Brian, premier ministre du Québec

« Parfois, on lit ça dans un livre, me dit-il, déconfit. On lit que M. Untel a regardé le mur et ne savait pas quoi faire. Tu te dis : “C’est juste dans les livres…” Ben, c’est vrai. Je le faisais. Je savais pas comment j’allais m’en sortir. » Ces semaines de juillet 1992 constituent, confie-t-il, « la période la plus difficile de [sa] vie politique ».

Brian Mulroney me tenait en otage à la petite table de réunion attenante à son grand bureau d’avocats de Montréal. Les murs étaient ornés d’innombrables photos de lui avec tous les grands de la Terre, poignées de mains viriles, sourires en position maximale, postures d’un fils d’électricien de Baie-Comeau qui se pince de s’être hissé à ces sommets.

Pendant 18 heures étalées sur quatre ou cinq rencontres, Mulroney déployait devant moi son talent de conteur, revivant les enthousiasmes et les douleurs qui l’avaient habité le long du chemin de croix qui s’était conclu par son plus grand échec : l’incapacité à réparer l’erreur de Pierre Trudeau et de mettre fin à l’isolement du Québec dans le texte fondamental du Canada, sa constitution. Son récit, haut en couleur, était fréquemment ponctué par l’expression « quelle médiocrité ! » qu’il réservait aux journalistes qui ne comprenaient jamais rien ou — pire — qui ne voulaient jamais rien comprendre.

Il m’interdisait d’enregistrer les sessions, ce qui me posait un énorme problème. Je peinais à écrire sur mes feuilles la totalité des anecdotes, dialogues et jugements qui sortaient de sa bouche, d’autant qu’il s’emportait parfois, accélérant le rythme, mimant la gestuelle, le ton et la parlure des uns et des autres. Je m’en voulais de l’interrompre. Attendez, attendez, je ne voulais pas en perdre une miette.

L’homme qui regardait le mur contemplait un dilemme enveloppé dans un paradoxe. Lors de son élection, en 1984, il s’était engagé à réintégrer le Québec dans la famille canadienne « dans l’honneur et l’enthousiasme ». (On attribue à tort la formule à Lucien Bouchard, qui avait écrit le reste du discours. Mais c’est un autre proche Jean Bazin, amant de l’emphase, qui avait ajouté ces mots.) Une première entente, dite du lac Meech, s’était fracassée en 1990 sur le refus de deux provinces, le Manitoba et Terre-Neuve, elles-mêmes aiguillonnées par la campagne d’un Pierre Elliott Trudeau sorti de sa retraite pour traiter les partisans de l’accord de « pleutres » et d’« eunuques ». Un amant de l’insulte.

S’était ensuivi un festival de consultations et de négociations menées par son ministre et ancien rival Joe Clark. Mulroney souhaitait — et, en fait, avait exigé — qu’à cette étape, les discussions ploient sous le poids de leur propre complexité. Cette démonstration faite, il allait ramasser les morceaux qui lui plaisaient, essentiellement les éléments de Meech, dans un amendement constitutionnel qu’il allait faire adopter grâce à sa majorité parlementaire, puis soumettre à un référendum pancanadien qu’il pensait pouvoir gagner. Ainsi, il aurait le dernier mot. Un amant de l’optimisme.

« On avait une stratégie, tonne-t-il. Elle était peut-être mauvaise, mais nous en avions une. »

Il est donc livide quand il apprend que, de ce magma, une entente unanime a surgi. Tout est maintenant gâché par ce Clark qui n’a pas suivi ses ordres, car « il se prend pour Thomas Jefferson », l’un des pères fondateurs des États-Unis. Mais Clark ne pouvait y arriver que si le Québec disait oui. Ou plutôt Robert Bourassa, avec qui Mulroney avait pourtant privément dessiné son plan. Avec Robert, confie-t-il, « on ne se parlait pas tous les jours, mais il arrivait qu’on se parle plusieurs fois par jour ».

Ce qui fait particulièrement rager Mulroney est la concession faite aux petites provinces de leur donner un poids égal aux autres au Sénat, ce qui rend l’Île-du-Prince-Édouard aussi puissante que le Québec, qui disposait jusque-là de 25 % des banquettes sénatoriales. Il estime que cette concession, sans contrepartie pour le Québec, est une monstruosité politique que les Québécois n’accepteront jamais — quoi qu’en dise leur premier ministre — et qui conduira à l’isolement du Québec. « Moi, en tant que Québécois, j’aurais jamais voté pour ça. Jamais ! »

Dès lors, un curieux scénario se déroule. Le Québécois qui dirige le Canada va forcer le Québécois qui dirige le Québec à être plus ambitieux pour son peuple.

Il prend les choses en main et, pour la phase finale, réunit les premiers ministres et réussit à colmater plusieurs brèches que, comme Québécois, il jugeait intolérables. Puis il y a retournement de situation. L’équipe de négociation du Québec, dont son ministre de la Justice, Gil Rémillard, insiste pour refermer davantage de trous. Dans une scène qu’on rêve de voir mise en images sur pellicule, Mulroney vient arracher à Rémillard le texte qu’il a entre les mains, le plaque ni plus ni moins vers l’extérieur d’un bureau, et lui lance une invitation à pratiquer sur lui-même un acte sexuel. Bourassa laisse faire. Mais, pris d’un soudain regain d’autonomisme, le premier ministre québécois s’avise, dans les derniers jours, de réitérer une demande historique : le retrait du fédéral de tous les champs de compétence québécois. Mulroney le largue, les autres premiers ministres bondissent sur la proie. À la fin, dit l’un d’eux à la CBC, « il y avait du sang sur le sol ».

Sonné et conscient que ces résultats ne peuvent être vendus aux Québécois par référendum, Bourassa plaide en privé avec son ami pour éviter ce calvaire et procéder simplement par votes dans les assemblées législatives. Mulroney l’avertit : « Je sais quoi faire ! Moi, je m’en vais à la Chambre des communes, et il y aura un référendum sur le paquet [de réforme], et le référendum sera pancanadien. » Bourassa est piégé par l’autre premier ministre venu du Québec. Condamnés à perdre ensemble.

C’est simple, chaque fois que Mulroney apparaît dans les livres que j’ai consacrés à l’affaire (Le tricheur et Le naufrageur), il vole la scène. Comme dans la vie. Il était très curieux de savoir comment il apparaîtrait dans les ouvrages et s’en informait. « Tu as parlé aux autres premiers ministres ? » me demandait-il. Oui. « Que disent-ils de moi ? » Je le lui disais. « Alors, sur 10, tu me donnes combien dans ton livre ? » Euh, je dirais 8 sur 10. Il demandait : « J’ai perdu mes deux points où ? » Ben, M. Mulroney, balbutiais-je, ça n’a pas marché. « Ouin. »

En échange de sa franchise, il avait requis l’anonymat. J’ai dû me replier sur la mention que Mulroney avait raconté tout ça « à un confident ». Puis, lorsque j’ai publié en 2012 une synthèse de l’enquête (Le petit tricheur), je lui ai demandé si, le temps s’étant écoulé, je pouvais enfin lui attribuer toutes ces extraordinaires anecdotes. Il n’y était pas disposé. Mais, osais-je demander, après votre mort, qu’on souhaite le plus tard possible, ce sera envisageable ? Sa réponse : « Tu m’appelleras à ce moment-là. » Un amant de l’humour.

(Une version de ce texte a d’abord été publiée dans Le Devoir.)

Qui doit s’excuser pour Octobre 1970 ?

Robert Bourassa et Pierre Trudeau

Des excuses, pourquoi ? Parce qu’il y a 50 ans, à 4 h du matin,  1200 policiers frappent aux portes, réveillant hommes, femmes et enfants, apprenant à des citoyens effarés que, non, ils n’avaient plus de droits, non, il n’y avait pas de mandat, non, ils ne pouvaient pas appeler un avocat. Il y en aurait bientôt, exactement 497 détenus. Pas moins de 97% d’entre eux n’étaient coupables de rien d’autre que d’être indépendantistes, syndicalistes, progressistes. Cinq poètes furent ainsi emprisonnés.

Certains furent frappés par des policiers, forcés à se dénuder et, dans un cas, soumis à un simulacre d’exécution. De plus, 37 000 Québécois ont subi une perquisition sans mandat. Les membres d’exécutifs du jeune Parti Québécois à Hull, Drummondville, Trois-Rivières et ailleurs furent visités à répétition.

Le coordonnateur de l’équipe de policiers chargée de retrouver les otages James Cross et Pierre Laporte estimait que l’arrestation d’une vingtaine de personnes serait utile à l’enquête. Au-delà de ce chiffre, nous sommes en présence d’une opération politique visant à asséner un choc psychologique à tout le mouvement d’opposition, surtout indépendantiste, au mépris des droits.

Faut-il s’excuser pour tout ce qui est condamnable dans notre histoire? On peut penser que non. Mais puisque le gouvernement canadien s’est excusé pour des internements (de minorités pendant la seconde guerre) ou pour de la discrimination à l’emploi (pour les homosexuels dans la fonction publique et l’armée) on voit mal comment la suspension massive des droits en Octobre 70 et une rafle d’arrestation nocturne ne satisferaient pas aux critères actuels de contrition.

Des excuses, par qui ?

Les demandes déposées à Québec et à Ottawa visent spécifiquement l’action du gouvernement fédéral alors dirigé par Pierre Elliott Trudeau. Il est tout à fait vrai que les droits ne pouvaient être suspendus que par une action du gouvernement fédéral. Il est tout à fait vrai que Pierre Trudeau a pris la décision de donner aux policiers le droit de procéder à une rafle, a vu une des listes hallucinantes de gens qui seraient arrêtés et ne s’y est pas objecté, a approuvé l’idée d’arrestations nocturnes. Il a surtout caché à ses ministres une information clé : la GRC s’opposait en principe à ces arrestations et à l’idée même de voter une loi d’exception, jugeant avec raison que ces gestes allaient nuire aux efforts de libération des deux otages.

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Trudeau et ses ministres sont responsables d’avoir sciemment désinformé les autres ministres et les citoyens sur l’ampleur du risque posé par le FLQ. Des excuses fédérales sont donc parfaitement justifiées, a fortiori de la part d’un gouvernement à plus d’un égard héritier de Pierre Trudeau.

Comment faire l’impasse, cependant, sur la responsabilité du premier ministre québécois de l’époque, Robert Bourassa. C’est lui qui, dès le lendemain de l’enlèvement de Laporte, demande à Trudeau de suspendre les droits. Robert Demers, son ami et négociateur de l’époque qui assiste à certains des appels, témoigne : «Bourassa y tenait et il a – si je peux employer ce mot – poursuivi Trudeau jusqu’à ce qu’il finisse par céder ! » Trudeau ne dit pas autre chose, au sujet des appels pressants et répétés de Bourassa, du maire de Montréal Jean Drapeau et du bras droit du maire et ami de Trudeau, Lucien Saunier : « Ils ne me lâchaient pas !»

Une fois qu’Ottawa a accédé à la demande de Québec, toutes les opérations d’arrestations et de perquisitions ne furent que du ressort du Québec. C’est Bourassa qui approuve la liste des personnes à arrêter (il a avoué n’avoir biffé aucun nom), c’est lui qui donne à la SQ et à tous les corps policiers du Québec le droit d’utiliser les pouvoirs d’exception (l’enquêteur au dossier voulait que seule son équipe puisse agir sans mandat). C’est le Procureur général du Québec, Jérôme Choquette, qui décide de maintenir en prison ou de libérer les détenus, qui décide s’ils peuvent voir leurs avocats (il refuse souvent).

Il convient donc que le gouvernement du Québec présente ses excuses. Et il est indispensable que la cheffe de l’opposition y participe, car c’est son prédécesseur Robert Bourassa, dont elle dit se réclamer à d’autres égards, qui fut le réel initiateur de ces injustices. La ville de Montréal doit également admettre sa responsabilité.

Au-delà des excuses, quels gestes poser? J’en vois deux. En 1971, seul un détenu d’Octobre sur cinq a reçu de Québec une compensation, équivalente à 2 700 $ d’aujourd’hui.  Le Protecteur du citoyen devrait être chargé de faire un nouveau calcul pour les personnes oubliées à l’époque.  Ensuite, sur ce qui est maintenant le Boulevard Robert-Bourassa, on devrait aménager une petite place avec une plaque et une œuvre d’art. Qu’on l’appelle : la Place des poètes emprisonnés.

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Ce texte a été publié dans La Presse du 3 octobre 2020

Octobre 1970 : L’exception canadienne

Lorsqu’on remet Octobre 1970 dans son contexte historique, une chose apparaît avec force: dans aucun autre pays démocratique aux prises avec le terrorisme et l’enlèvement politique, un gouvernement n’a, comme au Québec et au Canada, suspendu les droits de toute la population.

Dans cette époque de violence politique fréquente et multiforme, la France, l’Allemagne, le Royaume-Uni et, en particulier, l’Italie, ont voté des lois qui donnaient aux policiers des pouvoirs parfois exagérés. On a assisté à des dérapages, des bavures, des arrestations déraisonnables, de l’injustice caractérisée.

Mais nulle part ailleurs qu’au Québec et au Canada un outil aussi brutal et liberticide que la Loi sur les mesures de guerre n’a été appliqué. Nulle part ailleurs des gouvernements n’ont pris la décision consciente d’ordonner spécifiquement que des arrestations se déroulent dans la nuit, sans que ses victimes ne soient même informées que leurs droits venaient d’être suspendus. Qu’ils ne pouvaient voir ni leur avocat, ni leurs proches, ni même savoir de quoi ils étaient accusés. (Les 500 détenus d’Octobre n’étaient coupables, dans 97% des cas, que de délit d’opinion.) Nulle part ailleurs des gouvernements n’ont fait coïncider des arrestations avec le déploiement de l’armée, pour maximiser le traumatisme. Nulle part ailleurs le pouvoir n’a permis à ses policiers de procéder à des dizaines de milliers de perquisitions sans mandat, faisant en sorte, au Québec, qu’un logis sur 44 soit visité, essentiellement ceux des militants d’un jeune parti d’opposition légal, le Parti québécois.

Osons comparer Richard Nixon et Pierre Trudeau. Nixon sera pour toujours l’homme dur, intransigeant et inflexible, le président de « la loi et l’ordre ». Trudeau sera pour toujours le père de la Charte des droits et libertés.

Pourtant, alors que l’Amérique de Nixon est un endroit politiquement beaucoup plus violent que le Québec (290 attentats à la bombe par mois, deux par jour à New York), à aucun moment Nixon n’envisage de suspendre les droits. Son homme de main, chargé de la répression, est le ministre de la Justice John Mitchell. Interrogé sur les enlèvements survenus au Québec, il indique qu’il a lui-même eu vent de projets de prises d’otages élaborés par des groupes terroristes américains. En ce cas, demande un journaliste, son gouvernement pourrait-il un jour suspendre, comme Trudeau vient de le faire, les libertés ? Mitchell répond d’un mot: « jamais ».

C’est aussi l’attitude du général de Gaulle pendant les crises qu’il traverse — un attentat sur sa vie, une quasi-insurrection en mai 1968. Sa réaction est de déclencher des élections qui conforteront sa majorité. C’est aussi l’attitude du chancelier allemand, du premier ministre britannique aux prises avec leurs terroristes locaux. Nous sommes donc en présence d’une exception canadienne.

Le FLQ n’est pas, en son temps, exceptionnel. Il est évidemment condamnable et condamné. On ne peut que reprendre ici la phrase prononcée par René Lévesque au sujet des felquistes: «Ils ont importé ici, dans une société qui ne le justifie absolument pas, un fanatisme glacial et des méthodes de chantage à l’assassinat qui sont celles d’une jungle sans issue.»

Voilà ce qu’on peut dire des terroristes québécois. On pourrait le dire des terroristes allemands, français, américains, italiens.

Mais ce qu’on peut dire des premiers ministres québécois et canadien, on ne peut le dire d’aucun autre chef d’État de pays démocratiques aux prises avec le même défi. Pourquoi et comment Robert Bourassa et Pierre Trudeau ont-ils décidé qu’ils devaient causer, ici, un tort aux droits des citoyens qui ne serait vu nulle part ailleurs en démocratie ? C’est le sujet de cet ouvrage.

La GRC disait non

Dans le récit qui suit, il est fascinant de voir combien leur appétit pour les arrestations de masse et leur décision d’asséner à toute la société québécoise un choc psychologique n’apparaît pas immédiatement. Ces idées naissent d’abord presque inopinément, s’infiltrent, se discutent puis s’imposent. Chez Bourassa d’abord. Chez Trudeau ensuite. Les deux hommes prennent le temps de la réflexion. Leur geste est prémédité, assumé.

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Surtout, il leur faut franchir plusieurs obstacles pour arriver à leur but. Le plus important : l’obstacle policier. À Ottawa, quelques ministres seniors sont soufflés d’entendre le patron de la GRC, Ron Higgit, leur recommander de ne surtout pas invoquer une loi d’exception.

Selon des notes prises sur le champ, «le commissaire ne voit comme nécessaire aucune action qui ne soit pas rendue possible par la loi actuellement en vigueur. Il dit qu’une grande rafle de suspects et d’arrestations préventives ne serait pas de nature à conduire aux kidnappeurs et qu’il ne pouvait donc recommander l’adoption de mesures d’exception. » Un « vaste coup de filet et la détention préventive de suspects », ajoute-t-il, provoquerait « une foule de problèmes ». Lucide, il craint que les policiers québécois, sur lesquels la GRC n’a aucun contrôle, puissent « mal utiliser ces pouvoirs » et les exercer de façon « excessive ».

Trudeau fera en sorte que le patron de la GRC ne vienne pas répéter ces propos au conseil des ministres au grand complet, quand il les entraînera dans la voie contraire.

À Québec, les chefs de police de Montréal et de la SQ plaident au contraire pour la loi en utilisant des arguments alarmistes. Un conseiller de Bourassa témoigne : «Quelques-uns de leurs scénarios tenaient de l’hallucination, quand ils ne donnaient pas dans des visions d’apocalypse.»

Mais l’homme qui dirige l’enquête pour retrouver les deux otages des felquistes, Julien Giguère, est opposé à l’opération de ratissage. Il souhaite l’arrestation de 25 personnes, pas 500. « Arrêter cinq cents personnes à la fois, placer au moins deux personnes pour les interroger, ça veut dire que ça prend mille enquêteurs, dit-il. C’est physiquement impossible. » Il ne comprend pas non plus pourquoi les pouvoirs sont dévolus à tous les corps de police, plutôt qu’à sa seule escouade, qui dirige et coordonne l’enquête. Pour l’officier de la GRC au dossier, Joseph Ferraris, l’opération d’arrestations massives a détourné les énergies policières de manière à « retarder de quelques semaines, peut-être d’un mois, la libération de Cross,» le diplomate britannique détenu pendant huit semaines.

Bref, la décision de Bourassa et de Trudeau de transformer le Québec en État policier dans la nuit du 15 au 16 octobre 1970 est prise au détriment du travail des enquêteurs. Elle relève de motifs politiques purs.

*Ce texte est une version remaniée de l’introduction du livre Insurection appréhendée – Le grand mensonge d’Octobre 1970. Disponible en librairie le 5 octobre, on peut le pré-commander à laboitealisee.com

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Meech et le « Quoi qu’on dise… » de Bourassa: La vraie histoire

Robert Bourassa nage. C’est un exercice auquel il s’astreint quotidiennement, pour garder la forme. C’est aussi une cérémonie. Un rituel qu’il accomplit chaque fois que sa fonction l’oblige à un effort particulier, à une décision difficile. « Dans les moments importants, je vais nager pour dégager l’esprit de la déclaration — comme je ne lis pas de texte écrit. J’improvise d’une certaine façon, dans la forme sinon dans le fond. »

Les cadres du pouvoir chinois tremblaient dans leurs cols Mao chaque fois que le Grand Timonier se lançait, torse nu, dans le Yangtsé. Sa plongée annonçait invariablement une nouvelle purge, camouflée sous un mouvement de masse. À Québec, ce sont les journalistes qui guettent les baignades du premier ministre, les jours où l’histoire change de paragraphe ou de page. Aujourd’hui, sentant qu’un nouveau chapitre pourrait s’ouvrir, ils sont particulièrement fébriles.

« Quand c’est rendu que les journalistes vous attendent quand vous allez nager ! » peste le premier ministre. Ils font le pied de grue autour de l’immeuble du Club des employés civils, où se trouve la piscine, espérant lui arracher une phrase au passage. Les agents de sécurité font entrer le premier ministre par une porte dérobée. Entre deux longueurs, Bourassa cherche « la » phrase de son discours du soir. La conclusion. La formule choc. Celle qu’on citera longtemps.

Il a accepté l’idée de la proclamation [proposée par ses conseillers]. Il l’aurait peut-être eue tout seul. Maintenant il veut la tourner « de la façon la plus concise et la plus percutante possible, en préservant l’avenir, comme c’était ma responsabilité comme premier ministre ».

Joli truc. Car préserver l’avenir, en ce jour, c’est parler fort, mais sans se compromettre. Claquer une porte, sans la fermer. Robert Bourassa nage. En pleine « zone grise », dit-il. Quant au fond, « qu’est-ce qui pouvait arriver ? Il y avait pas tellement de  choix : trois choix, finalement. Un qui était à rejeter, c’était : « On présente l’autre joue, on dit pas un mot. » L’autre qui était risqué, pour ne pas dire téméraire, c’était de dire : « Vous voulez pas de nous autres ? On s’en va tout seuls ! » Et le troisième choix c’était entre les deux, sans qu’on voie clairement ce que ça pouvait être à ce moment-là. À très court terme il fallait poser des gestes pour garder le contrôle de l’agenda. »

Robert Bourassa nage, mais ne plonge pas. Quant à la forme, la solution lui vient, entre deux vaguelettes. Il croit se souvenir d’une citation du chef d’État français, d’un discours livré par de Gaulle à Constantine, en Algérie, à son retour au pouvoir en 1958 ou 1959, qu’il a peut-être entendu, grâce à sa radio à ondes courtes, un soir, dans son petit appartement d’étudiant à Oxford.

Quelque chose comme « Quoi qu’on dise, quoi qu’on fasse, l’Algérie française, aujourd’hui et pour toujours… » se souvient-il. Une façon de dire que jamais Paris n’accéderait aux demandes d’indépendance des Algériens, mais protégerait les intérêts de la minorité française en sol algérien.

De Gaulle n’a jamais prononcé cette phrase. Il a lancé à Alger son fameux « Je vous ai compris ! », volontairement trompeur. Il s’est un jour laissé aller à reprendre un slogan de la foule —Vive l’Algérie française ! — sans s’en rendre compte, a-t-il prétendu, et, ce qui est certain, alors même qu’il manœuvrait en coulisses pour mettre fin au statut colonial, donc français, de l’Algérie. L’emprunt de Bourassa ressemble bien plus dans sa forme à une citation de Proudhon : « L’État, quoi qu’on dise et quoi qu’on fasse, n’est, ni ne sera jamais la même chose que l’universalité des citoyens. »

Qu’importe la méprise, c’est l’intention qui compte. Le premier ministre québécois décide de s’inspirer de la forme et de l’esprit d’un mensonge pour apaiser ce soir-là son peuple meurtri.

« Ça ne vous a pas fait hésiter ? » lui-ai-je demandé.

« Ça m’a fait hésiter de dire que j’avais pris ça là. […] Je me suis dit, il y a certainement quelqu’un qui va dire : « Oui, mais, deux ans plus tard, c’était l’Algérie algérienne ! » Mais ça n’a été souligné nulle part. »

Robert Bourassa nage. Il n’hésite pas parce que l’idée de tromper son public le rend mal à l’aise. Il hésite parce qu’il craint de se faire prendre. Sorti des eaux de la rhétorique, il fait le tour de la piscine. S’assied sur les marches de l’escalier. Écrit au crayon feutre sur de petites fiches les mots qui lui sont venus à l’esprit. Esquive les journalistes à la sortie de l’immeuble, esquive les journalistes en entrant au bunker, emprunte au sous-sol le corridor qui va au parlement, et se rend jusqu’au bureau situé derrière la chambre bleue.

Là, Bourassa rumine. Répète son discours devant son proche conseiller Jean-Claude Rivest qui a le suprême privilège, dans les moments forts, d’être son premier public. Le conseiller peut voir les mots sur les fiches : « Rappeler le but de Meech, les efforts. » Il y a le mot « remercier ». Pas de phrase complète, sauf la formule choc, écrite en entier. Rivest a le droit d’écouter, pas celui de critiquer. «J’argumente pas, son affaire est faite. C’est probablement pour ça qu’il me prend, moi. » Mais s’il pressentait un désastre absolu, Rivest pourrait sonner l’alarme.

À l’Assemblée, pleine comme un œuf en ce vendredi soir, aucun ministre, aucun député ne sait comment Bourassa va présenter les choses. À l’oral, Bourassa a si rarement ému, si souvent déçu, qu’il n’a qu’à être bon pour paraître excellent. Ce soir, il sera très bon.

Il se lève, fait le rappel des événements, remercie ceux qui l’ont épaulé dans la traversée de Meech, dont, nommément, l’Ontarien David Peterson. Il évoque l’injustice faite aux Québécois, et rappelle, louangeur, le nom de René Lévesque, qui avait fait preuve, dit-il, « d’une grande flexibilité » après mai 1980, pour « réintégrer le Québec dans la constitution canadienne ». Le ton est bon, le rythme décidé. La voix claire trahit la déception.

Quelques minutes seulement, puis vient la formule pseudo-gaullienne : « Quoi qu’on dise et quoi qu’on fasse, le Québec est, aujourd’hui et pour toujours, une société distincte, libre et capable d’assumer son destin et son développement. »

À cet instant, exactement, le Québec se divise en deux. Il y a ceux qui savent. Il y a ceux qui rêvent. Le récit des deux années à venir se résume, pour beaucoup, aux fluctuations de la ligne de démarcation.

* * *

Robert Bourassa, lui, sait. Il sait qu’il n’a rien dit.

« Quand je me suis assis, la réaction que j’avais c’est : « C’est fait, et il semble que ce soit bien fait. » »

L’effet produit le déroute. Autour de lui, tout le monde est debout. Les libéraux, bien sûr. Normal. Mais des péquistes, aussi. Jacques Parizeau, qui dans son propre discours l’appelle « mon premier ministre » — du jamais entendu — et lui dit « je vous tends la main » — du jamais vu —, traverse l’allée centrale pour venir le féliciter. Les applaudissements sont longs, nourris, chaleureux. Rien à voir avec «la claque» qui accompagne d’ordinaire les prestations ministérielles.

« Quand Robert Bourassa a lu son texte, se souvient un député libéral alors nationaliste modéré, Jean-Guy Saint-Roch, il y a eu un silence de mort. On a été estomaqués, puis il y a eu un sentiment d’euphorie. Moi, c’est un des rares moments où j’ai senti qu’il n’y avait plus de ligne de parti, plus d’opposition. Aujourd’hui, on lit le texte dans les gallées [Verbatim des travaux de l’Assemblée] et c’est froid. Mais si t’étais là, t’as vu le visage, le ton de la voix. On était des Québécois à ce moment-là. On est à la croisée des chemins et on y va. »

Bourassa assiste au déferlement. « C’aurait pu être des applaudissements polis. En chambre, on ne se lève pas à tout bout de champ, c’est pas la routine. Je n’avais pas écouté la radio toute la journée. Je n’étais pas sensibilisé à l’atmosphère. » Il ne s’attendait pas, en cette enceinte, à une réaction « aussi éclatante ». Au-delà des murs de l’Assemblée nationale, aussi, l’impact est, dit-il, « plus grand que je l’avais pressenti». «J’ai constaté qu’il y avait un niveau d’intérêt et d’anxiété dans la population que je n’avais pas connu depuis-certainement depuis mon retour » au pouvoir. Cherchant des exemples, il cite… la crise d’octobre de 1970, la grande grève du front commun de 1972. Mais depuis 1985, malgré la tension linguistique autour de la loi 178, il n’avait jamais retrouvé ni « senti l’anxiété presque palpable. Et c’était le cas, cette journée-là. Et le lendemain, s’il y avait quelque chose, c’était encore plus grand. »

Lorsqu’on revoit l’enregistrement de ce moment, on observe un Robert Bourassa, assis après l’effort, un peu sonné par la réaction des députés et des ministres. Hagard, comme s’il s’était réfugié dans sa carcasse et se forçait à en ressortir chaque fois qu’un collègue lui tendait la main. Puis il y retournait, le regard un peu absent. L’homme semblait débordé, dépassé.

Car il savait, lui, que le Québec ne serait pas « libre de ses choix ». Il savait, lui, que jamais il n’accepterait un verdict entraînant la province vers le statut de pays. Il savait qu’il ferait tout pour contrecarrer le choix des Québécois, alors très majoritairement indépendantistes. Et il dirait, le jour de tirer sa révérence, qu’il avait « assumé le destin du Québec ». Qu’il avait, bref, pris sur lui de décider à la place des Québécois. De leur enlever, donc, en ce point tournant, la liberté de choisir.

Cela lui a coûté, oui. La deuxième plus grande défaite de sa carrière, un référendum perdu sur des offres fédérales médiocres deux ans plus tard. Cela a fait mal.

On n’invoque le fantôme de De Gaulle qu’à ses risques et périls.


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À lire: Mon Octobre 1970: une pièce manquante du casse-tête

En pleine crise d’Octobre, le premier ministre Robert Bourassa annonce à son conseil des ministres que les policiers sont sur la piste du « chef du Front de libération du Québec ». En suivant ce « chef » on trouvera les lieux où les otages sont faits prisonniers par les felquistes.

Parmi la trentaine de membres réels du FLQ, cette déclaration étonne. Car la petite organisation n’a pas de chef. Elle est complètement décentralisée, pour ne pas dire désorganisée. Il suffit que quelques militants auto-proclamés décident de mener une action pour que la chose se fasse. Pas de réunion, pas de consultation, pas de chef.

Alors, d’où vient cette information que Bourassa tient, c’est certain, de source policière ?

C’est que l’historien Robert Comeau, felquiste depuis le début de 1970, tentait de résister aux assauts d’une jeune militante enthousiaste, Carole Devault. Celle-ci voulait  convaincre Comeau de lui fournir un peu de la dynamite que le FLQ avait dérobée et gardait en lieu sur, et du « papier officiel » de l’organisation. Excédé par ses demandes et à court d’arguments, Comeau invente et affirme que « le chef du FLQ » s’oppose à ses requêtes.

Devault, qui est une indicatrice de police, s’empresse de faire rapport à l’agent Julien Giguère, responsable de l’enquête. On présume qu’il fait passer l’info vers le haut de la chaîne: Comeau a enfin craché le morceau, il y a bien un « chef du FLQ », on est sur la piste…

On se croirait dans le « Tailleur de Panama » de John Le Carré  (que je recommande vivement) où une série de demi-vérités et de supputations sont prises au sérieux et déclenchent un conflit.

Un demi-siècle plus tard

Il lui aura fallu 50 ans. Et c’est la beauté de la construction de la vérité historique qu’il faille parfois attendre des décennies avant de percer un mystère qui, entre temps, aura alimenté théories et suspicions.

Pendant l’année qui s’ouvre, plusieurs ouvrages seront consacrés à Octobre, cet événement hors-normes. Il est heureux que Robert Comeau ouvre la série, en offrant son important témoignage.

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Robert Comeau a participé à la Crise d’octobre 1970. Ni avec les kidnappeurs du diplomate Cross, ni avec ceux du ministre Laporte. Mais dans la cellule qui s’occupait de communiquer avec les médias, et le public, la parole felquiste pendant les événements. Recevant les informations des deux cellules actives dans les enlèvements, Comeau retravaillait ou retranscrivait les textes des communiqués, puis les laissait dans des endroits qu’il désignait ensuite aux médias.

Il devait pour y arriver semer une importante filature policière. Car le nom de Comeau, comme celui des autres suspects d’activités felquistes, ne figurait nullement parmi celles des 500 personnes emprisonnés sans mandat pendant la crise. Non, car la SQ avait bien pris soin d’extraire ces noms de la liste. Ils étaient plus utiles en liberté, sous filature, car ils pouvaient mener aux kidnappeurs.

Une fois la crise terminée, plusieurs felquistes furent cependant arrêtés pour complicité, mais pas Comeau. Pourquoi ? La question en a tarabusté plusieurs et a jeté sur l’historien toutes sortes de suspicions.

Mon Octobre 70 est finalement l’histoire de l’interaction entre le felquiste Comeau et les indicateurs de police qui l’entourent. Au début, il a de forts doutes sur la nouvelle militante: Carole Devault. Il tente de convaincre des collègues de ses suspicions, sans succès. Mais c’est lui qui a raison. C’est pour aider la SQ à trouver la cache de dynamite que Devault insiste pour en obtenir et c’est pour comprendre le parcours du « papier officiel » entre cellules qu’elle demande à en obtenir copie. Après la crise, Devault sera la cheville ouvrière des fausses cellules et des faux communiqués qui seront émis par un FLQ essentiellement contrôlé par la police québécoise.

Comeau apprendra cependant six ans plus tard, pendant les audiences de la Commission Keable portant sur l’action policière illégale au Québec, qu’un de ses amis les plus proches, François Séguin, est également un indicateur de police. Séguin était avec Comeau au FLQ et l’a ensuite suivi dans une organisation maoïste, appelée En lutte !

C’est là qu’on comprend pourquoi Comeau ne passe jamais une journée en prison pour sa participation à la crise: les policiers en ont besoin. Deux indicateurs, Devault et Séguin, l’espionnent lorsqu’il est au FLQ. Séguin continue de le faire lorsqu’il est à En lutte !

Pour les policiers, Comeau est plus utile libre. Et comment expliquer, si on l’arrêtait, qu’on ne coffre pas aussi Séguin, l’indic ?

Le livre est donc une leçon sur l’impact de l’infiltration policière sur notre compréhension (et incompréhension) des événements. Les impératifs de l’espionnage, de la protection des indicateurs et de la protection des personnes sous filature brouillent les pistes des journalistes, enquêteurs et historiens et ne permettent pas, sur le coup, de comprendre les événements.

Une époque exaltée

Au delà de cet éclairage bienvenu, l’ouvrage de Comeau, écrit avec l’appui de l’économiste Louis Gill, plonge le lecteur dans l’aventure intellectuelle d’une partie de la jeunesse québécoise des années 60 et 70 et de leur quête d’indépendance et de justice sociale.

La question de l’utilisation de la violence pour atteindre des objectifs nobles fait partie des débats qui animent les futurs partisans du FLQ. La sous-représentation du PQ à l’Assemblée nationale — 26% des voix, 6% des sièges — début 1970, comme l’action de la CIA pour renverser des régimes progressistes pendant les années 1960, alimentent leur conviction que la démocratie est un leurre.

Comeau désavoue aujourd’hui cette dérive anti-démocratique, comme celle qui l’a conduit ensuite à ses années de maoïsme. Il n’en est pas moins un participant et un témoin précieux d’une époque exaltée, qui a marqué notre histoire d’une trace que, 50 ans plus tard, on n’a pas complètement fini de déchiffrer.

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(Texte) Laïcité : Comment le Canada dira non !

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Il y a bientôt 30 ans, en 1990, deux provinces canadiennes faisaient mourir ce qu’on avait appelé l’accord du lac Meech. L’accord aurait fait en sorte que le Canada reconnaisse le Québec comme « société distincte ». L’impact de ce refus sur l’opinion publique québécoise fut gigantesque. En quelques mois, 65% des Québécois se disaient désormais favorables à la souveraineté. Le Parti libéral du Québec de Robert Bourassa se retrouvait le bec à l’eau, n’osait plus défendre le fédéralisme et nommait un comité de sages pour trouver des solutions.

Un de ses membres, Bill Cosgrove, un fédéraliste convaincu, s’est rendu à l’Université Queens, à Kingston en Ontario à la mi-octobre. Il a assisté à une conférence qui réunit les plus brillants experts, politologues et constitutionnalistes du Canada anglais. Ces beaux esprits doivent faire le point et définir des pistes pour sortir de l’impasse. Cosgrove espère que, captant les signaux extrêmement forts venant du Québec réclamant des changements majeurs, ces  personnes intelligentes, lucides, vont admettre que le Canada doit jeter du lest, reconnaître au Québec une grande marge d’autonomie, pour empêcher l’indépendance de triompher.
Il sort de sa conférence catastrophé. Et fait rapport au comité libéral québécois en ces termes :  »Il ressort de cette rencontre que le Québec a très peu de chances que les autres provinces acceptent des changements si les négociations se font à l’intérieur du cadre de la constitution. Le Québec doit sortir du cadre actuel » écrit-il, la mort dans l’âme.
Quand l’intelligentsia donne l’heure juste
Cette conférence avait donné l’heure juste. Deux ans se sont écoulées ensuite en discussions inutiles et infructueuse. Le Canada fut incapable d’offrir au Québec une solution qui pouvait satisfaire sa volonté d’autonomie. Malgré la montée du sentiment indépendantiste, la logique canadienne interne, sa façon d’être et de penser, rendait impossible tout compromis acceptable. Une proposition fut quand même soumise au vote, lors du référendum maintenant oublié de 1992. La majorité des canadiens ont dit non, estimant que la proposition était trop favorable au Québec. La majorité des québécois ont dit non, estimant qu’elle n’offrait rien de tangible au Québec.
Plusieurs choses sont à retenir de cet épisode, alors qu’on s’engage dans un nouveau round avec le Canada, cette fois sur le thème de la laïcité.
En 1992, les élites politiques de tout le Canada s’étaient unis pour appuyer la proposition de réforme. Le conservateur Brian Mulroney, bien sûr, son initiateur. Même Jean Chrétien et quelques trudeauistes qui trouvaient que ce compromis déviait un peu de la doctrine de Trudeau, faisait preuve de pragmatisme et appuyaient faisait campagne pour la proposition. Ils ont été recrachés par l’électorat.
Dans son livre sur cet épisode intitulé United we fall, Unis, nous tombons, la journaliste Susan Delacourt tire la conclusion suivante:
« Cette histoire servira de leçon à ceux qui veulent se colleter à la vision trudeauiste du pays. Vous pouvez être un ennemi de Trudeau, comme Brian Mulroney, et tenter de contenir ou de refouler la vision trudeauiste. Invariablement, vous perdrez. (…)
Ou vous pouvez (…) et vous appliquer à refaçonner sa vision des années 70 pour l’adapter à la réalité des années 90. Vous perdrez quand même. La vision trudeauiste est dotée d’une remarquable résistance. Elle peut assaillir ses amis comme ses ennemis. »
Je reviens sur cette épisode car l’histoire, qui ne se répète pas, bégaie. Et elle vient de bégayer. Comme Bill Cosgrove l’avait fait en 1990, le constitutionnaliste québécois François Côté, de l’Université de Sherbrooke, s’est rendu à Toronto, début avril,  participer à une rencontre de centaines de constitutionnalistes du Canada anglais.
C’est un événement annuel et, hasard du calendrier, Me Côté arrivait juste à temps pour exposer les impacts constitutionnels du nouveau projet de loi québécois sur la laïcité.
Me Côté a écrit un rapport de son expérience, que je cite ici avec sa permission. On peut lire son texte intégral sur le site de l’AutJournal.
L’avertissement venu de Toronto
L’événement, explique-t-il, était solennel et bien organisé, avec des conférences pertinentes et intéressantes.
« Toutefois, lorsqu’il fut temps d’aborder le Projet de loi 21 et la laïcité québécoise, dire que j’étais face à un public hostile serait un euphémisme.
J’ai constaté, devant des centaines de constitutionnalistes et de juristes fédéraux, un hermétisme fonctionnellement total à ces propositions. Il y avait certes quelques esprits intrigués qui ont fait preuve de curiosité et qui « voulaient comprendre » comment nous pouvions en arriver à soutenir le Projet de loi, mais pour l’essentiel de l’assemblée, écouter les intervenants en faveur de la laïcité québécoise n’aura été qu’une courtoisie accordée aux organisateurs du congrès. « 

Voici, en résumé, les principaux arguments qui ont été servis par les plus beaux esprits canadiens contre le Projet de loi 21 sur la laïcité de l’État :

– Le Projet de loi 21 relève de la tyrannie de la majorité;

– Son but est de capitaliser sur la division par la peur et le rejet de la différence, dont les premières victimes sont les femmes musulmanes;

– Il est illégitime, car il ne répond à aucun problème social réel. Il n’y a pas de crise, pas d’urgence. Si la société peut continuer à exister sans lui, alors rien ne le justifie;

– Le Projet de loi 21 est irrémédiablement traversé d’un « refus de comprendre l’Autre »;

– Plaider que le Québec est une société distincte est un argument sans valeur.  Les droits fondamentaux dépassent les traditions juridiques et sont l’attribut de chaque individu – et seul le multiculturalisme libéral de la Charte canadienne des droits et libertés enchâssée dans la constitution canadienne peut adéquatement la défendre.

Voila pour les arguments de fond. François Côté décrit aussi le ton. Je le cite encore:

« Ces arguments, il y a de quoi rester un tant soit peu sidéré, étaient avancés tantôt avec calme glacial, tantôt avec malaise comme lorsque face à quelque chose d’obscène, mais plus souvent avec indignation à peine dissimulée, par des professeurs de droit, par des juristes fédéraux de haut niveau, par des universitaires et des intervenants sociaux anglo-canadiens réputés, producteurs de nombreux livres et publications cités jusqu’en Cour suprême du Canada qui, nous n’en sommes pas à une contradiction près, prétendent faire la promotion de l’ouverture d’esprit, du droit à la différence, à la divergence, à l’avancement scientifique de la connaissance par la prise en compte des différences culturelles, des différences de points de vue, où qu’elles se trouvent… sauf ici, manifestement. »

Oui mais, la claude dérogatoire change tout, non ?

Venons en au cœur du sujet.

On pourrait croire que tous ces arguments, ouverts à la différence religieuse mais fermés à la différence québécoise, n’ont aucune importance. Car il y a cette disposition fantastique dans la constitution que nous ont légué Pierre Trudeau et Jean Chrétien: la clause dérogatoire.

Vous savez, la clause qui permet au parlement d’une province de suspendre une partie de la Charte des droits pour affirmer qu’en certains cas, ce sont les élus qui vont décider, pas les juges.
Une question qui n’intéresse que les spécialistes, sauf lorsque le Québec décide de l’utiliser pour protéger sa langue, ses valeurs, son identité ou sa vision de la laïcité.

Le projet de loi du gouvernement Legault inclut cette disposition, qui a déjà utilisé souvent par le Québec. Parfois, la chose se déroule ainsi. Une loi est adoptée, elle est contestée, la Cour suprême affirme qu’elle est inconstitutionnelle. Alors, le parlement amende la loi pour y ajouter la clause dérogatoire et ainsi colmater la brèche. Ce que le gouvernement Bourassa avait fait pour la langue d’affichage en 1989. Parfois aussi, on met la clause avant même qu’il y ait une contestation, à titre préventif. On ne veut pas perdre de temps en recours légaux et clarifier les choses une fois pour toutes. C’est ce que le gouvernement de René Lévesque avait fait à partir de 1982, en attachant la clause dérogatoire à toutes les lois québécoises.

Alors, dossier clos ? Pas du tout.

Me Côté, dont c’est la spécialité, rapporte ce qu’en pensent ses interlocuteurs canadiens.

Selon eux, « les tribunaux devraient invalider le recours aux dispositions dérogatoires pour une panoplie de raisons », dont notamment les suivantes : (i) ce n’est pas ce que les constituants de 1982 — les auteurs de la constitution — auraient voulu.

Donc il faudrait réinterpréter l’histoire pour tirer maintenant une nouvelle conclusion.

Mais c’est fâcheux car un arrêt de la cour suprême de 1982, l’arrêt Ford, confirmait la liberté des province d’utiliser cette clause à titre préventif.

Ah mais voilà, disent les juristes canadiens, cet arrêt « a déjà trente ans; il est maintenant vieux et inadapté et ne saurait plus aujourd’hui stopper l’intervention judiciaire au nom de la Charte canadienne ».

Le mur du refus

Me Côté a des contre-arguments, bien sûr. Notant que si on veut applaudir la diversité canadienne, il faut bien aussi applaudir la différence québécoise. Que si on reconnaît, comme le fait le parlement canadien, que le Québec est une Nation, il faut donc que cela lui donne le droit de faire des choses autrement. Que l’arrêt Ford fait autorité. Quelques autres encore. Je le cite :

« Toutes ces réponses, nous les avons tentées, et toutes ces réponses, elles se sont butées à un mur, à un refus catégorique de ne serait-ce que les considérer. (…) Le constat est sans appel: tout discours sur la question est cadenassé .

 

À l’occasion de cette grande conférence devant les sommités juridiques canadiennes de droit constitutionnel dans la Ville-Reine, nous assistions à une mise en garde formelle : le constitutionnalisme canadien n’acceptera pas, ne pourra jamais accepter, le Projet de loi 21 – et toute prétention à un modèle (…) qui se distancerait de l’hégémonie du modèle canadien du multiculturalisme libéral serait en soi condamnable sans discussion ni appel.

Que se passera-t-il maintenant. Me Côté nous le précise:

Nous avons été formellement prévenus, les opposants au Projet de loi 21 préparent déjà leurs armes pour chercher à le tailler en pièces. Dès l’entrée en vigueur du Projet de loi, il sera contesté devant les tribunaux, par de nombreux intervenants de partout ailleurs au Canada ainsi que par la toute-puissance fédérale, et tous les coups seront permis. On anticipe que les procédures sont déjà en train d’être écrites avant même que la loi ne soit adoptée.

 

Les canons de la fédération s’en font une mission relevant de la raison d’État. La Charte canadienne -doit- primer, peu importe les dispositions dérogatoires, et -doit- invalider l’entreprise de laïcité québécoise. »

Mê Coté ferme lui même la boucle, en nous renvoyant au tremblement de terre politique Québec-Canada que nous avons vécu au début des années 1990 en écrivant:

« D’ici quelques semaines, les valeurs sociales et la tradition juridique québécoise vont entrer en collision frontale avec le modèle constitutionnel canadien et le multiculturalisme libéral dans un maelström digne du Lac Meech. (…)  Une tempête se prépare, le combat d’une génération est devant nous, tout près. »

Comme la rencontre de Kingston d’octobre 1990, celle de Toronto avril 2019 est un signe avant-coureur. Elle donne l’heure juste. Le Canada est ce qu’il est. Il imposera sa volonté à tout ceux qui veulent la mettre en cause. C’est à prendre ou, oui, ou à laisser.


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En flânant sur l’Avenue Robert-Bourassa

Le Maire de Montréal vient de relancer l’idée de désigner une rue de la ville du nom de l’ex premier ministre libéral Robert Bourassa, idée abandonnée par son prédécesseur Gérald Tremblay en 2006. Que faut-il en penser ? Je me suis exprimé sur le sujet, notamment dans l’introduction de mon livre  Le Petit Tricheur – Robert Bourassa derrière le masque. En voici un extrait légèrement remanié.

*    *    *

Dix ans après le décès de Robert Bourassa, le maire de Montréal a voulu rebaptiser une avenue en son honneur. Pourquoi pas ? Bourassa fut élu quatre fois par les Québécois entre 1970 et 1993. Il a laissé sa marque dans notre histoire. Il pourrait aussi la laisser sur la carte.

Les journalistes qui m’appelaient, pendant ce débat en 2006, pour recueillir mon opinion étaient un peu surpris. Ils croyaient qu’ayant publié deux livres très sévères sur le personnage, Le Tricheur et Le Naufrageur, j’allais m’opposer à cet hommage avec la dernière énergie. Mais je me déclarais au contraire d’accord avec le maire. J’ajoutais cependant une condition. S’il fallait qu’il y ait, à Montréal, une Avenue Robert-Bourassa, j’insistais pour qu’on aménage sur cette artère une Place des poètes emprisonnés.

Robert Bourassa a beaucoup géré la province en gardant fermement un pied sur le frein. Mais ses partisans comme ses détracteurs braquent, c’est normal, le projecteur sur ce qu’il a fait d’étonnant. On retient d’un homme politique ses décisions hors norme.

Or pour le démocrate que je suis, la décision du Premier ministre Robert Bourassa de faire emprisonner, une nuit d’octobre 1970, plusieurs centaines de personnes pour simple délit d’opinion et spécifiquement cinq poètes (dont Gérald Godin et Gaston Miron) fait sortir Robert Bourassa du rang. Du rang de tous les chefs d’État de démocraties occidentales depuis la seconde guerre qui, jamais, n’ont suspendu les libertés civiles et, au grand jamais, n’ont mis de poètes en prison.

Du rang aussi des premiers ministres québécois. Seul Maurice Duplessis le talonne. Il a, comme Bourassa, emprisonné des syndicalistes. Il a aussi emprisonné des Témoins de Jéhovah. Mais, jamais, de poètes.

Réfléchissant avec le recul à ce que devrait être l’aménagement d’une artère portant le nom de l’ex-premier ministre, j’admets qu’il faudrait y prévoir un « carrefour de l’énergie ». Car sa décision, très risquée à l’époque, de lancer le titanesque projet de la Baie James fut, pour le développement du Québec, proprement formidable.

Mais il faudrait aussi planter à une intersection un de ces panneaux qu’on voit beaucoup sur les routes de France et où on lit : « Toutes directions ». Sur l’avenue Robert-Bourassa, le panneau pointerait vers une rue assez large qui, graduellement, se resserrerait pour, au final, aboutir sur un cul-de-sac.

Car si l’emprisonnement de poètes et le lancement des travaux de la Baie James sont les deux symboles forts des deux premiers mandats de Robert Bourassa (1970-1976), l’acharnement avec lequel le premier ministre a conduit le Québec tout entier dans un cul-de-sac politique lors de son retour (1985-1994) mérite de s’inscrire dans la toponymie.

Plus on s’éloigne des faits, plus on prend conscience que la fenêtre ouverte entre 1990 et 1992 pour donner au Québec un statut à sa mesure – à l’intérieur ou à l’extérieur du Canada – était historiquement précieuse. On sait maintenant que l’histoire n’a pas repassé les plats. Qu’elle n’a pas bégayé. Rien de ce qui était possible dans cette conjoncture bénie ne l’a été depuis, et ne semble pouvoir se représenter.

L’histoire québécoise du début du XXIe siècle trouve donc une de ses principales racines dans ces années charnières. On ne peut comprendre le rapport des forces entre le Québec et le Canada (donc la faiblesse structurelle du Québec) si on ne replonge pas dans les événements de l’époque.

Robert Bourassa le dira le jour de sa démission comme Premier ministre en septembre 1993: « J’ai assumé le destin du Québec ». Assumé, c’est dire qu’il a pris sur lui de déterminer ce destin, malgré ou contre la volonté des uns et des autres.

Il a parfaitement raison, et nous sommes dans un de ces exemples historiques où la volonté d’un seul homme a déterminé le cours des choses.

La responsabilité de Robert Bourassa, qui a patiemment et délibérément gaspillé la chance historique qui se présentait aux deux grandes familles politiques québécoises – fédéraliste et souverainiste – n’en est que plus écrasante. Il a arnaqué les souverainistes pendant cette période. Certains diront que c’était dans sa définition de tâche, quoique, parmi ses dupes, on comptait une grande majorité de Québécois qui avaient eu le tort de croire en sa sincérité. Qu’il ait roulé les fédéralistes réformateurs dans la farine et brisé durablement leur élan, voilà qui est encore plus difficilement excusable.

À l’époque, 85% des Québécois croyaient Bourassa lorsqu’il leur promettait de leur livrer une « réforme en profondeur » du fédéralisme, sans quoi il allait les mener à la souveraineté, le tout en moins de deux ans. Ce n’était pas un mensonge. C’était deux mensonges. Il affirmait secrètement à ses alliés de l’Ontario et de l’Alberta qu’il n’allait jamais envisager la souveraineté et il prenait sur lui de refuser tout aussi secrètement des offres de réforme en profondeur qui auraient donné, notamment, une autonomie complète au Québec en matière linguistique et culturelle.

La publication, en 1994, de mes livres Le Tricheur et Le Naufrageur et la diffusion d’un documentaire basé sur ces ouvrages (qu’on peut visionner en ligne ici) a mis M. Bourassa, alors à la retraite, et ses partisans dans l’embarras.

Aucun proche de Robert Bourassa n’a, jamais, accepté de débattre des révélations du livre avec moi. M. Bourassa lui-même a promis aux journalistes de donner un jour « sa version » des faits, mais n’en a pas écrit une ligne, n’en a pas préparé même le canevas, avant de nous quitter en 1996.

Il n’a abordé la question que de façon incidente, dans une entrevue accordée au Soleil, où il me reprochait de ne pas avoir cité dans les 1200 pages des deux ouvrages une lettre qu’il avait envoyée au premier ministre canadien Brian Mulroney et qu’il m’avait remise. Or la lettre y est longuement citée, accompagnée des commentaires de Bourassa qui en soulignait l’importance. Un mensonge de plus.

Jean-Claude Rivest, son conseiller de toujours, a publié en 1995 un document prenant la défense de son ancien patron, document dans lequel il admet que dans mes ouvrages, « toutes les citations sont vraies ». Ce qui était déjà tout un aveu, mon récit s’appuyant largement sur les témoignages des principaux acteurs, dont Rivest.

En effet, pendant plus de 200 heures d’entrevues réalisés entre 1990 et 1994, Robert Bourassa, ses conseillers, ses ministres, ses députés ont été avec moi d’une grande candeur. Au début parce qu’ils croyaient faire l’histoire, ensuite parce qu’ils voulaient se justifier de ne pas la faire. J’ai eu également accès à des milliers de pages de documents jusque-là confidentiels, du gouvernement, du Parti libéral, du gouvernement fédéral.

Pour la partie qui concerne le jeune Robert Bourassa, j’ai dépouillé la littérature existante, notamment celle produite au moment des faits, ajouté mes propres sources et complété, pour cette édition, avec les nouveaux éléments mis au jour.

Bourassa : l’opération réhabilitation

Les amis de Robert Bourassa souhaitent réhabiliter la mémoire de leur homme. C’est leur droit le plus strict et ils savent que, pour ce qui est de l’opinion publique au sens large, leur combat est déjà gagné.

Des sondages publiés en 2006 ont montré qu’une majorité de Québécois ont une image positive de Robert Bourassa. Je suis prêt à parier gros que, plus les années passeront, plus ce sera vrai. Les Québécois ont l’identité trop fragile pour accepter que plusieurs de leurs anciens Premiers ministres aient été, pour l’essentiel, nuisibles à leur vie collective. Duplessis tient déjà ce rôle, et cela suffit amplement. Ajouter Bourassa, ce serait avouer que nous ne savons pas choisir nos chefs.

Mais les jardiniers de l’image de Robert Bourassa ne veulent pas se contenter de l’adhésion molle d’une plèbe oublieuse. Ils souhaitent mettre dans les bibliothèques et sur les ondes des œuvres solides faisant l’éloge de leur héros.

Ainsi, Radio-Canada a produit en 2005 une biographie radiophonique de l’homme qui sentait bon l’hagiographie et faisait complètement l’impasse sur son double-jeu pendant la période 1990-1992. « Ton livre l’avait assassiné, la série radio l’a encensé, les choses sont en équilibre » m’écrivit un jour un ami de Bourassa, Jacques Godbout, qui avait participé à l’opération de béatification.

L’ex-conseiller en communication de Robert Bourassa, Charles Denis, se livra ensuite à une l’écriture d’une biographie en trois volumes (deux ont été publiés au moment d’écrire ces lignes).

L’opération ne fut pas un succès de librairie. Il faut dire que M. Denis a dû admettre avoir travesti la vérité dans l’affaire des poètes emprisonnés. Il avait écrit que M. Bourassa était intervenu pour faire libérer Gérald Godin pendant la crise d’octobre. Or l’ex-premier ministre avait lui-même raconté en entrevue avoir pris la décision de ne pas se mêler de l’affaire – sauf pour donner aux policiers le feu vert pour les arrestations, y compris celle de Godin.

Il fallait donc trouver mieux pour réhabiliter Robert Bourassa dans les milieux intellectuels et chez les gens qui sont intéressés aux détails. Chez les souverainistes, la chroniqueuse Josée Legault fait régulièrement l’éloge de l’ex-chef libéral. Les amis de Bourassa se sont tournés vers une des meilleurs plumes au Québec : Georges-Hébert Germain. Son livre fut truffé d’un nombre tellement incroyable d’erreurs que son éditeur a du pilonner la première version et réimprimer, et que des historiens ont renoncé à recenser toutes les inexactitudes qu’il contient.

Ce qui démontre qu’il faut s’éloigner beaucoup des faits pour brosser de l’homme des mesures de guerre un portrait qui en fait, a expliqué M. Germain en entrevue, non seulement « un honnête homme», mais « un homme honnête».

Cette affirmation prend l’exact contre-pied de la démonstration faite dans Le Tricheur et dans Le Naufrageur. La malhonnêteté intellectuelle est, à mon avis, le mode de fonctionnement principal de Robert Bourassa. On ne peut imaginer, aujourd’hui, la vase mentale dans laquelle il a entraîné pendant de longues années un Québec qui avait pourtant soif de clarté.

On a également peine à imaginer le prix que le Québec paie, encore, pour le refus de Robert Bourassa de se battre visière levée pour ses convictions et ses opinions. Pour son choix parfaitement assumé de tromper, de louvoyer, d’éteindre. De tricher. Que dire d’autre d’un homme qui, pendant six mois cruciaux, a refusé de répondre à la simple question : « êtes-vous fédéraliste ? »

J’ai donc pensé rendre service aux lecteurs d’aujourd’hui et de demain qui veulent en avoir le cœur net sans devoir se plonger dans deux long tomes, en leur offrant une version courte des principaux éléments du récit de 1994 avec des noms, des dates, des témoignages irréfutables et irréfutés.  Ils y trouveront aussi, ici et là, quelques ajouts.

Contrairement à ses deux grands frères, Le Tricheur et Le Naufrageur, ce Petit Tricheur suit notre protagoniste dans l’ordre chronologique. D’abord en examinant son enfance et son parcours pré-politique. Ce que j’appelle L’apprentissage de l’insécurité. Puis vient la construction du jeune Premier ministre avec L’initiation au cynisme. Son rôle dans la Crise d’octobre y est examiné avec soin – et avec les derniers éléments disponibles à ce jour– comme l’est aussi, dans une digression nécessaire pour livrer l’ensemble du portrait, celui de Pierre Trudeau.

Petit tricheur (Le): Robert Bourassa derrière le masque - Jean-François Lisée

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Suivent les moments essentiels de la surréaliste saga politique qui s’ouvre avec la mort de l’accord du lac Meech et se referme le jour où les Québécois expriment, en référendum en 1992, leur rejet de la méthode Bourassa, de ses entourloupes, de sa triche.

Au lecteur de juger si on était en présence, là, d’un homme honnête. Et s’il faut nous souhaiter en avoir d’autres, de cette trempe, aux commandes.

Le moment indépendantiste de Claude Ryan

Ils étaient tous là: Charest, Couillard, Mulroney, pour célébrer, ces jours derniers, les dix ans du décès de Claude Ryan. Chacun a vanté son intelligence, son libéralisme, son attachement aux vraies valeurs libérales, son indestructible attachement au Canada.

N’était-il pas, après tout, le chef du camp du Non, lors du référendum de 1980 ? Celui qui a popularisé la phrase: Le Québec ma patrie, le Canada, mon pays ?

Certes. Mais un épisode de la vie et de l’œuvre de Claude Ryan a été passé sous silence dans le colloque qui lui a été consacré. C’est ce moment où son attachement canadien ne fut plus indestructible. Ce moment où il était prêt à franchir le pas indépendantiste si le Canada refusait toujours de reconnaître au Québec des pouvoirs qu’il jugeait indispensables.

Cela se passe, évidemment, dans l’extraordinaire période de 1990-1991, au moment où échoue la tentative de réconciliation incarnée par l’accord du Lac Meech.J’ai relaté ces événements dans mon livre Le petit tricheur. En voici les éléments principaux:

Le ras-le-bol de Claude Ryan

Au printemps 1990, déjà, la coupe de Claude Ryan commençait à déborder.

En Ontario, une quarantaine de villes, suivant l’exemple de Sault-Sainte-Marie, ancienne fortification française, se déclaraient «  unilingues anglaises », par mesure de rétorsion, disaient-elles, à la loi 178 sur l’affichage qui maintenait l’unilinguisme français dans l’affichage commercial en vitrine (mais pas à l’intérieur des commerces). Dans la municipalité ontarienne de Brockville, un petit groupe d’extrémistes antifrancophones, venus manifester contre le premier ministre David Peterson et sa politique de services bilingues, avaient cru bon de marcher sur un drapeau du Québec, sous l’œil d’une caméra. Dans le nouveau contexte du printemps 1990, l’image devint omniprésente. Les télévisions étrangères ne s’y trompèrent pas, et la reprirent dans leurs reportages sur la crise canadienne. Comment mieux illustrer les votes de Sault-Sainte-Marie, l’annulation terre-neuvienne de la ratification de Meech, le refus d’une majorité d’anglophones de reconnaître qu’il existait au Québec une société distincte? L’image de Brockville était forte parce qu’elle était vraie.

A l’Assembée nationale, Claude Ryan alors ministre de Robert Bourassa, tient les propos suivants:

« Si de telles manifestations d’hostilité envers le fait français devaient continuer à se multiplier, si elles devaient s’imposer comme l’expression de ce que pense véritablement de nous la majorité des citoyens de langue anglaise de ce pays, il faudrait à n’en point douter que nous nous interrogions de manière décisive sur notre place dans ce pays. […]

J’entends de plus en plus souvent des citoyens du Québec qui viennent me dire: « Si l’on ne veut pas de nous, nous ne nous imposerons pas de force. » Ce sentiment largement répandu à travers le Québec traduit un réflexe de dignité et de fierté qui me semble être dans la ligne de notre tempérament collectif, tel que l’a forgé une longue histoire de résistance, de lutte contre l’assimilation et d’affirmation de nous-mêmes. Le Québécois est foncièrement tolérant et patient; l’histoire l’a façonné ainsi, mais il n’a jamais accepté et n’acceptera jamais que son caractère français soit foulé aux pieds ou rejeté par qui que ce soit.

S’il devait être poussé jusqu’à son extrême logique par la force des événements, ce sentiment ne pourrait déboucher que sur des conclusions infiniment regrettables pour ce pays. »

Puis, fin juin, le refus de la majorité des canadiens-anglais de reconnaître le Québec comme société distincte, exprimée par le refus du Manitoba et de Terre-Neuve de ratifier l’entente dans les délais légaux, met un terme à la tentative de réconciliation.

Le lendemain, Robert Bourassa réunit son caucus. Les députés sont en désarroi.

« Si vous n’avez pas d’objection, dit Bourassa, je vais demander à monsieur Ryan de s’exprimer. C’est l’ancien chef du parti, c’est une référence pour tous et chacun d’entre nous. »

Ryan n’est pas le plus adoré des membres du gouvernement, au sein du caucus. Son passage à la tête du parti, de 1977 à 1983, a laissé de profondes cicatrices. Mais tous s’accordent à lui reconnaître une envergure intellectuelle peu commune, déployée pendant de longues années sur la page éditoriale du Devoir, qu’il dirigeait en autocrate éclairé. La constitution est son forte. Chef libéral, il avait mené la campagne anti-souverainiste de mai 1980 en promettant, comme solution de rechange, une autonomie québécoise plus étoffée que celle esquissée dans Meech, et qui venait d’être repoussée. En 1981, il déclarait que le rapatriement unilatéral à la Trudeau diminuait le pouvoir de l’Assemblée nationale: « Quand l’Assemblée nationale est atteinte, c’est le peuple du Québec lui-même qui est directement impliqué », disait-il. Depuis, cependant, Ryan est devenu un point de ralliement des éléments les plus farouchement fédéralistes du Conseil des ministres et du caucus.

C’est debout que Ryan répond au premier ministre. Mais il le fait sur un ton d’une étonnante humilité. « Cette fois-ci, je ne me ferai pas le protagoniste d’une quelconque doctrine, commence-t-il. J’ai décidé que j’allais écouter la jeune génération, et entendre ce qu’elle a à dire. Ensuite, on verra. » Il veut dire « les jeunes » en général. Il songe au débat public qui s’ouvre à compter de ce jour. Il se rassoit.

Ryan est pour l’essentiel tenu à l’écart des tractations qui ont lieu à l’automne au sein du comité formé par Jean Allaire et le directeur général du parti, Pierre Anctil, pour donner au PLQ un nouveau programme constitutionnel.

Le comité Allaire est cependant tellement emporté par  la vague indépendantiste qui déferle sur le Québec et sur les troupes libérales que les membres du comité en viennent, en décembre 1990, à proposer à Robert Bourassa de proposer, purement et simplement, la souveraineté du Québec, assortie d’une entente avec le Canada.

Bourassa est catastrophé par autant d’audace et pense envoyer ces troubles fêtes à la rencontre de Claude Ryan qui, il en est certain, les recevra froidement. Il se trompe.

Les commandements du père Ryan

Événement rare. Depuis qu’il a quitté la direction du Parti libéral en 1983, Claude Ryan arpente rarement les corridors de la permanence du parti. En ce 28 décembre 1990, à 16 h, il y est pourtant. Car on a besoin de ses lumières.

Devant lui, Anctil joue son Bourassa et inonde l’homme de lettres de considérations économiques défavorables au statu quo. Sans dévoiler toutes ses batteries, il lui parle « d’une piste », évoquée au comité, pour contourner le problème du blocage constitutionnel canadien : souveraineté d’abord, reconfédération ensuite.

L’auteur du Livre beige ne se laisse pas déborder par la rhétorique de ce jeunot. « Moi, je ne suis pas convaincu que Meech a démontré hors de tout doute qu’il est impossible de réformer la fédération de l’intérieur. » Ah? Non, poursuit. D’ailleurs, « on a nos torts » dans Meech. Lesquels? Mystère.

Dur moment à passer pour Allaire et Anctil. Claude Ryan reste sagement planté en territoire fédéré. Et il ne connaît encore que les paramètres du rapport. Lorsqu’il aura le texte complet devant lui, au début de janvier, il aura ce commentaire : « Ça me fait penser aux projets de conventions collectives que je recevais au Devoir dans les années 70, quand le syndicat faisait des projets absolument échevelés dans sa première version. »

Anctil a-t-il, ce 28 décembre, une illumination?

« Êtes-vous ouvert à l’idée d’un test ultime? propose-t-il à Ryan. On va dire: “ On veut ça, puis on prend tant de temps pour s’entendre. ” »

« Ah? fait Ryan. Peut-être, il faudrait regarder ça. »

Le « test ultime », la « dernière chance ». L’idée circule déjà à la commission Bélanger-Campeau. Le politologue Léon Dion, entre autres, l’a évoquée. Ryan se demande tout haut si on ne pourrait pas remettre tout simplement les modestes conditions de Meech sur la table, sans y ajouter de nouvelles revendications, mais en y assortissant un échéancier quelconque.

Mais que faire si ça ne marche pas? Dans des entretiens séparés, Allaire et Anctil évoquent tous deux spontanément ce souvenir : Ryan, qui les avait fort refroidis par la timidité de ses ambitions de réforme, ajoute qu’en cas d’échec du « test ultime », « je ne serai pas le dernier embarqué » dans le train de la souveraineté. « Vous verrez, je ne suis pas le plus peureux des hommes […] Je n’ai pas peur de la souveraineté. » Et il laisse entendre qu’une fois « hors du cadre » canadien, il faudra y rester. Il n’a pas l’engouement de Bourassa pour la multiplication des structures communes.

Ne pourriez-vous pas, demande Anctil, nous écrire une bafouille là-dessus, monsieur Ryan, vous qui avez une plume si agile? Le 10 janvier, Ryan rend sa copie. La voici:

«

Projet de résolution

A) Que le Québec institue une nouvelle démarche en vue d’obtenir:

1-   La révision de la formule d’amendement de manière que toute modification à la constitution canadienne soit sujette à l’approbation d’une majorité substantielle de provinces devant représenter ensemble au moins 50% de la population du Canada, l’une de ces provinces devant obligatoirement être le Québec;

2- l’adoption d’une disposition constitutionnelle stipulant clairement qu’en dehors des institutions fédérales, le Québec se verra reconnaître un pouvoir de législation prépondérant en matière linguistique;

3- l’engagement des gouvernements du Canada à instituer un processus de révision en profondeur du fédéralisme canadien –  sous l’angle des institutions, du partage des pouvoirs, de la fiscalité et des droits minoritaires –  sur la base des propositions contenues entre autres dans le Livre beige du Parti libéral, le rapport de la Commission Pépin-Robarts, l’accord du Lac Meech et le rapport de la commission Bélanger-Campeau [alors encore à venir].

B) La démarche évoquée à l’article précédent devra déboucher sur un accord dans des délais raisonnables. À défaut de quoi le Parti libéral du Québec recommandera:

1- Que la population du Québec soit invitée par voie de référendum à se prononcer en faveur de la souveraineté politique;

2-  Qu’une fois arrêté le choix de la population en faveur de la souveraineté, le gouvernement du Québec propose au reste du Canada une entente en vue du maintien d’un espace économique commun et de la gestion commune de fonctions gouvernementales à définir;

3- Qu’un délai précis soit prévu entre le choix de la souveraineté et l’entrée en vigueur de celle-ci, de manière à permettre les négociations nécessaires en vue de la liquidation des actifs de la fédération canadienne et la mise au point de modes d’association appropriés entre le Québec et le reste du Canada.

10 janvier 1991

En clair, Claude Ryan fait deux choses. Au plan des revendications spécifiques du Québec, il place la barre remarquablement basse. Deux demandes absolues : qu’une nouvelle formule d’amendement redonne au Québec son droit de veto; que le Québec soit seul maître à bord en matière linguistique, sauf en ce qui a trait aux institutions fédérales. Réparation, donc, des gifles de 1982. Le reste est un catalogue de vœux de changements et de références à des rapports, dont le sien. Il ne précise pas dans quelle mesure l’éventuelle réforme devrait en adopter les recommandations.

Ce petit appétit, même Bourassa le trouvera trop réduit. « Je ne pense pas que les Québécois se satisfassent de ça », dit-il lorsqu’Allaire et Anctil lui font part des idées de Ryan, au téléphone, dans les jours qui suivent.

Mais au plan de la démarche, Ryan en met plein la vue, et il faut souligner les mots.  Le président du comité du Non au référendum de 1980 est clair : on ne veut pas grand-chose, mais on le veut absolument. Sinon, on part! Deuxième message de l’ancien chef du Parti libéral : PLQ et fédéralisme ne sont pas des synonymes parfaits. Dans certaines conditions, le parti pourrait, devrait même, faire la promotion de la souveraineté.

L’intervention de Ryan est paradoxale. Elle désorganise les projets de Bourassa, qui espérait éloigner une fois pour toutes de ses lèvres la coupe référendaire. Voici que le bon père la lui brandit devant la bouche. Au moins, elle est assortie d’une condition –  le test ultime –  et d’un délai.

Bourassa s’en saisit pour convaincre Anctil de faire réécrire le rapport Allaire en épousant la démarche stratégique de Ryan. L’objectif n’est plus la souveraineté en soi, mais une réforme importante. En cas d’échec de cette réforme, le Parti libéral proposera la souveraineté.

La crise du cartésien

La démarche de Claude Ryan est claire, précise. Surtout: réaliste. L’échec de Meech vient de prouver que le Canada résiste à toute tentative de réforme audacieuse: si on veut rester à l’intérieur, il faut mesurer ses exigences. C’est ce qu’il fait.

Si le Canada refuse, on en sort et on en est vraiment indépendant. C’est la conclusion logique.

Ryan est donc outré lorsqu’il prend connaissance du rapport Allaire, qui prétend réécrire de bout en bout la constitution canadienne au profit du Québec. Il croyait, par son intervention, avoir évacué cet absurde projet de « convention collective », mais voilà qu’elle est proposée comme politique officielle de son parti lors d’un congrès plénier, s’ouvrant le 8 mars 1991.

Il est contrarié par la facture intellectuelle du document. Enfin, ça n’a pas de sens. La réforme proposée est, à sa face même, une hérésie pour les fédéralistes canadiens. Le Livre beige était audacieux, mais respectueux. Non seulement le Canada anglais ne peut pas accepter un tel montage, mais il ne devrait pas le faire, pour son bien. « Si ça devait être un catéchisme fermé, comme le catéchisme du concile de Trente, je ne pense pas que ce soit réaliste en soi à l’intérieur d’un choix fédéral », dit-il.

Piqué, enfin, il donne le signal de l’assaut. Avec ses alliés fédéralistes au caucus, il va faire le ménage dans ce texte écrit par des gamins. Nous sommes un parti d’adultes. Nous voulons donner une dernière chance au Canada. Nous voulons que ça fonctionne. Nous allons nous y prendre de la bonne manière.

Si le rapport Allaire est le catéchisme du concile de Trente, Ryan et son groupe vont lui faire vivre Vatican II. Ils reconfigurent paragraphe par paragraphe la « réforme » Allaire. Sur les 22 pouvoirs réclamés pour le Québec, 11 lui appartiennent déjà. Seule la « plénitude » de leur exercice est demandée. En clair: qu’Ottawa cesse d’y mettre son gros doigt. Bravo! Ryan n’y touche pas. Sur les 11 nouveaux pouvoirs convoités pour le Québec en exclusivité, Ryan et consorts proposent d’en soustraire 7. (Ryan tient cependant mordicus à ce qu’on récupère les pouvoirs sur la langue.) Voilà qui est plus réaliste.

Cinq autres amendements visent à ramener les institutions de la « nouvelle structure Québec-Canada » proposée, plus semblables au statu quo.

Voilà pour le gros œuvre. Reste la pièce maîtresse, qui commande toutes les autres. Si la proposition de réforme est sérieuse, constructive, c’est qu’on veut aller discuter avec le partenaire canadien, trouver un arrangement nouveau, mais mutuellement satisfaisant. En un mot: négocier. Alors, basta! de l’utilisation du mot « présenter » posé dans la résolution comme le cache-sexe de l’intransigeance. Qu’on le remplace, tout simplement, par le mot « négocier ».

Et puisqu’on parle sérieusement, allons jusqu’au bout. C’est bien beau la rhétorique de « fini le Canada à onze » annoncée par Bourassa. Mais c’est de la pensée magique, non? « À l’intérieur d’un choix fédéral », comme le dit Ryan, ce n’est pas réaliste. Ils sont dix: neuf provinces et Ottawa. Brian Mulroney répète qu’il ne négociera pas « à deux », même avec son ami Robert. Le voudrait-il qu’il ne le pourrait pas, lui dont la cote de popularité est inférieure à sa pointure de chaussure. Quelle légitimité a-t-il? Bon, alors! Assez de sottises. Assez joué. Disons franchement qu’il faut négocier avec « le reste du Canada ».

Plusieurs circonscriptions fédéralistes du groupe Ryan s’attaquent de plus à la position de repli: le référendum sur la souveraineté. Certains veulent rallonger le délai –  « dans le présent mandat » au lieu de « l’automne de 1992 » – , d’autres veulent qu’en cas d’échec, la « dernière proposition globale d’Ottawa » soit mise aux voix, ou encore qu’on offre, en plus de la souveraineté, l’option d’une « continuation des négociations avec le Canada ».

Ryan les laisse faire mais, détail intéressant, n’associe sa propre circonscription d’Argenteuil, leader de la fronde, à aucune de ces tentatives. L’homme est cohérent, limpide, cartésien. Il reste fidèle à sa position de base: on ne veut pas grand-chose, mais on le veut absolument. Sinon, on part!

Le cas Ryan compte parmi les plus intéressants de l’équation libérale. Ses rapports avec La Ligne sont particuliers. S’agissant de La Ligne de la souveraineté, à ce point du récit, elle ne lui fait pas peur, mais il ne pense pas indispensable de la franchir. S’agissant de La Ligne du pouvoir, Ryan représente aux yeux des jeunes l’image de l’establishment, de la vieille garde, de la réaction. Pourtant, il rêve, lui aussi. Un rêve réformiste modéré, certes, mais il rêve tout de même.

Ryan pensait-il pouvoir faire entendre raison au congrès libéral ? Si oui, il vit une humiliante défaite. Ses amendements sont rejetés par l’immense majorité des délégués. Il quitte la salle et menace de démissionner. Bourassa veut le convaincre de rester et, dans son discours de clôture du congrès, lui rend un hommage appuyé et annonce que, quoiqu’en pensent les congressistes, il n’y a, au fond, rien de plus beau que le Canada.

Entrez donc, M. Ryan, faites comme chez nous…

Ryan se présente à la résidence de Robert Bourassa rue Maplewood à 21 h, ce dimanche 10 mars 1991. Il vient confesser le premier ministre. Mieux, il vient l’exorciser des démons allairiens et des diablotins comme Gil Rémillard, officiellement chargé du dossier constitutionnel.

Il arrive d’assez bonne humeur, si on en juge par la conversation qu’il vient d’avoir avec son ami le député Henri-François Gautrin. « Il était flatté du discours, raconte le député. Très flatté. Très, très, très flatté. Quand je dis ça, c’est l’interprétation personnelle que je fais d’un homme que je respecte et que j’aime beaucoup et dont je connais bien, aussi, les petits défauts et les petites vanités. »

Au-delà de l’orgueil, Ryan a bien aimé l’exercice de détournement du rapport Allaire auquel Bourassa s’est livré. « Il est vrai qu’il faut que je prenne en considération que M. Bourassa a replacé tout le congrès dans une perspective tout à fait différente, ce qui fait que ma position peut être différente », dit-il.

Bourassa et Ryan. Un tête à tête exquis et exceptionnel. Ces deux-là vont rarement dans les coquetels, ne s’y croisent donc pas, et ne se fréquentent jamais, hors des heures de bureau. Car ils ont tout un passé. Ça s’était plutôt bien engagé, entre les deux. Ryan était depuis 1964 le directeur du Devoir et la conscience de l’intelligentsia modérée. Quand Bourassa devient chef libéral au début de 1970, Ryan lui donne sa bénédiction, notant en éditorial que  « M. Bourassa annonce un gouvernement inspiré par le réalisme, la sobriété et la discipline » et louant « le fonctionnalisme rationnel de cet homme qui étudie avant de parler, qui sait non seulement compter mais aussi lire, qui tient en toutes circonstances un langage responsable ». En fait, Ryan avait déjà constaté une étonnante convergence entre sa propre vision des choses et celle de Bourassa. Ce n’était pas un hasard. Jeune premier de l’opposition libérale, de 1967 à 1970, Bourassa avait écrit quelques articles pour Le Devoir. Un de ses anciens collègues du caucus raconte sa technique: « Si Le Devoir  me demandait d’écrire un article sur un sujet donné, je fouillais dans mes idées et puis je l’écrivais. Pas Bourassa. Lui, il relisait d’abord tous les éditoriaux de Ryan des derniers six mois et analysait sa ligne de pensée. Ensuite, il écrivait son article en reflétant plus ou moins fidèlement cette ligne de pensée. »

Une fois élu, le jeune premier ministre, au moment de déposer un projet de loi important, en envoyait une copie à Ryan, qui le lui corrigeait. Un jour de 1972, Bourassa omet de consulter Ryan avant un remaniement ministériel. Patatras! Le lendemain, l’éditorial est titré: « Le triomphe de la médiocrité. » « Ryan m’était précieux, dira plus tard Bourassa, c’était un des rares intellectuels qui nous appuyaient. » Enfin, parfois… (René Lévesque fut puni de ne pas avoir recherché l’imprimatur du pape du Devoir. « J’étais accoutumé à ce que les gouvernements respectent mon journal, me respectent et tiennent compte de mes opinions. J’ai vite compris que le gouvernement Lévesque serait différent », expliquera Ryan sans pudeur. Les éditoriaux seront vengeurs. « C’était la guerre », résumera Michel Roy, alors au Devoir avec Ryan.)

Ryan avait cependant été extrêmement critique de la position de Bourassa pendant la crise d’octobre 1970. Il avait même évoqué en petit comité la possibilité de le remplacer par un gouvernement de salut public –  ce qui avait déclenché des rumeurs folles de putsch, alimentant le climat de panique. Quand le calme fut revenu, Ryan avait incité Bourassa à dire non à Trudeau, après la conférence constitutionnelle de Victoria, en 1971, où le Québec ne s’était fait offrir que des « miettes », écrivait Ryan. À partir de 1974, les éditoriaux de Ryan étaient devenus grinçants. Parlant du parti libéral de Bourassa, il écrit par exemple:

« D’un côté, les intellectuels qui l’avaient naguère appuyé en force s’en éloignaient, on voyait renaître en son sein, et se manifester avec une audace croissante, un anti-intellectualisme dont la popularité d’un Louis-Philippe Lacroix [député des ëles-de-la-Madeleine aux idées politiques précontraintes] est l’un des signes les plus voyants, mais dont la direction elle-même du parti ne semble pas exempte. »

Ryan résumera son évolution ainsi:

« J’étais de plus en plus frustré. J’estimais que le gouvernement Bourassa ne livrait pas la marchandise. Dans le domaine social, le premier ministre avait perdu tout crédit à tort ou à raison. Et on disait qu’il avait perdu beaucoup de son autorité sur le cabinet. J’avais du mal à le prendre au sérieux comme homme public. Après six ans de pouvoir, il patinait et refusait d’aborder franchement la situation. Je me disais que ce n’était pas le genre de leadership que méritaient les Québécois. »

Deux jours avant l’élection du 15 novembre 1976, Ryan souhaitait en éditorial la défaite des libéraux, dans le but de « les obliger à réviser en profondeur leur leadership ». Et il allait bientôt lui-même prendre, à la tête du PLQ, la place du leader déchu.

En 1981, quand Ryan dirige l’équipe libérale à l’élection qu’il est certain de gagner, il fait un geste que d’autres auraient jugé irréparable. À Bourassa qui veut se représenter, même pour accéder à une fonction mineure, Ryan annonce: « Je préfère perdre sans vous que gagner avec vous. » Ryan perd. En 1983, presque expulsé, à son tour, du siège du chef, Ryan appuiera Daniel Johnson contre Bourassa, le revenant.

Il est donc stupéfiant que Bourassa, le ressuscité de la politique québécoise, accepte, contre les avis de Lise Bacon entre autres, de garder Ryan à ses côtés pour l’élection de 1985. Il lui confie le dossier de l’éducation. « S’il réussit, mon gouvernement va en tirer profit, explique Bourassa. S’il échoue, j’en serai débarrassé. » Il n’a pas échoué. Au contraire, Ryan a servi à la tête de plusieurs ministères avec efficacité, sinon avec brio. Il a apaisé les esprits après le choc de la loi 178 sur la langue d’affichage, dégelé les frais de scolarité. Le voilà chargé de taxer les villes, de garder la marmite autochtone à un niveau de bouillonnement raisonnable, de tenir la Sûreté du Québec en laisse. Personne n’est irremplaçable, c’est certain. Mais le cabinet ne compte pas suffisamment de forçats en son genre pour que Bourassa le laisse aller aussi facilement.

Et puis, parlons franc, l’épisode du congrès sert admirablement le chef libéral. Lui qui cherchait depuis trois mois un contrepoids à la Commission jeunesse et aux nationalistes, voici qu’il a trouvé son épouvantail anti-souverainiste. Ce fut une bonne occasion de changer de cap, de prendre la bretelle de sortie de l’autoroute Allaire. La colère de Ryan fut un don du ciel. Heureusement qu’il a pris la grande porte battante pour sortir de la salle du congrès. Heureusement qu’il a rencontré la meute de journalistes, qu’il a bâti ce psychodrame. Sinon, la tonalité souverainiste des débats aurait été incontrôlable, indomptable.

Mais voilà, c’est fait. La tâche est accomplie. Le virage est pris. Pour peu que Ryan reste au gouvernement, Bourassa n’a plus vraiment besoin de lui, sur ce dossier. Il ne le lui dira pas. Ryan s’est fait avoir, hier, par la foule. Il va se faire avoir, ce soir, par le chef.

« Il était heureux de la réaction de la salle à la mention de son travail, à la mention de sa contribution au gouvernement, raconte Bourassa. Alors on a parlé des autres problèmes.»

Il y en a quelques-uns. En ce qui concerne la réforme fiscale municipales, contestée par plusieurs députés, c’est réglé. John Parisella, chef de cabinet du premier ministre, a déjà annoncé, plus tôt dans la journée, que « M. Ryan a l’appui inconditionnel de M. Bourassa; il n’est pas question que nous reculions, tout le cabinet est derrière le ministre Ryan ». Dans les semaines qui vont suivre, les ministres et députés rebelles sentiront qu’il est désormais mal vu de critiquer Ryan sur ce point.

Miséricordieux, Ryan est prêt à passer l’éponge sur les incartades de la Commission Jeunesse, qui a mené le combat pour le rapport Allaire, mais seulement pour cette fois-ci. Mais pas question d’absolution. Il ne faut pas que ça se reproduise. Il demande à Bourassa de faire modifier les statuts du PLQ pour que les jeunes cessent d’y exercer un tel ascendant — ils ont droit aux tiers des votes. « Ces gens-là ont matraqué le congrès, dit Ryan, et le plus dramatique, c’est qu’ils n’en sont même pas conscients. »

Oui, oui, oui, promet Bourassa, on va s’attaquer à ça, il faut qu’on change ça, ça n’a pas de bon sens. Dès que l’occasion se présentera, bien sûr. Ce ne serait pas le moment tout de suite. Ryan l’admet, il reviendra à la charge, dans une autre conversation, avant la fin de l’année, et Bourassa renouvellera son engagement de faire modifier le règlement. On attend toujours.

Passons aux choses sérieuses. Ryan a une vraie condition à poser: il veut être consulté, à partir de maintenant, sur la conduite des affaires constitutionnelles. Mais, acquiesce Bourassa, comment pourrais-je me passer de vos lumières? Bien sûr. D’ici peu, un comité interministériel formé de trois ou quatre ministres essentiels, comme vous, sera mis sur pied pour piloter cette affaire importante. Le comité sera chargé de la planification stratégique du dossier. J’en ai parlé à Rémillard, il est d’accord. (Comme s’il avait le choix!)

« Je lui ai dit qu’il serait conseiller, confirme Bourassa. C’est quand même très important de l’avoir. Il connaît ça, il a écrit le Livre beige. »

Ryan est arrivé à la toute fin de sa liste. Son épicerie est complète. Il pourra peser de tout son poids sur la négociation et insister sur la revendication qui lui tient le plus à cœur: l’autonomie du Québec en matière linguistique à l’intérieur du Canada.

« Il m’a dit qu’il restait. Ça ne m’étonnait pas », raconte Bourassa.

Ryan repart content. Demain matin, il annoncera à un peuple soulagé sa décision de rester à la barre. Constitution, à genoux! Attends ta délivrance. Accueille ton maître. Hier paria, demain pilote. Ryan pense que s’il joue bien ses cartes, il pourra déloger Rémillard et atteindre son véritable objectif: ministre des Affaires constitutionnelles. Le comité ministériel de planification sera son marchepied. En novembre 1991, il ira d’ailleurs en catimini manger avec le ministre fédéral chargé du dossier, Joe Clark, à Edmonton, histoire de se faire la main. Ryan trace des plans sur sa propre comète.

Las! Il aurait dû consulter le sénateur Roch Bolduc, à ce sujet, avant de crier victoire. Bolduc aurait pu lui en conter une bonne et lui éviter quelques désillusions. Car le « comité de planification constitutionnelle » se réunira trois ou quatre fois, en 1991. Plus jamais, ensuite. En un an, le « conseiller constitutionnel » Ryan aura le loisir de converser seul à seul avec le premier ministre –  tous sujets et dossiers confondus et en comptant cumulativement –  un gros 10 minutes.

Avant d’être sénateur, Bolduc fut pendant 19 ans mandarin de la fonction publique. Lors du premier passage de Bourassa au pouvoir, Bolduc était notamment membre de l’Office de planification et de développement du Québec. « C’était la grande époque des comités de planification, raconte Bolduc. Tout le monde en parlait, tout le monde en créait. Il y avait des ministres là-dedans, des sous-ministres et des adjoints. Un jour, j’étais tout seul avec Bourassa, pour parler d’un dossier. Il me regarde en souriant et me dit: “ On est ici, toi pis moi? ”; Je lui dis “ Oui? ”; “ Ben, il répond en riant, le comité de planification est réuni! ” »

Le premier ministre a beaucoup changé depuis. Bolduc parle de l’époque où Bourassa pensait que deux personnes suffisaient à planifier une stratégie. Il a plus d’expérience en 1991. Et en ce qui concerne la constitution, la moitié de cet effectif lui suffit amplement.

Le dernier chagrin de Claude Ryan

Bourassa ayant enterré, grâce à la crise-Ryan, le Rapport Allaire et le vote de son congrès, la vraie négociation peut commencer. Mais par quoi ?

À Ottawa, le nouveau conseiller de Bryan Mulroney et proche de Ryan, l’ex-éditorialiste du Devoir Michel Roy, croit tenir la clé de la réforme: La langue. Pas besoin même de fouiller dans les textes partisans. Le ministre Ryan vient de prononcer un discours très clair à ce sujet – il a même intégré cette revendication dans sa réponse confidentielle au brouillon du rapport Allaire, en janvier 1991.

Plus récemment encore, des signaux en ce sens ont été émis par Québec. Michel Roy prépare donc une note, marquée SECRET, à l’endroit des ministres québécois et du ministre responsable de la négociation à Ottawa, Joe Clark, pour les mettre au parfum. On y lit :

Les récents contacts (préliminaires et informels) entre représentants de cette province et hauts fonctionnaires fédéraux démontrent surabondamment que celle-ci insiste toujours pour assumer en priorité la responsabilité de la politique linguistique sur son territoire. […]

M. Claude Ryan, dans un discours prononcé à Kingston le 8 décembre 1989, discours préalablement discuté et approuvé au Conseil des ministres, et qui reflète par conséquent le point de vue officiel de son gouvernement, déclarait que « le Québec tient à être le maître d’œuvre de la politique linguistique sur son territoire ».

M. Ryan ajoutait que […] « Dans ce domaine surtout, le Québec voudra toujours que son autorité soit la plus large possible ».

Roy va plus loin et suggère de modifier la constitution et la charte des droits dans presque tous ses articles touchant la langue, pour conférer au Québec et aux autres provinces l’entière liberté en matière linguistique, y compris « la compétence linguistique dans le domaine des entreprises réglementées à l’échelon fédéral ».

Clark sait que cette proposition sera difficile à vendre aux francophones hors Québec. Il n’est pas certain que Brian Mulroney y sera très favorable. Le premier ministre canadien a cru en peu de dogmes pendant sa carrière, mais rien ne lui tient plus à cœur que la protection des droits linguistiques, dont il s’est fait le défenseur depuis l’adolescence, dans un Parti conservateur qui n’en était pas, à l’origine, très entiché.  Mais en plus de répondre à une revendication québécoise, la proposition pourrait être bien perçue dans l’Ouest, qui y verrait une augmentation de ses pouvoirs en matière linguistique.

Pour Clark, la proposition Roy permettrait de lancer la nouvelle négociation constitutionnelle avec éclat. Clark pourrait au moins montrer à Robert Bourassa qu’il considère la chose avec ouverture d’esprit. Convaincu par  Roy, Clark est donc « tout content » de s’amener à Québec avec une si jolie carotte.

Pauvre Clark! Le 3 juin 1991, à Québec, ce n’est pas l’érection, c’est la débandade. Robert Bourassa raconte :

Quand j’ai rencontré M. Clark […] on a parlé de la langue. Je lui ai dit que je ne voulais pas la prendre. Un moment donné c’était dans l’air qu’on augmente les pouvoirs des provinces sur la langue. Pour plaire à l’Ouest. Moi, j’ai dit que nous, on avait la clause nonobstant [dans la charte des droits], puis on avait les francophones hors Québec, nous, on peut pas les laisser tomber complètement. […]

J’ai opté pour le statu quo.

Moi, je trouve qu’avec l’état actuel, la clause nonobstant et la loi 178, on a quand même suffisamment de pouvoir, la langue de travail, tout ça.

La relation qu’en fait Clark, dans un mémo écrit à son retour, puis de vive voix à Roy, est conforme à celle de Bourassa, quoique plus sentie, dans le choix des mots. Roy raconte :

J’ai vu Clark qui m’a dit : « Bourassa n’en veut pas. » Et puis, le bottom line pour lui c’est « écoutez, j’ai trop de problèmes [c’est Bourassa qui parle à Clark] j’ai assez de problèmes avec la langue au Québec, je vais pas m’embarquer dans cette perspective-là, bon ». Donc, c’était pour des raisons immédiates de contexte politique.

Le ministre fédéral des Affaires constitutionnelles revient de Québec « un peu étonné, légèrement déçu » de constater que « le premier demandeur historique refusait la balle », résume Roy.

Que le chef du gouvernement québécois refuse de prendre en charge le pouvoir fédéral d’inspection des viandes bovines ou la gestion informatisée des stocks de morue au large de la Gaspésie, on veut bien. Mais la langue? Si le premier ministre du Québec, chef du parti ayant adopté le rapport Allaire et signataire du rapport Bélanger-Campeau, ne veut pas plus de pouvoir sur la langue, fondement du caractère distinct du Québec et raison pour laquelle ni le gouvernement Lévesque ni le sien n’ont signé la constitution de 1982, alors qu’est-ce qui reste?

Lorsqu’on lui fait part de cette curieuse décision, Claude Ryan s’en dit très malheureux.

Ryan n’aura donc eu ni la réforme qu’il souhaitait, ni la porte de sortie du Canada qu’il a, un moment, envisagé. Il aura été, en cette période, floué par Bourassa. Un Québécois comme les autres.

En flânant sur l’Avenue Robert-Bourassa

Puisque plusieurs d’entre vous entrent dans leur « semaine de lecture », j’ai pensé vous offrir, chers internautes, l’introduction du Petit Tricheur – Robert Bourassa derrière le masque. Mais ne le dites à personne.

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Dix ans après le décès de Robert Bourassa, le maire de Montréal a voulu rebaptiser une avenue en son honneur. Pourquoi pas ? Bourassa fut élu quatre fois par les Québécois entre 1970 et 1993. Il a laissé sa marque dans notre histoire. Il pourrait aussi la laisser sur la carte.

Les journalistes qui m’appelaient, pendant ce débat en 2006, pour recueillir mon opinion étaient un peu surpris. Ils croyaient qu’ayant publié deux livres très sévères sur le personnage, Le Tricheur et Le Naufrageur, j’allais m’opposer à cet hommage avec la dernière énergie. Mais je me déclarais au contraire d’accord avec le maire. J’ajoutais cependant une condition. S’il fallait qu’il y ait, à Montréal, une Avenue Robert-Bourassa, j’insistais pour qu’on aménage sur cette artère une Place des poètes emprisonnés.

Robert Bourassa a beaucoup géré la province en gardant fermement un pied sur le frein. Mais ses partisans comme ses détracteurs braquent, c’est normal, le projecteur sur ce qu’il a fait d’étonnant. On retient d’un homme politique ses décisions hors norme.

Or pour le démocrate que je suis, la décision du Premier ministre Robert Bourassa de faire emprisonner, une nuit d’octobre 1970, plusieurs centaines de personnes pour simple délit d’opinion et spécifiquement cinq poètes (dont Gérald Godin et Gaston Miron) fait sortir Robert Bourassa du rang. Du rang de tous les chefs d’État de démocraties occidentales depuis la seconde guerre qui, jamais, n’ont suspendu les libertés civiles et, au grand jamais, n’ont mis de poètes en prison.

Du rang aussi des premiers ministres québécois. Seul Maurice Duplessis le talonne. Il a, comme Bourassa, emprisonné des syndicalistes. Il a aussi emprisonné des Témoins de Jéhovah. Mais, jamais, de poètes.

Réfléchissant avec le recul à ce que devrait être l’aménagement d’une artère portant le nom de l’ex-premier ministre, j’admets qu’il faudrait y prévoir un « carrefour de l’énergie ». Car sa décision, très risquée à l’époque, de lancer le titanesque projet de la Baie James fut, pour le développement du Québec, proprement formidable.

Mais il faudrait aussi planter à une intersection un de ces panneaux qu’on voit beaucoup sur les routes de France et où on lit : « Toutes directions ». Sur l’avenue Robert-Bourassa, le panneau pointerait vers une rue assez large qui, graduellement, se resserrerait pour, au final, aboutir sur un cul-de-sac.

Car si l’emprisonnement de poètes et le lancement des travaux de la Baie James sont les deux symboles forts des deux premiers mandats de Robert Bourassa (1970-1976), l’acharnement avec lequel le premier ministre a conduit le Québec tout entier dans un cul-de-sac politique lors de son retour (1985-1994) mérite de s’inscrire dans la toponymie.

Pourquoi revenir, en 2012, sur cette personnalité du siècle dernier ? Parce nous soulignerons, en octobre, le 20e anniversaire du référendum qui marqua l’échec de l’immense volonté de changement alors exprimé au Québec et le plus grand échec politique personnel de Bourassa ?

Oui. En octobre 1992, les Québécois furent 57% à rejeter l’accord dit de Charlottetown, qui prétendait offrir une version améliorée de la constitution imposée au Québec 10 ans plus tôt. Cette consultation populaire s’efface aujourd’hui dans l’histoire, plus généreuse avec celles de 1980 et 1995 sur la souveraineté. Octobre 1992 incarne surtout la mort du grand rêve de toute une famille politique du Québec, de la famille de Robert Bourassa : celui d’un pays, appelé Canada, qui accepterait enfin de s’adapter au fait national québécois.

Plus on s’éloigne des faits, plus on prend conscience que la fenêtre ouverte entre 1990 et 1992 pour donner au Québec un statut à sa mesure – à l’intérieur ou à l’extérieur du Canada – était historiquement précieuse. On sait maintenant que l’histoire n’a pas repassé les plats. Qu’elle n’a pas bégayé. Rien de ce qui était possible dans cette conjoncture bénie ne l’a été depuis, et ne semble pouvoir se représenter.

L’histoire québécoise du début du XXIe siècle trouve donc une de ses principales racines dans ces années charnières. On ne peut comprendre le rapport des forces entre le Québec et le Canada (donc la faiblesse structurelle du Québec) si on ne replonge pas dans les événements de l’époque.

Robert Bourassa le dira le jour de sa démission comme Premier ministre en septembre 1993: « J’ai assumé le destin du Québec ». Assumé, c’est dire qu’il a pris sur lui de déterminer ce destin, malgré ou contre la volonté des uns et des autres.

Il a parfaitement raison, et nous sommes dans un de ces exemples historiques où la volonté d’un seul homme a déterminé le cours des choses.

La responsabilité de Robert Bourassa, qui a patiemment et délibérément gaspillé la chance historique qui se présentait aux deux grandes familles politiques québécoises – fédéraliste et souverainiste – n’en est que plus écrasante. Il a arnaqué les souverainistes pendant cette période. Certains diront que c’était dans sa définition de tâche, quoique, parmi ses dupes, on comptait une grande majorité de Québécois qui avaient eu le tort de croire en sa sincérité. Qu’il ait roulé les fédéralistes réformateurs dans la farine et brisé durablement leur élan, voilà qui est encore plus difficilement excusable.

Mais ce 20e anniversaire du référendum de 1992 n’est qu’un prétexte. Partisan de la transparence, je vous livre ici la vérité sur ce qui motive l’existence du petit livre que vous avez en mains.

La publication, en 1994, de mes livres Le Tricheur et Le Naufrageur et la diffusion d’un documentaire basé sur ces ouvrages (qu’on peut visionner en ligne ici) a mis M. Bourassa, alors à la retraite, et ses partisans dans l’embarras.

Aucun proche de Robert Bourassa n’a, jamais, accepté de débattre des révélations du livre avec moi. M. Bourassa lui-même a promis aux journalistes de donner un jour « sa version » des faits, mais n’en a pas écrit une ligne, n’en a pas préparé même le canevas, avant de nous quitter en 1996.

Il n’a abordé la question que de façon incidente, dans une entrevue accordée au Soleil, où il me reprochait de ne pas avoir cité dans les 1200 pages des deux ouvrages une lettre qu’il avait envoyée au premier ministre canadien Brian Mulroney et qu’il m’avait remise. Or la lettre y est longuement citée, accompagnée des commentaires de Bourassa qui en soulignait l’importance. Un mensonge de plus.

Jean-Claude Rivest, son conseiller de toujours, a publié en 1995 un document prenant la défense de son ancien patron, document dans lequel il admet que dans mes ouvrages, « toutes les citations sont vraies ». Ce qui était déjà tout un aveu, mon récit s’appuyant largement sur les témoignages des principaux acteurs, dont Rivest.

En effet, pendant plus de 200 heures d’entrevues réalisés entre 1990 et 1994, Robert Bourassa, ses conseillers, ses ministres, ses députés ont été avec moi d’une grande candeur. Au début parce qu’ils croyaient faire l’histoire, ensuite parce qu’ils voulaient se justifier de ne pas la faire. J’ai eu également accès à des milliers de pages de documents jusque-là confidentiels, du gouvernement, du Parti libéral, du gouvernement fédéral.

Pour la partie qui concerne le jeune Robert Bourassa, j’ai dépouillé la littérature existante, notamment celle produite au moment des faits, ajouté mes propres sources et complété, pour cette édition, avec les nouveaux éléments mis au jour.

Bourassa : l’opération réhabilitation

Les amis de Robert Bourassa souhaitent réhabiliter la mémoire de leur homme. C’est leur droit le plus strict et ils savent que, pour ce qui est de l’opinion publique au sens large, leur combat est déjà gagné.

Des sondages publiés en 2006 ont montré qu’une majorité de Québécois ont une image positive de Robert Bourassa. Je suis prêt à parier gros que, plus les années passeront, plus ce sera vrai. Les Québécois ont l’identité trop fragile pour accepter que plusieurs de leurs anciens Premiers ministres aient été, pour l’essentiel, nuisibles à leur vie collective. Duplessis tient déjà ce rôle, et cela suffit amplement. Ajouter Bourassa, ce serait avouer que nous ne savons pas choisir nos chefs.

Mais les jardiniers de l’image de Robert Bourassa ne veulent pas se contenter de l’adhésion molle d’une plèbe oublieuse. Ils souhaitent mettre dans les bibliothèques et sur les ondes des œuvres solides faisant l’éloge de leur héros.

Ainsi, Radio-Canada a produit en 2005 une biographie radiophonique de l’homme qui sentait bon l’hagiographie et faisait complètement l’impasse sur son double-jeu pendant la période 1990-1992. « Ton livre l’avait assassiné, la série radio l’a encensé, les choses sont en équilibre » m’écrivit un jour un ami de Bourassa, Jacques Godbout, qui avait participé à l’opération de béatification.

L’ex-conseiller en communication de Robert Bourassa, Charles Denis, se livra ensuite à une l’écriture d’une biographie en trois volumes (deux ont été publiés au moment d’écrire ces lignes).

L’opération ne fut pas un succès de librairie. Il faut dire que M. Denis a dû admettre avoir travesti la vérité dans l’affaire des poètes emprisonnés. Il avait écrit que M. Bourassa était intervenu pour faire libérer Gérald Godin pendant la crise d’octobre. Or l’ex-premier ministre avait lui-même raconté en entrevue avoir pris la décision de ne pas se mêler de l’affaire – sauf pour donner aux policiers le feu vert pour les arrestations, y compris celle de Godin.

Il fallait donc trouver mieux pour réhabiliter Robert Bourassa dans les milieux intellectuels et chez les gens qui sont intéressés aux détails. Les amis de Bourassa se sont donc tournés vers une des meilleurs plumes au Québec : Georges-Hébert Germain.

Ils l’ont convaincu, lui, le biographe de Guy Lafleur, Céline Dion et de René Angélil, de mettre – en toute indépendance d’esprit, cela va sans dire – sa plume et son énergie au service du personnage de Robert Bourassa. Il a accepté et publie ce printemps le fruit de ses travaux. Un portrait où il démontre, a-t-il expliqué en entrevue, que Robert Bourassa n’est pas seulement « un honnête homme», mais « un homme honnête».

Cette affirmation prend l’exact contre-pied de la démonstration faite dans Le Tricheur et dans Le Naufrageur. La malhonnêteté intellectuelle est, à mon avis, le mode de fonctionnement principal de Robert Bourassa. On ne peut imaginer, aujourd’hui, la vase mentale dans laquelle il a entraîné pendant de longues années un Québec qui avait pourtant soif de clarté.

On a également peine à imaginer le prix que le Québec paie, encore, pour le refus de Robert Bourassa de se battre visière levée pour ses convictions et ses opinions. Pour son choix parfaitement assumé de tromper, de louvoyer, d’éteindre. De tricher. Que dire d’autre d’un homme qui, pendant six mois cruciaux, a refusé de répondre à la simple question : « êtes-vous fédéraliste ? »

J’ai donc pensé rendre service aux lecteurs d’aujourd’hui et de demain qui veulent en avoir le cœur net sans devoir se plonger dans deux long tomes, en leur offrant une version courte des principaux éléments du récit de 1994 avec des noms, des dates, des témoignages irréfutables et irréfutés.  Ils y trouveront aussi, ici et là, quelques ajouts.

Contrairement à ses deux grands frères, Le Tricheur et Le Naufrageur, ce Petit Tricheur suit notre protagoniste dans l’ordre chronologique. D’abord en examinant son enfance et son parcours pré-politique. Ce que j’appelle L’apprentissage de l’insécurité. Puis vient la construction du jeune Premier ministre avec L’initiation au cynisme. Son rôle dans la Crise d’octobre y est examiné avec soin – et avec les derniers éléments disponibles à ce jour– comme l’est aussi, dans une digression nécessaire pour livrer l’ensemble du portrait, celui de Pierre Trudeau.

Petit tricheur (Le): Robert Bourassa derrière le masque - Jean-François Lisée

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Suivent les moments essentiels de la surréaliste saga politique qui s’ouvre avec la mort de l’accord du lac Meech et se referme le jour où les Québécois expriment, en référendum en 1992, leur rejet de la méthode Bourassa, de ses entourloupes, de sa triche.

Au lecteur de juger si on était en présence, là, d’un homme honnête. Et s’il faut nous souhaiter en avoir d’autres, de cette trempe, aux commandes.

Le tricheur : le film

Un dimanche soir de juin 1994, un demi-million de Québécois étaient au petit écran pour regarder, sur le réseau TVA, le documentaire produit à partir du livre Le tricheur.

Ce document, réalisé par Daniel Creusot, n’a plus jamais été disponible sous quelque forme que ce soit. Or le voici, en exclusivité pour vous, fidèles lecteurs, et pour tous vos  amis. (Attention, il y a six parties — alors cliquez  « lire la suite » mais présenté sans pauses publicitaires !)

Remarque : qu’est-ce qu’on était jeune !