministres, les leaders territoriaux et autochtones, le chef de l’oppo­sition officielle à Ottawa, le chef du principal syndicat canadien, les leaders patronaux, baignaient dans la joie et l’allégresse de l’unanimité retrouvée. Leur harmonie était communicative. Le bon peuple, à hauteur de 60 %, s’apprêtait à se mettre au diapason.

Après deux années de débats constitutionnels à n’en plus finir, l’accord de Charlottetown profitait de l’écœurement maintes fois mesuré par les sondeurs fédéraux, donc de la « volonté d’en finir », ainsi que d’un certain émoussement de l’opposition au concept de société distincte. Pour parler crûment : le Canada anglais semblait prêt à avaler la chose. Difficile de dire si l’apparition de ténors du Non — Preston Manning, d’abord, puis la féministe Judy Rebick — aurait suffi à miner cet appui. Allan Gregg, on l’a vu, se rend compte dès l’été de l’extraordinaire fragilité que camoufle l’unanimisme ambiant. L’affaissement est inévitable.

A) Le Trudeau inversé

Il n’y aura pas érosion : il y aura coup de butoir.

Dans leur étude, Richard Johnston, André Blais, Elisabeth Gidengil et Neil Nevitte (ci-après Johnston/Blais) suivent à la trace l’effet Trudeau. On a vu comment l’ex-premier ministre est devenu la figure la plus influente du Canada anglais[†] au tournant des années 90. C’est toujours vrai, et de loin, en 1992. Dans la première étape de la campagne, Johnston/Blais notent que plus les habitants du ROC sont favorables à Pierre Trudeau, plus ils sont enclins à appuyer l’Accord. C’est le bon vieux malentendu : Trudeau s’étant fait le champion du bilinguisme, il est perçu comme un champion du fait français, donc du Québec (mais pas des séparatistes, bien sûr). Puisque l’entente semble apaiser le Québec, on lui donne le bénéfice du doute. Soulignons : être pro- Trudeau, dans le ROC, c’est être bien disposé envers le fait français. Le reste est perdu dans les méandres de la politique intraquébécoise. (De même, les Canadiens anglais généralement bien disposés envers le Québec sont plus favorables à l’Accord que les autres.)

Par son essai du 21 septembre publié dans Maclean’s, puis par sa décla­ration du egg roll le 1er octobre, Trudeau dissipe, c’est le moins qu’on puisse dire, le malentendu. Il appelle les électeurs à rejeter énergiquement le « gâchis » de Charlottetown, notamment parce que selon lui les Québécois francophones y sont traités comme une classe privilégiée.

Traçant une double courbe d’une constance dont les statisticiens rêvent la nuit, Johnston/Blais établissent que l’appui à l’Accord dans le ROC s’effondre entre le 29 septembre et le 9 octobre en synchronisme parfait avec la prise de conscience, par le public, de l’opposition de Trudeau. Certains lisent d’abord l’essai dans Maclean’s, essai repris dans d’autres médias écrits. Puis le ROC tout entier subit une forte exposition médiatique aux arguments de la décla­ration faite à la Maison du egg roll[‡]. Les Canadiens les plus pro-Trudeau, hier pour le Oui, en vertu de leur bénigne francophilie, font volte-face et deviennent les Canadiens les plus opposés à l’Accord, en vertu de leur égalitarisme ragaillardi. Ils rejoignent ainsi les rednecks antifrançais — et, pour cette raison, traditionnelle­ment anti-Trudeau — qui n’avaient pas attendu le signal de l’ex-premier ministre montréalais pour rejeter une entente dans laquelle on peut lire les mots honnis de « société distincte ». (Dans cette coalition d’opposants à l’Accord, on trouve aussi des électeurs fâchés pour des raisons qui n’ont rien à voir avec le Québec, le français et Trudeau. On y reviendra.)

ROC: Thermomètre référendaire quotidien

L’écroulement peut être observé partout, avec des amplitudes différentes selon les sous-régions du ROC. En Colombie-Britannique, par exemple, le Oui avait débuté sa course en assez piteux état : le premier ministre, Michael Harcourt, était accusé d’avoir « dormi sur la switch » à Pearson et à Charlottetown. Après le egg roll, le Oui dégringole au deuxième sous-sol. À l’autre bout du pays, dans les Maritimes, le Oui avait pris un si beau départ que le coup assené par Trudeau n’élimine pas complètement son avance.

Johnston/Blais notent que d’autres facteurs influencent l’électorat canadien-anglais, mais dans des directions imprévues. Lorsque Preston Manning annonce son opposition à l’Accord, toutes choses étant égales par ailleurs, il provoque une légère remontée… du Oui ! Lorsque la féministe Judy Rebick annonce de même son opposition, elle entraîne avec elle un segment… des hommes ! Et quand les leaders syndicaux font campagne pour le Oui, ils suscitent l’adhésion… des non-syndiqués !

L’étude de l’accueil réservé aux quatre principaux volets de l’Accord révèle à quel point les politiciens canadiens ont erré dans l’élaboration de leur constitution rêvée. Principale surprise : partout, la population boude le Sénat concocté par Getty, Wells et les autres. Même dans les Prairies, berceau du Sénat triple E (20% d’appui seulement dans l’ensemble du ROC). Certains imputeront cette froideur au fait que le Sénat égal proposé est édulcoré, ou supposé tel. Mais les tableaux ne trompent pas : partout, toujours, les Canadiens lancent un cri, un seul, au sujet du Sénat : abolissez-le !

B) Le Mercredi consterné

Robert Bourassa, Brian Mulroney et plusieurs autres affirmeront que le volet autochtone fut le grand responsable de l’impopularité de l’Accord. Que les Canadiens en avaient peur, qu’ils n’en voulaient pas. Il est vrai que Trudeau, au egg roll, n’a pas fait de quartier en soulignant les éléments « racistes » de ces dispositions. Vrai aussi que Preston Manning a soulevé de pertinentes ques­tions sur les garanties démocratiques dans les futures enclaves autochtones et sur la facture qu’il faudrait payer. Vrai qu’en Colombie-Britannique, le leader de l’opposition libérale, Gordon Smith, a vigoureusement pris le relais, dénon­çant la création d’une classe « d’immigrants avec séniorité » qui serait ainsi inventée pour les autochtones. (Pourquoi « immigrants » ?)

Cependant, les sondages de Johnston/Blais, comme ceux de Gregg et ceux réalisés pour les grands quotidiens, sont clairs et cohérents : dans le ROC, 3 Canadiens sur 10 sont opposés à l’autogouvernement des autochtones, mais 6 sur 10 y sont favorables. (Au Québec : 50 % pour, 40 % contre.) Les Cana­diens n’ont pas pris leur décision référendaire sur la base du volet autochtone. Si ç’avait été le cas, ils auraient été plus enclins à voter Oui*.

‘ On peut prétendre que, rompus à la technique des sondages, les Canadiens donnent de façon croissante des réponses « politiquement correctes » au bout du fil, mais n’en pensent pas moins. Cet élément joue, c’est certain. Mais il n’apparaît pas dans les questions concernant le Québec, et il ne joue certainement pas suffisamment pour renverser les proportions.

Le drame du combat autochtone est ailleurs. Le 16 octobre, à Vancouver, les chefs de l’Assemblée des premières nations se réunissent pour discuter de l’Accord. Une vive opposition s’est élevée depuis le début de la campagne référendaire, et elle ne provient pas seulement des Mohawks québécois, irréductiblement opposés à une entente qu’ils qualifient, avec leur sens inné de la mesure, de « répugnante, paranoïaque et paternaliste ». Ovide Mercredi n’arrive pas à obtenir le consensus qu’il espérait : les chefs se séparent sans avoir entériné l’Accord. Mercredi se retrouve désavoué par ceux qui, pensait- il, lui avaient donné un mandat, ceux qu’il avait consultés à chaque tournant de la négociation, avant d’accepter chaque compromis. Quelques jours plus tard, Elijah Harper, symbole national autochtone, appelle ses frères de sang à voter Non. Le jour du scrutin, à peine 22 % de la population autochtone se présentera dans l’isoloir. Du nombre, 60 % des votants diront Non.

Profondément meurtri par l’attitude des chefs comme par le vote de son peuple, Ovide Mercredi expliquera sa détresse à la journaliste Susan Delacourt :

Ce sont mes amis [les chefs]. Ce sont des gens qui ont travaillé avec moi depuis longtemps. Ils n’ont pas tenu parole. En politique indienne, tout repose sur la parole donnée. On ne peut pas faire de consensus si vous ne respectez pas votre parole. C’est ce qui m’a le plus consterné. Je veux dire, je peux accepter le verdict du peuple canadien. Je peux le comprendre. Mais nous, nous avons laissé nos préjugés l’emporter. Et quand je dis « nous », je veux dire « nous, le peuple autochtone». […]

Certains autochtones ont voté comme ils l’ont fait, parce qu’ils trouvent le statu quo rassurant. La loi des Indiens est le fondement de leur éducation, de leur logement, de leur assistance sociale. C’est le fondement de tous ces services. Ils ont eu peur que le droit inhérent à l’autogouvernement ne signifie pas seulement la libération politique, mais peut-être aussi la fin de ces programmes, la fin de leur filet de sûreté.

Ovide Mercredi et sa conseillère, Mary Ellen Turpel, afficheront des visages d’enterrement, le soir du 26 octobre. Us les garderont pendant de longs mois. (Pas la leader inuk Rosemarie Kuptana : les Inuit, eux, voteront pour l’entente.)

En résumé, ni la question autochtone ni la question du Sénat égal n’ont vraiment aidé, ou vraiment nui, à l’adoption ou au rejet de l’accord de Charlottetown. Qu’y avait-il d’autre ? Le volet québécois.

C) Le 25 % conspué

Pendant la campagne référendaire, la clause de société distincte revient hanter les nouveaux pères de la confédération. Dans le ROC, plus de 55 % des élec­teurs n’en veulent pas, contre 40 % qui sont prêts à se laisser amadouer. Mais ce qui rend les Canadiens anglais vraiment furieux, c’est la clause qui garantit au Québec 25 % des sièges aux Communes pour l’éternité. Furieux à quel point ? A 80 points de pourcentage. Palpable dans les Maritimes et en Ontario, le rejet du 25 % est criant en Colombie-Britannique, province qui juge, de surcroît, s’être fait avoir au moment de la distribution des futurs sièges.

« Normalement, en Colombie-Britannique, les électeurs sont très conven­tionnels, très centristes, explique Donna Dasko, vice-présidente de la firme Environics. Par exemple, il n’étaient pas du tout excités par le débat entourant Meech. Mais pendant la campagne de Charlottetown, il était impossible de trouver qui que ce soit dans la rue qui ait du bien à dire de l’Accord ! »

Dans la rue, on pouvait en revanche entendre la blague suivante : alors que la population de la Colombie-Britannique est en pleine explosion, celle du Québec baisse à vue d’œil. Quel est le problème ? C’est que, bientôt, il n’y aura même plus assez de Québécois pour occuper les sièges qui leur sont réservés à la Chambre des communes !

Ce 25 %, inventé par Roy Romanow pour satisfaire une marotte de Robert Bourassa, a-t-il au moins contribué à faire accepter l’entente au Québec ? Johnston/Blais répondent : « Ironie du sort, l’élément qui fut massivement rejeté et qui fut si étroitement associé au vote dans le ROC n’a aucunement aidé le Oui au Québec. […] Son impact sur le vote québécois fut nul. »

Son impact sur le vote canadien est celui du catalyseur. Combiné à l’appel à l’inflexibilité lancé par Trudeau du haut de la Maison Egg Roll, il a réveillé, activé, le sentiment anti-Québec latent dans l’électorat. Johnston/Blais expliquent :

Lorsque les électeurs tentent de formuler une réponse à une question complexe, ils se servent d’indices. Une source importante d’indices est l’impact de la question à l’étude sur les axes principaux, ou les fractures principales, de la vie du groupe ou du pays. Au Canada, la principale fracture oppose les francophones aux anglo­phones, Québec au reste du pays. Il n’est pas surprenant, par conséquent, que les sentiments entretenus envers le Québec aient affecté l’évaluation que l’électeur faisait de l’Accord.

En règle générale, moins l’électeur était intellectuellement équipé pour obtenir de l’information factuelle, plus il avait tendance à répercuter directement ses senti­ments envers le Québec sur son intention de vote. Et moins l’électeur en savait, moins il aimait le Québec.

Or justement, il n’en savait pas beaucoup. Le lecteur québécois est souvent désolé de constater le niveau d’apolitisme ambiant. Qu’il se rassure : par comparaison, il vit dans la Mecque canadienne de la politique. Dans le ROC, explique Allan Gregg :

Le niveau de connaissance des éléments de l’Accord était effroyable. Absolument effroyable. C’était effroyable jusqu’au jour du vote. Au début, on n’avait qu’un électeur sur quatre qui pouvait nous réciter les principaux points de l’Accord. À la fin, on est seulement montés à 50 %. Même le Sénat égal était complètement confus dans leur tête[§]. Et c’était particulièrement effroyable chez ceux qui n’arrêtaient pas de changer leur vote.

Chez ceux, donc, que Gregg et le Comité du Oui tentent de charmer. Mais même si cet « effroyable » problème de l’ignorance pouvait être résolu, l’appui au Oui ne croîtrait pas pour autant. Car si l’électeur mieux informé du contenu de l’Accord est moins porté à suivre son impulsion anti-Québec, il est aussi moins enclin à croire que le Québec se séparera en cas de victoire du Non. Et comme l’information supplémentaire ne le rend par ailleurs ni mieux ni moins bien disposé envers l’Accord lui-même, ce surplus d’information ne se traduit pas, dans l’ensemble, par un gain net pour le Oui.

Bref, c’est l’enfer.

Ces conclusions sont justes en termes globaux, statistiques. Elles sont justes aussi en détail, sur le terrain. Un rapport que dresse Décima des discus­sions d’un groupe-testmanitobain, réuni le 8 octobre, résume la situation ainsi :

La raison la plus fréquemment invoquée pour voter Non reprend le thème de la société distincte/* traitement particulier pour le Québec ». Aucun autre argument cohérent, fondé en fait, portant sur l’Accord ne semble justifier l’opposition [des participants]. Ce rejet est alimenté par du cynisme à l’égard du processus poli­tique, qui les rend soupçonneux quant au contenu de l’entente, méfiants envers ses auteurs et craintifs quant à son impact.

Dans un mémo secret rédigé par l’équipe de Joe Clark trois jours après le scrutin et intitulé Post-game Analysis (Analyse d’après-match) les experts du gouvernement fédéral arrivent à une conclusion similaire :

Les éléments du paquet, pris individuellement, étaient à peu près acceptables par tous les Canadiens, à une exception près : la garantie que le Québec autait 25 % des sièges aux Communes était incontestablement impopulaire dans le ROC. Entre 60 et 70 % des Canadiens anglais trouvaient cette disposition injuste. Elle suscitait le rejet en soi, mais ravivait aussi le rejet de la clause de société distincte. Ces deux clauses, ensemble, donnaient à penser que, quels qu’aient été les autres objectifs des auteurs de l’Accord, leur principale mission était d’apaiser les nationalistes québécois.

Puisque « apaiser les nationalistes québécois » est une nécessité que la psyché politique canadienne récuse — alors qu’elle accepte d’apaiser les natio­nalistes autochtones — le vote négatif va l’emporter. Mais si, en disant Non, on attisait le feu qui couve chez les nationalistes ? Johnston/Blais, comme Gregg, ont vérifié l’efficacité de la menace de séparation sur le vote du ROC. « Au début de la campagne, disent les premiers, environ un électeur sur trois, en comptant large, partageait cette crainte ; à la fin, ils étaient moins d’un sur quatre. »

Parler d’« effet Trudeau » pour caractériser le vote du ROC relève, en 1992, de la tautologie. Car pour une majorité de Canadiens anglais, l’effet Trudeau est désormais indissociable de l’image conventionnelle de ce que doit être le pays, ou plutôt de ce qu’il ne doit pas être. Il ne doit pas être constitué de plus d’une nation — pas plus d’une nation blanche, en tout cas. Il ne doit pas faire de place spécifique, asymétrique, distincte, à qui que ce soit. Ce rouleau compresseur conceptuel, déjà responsable de la mort de Meech, a pris un tel élan deux ans plus tard qu’il écrase même sur son passage les plus orthodoxes des trudeauistes, qu’ils aient pour nom Jean Chrétien ou… Clyde Wells. Le Oui sera certes vainqueur à Terre-Neuve (63 % de Oui mais seulement 57 % de participation au vote), mais Wells se fait rabrouer, presque injurier, quand il promeut l’Accord dans l’ouest du pays, où le Comité national du Oui l’a pressé de se rendre.

Dans son livre United We Fall (Unis, nous échouerons), qui raconte la négociation constitutionnelle et la campagne référendaire vue du ROC, la journaliste Susan Delacourt offre cette synthèse :

Cette histoire servira de leçon à ceux qui veulent se colleter à la vision trudeauiste du pays. Vous pouvez être un ennemi de Trudeau, comme Brian Mulroney, et tenter de contenir ou de refouler la vision trudeauiste. Invariablement, vous per­drez, comme Mulroney a perdu deux fois, à Meech et à Charlottetown.

Ou vous pouvez tenter de vous allier à Trudeau, comme Wells ou même Frank McKenna, du Nouveau-Brunswick, et vous appliquer à refaçonner sa vision des années 70 pour l’adapter à la réalité des années 90. Vous perdrez quand même. […]

La vision trudeauiste est dotée d’une remarquable résistance, elle peut assaillir ses amis comme ses ennemis. En 1990, c’est Clyde Wells qui assaillait. En 1992, Clyde Wells s’est retrouvé parmi les assaillis.

D) Le Mulroney renversé

Ce refus se met en place, pour l’essentiel, avant la mi-octobre. Dans la dernière quinzaine de la campagne, le Non canadien connaît un second essor. On l’a vu partir de 34 % pour atteindre 46 % aux lendemains du egg roll. Une semaine plus tard, il se tasse un peu, comme c’est normal après chaque emballement, pour revenir à 40 %. Par la suite, cependant, il se remet à grimper, jusqu’à 48 %, et ceux qui se disent contre le disent avec plus de fermeté qu’auparavant. Pourquoi ? Les digues ont lâché.

À partir de la seconde semaine d’octobre, des sondages pancanadiens indi­quent de plus en plus clairement que le Non va l’emporter. Dans le ROC, c’est le signal. Avant, il y avait raisonnement. Maintenant, il y a défoulement.

Gregg : Une partie de notre problème fut que notre Accord était devenu un paratonnerre pour toutes les animosités qui s’étaient accumulées contre le système politique et contre les élites et qui n’avaient pas jusqu’alors trouvé d’exutoire. C’était particulièrement patent dans les groupes-tests.

On leur demandait : « Pourquoi êtes-vous opposés à l’accord de Charlottetown ? » Ils répondaient : « Parce que je suis furieux contre la maudite TPS ! »

On ne s’en est pas rendu compte avant qu’il soit trop tard. On tentait de leur dire : « C’est une bonne entente ! » Ils nous répondaient : « Je m’en contre-câlisse, parce que je suis en hostie contre la TPS ! »

C’était un dialogue de sourds.

Johnston/Blais, de même, notent que le facteur Mulroney entre en action dans cette dernière phase de la campagne. « C’est comme si, sachant que l’entente va s’écraser, les électeurs se sentent autorisés à se défouler, et à exprimer leur rejet de Mulroney ». Tous les observateurs conviennent que le premier ministre n’est pas responsable de l’échec de l’Accord. Gregg avait constaté, après la scène de Sherbrooke, que Mulroney nuisait plus qu’il n’aidait. Mais son absence de la scène n’aurait rien changé de fondamental. (Seule hypothèse non testée : la suggestion, faite en petit comité par Bourassa, que Mulroney promette de démissionner en cas de victoire du Oui*.

Pour le reste, s’il est vrai qu’en votant Non, les habitants du ROC ont rejeté une proposition faite par leurs élites politiques, syndicales et d’affaires, les chiffres montrent qu’on aurait tort de croire qu’ils rejetaient ainsi les membres de l’élite eux-mêmes. À part Mulroney, la plupart des personnalités ayant défendu l’Accord obtenaient une note neutre ou positive dans l’échelle de l’approbation, et clairement positive dans les Maritimes)

À la toute fin de la campagne, Gregg enregistre une montée globale du Oui dans le ROC. Mais sa distribution dans les sous-régions du Canada ne laisse aucun doute sur le fait que partout à l’Ouest de l’Ontario, ce sera Non.

Ni cette remontée tardive, ni ce tabassage de fin de campagne ne modifient le verdict global que Johnston/Blais posent comme suit :

On ne semble pas pouvoir échapper à la conclusion que le Non du ROC fut un rejet des demandes québécoises, du moins telles qu’emballées en 1992. Dès le départ, aucun des éléments clés du volet québécois de l’entente ne recueillait un appui majoritaire à l’extérieur de la province. Dans la première partie de la cam­pagne, ce rejet n’empêchait pas la constitution d’une majorité favorable à l’ensemble de l’Accord. Mais lorsque le Oui a commencé à s’effondrer, les outils de l’effondrement furent le 25 % et la société distincte.

Québec : Le supplice du tricheur

L’auteur a beaucoup dit, dans le chapitre précédent, que Robert Bourassa fut pendant la campagne la victime de son propre passé. Certains alliés, comme Brian Mulroney, pensent que « sans la maudite conversation » [Wilhelmy- Tremblay], puis les «Dossiers secrets», la partie pouvait être gagnée. La campagne aurait donc été jouée sur les « faits divers » et autres « pétards mouillés » dont Robert Bourassa aime parler.

L’analyse des données foudroie cette théorie. Comme c’était le cas dans le ROC en début de campagne, on trouve dans l’opinion québécoise, avant le premier discours et la première « affaire », tous les germes de l’effondrement à venir. Dans le ROC, Pierre Trudeau servira de catalyseur. Au Québec, les « faits divers » joueront ce rôle.

A) Quoi, c’est tout ?

A la mi-septembre, Décima pose quelques questions pointues aux Québécois, déjà plutôt contre l’Accord (46% Non, 31 % Oui). Ceux qui affirment déjà vouloir voter Non présentent une caractéristique assez marquée. Appelés à motiver leur décision, 70 % d’entre eux disent trouver « extrêmement impor­tant » le fait « qu’on peut obtenir une meilleure entente que ça ». Si on ajoute ceux qui ne jugent la chose que « modérément importante », le taux monte à 88 %.

Les indécis, c’est normal, sont moins catégoriques. Mais ils sont tout de même 46 % à qualifier ce constat d’« extrêmement important ». Au total, 75 % le considèrent au moins comme « modérément important ».

Chez les Québécois pris dans leur ensemble, 52 % estiment que l’entente constitue un « effort insatisfaisant de prise en compte des intérêts » du Québec.

Bref, la campagne officielle n’est pas encore ouverte — elle commence le 17 septembre — que déjà, les Québécois affirment: 1) pas fameux; 2) peut faire mieux.

Le premier message ne serait pas tragique. Bourassa, qui affirme, les jours pairs, que l’entente est une poule aux œufs d’or, prétend au contraire, les jours impairs, qu’elle n’est pas parfaite. L’important, dans son argumentaire, est d’insister sur le fait qu’elle ne pourrait pas être meilleure.

Mais les Québécois ne le suivent pas jusque-là. Eux qu’on a bercés depuis l’enfance en leur chantant les vertus du fédéralisme flexible, du fédéralisme rentable; eux qu’on a endormis depuis le début de 1991 avec la possible « réforme radicale », « en profondeur », le « renouvellement » et la « dernière chance », semblent enfin convaincus que ce Nouveau Canada est à portée de la main. Ils s’étonnent de ne pas le trouver dans leur assiette.

On dirait qu’un sort a été jeté à Robert Bourassa : pendant toute la campagne, il ne réussira jamais à convaincre assez de Québécois que ce qu’il a rapporté de Charlottetown est le maximum, la limite, la récolte ultime, la flexibilité maximale du fédéralisme canadien.

Deux groupes-tests d’indécis réunis par Créatec à trois semaines du scrutin confirment que tous les discours prononcés par Bourassa et Mulroney dans l’intervalle n’ont rien changé :

La plupart des participants pensent qu’une victoire du Non signifierait de nouvelles négociations pour que le Québec obtienne une meilleure situation avec le reste du Canada. Ils expriment cet avis malgré le fait que la plupart d’entre eux constatent que le processus de négociation a traîné au-delà des limites acceptables. […] En bref, ils pensent qu’un vote pour le Oui constitue en un sens un voyage dans l’inconnu alors qu’un vote pour le Non nous laisserait dans le statu quo, sinon dans une position de négociation renforcée.

Bourassa, qui a passé sa vie à vanter la — fausse — flexibilité du fédéra­lisme, se voit maintenant obligé de dire la vérité : le fédéralisme canadien n’est pas flexible. C’est ça ou rien. Flairant sans doute le danger, il le fera peu, et surtout sur le mode mineur. Mulroney, lui, tapera sur ce clou à coups de massue. En vain.

S’ils ne sont pas convaincus que l’entente est la meilleure possible, peut- être les électeur québécois peuvent-ils être convaincus qu’un Non aurait de fâcheux effets économiques, politiques, écologiques (pourquoi pas) ? Ils pourraient être contre l’Accord sur le fond, mais voter sur la frousse ?

Dès le début de la campagne, les Québécois dédaignent ces hameçons. À Décima, 69 % déclarent qu’il est erroné d’associer le Non à la souveraineté. Deux groupes-tests de Créatec, réunis à la mi-septembre, révèlent l’état d’esprit particulier des indécis :

Sur le plan économique, les conséquences de l’acceptation ou du rejet de l’entente sont totalement absentes des considérations des participants. […] Ultimement, c’est la notion de « fierté » qui apparaît présider surtout aux penchants manifestés par les indécis :

Le Oui à l’entente serait plutôt un signe de soumission et de capitulation au reste du Canada.

Un Non à l’entente représenterait plutôt une volonté d’affirmation du Québec.

Voilà ce que pensent les Québécois avant que les « faits divers » viennent animer leurs discussions : insatisfaits du contenu de l’entente, incrédules quant à l’impossibilité de l’améliorer, imperméables aux scénarios catastrophes.

B) Le film de l’opinion

A la fin d’août et au début de septembre, l’opinion québécoise est encore en ébullition ; ces tendances lourdes ne se sont pas encore matérialisées en intentions de vote fermes. Dans les premiers sondages, les courbes se croisent ou s’entrechoquent. Plus que le départ de Jean Allaire et de Mario Dumont du congrès libéral, c’est l’adhésion d’Allaire au Comité du Non, le 2 septembre, qui semble stabiliser les choses. « Sa présence dans le camp du Non peut avoir rassuré les électeurs sur le fait que l’intégrité de la fédération n’était pas en cause, écrivent Johnston/Blais, et leur rappelait que Bourassa n’avait pas été, c’est le moins qu’on puisse dire, cohérent dans son action. »

Allaire rassure les électeurs, mais lesquels ? L’électorat québécois se divise en trois groupes. D’abord, les non-francophones, qui suivent massivement les consignes de vote fédéraliste, constituent 17 % de la population, mais 15 % de l’électorat. À leur sujet, on discutera beaucoup de l’importance de « l’effet Trudeau » le soir du référendum.

Ensuite, les francophones qui se définissent comme souverainistes forment 47 % de l’électorat, et suivent les consignes de vote des nationalistes, d’obé­dience péquiste, bloquiste ou allairiste.

Enfin, les francophones non souverainistes, électeurs libéraux pour la plu­part, offrent le seul véritable champ de bataille de la campagne référendaire. Ils forment 37 % de l’électorat.

Le calcul est donc simple : partant d’une base non francophone de 15 %, le Comité du Oui a besoin de 35 % supplémentaire pour atteindre la barre des 50 %. À supposer même qu’il réussisse à amadouer quelques souverainistes égarés — ou qui considèrent que les « 31 gains » sont toujours « bons à prendre » en attendant le Grand Soir — le Oui a tout de même besoin de la quasi-totalité des francophones non souverainistes pour l’emporter. « Compte tenu du seuil que le Oui devait atteindre dans ce groupe, peut-être la tâche était-elle impossible », écrivent Johnston/Blais.

Allaire, donc, donne un premier signal aux non-souverainistes en choisis­sant le camp du Non. A partir de ce moment et jusqu’au jour du vote, le Oui ne sera jamais plus en avance. L’« affaire Wilhelmy », qui éclate quelques jours plus tard, ne modifie pas substantiellement la courbe. Il faut se rappeler qu’à ce moment, seul un petit nombre de Québécois sait de quoi il retourne. L’« affaire » n’a pas d’impact direct sur les intentions de vote.

Pendant presque tout le mois de septembre, le Non monte la pente douce, raffermit son avance, pendant que le Oui perd de la vitesse. La publication, le 25 septembre, de l’étude de la Banque Royale sur les conséquences d’un Non, inaugure une phase de grande tourmente. En soi, l’étude de la Banque ne provoque pas de mouvement subit. Elle survient à la fin d’un premier tasse­ment graduel du Non. Et elle a comme premier effet d’en arrêter la chute, et de relancer le Non de cinq points vers le haut. L’électorat se braque.

Trois jours plus tard, quand Mulroney déchire ses gains, il fait monter la vapeur… du Non ! La poussée est brève, mais étonnante : 6 points de pourcen­tage. Le lendemain, par contre, la combinaison de l’étude de la Banque Royale et des déclarations alarmistes de Mulroney fait chuter le dollar et provoque une flambée des taux d’intérêts sur le marché obligataire, suivie d’une hausse de deux points du taux d’escompte. Pendant 24 heures, les Québécois réagissent à l’irruption de l’économie dans le débat, et les courbes du Oui et du Non fondent l’une sur l’autre, sans toutefois s’inverser (Non : -11 ; Oui : +5).

Cela pourrait signifier le début d’une ère nouvelle pour le Oui, mais le lendemain, la « rupture du Pacte » réclame à nouveau sa place à l’avant-scène du débat. C’est le jour d’arrivée, sur les ondes puis dans les kiosques à jour­naux, de la transcription de la conversation Wilhelmy-Tremblay. L’impact sur l’électorat est massif : le Non reprend tout le terrain perdu et gagne un nouveau sommet : 58 % (+19 en 24 heures) ; le Oui tombe à son nouveau plancher de 20 % (-14). La poussée de fièvre est de courte durée, et l’emballement est suivi d’un repli.

Johnston/Blais proposent à ce sujet la réflexion suivante : «L’affaire Wilhelmy était importante, mais surtout parce qu’elle a solidifié des doutes déjà existants au sujet de la crédibilité de Bourassa. Sans l’affaire Wilhelmy, le résultat aurait été plus serré, mais elle n’a pas été déterminante. »

Est-ce Pierre Trudeau ou Diane Jules qui dépriment le Non québécois pendant les 72 heures qui suivent ? Difficile à dire. Le Non, en tout cas, ne retrouvera plus son sommet post-transcription.

Rien d’essentiel ne se passe jusqu’au débat des chefs et, pour ce qui est des intentions de vote, rien n’est durablement changé par l’affrontement Bourassa/ Parizeau. (Les sondages quotidiens d’Allan Gregg enregistrent une incompré­hensible et soudaine montée du Non le surlendemain du débat ; il s’agit proba­blement du 20e sondage sur 20, l’aberration statistique.) À la fin de la semaine, les « Dossiers secrets » poussent le Non à sa seconde meilleure marque de la campagne : 54 %. Il passera presque toute la semaine au-dessus de 50 %, même après la sortie de Bourassa contre les « faux ». Les discours souverainistes de Parizeau ne semblent pas non plus avoir eu un effet durable ou cumulé sur l’opinion.

C) Moins distinct que moi, tu meurs !

Globalement, Johnston/Blais concluent que le groupe décisif, les francophones non souverainistes, a refusé de fonder son vote sur les scénarios non directe­ment liés à l’entente. Qu’un vote positif permette de « tourner la page », qu’un vote négatif fasse dégringoler le dollar ou renforce la « menace souverainiste » ne leur a fait ni chaud ni froid.

« Ils ont voté sur la base de leur évaluation de l’entente telle quelle » et leur évaluation a subi l’influence de deux variables : 1) L’entente était-elle la meil­leure possible dans les circonstances ? Une majorité ne le pensait pas. 2) Le Québec avait-il gagné ou perdu ? Les francophones non souverainistes étaient divisés moitié-moitié sur la question.

Mais selon quel critère jugent-ils l’entente insuffisante ? La formation de la main-d’œuvre ? Le rapport Allaire ? La maîtrise d’œuvre en matière culturelle ? Non : la société distincte. Ils la voulaient musclée, ils la voulaient fonctionnelle, ils la voulaient vraie, donc entraînant avec elle, peut-être, les pouvoirs qu’on vient de mentionner. Ainsi, 75 % des francophones non souverainistes « trou­vaient que la clause de société distincte n’allait pas assez loin, ce qui se traduisait par leur appui tiède à l’entente ». Nous voilà au cœur du débat. Le ROC refuse toute inégalité, réelle ou perçue, entre le Québec et le reste des provinces. Les Québécois, même non souverainistes, exigent au contraire l’inégalité, la différence, un caractère distinct qui soit plus qu’un hochet.

Un des grands mérites de l’étude Johnston/Blais est la distinction qu’elle établit entre les sujets qui ont intéressé les électeurs sans les faire changer d’avis et ceux qui ont réellement motivé leur choix. Elle le fait par recoupements entre les entrevues réalisées pendant la campagne et celles effectuées auprès du même échantillon après le vote.

Les Québécois ont trouvé, par exemple, que les autochtones s’étaient remarquablement bien tirés d’affaire. C’est une opinion, sans plus, qui n’a « tout simplement pas eu d’impact du tout » sur leur décision, écrivent les politologues. Idem pour les gains de l’Ouest ou du gouvernement fédéral : intéressant, mais pas déterminant.

L’intervention de Pierre Trudeau dans le débat « semble n’avoir eu aucun impact », constatent Johnston/Blais. Et si les frasques de Brian Mulroney ont pu faire virevolter les indices, il est impossible d’en trouver trace dans la décision des uns et des autres. Même conclusion en ce qui concerne l’étude de la Banque Royale : calme absolu sur le front de la décision de l’électeur.

D) Le chef

La réaction des Québécois face à leur premier ministre mérite qu’on s’y arrête brièvement. Plusieurs baromètres, pendant la campagne, indiquent la popularité comparée des chefs. Celui de la maison CROP, pour le quotidien La Presse, mesure le niveau de confiance « à l’égard des leaders dans le débat constitutionnel ». En observant le tableau qui suit, il faut garder une variable à l’esprit : en règle générale, plus un leader est vu à la télévision, plus il emporte l’adhésion. Puisque Lucien Bouchard, Jean Allaire et Jean Chrétien jouent des rôles secondaires pendant la campagne, leur étoile pâlit, quelle que soit la qualité de leur performance. (Bouchard passe de 16 à 8 % ; Chrétien de 7 à 1 %.) De même, Trudeau sort du champ télévisuel après le egg roll, et son aura faiblit avec le temps (de 8 % à 5 %).

Les trois personnalités qui tiennent l’antenne chaque soir, pendant toute la campagne, sont Robert Bourassa, Jacques Parizeau et Brian Mulroney.

Malgré l’exposition télévisuelle maximale, la cote de Bourassa fléchit cons­tamment, jusqu’au débat des chefs, qui lui insuffle un nouvel élan. Les «Dossiers secrets », en fin de campagne, font pour la première fois se croiser les courbes de Bourassa et de Parizeau, avec un écart qui n’est pas statistique­ment significatif. A l’aide de leur propre baromètre, observant la réaction des seuls francophones non souverainistes, Johnston/Blais notent aussi un déclin de la cote de confiance de Bourassa et un redressement de celle de Parizeau. L’écart qui sépare les deux ne s’est pas inversé, comme ici, mais est passé de 21 points qu’il était au début de la campagne à seulement 12 à la fin.

Mais si on note ce glissement, on peut se surprendre qu’il n’ait pas été encore plus marqué. Bourassa sort de la campagne avec une crédibilité amo­chée mais non détruite. Les Québécois ne sont pas régicides. Ils hésitent à rejeter leur chef, à le juger trop sévèrement. Ils ont cependant une petite idée de ce qu’il devrait faire au lendemain de sa défaite référendaire. Six jours avant le vote, dans un sondage SOM/Le Soleil, 39 % lui disent : « Déclenche une élection ou démissionne. »

E) Ode aux Québécois

L’auteur a beaucoup parlé, dans ce livre, des grands acteurs de la politique : le premier ministre, les conseillers, les élus, le parti, l’opposition, les gens d’affaires, les syndicalistes, les puissances étrangères, les journalistes, les conseillers en communications.

Se faisant tantôt juge, tantôt critique, il a distribué les points, bons et mauvais, applaudi ici, condamné là, ironisé partout. Il y a pourtant un acteur, dans cette histoire, qui a droit à plus de lauriers que tout autre : le peuple québécois. Pas parce qu’il a pris ce que l’auteur considère comme la bonne décision. Du moins, pas seulement. Le peuple québécois est méritant parce qu’il a pris part au débat démocratique avec plus d’entrain, plus d’effort, plus de constance, plus de cohérence que beaucoup de ses représentants.

Il l’a fait malgré le cynisme ambiant, malgré la décote des élites, malgré les redites imposées par le premier ministre, malgré l’écœurement induit par la coupable lenteur de Bourassa, malgré les messages blasés et démobilisateurs distillés par les médias.

Selon les estimations, entre 50 % et 62 % des électeurs québécois ont regardé, le 12 octobre, le débat des chefs. Parmi ceux qui se sont installés devant leur écran, 80 % y sont restés rivés jusqu’au bout, buvant le charabia jusqu’à la lie. A leurs tables de cuisine, dans leurs salons, 59 % des électeurs québécois ont entrepris de lire le texte constitutionnel distribué soit par le Comité du Oui, soit par celui du Non. Parmi eux, 16 % décrochent la médaille de l’exploit civique : ils l’ont lu jusqu’au bout. (Même en supposant que 30 % de ces réponses sont exagérées, le résultat reste remarquable.)

Pendant la campagne, le bunker, trouvant la vie bien terne et ses sondages de Créatec bien incapables de percer les mystères du refus québécois, s’est tourné vers une firme spécialisée dans l’analyse « psychographique » des pu­blics, la compagnie Prisme. Utilisant une technique mise au point aux Etats- Unis et adaptée au Canada par la compagnie Goldfarb, Prisme segmente les Québécois en six « types », tant il est vrai qu’aujourd’hui, c’est l’attitude indi­viduelle, bien plus que le statut social, le salaire, l’âge ou la scolarité qui oriente les choix des électeurs.

Ces six types s’échelonnent du « traditionnaliste inflexible » à « l’hédoniste égocentrique ». Au centre, on trouve le groupe le plus nombreux au Québec : les « réformistes engagés », qui constituent 29 % de la population (au lieu de 17 % seulement dans le ROC). Ni yuppies ni pantouflards, ils réfléchissent avant d’agir, ne succombent pas nécessairement à la dernière mode mais l’intè­grent dans leurs habitudes si, à l’usage, elle s’avère préférable à la précédente.

Réformistes, ils veulent améliorer les choses. Engagés, ils sont prêts à mettre la main à la pâte. En démocratie, ils forment l’équipage. En Amérique du Nord, ils sont proportionnellement plus nombreux au Québec que dans n’importe quelle province canadienne et dans n’importe quelle région américaine.

Lorsqu’Alexandre Sakiz, président de Prisme, passe les intentions de vote référendaire à la moulinette de ses six types psychographiques, il en ressort que 90 % des réformistes engagés francophones s’apprêtent à dire Non. Tout bien considéré. Tout bien lu, écouté, soupesé. Facteur aggravant dans leur refus de l’offrande libérale : la campagne de peur. Plus elle est intense, plus ils y résis­tent. Adultes responsables, ils n’aiment pas se faire bousculer*.

Ode aux Québécois, et parmi eux à la minorité autochtone. Car si, d’Est en Ouest, les autochtones canadiens ont eu peur du changement, peur de la responsabilité nouvelle que l’autogouvernement — pourtant sans grand risque et douillet à souhait — imposerait à leur sécurisante dépendance, les autoch­tones du Québec, eux, se sont montrés prêts à faire le saut. Les Cris du Grand Nord, les Montagnais, les Hurons : presque partout au Québec, les nations autochtones ont voté Oui en majorité. Les autochtones québécois savent recon­naître l’offre qu’il ne faut pas refuser. Eux savent qu’ils ont gagné. Eux veulent s’engager dans la réforme. C’est bon à savoir.

★ ★ ★

Le 26 octobre 1992, 4 033 021 Québécois vont cocher leur case, faire leur croix, imposer leur volonté. En tout, 83 % des électeurs inscrits. C’est, sur le continent nord-américain, un taux de participation remarquable. A l’échelle de la démocratie mondiale, le Québec se retrouve ainsi dans le peloton de tête. En moyenne, les voisins du ROC se présentent à 72 % aux bureaux de scrutin. Ce taux est atteint notamment grâce à la rage des habitants de la Colombie- Britannique, sortis de leur torpeur politique pour venir, à 77 %, dire non au Québec. Ailleurs, les plus vaillants sont les Albertains (73 %), les moins intéressés, les Terre-Neuviens (53%).

Les six types se répartissent en deux grands groupes : A) traditionnalistes ; (1) Réalistes conformistes — Québec : 26 %, ROC : 23 % ; (2) traditionnalistes inflexibles — Québec : 16%, ROC: 15%; (3) casaniers diligents — Québec: 9%, ROC: 12%; B) non traditionnalistes: (4) réformistes engagés — Québec: 29%, ROC: 17%; (5) arrivistes agressifs — Québec : 9 %, ROC : 13 % ; (6) hédonistes égocentriques — Québec : 11 %, ROC: 19%.

Que disent, au juste, la majorité des 4 033 021 démocrates québécois? Johnston/Blais proposent cette conclusion générale :

Le Non a gagné au Québec parce qu’une importante proportion des non souverainistes ne pouvaient surmonter leurs appréhensions envers l’entente ; ils sentaient que l’entente n’était pas un bon compromis et que le Québec y avait plutôt perdu, et ils n’étaient plus certains de pouvoir faire confiance à Bourassa. De plus, ils pouvaient voter Non sans risque, car il leur semblait improbable qu’un rejet de l’entente mène à la séparation.

De tous les éléments de l’entente de Charlottetown, celui qui a le plus pesé sur le vote fut la clause de la société distincte. Massivement, les Québécois étaient favorables à cette reconnaissance mais une majorité, même parmi les non souverainistes, jugeaient qu’elle n’allait pas assez loin. Et puisque cette clause constituait le seul gain important du Québec — le 25 % étant considéré comme sans intérêt —, il était difficile de prétendre que l’entente était bonne.

Comme c’était le cas pour l’analyse de la réaction du ROC, les conclusions des universitaires se marient assez bien à celles des experts fédéraux, même si les deux groupes n’empruntent pas le même chemin. Dans le mémo secret intitulé Post-game Analysis, envoyé à Joe Clark trois jours après le scrutin, on ne retrouve pas la variable de la société distincte, mais celle de « l’échange inégal » entre le Québec et le Canada. On lit :

Au Québec, aucun thème pris isolément n’a suffi à convaincre les Québécois qu’ils avaient là un mauvais contrat avec le reste du pays. Cela dit, la plupart des Québécois ne pensaient pas avoir besoin d’obtenir une preuve tangible. Globale­ment parlant, les Québécois jugent qu’ils donnent plus au Canada anglais qu’ils ne reçoivent en retour. Il incombait aux fédéralistes de faire la preuve que l’Accord aiderait à corriger cette injustice. Nous avions le fardeau de la preuve et nous avons échoué à relever ce défi.

★ ★ ★

L’essentiel, dans toute cette analyse, c’est qu’elle pouvait être faite et qu’elle l’avait été largement en 1990, au lendemain de la mort de Meech. Le Canada se trouvait alors dans une impasse. Deux ans plus tard, la voie est toujours sans issue. C’était prévisible, c’était prévu. Vérifiable et vérifié, alors et à chaque étape, tout au long du chemin.

Avoir lancé le Québec dans ce cul-de-sac, la première fois, c’était un accident. L’y avoir enfoncé, la seconde fois, c’est une faute.


[*] Les éléments statistiques et d’analyse utilisés dans ce chapitre viennent presque exclusivement des sources suivantes : sondages confidentiels fédéraux et mémos confidentiels fédéraux utilisés pendant la campagne ; entrevue avec le sondeur Allan Gregg ; article et portion de manuscrit de la grande enquête sur le référendum réalisée par les professeurs Richard Johnston, de l’Université de Colombie-Britannique ; André Blais, de l’Université de Montréal; Elisabeth Gidengil, de l’université McGill et Neil Nevitte, de l’Université de Calgary. Les fascinants résultats de leur recherche, résumés ici, seront présentés dans un livre à paraître, Rhetoric and Reality : The Referendum on the Charlottetown Accord, (titre de travail) aux presses de l’université McGill. En plus de leurs sondages quotidiens effectués pendant le référendum, les quatre chercheurs et leur équipe ont réalisé 2226 entrevues auprès de leur échantillon après le vote, pour mesurer les motivations des électeurs. Je tiens à remercier ici MM. Blais et Johnston de m’avoir autorisé à utiliser le fruit de leur recherche. J’ai également utilisé des données de sondages publics, notamment la série CROP/La Presse sur les leaders. En novembre 1990, par exemple, les leaders canadiens favoris du ROC étaient, dans l’ordre : Pierre Trudeau, 31 % ; Clyde Wells, 17 % ; Jean Chrétien, 10 % ; Preston Manning, 7 %.

[‡] Les sondages quotidiens d’Allan Gregg enregistrent une forte poussée du Non au lendemain de la parution de l’essai de Trudeau dans Maclean’s. Mais elle ne survit pas plus d’une journée.

[§] Dans un groupe test à mi-chemin de la campagne, des électeurs affirment que tous les premiers ministres ne sont pas favorables à l’entente, et que celle-ci va permettre aux médecins de « charger plus cher ». (??!)

1992: Le référendum refoulé

Lorsque je souhaite être facétieux avec mes amis fédéralistes, ce qui m’arrive assez régulièrement, je leur pose deux questions. D’abord : quel était le résultat, au Québec, du référendum sur la Constitution de Pierre Trudeau ? Généralement, mon interlocuteur cherche laborieusement la réponse dans son cerveau, un peu comme s’il était soumis à un vox pop de Guy Nantel. En l’absence de réponse, j’enchaîne : bon, alors comment avez-vous voté ? Cela provoque, chez la plupart, un chaos synaptique.

J’avoue, c’est cruel. Dans l’environnement démocratique actuel, chacun présume qu’un changement profond à notre loi fondamentale a nécessairement été soumis au vote populaire. Difficile d’imaginer que ce ne fut pas le cas en 1982. Le rétrécissement des pouvoirs du Québec fut décidé par des députés, ceux d’Ottawa et de toutes les provinces sauf le Québec, puis signé par notre très gracieuse reine, venue de Londres tout exprès.

Donc, aucun citoyen ordinaire n’a voté pour ou contre la constitution qui régule, à ce jour, notre droit. Quoique. Il y aura 30 ans mercredi prochain avait lieu une consultation sur une version revue et corrigée de cette constitution. Contrairement aux référendums sur la souveraineté de 1980 et de 1995, régulièrement rappelés, commentés, documentés, celui de 1992 n’est que très rarement évoqué. Ce n’est pas parce qu’il a été boudé par l’électorat. Au contraire : 72 % de tous les Canadiens et, mieux encore, 83 % des Québécois ont pris le chemin des urnes pour répondre à la question posée.

Pourtant, les empreintes de ce séisme politique se sont réfugiées dans un recoin honteux de la mémoire canadienne. Pourquoi ? Parce que ce vote plante un pieu dans le corps politique. Parce que la population canadienne, qui n’a jamais dit oui à la constitution de 1982, a ensuite dit non, en 1992, à sa version améliorée, à hauteur de 54 %. L’existence même de ce refus met en cause la légitimité de la loi fondamentale du pays.

Pour s’en convaincre, on n’a qu’à lire les phrases lyriques consacrées par la Cour suprême au « principe démocratique » dans le renvoi sur la sécession, en 1998 : « Un système de gouvernement ne peut survivre par le seul respect du droit. Un système politique doit aussi avoir une légitimité, ce qui exige, dans notre culture politique, une interaction de la primauté du droit et du principe démocratique. Le système doit pouvoir refléter les aspirations de la population. »

Évoquer le référendum d’octobre 1992, c’est donc rappeler l’absence de ce principe démocratique au centre de l’édifice légal canadien. C’est la maladie honteuse du système, dont l’histoire récente montre qu’elle ne peut être guérie. Le seul remède disponible est donc de ne jamais en parler. De faire comme si le patient se portait bien.

Ou plutôt, les patients. Car si le refus de l’accord, dit de Charlottetown, s’exprime dans un chiffre brut, sans équivoque, il cumule deux refus contradictoires et de forces équivalentes, celui du Québec et celui du reste du Canada, le ROC.

Versions numérisées et AudioLivres disponibles.

Des tonnes de sondages et d’analyses convergent vers cette conclusion. Les sondeurs embauchés par Ottawa résument la chose dans leur note « Post-Game Analysis », que j’ai obtenue pour mon livre Le naufrageur : « Les éléments du paquet [l’entente], pris individuellement, étaient à peu près acceptables par tous les Canadiens, à une exception près : la garantie que le Québec aurait 25 % des sièges aux Communes était incontestablement impopulaire dans le ROC. Entre 60 % et 70 % des Canadiens anglais trouvaient cette disposition injuste. Elle suscitait le rejet en soi, mais ravivait aussi le rejet de la clause de société distincte. Ces deux clauses, ensemble, donnaient à penser que, quels qu’aient été les autres objectifs des auteurs de l’Accord, leur principale mission était d’apaiser les nationalistes québécois. »

Bref, les Canadiens anglais estimaient l’Accord trop généreux envers le Québec. On peut donc penser qu’ils préféraient la Constitution telle quelle, sans ces ajouts maudits. Pour les Québécois, le verdict est inversé.

Une analyse fine des comportements des électeurs a été réalisée par les politologues Richard Johnston, de la Colombie-Britannique, et André Blais, de Montréal, pour The Challenge of Direct Democracy: The 1992 Canadian Referendum (McGill-Queen’s). Leur conclusion : « Le Non a gagné au Québec parce qu’une importante proportion des non-souverainistes ne pouvait surmonter leurs appréhensions envers l’entente ; ils sentaient que l’entente n’était pas un bon compromis et que le Québec y avait plutôt perdu, et ils n’étaient plus certains de pouvoir faire confiance [au premier ministre Robert] Bourassa. […] De tous les éléments de l’entente de Charlottetown, celui qui a le plus pesé sur le vote fut la clause de la société distincte. Massivement, les Québécois étaient favorables à cette reconnaissance, mais une majorité, même parmi les non-souverainistes, jugeait qu’elle n’allait pas assez loin. Et puisque cette clause constituait le seul gain important du Québec — les 25 % [de sièges garantis aux Communes] étant considérés comme sans intérêt —, il était difficile de prétendre que l’entente était bonne. »

Bref, même si l’entente incluait beaucoup d’autres éléments, notamment davantage d’autonomie pour les Autochtones, une proposition appuyée par une majorité de Québécois et de Canadiens, le tout s’est joué sur la question québécoise. Trop pour le ROC, trop peu pour le Québec.

On doit donc tirer pour le Québec une conclusion contraire à celle comprise pour le ROC. En disant non à la version améliorée de la constitution canadienne, les Québécois ont indiqué, à 57 %, que même ainsi emballée, la loi fondamentale du pays leur était inacceptable.

Pas étonnant que les cerveaux fédéralistes aient du mal à intégrer cette donnée, ne sachent comment la gérer, où la mettre. Dans le grand récit du nationalisme canadien, c’est l’épisode qu’il ne faut pas voir. Lors des deux référendums dont on se souvient, les Québécois ont dit non à l’indépendance. Mais dans ce référendum oublié, ils ont dit non au texte sur lequel repose l’existence même du Canada.

(Cet article a d’abord été publié dans Le Devoir.)

Meech et le « Quoi qu’on dise… » de Bourassa: La vraie histoire

Robert Bourassa nage. C’est un exercice auquel il s’astreint quotidiennement, pour garder la forme. C’est aussi une cérémonie. Un rituel qu’il accomplit chaque fois que sa fonction l’oblige à un effort particulier, à une décision difficile. « Dans les moments importants, je vais nager pour dégager l’esprit de la déclaration — comme je ne lis pas de texte écrit. J’improvise d’une certaine façon, dans la forme sinon dans le fond. »

Les cadres du pouvoir chinois tremblaient dans leurs cols Mao chaque fois que le Grand Timonier se lançait, torse nu, dans le Yangtsé. Sa plongée annonçait invariablement une nouvelle purge, camouflée sous un mouvement de masse. À Québec, ce sont les journalistes qui guettent les baignades du premier ministre, les jours où l’histoire change de paragraphe ou de page. Aujourd’hui, sentant qu’un nouveau chapitre pourrait s’ouvrir, ils sont particulièrement fébriles.

« Quand c’est rendu que les journalistes vous attendent quand vous allez nager ! » peste le premier ministre. Ils font le pied de grue autour de l’immeuble du Club des employés civils, où se trouve la piscine, espérant lui arracher une phrase au passage. Les agents de sécurité font entrer le premier ministre par une porte dérobée. Entre deux longueurs, Bourassa cherche « la » phrase de son discours du soir. La conclusion. La formule choc. Celle qu’on citera longtemps.

Il a accepté l’idée de la proclamation [proposée par ses conseillers]. Il l’aurait peut-être eue tout seul. Maintenant il veut la tourner « de la façon la plus concise et la plus percutante possible, en préservant l’avenir, comme c’était ma responsabilité comme premier ministre ».

Joli truc. Car préserver l’avenir, en ce jour, c’est parler fort, mais sans se compromettre. Claquer une porte, sans la fermer. Robert Bourassa nage. En pleine « zone grise », dit-il. Quant au fond, « qu’est-ce qui pouvait arriver ? Il y avait pas tellement de  choix : trois choix, finalement. Un qui était à rejeter, c’était : « On présente l’autre joue, on dit pas un mot. » L’autre qui était risqué, pour ne pas dire téméraire, c’était de dire : « Vous voulez pas de nous autres ? On s’en va tout seuls ! » Et le troisième choix c’était entre les deux, sans qu’on voie clairement ce que ça pouvait être à ce moment-là. À très court terme il fallait poser des gestes pour garder le contrôle de l’agenda. »

Robert Bourassa nage, mais ne plonge pas. Quant à la forme, la solution lui vient, entre deux vaguelettes. Il croit se souvenir d’une citation du chef d’État français, d’un discours livré par de Gaulle à Constantine, en Algérie, à son retour au pouvoir en 1958 ou 1959, qu’il a peut-être entendu, grâce à sa radio à ondes courtes, un soir, dans son petit appartement d’étudiant à Oxford.

Quelque chose comme « Quoi qu’on dise, quoi qu’on fasse, l’Algérie française, aujourd’hui et pour toujours… » se souvient-il. Une façon de dire que jamais Paris n’accéderait aux demandes d’indépendance des Algériens, mais protégerait les intérêts de la minorité française en sol algérien.

De Gaulle n’a jamais prononcé cette phrase. Il a lancé à Alger son fameux « Je vous ai compris ! », volontairement trompeur. Il s’est un jour laissé aller à reprendre un slogan de la foule —Vive l’Algérie française ! — sans s’en rendre compte, a-t-il prétendu, et, ce qui est certain, alors même qu’il manœuvrait en coulisses pour mettre fin au statut colonial, donc français, de l’Algérie. L’emprunt de Bourassa ressemble bien plus dans sa forme à une citation de Proudhon : « L’État, quoi qu’on dise et quoi qu’on fasse, n’est, ni ne sera jamais la même chose que l’universalité des citoyens. »

Qu’importe la méprise, c’est l’intention qui compte. Le premier ministre québécois décide de s’inspirer de la forme et de l’esprit d’un mensonge pour apaiser ce soir-là son peuple meurtri.

« Ça ne vous a pas fait hésiter ? » lui-ai-je demandé.

« Ça m’a fait hésiter de dire que j’avais pris ça là. […] Je me suis dit, il y a certainement quelqu’un qui va dire : « Oui, mais, deux ans plus tard, c’était l’Algérie algérienne ! » Mais ça n’a été souligné nulle part. »

Robert Bourassa nage. Il n’hésite pas parce que l’idée de tromper son public le rend mal à l’aise. Il hésite parce qu’il craint de se faire prendre. Sorti des eaux de la rhétorique, il fait le tour de la piscine. S’assied sur les marches de l’escalier. Écrit au crayon feutre sur de petites fiches les mots qui lui sont venus à l’esprit. Esquive les journalistes à la sortie de l’immeuble, esquive les journalistes en entrant au bunker, emprunte au sous-sol le corridor qui va au parlement, et se rend jusqu’au bureau situé derrière la chambre bleue.

Là, Bourassa rumine. Répète son discours devant son proche conseiller Jean-Claude Rivest qui a le suprême privilège, dans les moments forts, d’être son premier public. Le conseiller peut voir les mots sur les fiches : « Rappeler le but de Meech, les efforts. » Il y a le mot « remercier ». Pas de phrase complète, sauf la formule choc, écrite en entier. Rivest a le droit d’écouter, pas celui de critiquer. «J’argumente pas, son affaire est faite. C’est probablement pour ça qu’il me prend, moi. » Mais s’il pressentait un désastre absolu, Rivest pourrait sonner l’alarme.

À l’Assemblée, pleine comme un œuf en ce vendredi soir, aucun ministre, aucun député ne sait comment Bourassa va présenter les choses. À l’oral, Bourassa a si rarement ému, si souvent déçu, qu’il n’a qu’à être bon pour paraître excellent. Ce soir, il sera très bon.

Il se lève, fait le rappel des événements, remercie ceux qui l’ont épaulé dans la traversée de Meech, dont, nommément, l’Ontarien David Peterson. Il évoque l’injustice faite aux Québécois, et rappelle, louangeur, le nom de René Lévesque, qui avait fait preuve, dit-il, « d’une grande flexibilité » après mai 1980, pour « réintégrer le Québec dans la constitution canadienne ». Le ton est bon, le rythme décidé. La voix claire trahit la déception.

Quelques minutes seulement, puis vient la formule pseudo-gaullienne : « Quoi qu’on dise et quoi qu’on fasse, le Québec est, aujourd’hui et pour toujours, une société distincte, libre et capable d’assumer son destin et son développement. »

À cet instant, exactement, le Québec se divise en deux. Il y a ceux qui savent. Il y a ceux qui rêvent. Le récit des deux années à venir se résume, pour beaucoup, aux fluctuations de la ligne de démarcation.

* * *

Robert Bourassa, lui, sait. Il sait qu’il n’a rien dit.

« Quand je me suis assis, la réaction que j’avais c’est : « C’est fait, et il semble que ce soit bien fait. » »

L’effet produit le déroute. Autour de lui, tout le monde est debout. Les libéraux, bien sûr. Normal. Mais des péquistes, aussi. Jacques Parizeau, qui dans son propre discours l’appelle « mon premier ministre » — du jamais entendu — et lui dit « je vous tends la main » — du jamais vu —, traverse l’allée centrale pour venir le féliciter. Les applaudissements sont longs, nourris, chaleureux. Rien à voir avec «la claque» qui accompagne d’ordinaire les prestations ministérielles.

« Quand Robert Bourassa a lu son texte, se souvient un député libéral alors nationaliste modéré, Jean-Guy Saint-Roch, il y a eu un silence de mort. On a été estomaqués, puis il y a eu un sentiment d’euphorie. Moi, c’est un des rares moments où j’ai senti qu’il n’y avait plus de ligne de parti, plus d’opposition. Aujourd’hui, on lit le texte dans les gallées [Verbatim des travaux de l’Assemblée] et c’est froid. Mais si t’étais là, t’as vu le visage, le ton de la voix. On était des Québécois à ce moment-là. On est à la croisée des chemins et on y va. »

Bourassa assiste au déferlement. « C’aurait pu être des applaudissements polis. En chambre, on ne se lève pas à tout bout de champ, c’est pas la routine. Je n’avais pas écouté la radio toute la journée. Je n’étais pas sensibilisé à l’atmosphère. » Il ne s’attendait pas, en cette enceinte, à une réaction « aussi éclatante ». Au-delà des murs de l’Assemblée nationale, aussi, l’impact est, dit-il, « plus grand que je l’avais pressenti». «J’ai constaté qu’il y avait un niveau d’intérêt et d’anxiété dans la population que je n’avais pas connu depuis-certainement depuis mon retour » au pouvoir. Cherchant des exemples, il cite… la crise d’octobre de 1970, la grande grève du front commun de 1972. Mais depuis 1985, malgré la tension linguistique autour de la loi 178, il n’avait jamais retrouvé ni « senti l’anxiété presque palpable. Et c’était le cas, cette journée-là. Et le lendemain, s’il y avait quelque chose, c’était encore plus grand. »

Lorsqu’on revoit l’enregistrement de ce moment, on observe un Robert Bourassa, assis après l’effort, un peu sonné par la réaction des députés et des ministres. Hagard, comme s’il s’était réfugié dans sa carcasse et se forçait à en ressortir chaque fois qu’un collègue lui tendait la main. Puis il y retournait, le regard un peu absent. L’homme semblait débordé, dépassé.

Car il savait, lui, que le Québec ne serait pas « libre de ses choix ». Il savait, lui, que jamais il n’accepterait un verdict entraînant la province vers le statut de pays. Il savait qu’il ferait tout pour contrecarrer le choix des Québécois, alors très majoritairement indépendantistes. Et il dirait, le jour de tirer sa révérence, qu’il avait « assumé le destin du Québec ». Qu’il avait, bref, pris sur lui de décider à la place des Québécois. De leur enlever, donc, en ce point tournant, la liberté de choisir.

Cela lui a coûté, oui. La deuxième plus grande défaite de sa carrière, un référendum perdu sur des offres fédérales médiocres deux ans plus tard. Cela a fait mal.

On n’invoque le fantôme de De Gaulle qu’à ses risques et périls.


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Le PLQ de l’après-Meech: Aux origines du mensonge

Les archives parlent. Il y a 25 ans, alors que le Canada vient de dire non au Québec et que 60% des Québécois souhaitent se donner un pays, le chef du PLQ, Robert Bourassa, leur ment. Il leur dit qu’ils sont « maîtres de leur choix » et qu’il est ouvert à toutes les solutions « sauf le statu quo ».

Tommy Chouinard de La Presse rapporte ce matin ce que Bourassa disait, en privé, à ses ministres, en juillet 1990: le contraire de ce qu’il affirmait aux Québécois. Extraits:

Dans les délibérations du Conseil des ministres, on lit que le premier ministre est «étonné de l’ampleur et de la profondeur de la vague souverainiste». Le premier ministre ajoute que «le gouvernement est pris avec [cette] immense vague» et qu’il «veut contrôler la situation». «Le gouvernement ayant perdu son pari constitutionnel, il s’agit de limiter les dégâts», explique-t-il. Le 22 août, il affirme à ses ministres que «les travaux de la Commission vont sans doute dissoudre plusieurs mythes quant à la position constitutionnelle de l’opposition officielle».(…)
Les délibérations du Conseil des ministres de ce 29 août 1990 mettent en lumière les intentions de Robert Bourassa. «Tous sont conscients qu’il y a une énorme vague souverainiste qui a déferlé sur le Québec depuis l’échec de l’Accord du lac Meech», explique-t-il à ses ministres. «En tant que fédéraliste, ce phénomène est très difficile à gérer, ajoute le premier ministre. Cependant, la Commission sur l’avenir du Québec qui sera mise sur pied a des chances de faire tomber les mythes souverainistes.»

«Il faut avoir une commission extraordinaire» [la Commission Bélanger-Campeau, en voie de formation] et non simplement parlementaire, «afin d’avoir une occasion plus propice de maintenir la crédibilité du fédéralisme», soutient M. Bourassa. Selon lui, «une telle commission permet de limiter les dommages à court terme. À moyen terme, cette vague souverainiste risque de s’estomper».

9782764421703Loin de limiter la vague souverainiste, la Commission va l’entretenir, l’amplifier. Et même le co-président fédéraliste de la Commission, Michel Bélanger, proposera la tenue d’un référendum sur la souveraineté en 1991, soit 12 mois plus tard, au grand dam de Bourassa.

J’ai raconté en détails cet extraordinaire vol de la volonté collective québécoise dans deux ouvrages, résumés dans Le Petit Tricheur.

La démonstration est, je pense, implacable. Si Robert Bourassa avait fait, en privé, ce qu’il proclamait, en public, le Québec célèbrerait en ce moment son premier quart de siècle de pays souverain.

Les aventures de Marcel Masse à Ottawa

En nous quittant, Marcel Masse laisse derrière lui tout un univers: celui des nationalistes québécois conservateurs, politiquement nés avec la Révolution tranquille, repêchés par la tentative de réconciliation lancée par Brian Mulroney en 1984, déçus par son échec, puis ralliés à la cause souverainiste à temps pour le référendum de 1995.

J’ai eu la chance de connaître Marcel Masse. Il était député de Frontenac — où est ma ville natale Thetford Mines — et il était devenu bon ami avec mon père. Je l’ai recroisé comme journaliste, puis l’ai longuement interviewé pour mes livres Le Tricheur et Le Naufrageur. J’ai ensuite travaillé avec lui lorsqu’il présidait la Commission de la Métropole pour l’avenir du Québec, puis pendant la campagne référendaire où il ralliait les Conservateurs pour le Oui, puis ensuite comme Délégué général du Québec à Paris.

Mais je reviens aux entrevues pour Le Naufrageur. La chose était étonnante. Il me recevait dans son bureau de ministre de la défense du Canada, à Ottawa. Mais on se parlait, pour ainsi dire, entre indépendantistes. Je vous présente quelques extraits du légèrement remaniés récit qu’il m’a offert.

Marcel Masse, est un cas. Jeune star, dans les années 60, de l’Union nationale — après un bref passage au Rassemblement pour l’Indépendance Nationale — 0 Masse a failli en devenir le chef en juin 1971, dans un scrutin que certains prétendent truqué. Conservateur lorsque cette race existait à peine au Québec, Masse devint, à partir de 1984, le ministre fédéral livrant le combat le plus déterminé et le plus visible pour redonner au Québec sa juste part dans chacun des ministères qu’il a brièvement dirigés: Énergie, Communications (en fait, culture), Défense. Chaque fois, ses interventions furent interprétées dans le ROC comme autant de cadeaux donnés aux Québécois, perçus par leurs voisins comme les éternels assistés sociaux du Canada. Nationaliste de la tendance Lionel Groulx (l’antisémitisme en moins), Masse pense que le Canada devrait redessiner clairement la ligne de partage de ses deux nations fondatrices, et il va le faire savoir. «On ne peut pas vivre éternellement dans un pays dans lequel on est malheureux», dit-il en privé.

(En 1991, Masse est membre, avec les ministres Benoît Bouchard et Gilles Loiselle, d’un comité qui doit discuter des « offres » qu’Ottawa pourrait faire au Québec pour le convaincre de ne pas quitter le Canada. Le sentiment indépendantiste est alors largement majoritaire et l’Assemblée nationale a adopté une loi prévoyant un référendum sur la souveraineté au plus tard en octobre 1992.

Une de ces réunions se tient à Québec le 3 juillet 1991. Une présentation sur le Québec a été faite par un haut-fonctionnaire, André Burelle. La discussion s’engage:)

«Vous ne parlez pas des deux nations», lance Masse, entre autres critiques. En effet, Burelle parle de «société distincte», mais s’en tient à la notion de provinces. «Pas un mot sur les capitales, ajoute le ministre; il faudrait deux capitales.»

La position de Masse a le mérite de la cohérence. Il y a deux nations au Canada. Il devrait donc y avoir deux capitales. Ou plutôt, trois. Il explique:

À partir du moment où tu pars avec l’idée [des deux nations], t’es obligé d’arriver avec l’autre Parlement, autrement ça fonctionne pas.

Le Canada anglais forme une nation. Je comprends fort bien et j’accepte les différences qu’il y a entre les Maritimes et l’Ouest, tout ça, et c’est comme nous entre la Gaspésie et Hull, il y a une différence. Mais globalement les Gaspésiens et les gens de l’Outaouais ont une volonté collective de vivre ensemble, comme les Canadiens anglais de leur côté. Pour eux, le Parlement national est à Ottawa. Pour les Québécois, il est à Québec.

Comment peut-on alors organiser le système avec un seul Parlement et des pouvoirs différents [pour chaque nation]? C’est une impossibilité. Au fond, il manque un Parlement. Il manque le Parlement national à Kingston pour le Canada anglais. Idéalement, il y aurait un Parlement national à Québec pour les Québécois, celui de Kingston pour le Canada anglais, puis entre les deux un Parlement fédéral à Ottawa, gérant un certain nombre de pouvoirs. […]

Cette théorie en vaut d’autres. Elle est proche des thèses du chanoine Groulx, que Masse cite au dernier étage du Hilton. Dans le document de Burelle, il manque les deux nations.

Au dernier étage du Hilton, Barbara McDougall, ministre des Relations extérieures, trouve que les Québécois insistent un peu beaucoup.

Il n’y a qu’une nation au Canada, dit-elle à Masse, pas deux. «Tu nous casses les pieds avec tes trucs qui ne tiennent pas debout, lui dit-elle. Tu ne tiens pas compte du fait que c’est un seul pays, le Canada.»

Masse prend la chose en riant. Se lève, va se chercher un café dans un coin. McDougall n’a pas le cour à rire. Elle est en présence d’un ministre fédéral de la Défense qui veut réorganiser le Canada en le scindant. «Soyez logique, soyez cohérent, dit-elle encore, faites deux pays!»

«Marcel, you want to destroy Canada and you know it» («Marcel, tu veux détruire le Canada et tu le sais»), continue-t-elle, maintenant très engagée dans le débat. Ce qui est rare car, s’il est arrivé que les ministres québécois s’emportent, à ce comité, les anglophones sont toujours restés plutôt froids. Pas maintenant.

Masse ne lâche pas. Ancien professeur d’histoire, il se met à parler histoire. «Notre histoire à nous, Québécois, ne commence pas en 1867, dit-il, mais en 1534. C’est pas comme la Saskatchewan, qui a été fondée après le Canada.» Puis il dit cette chose horrible à des oreilles non québécoises:

«Pour nous, la confédération est une phase de notre histoire. On était là avant que le Canada existe, on est là pendant que le Canada existe, peut-être qu’on sera là après que le Canada aura fini d’exister.»

Il y a plus de cinq ans que des nationalistes québécois sont membres du cabinet Mulroney. Jamais auparavant le débat ne s’était rendu aussi loin. McDougall est soufflée que de telles choses puissent être dites. Qu’un ministre important du gouvernement canadien les assène avec si peu de doigté, c’est un comble. «Ça a été un moment intense de discussion politique, dit Masse. Il faut, à un moment donné, déballer sur la table ce qu’on a dans le ventre, de part et d’autre, comprends-tu?» Les entrailles de Masse sont sur la table. Celles de McDougall vont l’y rejoindre.

Le Canada, dit-elle, est un immense succès. Pour les francophones comme pour les anglophones. «Je veux dire, ça a fonctionné notre affaire [le Canada], vous existez [les francophones].» C’est la thèse du Canada ayant préservé les francophones de l’assimilation. Elle est très populaire outre-Outaouais, où les statistiques d’assimilation, historiques et contemporaines, des minorités francophones semblent ne jamais s’imprimer dans les esprits.

Il faut voir Marcel Masse. L’homme est imposant sans être corpulent. Sous un air affable, il semble camoufler l’énergie d’un ancien boxeur. Il faut voir Barbara McDougall. Ce n’est pas non plus une poupée de porcelaine. Elle sait faire bouger les choses, même si elle semble constamment accablée par la tristesse de l’existence humaine qu’elle voit défiler devant les grandes vitres de ses lunettes. Et voilà que Masse tombe de tout son poids sur la foi canadienne de la Torontoise.

«On existe de la puissance de notre volonté, de notre action politique et non pas du désir des autres», lui dit-il.

Oui, mais, bon, vous existez, réplique McDougall. Alors: «Trust us. Why don’t you trust us?» («Pourquoi ne nous faites-vous pas confiance?») demande-t-elle, ne sachant pas quelle immense porte elle vient d’ouvrir.

Masse raconte:

Là, tout a ressorti. «Souvenez-vous en Ontario, de l’article 17 [adopté pour limiter l’enseignement du français en 1912] . Où est-ce que vous étiez à ce moment-là? Où était la générosité? Pis au Manitoba, quand ils ont aboli les droits scolaires, où est-ce qu’elle était, la générosité des principes*?

«Alors, si ça vous fait rien, hein? on va d’abord rédiger le texte, pis après ça on parlera de la confiance et pis de la bonne volonté. Mais moi, je veux avoir un texte [de loi], là, parce qu’on sera pas là personne dans 10, 15, 20 ans.»

Trust us? Masse insiste et largue: «I prefer to have it written in your blood, there in the constitution, than to rely on your word.» («Je préfère avoir cette garantie écrite avec votre sang dans la constitution que de me fier à votre parole.»)

L’affrontement semble avoir duré une bonne heure. McDougall est en larmes. Clark reste bouche bée. Bouchard et Loiselle ne savent s’ils doivent huer ou applaudir ? «des siècles nous séparent», dira Bouchard à la sortie, résumant assez bien le dialogue des solitudes auquel il vient d’assister.

La séance matinale est enfin interrompue. Clark a prévu d’inviter tout son petit monde au chic Club de la Garnison, où les ministres, dont Masse, doivent se mêler à la foule des notables de la Vieille Capitale. «Moi, je m’excuse, annonce le trublion, j’ai un déjeuner prévu avec le premier ministre du Québec, Robert Bourassa.» Ce qui tombe comme une roche sur la table.

Demandez-nous-en plus!

Masse sait déjà que Bourassa ne veut pas de pouvoir sur la langue. Tant pis. Mais les signaux en provenance de Québec — des ministres et hauts fonctionnaires — semblent indiquer que Bourassa est intéressé par des pouvoirs supplémentaires en matière culturelle. Ça tombe bien, Masse était ministre de la Culture jusqu’en avril dernier, lorsqu’il a demandé spécifiquement à être relevé de ses fonctions, car il s’apprêtait, explique-t-il, à devenir le champion de la décentralisation de la culture. «Là, j’ai dit, moi, il faut que je parte d’ici, parce que je suis en porte-à-faux.» Il ne pouvait pas être en même temps le gardien de but du gouvernement fédéral et le compteur étoile du Québec.

Masse a en effet une opinion toute personnelle de la façon dont le Québec et le Canada devraient se départager le domaine culturel. Il y a d’une part le contenu, dit-il, l’art, la création elle-même, qui doit absolument revenir au Québec. C’est l’expression de son caractère distinct. Puis il y a le contenant, le support, l’industrie. Pas la chanson, le disque. Pas le scénario, la caméra. Selon l’UNESCO, il faut 10 millions de citoyens pour «amortir» de façon rentable l’aspect «industriel» de la culture. Le Québec ne les a pas. Le Canada les a. Masse pense donc que la ligne devrait être tirée là: Québec prend tout le contenu, Ottawa prend tout le contenant.

Mais, bon, les Québécois ne le voient pas de cet oeil. Tantôt la ministre de la Culture de Bourassa, Liza Frulla, réclame le contenu — maîtrise d’ouvre sur la répartition des subventions — tantôt elle réclame le contenant — l’argent fédéral pour la fondation de musées. Son collègue des Communications, Lawrence Cannon, laisse aussi écrire un Livre blanc qui réclame pour le Québec un contrle presque complet sur les télécommunications au Québec: le contenant.

Bourassa est conscient que les fédéralistes d’Ottawa sont à la fois l’avant-garde et le rempart québécois dans la négociation qui s’amorce. Et, puisque le premier ministre du Québec boude les négociations constitutionnelles, les Loiselle, Bouchard et Masse, avec Michel Roy, forment l’équipe de relève. Il est même conscient que les ministres fédéraux ont leur lettre de démission en poche et qu’en cas d’échec, leur départ pourrait «remettre en cause» le gouvernement Mulroney.

L’auteur: Vous vous êtes posé la question de savoir si vous sortiriez ensemble [du gouvernement]?

Masse: C’est ça. Quel était le meilleur moyen d’aider le Québec dans cette démarche-là. Oui, on s’est posé la question, à plusieurs reprises. Mais il n’y a jamais eu d’événement qui aurait déclenché cette décision-là.

Contrairement au comité Allaire, où il fallait voter, ou à la commission Bélanger-Campeau, où il fallait signer, au cabinet Mulroney, on n’a pas à se commettre. On vous demande seulement de ne pas vous démettre.

L’auteur: Vous n’aviez nulle part où aller, non plus. Démissionner alors que Bourassa n’a pas pris position… il ne vous donnerait même pas de médaille!

Masse: Exactement. On n’avait rien à défendre. Démissionner sur quoi? Sur le fait que les offres allaient pas assez loin? Ben oui, mais elles étaient ratifiées par Bourassa!

À Québec, le midi du 3 juillet, dans une salle du bunker, il expose le problème à son ami Robert, qu’il connaît depuis le milieu des années 60, lorsqu’ils étaient tous les deux députés à l’Assemblée nationale:

Masse: Écoute, nous on est ben prêts ? parce qu’on est plus sensibles, c’est ben normal ? à défendre les thèses du Québec, mais encore faudrait-il savoir quelles sont les fameuses thèses. Entre ce que Lawrence Cannon dit, ce que Frulla dit, ce que le comité Allaire dit, ce que le rapport Bélanger-Campeau exprime… Je veux dire, nous, on voudrait t’être utile, mais on sait pas où est-ce qu’on s’en va dans cette affaire-là.

L’auteur: Qu’est-ce qu’il répond?

Masse: Il répond pas, au fond. Je veux dire, il a jamais répondu. Moi, j’ai l’impression que Robert, il l’a jamais su, son objectif dans ce sens-là, tsé? Parce que c’est pas un idéologue qui est parti avec une feuille de papier pour dire: voici mon affaire. Il a toujours un peu flotté là-dedans. […]

C’est la même chose dans le dossier du téléphone [où Québec et Ottawa se livrent une guerre de pouvoir depuis des lustres]. Je dois admettre que Bourassa n’a pas beaucoup d’intérêt dans cette affaire-là, honnêtement. Moi, j’ai traité les dossiers culturels, j’ai traité avec son épouse, parce qu’à un moment donné, elle était plus présente dans les milieux culturels.

Mais Robert, que je connais très bien et que j’admire dans certains de ses aspects, n’a pas la sensibilité de cet aspect-là. Et à partir du moment où il se fait pas une idée très claire, il n’intervient pas beaucoup auprès de ses ministres. Et toute la réforme de la télécommunication a traîné, largement à cause de ça. […]

Moi, je veux bien respecter ce qu’il est, mais ça nous rend l’ouvrage pas mal plus difficile, pour se faire, entre guillemets, porte-parole. On n’est pas prisonniers de sa pensée non plus, mais on pourrait défendre un certain nombre de ses thèses. C’est difficile pour nous quand on les a pas, les maudites thèses.

Face à ce mur mou de l’indifférence, Masse développe une autre approche. Puisque Bourassa ne s’intéresse pas à cette affaire; puisque ses ministres sont divisés sur l’angle à adopter; et puisque, surtout, la culture est au coeur du concept de société distincte, pourquoi ne pas proposer que, dans tout et sur tout, Québec ait le bénéfice du doute? C’est-à-dire, pourquoi ne pas donner à l’Assemblée nationale la «prépondérance législative» en matière culturelle? En théorie, Québec aurait le droit de s’approprier tout le champ culturel s’il le désire, contenant et contenu. En pratique, il pourrait cependant décider de s’abstenir de toucher à Radio-Canada. Dans 10 ans, il pourrait changer d’avis.

Ce pouvoir serait à géométrie variable, mais c’est Québec qui définirait la géométrie. Toute? Toute! «On n’est pas distinct à temps partiel», dit Masse. Le basculement du pouvoir serait symboliquement très important ? donc fort utile pour une «vente» de la réforme au Québec. On pourrait dire: «Culture? C’est aux Québécois de décider. Point final!» Dans la pratique, sous le règne de Bourassa en tout cas, la modification serait mineure.

Entre deux bouchées, ou entre deux enjambées sur le petit sentier artificiel aménagé sur le toit du bunker, l’immeuble lugubre où logeaient les bureaux du Premier ministre,  Masse expose cette théorie à Bourassa:

Masse: C’est pas à nous autres à Ottawa, en fin de compte, de décider où est la zone grise en matière culturelle. Il appartient à l’Assemblée nationale du Québec, élue démocratiquement et représentant les intérêts profonds du Québec, de décider, à tort ou à raison, où la ligne se situe.

Pis, vaut mieux prendre une chance. […] Que le ministre québécois et ses collègues proposent de fixer la ligne ici ou là, après un débat public, et la société saura que la ligne est là. Et s’il y a perte monétaire [sur le contenant], ils auront dû prouver que c’est leur intérêt culturel de le faire.

L’auteur: Vous lui avez suggéré de demander ça, donc?

Masse: Ouan.

L’auteur: Vous souvenez-vous d’être revenu un peu bredouille?

Masse: Oui. Ben, comme tout le monde. Je vois pas pourquoi je serais revenu différemment de tout le monde.

De retour au sommet du Hilton, Marcel Masse pense tout de même avoir planté les germes de la future revendication québécoise. Bourassa, comme il le fait toujours, lui a dit qu’il allait y penser, qu’il allait en parler, qu’il allait consulter. Plus tard, Masse dira de la position québécoise en matière de culture et de communications: «On l’a jamais su. On l’a jamais su.» Mais sur le coup, Masse est content de son effet et il annonce autour de lui, parlant de Bourassa: «Il lui manquait de couilles, je lui en ai donné!»

Une question référendaire

Arrive un moment où Marcel Masse comprend que le Canda ne pourra faire aucune offre intéressante au Québec. Et s’il fallait qu’elles soient acceptables au Québec, elles ne passeront peut-être pas la rampe au Canada anglais. Et puisque Mulroney tient à tenir un référendum pancanadien sur le sujet, il faut donc prévoir la chose. Il propose à Jean-Claude Rivest, le principal conseiller de Bourassa, la double question qui suit:

«Premièrement, êtes-vous d’accord avec la proposition [de réforme du fédéralisme]? Deuxièmement, dans l’éventualité où l’une ou l’autre des provinces anglophones ne serait pas d’accord, êtes-vous favorable à la souveraineté?»

La formulation a l’avantage de forcer le PQ à faire campagne pour le Oui à la seconde question et à mettre le ROC en face, dit Masse, «d’une guillotine». Elle aurait surtout écarté la possibilité du statu quo. En entrevue, Bourassa dit en avoir entendu parler et l’avoir écartée parce qu’il y voyait la promesse «d’une incertitude politique de deux ou trois ans». Mais Bourassa ne souhaitait pas, justement, autre chose que le statu quo.

S’il avait écouté Masse — et puisque la majorité des provinces canadiennes ont voté Non à la proposition de réforme en octobre 1992 —  on en serait sorti. Du statu quo. Et du Canada.

 

Le moment indépendantiste de Claude Ryan

Ils étaient tous là: Charest, Couillard, Mulroney, pour célébrer, ces jours derniers, les dix ans du décès de Claude Ryan. Chacun a vanté son intelligence, son libéralisme, son attachement aux vraies valeurs libérales, son indestructible attachement au Canada.

N’était-il pas, après tout, le chef du camp du Non, lors du référendum de 1980 ? Celui qui a popularisé la phrase: Le Québec ma patrie, le Canada, mon pays ?

Certes. Mais un épisode de la vie et de l’œuvre de Claude Ryan a été passé sous silence dans le colloque qui lui a été consacré. C’est ce moment où son attachement canadien ne fut plus indestructible. Ce moment où il était prêt à franchir le pas indépendantiste si le Canada refusait toujours de reconnaître au Québec des pouvoirs qu’il jugeait indispensables.

Cela se passe, évidemment, dans l’extraordinaire période de 1990-1991, au moment où échoue la tentative de réconciliation incarnée par l’accord du Lac Meech.J’ai relaté ces événements dans mon livre Le petit tricheur. En voici les éléments principaux:

Le ras-le-bol de Claude Ryan

Au printemps 1990, déjà, la coupe de Claude Ryan commençait à déborder.

En Ontario, une quarantaine de villes, suivant l’exemple de Sault-Sainte-Marie, ancienne fortification française, se déclaraient «  unilingues anglaises », par mesure de rétorsion, disaient-elles, à la loi 178 sur l’affichage qui maintenait l’unilinguisme français dans l’affichage commercial en vitrine (mais pas à l’intérieur des commerces). Dans la municipalité ontarienne de Brockville, un petit groupe d’extrémistes antifrancophones, venus manifester contre le premier ministre David Peterson et sa politique de services bilingues, avaient cru bon de marcher sur un drapeau du Québec, sous l’œil d’une caméra. Dans le nouveau contexte du printemps 1990, l’image devint omniprésente. Les télévisions étrangères ne s’y trompèrent pas, et la reprirent dans leurs reportages sur la crise canadienne. Comment mieux illustrer les votes de Sault-Sainte-Marie, l’annulation terre-neuvienne de la ratification de Meech, le refus d’une majorité d’anglophones de reconnaître qu’il existait au Québec une société distincte? L’image de Brockville était forte parce qu’elle était vraie.

A l’Assembée nationale, Claude Ryan alors ministre de Robert Bourassa, tient les propos suivants:

« Si de telles manifestations d’hostilité envers le fait français devaient continuer à se multiplier, si elles devaient s’imposer comme l’expression de ce que pense véritablement de nous la majorité des citoyens de langue anglaise de ce pays, il faudrait à n’en point douter que nous nous interrogions de manière décisive sur notre place dans ce pays. […]

J’entends de plus en plus souvent des citoyens du Québec qui viennent me dire: « Si l’on ne veut pas de nous, nous ne nous imposerons pas de force. » Ce sentiment largement répandu à travers le Québec traduit un réflexe de dignité et de fierté qui me semble être dans la ligne de notre tempérament collectif, tel que l’a forgé une longue histoire de résistance, de lutte contre l’assimilation et d’affirmation de nous-mêmes. Le Québécois est foncièrement tolérant et patient; l’histoire l’a façonné ainsi, mais il n’a jamais accepté et n’acceptera jamais que son caractère français soit foulé aux pieds ou rejeté par qui que ce soit.

S’il devait être poussé jusqu’à son extrême logique par la force des événements, ce sentiment ne pourrait déboucher que sur des conclusions infiniment regrettables pour ce pays. »

Puis, fin juin, le refus de la majorité des canadiens-anglais de reconnaître le Québec comme société distincte, exprimée par le refus du Manitoba et de Terre-Neuve de ratifier l’entente dans les délais légaux, met un terme à la tentative de réconciliation.

Le lendemain, Robert Bourassa réunit son caucus. Les députés sont en désarroi.

« Si vous n’avez pas d’objection, dit Bourassa, je vais demander à monsieur Ryan de s’exprimer. C’est l’ancien chef du parti, c’est une référence pour tous et chacun d’entre nous. »

Ryan n’est pas le plus adoré des membres du gouvernement, au sein du caucus. Son passage à la tête du parti, de 1977 à 1983, a laissé de profondes cicatrices. Mais tous s’accordent à lui reconnaître une envergure intellectuelle peu commune, déployée pendant de longues années sur la page éditoriale du Devoir, qu’il dirigeait en autocrate éclairé. La constitution est son forte. Chef libéral, il avait mené la campagne anti-souverainiste de mai 1980 en promettant, comme solution de rechange, une autonomie québécoise plus étoffée que celle esquissée dans Meech, et qui venait d’être repoussée. En 1981, il déclarait que le rapatriement unilatéral à la Trudeau diminuait le pouvoir de l’Assemblée nationale: « Quand l’Assemblée nationale est atteinte, c’est le peuple du Québec lui-même qui est directement impliqué », disait-il. Depuis, cependant, Ryan est devenu un point de ralliement des éléments les plus farouchement fédéralistes du Conseil des ministres et du caucus.

C’est debout que Ryan répond au premier ministre. Mais il le fait sur un ton d’une étonnante humilité. « Cette fois-ci, je ne me ferai pas le protagoniste d’une quelconque doctrine, commence-t-il. J’ai décidé que j’allais écouter la jeune génération, et entendre ce qu’elle a à dire. Ensuite, on verra. » Il veut dire « les jeunes » en général. Il songe au débat public qui s’ouvre à compter de ce jour. Il se rassoit.

Ryan est pour l’essentiel tenu à l’écart des tractations qui ont lieu à l’automne au sein du comité formé par Jean Allaire et le directeur général du parti, Pierre Anctil, pour donner au PLQ un nouveau programme constitutionnel.

Le comité Allaire est cependant tellement emporté par  la vague indépendantiste qui déferle sur le Québec et sur les troupes libérales que les membres du comité en viennent, en décembre 1990, à proposer à Robert Bourassa de proposer, purement et simplement, la souveraineté du Québec, assortie d’une entente avec le Canada.

Bourassa est catastrophé par autant d’audace et pense envoyer ces troubles fêtes à la rencontre de Claude Ryan qui, il en est certain, les recevra froidement. Il se trompe.

Les commandements du père Ryan

Événement rare. Depuis qu’il a quitté la direction du Parti libéral en 1983, Claude Ryan arpente rarement les corridors de la permanence du parti. En ce 28 décembre 1990, à 16 h, il y est pourtant. Car on a besoin de ses lumières.

Devant lui, Anctil joue son Bourassa et inonde l’homme de lettres de considérations économiques défavorables au statu quo. Sans dévoiler toutes ses batteries, il lui parle « d’une piste », évoquée au comité, pour contourner le problème du blocage constitutionnel canadien : souveraineté d’abord, reconfédération ensuite.

L’auteur du Livre beige ne se laisse pas déborder par la rhétorique de ce jeunot. « Moi, je ne suis pas convaincu que Meech a démontré hors de tout doute qu’il est impossible de réformer la fédération de l’intérieur. » Ah? Non, poursuit. D’ailleurs, « on a nos torts » dans Meech. Lesquels? Mystère.

Dur moment à passer pour Allaire et Anctil. Claude Ryan reste sagement planté en territoire fédéré. Et il ne connaît encore que les paramètres du rapport. Lorsqu’il aura le texte complet devant lui, au début de janvier, il aura ce commentaire : « Ça me fait penser aux projets de conventions collectives que je recevais au Devoir dans les années 70, quand le syndicat faisait des projets absolument échevelés dans sa première version. »

Anctil a-t-il, ce 28 décembre, une illumination?

« Êtes-vous ouvert à l’idée d’un test ultime? propose-t-il à Ryan. On va dire: “ On veut ça, puis on prend tant de temps pour s’entendre. ” »

« Ah? fait Ryan. Peut-être, il faudrait regarder ça. »

Le « test ultime », la « dernière chance ». L’idée circule déjà à la commission Bélanger-Campeau. Le politologue Léon Dion, entre autres, l’a évoquée. Ryan se demande tout haut si on ne pourrait pas remettre tout simplement les modestes conditions de Meech sur la table, sans y ajouter de nouvelles revendications, mais en y assortissant un échéancier quelconque.

Mais que faire si ça ne marche pas? Dans des entretiens séparés, Allaire et Anctil évoquent tous deux spontanément ce souvenir : Ryan, qui les avait fort refroidis par la timidité de ses ambitions de réforme, ajoute qu’en cas d’échec du « test ultime », « je ne serai pas le dernier embarqué » dans le train de la souveraineté. « Vous verrez, je ne suis pas le plus peureux des hommes […] Je n’ai pas peur de la souveraineté. » Et il laisse entendre qu’une fois « hors du cadre » canadien, il faudra y rester. Il n’a pas l’engouement de Bourassa pour la multiplication des structures communes.

Ne pourriez-vous pas, demande Anctil, nous écrire une bafouille là-dessus, monsieur Ryan, vous qui avez une plume si agile? Le 10 janvier, Ryan rend sa copie. La voici:

«

Projet de résolution

A) Que le Québec institue une nouvelle démarche en vue d’obtenir:

1-   La révision de la formule d’amendement de manière que toute modification à la constitution canadienne soit sujette à l’approbation d’une majorité substantielle de provinces devant représenter ensemble au moins 50% de la population du Canada, l’une de ces provinces devant obligatoirement être le Québec;

2- l’adoption d’une disposition constitutionnelle stipulant clairement qu’en dehors des institutions fédérales, le Québec se verra reconnaître un pouvoir de législation prépondérant en matière linguistique;

3- l’engagement des gouvernements du Canada à instituer un processus de révision en profondeur du fédéralisme canadien –  sous l’angle des institutions, du partage des pouvoirs, de la fiscalité et des droits minoritaires –  sur la base des propositions contenues entre autres dans le Livre beige du Parti libéral, le rapport de la Commission Pépin-Robarts, l’accord du Lac Meech et le rapport de la commission Bélanger-Campeau [alors encore à venir].

B) La démarche évoquée à l’article précédent devra déboucher sur un accord dans des délais raisonnables. À défaut de quoi le Parti libéral du Québec recommandera:

1- Que la population du Québec soit invitée par voie de référendum à se prononcer en faveur de la souveraineté politique;

2-  Qu’une fois arrêté le choix de la population en faveur de la souveraineté, le gouvernement du Québec propose au reste du Canada une entente en vue du maintien d’un espace économique commun et de la gestion commune de fonctions gouvernementales à définir;

3- Qu’un délai précis soit prévu entre le choix de la souveraineté et l’entrée en vigueur de celle-ci, de manière à permettre les négociations nécessaires en vue de la liquidation des actifs de la fédération canadienne et la mise au point de modes d’association appropriés entre le Québec et le reste du Canada.

10 janvier 1991

En clair, Claude Ryan fait deux choses. Au plan des revendications spécifiques du Québec, il place la barre remarquablement basse. Deux demandes absolues : qu’une nouvelle formule d’amendement redonne au Québec son droit de veto; que le Québec soit seul maître à bord en matière linguistique, sauf en ce qui a trait aux institutions fédérales. Réparation, donc, des gifles de 1982. Le reste est un catalogue de vœux de changements et de références à des rapports, dont le sien. Il ne précise pas dans quelle mesure l’éventuelle réforme devrait en adopter les recommandations.

Ce petit appétit, même Bourassa le trouvera trop réduit. « Je ne pense pas que les Québécois se satisfassent de ça », dit-il lorsqu’Allaire et Anctil lui font part des idées de Ryan, au téléphone, dans les jours qui suivent.

Mais au plan de la démarche, Ryan en met plein la vue, et il faut souligner les mots.  Le président du comité du Non au référendum de 1980 est clair : on ne veut pas grand-chose, mais on le veut absolument. Sinon, on part! Deuxième message de l’ancien chef du Parti libéral : PLQ et fédéralisme ne sont pas des synonymes parfaits. Dans certaines conditions, le parti pourrait, devrait même, faire la promotion de la souveraineté.

L’intervention de Ryan est paradoxale. Elle désorganise les projets de Bourassa, qui espérait éloigner une fois pour toutes de ses lèvres la coupe référendaire. Voici que le bon père la lui brandit devant la bouche. Au moins, elle est assortie d’une condition –  le test ultime –  et d’un délai.

Bourassa s’en saisit pour convaincre Anctil de faire réécrire le rapport Allaire en épousant la démarche stratégique de Ryan. L’objectif n’est plus la souveraineté en soi, mais une réforme importante. En cas d’échec de cette réforme, le Parti libéral proposera la souveraineté.

La crise du cartésien

La démarche de Claude Ryan est claire, précise. Surtout: réaliste. L’échec de Meech vient de prouver que le Canada résiste à toute tentative de réforme audacieuse: si on veut rester à l’intérieur, il faut mesurer ses exigences. C’est ce qu’il fait.

Si le Canada refuse, on en sort et on en est vraiment indépendant. C’est la conclusion logique.

Ryan est donc outré lorsqu’il prend connaissance du rapport Allaire, qui prétend réécrire de bout en bout la constitution canadienne au profit du Québec. Il croyait, par son intervention, avoir évacué cet absurde projet de « convention collective », mais voilà qu’elle est proposée comme politique officielle de son parti lors d’un congrès plénier, s’ouvrant le 8 mars 1991.

Il est contrarié par la facture intellectuelle du document. Enfin, ça n’a pas de sens. La réforme proposée est, à sa face même, une hérésie pour les fédéralistes canadiens. Le Livre beige était audacieux, mais respectueux. Non seulement le Canada anglais ne peut pas accepter un tel montage, mais il ne devrait pas le faire, pour son bien. « Si ça devait être un catéchisme fermé, comme le catéchisme du concile de Trente, je ne pense pas que ce soit réaliste en soi à l’intérieur d’un choix fédéral », dit-il.

Piqué, enfin, il donne le signal de l’assaut. Avec ses alliés fédéralistes au caucus, il va faire le ménage dans ce texte écrit par des gamins. Nous sommes un parti d’adultes. Nous voulons donner une dernière chance au Canada. Nous voulons que ça fonctionne. Nous allons nous y prendre de la bonne manière.

Si le rapport Allaire est le catéchisme du concile de Trente, Ryan et son groupe vont lui faire vivre Vatican II. Ils reconfigurent paragraphe par paragraphe la « réforme » Allaire. Sur les 22 pouvoirs réclamés pour le Québec, 11 lui appartiennent déjà. Seule la « plénitude » de leur exercice est demandée. En clair: qu’Ottawa cesse d’y mettre son gros doigt. Bravo! Ryan n’y touche pas. Sur les 11 nouveaux pouvoirs convoités pour le Québec en exclusivité, Ryan et consorts proposent d’en soustraire 7. (Ryan tient cependant mordicus à ce qu’on récupère les pouvoirs sur la langue.) Voilà qui est plus réaliste.

Cinq autres amendements visent à ramener les institutions de la « nouvelle structure Québec-Canada » proposée, plus semblables au statu quo.

Voilà pour le gros œuvre. Reste la pièce maîtresse, qui commande toutes les autres. Si la proposition de réforme est sérieuse, constructive, c’est qu’on veut aller discuter avec le partenaire canadien, trouver un arrangement nouveau, mais mutuellement satisfaisant. En un mot: négocier. Alors, basta! de l’utilisation du mot « présenter » posé dans la résolution comme le cache-sexe de l’intransigeance. Qu’on le remplace, tout simplement, par le mot « négocier ».

Et puisqu’on parle sérieusement, allons jusqu’au bout. C’est bien beau la rhétorique de « fini le Canada à onze » annoncée par Bourassa. Mais c’est de la pensée magique, non? « À l’intérieur d’un choix fédéral », comme le dit Ryan, ce n’est pas réaliste. Ils sont dix: neuf provinces et Ottawa. Brian Mulroney répète qu’il ne négociera pas « à deux », même avec son ami Robert. Le voudrait-il qu’il ne le pourrait pas, lui dont la cote de popularité est inférieure à sa pointure de chaussure. Quelle légitimité a-t-il? Bon, alors! Assez de sottises. Assez joué. Disons franchement qu’il faut négocier avec « le reste du Canada ».

Plusieurs circonscriptions fédéralistes du groupe Ryan s’attaquent de plus à la position de repli: le référendum sur la souveraineté. Certains veulent rallonger le délai –  « dans le présent mandat » au lieu de « l’automne de 1992 » – , d’autres veulent qu’en cas d’échec, la « dernière proposition globale d’Ottawa » soit mise aux voix, ou encore qu’on offre, en plus de la souveraineté, l’option d’une « continuation des négociations avec le Canada ».

Ryan les laisse faire mais, détail intéressant, n’associe sa propre circonscription d’Argenteuil, leader de la fronde, à aucune de ces tentatives. L’homme est cohérent, limpide, cartésien. Il reste fidèle à sa position de base: on ne veut pas grand-chose, mais on le veut absolument. Sinon, on part!

Le cas Ryan compte parmi les plus intéressants de l’équation libérale. Ses rapports avec La Ligne sont particuliers. S’agissant de La Ligne de la souveraineté, à ce point du récit, elle ne lui fait pas peur, mais il ne pense pas indispensable de la franchir. S’agissant de La Ligne du pouvoir, Ryan représente aux yeux des jeunes l’image de l’establishment, de la vieille garde, de la réaction. Pourtant, il rêve, lui aussi. Un rêve réformiste modéré, certes, mais il rêve tout de même.

Ryan pensait-il pouvoir faire entendre raison au congrès libéral ? Si oui, il vit une humiliante défaite. Ses amendements sont rejetés par l’immense majorité des délégués. Il quitte la salle et menace de démissionner. Bourassa veut le convaincre de rester et, dans son discours de clôture du congrès, lui rend un hommage appuyé et annonce que, quoiqu’en pensent les congressistes, il n’y a, au fond, rien de plus beau que le Canada.

Entrez donc, M. Ryan, faites comme chez nous…

Ryan se présente à la résidence de Robert Bourassa rue Maplewood à 21 h, ce dimanche 10 mars 1991. Il vient confesser le premier ministre. Mieux, il vient l’exorciser des démons allairiens et des diablotins comme Gil Rémillard, officiellement chargé du dossier constitutionnel.

Il arrive d’assez bonne humeur, si on en juge par la conversation qu’il vient d’avoir avec son ami le député Henri-François Gautrin. « Il était flatté du discours, raconte le député. Très flatté. Très, très, très flatté. Quand je dis ça, c’est l’interprétation personnelle que je fais d’un homme que je respecte et que j’aime beaucoup et dont je connais bien, aussi, les petits défauts et les petites vanités. »

Au-delà de l’orgueil, Ryan a bien aimé l’exercice de détournement du rapport Allaire auquel Bourassa s’est livré. « Il est vrai qu’il faut que je prenne en considération que M. Bourassa a replacé tout le congrès dans une perspective tout à fait différente, ce qui fait que ma position peut être différente », dit-il.

Bourassa et Ryan. Un tête à tête exquis et exceptionnel. Ces deux-là vont rarement dans les coquetels, ne s’y croisent donc pas, et ne se fréquentent jamais, hors des heures de bureau. Car ils ont tout un passé. Ça s’était plutôt bien engagé, entre les deux. Ryan était depuis 1964 le directeur du Devoir et la conscience de l’intelligentsia modérée. Quand Bourassa devient chef libéral au début de 1970, Ryan lui donne sa bénédiction, notant en éditorial que  « M. Bourassa annonce un gouvernement inspiré par le réalisme, la sobriété et la discipline » et louant « le fonctionnalisme rationnel de cet homme qui étudie avant de parler, qui sait non seulement compter mais aussi lire, qui tient en toutes circonstances un langage responsable ». En fait, Ryan avait déjà constaté une étonnante convergence entre sa propre vision des choses et celle de Bourassa. Ce n’était pas un hasard. Jeune premier de l’opposition libérale, de 1967 à 1970, Bourassa avait écrit quelques articles pour Le Devoir. Un de ses anciens collègues du caucus raconte sa technique: « Si Le Devoir  me demandait d’écrire un article sur un sujet donné, je fouillais dans mes idées et puis je l’écrivais. Pas Bourassa. Lui, il relisait d’abord tous les éditoriaux de Ryan des derniers six mois et analysait sa ligne de pensée. Ensuite, il écrivait son article en reflétant plus ou moins fidèlement cette ligne de pensée. »

Une fois élu, le jeune premier ministre, au moment de déposer un projet de loi important, en envoyait une copie à Ryan, qui le lui corrigeait. Un jour de 1972, Bourassa omet de consulter Ryan avant un remaniement ministériel. Patatras! Le lendemain, l’éditorial est titré: « Le triomphe de la médiocrité. » « Ryan m’était précieux, dira plus tard Bourassa, c’était un des rares intellectuels qui nous appuyaient. » Enfin, parfois… (René Lévesque fut puni de ne pas avoir recherché l’imprimatur du pape du Devoir. « J’étais accoutumé à ce que les gouvernements respectent mon journal, me respectent et tiennent compte de mes opinions. J’ai vite compris que le gouvernement Lévesque serait différent », expliquera Ryan sans pudeur. Les éditoriaux seront vengeurs. « C’était la guerre », résumera Michel Roy, alors au Devoir avec Ryan.)

Ryan avait cependant été extrêmement critique de la position de Bourassa pendant la crise d’octobre 1970. Il avait même évoqué en petit comité la possibilité de le remplacer par un gouvernement de salut public –  ce qui avait déclenché des rumeurs folles de putsch, alimentant le climat de panique. Quand le calme fut revenu, Ryan avait incité Bourassa à dire non à Trudeau, après la conférence constitutionnelle de Victoria, en 1971, où le Québec ne s’était fait offrir que des « miettes », écrivait Ryan. À partir de 1974, les éditoriaux de Ryan étaient devenus grinçants. Parlant du parti libéral de Bourassa, il écrit par exemple:

« D’un côté, les intellectuels qui l’avaient naguère appuyé en force s’en éloignaient, on voyait renaître en son sein, et se manifester avec une audace croissante, un anti-intellectualisme dont la popularité d’un Louis-Philippe Lacroix [député des ëles-de-la-Madeleine aux idées politiques précontraintes] est l’un des signes les plus voyants, mais dont la direction elle-même du parti ne semble pas exempte. »

Ryan résumera son évolution ainsi:

« J’étais de plus en plus frustré. J’estimais que le gouvernement Bourassa ne livrait pas la marchandise. Dans le domaine social, le premier ministre avait perdu tout crédit à tort ou à raison. Et on disait qu’il avait perdu beaucoup de son autorité sur le cabinet. J’avais du mal à le prendre au sérieux comme homme public. Après six ans de pouvoir, il patinait et refusait d’aborder franchement la situation. Je me disais que ce n’était pas le genre de leadership que méritaient les Québécois. »

Deux jours avant l’élection du 15 novembre 1976, Ryan souhaitait en éditorial la défaite des libéraux, dans le but de « les obliger à réviser en profondeur leur leadership ». Et il allait bientôt lui-même prendre, à la tête du PLQ, la place du leader déchu.

En 1981, quand Ryan dirige l’équipe libérale à l’élection qu’il est certain de gagner, il fait un geste que d’autres auraient jugé irréparable. À Bourassa qui veut se représenter, même pour accéder à une fonction mineure, Ryan annonce: « Je préfère perdre sans vous que gagner avec vous. » Ryan perd. En 1983, presque expulsé, à son tour, du siège du chef, Ryan appuiera Daniel Johnson contre Bourassa, le revenant.

Il est donc stupéfiant que Bourassa, le ressuscité de la politique québécoise, accepte, contre les avis de Lise Bacon entre autres, de garder Ryan à ses côtés pour l’élection de 1985. Il lui confie le dossier de l’éducation. « S’il réussit, mon gouvernement va en tirer profit, explique Bourassa. S’il échoue, j’en serai débarrassé. » Il n’a pas échoué. Au contraire, Ryan a servi à la tête de plusieurs ministères avec efficacité, sinon avec brio. Il a apaisé les esprits après le choc de la loi 178 sur la langue d’affichage, dégelé les frais de scolarité. Le voilà chargé de taxer les villes, de garder la marmite autochtone à un niveau de bouillonnement raisonnable, de tenir la Sûreté du Québec en laisse. Personne n’est irremplaçable, c’est certain. Mais le cabinet ne compte pas suffisamment de forçats en son genre pour que Bourassa le laisse aller aussi facilement.

Et puis, parlons franc, l’épisode du congrès sert admirablement le chef libéral. Lui qui cherchait depuis trois mois un contrepoids à la Commission jeunesse et aux nationalistes, voici qu’il a trouvé son épouvantail anti-souverainiste. Ce fut une bonne occasion de changer de cap, de prendre la bretelle de sortie de l’autoroute Allaire. La colère de Ryan fut un don du ciel. Heureusement qu’il a pris la grande porte battante pour sortir de la salle du congrès. Heureusement qu’il a rencontré la meute de journalistes, qu’il a bâti ce psychodrame. Sinon, la tonalité souverainiste des débats aurait été incontrôlable, indomptable.

Mais voilà, c’est fait. La tâche est accomplie. Le virage est pris. Pour peu que Ryan reste au gouvernement, Bourassa n’a plus vraiment besoin de lui, sur ce dossier. Il ne le lui dira pas. Ryan s’est fait avoir, hier, par la foule. Il va se faire avoir, ce soir, par le chef.

« Il était heureux de la réaction de la salle à la mention de son travail, à la mention de sa contribution au gouvernement, raconte Bourassa. Alors on a parlé des autres problèmes.»

Il y en a quelques-uns. En ce qui concerne la réforme fiscale municipales, contestée par plusieurs députés, c’est réglé. John Parisella, chef de cabinet du premier ministre, a déjà annoncé, plus tôt dans la journée, que « M. Ryan a l’appui inconditionnel de M. Bourassa; il n’est pas question que nous reculions, tout le cabinet est derrière le ministre Ryan ». Dans les semaines qui vont suivre, les ministres et députés rebelles sentiront qu’il est désormais mal vu de critiquer Ryan sur ce point.

Miséricordieux, Ryan est prêt à passer l’éponge sur les incartades de la Commission Jeunesse, qui a mené le combat pour le rapport Allaire, mais seulement pour cette fois-ci. Mais pas question d’absolution. Il ne faut pas que ça se reproduise. Il demande à Bourassa de faire modifier les statuts du PLQ pour que les jeunes cessent d’y exercer un tel ascendant — ils ont droit aux tiers des votes. « Ces gens-là ont matraqué le congrès, dit Ryan, et le plus dramatique, c’est qu’ils n’en sont même pas conscients. »

Oui, oui, oui, promet Bourassa, on va s’attaquer à ça, il faut qu’on change ça, ça n’a pas de bon sens. Dès que l’occasion se présentera, bien sûr. Ce ne serait pas le moment tout de suite. Ryan l’admet, il reviendra à la charge, dans une autre conversation, avant la fin de l’année, et Bourassa renouvellera son engagement de faire modifier le règlement. On attend toujours.

Passons aux choses sérieuses. Ryan a une vraie condition à poser: il veut être consulté, à partir de maintenant, sur la conduite des affaires constitutionnelles. Mais, acquiesce Bourassa, comment pourrais-je me passer de vos lumières? Bien sûr. D’ici peu, un comité interministériel formé de trois ou quatre ministres essentiels, comme vous, sera mis sur pied pour piloter cette affaire importante. Le comité sera chargé de la planification stratégique du dossier. J’en ai parlé à Rémillard, il est d’accord. (Comme s’il avait le choix!)

« Je lui ai dit qu’il serait conseiller, confirme Bourassa. C’est quand même très important de l’avoir. Il connaît ça, il a écrit le Livre beige. »

Ryan est arrivé à la toute fin de sa liste. Son épicerie est complète. Il pourra peser de tout son poids sur la négociation et insister sur la revendication qui lui tient le plus à cœur: l’autonomie du Québec en matière linguistique à l’intérieur du Canada.

« Il m’a dit qu’il restait. Ça ne m’étonnait pas », raconte Bourassa.

Ryan repart content. Demain matin, il annoncera à un peuple soulagé sa décision de rester à la barre. Constitution, à genoux! Attends ta délivrance. Accueille ton maître. Hier paria, demain pilote. Ryan pense que s’il joue bien ses cartes, il pourra déloger Rémillard et atteindre son véritable objectif: ministre des Affaires constitutionnelles. Le comité ministériel de planification sera son marchepied. En novembre 1991, il ira d’ailleurs en catimini manger avec le ministre fédéral chargé du dossier, Joe Clark, à Edmonton, histoire de se faire la main. Ryan trace des plans sur sa propre comète.

Las! Il aurait dû consulter le sénateur Roch Bolduc, à ce sujet, avant de crier victoire. Bolduc aurait pu lui en conter une bonne et lui éviter quelques désillusions. Car le « comité de planification constitutionnelle » se réunira trois ou quatre fois, en 1991. Plus jamais, ensuite. En un an, le « conseiller constitutionnel » Ryan aura le loisir de converser seul à seul avec le premier ministre –  tous sujets et dossiers confondus et en comptant cumulativement –  un gros 10 minutes.

Avant d’être sénateur, Bolduc fut pendant 19 ans mandarin de la fonction publique. Lors du premier passage de Bourassa au pouvoir, Bolduc était notamment membre de l’Office de planification et de développement du Québec. « C’était la grande époque des comités de planification, raconte Bolduc. Tout le monde en parlait, tout le monde en créait. Il y avait des ministres là-dedans, des sous-ministres et des adjoints. Un jour, j’étais tout seul avec Bourassa, pour parler d’un dossier. Il me regarde en souriant et me dit: “ On est ici, toi pis moi? ”; Je lui dis “ Oui? ”; “ Ben, il répond en riant, le comité de planification est réuni! ” »

Le premier ministre a beaucoup changé depuis. Bolduc parle de l’époque où Bourassa pensait que deux personnes suffisaient à planifier une stratégie. Il a plus d’expérience en 1991. Et en ce qui concerne la constitution, la moitié de cet effectif lui suffit amplement.

Le dernier chagrin de Claude Ryan

Bourassa ayant enterré, grâce à la crise-Ryan, le Rapport Allaire et le vote de son congrès, la vraie négociation peut commencer. Mais par quoi ?

À Ottawa, le nouveau conseiller de Bryan Mulroney et proche de Ryan, l’ex-éditorialiste du Devoir Michel Roy, croit tenir la clé de la réforme: La langue. Pas besoin même de fouiller dans les textes partisans. Le ministre Ryan vient de prononcer un discours très clair à ce sujet – il a même intégré cette revendication dans sa réponse confidentielle au brouillon du rapport Allaire, en janvier 1991.

Plus récemment encore, des signaux en ce sens ont été émis par Québec. Michel Roy prépare donc une note, marquée SECRET, à l’endroit des ministres québécois et du ministre responsable de la négociation à Ottawa, Joe Clark, pour les mettre au parfum. On y lit :

Les récents contacts (préliminaires et informels) entre représentants de cette province et hauts fonctionnaires fédéraux démontrent surabondamment que celle-ci insiste toujours pour assumer en priorité la responsabilité de la politique linguistique sur son territoire. […]

M. Claude Ryan, dans un discours prononcé à Kingston le 8 décembre 1989, discours préalablement discuté et approuvé au Conseil des ministres, et qui reflète par conséquent le point de vue officiel de son gouvernement, déclarait que « le Québec tient à être le maître d’œuvre de la politique linguistique sur son territoire ».

M. Ryan ajoutait que […] « Dans ce domaine surtout, le Québec voudra toujours que son autorité soit la plus large possible ».

Roy va plus loin et suggère de modifier la constitution et la charte des droits dans presque tous ses articles touchant la langue, pour conférer au Québec et aux autres provinces l’entière liberté en matière linguistique, y compris « la compétence linguistique dans le domaine des entreprises réglementées à l’échelon fédéral ».

Clark sait que cette proposition sera difficile à vendre aux francophones hors Québec. Il n’est pas certain que Brian Mulroney y sera très favorable. Le premier ministre canadien a cru en peu de dogmes pendant sa carrière, mais rien ne lui tient plus à cœur que la protection des droits linguistiques, dont il s’est fait le défenseur depuis l’adolescence, dans un Parti conservateur qui n’en était pas, à l’origine, très entiché.  Mais en plus de répondre à une revendication québécoise, la proposition pourrait être bien perçue dans l’Ouest, qui y verrait une augmentation de ses pouvoirs en matière linguistique.

Pour Clark, la proposition Roy permettrait de lancer la nouvelle négociation constitutionnelle avec éclat. Clark pourrait au moins montrer à Robert Bourassa qu’il considère la chose avec ouverture d’esprit. Convaincu par  Roy, Clark est donc « tout content » de s’amener à Québec avec une si jolie carotte.

Pauvre Clark! Le 3 juin 1991, à Québec, ce n’est pas l’érection, c’est la débandade. Robert Bourassa raconte :

Quand j’ai rencontré M. Clark […] on a parlé de la langue. Je lui ai dit que je ne voulais pas la prendre. Un moment donné c’était dans l’air qu’on augmente les pouvoirs des provinces sur la langue. Pour plaire à l’Ouest. Moi, j’ai dit que nous, on avait la clause nonobstant [dans la charte des droits], puis on avait les francophones hors Québec, nous, on peut pas les laisser tomber complètement. […]

J’ai opté pour le statu quo.

Moi, je trouve qu’avec l’état actuel, la clause nonobstant et la loi 178, on a quand même suffisamment de pouvoir, la langue de travail, tout ça.

La relation qu’en fait Clark, dans un mémo écrit à son retour, puis de vive voix à Roy, est conforme à celle de Bourassa, quoique plus sentie, dans le choix des mots. Roy raconte :

J’ai vu Clark qui m’a dit : « Bourassa n’en veut pas. » Et puis, le bottom line pour lui c’est « écoutez, j’ai trop de problèmes [c’est Bourassa qui parle à Clark] j’ai assez de problèmes avec la langue au Québec, je vais pas m’embarquer dans cette perspective-là, bon ». Donc, c’était pour des raisons immédiates de contexte politique.

Le ministre fédéral des Affaires constitutionnelles revient de Québec « un peu étonné, légèrement déçu » de constater que « le premier demandeur historique refusait la balle », résume Roy.

Que le chef du gouvernement québécois refuse de prendre en charge le pouvoir fédéral d’inspection des viandes bovines ou la gestion informatisée des stocks de morue au large de la Gaspésie, on veut bien. Mais la langue? Si le premier ministre du Québec, chef du parti ayant adopté le rapport Allaire et signataire du rapport Bélanger-Campeau, ne veut pas plus de pouvoir sur la langue, fondement du caractère distinct du Québec et raison pour laquelle ni le gouvernement Lévesque ni le sien n’ont signé la constitution de 1982, alors qu’est-ce qui reste?

Lorsqu’on lui fait part de cette curieuse décision, Claude Ryan s’en dit très malheureux.

Ryan n’aura donc eu ni la réforme qu’il souhaitait, ni la porte de sortie du Canada qu’il a, un moment, envisagé. Il aura été, en cette période, floué par Bourassa. Un Québécois comme les autres.

Le tricheur : le film

Un dimanche soir de juin 1994, un demi-million de Québécois étaient au petit écran pour regarder, sur le réseau TVA, le documentaire produit à partir du livre Le tricheur.

Ce document, réalisé par Daniel Creusot, n’a plus jamais été disponible sous quelque forme que ce soit. Or le voici, en exclusivité pour vous, fidèles lecteurs, et pour tous vos  amis. (Attention, il y a six parties — alors cliquez  « lire la suite » mais présenté sans pauses publicitaires !)

Remarque : qu’est-ce qu’on était jeune !

Meech 11 : La triche

David-Peterson1-150x150Montréal n’est guère habituée aux convois officiels de limousines noires qui narguent le trafic et intimident les piétons de leurs escortes policières, toutes sirènes hurlantes. Quelques jours après la mort de Meech pourtant, le spectacle se déploie, entre Dorval et le centre-ville, à la demande expresse du premier ministre Bourassa.

Dans la limousine, son copain ontarien, David Peterson. Les deux hommes se sont parlé le jour de la mort de l’entente et ont résolu de se voir dès que possible. « Il y a un temps pour l’action, explique l’alors premier ministre de l‘Ontario, et il  a un temps pour la symbolique. Ce jour-là, il fallait montrer que le pays n‘allait pas se fractionner que et nous allions faire en sorte qu’il ne le soit pas. »

Pour souligner les 20 ans de la mort de l’accord du lac Meech, il me fait plaisir de vous présenter, en feuilleton, des extraits de mon livre Le tricheur, qui relate comment les acteurs politiques québécois ont vécu la mort de l’accord.

Bourassa vient de proclamer « quoi qu’on dise… », vient de jurer « plus jamais à 11… », déclare que « tout est ouvert » et précise qu’il n’écarte pour l’avenir du Québec aucun scénario, « sauf le statu quo et l’annexion aux États-Unis ». Quelques centaines de milliers de Québécois sont descendus dans la rue.

David Peterson, premier ministre de la plus canadienne des provinces, est-il inquiet de cette dérive ? Croit-il que Bourassa est en train de se muer en un René Lévesque modéré et non-fumeur ? Nullement. Parlant de cette rencontre en tête-à-tête de plus de deux heures, Peterson dit : « il n’y a aucun doute dans mon esprit et je me sens absolument solide sur ce point : il n’a jamais cessé d’être fédéraliste. Des gens disent parfois que Bourassa est un crypto-séparatiste. C’est faux. Il en est venu à la conclusion bien avant l’affaire de Meech, qu’il était toujours préférable que le Québec reste dans le Canada. »

« Oui mais, insiste l‘auteur, si ça devenait inévitable, il pouvait penser qu’il était préférable que lui la fasse [la souveraineté] plutôt que Parizeau. »

« Jamais, répond Peterson. Au pied du mur, s’il avait à choisir son camp, il choisissait le Canada. C’est le cœur du personnage. »

Mais, les discours ? Mais, la future commission ? Peterson et Bourassa en parlent, bien sûr, à quelques jours du choc. Et Bourassa annonce déjà ses couleurs : «  à l’évidence, il devait stabiliser la situation, résume Peterson. La réaction des Québécois était prévisible, l’échec de Meech était considéré comme une énorme humiliation, les séparatistes étaient à 70% dans les sondages. Robert a vécu plusieurs de ces moments difficiles auparavant et il devait gérer le problème. C’est ce qu’il avait fait à l’Assemblée nationale avec son discours et ce qu’il s’apprêtait à faire dans les semaines qui venait. »

N’avait-il pas peur d’être dépassé par son propre peuple, son propre parti et contraint de les suivre ?

« Non. Mais il disait : « Écoute, ces forces sont très difficiles à gérer et je dois les gérer avec beaucoup de soin. » »

« Robert est un des politiciens les plus habiles au pays », dit encore Peterson, un de ses plus grands admirateurs, qui aborde ici un point essentiel : «  I l en a vu beaucoup et il est astucieux et intelligent. Il comprend qu’il faut gérer ce genre de chose en utilisant le temps qui passe. Et il est patient. »

En juin 1990, Bourassa se sait maître du temps. Son mandat ne se termine qu’en septembre 1994. C’est la donnée la plus importante du jeu.

UN PACTE AVEC LES QUÉBÉCOIS

Robert Bourassa est « une devinette enveloppée dans un mystère à l’intérieur d’une énigme » pour reprendre le mot de Churchill. Peterson en est-il le bon décodeur ? Se peut-il qu’il soit désinformé par le Québécois, en ce lendemain de Meech ? Son récit, en tout cas, recèle un précieux indice : aux premiers jours de l‘après-Meech, Bourassa ne prépare nullement son principal partenaire canadien à l’éventualité d’un départ du Québec. Devant lui, il claque au contraire cette porte.

Il n’y a aucun doute que le maintien du lien fédéral est de loin – de très loin – le premier choix du premier ministre. Mais au cours des mois il convaincra 80% des Québécois, y compris son conseiller constitutionnel qu’il sera prêt à faire la souveraineté si « le premier choix » ne se concrétise pas, si aucune réforme en profondeur ne se profile à l’horizon. C’est le pacte. Une dernière chance, sinon, on part !

Quand Peterson parle du « cœur du personnage », il laisse entendre qu’en dernière analyse, Bourassa préférerait le statu quo à la souveraineté. Qu’il n’y a pas de pacte qui tienne.

C’est précisément le témoignage que fait Mario Bertrand, un des amis les plus proches de Bourassa à ce moment.

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L’auteur : Il n’y a jamais un moment, même après Meech, même dans les mois qui ont suivi, avec les sondages qui se tenaient à 65% pour la souveraineté, où il a dit : « Ben, peut-être que je vais la faire »?

Bertrand : Non, moi, je ne crois pas ça.

L’auteur : À aucun moment ?

Bertrand : Je ne crois pas ça. Je ne crois pas ça. […] Il aimait mieux le Canada à tout prix.

Mario Betrand explique que jamais, en deux ans de conversations téléphoniques presque quotidiennes – au cours desquelles Bourassa teste sur lui des idées, lui raconte ses malheurs, l’engueule, même – jamais, donc, Bourassa n’a donné le moindre indice qu’il puisse, dans quelques lointains replis de se circonvolutions stratégiques, envisager de préparer l’avènement de la souveraineté. Jamais. « C’est pas son expression, dit Betrand, mais moi, je dis « Canada à tout prix » pour résumer la pensée du chef.

Bourassa, disent-ils, était un inconditionnel du fédéralisme avant, pendant et après la crise. Eux le savaient, alors même que se déroulait le drame, alors même que se multipliaient les mensonges. D’autres l’ont réalisé plus tard. C’est le cas de Jean-Claude Rivest. Très longtemps, Rivest a cru à la souveraineté comme « position de repli », et l’on verra, dans la suite du récit, comment il perdra cette illusion. Plus tard, dans une entrevue accordée à l’auteur en juin 1993, Rivest tirera au sujet de Bourassa cette conclusion un tout petit peu amère :

«Lui, son adhésion au Canada est stable. Malgré l’échec de Meech, malgré la déclaration de juin, dans sa tête, ça ne s’est jamais modifié.»

CEUX QUI SAVENT… DANS LE ROC

Peterson a raison, lui qui détient une carte de membre du club des gens qui savent, Robert ne remettra jamais en cause le lien fédéral. Et Robert le dit, en privé, à la plupart de ses partenaires canadiens. À ceux, donc, auxquels il est censé faire peur.

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Peu après la mort de Meech, et souvent par la suite, il parle au premier ministre albertain Don Getty. C’est un vétéran, comme lui, du combat constitutionnel de Meech. Après la mort de l’accord, Getty craignait que le pays ne soit sur le bord de l’éclatement. Il s’en est ouvert à Bourassa et raconte la teneur de leurs propos :

Getty : Mes conversations avec lui m’ont complètement convaincu que c’était un fédéraliste solide, un Canadien, qui se préoccupait de l’option canadienne. Mais il n’était certainement pas en position de dicter une ligne de conduite à son caucus et à son cabinet et à sa province. […] À ce moment-là, il était particulièrement inquiet de l‘aile jeunesse de son parti; il la jugeait instable et il pensait qu’elle lui donnerait des maux de tête.

L’auteur : C’est ce qu’il vous a dit à l’époque ?

Getty : Oui, il disait : « Après tout, c’est mon parti et je ne peux pas lui dicter son option. »

Bourassa donne les mêmes explications au premier ministre du Nouveau-Brunswick, Frank McKenna, qui résume ainsi leurs conversations :

McKenna : Il devait tenir deux facteurs en équilibre. Premièrement, il devait garder sa crédibilité au Canada anglais, s’il voulait attendre ses objectifs de réforme pour le Québec. Deuxièmement, il devait apaiser les forces les plus nationalistes au Québec. Et je pense que l’histoire soulignera que sa réaction fut extrêmement habile. Comme il me l’a dit un jour : one has to permit a period to allow the blood to boil. [Il faut laisser au sang le temps de bouillir.]

Le successeur de Peterson à la tête de l’Ontario, Bob Rae, recueille le même type de confidences.

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Rae : C’est allé beaucoup plus loin qu’il ne le voulait, pour parler franchement. Pendant plusieurs de nos discussions, j’essayais de lui dire : « Robert, si tu crois à une solution fédérale – et je sais qu’il y croit – et que tu préfères une solution fédérale, la stratégie que tu as de créer une position de négociation plus forte [pour le Québec] ne marchera pas au Canada anglais. Il faut en trouver une autre. » […]

Mais il fallait qu’il laisse la vague souverainiste aller et venir, presque comme une marée. M. Bourassa sentait par exemple qu’il ne pouvait revenir à la table de négociation tout de suite, car il se ferait démolir par ses critiques.[…]

L’auteur : Est-ce qu’il utilisait des phrases comme « il faut attendre le retour du balancier » ou « il faut laisser au sang le temps de bouillir » ou « la situation intérieure doit se calmer d’abord »?

Rae : Oui, il voulait attendre que l’opinion, qui était assez extrême, finisse par se pacifier. […] Il ne m’a jamais donné une indication que sa préférence, à quelque moment que ce soit, était autre chose qu’une solution canadienne.

L’auteur : Même si la nouvelle tentative de réforme constitutionnelle ne marchait pas ?

Rae : Tout à fait. Il était d’ailleurs très sceptique quant aux chances de succès des nouvelles négociations. […]

L’auteur : Mais, si vous saviez que Bourassa n’allait pas mettre sa menace [de référendum sur la souveraineté selon la li 150] à exécution, comment sa stratégie pouvait-elle être efficace ?

Rae : Bien, je pense que c’est justement [Ici, Rae s’interrompt pour rire un peu]. Je ne sais pas. J’essaie d’être aussi franc que possible… [nouveau rire]. Au risque de dire quelque chose d’imprudent, je dois admettre que le problème central de la stratégie de négociation du Québec était que nous [du Canada anglais] étions en présence d’un mécanisme dans lequel nous ne pouvions pas perdre.

Le premier ministre canadien, Brian Mulroney, est membre d’honneur du club de ceux qui savent – la tumultueuse relation Mulroney-Bourassa sera traitée en détail dans la suite du récit. On verra comme Bourassa trahira les rêves de réforme des fédéralistes qu’il prétend représenter.

Les proches de Bourassa ne ménagent aucun effort pour répandre la bonne nouvelle autour de Mulroney et tuer ainsi dans l’œuf toute crainte que le Québec puisse fausser compagnie à la fédération canadienne. Ainsi, dès le début de janvier 1991, Jean-Claude Rivest va à Ottawa présenter un brouillon du rapport Allaire au chef de cabinet de Mulroney, Norman Spector, en lui expliquant qu’il ne faut pas le prendre au pied de la lettre. De même, dans les 24 heures qui suivent la publication du rapport Bélanger-Campeau, Rivest explique à Spector qu’il n’y a rien de contraignant dans la résolution, et que l’engagement de tenir un référendum sur la souveraineté au plus tard en octobre 1992 est bidon. « Je leur ai dit de ne pas s’énerver avec ça », rapporte Rivest.

UN MACHIAVEL COMME LES AUTRES ?

Le triomphe de Bourassa, c’est la construction d’un efficace trompe-l’œil. Il feint d’être le roi de l’ambiguïté québécoise, d’incarner le Normand qui dort en chaque Québécois moyen, ce qui lui permet de raviver à son profit l’indécision populaire remplacée, après Meech, par une détermination nouvelle, par un rare esprit collectif de décision. Inquiet de cette bouffée de volontarisme, Bourassa appelle les Québécois à calquer leur comportement sur le sien : restez ambigus, soyez prudents, gardez ceinture et bretelles.

Mais sous le masque, Bourassa est le moins ambigu des Québécois. Il est le roi des décidés. Au sommet de l’appareil libéral, il est un des seuls détenteurs d’une foi inébranlable : il faut que le Québec reste, à tout prix, dans le cadre canadien. Il le croit plus encore que Claude Ryan. Il le croit, et il le cache, Ce camouflage est son arme principale, son discours permanent.

Bourassa ôte son masque lorsqu’il s’adresse à ses alliés, les fédéralistes inconditionnels du Rest of Canada (ROC) et du Québec. L’observation de ses actions des premiers mois de 1991 et de l’année encore à venir prouve qu’il disait le vrai lorsqu’il parlait aux fédéralistes en privé, qu’il disait le faux lorsqu’il s’adressait aux Québécois en public, ou aux souverainistes libéraux à huis clos.

Tout politicien est un peu comédien. Tout négociateur compétent maîtrise l’art de la feinte. Et Bourassa n’est pas le premier à avoir lu, et à prétendre appliquer, les préceptes de Machiavel. Il n’a pas inventé le double langage. Des tas d’hommes politiques trompent leur électorat sur des tas de dossiers, intérieurs et extérieurs.

Cependant on ne trouve pas trace, en démocratie moderne, d’un autre politicien qui trompe ainsi son propre peuple sur le sujet central de son avenir politique.

Dans les entrevues de premiers ministres anglophones qu’on vient de citer, réside l’information suivante : le Québécois chargé de renégocier, pour son État et son peuple, un nouveau contrat avec son voisin, a informé secrètement dès le départ les négociateurs adverse qu’il n’allait en aucun cas user du rapport de force dont il était investi. Pas étonnant que Bob Rae trouve la chose comique.

Chacun chez soi, Rae, McKenna, Getty et compagnie pensent qu’eux-mêmes n’auraient jamais pu réussir un tel coup. « To some extent, he is held in some awe », dit Bob Rae (awe : une crainte révérencielle, le plus grand respect). Ils sont les spectateurs privilégiés du drame.

Comme tous les autres spectateurs, ils ont leur ticket, car c’est le seul cirque en ville. Mais contrairement à tous les autres, ils ont le programme en main.

tricheurEt c’est bouche bée qu’ils observent le funambule dans son numéro jusqu’ici le plus difficile, le plus périlleux. Pantois, admiratifs mais dubitatifs, ils s’interrogent : Arrivera-t-il à tromper suffisamment de Québécois suffisamment longtemps ? Est-il assez crédible, sont-ils assez crédules, pour que le mensonge tienne le coup ?

C’est ce qu’on va voir…

(La suite dans Le tricheur et Le naufrageur)

Demain, Le tricheur : le film !

Meech 10. La grande parade des députés fédéraux

Convention1990-150x150Sur le plancher du Centre des congrès de Calgary, une cinquantaine de militants libéraux fédéraux portent leur doute sur le bras en ce 23 juin 1990, lendemain de la mort de Meech.

Jean Lapierre, député de Shefford, a distribué des brassards noirs, en signe de deuil. La mort de Meech, bien sûr. Celle de leurs convictions fédéralistes, aussi. Celle de leur appartenance à un parti et à un chef, surtout. Jean Chrétien, que le congrès libéral couronne avec enthousiasme, incarne ce que Lapierre et ses compagnons abhorrent.

Pour souligner les 20 ans de la mort de l’accord du lac Meech, il me fait plaisir de vous présenter, en feuilleton, des extraits de mon livre Le tricheur, qui relate comment les acteurs politiques québécois ont vécu la mort de l’accord.

Gilles Rocheleau, député de Hull-Aylmer, déambule avec son brassard. Brouhaha près de lui. Caméras et projecteurs. Clyde Wells fend la foule pour se diriger vers Chrétien. « J’ai vu Jean Chrétien donner un petit baiser amical à Clyde Wells, il était à quelques pieds de moi. » « Thanks for ail you’ve done, Clyde », dit Chrétien. Référence à l’appui du Terre-Neuvien à sa campagne à la direction, dira-t-il, et non à son refus de voter pour Meech. C’est plus que plausible, Chrétien ayant beaucoup fait, dans les toutes dernières semaines, pour que l’Accord soit ratifié et qu’on n’en parle plus. Trop tard, toutefois. Pendant des mois, auparavant, Chrétien avait fait campagne en critiquant Meech, récoltant les vivats de la foule. Son adversaire Paul Martin avait défendu l’Accord, sous les quolibets.

Rocheleau est un émotif. Fédéraliste jusqu’à la moelle, il amusait ses partisans en racontant qu’il se réveillait la nuit, exprès pour « haïr les séparatistes ». Sous peu, il siègera comme député fédéral séparatiste, dans un nouveau parti qu’on appelle pas encore le Bloc Québécois.

Au Congrès libéral de Calgary, quand les résultats du vote sont proclamés, que la victoire de Jean Chrétien est officielle, on voit Lapierre et Rocheleau se diriger vers la sortie. Le président de l’aile jeunesse québécoise du parti, Jean-François Simard, et une partie de son exécutif suivent le mouvement.

Huit ans plus tôt, lorsque Pierre Trudeau et Jean Chrétien, avec l’appui des neuf provinces anglophones, avaient rapatrié la constitution canadienne sans l’accord de l’Assemblée nationale, les libéraux fédéraux comptaient 72 députés au Québec. A l’élection suivante, ils n’étaient plus que 17. En 1988, plus que 12. Et voici que deux autres Québécois font faux bond, devenant députés indépendants, et laissant le PLC avec seulement 4 députés francophones québécois.

Mais les congressistes libéraux sont si heureux, si exubérants, si amoureux de Chrétien, que ces départs passent inaperçus. Le PLC vient de se séparer de l’électorat franco­phone québécois, son château fort historique, sans même s’en rendre compte.

Bouchard, Lucien

16A034E798C8187C57319740AC3337-150x150Au Ritz, à Montréal, quelques heures plus tard, un autre député fédéral indépendant se trouve en intéressante compagnie. Lucien Bouchard, ex-grand ami de Brian Mulroney, ex-lieutenant québécois du gouvernement conser­vateur, ex-grand manitou canadien de l’environnement et de son Plan vert, est attablé avec le président du Conseil du trésor du gouvernement fédéral, et député de Québec, Gilles Loiselle.

Rencontre politiquement incongrue, puisque Lucien Bouchard est maintenant considéré, dans l’entourage de Brian Mulroney, comme le paria, le traître, celui qui a planté, au pire moment, le poignard dans le dos de son meilleur ami. Démissionnant, un mois plus tôt, du cabinet et du caucus conservateurs pour cause de tentative de dilution de l’accord du Lac Meech, Lucien Bouchard est devenu une vedette instantanée au Québec. L’incarnation du ras-le-bol. Mon­sieur « Ça suffit ! ». Applaudi, après sa démission, par les parterres normale­ment frileux de la Chambre de commerce de Montréal et du Barreau québé­cois, plébiscité, dans un sondage, par les deux tiers des Québécois, Bouchard est l’homme du mois, mais l’inconnu de l’avenir. «J’étais dans les limbes politiques à ce moment-là, dit-il. La politique, pour moi, je considérais que c’était à peu près fini. »

C’est Loiselle qui l’a appelé. Conservateur de souche nationaliste, ancien grand commis de l’État québécois, Loiselle n’est pas moins sonné que son ancien collègue par l’événement de la veille. Mais il est plus froid. Plus calme. Plus cérébral. Après quelques échanges amicaux sur les circonstances de la démission de Bouchard, Loiselle demande : « Tu vas à la parade demain ? »

« Oui. »

«J’y vais avec toi. »

«Je te préviens», commence Bouchard, lui expliquant que plusieurs députés conservateurs comptent marcher à ses côtés et signifier ainsi qu’ils quittent le caucus conservateur pour le rejoindre dans ses « limbes politiques ». « Tu sais, ça va être vu, ça va être visible et si tu viens avec moi à la parade, il va se tirer des conclusions. T’es ministre, enfin ! »

« J’y vais. »

Un ministre fédéral du Québec a bien le droit de prendre part au défilé de la Saint-Jean, non ?

fetenat-150x150« Parade », le mot est faible. Ce qui se déplace, rue Sherbrooke, en un long cortège bon enfant, le lundi 25 juin, est plus qu’un défilé. Une forêt bleue. Des milliers de drapeaux québécois flottant au vent. En d’autres temps, on y aurait vu un défi. Aujourd’hui, on y lit une prise de parole. Sereine, certaine. Une déclaration d’existence. Pas de brassard noir, pas de veillée d’armes. Ce défilé n’a rien de l’enterrement. On dirait un baptême. Parmi les deux, trois, quatre cent mille Québécois, point de hargne ni de colère. De la joie. Une libération.

La manifestation a un slogan thème : « Notre vrai pays, c’est le Québec ». Le vouloir-vivre collectif, fondement de l’existence des nations, est rarement visible à l’œil nu. Rue Sherbrooke, le 25 juin 1990, on ne voit que lui.

Lucien Bouchard retrouve Loiselle, coin Sherbrooke et Hôtel-de-ville, l’arrivée de Loiselle. Quelques futurs démissionnaires du caucus conservateur les rejoignent. Des équipes de télévision, en quête de célébrités, repèrent l’attroupement et l’encerclent. Bouchard, qui répond à des questions, sent qu’on le tire à l’écart. C’est Loiselle.

« Écoute, je peux pas rester », lui dit-il, frappé par le poids du symbole, la force du moment. Il voulait marcher dans la rue Sherbrooke. C’est le Rubicon qui se présente devant lui. Il ne veut pas le franchir. Il se retourne, il part. Un ministre fédéral du Québec a bien le droit de prendre part au défilé de la Saint- Jean. Mais pas à celui-là. Et pas avec ce compagnon-là.

Bouchard, Benoît

106662-benoit-bouchard-confirme-sa-participation-150x150Les drapeaux bleus défilent sur l’écran de télévision d’un autre ministre fédéral québécois, resté à son appartement d’Ottawa, le cœur brisé. «J’aurais tellement voulu me voir sur la rue Sherbrooke, dit-il. Le sentiment que tu as d’être Québécois, parfois, est décuplé quand tu es à Ottawa. Parce que tu es seul. Ici, t’as toujours l’impression d’être orphelin. J’avais une espèce de regret, le goût de dire : « Que le diable emporte la logique, le bon sens, la raison. » C’est dur d’être un Québécois à Ottawa. Tu te raisonnes tout le temps. Tu laisses jamais parler tes émotions. Tu laisses jamais parler tes racines. »

Les drapeaux bleus défilent sur l’écran de télévision de Benoît Bouchard, ministre important au sein du gouvernement Mulroney. Un mouvement de caméra le tire de sa mélancolie. Mais, c’est Benoît Tremblay qu’il vient de voir, aux côtés de Lucien Bouchard. Qu’est-ce qu’il fait là ?

Benoît Bouchard est « de garde » à Ottawa. Depuis un mois, il est responsable du caucus québécois. Depuis trois jours surtout, depuis la mort de Meech, il est chargé de garder le troupeau. Benoît Tremblay, député de Rosemont, est une de ses brebis. Avant-hier, la rumeur voulait qu’il s’apprête à quitter le caucus.

Benoît Bouchard lui en avait parlé. « Tremblay me dit : « C’est faux. Sous aucune considération. C’est une rumeur », raconte le ministre. Je lui dis : « Écoute, si tu vas faire la parade, tu sais ce qui peut se produire ! » » T’inquiète pas, Benoît, t’inquiète pas.

Que Tremblay soit dans la parade, d’accord. Mais aux côtés de Lucien, c’est autre chose. Le ministre appelle chez Tremblay. « Mme Tremblay, demandez au moins une chose à votre mari, qu’il me rappelle chez moi, quelle que soit l’heure. » Ce qu’il fait, le soir venu. « Écoute, plaide Tremblay, c’est vrai que je t’ai dit ça vendredi, mais l’émotivité… » Benoît, si t’avais été ici, t’aurais compris.

Ce n’est pas tout. Benoît Bouchard a reconnu Louis Plamondon dans la foule, une autre de ses ouailles. « Tu m’avais dit que tu quitterais pas, le semonce- t-il le soir même. Je suis pas un enfant, j’aurais aimé mieux que tu me dises la vérité.» Benoît, si t’étais venu, t’aurais fait pareil.

Benoît Bouchard le sait bien. « J’étais sur le pilote automatique. Je m’empêchais de penser parce que j’avais peur que si je le faisais, je devrais aller au bout de ma cohérence qui aurait dû être, à ce moment-là, de m’en aller. J’étais venu en politique pour Meech, pour le Québec. […] Mais Mulroney est pas fou, il me parlait trois fois par jour. »

Le nouveau lieutenant du caucus québécois survivra-t-il au choc ? « Le soir de Meech, je te dirai que c’est Mulroney qui m’a retenu. Définitivement. Pour moi, du 22 juin jusqu’au 30 juin, ça a été presque à l’heure. »

Garder le troupeau, c’est son gilet de sauvetage. Il est en contact avec ses responsables régionaux, qui lui signalent les âmes les plus sensibles. Il les appelle, il les relance, il les flatte.

Michel Champagne, député de Champlain, pense partir. Jean-Marc Robitaille, député de Terrebonne, a même appelé Jacques Parizeau, pour lui annoncer la bonne nouvelle de sa démission. Benoît va les retenir.

« J’en ai ramassé un qui se préparait à aller faire une conférence de presse pour annoncer qu’il partait. On l’a bloqué une heure et demie avant qu’il parte. Je dis : « Peut-être que tu fais une bêtise, donne-toi encore une journée. » J’ai parlé, parlé, parlé et finalement j’ai réussi, parce que sa femme était pas d’accord. Il est resté avec nous, a fait un excellent député. »

Gagner du temps. Il faut gagner du temps. «Je me disais, l’émotion va tomber à un moment donné. » Mais les députés, de retour dans leur comté, subissent les assauts de la colère populaire. « T’es dans ton comté, on t’envoie Clyde Wells dans le visage. Harper, Filmon.Tu peux seulement te taire. Pleurer avec les gens s’ils pleurent, rire avec eux s’ils rient. »

La ministre Monique Vézina, une autre bénéficiaire du numéro de charme de Bernard Landry, « branle dans le manche ». Il faut la stabiliser. Dans ces cas difficiles, Mulroney est appelé à la rescousse. Au téléphone, il n’y a pas de meilleur vendeur. Il joue sur toute la gamme : la loyauté, le parti, le pays, la capacité d’un député du gouvernement d’obtenir des subventions pour sa région. Y as-tu pensé, aux subventions ? Dans l’opposition, en auras-tu autant ? Plusieurs mordent à cet hameçon. Brian et Benoît feront en sorte qu’ils soient récompensés.

«Jean-Pierre Blackburn, dans ma région, pleurait avec le drapeau du Québec », dit Benoît.

tricheurGagner du temps, gagner du temps. Il en échappe. Nie Leblanc. Gilbert Chartrand, passeront au Bloc.

A 2 heures du matin, dans sa chambre d’hôtel, le téléphone sonne. Un autre candidat à l’évasion. Il y en a marre à la fin ! Qu’ils se décident et qu’ils me foutent la paix !

« Il y en a un, je lui ai dit : « Écoute, je vais aller te reconduire moi-même de l’autre bord si tu continues, parce que moi je suis tanné, là ! » »

(Demain, dernier épisode : La triche. )

Meech 9. Le PQ dans le piège de Bourassa

bernard_landry1-150x150Parizeau a tendu la main. Il a son parti derrière lui. Ce n’était pas évident. Depuis plusieurs mois, alors que se jouait l’agonie de Meech et qu’émergeait dans l’opinion un sentiment souverainiste pour la première fois nettement majoritaire, le PQ se heurtait à un mur : le calendrier politique.

Bourassa ayant été élu en 1989, il tient le pouvoir jusqu’en 1994 s’il le veut. Vague souverainiste ou pas, le PQ est condamné à attendre. Et pendant ce temps, le nombre de souverainiste croît jour après jour, dans l’opinion, chez les hommes d’affaires, dans le caucus libéral, chez les ministres, même.

Pour souligner les 20 ans de la mort de l’accord du lac Meech, il me fait plaisir de vous présenter, en feuilleton, des extraits du premier chapitre de mon livre Le tricheur, qui relate comment les acteurs politiques québécois ont vécu la mort de l’accord.

Que faire? Au comité de stratégie du lundi et au caucus, des voix s’élèvent dès le début du printemps 1990 : tendre la main aux libéraux. Cette opinion est d’abord minoritaire. Au comité de stratégie, c’est le conseiller Pierre Boileau qui mène d’abord ce combat. Il a un livre de chevet : une étude en profondeur préparée en 1984, appelé Motivation et résistance face à l’indépendance.

Une de ses conclusions : les Québécois, comme Bourassa, n’aiment pas « le trouble ». Si les deux partis, plutôt qu’un seul, étaient bien disposés envers la souveraineté, l’opinion « débloquerait », un verrou sauterait et la vague monterait.

Boileau a intégré ces données. Il pousse sa stratégie au comité. « La politique de main tendue fait avancer l’idée de la souveraineté, parce que les gens sont moins insécures de cette façon-là », dit-il. Au caucus, deux députés se font les défenseurs de cette thèse. Deux députés pourtant jugés « purs et durs » : Louise Harel et Michel Bourdon, d’anciens époux devenus complices. C’est justement parce qu’ils veulent la souveraineté par-dessus tout qu’ils sont prêts à la faire faire par d’autres. Denis Lazure, un vétéran, est dans leur camp.

Au printemps, le débat fait rage. Plusieurs s’opposent à cette idée. Jacques Léonard et Jean Garon font de la résistance. Bernard Landry, aussi, qui « trouvait ça effrayant que le Parti libéral fasse l’indépendance ». Plusieurs débats s’enchevêtrent, car il y a ceux qui ne veulent pas de cette stratégie, et il y a ceux qui n’y croient pas. Boileau leur affirme que le PQ joue gagnant dans tous les cas : « Bourassa va tout faire pour éviter la souveraineté, leur dit-il. Mais s’il la fait, tant mieux! » Tant mieux pour le référendum sur la souveraineté, qui pourrait attirer 75% des votes. Tant mieux pour les coûts de transition, qui seraient beaucoup moindres.

Mais pour Bernard Landry, c’est presque une question de tripes, raconte un témoin. « Il voyait Claude Forget [ancien ministre fédéral] ambassadeur à Paris, puis les libéraux qui mettent en place tout leur appareil à eux. « Ils ont combattu la souveraineté toute leur vie, » disait-il. Il était pas capable de voir ça. »

Ni de le concevoir. Lorsque, au printemps 1990, le démographe Georges Mathews publie un livre de politique-fiction, L’Accord. Comment Robert Bourassa fera l’indépendance, Landry trouve la chose loufoque. Mais de débat interne en débat interne, le vice-président du PQ finit par se ranger à l’opinion des Boileau, Harel et Bourdon. Si le PLQ veut la faire, aidons-le. Et tant pis pour l’ambassade de Paris.

À Alma, le 20 mai, le PQ tient son Conseil national (plus haute instance entre les congrès). Le 20 mai, donc 10 ans après le référendum de 1980. C’est là que Parizeau lit la lettre du « ministre » fédéral conservateur Lucien Bouchard, qui ne sera plus ministre 48 heures plus tard. C’est là aussi que se fait le débat de la main tendue. Bernard Landry en devient un des meilleurs défenseurs. « S’ils veulent la faire, nous la ferons avec eux », déclare-t-il. C’est un peu comme si le PQ acceptait de donner sa raison d’être à son vieil adversaire, du moins de la partager avec lui. « La phrase clé de l’époque, résume Landry, c’était La patrie avant les partis. »

Des membres du caucus péquiste abordent aussi leurs collègues libéraux nationalistes, pour répandre la bonne nouvelle. « Les députés péquistes, je devrais vous dire, que peu importe avec qui ils la feraient, ils voulaient la faire », se souvient Jean-Guy Lemieux, député libéral de Québec, approché par plusieurs collègues de l’opposition. D’autres cependant lui semblaient « sceptiques, ils avaient des doutes » sur la réelle volonté de Bourassa. Lemieux se souvient que Lazure et le député André Boisclair, entre autres, lui ont dit : « On est prêts à vous suivre dans ce sens-là. »

La mort de Meech amplifie cette volonté bipartisane. Plusieurs qui y avaient adhéré par conviction souverainiste et par tactique deviennent de véritables convertis. Premier d’entre eux : l’ex-sceptique Bernard Landry. Avec le « quoi qu’on dise… », il craque. « Là, Bourassa a été assez raide dans les heures qui ont suivi » la mort de Meech, rappelle Landry. « En disant que le Québec est une société distincte pour toujours et ainsi de suite, moi j’ai pensé, là, sérieusement, que Robert Bourassa venait, après 25 ans d’hésitation, de se rendre à nos arguments et qu’il allait tranquillement s’orienter vers la souveraineté du Québec en se ménageant de l’espace de virage. »

Landry a le réflexe d’appeler Louis Bernard, l’ancien bras droit de Lévesque qui venait de vivre le sprint de Meech à Ottawa en compagnie de Bourassa. Landry, comme beaucoup de décideurs québécois, a beaucoup de respect pour la capacité d’analyse de Louis Bernard. C’est le contraire d’un excité. Il résiste aux modes et aux enthousiasmes. C’est pourquoi le numéro deux du PQ le croit lorsque Louis Bernard lui dit au bout du fil : « Là je crois que Bourassa va cheminer vers la souveraineté. » (Louis Bernard ne se souvient pas d’avoir été aussi définitif, mais presque : « Si j’ai dit ça, c’est un résumé, dit-il. Tout son parti [libéral] et le Québec dans son ensemble allaient dans ce sens-là, alors je pensais que Bourassa aurait cheminé lui-même là-dedans. »)

Que peut bien dire Robert Bourassa, en privé, aux souverainistes qu’il rencontre, comme Louise Bernard, Claude Béland, Lucien Bouchard et autres, pour qu’ils sortent convaincu que la souveraineté est sur son écran radar ? Sans doute des propos proches de ceux qu’il tient devant l’enregistreuse de l’auteur, en 1991:

L’objectif de souveraineté est peut-être un des plus nobles. Mais moi, ce que j’ajoute à ça, c’est qu’on ne le réalise pas en démantelant allègrement le Canada. Mais si le Canada — on a l’impression un peu comme Sisyphe, on fait des propositions,ça marche jamais — si le Canada lui-même refuse toute rénovation du fédéralisme, à ce moment-là on ne peut pas nous reprocher de quitter et de faire la souveraineté.

Bernard Landry, vice-président du PQ, plante donc profondément son pavillon dans le camp du rêve. Fini les inquiétudes sur le partage des ambassades. « Nous voulons la souveraineté plus que toute autre chose dans notre vie publique, explique-t-il, plus que le pouvoir, plus que de dire : « C’est nous qui l’avons fait! » » Et il se répand dans les salons avec cette phrase : « Dans une république du Québec souverain, il y a un président et un premier ministre. » Sous-entendu : que Bourassa choisisse son titre, nous prendrons l’autre.

Mais Parizeau, dans tout ça? Dans les débats précédant la mort de Meech, « il est en réserve », se souvient Bourdon. Aux réunions du lundi matin, « il parlait pas dans ces affaires-là, il écoutait, raconte un stratège. Il écoutait avec un petit sourire. »

« Moi, affirme Landry, je me souviens très bien que j’ai rapporté à Parizeau les paroles de Louis Bernard, et je les ai rapporté à plusieurs reprises. Moi qui avais tendance à croire Louis Bernard, je voyais Parizeau très sceptique. »

Que pensait-il? Quand l’auteur lui demande, trois ans après le fait, s’il jugeait que Bourassa ferait la souveraineté Parizeau répond comme s’il s’agissait d’une gigantesque blague. Le chef péquiste fait un peu de surimpression historique. En janvier 1991, devant des journalistes du Soleil, il jongle tout haut avec cette possibilité :

Quand on a été 20 ans en politique, comme M. Bourassa, dont 11 ans comme premier ministre, on doit vouloir laisser son nom dans l’histoire. [Ce doit être] une remarquable tentation pour M. Bourassa [qui] ne voudra peut-être pas être celui qui a approché d’une solution, puis a laissé simplement derrière lui le bordel et le chaos.

Au printemps de 1991, en entrevue avec Jacques Godbout, Parizeau confirme y avoir songé :

Je me disais : peut-être est-ce que vraiment ils accepteraient de s’embarquer dans un référendum de la souveraineté?

Puis, à l’auteur, à l’automne de 1991, il déclare :

tricheurJ’ai jamais été persuadé, absolument, que M. Bourassa accepterait un jour de faire la souveraineté. Peut-être, mais loin d’être certain. C’est un nationaliste. Est-ce qu’il aurait été jusque là? Je ne sais pas. Est-ce que le fait de lui tendre la main pouvait l’amener un peu davantage? Peut-être.

À l’été de 1990, après la mort de Meech, Parizeau, comme le reste de son parti, fait en quelque sorte le pari politique de Pascal. Si Bourassa-le-souverainiste existe, leur vœu sera exaucé. S’il n’existe pas, qu’auront-ils perdu à essayer?

(Demain: La grande parade des députés fédéraux)