Mes questions à Carney et à Poilievre

Les équipes de campagne en sont aux derniers préparatifs des débats de cette semaine, comme les journalistes. Toujours volontaire pour rendre service, je me permets de souffler quelques questions de mon cru à Mark Carney et à Pierre Poilievre.

Aux deux. Vous avez récemment déclaré que vous étiez d’accord avec la loi 96 sur le français au Québec. Mais personne ne vous a demandé si vous l’aviez vraiment lue. Alors, dites-moi si, oui ou non, vous appuyez les mesures suivantes de la loi : 1) donner six mois aux immigrants pour apprendre le français, après quoi l’État ne s’adressera à eux qu’en français ; 2) plafonner le nombre de places dans les cégeps anglophones pour enlever le libre choix du cégep à un nombre croissant de non-Anglos ; 3) donner à l’Office québécois de la langue française le droit de perquisitionner les ordinateurs et les téléphones portables sans mandat dans le cadre d’une inspection. (Note : même moi, je suis opposé à ce dernier point.)

Aux deux. En ce qui concerne la Loi sur la laïcité de l’État, vous avez tous les deux annoncé que votre ministre de la Justice éventuel tenterait de convaincre la Cour suprême de changer la règle qu’elle avait clairement établie en 1988 affirmant qu’un gouvernement pouvait, de façon préventive, soustraire une de ses lois du jugement des tribunaux. Pourquoi pensez-vous que les juges de la Cour suprême ont eu tort en 1988 ?

Question de relance : si vous nous dites que c’est parce que l’utilisation de la clause dérogatoire est de plus en plus courante, ne savez-vous pas que la Cour avait validé son utilisation préventive par René Lévesque sur la totalité de ses lois entre 1982 et 1985 ? Et si vous ne soutenez les droits que lorsqu’ils ne sont pas souvent utilisés, avez-vous la même position au sujet des autres droits, comme celui à l’avortement ?

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À Pierre Poilievre. Vous avez annoncé que votre gouvernement serait sans pitié envers le « BS corporatif », c’est-à-dire les subventions données aux entreprises qui n’en ont pas besoin. Vous engagez-vous à mettre fin aux subventions du gouvernement fédéral à l’industrie pétrolière et gazière, qui ont totalisé près de 30 milliards de dollars en 2024 ? En quoi n’est-ce pas du « BS corporatif » ?

À Mark Carney. Vous avez ramené à zéro la taxe sur le carbone pour les consommateurs. Jusque-là, Ottawa envoyait aux ménages affectés un chèque au début de chaque trimestre pour amortir le prix qu’ils allaient, ensuite, payer à la pompe. Cela ne s’appliquait pas au Québec et à la Colombie-Britannique. Mais voici que vous avez décidé d’envoyer un chèque allant de 95 $ à 456 $ à chaque ménage hors Québec et hors Colombie-Britannique pour amortir un paiement qu’ils n’effectueront pas. Alors, pourquoi ne pas être aussi généreux envers les Québécois ?

Question de relance : les contribuables québécois contribuent à hauteur de 20 % au budget fédéral. Puisque le coût du remboursement est de 3,75 milliards, les Québécois paieront donc 750 millions de dollars pour des chèques envoyés aux autres Canadiens. Allez-vous les rembourser ?

À Pierre Poilievre. Vous avez pris l’engagement très clair de protéger le droit des femmes à l’avortement. Cependant, le gouvernement fédéral finance chaque année à hauteur de plus de 10 millions de dollars des organismes canadiens de planification familiale qui offrent, entre autres, des services d’information et de soutien à l’avortement. Vous engagez-vous à maintenir ces financements à leur niveau actuel ?

À Mark Carney. Selon la fiscaliste québécoise Brigitte Alepin, au cours des trois dernières années où vous avez dirigé Brookfield, la compagnie a affiché des revenus cumulés d’un milliard de dollars, mais a payé zéro dollar d’impôt. Êtes-vous donc un champion de l’évitement fiscal ?

À Mark Carney. Pierre Poilievre s’est engagé, s’il est élu, à éliminer les failles qui permettent à des compagnies canadiennes de placer des sommes dans des paradis fiscaux pour éviter de payer leur juste part d’impôts au Canada. Il propose de créer un site Internet pour exposer publiquement toutes les sociétés qui fraudent le système fiscal et d’offrir aux dénonciateurs jusqu’à 20 % des fonds récupérés lorsqu’ils contribuent à dénoncer des stratagèmes fiscaux frauduleux. Si vous êtes élu premier ministre, allez-vous appliquer ces mesures et, sinon, pourquoi pas ?

Aux deux. Lors des élections au Québec, les chefs de partis dévoilent l’état de leurs avoirs et de leurs actifs. Voici votre occasion de respecter une tradition québécoise. À un demi-million près, combien valez-vous ?

Question de relance : si vous refusez de répondre à cette question en vous réfugiant derrière les règles fédérales, est-ce parce que vous avez honte d’être trop riche, ou de ne pas l’être assez ?

À Pierre Poilievre. Lorsqu’il fut interrogé sur l’existence d’un génocide israélien à Gaza, le chef libéral a déclaré ceci : « Je suis au courant, c’est pourquoi il y a un embargo sur les armes. » Vous l’avez critiqué pour cette déclaration. Si vous devenez premier ministre, allez-vous maintenir l’embargo sur la vente d’armes à Israël ? Sinon, pourquoi ?

Aux deux. Le 21 novembre dernier, la Cour pénale internationale — un organisme créé à l’initiative du Canada — a lancé un mandat d’arrêt contre Benjamin Nétanyahou, le premier ministre d’Israël, invoquant sa responsabilité dans le crime d’utiliser la famine comme méthode de guerreet dans des crimes contre l’humanité, par exemple le meurtre, la persécution et d’autres actes inhumains, pendant la guerre entre Israël et le Hamas. Comme les 124 autres États membres de la Cour, le Canada est désormais tenu d’arrêter Benjamin Nétanyahou s’il met le pied en sol canadien. S’il visite le pays, allez-vous respecter cette obligation ?

Question de relance : puisque M. Nétanyahou est accusé de crimes de guerre, vous engagez-vous à ne jamais le rencontrer pendant votre mandat, ou jusqu’à ce qu’il soit jugé innocent de ces accusations ?

P.-S. – si ces questions ne vous sont pas posées pendant les débats, pouvez-vous m’envoyer vos réponses, à mon attention, au Devoir ? Merci.

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

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Identité canadienne, après l’éclipse

Les écrivains du Canada anglais, surtout depuis la Seconde Guerre mondiale, se sont donné le mandat de définir l’évanescente identité canadienne. Comment nommer l’essence de ce pays neuf, qui a mis 100 ans à se donner un drapeau, un hymne national et un passeport tant son existence semblait engoncée dans la grandeur de l’empire ? Les universitaires s’y sont mis ; Pierre Elliott Trudeau a donné un élan nouveau à l’affaire avec une constitution et une charte.

Il était question de droits, de survivance et de grands espaces. De deux peuples fondateurs. Non, pas deux. Trois, car il y en avait avant. Enfin, pas trois, mais plein d’autres, car ils forment chacun une nation. Non, oubliez ça. En fait, deux, plein d’autres qui étaient là avant nous, et plein d’autres qui sont venus et ne sont pas moins nous que nous. Enfin, c’est une « communauté de communautés », a dit l’un. Pas du tout, a répondu l’autre, car « le tout est plus important que la somme des parties ».

Certes. Mais pouvez-vous être plus précis ? « Nous ne sommes pas des Américains », a répété Trudeau fils le mois dernier à la télé de nos voisins, reprenant un air connu. Les Japonais non plus, remarquez, et cela ne suffit pas à les définir. Il y avait bien l’assurance maladie qui nous distinguait, mais depuis l’Obamacare, la différence s’estompe, sans disparaître. Notre identité ne peut pas tenir à un programme social, si flamboyant soit-il. Et la CBC, la moins écoutée des chaînes canadiennes — car sa programmation est insuffisamment états-unienne —, ne fait pas le poids.

Jean Chrétien fut le premier à jeter l’éponge et à utiliser dans un ou deux discours — probablement pas rédigés de sa main — la notion d’un pays « postnational ». C’est Justin qui a poussé le bouchon le plus loin, dans sa désormais célèbre entrevue au New York Times Magazine en 2015, en annonçant qu’il « n’y a pas d’identité fondamentale, pas de courant dominant au Canada ».

L’éclipse identitaire aura duré presque 10 ans. Car les chefs des deux grands partis canadiens, Pierre Poilievre et Mark Carney, ont chacun à leur façon annoncé le grand retour d’une identité fondamentale, d’un courant dominant.

Poilievre a dégainé le premier, dans son discours de refondation de ses thèmes électoraux, le 15 février, sous le slogan « Canada d’abord ». Il fut question de pipelines et de baisses d’impôt, mais pas seulement. Il a annoncé la fin de « la guerre contre notre histoire », en particulier la guerre contre le fondateur du pays, John A. Macdonald, qui a eu le grand mérite d’être conservateur. Son successeur, s’il est élu, veut « renforcer les sanctions contre ceux qui détruisent ou dégradent nos symboles ». Il annonce aussi le retour des héros et des symboles canadiens sur les pages de notre passeport, évincés comme on le sait par l’équipe postnationale de Justin.

Il peste, avec raison, contre l’introduction par le désormais ancien régime de cérémonies d’assermentation à la citoyenneté à distance. Non seulement il rétablira l’obligation de se présenter en personne, mais il ajoutera un passage au serment. Le voici : « Je témoigne ma gratitude à ceux qui ont travaillé, se sont sacrifiés et ont donné leur vie pour défendre la liberté dont je me réjouis aujourd’hui et pour bâtir le pays que j’appelle maintenant mon chez-moi. Comme eux, je m’engage à remplir mes devoirs de citoyen canadien. »

Pour mémoire, car c’est difficile d’y croire, le serment actuel est : « Je jure que je serai fidèle et porterai sincère allégeance à Sa Majesté le roi Charles III, roi du Canada, à ses héritiers et successeurs ; que j’observerai fidèlement les lois du Canada, y compris la Constitution, qui reconnaît et confirme les droits ancestraux ou issus de traités des Premières Nations, des Inuits et des Métis, et que je remplirai loyalement mes obligations de citoyen canadien. »

Avouez que cette simple lecture fait douter de l’existence d’une identité canadienne, autre qu’indigène et royale.

Mark Carney n’a pas voulu être en reste. Dès son premier jour, il a créé un ministère de l’Identité canadienne. Pour un pays qui n’en avait officiellement aucune la veille, la chose est immense. Parmi ses premiers mots prononcés, notre nouveau chef de gouvernement a affirmé que « notre identité bilingue et la langue française enrichissent notre culture », car le Canada est « un pays construit sur le roc de trois peuples : indigène, français et britannique ». Le mot « multiculturalisme » ne fut pas prononcé. C’est à peine si fut mentionnée, au passage, la diversité. On sent donc une réelle volonté de se recentrer sur les fondamentaux. D’autant que Carney a de suite pris l’avion vers les trois pôles identitaires désignés : Paris, Londres et Iqaluit.

Mais à part nous annoncer que nous avons désormais une « identité bilingue », en quoi consiste celle-ci ? Il a choisi un Québécois, Steven Guilbeault, pour chapeauter le nouveau ministère, qui n’a pas dans son intitulé la responsabilité des langues officielles, mais qui y gagne au change, car il obtient la gestion des parcs du Canada. Le lien avec l’identité vous échappe ? Pas au premier ministre, qui explique que « la question de l’identité canadienne est beaucoup plus large que seulement les langues officielles. C’est beaucoup plus que notre héritage. Nous construisons l’identité canadienne, et c’est vraiment la clé ». Oui, car, dit-il, elle « inclut la nature ». Le ministre Guilbeault est chargé de « mettre ensemble toutes les responsabilités qui concernent la nature, les océans, la biodiversité, et de s’assurer que toutes ces choses sont protégées et promues ».

Résumons. Notre identité est bilingue, assise sur un roc, alliage de riches veines françaises, britanniques et indigènes, mais inclut la nature, les océans et la biodiversité. Cela fait un peu bouillabaisse, convenons-en. Mais on campe résolument dans l’anti-postmoderne, ce qui est archinouveau, non ? Reste à insérer le tout dans le serment.

On sent que Steven Guilbeault va bientôt s’ennuyer d’un dossier bien plus simple : rendre vert un pays producteur de pétrole.

(Ce texte fut d’abord publié dans Le Devoir.)

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Vague à l’âme canadienne

Jean Charest est inquiet. Inquiet pour le Canada. Pour son avenir. « C’est une grave erreur de penser que le Canada va toujours exister sans que nous fassions par ailleurs des efforts. » Le fédéralisme ? Il y croit comme au premier jour. Mais il se sent bien seul. « Le problème, c’est pas notre système fédéral. Le problème, c’est qu’on semble avoir perdu le mode d’emploi. » L’ex-premier ministre du Québec et ex-aspirant premier ministre (conservateur) du Canada voit « plein d’enjeux sur lesquels le système fédéral devrait être efficace pour aider à régler les problèmes, puis non ! Ni au niveau fédéral ni au niveau provincial, les gens semblent capables de mettre à contribution ces outils-là pour résoudre les vrais problèmes, comme l’immigration et d’autres auxquels on est confrontés ».

Dans une entrevue au balado Politiquement parlant, tenu par deux anciens conseillers libéraux québécois Salim Idrissi et George Tsantrizos, Jean Charest n’a pas de bonnes notes de fédéralisme à décerner aux gouvernements actuels, à Ottawa ou dans les capitales provinciales, y compris à Québec. De plus, il ne semble pas rassuré par l’avenir politique prévisible.

Ce futur gouvernement de Pierre Poilievre, « est-ce que ce sera avec ou sans le Québec ? Parce que ça a des conséquences », dit-il. « Le sentiment que le gouvernement se fait élire, puis qu’il se dit : “moi, je peux gouverner sans le Québec”, ce n’est pas exactement une bonne approche à la gouvernance du pays. » Certes. Mais encore ? Il a un exemple étranger à nous offrir : « Mme Thatcher, en Grande-Bretagne, avait fini par envoyer le message qu’elle était capable de gouverner sans l’Écosse — parce que l’Écosse élisait toujours des députés du Labor. Les Écossais ont fini par comprendre le message. » Ils ont développé un mouvement indépendantiste. « On veut pas se retrouver dans cette dynamique-là, continue Charest. […] Le Canada, c’est un pays qui est en construction et on ne peut jamais tenir pour acquis que le Canada va être là pour l’éternité. »

Évidemment, il existe un univers parallèle où cette menace a été évitée. Celui où Jean Charest est chef du Parti conservateur à la place de Pierre Poilievre. Il maintient qu’avec lui aux commandes, la députation québécoise du futur gouvernement conservateur serait conséquente et pourrait travailler sur « des projets communs », féconds pour l’unité canadienne. Il ne les nomme pas, mais je n’ai pas l’impression qu’il parlait de pipelines. Le candidat défait ne montre aucune trace d’amertume. Il estime avoir été, pendant cette course, au diapason de l’opinion publique, mais admet qu’il fut déclassé par la capacité organisationnelle de Poilievre. Je suis parfaitement d’accord avec lui.

Pendant les 70 minutes que dure l’entrevue, la plus longue et la plus ouverte qu’il ait accordée depuis qu’il a quitté le pouvoir québécois il y a 12 ans, Jean Charest — me pardonnera-t-il de le dire — « brille parmi les meilleurs ». L’acuité de son jugement ne porte pas seulement sur les travers qui affectent la fédération canadienne. Ses hôtes l’entraînent sur des sujets pointus, comme l’état du libre-échange dans le monde, ou brûlants, comme l’évolution des relations canado-américaines. Voilà un observateur attentif qui pose un regard lucide et pénétrant, diagnostiquant pour notre relation avec notre voisin du Sud un point d’inflexion qu’il situe pendant les années Obama, qui a traversé les années Trump et Biden, et qui survivra aux prochaines élections, quel que soit le vainqueur.

Nous sommes passés, juge-t-il très justement, d’un allié mineur, mais précieux (avant Obama) à un acteur négligeable dont on peut oublier l’existence. Comme il l’a dit à L’Express, il juge que, face à la Chine, les États-Unis et l’Europe devraient rouvrir des négociations de libre-échange, mais constate que ces accords sont désormais vus comme toxiques des deux côtés de l’océan. Les bonnes idées, note-t-il, ne meurent pas lorsque le contexte leur est défavorable. Elles attendent leur heure, à condition que des visionnaires continuent à les porter.

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Entre-temps, il a un horaire de ministre. Conseiller stratégique à son cabinet, Therrien Couture Joli-Coeur, il est notamment commis voyageur pour une compagnie d’automatisation de contrats (Edilex, dont le Fonds de solidarité est partenaire). Il discute de défis planétaires au sein de la Commission trilatérale, de réputation funeste, mais surfaite.Il est coprésident du conseil d’administration du Canada-UAE Business Council. Il est aussi président honoraire du Canada-ASEAN Business Council et a le doigt dans une négociation de libre-échange entre le Canada et ses dix pays membres. Sans oublier sa présence à des conseils d’administration, dont celui du géant des médias Publicis à Paris et de la compagnie de gestion montréalaise Tikehau Capital.

Il nous apprend que l’idée d’adopter une constitution québécoise, reprise cet été par le Parti libéral du Québec (PLQ), lui avait été suggérée lorsqu’il était premier ministre. Il estimait qu’il n’en était pas le bon porteur, compte tenu de son rôle dans le camp du Non de 1995, ce qui me paraît un peu court. Il juge que le temps est mûr et que ce geste d’affirmation nationale intracanadien ferait en sorte que le Parti libéral « se rebranche graduellement sur un électorat plus large ». Je suis désolé de le dire, c’est de la pensée magique pure.

Mais d’où vient le fossé existant entre le PLQ et l’électorat francophone ? Jean Charest n’offre qu’un bref constat : il y a eu « déconnexion » entre son successeur, Philippe Couillard, et « la base ». La base militante ? La base francophone ? Le jeu de base ? On n’en saura pas plus.

Du moins pour l’instant. Car il nous promet pour l’an prochain un essai, sur le Canada, le fédéralisme et, dit-il, « des sujets de compétence fédérale ». Tiens, tiens. Il a en tête un autre livre — suspense — qui serait ensuite suivi par son autobiographie. J’attends avec impatience mon invitation au lancement.

(Ce texte fut d’abord publié dans Le Devoir.)

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Le Khmer bleu

Lorsque Stephen Harper a pris le pouvoir en 2006, une de ses tâches les plus délicates était de maintenir l’unité d’un caucus de 124 députés. Certains des membres provenaient de l’ancien Parti conservateur, plus centriste, d’autres de l’ancien Reform Party, plus radicalement conservateur.

Le député de Nepean-Carleton, Pierre Poilievre, avait 26 ans. Il était le plus jeune député de la Chambre. Chaque mercredi au caucus conservateur, il se présentait au micro pour prêcher la bonne parole du conservatisme fiscal.

Poilievre avait des alliés. C’est que, la veille du caucus s’était réuni un groupe de députés partageant la même vision des choses, et déterminés à coordonner leur action pour contrebalancer l’influence des centristes, ces dépensiers, ces mous, ces libéraux égarés dans la grande tente de Harper. Le groupe avait débattu du nom qu’il devait se donner. Poilievre avait suggéré le « Liberty Caucus ». D’autres avaient proposé « True Blue ». Mais le député de Saskatchewan Andrew Scheer et l’Ontarienne Cheryl Gallant se disputent la paternité du nom finalement choisi :les Khmers bleus.

L’appellation est audacieuse, car elle renvoie aux Khmers rouges, les communistes cambodgiens qui ont à leur actif d’avoir torturé et assassiné plus d’un million et demi de leurs concitoyens — 25 % de la population du pays — entre 1975 et 1979. Vous me savez charitable, je conclurai donc que ce choix n’attestait pas d’une volonté d’assassiner leurs adversaires politiques. Seulement de les torturer. Je veux dire : psychologiquement. Au fond, ils exprimaient ainsi leur penchant pour l’intransigeance idéologique. C’est déjà assez chargé, merci. Détail intéressant : Maxime Bernier en était membre.

Harper était ravi de l’existence du groupe. Selon Andrew Lawton, qui raconte cet épisode dans son récent Pierre Poilievre: A Political Life (Sutherland), le premier ministre a indiqué à un des Khmers bleus que « les Red Tories et les députés québécois [deux groupes souvent indiscernables] étaient ceux qui réclamaient le plus d’attention dans les rencontres et exerçaient par conséquent une influence disproportionnée ».

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Il fallait leur faire contrepoids. Un des membres du groupe, l’Albertain Rob Anders, se souvient que les rencontres produisaient chaque fois un consensus. « Puis nous nous présentions au caucus le matin suivant pour le marteler pendant les 30 secondes allouées à chaque député ». Un des Red Tories, Peter MacKay, décrit le jeune Poilievre comme un « faucon » se jetant comme sur une proie sur toute nouvelle dépense gouvernementale.

Maintenant que Pierre Poilievre est dans l’antichambre du pouvoir, un trait de caractère s’impose, aiguisé par les années qui passent : l’intransigeance. Nous sommes en présence d’un homme politique volontaire, constant, d’une intelligence vive. Mais aussi d’un homme qui devait être absent, ou distrait, ou dissident, le jour où fut enseigné l’art de la nuance. Le jour aussi où il fut question de civilité, d’empathie, de « fair-play ».

Comme les Khmers cambodgiens, mais sans leur goût pour l’hémoglobine, Poilievre est partisan de l’affrontement total, de la terre brûlée, de l’annihilation (politique) de l’ennemi. J’en tiens pour preuve qu’il n’a pas le moindre scrupule à utiliser l’insulte personnelle et le mensonge pour arriver à ses fins.

L’insulte ? Affirmer que le chef du Nouveau Parti démocratique (NPD), Jagmeet Singh, est « un vendu » et que la seule raison pour laquelle il tient le gouvernement Trudeau au pouvoir n’est pas, comme il le dit, pour assurer aux Canadiens une assurance dentaire ou des médicaments gratuits, mais pour s’assurer de toucher sa pension, relève d’une volonté de détruire une réputation. Pas un programme, pas une idéologie, pas une proposition trop coûteuse : une réputation.

Le mensonge ? Cet été, le parti de Poilievre a diffusé une publicité peignant Singh comme un élitiste aimant les montres de luxe (il en a deux, reçues en cadeau), les BMW (vrai), les vestons bien coupés (vrai) et qui a fait ses études à Beverly Hills. Oups. La publicité omet de dire que c’est Beverly Hills, dans le Michigan. La volonté de tromper l’auditeur est patente. On y apprend aussi que Singh est un vendu, car il a décidé « de se joindre à Trudeau pour augmenter les taxes, les crimes et le coût de l’habitation ». En échange, il peut rester député jusqu’en 2025 pour ainsi « toucher sa pension de deux millions de dollars ».

Une pension de deux millions ? C’est beaucoup. En fait, il ne pourra la toucher qu’en 2035. En fait, elle ne sera que de 45 000 $ par an. Pour arriver à deux millions, il faut présumer qu’il ne mourra qu’à 90 ans, ce qui est vraisemblable, mais nullement scandaleux.

Beaucoup d’énergies sont investies par Poilievre et son équipe de Khmers bleus pour détruire l’adversaire, à l’aide d’exagérations — ce qui est courant — et de mensonges — ce qui n’était pas encore normalisé dans le discours politique canadien. Poilievre est un agent de propagation de l’irrespect mutuel.

En avril dernier, à la frontière du Nouveau-Brunswick, Poilievre a vu de sa voiture un groupe de manifestants arborant un drapeau « Fuck Trudeau ». Il s’est arrêté pour les saluer et leur a dit, au sujet du premier ministre : « Tout ce qu’il dit est de la bullshit. Tout, sans exception. » Peut-on imaginer Joe Clark, Brian Mulroney, même Stephen Harper aller gaiement à la rencontre de gens portant un message aussi grossier, les encourager et manquer à ce point de respect pour leur adversaire politique ? La réponse est évidemment non.

Au moment où les Américains pourraient (j’insiste sur le conditionnel) tourner la page sur dix ans de vitriol, les Canadiens s’apprêtent, l’an prochain, à entrer dans la zone de fiel.

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

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Avant la béatification

Robert Bourassa avait rendu l’âme. Des funérailles nationales avaient été organisées. Mon patron Lucien Bouchard en revenait. Dans son bureau alors juché dans les hauteurs de l’immeuble d’Hydro-Québec, on lui passait l’appel d’André Bérard, président de la Banque Nationale, en déplacement en Asie. Bérard était un acteur clé du grand sommet sur l’économie qu’on préparait. Entre autres sujets, j’entendis M. Bouchard lui dire : « Il a eu une excellente semaine. » L’appel terminé, je lui demandai : « L’excellente semaine, c’était celle de Bourassa ? » Bouchard opina. « Vous vouliez dire, à part pour le décès ? »

Brian Mulroney est en train de passer une excellente semaine. On ne tarit pas d’éloges, mérités, sur ses tentatives de réintégrer le Québec dans le giron canadien, sur son opposition à l’apartheid, sur son combat gagné contre les pluies acides et sur le libre-échange canado-américain, entre autres.

Ayant participé, dans ces pages et sur les ondes, à vanter ses nombreux mérites, puis-je me permettre de conclure que son bilan était globalement positif ? Ce qui signifie qu’il ne l’était pas totalement. Les privatisations d’Air Canada et du Canadien National ont-elles vraiment été bénéfiques ? On dit beaucoup de bien de ses initiatives environnementales, mais le feu vert donné à l’expansion de l’extraction pétrolière dans l’Ouest a-t-il vraiment rendu service à la planète ?

La principale tache qui devrait apparaître au passif de Brian Mulroney concerne les droits des femmes. Deux fois il a tenté de recriminaliser l’avortement. S’il a échoué, c’est bien malgré lui.

En campagne, Mulroney s’était déclaré contre « l’avortement sur demande ». Il était élu depuis quatre ans lorsque la Cour suprême, dans la cause Morgentaler en janvier 1988, affirma sans détour que « forcer une femme, sous la menace d’une sanction criminelle, à mener le foetus à terme, à moins qu’elle ne remplisse certains critères indépendants de ses propres priorités et aspirations, est une ingérence profonde à l’égard de son corps et donc une atteinte à la sécurité de sa personne ».

On s’est habitués depuis à vivre avec la décision de la Cour comme seule boussole en matière d’avortement, mais il semblait à l’époque inconcevable que le Parlement ne balise pas la chose par une loi. Mulroney en faisait une priorité et déposa un projet qui interdisait l’avortement en fin de grossesse. Le texte fut défait par une majorité de députés composée de ceux qui jugeaient le texte trop restrictif et d’autres, surtout conservateurs, qui le trouvaient trop permissif. Mulroney revint l’année suivante avec un texte plus dur, interdisant tous les avortements sauf si le médecin traitant jugeait que la vie ou la santé de la mère était en danger. Les médecins contrevenants seraient passibles de deux ans de prison.

Cette fois, la mesure fut adoptée par la Chambre, Mulroney et ses ministres étant parmi les 140 députés ayant voté pour, 131 ayant voté contre. Ne restait que l’étape du Sénat, où une majorité favorable au projet semblait acquise. Mais Mulroney y avait entre autres nommé son ancienne ministre Pat Carney, dont les convictions pro-choix étaient bien connues. Carney se souvient d’avoir reçu avant le vote des « pressions très, très fortes » lui enjoignant, au moins, de s’abstenir. Ordre alphabétique oblige, elle fut la première représentante du Parti conservateur du Sénat à s’exprimer. Elle se leva et vota non. Contre toute attente, quelques autres sénateurs conservateurs suivirent son exemple. « Plusieurs hommes sénateurs estimaient que l’avortement était un enjeu concernant les femmes, a-t-elle raconté. Ils m’ont dit qu’ils pensaient s’abstenir, jusqu’à ce qu’ils me voient voter non. » Une fois compilé l’ensemble des votes, le président du Sénat, le sénateur conservateur Guy Charbonneau, constate l’égalité. Il a le pouvoir de la briser. Posant le geste le plus important de sa carrière, il s’abstient. Le projet de loi recriminalisant l’avortement ne s’en relèvera pas.

« Après le vote, raconte Carney, je suis retournée à mon bureau pour siroter du thé et attendre de connaître mon sort. Au cours des jours qui ont suivi, je fus démise de fonctions clés au sein de comités sénatoriaux et fus l’objet de rumeurs malveillantes. » Le signe transparent de la mauvaise humeur du premier ministre, humilié par ses propres sénateurs — et sa sénatrice.

Comment Brian Mulroney relate-t-il ce grave échec dans sa biographie de 1300 pages publiée en 2007 ? On n’y trouve que deux références à l’avortement. La première mentionne une lettre que le premier ministre d’alors Pierre Elliott Trudeau avait envoyée à l’archevêque de Toronto, le cardinal Gerald Carter, pour l’assurer qu’il n’hésiterait pas à utiliser la disposition de dérogation de la Constitution pour empêcher l’établissement d’un droit à l’avortement au Canada. La seconde indique simplement que, pendant son mandat, Mulroney a entre autres « procédé à une législation sur l’avortement ».

On comprend que le mémorialiste n’ait pas voulu attirer l’attention sur un passage aussi peu reluisant. S’il l’avait fait, il aurait pu nous apprendre ce que les documents de son Conseil des ministres allaient nous révéler en 2013 : si on juge son projet résolument anti-femmes, il a au moins eu le mérite d’avoir bloqué les pires pulsions de son ministre de la Santé, Jake Epp. Ce dernier souhaitait envoyer en taule les femmes pratiquant l’auto-avortement et prolonger à 10 ans les peines des médecins avorteurs. À sa décharge aussi : sa ministre de la Condition féminine, Barbara McDougall, et sa ministre de la Justice, Kim Campbell, étaient également, à l’époque, favorables à l’interdiction partielle de l’avortement.

Mulroney aurait aussi pu écrire qu’ayant échoué, il démontra hors de tout doute qu’il était impossible de restreindre le droit à l’avortement au Canada. Une victoire historique que les femmes lui doivent bien.

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

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Brian, premier ministre du Québec

« Parfois, on lit ça dans un livre, me dit-il, déconfit. On lit que M. Untel a regardé le mur et ne savait pas quoi faire. Tu te dis : “C’est juste dans les livres…” Ben, c’est vrai. Je le faisais. Je savais pas comment j’allais m’en sortir. » Ces semaines de juillet 1992 constituent, confie-t-il, « la période la plus difficile de [sa] vie politique ».

Brian Mulroney me tenait en otage à la petite table de réunion attenante à son grand bureau d’avocats de Montréal. Les murs étaient ornés d’innombrables photos de lui avec tous les grands de la Terre, poignées de mains viriles, sourires en position maximale, postures d’un fils d’électricien de Baie-Comeau qui se pince de s’être hissé à ces sommets.

Pendant 18 heures étalées sur quatre ou cinq rencontres, Mulroney déployait devant moi son talent de conteur, revivant les enthousiasmes et les douleurs qui l’avaient habité le long du chemin de croix qui s’était conclu par son plus grand échec : l’incapacité à réparer l’erreur de Pierre Trudeau et de mettre fin à l’isolement du Québec dans le texte fondamental du Canada, sa constitution. Son récit, haut en couleur, était fréquemment ponctué par l’expression « quelle médiocrité ! » qu’il réservait aux journalistes qui ne comprenaient jamais rien ou — pire — qui ne voulaient jamais rien comprendre.

Il m’interdisait d’enregistrer les sessions, ce qui me posait un énorme problème. Je peinais à écrire sur mes feuilles la totalité des anecdotes, dialogues et jugements qui sortaient de sa bouche, d’autant qu’il s’emportait parfois, accélérant le rythme, mimant la gestuelle, le ton et la parlure des uns et des autres. Je m’en voulais de l’interrompre. Attendez, attendez, je ne voulais pas en perdre une miette.

L’homme qui regardait le mur contemplait un dilemme enveloppé dans un paradoxe. Lors de son élection, en 1984, il s’était engagé à réintégrer le Québec dans la famille canadienne « dans l’honneur et l’enthousiasme ». (On attribue à tort la formule à Lucien Bouchard, qui avait écrit le reste du discours. Mais c’est un autre proche Jean Bazin, amant de l’emphase, qui avait ajouté ces mots.) Une première entente, dite du lac Meech, s’était fracassée en 1990 sur le refus de deux provinces, le Manitoba et Terre-Neuve, elles-mêmes aiguillonnées par la campagne d’un Pierre Elliott Trudeau sorti de sa retraite pour traiter les partisans de l’accord de « pleutres » et d’« eunuques ». Un amant de l’insulte.

S’était ensuivi un festival de consultations et de négociations menées par son ministre et ancien rival Joe Clark. Mulroney souhaitait — et, en fait, avait exigé — qu’à cette étape, les discussions ploient sous le poids de leur propre complexité. Cette démonstration faite, il allait ramasser les morceaux qui lui plaisaient, essentiellement les éléments de Meech, dans un amendement constitutionnel qu’il allait faire adopter grâce à sa majorité parlementaire, puis soumettre à un référendum pancanadien qu’il pensait pouvoir gagner. Ainsi, il aurait le dernier mot. Un amant de l’optimisme.

« On avait une stratégie, tonne-t-il. Elle était peut-être mauvaise, mais nous en avions une. »

Il est donc livide quand il apprend que, de ce magma, une entente unanime a surgi. Tout est maintenant gâché par ce Clark qui n’a pas suivi ses ordres, car « il se prend pour Thomas Jefferson », l’un des pères fondateurs des États-Unis. Mais Clark ne pouvait y arriver que si le Québec disait oui. Ou plutôt Robert Bourassa, avec qui Mulroney avait pourtant privément dessiné son plan. Avec Robert, confie-t-il, « on ne se parlait pas tous les jours, mais il arrivait qu’on se parle plusieurs fois par jour ».

Ce qui fait particulièrement rager Mulroney est la concession faite aux petites provinces de leur donner un poids égal aux autres au Sénat, ce qui rend l’Île-du-Prince-Édouard aussi puissante que le Québec, qui disposait jusque-là de 25 % des banquettes sénatoriales. Il estime que cette concession, sans contrepartie pour le Québec, est une monstruosité politique que les Québécois n’accepteront jamais — quoi qu’en dise leur premier ministre — et qui conduira à l’isolement du Québec. « Moi, en tant que Québécois, j’aurais jamais voté pour ça. Jamais ! »

Dès lors, un curieux scénario se déroule. Le Québécois qui dirige le Canada va forcer le Québécois qui dirige le Québec à être plus ambitieux pour son peuple.

Il prend les choses en main et, pour la phase finale, réunit les premiers ministres et réussit à colmater plusieurs brèches que, comme Québécois, il jugeait intolérables. Puis il y a retournement de situation. L’équipe de négociation du Québec, dont son ministre de la Justice, Gil Rémillard, insiste pour refermer davantage de trous. Dans une scène qu’on rêve de voir mise en images sur pellicule, Mulroney vient arracher à Rémillard le texte qu’il a entre les mains, le plaque ni plus ni moins vers l’extérieur d’un bureau, et lui lance une invitation à pratiquer sur lui-même un acte sexuel. Bourassa laisse faire. Mais, pris d’un soudain regain d’autonomisme, le premier ministre québécois s’avise, dans les derniers jours, de réitérer une demande historique : le retrait du fédéral de tous les champs de compétence québécois. Mulroney le largue, les autres premiers ministres bondissent sur la proie. À la fin, dit l’un d’eux à la CBC, « il y avait du sang sur le sol ».

Sonné et conscient que ces résultats ne peuvent être vendus aux Québécois par référendum, Bourassa plaide en privé avec son ami pour éviter ce calvaire et procéder simplement par votes dans les assemblées législatives. Mulroney l’avertit : « Je sais quoi faire ! Moi, je m’en vais à la Chambre des communes, et il y aura un référendum sur le paquet [de réforme], et le référendum sera pancanadien. » Bourassa est piégé par l’autre premier ministre venu du Québec. Condamnés à perdre ensemble.

C’est simple, chaque fois que Mulroney apparaît dans les livres que j’ai consacrés à l’affaire (Le tricheur et Le naufrageur), il vole la scène. Comme dans la vie. Il était très curieux de savoir comment il apparaîtrait dans les ouvrages et s’en informait. « Tu as parlé aux autres premiers ministres ? » me demandait-il. Oui. « Que disent-ils de moi ? » Je le lui disais. « Alors, sur 10, tu me donnes combien dans ton livre ? » Euh, je dirais 8 sur 10. Il demandait : « J’ai perdu mes deux points où ? » Ben, M. Mulroney, balbutiais-je, ça n’a pas marché. « Ouin. »

En échange de sa franchise, il avait requis l’anonymat. J’ai dû me replier sur la mention que Mulroney avait raconté tout ça « à un confident ». Puis, lorsque j’ai publié en 2012 une synthèse de l’enquête (Le petit tricheur), je lui ai demandé si, le temps s’étant écoulé, je pouvais enfin lui attribuer toutes ces extraordinaires anecdotes. Il n’y était pas disposé. Mais, osais-je demander, après votre mort, qu’on souhaite le plus tard possible, ce sera envisageable ? Sa réponse : « Tu m’appelleras à ce moment-là. » Un amant de l’humour.

(Une version de ce texte a d’abord été publiée dans Le Devoir.)

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Le mot en W

Pub conservatrice.

La chose est désormais actée. En politique canadienne, tout — je veux dire absolument tout — est « woke ». Nous devons cette extension infinie d’un terme naguère inconnu au travail combiné de Pierre Poilievre et de Justin Trudeau. Le chef conservateur a, le premier, étiré l’élastique sémantique en attribuant il y a deux semaines l’abandon du troisième lien autoroutier à cette engeance : « Trudeau et ses libéraux ont choisi la voie des wokes et de la guerre à la voiture. »

L’épithète, utilisée jusque-là pour critiquer des dérives idéologiques poussant à la censure et à l’intransigeance, se voyait brusquement étendue aux considérations environnementales, voire à l’absence de données scientifiques à l’appui du super-projet de tunnel. Pour faire court, il était désormais possible de conclure que, pour les conservateurs, pouvait être désigné woke tout ce avec quoi ils étaient en désaccord. Les conservateurs font d’ailleurs circuler sur les réseaux sociaux une image par laquelle « le programme woke de Trudeau » est tenu pour responsable de « davantage de crimes, davantage de surdoses, davantage de misère ».

Lors de son discours de jeudi dernier à la convention libérale, Justin Trudeau a haussé la mise. « Les politiciens conservateurs, a-t-il dit, estiment que nos politiques sont trop wokes ! » Après avoir laissé s’estomper les rires dans l’assistance, dans une belle envolée il a répété, comme incrédule, « trop woke ? », puis a sommé Poilievre de le rejoindre parmi les éveillés : « Wake up ! » (Réveille-toi !). À quoi ? À ses politiques en faveur d’un Conseil des ministres paritaire, à la réduction de la pauvreté et au financement de garderies à faible coût. D’un tour de main, le chef libéral a inclus dans le giron woke des politiques féministes et sociales-démocrates ancrées dans une époque où le mot même n’existait pas. Bref, est désormais woke la totalité du programme libéral.

Amant des mots et de leur sens, je déplore évidemment cette extension incommensurable d’un concept déjà un peu flou. Mais puisqu’il est devenu le mot pivot de la politique canadienne, donc de la prochaine élection, on peut se demander qui profite politiquement davantage de sa mise en vitrine ?

L’exemple américain

Aux États-Unis, les républicains utilisent le mot à satiété. Ils ont raison de penser que les électeurs centristes, essentiels dans les courses serrées, sont à la fois favorables aux politiques publiques avancées par les démocrates, mais rebutés par les théories nouvelles sur la race et le genre, issues du wokisme. Ils insistent pour associer constamment dans l’esprit des électeurs les démocrates avec ces dérives. Dans la réplique républicaine au dernier discours sur l’état de l’Union, la gouverneure de l’Arkansas — et ex-attachée de presse de Donald Trump —, Sarah Huckabee Sanders, a accusé Joe Biden d’avoir « livré sa présidence à une foule woke qui ne peut même pas vous donner la définition de ce qu’est une femme ».

Contrairement à Justin Trudeau, Joe Biden n’a jamais revendiqué le terme « woke ». Au contraire, il le fuit comme la peste. Il sait que plusieurs de ses militants s’en réclament, mais s’est battu corps et âme, lors de la présidentielle de 2020, contre une revendication qui leur est chère : définancer la police. Il promettait au contraire d’en augmenter le financement, tout en appuyant des réformes antiracistes en son sein. À la question « Le président est-il woke ? », son attachée de presse a récemment habilement patiné, refusant de céder ce trophée aux républicains tout en évitant de froisser les militants démocrates fiers de se déclarer tels.

Bref, puisque le terme est considéré comme un poison politique par la Maison-Blanche, pourquoi Justin Trudeau pense-t-il qu’en revêtant la cape wokiste, il peut en sortir gagnant ? En supposant qu’il ne s’agit pas d’une bourde, ou d’une coquetterie de rédacteur de discours, mais d’intelligence politique (Justin a quand même gagné la totalité de ses élections), j’avance deux hypothèses. D’abord, que son objectif premier est de vampiriser le vote néodémocrate pour augmenter le nombre de ses sièges en Ontario et en Colombie-Britannique. Moins l’électeur verra de différences entre le PLC et le NPD, et plus il sera apeuré par la perspective d’un gouvernement Poilievre, plus Justin sera une valeur refuge. Ensuite, il peut avoir décidé de redéfinir, dans l’esprit du public, ce que woke signifie. Si, plutôt qu’obsession racialiste et disparition des sexes, cela renvoie principalement au féminisme, à la baisse de la pauvreté et aux garderies à 10 $, cette redéfinition peut devenir rentable. L’opération me semble risquée. La posture de Joe Biden m’apparaît plus prudente.

Hillary et Pauline

Un des clous du spectacle du congrès libéral fut le dialogue entre la vice-première ministre Chrystia Freeland et Hillary Clinton. Cette dernière était intarissable sur le programme canadien des garderies à 10 $ par jour. Personne n’a gâché la sauce en relevant que ce ne serait vrai, pour le tarif, qu’en 2026 et que personne ne pouvait prédire quand il y aurait assez de places pour répondre à la gigantesque demande. « Il est important que vous fassiez savoir au monde ce que vous avez fait, a dit Clinton. 10 $ par jour pour la garde d’enfants, c’est extraordinaire ! »

Si seulement l’ancienne candidate à la présidence avait pu féliciter pour cet exploit une de ses architectes : Pauline Marois. Un des moments les plus tristes de ma vie politique fut de faire antichambre, avec Pauline, au Palais des congrès en septembre 2014, parce qu’on nous avait dit qu’il n’était pas impossible que Mme Clinton, invitée par la Chambre de commerce, lui accorde une ou deux minutes de son précieux temps. Certes, nous étions en campagne électorale, mais Hillary n’était plus membre du gouvernement américain et pas encore candidate présidentielle. Nous allions attendre en vain. Lorsque Clinton a pris la parole, à quelques mètres de la table d’honneur où était Pauline, il y eut un moment où elle s’est réjouie de ce que le Canada compte alors dans quatre provinces des femmes premières ministres. Je me suis dit que c’était le moment, qu’elle allait saluer l’une d’entre elles, présente dans la salle. Mais elle a fait comme si la première première ministre du Québec, une pionnière des politiques publiques féministes sur le continent, n’existait pas.

Pauline n’a pas dit un mot. Elle a encaissé. En mêlée de presse, ensuite, elle a dit tout le bien qu’elle pensait d’Hillary, de l’exemple qu’elle donnait à toutes les femmes d’Amérique. Bref, Pauline, elle, avait de la classe.

(Ce texte est une version légèrement plus longue que celle publiée dans Le Devoir.)

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L’englouti

Me permettrez-vous de prendre la défense de Jean Charest ? La victoire de son adversaire est écrasante. Pierre Poilievre l’a humilié dans l’ensemble du Canada, au Québec, et même dans sa région d’origine, l’Estrie. En fait, Charest a fait moins bien (16 %) que Maxime Bernier au premier tour de la course à la chefferie de 2017 (29 %). Perfide même dans son discours de victoire, Poilievre a salué chez le vaincu ses exploits du siècle dernier — son rôle lors du référendum de 1995 —, mais n’a pas pu lui trouver une seule contribution récente à la cause conservatrice.

Le rêve de Jean Charest de deviser avec les grands de ce monde aux rencontres du G7 est en lambeaux. Il doit revenir, penaud, à son train de vie d’avocat millionnaire, et, un malheur ne venant jamais seul, le poste de seul administrateur francophone du CN à 400 000 $ par an auquel il avait renoncé vient tout juste d’être pourvu. Il serait tentant d’affirmer qu’il n’a que ce qu’il mérite et qu’il aurait dû savoir que cela allait se terminer ainsi. Avec toute la puissance de mon clavier, je dis non.

Le pari de Jean Charest était au contraire parfaitement valide. Il reposait d’abord sur le pouvoir des marées. Ce qu’on appelle, en politique, l’alternance. Jean Charest est bien placé pour en connaître l’implacable règle. Après huit ans de gouvernement Mulroney, il a vu en 1993 comment la volonté de changement allait propulser au pouvoir les libéraux de Jean Chrétien. Il n’y avait rien à faire contre cette vague.

Devenu chef libéral au Québec, il sait devoir à la marée montante son accession au pouvoir. En 2003, une majorité d’électeurs étaient satisfaits du gouvernement péquiste. Mais après neuf ans, les passages des Parizeau, Bouchard, Landry, un référendum, le PQ semblait gouverner depuis une éternité. Les spectateurs souhaitaient qu’une autre troupe monte sur scène. Ce fut celle de M. Charest. Lui-même tenta de toutes ses forces de ramer contre le courant de l’alternance aux élections de 2012. Il afficha un score respectable, mais fut emporté par le courant, comme de raison.

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C’est donc avec les yeux rivés sur le calendrier des marées fédérales que Charest a lancé son esquif sur les turbulentes eaux conservatrices. Les prochaines élections fédérales seraient celles d’une irrépressible volonté d’envoyer les libéraux, après trois mandats, sur les banquettes de l’opposition. À condition d’offrir aux électeurs une option de rechange raisonnable. Le scrutin de l’an dernier aurait pu (dû ?) être le bon. Il y eut un moment où le chef conservateur, Erin O’Toole, semblait surfer sur la volonté de changement. Mais chez les électeurs centristes, la crainte qu’il soit l’otage d’un parti trop radical l’emporta.

Pour Charest, seul un parti conservateur réellement recentré canaliserait le changement avec assez de force pour obtenir une majorité. Au printemps, Poilievre était déjà en avance, mais il semblait possible de fédérer, dans un deuxième et un troisième tour de scrutin, suffisamment de sélections au deuxième rang pour qu’une victoire à l’arraché soit envisageable. L’attitude des autres candidats envers le meneur lors des premiers débats semblait indiquer que Poilievre ne serait choisi en deuxième par aucun d’entre eux.

À mon avis, la trajectoire de Charest prévoyait deux points de chute possible. En cas de victoire, il aurait fallu mater le parti et provoquer une purge des figures de proue de la radicalisation du parti : les Poilievre, Andrew Scheer, Candice Bergen et autres partisans des convois insurrectionnistes. Un moment douloureux, mais nécessaire, car leur départ, autant que la victoire de Charest, allait mettre en vitrine l’ampleur du recentrage. Ensuite, le recrutement de figures respectables, clones de Peter Mackay, Joe Clark et Brian Mulroney, aurait complété la manoeuvre.

L’autre point de chute, peut-être plus probable que le premier, était que Charest finisse deuxième de la course, mais avec un résultat suffisamment imposant pour qu’apparaissent clairement deux ailes de force équivalente, mais incompatibles. S’ensuivrait une passe d’armes où Charest réussirait à se faire exclure du parti par un Poilievre vu comme intransigeant.

Le Québécois aurait été légitimé d’utiliser l’organisation qu’il avait constituée dans la course pour former un nouveau parti, embarquant avec lui l’essentiel du caucus du Québec, de l’Ontario et de la Colombie-Britannique. Il aurait ensuite été pressé de se faire élire aux Communes — un député québécois aurait dû se sacrifier —, où sa présence médiatique aurait été formidable.

Les financiers de Bay Street et de la rue Saint-Jacques auraient été au rendez-vous du financement du nouveau parti. Ses chances de succès aux élections fédérales auraient ensuite reposé sur sa capacité de recrutement de candidats forts. Il aurait pu assez aisément, mieux que l’équipe Poilievre, présenter un gouvernement de remplacement crédible.

La réalité conservatrice de 2022 a refusé de se plier à la volonté de Jean Charest pour trois raisons. D’abord, il comptait sur l’Ontarien Patrick Brown pour affaiblir Poilievre en Ontario et lui livrer ses votes au deuxième ou au troisième tour. Brown fut éjecté de la course pour cause d’irrégularités. Ensuite, les sondages n’ont jamais montré qu’un parti conservateur dirigé par Charest obtiendrait davantage de voix qu’avec Poilievre à sa tête. Ces résultats ont oblitéré le principal (seul ?) argument du Québécois : avec Poilievre, on perd ; avec moi, on gagne.

Surtout, personne ne pouvait prévoir que Poilievre allait, malgré ses bourdes, non pas sortir de la marge politique, mais élargir la marge en devenant la personnalité politique la plus attractive de l’année. Des salles géantes pleines à craquer. Une vente de cartes de membre historique. Le conservatisme radical de Poilievre apparaît plus en phase avec la volonté de changement qu’on aurait pu le croire. Ou peut-être est-ce lui qui imprime sa vision sur la volonté de changement.

Cela ne garantit pas sa victoire, et certainement pas une victoire majoritaire. Mais cela fait sombrer pour l’avenir prévisible la frêle embarcation des conservateurs centristes et engloutit, chez Jean Charest, le rêve politique de toute une vie.

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)


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Mes questions pour Charest et Poilievre

Le duo Pierre Poilievre-Jean Charest offre ces jours-ci le meilleur spectacle politique du continent. Point besoin de café ou de boisson énergisante pour suivre leurs débats, on trépigne au contraire sur nos chaises dans l’attente de la prochaine embardée. Je me demande simplement pourquoi un youtubeur n’offre pas déjà un remontage de leurs échanges, agrémentés des phylactères « Wham », « Bam » et « Kaboum » rendus célèbres dans les scènes de combat de la vieille série télévisée Batman.

On souhaite presque que les débats excluent les autres aspirants au titre. Ils ne font que casser le rythme. Lors du premier débat, jeudi dernier, on ne retenait d’eux que trois messages : Poilievre n’a pas suffisamment et trop tardivement appuyé le blocus illégal d’Ottawa par des camionneurs ; lui qui s’exprime généralement avec force ne rappelle qu’en sourdine qu’il est pro-choix ; à tout prendre, les engueulades Charest-Poilievre nuisent à l’unité du parti. Oui, oui, on a compris. Maintenant, pouvez-vous laisser les meneurs, qui sont manifestement dans une classe à part tant par la force et la clarté de leurs propos que par leur aisance à donner des coups et à les encaisser, occuper l’essentiel de l’espace ?

Je crains cependant que le débat prévu mercredi ne soit qu’une répétition de celui de la semaine dernière. Dans un pur élan de service public, je me permets donc de soumettre aux participants, et aux animateurs du débat, des questions complémentaires susceptibles de faire avancer la discussion. Les voici :

M. Charest, vous avez affirmé que Pierre Poilievre s’est disqualifié de pouvoir diriger le gouvernement en appuyant un mouvement illégal, celui des camionneurs. On ne peut pas, avez-vous dit, être à la fois celui qui fait les lois et celui qui applaudit à l’infraction des lois.

Sur cette assise de principe solide, ne devrait-on pas conclure qu’en cas de victoire de M. Poilievre, vous ne pourrez en aucun cas vous rallier à un chef de parti ainsi disqualifié, en aucun cas faire partie de son gouvernement, en aucun cas, même, appeler l’électorat à voter pour un parti qui aurait choisi pour chef ce disqualifié de la politique ?

M. Poilievre, vous estimez que la cause de ces camionneurs était bonne, malgré les illégalités commises. On se souvient que vous aviez pris la position inverse, début 2020, lors du blocus de voies ferrées par des Autochtones. Pourriez-vous nous indiquer quels critères vous guideront, comme premier ministre, pour déterminer quelles sont les actions illégales acceptables et quelles sont les actions illégales inacceptables ? Cela serait fort utile, notamment pour les manifestants qui voudraient s’opposer aux nombreux pipelines dont vous promettez la construction.

M. Charest, vous avez affirmé que c’est grâce à vous que le Québec s’est retrouvé, au 1er avril 2019, avec un surplus budgétaire de huit milliards de dollars. Puisque vous n’étiez plus premier ministre depuis votre défaite électorale de septembre 2012, soit six ans et demi auparavant, auriez-vous l’obligeance de nous indiquer comment votre influence a eu une aussi grande portée dans le temps ?

Le gouvernement du Québec doit-il détruire dans ses archives les documents officiels attestant que vous avez légué un déficit de trois milliards à votre départ ? Et devons-nous aussi vous créditer d’autres réalisations des gouvernements qui se sont suivis pendant ces six années et qui, pour certaines, ont permis l’accumulation de ce pactole ? Si oui, lesquelles ? Les coupes budgétaires dans la Santé publique et la DPJ, le démantèlement des outils de développement régionaux, la fermeture d’organismes contre le décrochage scolaire, le rationnement des soins à domicile ?

M. Poilievre, vous avez promis de passer au hachoir les lois et règlements fédéraux limitant la — comment dire — « libre circulation » du pétrole sur le territoire. Vous proposez même de relancer le projet GNL Québec, qui a pourtant perdu l’appui des investisseurs et du gouvernement québécois. Si une province refuse formellement qu’un pipeline autorisé par vous passe sur son territoire, l’imposerez-vous à cette province contre son gré ? Si oui, comment ?

M. Charest, vous avez refusé 19 fois lors du premier débat de nous indiquer le montant des honoraires que vous avez reçus de la compagnie chinoise Huawei lorsque vous étiez son avocat. L’entreprise étant accusée d’être de mèche avec les services secrets chinois et d’avoir fondé une partie de sa prospérité sur le vol des innovations de la compagnie canadienne Nortel, l’information sur les sommes qu’elle vous a versées pourrait être vue comme étant d’intérêt public. Pour votre part, vous semblez avoir décidé qu’il était moins dommageable pour votre campagne de paraître cachottier que de dévoiler la somme en cause. On suppose que si le paiement total était modeste, vous seriez moins secret à son sujet.

Votre calcul tactique est à la fois compréhensible et répréhensible. Mais en refusant de crever cet abcès, ne donnez-vous pas à vos futurs adversaires libéraux, néodémocrates et bloquistes une munition dont ils feront un usage si répétitif qu’il fera songer à la torture chinoise de la goutte ? De manière plus importante, car liée à la sécurité nationale, votre mutisme à cet égard ne donne-t-il pas aux autres détenteurs de ce secret — Huawei, les services secrets chinois et le gouvernement chinois — un levier qu’ils pourraient utiliser contre vous en menaçant de révéler la somme ?

M. Poilievre, pouvez-vous nous dévoiler le montant de vos investissements actuels en cryptomonnaie ? On ne veut pas avoir à vous le demander 19 fois.


(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

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Les opinions salées de Poilievre

Devinette. Qui a écrit ce gazouillis : « Le Canada a un psychopathe fasciste comme premier ministre et une nazie comme vice-première ministre. Ils se sont récemment donné des pouvoirs extraordinaires pour écraser des dissidents pacifiques » ? Réponse : il ne s’agit pas de Pierre Poilievre, l’aspirant chef conservateur.

Non, il s’agit de Maxime Bernier, chef du Parti populaire du Canada. Le message a obtenu 7300 mentions « J’aime » en anglais, plus de 700 en français. Je tiens à vous en informer simplement pour indiquer que, comparé à Bernier, Pierre Poilievre a des airs de modéré. Et cela nous donne une idée de l’extension du spectre politique canadien, qui fait une place de plus en plus grande à la droite de la droite.

Les gageurs disent aujourd’hui que le prochain chef conservateur sera soit un Jean Charest représentant l’aile centriste du parti, soit Pierre Poilievre. Ce dernier a déjà récolté le plus d’appuis dans le caucus conservateur (une quarantaine) et les premiers sondages internes le créditent d’une bonne longueur d’avance. Selon Abacus, parmi les conservateurs, Poilievre est perçu deux fois plus positivement que Jean Charest et deux fois moins négativement. (Ce sont les Québécois qui plombent les chiffres de M. Charest : 47 % en ont une opinion négative, contre 20 % qui en ont une opinion positive.)

#TruckersNotTrudeau

La popularité de Poilievre n’a donc pas été entamée par la sympathie qu’il a exprimée envers les occupants de la colline du Parlement. Il les a applaudis comme des patriotes même si, officiellement, leurs organisateurs réclamaient qu’un putsch remplace le gouvernement élu il y a quelques mois à peine. Sur Twitter, Poilievre utilisait le mot-clic #TruckersNotTrudeau pour parler des « Canadiens pacifiques, joyeux et intelligents qui se battent pour la liberté et contre la peur sur la colline Parlementaire ». Sa position n’était pas ambiguë : « Je suis fier des camionneurs et je suis de leur côté. »

Il n’est pas complètement impossible, si les dieux de la conjoncture lui sourient, que le fougueux Poilievre soit d’ici trois ans le premier ministre du Canada. Sur la crise ukrainienne, il a présenté sur plusieurs plateformes une position qui a le mérite de l’originalité et de la clarté. Un bémol : son application aurait entraîné l’Europe et l’Occident dans une récession majeure.

Sa recette ? Couper tout approvisionnement en gaz et en pétrole russe. Il accuse ainsi plusieurs pays européens d’avoir été « faibles » et de s’être « recroquevillés » devant Poutine. En effet, même les sanctions qui empêchent l’utilisation par les banques russes du système Swift ont été écrites de façon à permettre la poursuite des transactions d’achat de produits pétroliers russes. Pour la simple raison que, si on coupait net cet approvisionnement, on priverait l’Europe de 40 % de son gaz naturel, l’Allemagne, de 66 %. Assez pour faire basculer l’économie européenne dans le gouffre et faire exploser partout sur la planète les prix de l’énergie. (Ce que M. Poilievre explique pour sa part en un mot : #JustInflation. Je propose plutôt : #PutInflation.)

Pas d’amis au G7

Depuis des mois, Américains et Européens tentent de trouver des moyens de pallier une possible décision russe de couper ses livraisons, en augmentant par exemple la production pétrolière mondiale ailleurs et en envisageant des scénarios de rechange. L’Allemagne vient d’annoncer qu’elle tentera de se priver complètement d’énergie fossile d’ici 13 ans. Poilievre voudrait que ce soit fait depuis 13 jours.

Disons, pour faire court, que si Pierre Poilievre avait tenu ce genre de propos comme représentant du Canada lors des quelques rencontres virtuelles du G7 tenues depuis le début de la crise ukrainienne, il ne se serait pas fait beaucoup d’amis.

Le candidat conservateur en profite, comme le fait d’ailleurs le premier ministre albertain, Jason Kenney, pour dire que le pétrole et le gaz canadiens offrent une réponse toute trouvée au problème européen. Poilievre défend en particulier un projet de 10 milliards de dollars d’extraction et de liquéfaction de gaz terre-neuvien, appelé Bay du Nord, qui pourrait être livré aux Européens, pour le plus grand bien de l’économie canadienne et le plus grand chagrin des oligarques russes. Cela se tient. Mais les chars de Poutine auront eu le temps de se rendre au Portugal avant que le premier navire de gaz canadien soit en vue de la côte européenne.

N’empêche, Poilievre promet, s’il devient premier ministre, de pulvériser les règles environnementales introduites par Trudeau pour les nouveaux projets. Tout se tient, écrit-il : « dit simplement, mon gouvernement supprimera les bureaucrates qui bloquent les projets, pour que nos travailleurs empochent leurs chèques de paie et que notre énergie propulse nos alliés contre la tyrannie ».

Cette proposition de Poilievre est assez représentative du genre de raccourci intellectuel dont il est devenu le champion. On peut compter sur lui pour produire à répétition ce genre de prose. Attentifs, nous notons que, pour l’instant, il n’a pas dépassé les frontières de l’outrance que Maxime Bernier franchit désormais avec régularité. L’ex-chef Andrew Scheer, qui appuie Poilievre, l’a fait récemment en écrivant que « Trudeau est la plus grande menace contre la liberté au Canada ».

Poilievre est dans ce sillage, comme en fait foi cette phrase visiblement très travaillée de sa déclaration de candidature : « le gouvernement essaie de museler quiconque ose critiquer, notamment avec des lois qui contrôlent ce que vous regardez ou dites sur Internet. Utilisant [la] COVID comme opportunité politique, le gouvernement Trudeau attaque nos petites entreprises, camionneurs et travailleurs. Par ailleurs, il cible les honnêtes chasseurs et agriculteurs tout en laissant les criminels et les trafiquants d’armes faire ce qu’ils veulent. » Il faut se lever de bonne heure pour insérer un aussi grand nombre de sophismes en un si petit nombre de phrases. De toute évidence, Pierre Poilievre est un lève-tôt.

(Ce texte fut d’abord publié dans Le Devoir.)


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