Avouez que le métier de politicien est périlleux. D’une part il y a la population qui réclame de l’authenticité. Les chroniqueurs relaient le message avec force en dénonçant la langue de bois et en reprochant aux élus de « sortir la cassette ». Ah si seulement ils livraient le fond de leur pensée ! Ah, si seulement ils n’étaient pas prisonniers de la ligne de parti ! Ah, si seulement ils faisaient de la politique autrement !
Prenez la question des avis juridiques de la charte — au hasard ! Aux Coulisses du pouvoir dimanche, l’ancien ministre péquiste Pierre Duchesne est interrogé sur cette question. Prudent, il l’esquive. Il ne dit rien de faux. Il esquive.
Bang! Patrick Lagacé le harponne dans sa chronique de mardi du quotidien La Presse: « Pierre Duchesne répond donc par de la bullshit… »
(Transparence totale, bien que Pat soit un ami, j’ai déjà eu droit à cet exact traitement de sa part.)
Donc, c’est clair. Il ne faut pas esquiver. Il faut répondre à la question posée. Il faut parler vrai.
Alors c’est mon tour. Après mon assermentation mardi, les journalistes me demandent mon avis. Je l’émets avec toute la délicatesse possible et en disant tout le bien que je pense sincèrement de la bonne foi de Bernard Drainville et de la façon admirable avec laquelle il a mené le dossier. Mais, mais, mais… j’ose plaider rétrospectivement pour un peu plus de transparence.
Bang ! Jean Lapierre me trucide mercredi en heure de grande écoute avec ces mots exquis: « c’est chien sale! »
(Transparence totale: je songe à répertorier les insultes que Jean Lapierre m’a prodiguées depuis l’élection de 2012, je suis de loin son favori pour ce genre de choses.)*
Alors voilà, chers internautes, le choix qui s’offre régulièrement à l’élu qui s’avance devant un micro. « bullshit » ou « chien sale ». Que choisiriez-vous ?
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*(Donnée amusante: Les gens qui calculent ce genre de chose affirment que M. Lapierre a eu à lui seul davantage de temps d’antenne, pendant la campagne électorale, que n’importe lequel des chefs de parti.)
L’engrenage qui broie les nuances
Les impératifs de la solidarité produisent une cohésion indispensable à l’efficacité de l’action politique. L’effet secondaire est évidemment le lissage du discours. Tous doivent se replier sur la ligne du porteur de dossier, sous peine de saper l’efficacité du groupe. C’est inévitable. Mais jusqu’à quel point ? La cohésion doit-elle n’être qu’une ligne où tous disent exactement les mêmes mots ou pourrait-elle vivre dans un corridor où la direction est la même pour tous mais où une richesse de voix peut s’exprimer ?
L’environnement médiatique, pourtant prompt à dénoncer la « bullshit », agit avec force pour réduire le spectre de la prise de parole permise. Un commentaire légèrement distinct de « la ligne », et pourtant enrobé dans le respect, est illico présenté en titre et en accroche de l’article comme un affront terrible, coupable, répréhensible.
Et voyez le cercle vicieux que cela entraîne: connaissant cette mécanique des médias, certains élus vont à dessein émettre un commentaire minimaliste en comptant sur l’effet grossissant, pour qu’un coup tout petit porte… énormément.
En retour, les médias sachant que certains élus comptent sur l’effet grossissant concluent que tout commentaire minimaliste est conçu pour être grossi. (Le phénomène est particulièrement fort dans la presse parlementaire, beaucoup moins dans la presse politique montréalaise. Les journalistes qui passent d’un monde à l’autre s’en étonnent régulièrement.)
Quoiqu’il en soit, c’est l’environnement dans lequel les élus évoluent. Et puisque la nuance est présumée codée, donc présumée explosive, une question se pose: comment peut-on être nuancé ? C’est blanc ou noir. La règle veut que si vous avez dit « gris pâle », vous vouliez qu’on comprenne « noir foncé ».
Alors comment dire « gris pâle » ?

Avec Bernard et Sylvain Gaudreault, au caucus cette semaine
Cela me paraît rétrospectivement impossible. Et puisque je voulais dire « gris pâle » et qu’on a dit que je voulais dire « noir foncé », j’ai évidemment et sincèrement présenté mes excuses à Bernard Drainville. Je les réitère ici. Il était dans une passe difficile, j’ai ainsi ajouté à sa difficulté. La nuance ne compte pas. Après des décennies en journalisme et en politique, j’aurais du savoir que la langue de bois est toujours la meilleure conseillère.
Toujours ?
Parler vrai
Je sens pourtant une énorme soif, réelle, pour le parler vrai. Pour l’authenticité et la fraîcheur. Pendant la phase d’introspection et de reconstruction et de reconnexion avec les citoyens dans laquelle s’engage le Parti québécois, il faut pouvoir ouvrir la parole. La parole constructive, évidemment. Pas celle des retours sur le passé (j’ai compris!) mais celle qui ouvre sur l’avenir.
Que l’on puisse oser des propositions, lancer des idées, en débattre sans que chaque désaccord soit vu comme une stratégie ou un coup bas. Au rythme de la discussion entre membres et militants du PQ, souverainistes et progressistes, élus et — oui — candidats présumés au leadership, pouvoir changer d’avis sans être taxé d’être inconstant. Reconnaître que la recherche de solutions passe par l’expérimentation. Par l’essai, donc par l’erreur. Donc par le droit à l’erreur.
Et ça, c’est le contraire de la langue de bois. Peut-être faudra-t-il s’y habituer. Et habituer l’environnement médiatique à mieux tolérer la multiplicité des voix. Ou alors simplement passer outre.
Avant le concert, les musiciens s’entraînent. Cela donne, pour quelques minutes, toute une cacophonie. Pourtant, dans la salle, personne ne chahute.
Parce qu’ensuite, chacun s’était réchauffé et ayant accordé son instrument, l’orchestre joue mieux, à la fois la trame musicale, et toutes les nuances qui l’accompagnent et l’enrichissent.
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Ce que les caricaturistes en ont pensé:


