L’heure venue de l’imputabilité

Le brouillard s’éclaircit sur tout ce qui a convergé pour entraîner la mort de 5060 aînés dans les CHSLD durant la première année de la pandémie au Québec. Les principaux responsables resteront le virus et les incertitudes entourant la bonne réponse à y opposer. Mais à hauteur d’hommes, et de femmes, les professionnels de la gestion et de la politique aux commandes pendant les premières semaines du drame ont-ils fait des choix qui ont aggravé la situation ? Autrement dit, d’autres choix auraient-ils pu réduire le nombre de morts ? Il est facile de dire oui a posteriori. Avoir su, on aurait fait autrement.

La question plus tranchante est de déterminer si les décideurs n’ont pas intégré des données disponibles au moment de la décision ou n’ont pas écouté ceux qui leur disaient que leurs choix allaient dans la mauvaise direction.

La preuve accumulée dans ses audiences par la coroner Géhane Kamel et les éléments ajoutés par un trio de journalistes de La Presse permettent enfin de répondre par l’affirmative. Dans leur excellent ouvrage 5060. L’hécatombe de la COVID-19 dans nos CHSLD (Boréal), Gabrielle Duchaine, Katia Gagnon et Ariane Lacoursière nous permettent de mettre des noms et des dates sur la grille de l’imputabilité.

Personne n’a évidemment nulle part la volonté de nuire, bien au contraire. La décision de la ministre de la Santé Danielle McCann et de son équipe de transférer vers les CHSLD des centaines de patients hospitalisés répondait à deux impératifs : dégager des places en hôpital pour le tsunami d’adultes de retour de voyage à l’étranger dont ils pensaient — raisonnablement, mais à tort — qu’ils formeraient le gros des malades ; protéger les aînés en les sortant d’un milieu potentiellement contaminé, les hôpitaux, pour les entasser dans des CHSLD où, pensaient-ils, encore à tort, ils seraient davantage en sécurité.

Ce calcul de risque était vicié à la base. Les nombreuses visites effectuées dans l’année précédente en CHSLD par la ministre responsable des Aînés, Marguerite Blais, et sa cheffe de cabinet, Pascale Fréchette, démontraient qu’il serait physiquement impossible de s’occuper de ces nouveaux patients, même s’ils n’avaient pas la COVID. Une estimation conservatrice et connue établissait qu’il manquait au moins 30 % de personnel dans ce réseau avant la crise. S’il fallait qu’un seul patient ou une seule préposée aux bénéficiaires soit infecté, les CHSLD, organisés comme des milieux de vie où l’interaction est la règle, seraient beaucoup plus propices à une contagion rapide que les hôpitaux, beaucoup mieux outillés, eux, pour fermer les écoutilles sanitaires.

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Pourquoi cet argument essentiel ne fut-il pas pris en compte ? D’abord parce que les comités d’experts réunis par la sous-ministre adjointe au ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS), Lucie Opatrny, chargée de l’opération, ne comptaient aucun représentant des CHSLD. Pourquoi la sous-ministre adjointe de la Santé spécifiquement chargée des aînés et des proches aidants, Natalie Rosebush, n’a-t-elle pas fait contrepoids ? Mystère.

Politiquement, ensuite, parce que la ministre des Aînés n’en fut pas informée — son ministère ne relève pas directement du ministère de la Santé. « Ce n’est jamais venu à nos oreilles, dit Mme Fréchette aux enquêtrices de La Presse. On ne nous a jamais dit : “On vide les lits.” Dès qu’on l’a su, on a dit : “Vous arrêtez de faire ça !” Parce qu’on savait qu’on n’avait pas le personnel dans les CHSLD pour soigner ce monde-là. La plus grande bataille, le point de friction majeur, ça a été de faire arrêter ça. »

Elles ne sont pas les seules à le dire. Radio-Canada a révélé qu’avant même la décision de déplacer les patients, prise le 19 mars, la directrice générale de l’Association des établissements privés conventionnés (AEPC), Annick Lavoie, avait demandé l’arrêt de toutes les nouvelles admissions. Le jour même du 19, elle revient à la charge, décrit à la sous-ministre Rosebush la situation comme « critique » et entrevoit un « scénario catastrophe advenant un cas de COVID dans un CHSLD ». Ce qui arrivera trois jours plus tard.

Informées de ce traumatisme croissant dans les jours qui suivent le 19 mars, Mmes Blais et Fréchette en parlent-elles aux réunions de la cellule de crise, présidée par le premier ministre ? Oui, a dit Mme Blais en entrevue pour l’ouvrage. « On hurle, on hurle, Pascale et moi. On hurle tout le temps. » Cette entrevue a été réalisée à l’été 2021. Six mois plus tard, devant la coroner, Mme Blais ne répétera pas ces propos, au contraire. Pourquoi ?

Dès la fin mars 2020, et pendant une douzaine de jours, le premier ministre a donc accès à cette information capitale. Son sous-ministre de la Santé, Yvan Gendron, lui dit que les CHSLD sont en mesure d’assumer le choc. Sa ministre des Aînés et sa cheffe de cabinet lui disent le contraire. Elles le disent tellement qu’un conseiller de François Legault avise Pascale Fréchette que « ses interventions deviennent prévisibles ». Une façon, disons, impolie, de lui dire de se calmer.

L’information était donc disponible et vérifiable, mais pas crue. Ce n’est que le 10 avril, avec la publication dans la Gazette de l’article d’Aaron Derfel sur les conditions horribles dans lesquelles des dizaines d’aînés sont morts au CHSLD Herron, que le premier ministre et son équipe s’éveillent, bien tardivement, à l’ampleur du désastre.

Et se mettent à douter de la qualité des informations transmises par les canaux officiels du MSSS. L’ouvrage nous apprend que le secrétaire général du gouvernement, Yves Ouellet, s’assure alors que deux personnes ayant une connaissance fine du réseau des CHSLD écoutent, anonymement, au téléphone, les échanges de la cellule de crise. Ils peuvent ainsi confirmer, infirmer ou compléter les informations transmises en haut lieu.

La confiance du premier ministre est rompue avec Danielle McCann, d’une part, et avec Yvan Gendron, de l’autre. Ils perdront leurs postes deux mois plus tard. La question qui aurait pu sauver des vies est cependant la suivante : pourquoi François Legault n’a-t-il pas écouté celles qui hurlaient ?

Dommage que la coroner Kamel n’ait pas cru bon de convoquer le premier ministre pour le lui demander.

(Ce texte fut d’abord publié dans Le Devoir.)

L’amnésie prévisible de Dominique Anglade (intégral)

On ne peut pas dire qu’elle ne donne pas son 110 %. Dominique Anglade joue toutes les touches du clavier politique pour imposer sa présence dans le paysage médiatique. Parfois, elle se fait outrageusement optimiste : « Je vais gagner en 2022 ! » Parfois, elle semble tirer son texte de la pancarte d’un manifestant antivaccin : « Legault a plongé le Québec dans la noirceur ! » Parfois, comme au début janvier, elle réclame qu’on l’écoute et demande un débat d’urgence à l’Assemblée. Parfois, elle affirme qu’on l’écoute, mais qu’on ne l’entend pas, et elle se retire de la consultation hebdomadaire des chefs d’opposition, organisée précisément par le premier ministre pour faire semblant qu’il écoute.

Dimanche, elle a sorti sa planche de surf pour tenter de s’installer sur la vague qui déferle sur le Québec. La vague d’impatience relative aux mesures sanitaires. On comprend la cheffe de ne pas laisser le couple Éric Duhaime-Anne Casabonne occuper seul cette part de marché politique en croissance. Elle nous apprend que sous une première ministre Anglade, on aurait de la prévisibilité. Ah bon ? Dans les lettres de l’alphabet grec, désormais utilisées pour désigner les variants, il y aura, après Omicron, la lettre Pi (qui annonce le titre « Un variant encore, Pi ? »), puis il y aura Rho (et le titre  On en reprend pour son Rhome ! »). Sait-on, au quartier général libéral, si ces variants seront plus ou moins contagieux que les précédents, plus ou moins virulents, nécessiteront un vaccin nouveau, une période de quarantaine différente, s’attaqueront davantage aux enfants qu’aux vieillards ? Je suppose que non.

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Promettre aux Québécois de la prévisibilité libérale, c’est aussi leur rappeler que Jean Charest avait promis (prévu ?) pendant la campagne de 2003 de « faire en sorte que les listes d’attentes disparaissent » rapidement, ou qu’en 2014, Philippe Couillard avait promis (prévu ?) que presque chaque Québécois aurait un médecin de famille avant la fin du mandat. Il serait cruel de rappeler ici où ces prévisions nous ont menés.

Les libéraux auraient fait mieux ?

Lors d’une des nombreuses conférences de presse qu’elle a tenues depuis le début de l’année, Mme Anglade a affirmé que pour la gestion de la pandémie, les libéraux auraient fait mieux. Incrédule, je suis allé lire le verbatim. Il ne s’agit pas de n’importe quels libéraux. Mme Anglade, qui ne prend pas, heureusement, toutes les vessies pour des lanternes, ne dit jamais au grand jamais que le Québec aurait été mieux servi si le Parti libéral avait remporté les dernières élections.

Elle a raison de ne pas vouloir faire surgir dans notre esprit l’image d’un gouvernement Couillard réélu en 2018 et qui serait, en ce moment, à sa huitième année de mandat. Un gouvernement dont l’homme fort serait Gaétan Barrette, passé selon la promesse de M. Couillard de la Santé au Conseil du trésor. Il aurait donc dû renégocier avec les infirmières et les préposés aux bénéficiaires et admettre ne pas avoir été suffisamment généreux avec eux dans le passé. Un gouvernement qui aurait eu le réflexe, avant et pendant la pandémie, de défendre sa réforme de la santé, notamment sa décision de réduire de 30 % les budgets de la Santé publique.

Puisque les libéraux avaient aboli le poste de commissaire à la santé pendant leur premier mandat (M. Barrette dit que c’était « une commande » du bureau du PM), nous n’aurions pas pu prendre connaissance du jugement que porte la commissaire Joanne Castonguay sur l’œuvre libérale. Elle tranche globalement : « des intentions liées à la dernière réforme du système de santé de 2015, telles l’intégration des soins et des services ainsi que l’amélioration des systèmes d’information, n’ont pas généré les résultats espérés ». Dommage. Une réforme pour rien. Mais il y a pire, du moins dans les CHSLD, car, écrit-elle, des problèmes « ont été exacerbés par cette même réforme, notamment la diminution de l’encadrement, la pénurie et la mobilité de la main-d’œuvre ».

Le gouvernement Legault n’avait aucun scrupule à contredire la réforme Couillard-Barrette en redonnant aux CHSLD, en catastrophe dans la première vague, le gestionnaire réservé par établissement que les libéraux avaient dégommé. Un gouvernement libéral aurait montré une réticence beaucoup plus grande à marcher sur la peinture Barrette.

Quelle aurait été la réaction du gouvernement libéral, dont on suppose que Mme Anglade aurait toujours été la vice-première ministre, à la réception du rapport sur la pandémie rédigé par la protectrice du citoyen ? On y lit que la réforme Barrette « a généré une certaine paralysie des milieux de vie, constamment bombardés d’orientations revues et modifiées », et une « désorganisation dans de nombreux CHSLD ». Sans compter un « coup dur pour la gestion et l’expertise en PCI », soit la prévention et le contrôle des infections.

Le rapport Laurent aurait-il existé ?

Puis il y a la jeunesse. Le gouvernement Couillard venait, en 2017, de procéder à une refonte de la loi sur la protection de la jeunesse et en semblait très satisfait. On peut donc s’interroger : le drame de la fillette de Granby l’aurait-il convaincu que son travail n’était pas parfait ? Si oui, il est douteux que Régine Laurent ait été à la barre de la commission sur l’enfance. Une autre aurait-elle écrit comme elle l’a fait cette condamnation sans appel de la réforme Barrette sous la rubrique : « Après la réforme de 2015, des professionnels épuisés et des délais accablants ». On lit : « quelques mois après la fusion » des DPJ avec les CIUSS, des établissements « ont commencé à signaler le déclin de la qualité des services prodigués aux jeunes et à leurs familles, et la détérioration des conditions de travail » . Et ceci: «  En 2017, nos membres [du réseau anglophone de la DPJ] faisaient état d’une situation de crise dans le réseau de la protection de la jeunesse. » Les réformes précédentes, dont la réforme Couillard,  sont aussi pointées du doigt. Mais « la réforme de 2015 est le point de rupture dans la dispensation et l’organisation des services sociaux ».

Voilà pourquoi vous n’entendez jamais Dominique Anglade se désoler de la défaite de son parti en 2018. Vous ne l’entendez jamais dire du bien des actions libérales en santé, pour la jeunesse (ou même pour l’éducation ou la langue et, désormais, du troisième lien). Je ne m’attends pas à la présence de MM. Couillard ou Charest, et surtout pas de Gaétan Barrette, sur les tribunes libérales pendant la campagne qui vient. S’il existe un chemin menant Mme Anglade au poste de première ministre un soir d’octobre prochain, il passe nécessairement par une amnésie collective. Une opération chirurgicale qui sépare le passé libéral de l’avenir, qui dissocie dans nos esprits Mme Anglade du gouvernement qu’elle a servi et qui l’a mise au monde politiquement. Peut-être espère-t-elle que le prochain variant aura cet effet sur notre intelligence collective. Ou qu’à force de la voir pointer le doigt vers l’inaccessible étoile de la prévisibilité sanitaire, nous ne portions plus aucune attention à notre rétroviseur, où on voit tout notre système de santé qui pleure.

(avec mes excuses aux Cowboys Fringants)

(Une version légèrement plus courte de ce texte a été publié dans Le Devoir.)


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Les emmerdeurs

Sommes-nous désormais gouvernés par Twitter ? Nos élus ancrent-ils maintenant leurs décisions sur leurs humeurs du moment, leurs frustrations et leurs coups de colère ? Le président de la République française, Emmanuel Macron, a malheureusement donné le ton en affirmant délibérément en entrevue qu’il voulait « emmerder les non-vaccinés ». Oui, a-t-il ajouté, « jusqu’au bout ». On ne se souvient pas que Charles de Gaulle ait jamais voulu emmerder quiconque, y compris les Allemands, qu’il voulait vaincre, tout simplement. Oui, un jour qu’un manifestant lui criait « Mort aux cons ! », il a répondu : « Vaste programme ». Remarquez, il n’a jamais tenté de mettre en œuvre cette opération qui aurait pu être salutaire, mais, avouons-le, difficile d’application.

(Ce texte fut d’abord publié dans Le Devoir.)

Ici, le ministre québécois de la Santé, Christian Dubé, s’est inspiré de Macron en affirmant que « ce n’est pas l’envie qui manque » d’emboîter le pas sur le chemin de l’emmerdement. Mais c’est le premier ministre Legault qui a mis ce réflexe primaire en musique en annonçant une taxe générale que devraient payer les non-vaccinés. Il ne l’a pas justifiée par une intention de les inciter, ainsi, à finalement prendre rendez-vous avec une seringue. Non. Il a expliqué qu’il était « choquant » que cette minorité soit surreprésentée parmi les hospitalisés. Sa décision procédait donc de la mauvaise humeur, non de la santé publique.

Nous avons d’ailleurs la certitude que cette mesure fiscale punitive n’avait fait l’objet d’aucun avis des artisans québécois de la santé publique. Depuis l’annonce, plusieurs de ses responsables ont d’ailleurs pris ouvertement la parole pour affirmer que la taxe vaccin était contraire aux principes directeurs de l’intervention en santé publique.

Je ne croyais pas devoir un jour rappeler à des membres d’un gouvernement qu’ils n’ont pas été choisis pour ventiler leurs frustrations. Emmerder des citoyens ne fait pas partie de leur définition de tâche. Ils doivent certes connaître et comprendre les colères populaires, et il ne leur est pas interdit de les partager. Mais leur rôle est de prendre calmement et lucidement les décisions les plus à même de régler les problèmes, dans le respect de tous les citoyens, même de ceux dont ils réprouvent les comportements.

S’il est sage de prendre la mesure de la grogne, l’objectif doit être non de l’attiser, mais de la canaliser vers des solutions de bon sens. Multiplier les mesures qui réduisent les contacts des non-vaccinés avec les autres tombe sous le sens. Si on veut des sous, ou une incitation pécuniaire, mettre à l’amende des non-vaccinés qui ne respectent pas les consignes est parfaitement logique.

Mais la mesure proposée, qui viserait tous les non-vaccinés (sauf, apprend-on, les miséreux, concept qui reste à définir), introduit une notion nouvelle et détestable de présomption de culpabilité sanitaire. Pour l’instant, la vaccination n’est pas obligatoire, ni même pour les employés de la santé. Pour l’instant, les non-vaccinés sont tenus de respecter un certain nombre de règles. On en ignore le nombre ou la proportion, mais on sait que beaucoup de non-vaccinés sont des retraités qui sortent peu ou pas, des personnes qui font du télétravail et qui n’ont que peu de contacts avec la communauté. François Legault propose de les punir, eux, tout autant que les passagers d’Air Ostrogoth.

Emmerder les vaccinés

La bienveillance n’est pas non plus au rendez-vous avec certaines catégories de vaccinés. Des enseignants inquiets sont sommés de rentrer en classe lundi. Ils demandent qu’on leur distribue des masques N95. Il est scientifiquement certain que ceux-ci protègent davantage contre la contagion que les masques de moindre qualité. Le gouvernement ontarien a dit oui. Le gouvernement québécois a dit non. Je ne doute pas que la mesure fine du risque donne à nos experts en santé publique des arguments pour tirer cette conclusion. Mais si nos enseignants se sentent plus en sécurité avec ces masques, pourquoi ne pas prendre en considération leur propre niveau d’angoisse ?

Puis il y a la troisième dose, désormais imposée aux personnes doublement vaccinées qui, puisqu’elles ont contracté Omicron et s’en sont sorties indemnes, n’en ont absolument pas besoin. Deux membres du Comité sur l’immunisation du Québec ont expliqué ne pas avoir recommandé la troisième dose dans ce cas. Le Dr Karl Weiss estime que les Québécois ainsi rétablis et immunisés par Omicron, et qui se comptent probablement en dizaines de milliers, devraient attendre trois mois avant de se faire repiquer. Mieux, il se pourrait que, dans l’intervalle, une nouvelle génération de vaccins prenant en compte ce nouveau variant fasse son apparition.

Rien n’y fait. La consigne est au contraire de prendre son troisième rendez-vous toutes affaires cessantes, même s’il est médicalement inutile. Pourquoi ? Parce que le passeport sanitaire devenant un passeport vaccinal, ce dernier ne sera bientôt valide que si les trois doses y sont enregistrées.

M’est avis que ces deux mauvaises idées — la taxe pour les non-vaccinés et la troisième dose obligatoire pour les rescapés de la COVID — ne passeront pas l’hiver. La commission parlementaire qui se penchera sur la taxe la rendra politiquement moribonde. Et sur la troisième dose, s’il est vrai que nous serons, fin février, dans une accalmie pandémique, la patience et la science pourront venir à bout de la tentation vilaine de l’emmerdement.


Le système dont Joyce fut victime (texte intégral)

Lorsqu’on lit, sans filtre ni a priori, le récit de l’hospitalisation, de l’agonie puis du décès de Joyce Echaquan tel que relaté dans le rapport de la coroner Géhane Kamel, on identifie facilement le problème systémique en cause.

Sa condition médicale était grave et nécessitait un suivi régulier, en personne. Des préposés aux bénéficiaires auraient dû venir s’enquérir régulièrement de son état. Ils ne l’ont pas fait. La personne chargée du suivi de la patiente aux urgences aurait dû, selon les normes, être une infirmière. Elle ne l’était pas. Le poste était occupé par une candidate à l’exercice de la profession d’infirmière (CEPI) qui comptait moins de quatre mois d’expérience et qui avait entre cinq et dix patients. Celle-ci était à la fois dépassée par la complexité de la situation et débordée de travail. 

Elle n’était pas inactive, loin s’en faut. En plus de tenter de regarder de temps à autre, par la fenêtre de la chambre, si Mme Echaquan nécessitait une aide pressante, elle appelle l’assistante infirmière-chef pour que quelqu’un vienne l’épauler. Elle se fait répondre de se débrouiller. Elle contacte une préposée, qui lui répond qu’elle gère déjà 38 patients et ne peut donc pas en avoir davantage.

L’évolution parfois imprévisible des symptômes de la patiente nécessitait une présence plus fréquente d’un médecin. Une fois, le médecin qui devait venir prend plutôt une décision de traitement à distance, avec des infos de seconde main. Une autre fois, un médecin ne passe qu’en coup de vent. S’avisant d’une détérioration de la condition de la patiente, la CEPI fait appeler le médecin traitant à plusieurs reprises. En l’absence de réponse, elle fait l’appel au microphone pour qu’il l’entende où qu’il soit dans l’hôpital. « La CEPI a été laissée à elle-même et les chances de survie de Mme Echaquan s’amenuisaient, minute par minute, écrit la coroner. C’est finalement une préposée aux bénéficiaires d’expérience qui prendra l’initiative de forcer le transfert à la salle de réanimation. » Mais ce sera trop tard, et on constatera le décès.

Affirmant qu’il s’agit d’une « mort accidentelle », la coroner ne tourne pas autour du pot le plus important qui soit : si l’hôpital avait disposé de personnel en nombre suffisant pour répondre à ses propres normes, si l’intervenante pivot avait été une infirmière plutôt qu’une novice, Joyce Echaquan serait-elle encore parmi nous, entourée de ses sept enfants ?

Sa réponse est oui. « La situation clinique aurait pu être réversible » écrit-elle, si les lacunes observées avaient été comblées. Oui mais. C’est la surcharge de travail, ont plaidé les intervenants. Un mois avant le drame, une infirmière avisait son chef de service qu’elle refusait désormais d’agir à titre d’assistante aux soins infirmiers car, résume la coroner, «elle n’a pas le temps d’encadrer adéquatement les CEPI et que, à ce rythme, sans les effectifs nécessaires, la santé des patients pourrait être compromise. » Message prémonitoire s’il en est.

Oui, mais le racisme ?

Dans sa brève conclusion, Me Kamel offre l’ordre d’importance des problèmes ayant contribué au décès. Ils sont d’abord médicaux : avoir d’une part forcé la patiente à rester en position couchée alors qu’un médicament anti-sevrage pouvait avoir un effet secondaire que la position assise aurait pu éviter et, d’autre part, l’absence de surveillance adéquate qui aurait pu, ou dû, remédier à ce problème.

Puis, cette phrase : « le racisme et les préjugés auxquels Mme Echaquan a fait face ont certainement été contributifs à son décès. »

En quoi ? Les propos blessants et racistes que nous avons tous entendus sont évidemment condamnables et appellent des sanctions. En fait, c’est pire que vous ne le pensez. « Une fois son décès confirmé, raconte la coroner, des témoins civils entendent le personnel soignant exprimer un soulagement que cette patiente ne soit plus un inconvénient. Ils diront avoir entendu : « Les indiennes, elles aiment ça se plaindre pour rien, se faire fourrer pis avoir des enfants. Pis c’est nous autres qui paient pour ça. Enfin elle est morte. ». À vomir.

La patiente fut, en ce sens, victime de racisme. Mais la Coroner fait-elle la démonstration que le racisme fut une des causes de son décès ? Elle affirme que oui. En conférence de presse, à la question « Si Mme Echaquan avait été une femme blanche, serait-elle vivante aujourd’hui? » La coroner a répondu: « je pense que oui ».

Je n’aurais aucune difficulté avec cette affirmation si elle reposait sur les faits. Quels sont-ils ?

Davantage dans sa conférence de presse que dans son rapport, la coroner affirme que l’infirmière qui a tenu des propos racistes aurait probablement été plus attentive à l’évolution de la patiente qu’elle ne l’a été, si elle avait eu davantage d’empathie. Une plus grande attention, on l’a vu, aurait pu prévenir le décès. C’est une présomption, pas une démonstration.

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La coroner fait surtout référence à un autre facteur. On comprend du rapport que deux médecins posent l’hypothèse que l’agitation de la patiente est due à un sevrage de narcotiques. Pour Me Kamel, il s’agit là d’un préjugé raciste. Elle en veut pour preuve que les analyses obtenues postérieurement indiquent que le niveau de narcotiques dans le sang de la patiente n’étaient pas suffisants pour créer une dépendance.C’est donc sur la base d’un préjugé raciste envers les autochtones qu’un calmant aurait été incorrectement prescrit. C’est ce médicament qu’il ne fallait pas consommer en position couchée. 

Des contre-arguments

La coroner verse cependant dans son rapport deux contre-arguments. Dès le jour de l’arrivée, le personnel demande à une intervenante du Centre de réadaptation en dépendance de vérifier si les symptômes sont liés à un sevrage. Le lendemain matin, Mme Echaquan est consultée directement par un médecin sur sa consommation et elle précise, « consommer du pot 3 x par jour et plus sans toutefois avoir eu de symptômes de sevrage ». Le personnel soignant a peut-être un préjugé, mais procède à deux vérifications pour en tester la véracité. Ils ne prennent donc pas la chose à la légère. Cela n’empêche pas la coroner de condamner sévèrement le personnel soignant pour avoir évoqué cette question. C’est le coeur de son argument au sujet de la responsabilité du racisme dans la mort de Joyce.

Voilà ce qu’on peut lire dans le rapport. Mais un internaute éveillé, Jean-Yves Arès, a attiré mon attention sur l’article de Jessica Nadeau, du Devoir, qui a couvert l’ensemble des audiences et a fait une synthèse du fil des événements, dans lequel on trouve des éléments éclairants que la coroner n’a pas repris dans son propre récit. Voici les extraits pertinents en ce qui concerne cette question centrale du sevrage:

« Le gastro-entérologue Jean-Philippe Blais rencontre Mme Echaquan à son arrivée le lendemain matin, soit le dimanche 27 septembre. Il consulte le dossier : la femme de 37 ans, mère de sept enfants, souffre de diabète et de problèmes cardiaques. Elle porte un défibrillateur. Le dossier indique également que la patiente a un « trouble de personnalité limite » et une « possible dépendance aux narcotiques ».

Il pose les questions d’usage. La patiente répond qu’elle consomme du cannabis sur une base régulière et qu’on lui avait prescrit des narcotiques dans le passé, mais qu’elle ne les prend plus, car elle craint que ça ait un effet sur sa santé à long terme.[…]

En soirée, le Dr Blais reçoit un appel d’une infirmière qui lui indique que la patiente est « très agitée et qu’elle vient de se jeter en bas de sa civière ». Elle évoque un « geste théâtral ».

Le médecin revient à son chevet et diagnostique un « état de sevrage aux narcotiques ». Il prescrit alors une dose de 5 mg de morphine pour diminuer les effets du sevrage. Il refuse la prise en charge et dirige plutôt la patiente vers un médecin généraliste et une intervenante du centre de réadaptation en dépendance pour que ceux-ci puissent établir un plan de sevrage avec la patiente.

Cette nuit-là, Joyce Echaquan n’a pas de médecin attitré. Des infirmières sont toutefois à son chevet. À la demande de la patiente, qui est agitée, elles la mettent sous contention pendant une heure et lui administrent de la morphine. La patiente se calme.

Le lundi 28 septembre, jour de la mort de Joyce Echaquan, c’est la généraliste Jasmine Thanh qui arrive au chevet de la patiente vers les 8 h.

Lorsqu’elle voit la patiente qui est stable, assise sur le bord de son lit et sans douleur, la Dre Thanh la questionne pour savoir ce qui s’est passé la veille. « Elle m’a répondu : “Quand je suis en sevrage, je me mets à crier, je m’agite, ne me reconnais plus. Je shake et je demande qu’on me contentionne.” C’était la première fois que j’entendais un patient qui demandait à être contentionné. » […]

Vers 10 h, Mme Echaquan reçoit un appel d’une intervenante du centre de réadaptation en dépendance, comme prescrit la veille par le gastro-entérologue. Sa médecin traitante, la Dre Thanh, est informée que Mme Echaquan n’a pas de problème de dépendance et qu’aucune intervention n’est nécessaire. »

Ces faits supplémentaires changent considérablement la donne. 1) s’il y a préjugé raciste concernant les narcotiques, il figure déjà au dossier de la patiente. C’eût été une faute professionnelle des médecins de ne pas considérer cette possibilité; 2) Mme Echaquan elle-même affirme avoir réduit sa consommation des narcotiques prescrits et consommer de cannabis au moins trois fois par jour, consommation qui, évidemment, s’est interrompue à l’hôpital; 3) Elle parle elle-même de son agitation lorsqu’elle est en sevrage; 4) Le centre de dépendance contredit le dossier et la patiente.

Bref, nous sommes dans un cas ou le personnel soignant reçoit des informations contradictoires sur cette question essentielle, y compris de la patiente elle-même, et procède aux vérifications nécessaires. Il me semble extrêmement hasardeux d’en tirer un verdict de racisme dans le diagnostic et le traitement. Je note que l’article de Jessica Nadeau retient un élément que la coroner ne cite pas. La tentative de réanimation cardiaque de Joyce Echaquan par le personnel soignant a duré 45 minutes. Ce n’est pas l’attitude de gens pressés de passer à autre chose et de traiter la patiente, comme l’a dit Me Kamel, « comme un chien ».

Ayant tous ces faits en main, et n’en retenant qu’une partie dans son rapport, Me Kamel a choisi de créer l’événement en pointant un coupable : le refus du gouvernement Legault de reconnaître le concept du racisme systémique.

Certes, elle a trouvé du racisme chez le personnel ayant entouré les dernières heures de Joyce Echaquan. Du racisme inadmissible. Ce qui répond à la définition d’une culture de racisme. (Et du mépris. Une des personnes en cause affirme qu’elle aurait été aussi dure envers une mère assistée sociale qu’elle l’a été avec sa patiente autochtone. Malheureusement, on la croit.)

Mais le système qui a coûté la vie à Joyce a un autre nom. C’est le système de santé. Son sous-financement chronique.Ce sujet aurait valu, il me semble, d’apparaître en tête de liste des recommandations.

Je serais curieux de voir quel serait le résultat d’enquêtes du coroner sur tous les décès, de blancs et d’autochtones, survenus depuis, disons, cinq ans, à l’urgence de cet hôpital. Ce serait, là, une réelle approche scientifique. On pourrait, là, déterminer si la couleur de la peau a un réel impact. On pourrait, là, distinguer d’une part une culture de mépris pour les autochtones, les BS et, qui sait, d’autres groupes et, d’autre part, le problème systémique du sous-financement..

Vous pouvez lire le rapport de la coroner ici.

Visionner son point de presse ici.

Lire le texte de Jessica Nadeau ici.


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Vaccin : la technique du bulldozer

Ça ne s’est pas super bien passé, cette commission parlementaire sur la vaccination obligatoire. Il y a d’abord eu la question des documents et des données. Pourrait-on les voir ? L’avis favorable émis par la Santé publique ne serait-elle pas une lecture indispensable ? D’autant qu’elle contredit un avis écrit et public de janvier du Comité d’éthique de santé publique.

(Ce texte fut d’abord publié dans Le Devoir.)

Le ministre Christian Dubé ne pensait pas avoir l’autorité de rendre public un document aussi crucial. Il a passé la rondelle au Dr Horacio Arruda. Ce dernier l’a mise dans sa poche, affirmant que l’avis était « préliminaire », donc impropre à la consommation. Qu’il allait d’ailleurs le bonifier à la lumière des arguments qu’il allait entendre pendant la commission. Il ne s’agirait donc que d’un brouillon ?

Heureusement, le ministre a bien cerné le problème. L’obligation faite aux salariés de la santé de passer trois tests par semaine en cas de refus du vaccin avait propulsé le taux de vaccination à 86% de doubles vaccinés dans le secteur public mais, a dit M. Dubé, l’effet s’est estompé. Il faut passer à la contrainte. D’ailleurs, a-t-il ajouté, « on a retardé cette décision-là le plus possible. »

Mais comment trouver les récalcitrants ?

Un argument solide, jusqu’à ce que la présidente de la FIQ, Nancy Bédard, vienne affirmer l’exact contraire. « Moi, ce que je sais, c’est que ça monte à tous les jours » a-t-elle dit. Alors où en sommes-nous ? Pour le personnel de la santé, « les données publiées ne respectent pas la réalité d’aujourd’hui puisque les délais de traitement sont de trois à cinq semaines. » Ouch !

Mme Bédard – comme votre chroniqueur, soyez-en certain – est favorable à la vaccination la plus large possible, en santé et ailleurs. Mais avant de menacer des salariés de perdre leur salaire, elle aimerait pouvoir convaincre les récalcitrants de se faire piquer. Où sont-ils ? « Je n’ai pas les données pour savoir où sont les efforts qui nous restent à faire. »

Heureusement, le ministre avait un autre argument à présenter. Oui, certains résistants à la vaccination quitteront leur emploi, ce qui provoquera des bris de service. Mais ces départs seront largement compensés par le retour du personnel enfin heureux de venir travailler dans un milieu pleinement vacciné, sécuritaire.

Foutaise ! a répondu Mme Bédard, soutenu ensuite par les représentants de la CSN. Ce n’est pas le taux de vaccination, mais le taux de surmenage qui pousse les salariés à quitter le réseau et à ne pas y revenir. Ce n’est pas la COVID,  mais le TSO qui décime les rangs : le Temps Supplémentaire Obligatoire. Les salariés ne se craignent pas entre eux, ils en ont contre les décisions contradictoires et autoritaires du ministère de la santé, dont celle de l’obligation vaccinale.

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Les non réponses du ministre

On aurait tant aimé entendre la réaction du ministre à ces contre arguments. Il est d’usage à Québec que le ministre porteur d’un projet assiste à toute la commission parlementaire et dialogue avec les acteurs du milieu. Ayant participé à des centaines d’heures de commission, je puis témoigner qu’il s’agit là d’un joyau de notre démocratie. L’échange direct du décideur avec les associations et les experts. Mais le ministre avait filé à l’anglaise. Il ne pouvait ni répliquer, ni contredire, ni nuancer. Le Dr Arruda, de même, était de retour à son bureau, probablement pour peaufiner son avis.

Une question centrale, ainsi, n’a pas eu de réponse. Puisque les double-vaccinés peuvent quand même transmettre le virus, un non-vacciné qui serait testé quotidiennement n’offrirait-il pas une garantie équivalente ou supérieure d’innocuité à celle de ses collègues vaccinés ? L’Ontario vient d’établir la vaccination ou le test régulier obligatoire dans son réseau de la santé. Pourquoi les autorités de santé publique ontariennes ont-elles tort et pourquoi les nôtres ont-elles raison ?

L’infirmière Bédard note d’ailleurs qu’il y a eu un avant et un après. Avant l’annonce de la vaccination obligatoire, les discussions entre sa Fédération et le ministère se faisaient dans la transparence et le sens de la nuance. « Habituellement, il y a des éléments qui peuvent faire du sens pour eux où, nous, on apporte certaines nuances dans nos discussions qu’on avait à chaque semaine. Donc, pourquoi ils ne l’ont pas fait cette fois-là? » Car depuis l’annonce de la vaccination forcée, rien. Moins d’information, moins de données, moins de consultation. Cette habituée des commissions parlementaires s’étonne d’ailleurs de se présenter à « une commission où on n’a pas eu de documents, une commission où on n’a pas de données, où il n’y aura pas de recommandations.»

La chose est nette, le triumvirat Legault-Dubé-Arruda a utilisé pour l’opération vaccin obligatoire la technique du bulldozer. L’interprétation charitable est la suivante : conscients des lacunes de leur position mais ayant bien vérifié que l’opinion y était favorable, ils ont décidé de foncer pour asséner un choc aux non-vaccinés. Un état de crainte maximal qui poussera les taux de vaccination à la hausse. La fin, noble, justifierait le moyen, détestable.

L’interprétation moins charitable est que l’équipe Legault a compris que le maintien de sa grande popularité dans sa dernière année de mandat avant l’élection dépend de sa capacité à garder une position offensive dans la gestion de la pandémie. De ne se faire doubler, donc, par personne. Pour y arriver, ses décisions doivent s’appuyer sur un type de science et un type de données en particulier. La science politique  et les données de sondage.


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Les Olympiques de la honte

Dans un an exactement, des milliers de jeunes athlètes participeront à Pékin à de magnifiques Jeux olympiques d’hiver. Le président Xi Jinping, le dictateur le plus brutal et le plus puissant de la planète, aura de bonnes raisons de savourer l’événement : la communauté internationale aura beau publier des communiqués contre ses exactions, protester énergiquement, se scandaliser et s’époumoner, c’est au fond, pourra-t-il conclure, un chien qui jappe et qui ne mord jamais. Ou, comme le disait si bien Mao, un tigre de papier.

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

Pour la Chine, la tenue des Jeux olympiques d’été de 2008 fut le symbole du succès de son ascendance mondiale. Naïfs, les Occidentaux avaient cru les Chinois promettant que cette démonstration de solidarité serait le prélude à des avancées pour la liberté d’expression. Ce fut, immédiatement, le contraire, notamment avec l’arrestation du dissident le plus connu et respecté, Liu Xiaobo. Il allait recevoir le Nobel de la paix, puis passer neuf ans dans les geôles chinoises avant de mourir.

On reprochait alors à la Chine d’être une dictature, opprimant en particulier les Tibétains. C’est toujours vrai, mais on a changé de registre. La Chine est désormais accusée de génocide envers la minorité musulmane des Ouïghours, accusation reprise par le nouveau secrétaire d’État américain et par une commission parlementaire canadienne, entre autres. Un million d’entre eux ont été internés pour être « rééduqués » et envoyés aux travaux forcés. La BBC rapporte cette semaine des cas de torture et de viols collectifs de femmes ouïghoures. Les détenus qui ne peuvent mémoriser des extraits de livres à la gloire du leader chinois, dont la photo est omniprésente dans les camps, sont privés de nourriture.

Puis il y a la répression systématique de la jeunesse démocrate de Hong Kong. Pékin s’était engagé à respecter jusqu’en 2047 l’autonomie de l’ancienne colonie britannique. C’était trop lui demander. La démocratie surveillée qui avait cours à Hong Kong depuis 1997 a pris fin cette année, juste à temps pour la grande fête de la fraternité que constituent les Olympiques.

Faut-il ajouter ce détail : les autorités sanitaires chinoises ont été informées le 26 décembre 2019 qu’un coronavirus était présent à Wuhan. Pendant les 25 jours suivants, la dictature chinoise a délibérément étouffé l’information, menti à sa propre population, à l’OMS et à la communauté internationale (le reportage le plus complet et le plus accablant à ce sujet vient d’être diffusé par Frontline à voir ici : bit.ly/Chine19). La Chine a ainsi de toute évidence enfreint les engagements internationaux pris envers l’OMS depuis son cover up précédent, celui du SRAS en 2002. Une étude préliminaire de l’Université Yale (ici : bit.ly/CovidYale) indique que si la Chine avait agi avec force dans la semaine suivant la découverte du virus, 95 % des infections auraient été évitées, en Chine et dans le monde (86 % avec une action dans la 2e semaine, 66 % dans la 3e). Sa responsabilité est donc écrasante.

C’est donc ce régime qui recevra l’an prochain l’énorme cadeau de la reconnaissance internationale et de l’attention mondiale. Ce sera, je n’en doute pas, spectaculaire. Pour Xi Jinping, une consécration. Une consolidation de son pouvoir à l’intérieur et une preuve de son impunité à l’étranger. Une gifle pour les victimes ouïghoures, hongkongaises, tibétaines et pour la liberté d’expression de tous les Chinois. Un pied de nez, aussi, à 100 millions de victimes de la COVID dans le monde et à ses 2,2 millions de morts.

(Le texte se poursuit après la pub.)

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« Ce ne sont pas des jeux chinois, plaide Richard Pound, ex-vice-président du Comité international olympique (CIO), très opposé au boycottage. Ce sont des jeux du CIO qui ont lieu en Chine. » Bien essayé, M. Pound, mais les dictateurs chinois ne l’entendent pas ainsi.

Dans l’histoire des Jeux, s’il y a eu une occasion où un boycottage était justifié, c’est celle-ci. (Les Jeux de Berlin de 1936 se sont tenus, sous Hitler, après l’adoption des lois antisémites de Nuremberg de 1935, mais avant la Nuit de cristal de 1938, les premiers pogroms et la Shoah.)

Boycotter les Jeux de Pékin changera-t-il la situation en Chine ? Absolument pas, disent les opposants au boycottage. Ils ont raison. Cela ne changera rien pour les Ouïghours et les autres. Mais il n’y a rien de pire pour les dirigeants chinois que de perdre la face. Et ils la perdront, avec notre retrait. Ils seront furieux. Ce geste, de la part de la communauté mondiale, ne devrait être que le premier d’une série de refus de tenir des rencontres internationales en territoire chinois, tant que la Chine ne modifiera pas son attitude envers les Ouïghours et Hong Kong. Ça peut être long. Tant pis.

Mais pour les démocrates du monde entier, participer à la célébration du pouvoir chinois dans ces conditions serait, non seulement perdre la face, mais perdre toute boussole morale, toute crédibilité dans la défense des victimes de la dictature.

Mais il y a les athlètes, pourquoi les punir ? Pourquoi, en effet ? Organisons d’ici un an les Olympiques de la vraie fraternité et de la solidarité avec les victimes des dictateurs de Pékin. Ce n’est pas si compliqué. Lorsque j’étais ministre de la Métropole, en 2013, des responsables de Lake Placid, qui ont tenu deux Jeux d’hiver dans l’État de New York, m’avaient approché pour une candidature commune Lake Placid-Montréal-Québec pour des Jeux à venir. Aucune installation nouvelle n’était nécessaire.

Un mouvement de boycottage entraînerait certainement les principaux pays du Nord : Scandinavie, Suisse, France, Allemagne, en plus des États-Unis. Ce seraient donc de vrais Jeux avec de vraies médailles.

Allô Régis ? Valérie ? Gouverneur Cuomo ?


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À voir: Tout sur le cover-up viral de la Chine

Un an après les premiers signes publics d’éclosion du virus à Wuhan, une équipe d’experts de l’Organisation mondiale de la santé est sur place, tentant de remonter la trace du Covid, du patient zéro, du laboratoire ou de la chauve-souris responsables de tant de chagrins.

Bonne chance ! Il y avait quelque chose de pathétique à voir ces scientifiques arpenter le marché aux animaux de la cité, fermée et nettoyée depuis 12 longs mois. Que pensaient-ils y trouver, sinon la nostalgie d’une époque révolue et quelques photos pour leurs albums-souvenirs ?

J’ai suivi avec attention ce qui a été écrit depuis le début de cette affaire sur la tentative du pouvoir chinois de cacher à ses citoyens et au monde le danger que représentait ce nouveau virus. Très tôt, on a compris que la Chine avait camouflé les détails et réprimé ceux qui souhaitaient dire la vérité.

Jamais cependant l’ampleur du mensonge chinois n’a été aussi bien dépecé et repertorié que dans le documentaires de 90 minutes que vient de diffuser et de mettre en ligne la formidable équipe de chercheurs de l’émission Frontline.

Il faut l’écouter. Le voici:


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Le virus de l’inégalité

Au début, il semblait y avoir une justice dans notre infortune collective. Lorsque les marchés ont compris que l’économie allait trinquer, ce n’est pas que le pétrole qui a perdu sa valeur. Tous les REERs du monde ont plongé, presque toutes les actions de presque toutes les compagnies.

Comme une immense marée basse, emportant avec elle tout ce qui flotte, les bateaux de croisière, bien sûr, les petites chaloupes et les yacht de luxe. On annonçait la baisse de valeur des fortunes des grands milliardaires. Ils n’étaient pas dans la misère, certes. Mais leur étoile pâlissait.

Ce n’était que temporaire. L’Institute for policy studies américain vient de publier [en mai] une étude comptabilisant les pertes et les gains des milliardaires depuis le début de la crise. Son titre: Billionnaire Bonanza 2020 !

Résultat: la richesse collective des milliardaires américains a augmenté de près de 10% entre mars et avril de cette année. 10%. Pendant ce temps, le chômage a bondi chez les gens ordinaires, qui font maintenant la queue pendant des heures aux banques alimentaires.

Un virus économique

Le covid-19 est une saloperie à plusieurs égards. On savait qu’il s’attaquait surtout aux plus faibles, aux plus âgés, à ceux qui sont déjà malades de quelque chose. On savait qu’il avait un impact plus grave dans les quartiers plus densément peuplés, donc en bas de l’échelle, qu’il mettait à risque des catégories de salariés mal payés, dans les services de santé, dans les épiceries, dans la livraison.

Mais voilà que son impact économique pousse à l’inégalité. Seul le vaccin permettra à la vie de reprendre son cours normal et de tourner la page sur la distanciation. Entre temps, la distance nécessaire entre les clients va pousser à la faillite un très grand nombre de petits restaurants et de petits commerces de détail qui vivotaient déjà juste au-dessus de leur point de rentabilité. Réduire de moitié, ou même du tiers, le nombre de clients va les faire tomber au combat économique. Seules les grandes chaînes pourront résister, en se réorganisant. On assistera donc à une nouvelle poussée de la concentration de la propriété. Des milliers de petits propriétaires devront se résigner à devenir des salariés.

Car des emplois sont disponibles, pour eux, et pour beaucoup d’autres, aujourd’hui même, en pleine crise. Les pires. La livraison à domicile. L’explosion de l’achat en ligne signifie une augmentation de la main-d’oeuvre dans ce secteur. Avant la crise, l’achat en ligne progressait d’un pour cent par année. Le virus l’a fait bondir de 15 à 25% d’un coup.

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Instacart, la compagnie d’origine californienne qui livre l’épicerie à la maison, y compris à Montréal, cherche à employer 300 000 personnes, à contrat, en trois mois. Amazon, évidemment, en cherche 175 000. Les compagnies de ventes à bas prix qui livrent sont preneuses. Dollar General en veut 50 000 ce mois ci, comme Wall Mart. FedEx en veut 35 000 et Pizza Hut 30 000.

La plupart de ces entreprises n’offrent que le salaire minimum. Pour Uber Eats et autres, les livreurs sont souvent poussés à mettre leur sécurité à risque pour augmenter leur cadence. Les emplois sont précaires, mal rémunérés, avec un minimum de protection sociale.

Enrichir les plus riches

On comprend mieux, dans ces conditions, pourquoi l’homme le plus riche du monde, le créateur d’Amazon Jeff Bezos, a augmenté sa fortune de 25 milliards de dollars US depuis le début de l’année. Amazon a bien sûr augmenté ses parts de marché et profite de la fermeture des petits commerces.

Le créateur de Zoom, Eric Yuan, a vu sa fortune augmenter cette année de $2.6 milliards. Aucune explication n’est nécessaire. Le cofondateur de Netflix, Reed Hastings, qui possède à peine 1,3% de sa compagnie, a tout de même vu la valeur de son portefeuille bondir de près d’un demi-milliard.

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La valeur des actions de WallMart, par exemple, a augmenté de 15% depuis le début de l’année. Je me permets ici une petite digression: dans l’ensemble de la gestion de la crise au Québec, la décision du gouvernement Legault de laisser les géants comme l’américaine WalMart vendre la totalité de leur marchandise, y compris non essentielle comme des vêtements ou des télés, alors que les petits commerces québécois étaient fermés, est incompréhensible. Le Parti québécois avait réclamé que WalMart ne puisse vendre que de l’épicerie. Legault a dit non. C’est beau le Panier Bleu, mais un peu de cohérence aurait été bienvenue. [Le gouvernement Legault a corrigé le tir pour la seconde vague, heureusement.]

Ces exemples de la nouvelle richesse de WalMart, Amazon et Zoom ont le mérite de suivre une logique de marché. Voilà des industries qui sont devenues plus utilisées pendant la crise. On comprend moins pourquoi des géants de l’immobilier ou de la finance ont aussi vu leur fortune grimper pendant la crise, pour permettre un bond global de 10% de leurs avoirs.

Casser une dynamique profitable au bas de l’échelle

Le virus a comme impact économique de casser une dynamique qui commençait à profiter aux plus pauvres et de propulser une dynamique qui profitait déjà aux plus riches.

Depuis la fin de la crise de 2008, l’économie a créé de nouveaux emplois pendant 100 mois consécutifs. Avec des taux de chômage historiquement bas, y compris pour les membres des minorités, les salariés étaient enfin du bon côté du rapport de force. Les salaires commençaient à augmenter. Le virus vient de mettre fin à ce processus. Et en un seul mois de pandémie, 10 ans de progrès ont disparu. Le chômage ne va certes pas rester longtemps aux niveaux actuels, mais il faudra longtemps avant qu’il ne se contracte complètement.

Pour les milliardaires, c’est le contraire. Les années post 2008 ont été pour eux extraordinairement payantes et la pandémie, après avoir provoqué un bref hoquet en bourse en mars, leur donne des ailes.

Juste aux États-Unis, l’avoir global des milliardaires qui était de mille milliard sept cents millions en 2010 est actuellement de près de trois mille milliards. Le nombre de membres du club des milliardaires a également augmenté. Ils n’étaient que 66 en 1990, 300 en 2000. Ils sont plus de 600 actuellement. Un bonheur ne venant jamais seul, depuis le début de l’administration Trump, leur taux de taxation a chuté de 79%.

Pendant ce temps, la proportion d’américains qui n’ont aucun avoir, aucun patrimoine, aucune richesse, donc qui vivent d’une paye à l’autre, a augmenté, passant de 15% à 20%, malgré une décennie de croissance économique.

Le virus aura mis en lumière combien des catégories de travailleurs du bas de l’échelle: ceux qui s’occupent des aînés, qui travaillent à l’épicerie, qui nettoient, qui livrent, ont une valeur beaucoup plus grande que le salaire qu’on leur octroie en ce moment.

Les débats parlementaires à venir et les rendez-vous électoraux à venir devraient être consacrés à un rééquilibrage des rémunérations.

Il n’y a pas que la courbe de la contagion qu’il faut aplatir. Il faut s’attaquer avec force, aussi, à la courbe des inégalités.


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Médecins 99% / Legault -9%

FMSQ, Diane Francoeur

« Le plus beau jour de mon mandat ! » – Diane Francoeur

Disons que vous souhaitez arracher une concession majeure dans une négociation avec un adversaire coriace. Et que vous pensez avoir eu gain de cause. Mais voilà que vous entendez votre adversaire annoncer la chose à ses troupes en affirmant, tout sourire, que c’est « le plus beau jour de son mandat ». Suivent des applaudissements nourris. Ne devriez-vous pas vous interroger sur l’ampleur de votre victoire ? Sur son existence même ?

C’est ce qui vient de se passer pour François Legault dans sa négociation avec les médecins spécialistes.


Ceci est le texte de ma balado hebdomadaire Lisée101 sur l’actualité politique. Ces textes sont publiés huit jours après qu’ils aient été rendus disponibles aux abonnés de la balado. Alors, prenez huit jours d’avance,  abonnez-vous ici.


Revenons d’abord sur les épisodes précédents:

Depuis plus de deux ans, et plusieurs fois pendant la campagne électorale de 2018, M. Legault avait affirmé vouloir soutirer « un milliard de dollars par an » à l’enveloppe de rémunération des spécialistes. Son équation était simple: comparés aux spécialistes ontariens, les québécois recevaient globalement un milliard de plus. Pour les ramener au niveau ontarien, il fallait faire cette soustraction.

Malheureusement en mars dernier, les spécialistes ontariens ont reçu une augmentation de salaire et les résultats préliminaires d’une étude comparative Québec-Ontario-Canada ont indiqué que l’écart était moins important que ce que M. Legault avait prévu.

Je signale au passage que, chef du Parti québécois, je m’était toujours opposé à ce que la rémunération des médecins québécois soit fixée selon une moyenne ontarienne ou canadienne. C’est une injustice, car aucun autre corps d’emploi québécois ne profite de ce privilège. C’est pourquoi je proposais une annulation des augmentations prévues, puis un gel jusqu’à ce que la rémunération revienne à un niveau conforme à la capacité de payer des Québécois, pas des Ontariens.

En novembre, François Legault a semblé accepter enfin ce raisonnement en affirmant qu’il ne voulait plus payer les spécialistes à égalité avec l’Ontario, mais plutôt en leur offrant 9% de moins, a-t-il dit, que la moyenne canadienne. D’où vient ce chiffre ? M. Legault a expliqué que le revenu moyen de tous les Québécois étant de 9% inférieur à celui de tous les Canadiens, il était normal que la même règle s’applique aux spécialistes. Il les a menacés d’une loi spéciale s’ils n’obtempéraient pas.

Le rapport de force des spécialistes

Depuis des décennies, les spécialistes ont eu la capacité de faire trembler les gouvernements du Québec. Ils avaient pour eux leur cohésion, le succès de leur campagne de propagande voulant qu’ils quitteraient le Québec en grand nombre s’ils n’étaient pas mieux payés – ce qui est faux – mais surtout un soutien très grand de la part de l’opinion publique.

Ils ont été victime de leurs succès. Les augmentations faramineuses de rémunération ces dernières années, 67 % entre 2008 et 2014 , alors même que les services de santé souffraient de l’austérité libérale, ont fait mauvais effet. La multiplication des exemples de primes de toutes sortes, indéfendables, ont fait le reste. Leur réputation est au plus bas.

Les spécialistes le savent. Eux qui n’ont jamais lâché sur rien ont ouvert la négociation cet automne en proposant de rendre au gouvernement 250 millions de dollars par an. Soit le quart de la somme demandée par le premier ministre.

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Cette offre est en soi un aveu de faiblesse. Les spécialistes ont la capacité de se lancer dans une confrontation avec l’État québécois, même en cas de loi spéciale. Ce pourrait être, a dit la présidente de leur corporation, « la guerre ». Mais ils savent que cette guerre serait plus incertaine qu’auparavant. Non seulement les Québécois ne comprennent pas pourquoi ils font tant d’argent, mais on trouve au moins un millier de médecins, dont plusieurs spécialistes, qui admettent faire trop d’argent. Ils sont certes minoritaires, mais dans l’épreuve de force à venir, ce sera la première fois qu’il y aura de la discorde du côté des spécialistes.

Donc, ils étaient prêts à payer pour éviter la guerre. À payer, dans leur première offre, un quart de milliard. Après un peu d’allers-retours, la somme a grimpé à 500 millions, soit un demi-milliard.

Des versions irréconciliables

Le premier ministre a dit qu’il était très content. Aux journalistes qui lui faisaient remarquer que c’était la moitié de ce qu’il demandait, M. Legault a fait semblant qu’il n’en était rien, et qu’il avait toujours demandé 9%. C’est faux, il n’en avait jamais parlé avant cet automne. Peu importe, il a affirmé qu’avec les nouveaux chiffre, il a son 9 %, donc, mission accomplie. Il ajoute même qu’on pourra constater, dans les rapports de la Régie de l’Assurance Maladie dans un an ou deux, le revenu individuel des spécialistes se réduire de 9% de moins que la moyenne canadienne.

C’est curieux car l’autre partenaire dans cette négociation, Mme Diane Francoeur a déclaré aux journalistes qu’au contraire, elle avait réussi à faire en sorte que la rémunération de ses membres reste dans la moyenne canadienne. Pas du tout en dessous. Donc, pas de 9% de moins.

C’est le président du Conseil du trésor, Christian Dubé, qui avait le mandat de négocier pour le gouvernement. Des journalistes n’ont pas manqué de souligner la contradiction. Comment une entente peut-elle affirmer qu’on paiera 9% de moins, tout en maintenant nos spécialistes dans la moyenne canadienne. Qui dit vrai, le premier ministre où la présidente de la Fédération des spécialistes ? Dubé a répondu: « ils ont raison tous les deux ».

Je sais ce que vous penser. Il y a un truc. Un tour de passe-passe. Comment ?

Ce serait plus facile à comprendre si on avait devant nous le texte de l’entente. Mais on ne l’a pas. D’abord parce que la rédaction n’est pas terminée. Ensuite parce qu’il faut que les spécialistes l’entérinent avant de nous en parler. On nous promet plus de lumière pour la mi-décembre.

Mais il y a déjà ce qui a été dit publiquement. Mme Francoeur a déclaré pendant les négos que sa Fédération avait fait « du ménage dans son enveloppe ». Qu’est-ce que ça peut vouloir dire ?

Un syndicat qui contrôle sa masse salariale

Il faut savoir que depuis l’instauration du Régime d’Assurance Maladie, les médecins québécois ont obtenu de gérer eux-mêmes leur masse salariale. Vous avez bien lu. Ce sont les seules personnes, les seuls syndicats, rémunérées par l’État, qui reçoivent en bloc les milliards de leur masse salariale et en font ensuite la gestion à partir de variables, nombreuses, qu’ils négocient avec l’État. C’est comme si les cols bleus de Montréal recevaient chaque année l’enveloppe salariale pour l’année de la part de la ville, et gérait le tout en fonction de la convention collective.

Le père de l’Assurance Maladie, l’ex-ministre libéral Claude Castonguay, a toujours affirmé que cette concession faite aux médecins en 1970 avait été une grave erreur à laquelle il faudrait remédier.

Selon une source proche du dossier, les augmentations récentes de rémunération ont été tellement fortes, l’enveloppe a cru tellement rapidement, que la Fédération a été incapable de distribuer tout le pactole à ses membres. À telle enseigne qu’il restait cette année dans l’enveloppe une somme non dépensée, récurrente de — tenez-vous bien — 400 millions de dollars. Soit les 4/5e de l’entente.

Dans n’importe quel autre ministère du gouvernement, lorsque se termine l’année fiscale et que des sommes n’ont pas été dépensées, y compris pour des salaires, ces sommes sont automatiquement reversées dans le trésor public. Ces surplus ne sont pas renégociés avec les salariés, encore moins distribués aux salariés. Ils ne sont pas considérés comme des concessions des salariés.

Une bonne idée de cadeau de Noël !

Bref, s’il est vrai que l’essentiel de la concession des spécialistes au gouvernement est de lui remettre les trop-perçus, il n’y a essentiellement aucune concession. Et il est complètement faux de dire que le revenu individuel des spécialistes va baisser l’an prochain ou l’année suivante. Remarquez, ce sera facile à vérifier.

Mais dans ce cas, on pourrait prétendre que leur enveloppe a été réduite, peut-être, de 9% sans que leur rémunération le soit.

À quoi serviront les 500 millions ?

Ce n’est pas tout. À quoi serviront les 500 millions récupérés ? Selon Christian Dubé, ils serviront à payer d’autres soins de santé, comme l »ajout d’infirmières. Pas du tout, selon Diane Francoeur, qui dit que ces sommes serviront à financer un « institut de la pertinence » qui permettaient d’identifier des économies à venir dans le système.

Un demi milliard par an pour un institut de la pertinence, c’est en soi une dépense inutile. Feu le Commissaire à la santé et l’Association médicale du Québec avaient déjà identifié plusieurs façons de mieux baliser le travail des spécialistes, de déléguer massivement des actes à d’autres professionnels de soin, de surtout réduire le surdiagnostic pour réduire significativement les coûts de santé. Ces propositions se heurtent toujours à la résistance des médecins.

Bref, si, comme c’est probable, François Legault entérine cette entente, ce sera effectivement un autre beau jour pour la présidente de la Fédération des spécialistes et tous ses membres.

Cela signifiera qu’ils ont préservé l’essentiel. Le contrôle de l’enveloppe, donc leur statut privilégié parmi les personnes rémunérées par les contribuables. Surtout, à peu de choses près, ils ont préservé leur pactole — sauf ce qu’ils ne réussissaient pas à dépenser.

François Legault, lui, aura gaspillé le plus grand rapport de force jamais détenu par un premier ministre québécois pour provoquer une indispensable mise à niveau de la place des spécialistes dans les système de santé canadien. Juste pour ça, sa cote de popularité mériterait de baisser de 9%. Au moins.


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Message (à peine fictif) des médecins à François Legault: Mille fois merci !

Francois Legault, Gaétan Barrette(Pour illustrer mon propos, je vais me mettre dans la peau de médecins qui écrivent au premier ministre. Cette lettre est donc fictive ou, au choix, un exercice de « réalité augmentée »)

Très cher premier ministre,

Alors que s’achève l’année politique moi et mon groupe d’amis médecins spécialistes et généralistes tenons à vous exprimer notre profonde reconnaissance.


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Comme vous le savez, la dernière décennie fut pour nous une période bénie des Dieux. Nos revenus ont augmenté, pour les médecins de famille, d’environ 50%. Pour les spécialistes, de 60%. Sans que notre charge de travail augmente !

Avant, nous étions la risée du 1% de la population la plus riche. Désormais, on est en affaires ! Songez qu’il y a dix ans, il n’y avait pas plus de 500 d’entre nous qui gagnions un demi-million par an. Une misère. Aujourd’hui, nous sommes plus de 3 500 à faire partie du club des 500 000 $ ! C’est la fête permanente.

Rémunération des médecins

Et puis, cher M. Legault, j’ai un message spécial de la part de nos amis radiologues. Leur rémunération était il y a deux ans de 715 000 $ par an, maintenant ils sont à 835 000 $. C’est pas beau ça ! Et c’est juste la moyenne. Je ne vous parle pas des millionnaires, qui sont nombreux et qui vous embrassent comme si vous étiez leur sœur.

Bon, c’est vrai, on sait que vous n’êtes pas personnellement responsable de notre nouvelle richesse. On le doit surtout aux libéraux et à notre ancien président de syndicat Philippe Couillard. Ah, non, je me trompe, ce n’était pas plutôt Gaétan Barrette ? Enfin, on les confond.

La fenêtre fermée

La raison pour laquelle nous vous sommes reconnaissant, à vous, personnellement, M. Legault est qu’on a bien cru, il y a un an, que nos revenus et nos augmentations scandaleux étaient à risque. Nous avions négocié avec nos amis libéraux une entente qui allait ajouter 7 milliards de dollars à nos revenus d’ici 10 ans. On a négocié ça en vitesse avant l’élection car on avait très peur que quelqu’un d’autre prenne le pouvoir.

L’immense majorité de la population québécoise était contre ces augmentations. Nos primes ridicules, qu’on perçoit pour arriver à l’heure, inscrire un patient sans le voir, mettre un sarrau, n’ont pas cessé de braquer les projecteurs sur notre avidité, alors même que les conditions se dégradaient dans les CHSLD, dans les hôpitaux, dans le personnel de la santé.

Nous savons que nous sommes le lobby le plus puissant au Québec. Nous avons fait plier plusieurs gouvernements. Mais l’an dernier, on se sentait pour la première fois en situation de faiblesse. Pour l’opinion, on avait dépassé toutes les bornes. Les trois partis d’opposition disaient non. L’ancien ministre de la Santé, Claude Castonguay, répétait que le temps était venu de corriger les erreurs du passé, dont celle de nous avoir laissé à nous le contrôle sur notre masse salariale. (On s’en pince depuis 1970, un syndicat qui contrôle la distribution de la paie, c’est fameux !)

Notre refus de céder des actes médicaux aux autres professionnels de la santé, ou aux médecins venus de l’étranger, commençaient à déranger beaucoup de monde.

Même dans nos propres rangs, on sentait l’opposition monter. Pas moins de 1000 médecins et étudiants en médecine avaient signé une pétition pour refuser complètement les nouvelles augmentations. Des médecins altruistes. On n’avait pas vu ça depuis le départ à la retraite du docteur Welby. À les écouter, il aurait fallu mettre cet argent-là dans les soins. Incroyable !

Vous nous faisiez peur

Vous même nous faisiez un peu peur. Lorsque vous étiez dans l’opposition, M. Legault, vous n’arrêtiez pas de dénoncer les libéraux pour leur manque de courage. Et vous répétiez ce mot avec emphase. Le COURAGE. Puis, pendant la campagne, vous êtes allé jusqu’à dire que vous alliez déchirer notre entente. Pire, vous avez promis à tous les Québécois de nous enlever 1 milliard de dollars par année. On ri pu. Un milliard, ça aurait paru !

On avait bien compris que si vous faisiez ça, vous auriez un appui massif des Québécois. À l’Assemblée nationale, le Parti québécois et QS allait vous appuyer et demander d’aller plus loin encore. Jamais les conditions n’avaient été aussi bien réunies pour faire voter une loi spéciale qui allait nous remettre à notre place.

On se préparait à passer un très mauvais moment. On savait qu’il faudrait lâcher quelques gros morceaux, pour préserver l’essentiel. On avait tellement peur qu’on avait embauché Lucien Bouchard pour nous représenter.

On a eu vraiment chaud, peu après votre élection. Vous étiez majoritaire et en début de lune de miel. C’est le moment le plus dangereux pour les privilégiés comme nous. Car c’est en début de mandat qu’un gouvernement courageux peu prendre de front un lobby puissant comme les médecins. Justement, en octobre, vous avez annoncé que vous alliez geler nos augmentations. C’était ce que le Parti Québécois avait prévu de faire. On s’est dit, ça y est, l’heure de vérité est venue.

Heureusement, vous avez reculé en quelques jours seulement. On s’est énervé pour rien !

Vous avez accepté d’attendre jusqu’en septembre prochain (2019), pour voir une étude qui va dire si oui ou non on est payés plus cher qu’en Ontario. En plus, vous nous avez laissé négocier les variables de l’étude. On peut pas perdre quand on écrit soi-même les règles du jeu.  Et seulement si l’étude devait, malgré tout, indiquer qu’on est payés un peu plus plus cher, on va commencer à discuter d’ajustements potentiels. Comptez sur nos négociateurs pour trouver des solutions qui vont nous plaire !

Un premier bilan en janvier 2019 a indiqué que, tous comptes faits, l’écart entre les ontariens et nous n’était pas si grand. Puis, un bonheur ne venant jamais seul, en février les médecins ontariens ont obtenu des augmentations importantes ! Si ça se trouve, on va pouvoir dire qu’on n’est pas encore assez payés !

Nos amis les Ontariens

On est vraiment contents, cher François Legault, de vous avoir convaincu, quand vous étiez ministre de la santé en 2003, que les médecins devaient être un des seuls corps d’emploi au Québec à être payé aussi cher qu’en Ontario. Ça c’est la médaille d’or. Peu importe que nos droits de scolarité soient plus faibles, peu importe que le coût de la vie soit plus faible, peu importe que la charge de travail soit plus faible, peu importe que notre mobilité, comme francophones, soit plus faible. On vous a fait signer une lettre d’entente acceptant ce principe maintenant sacré.

Comme on sait que l’Ontario est plus riche que le Québec, ça nous assure d’être toujours beaucoup plus riches que les autres Québécois. On avait peur que le Québec déclare son indépendance par rapport à l’Ontario. C’est ce que proposait le PQ. Heureusement, avec vous, on est rassurés.

Aussi, bravo à votre ministre, qui limite les dégâts. Quand Diane Lamarre et le PQ avait proposé un « big bang » des actes médicaux pour en déléguer à une douzaine de professionnels, dont les paramédics, les pharmaciens, les physiothérapeutes, les ergo et les autres, comme cela se fait ailleurs dans le monde, on a vraiment craint que vous leur piquiez leur idée (elle est ici).

Heureusement, votre ministre s’est limité à élargir le rôle des infirmières spécialisées, mais sans leur donner le rôle central que le PQ proposait (ce qui existe en Ontario et ailleurs), qu’on craignait par dessus-tout, alors on respire.

Aussi, on vous remercie d’avoir remis au calendes grecques l’idée de nous retirer un des plus beaux cadeaux des libéraux, l’incorporation. On fait environ 150 millions par an, juste avec ça. C’est pas beaucoup dans tous les milliards qu’on fait, mais on y tient. C’est comme une cerise sur notre énorme sundae.

Alors voilà, cher premier ministre. On sent que, grâce à vous, la fenêtre d’opportunité pour une vraie réforme du rôle des médecins au Québec se referme. Vos promesses électorales de déchirer notre entente ou de faire preuve de courage sont maintenant loin derrière nous. Nos privilèges sont intacts. Notre rémunération est à l’abri.

Alors merci, François Legault, d’avoir non pas incarné le changement, mais de nous avoir épargné le changement.

C’est avec le sourire aux lèvres qu’on se reverra cet été, comme vous l’avez si bien dit, sur les terrains de golf.

Signé: des médecins reconnaissants


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