Macron: ingérence et indifférence (Version intégrale)

On doit reconnaître au président français, Emmanuel Macron, un talent hors-normes : il sait se rendre impopulaire. Si les deux élections présidentielles qui l’ont porté et maintenu au pouvoir avaient été des référendums sur ses qualités à lui, il aurait mordu la poussière. Il n’est président que parce que les Français l’estimaient moins dommageable à leur pays que la seule autre option disponible en fin de parcours: Marine Le Pen. En 2022, il avait fédéré, contre elle, 59 % des voix. Qu’a-t-il fait de ce tremplin ? À l’élection législative qu’il a lui-même provoquée, en juin pour obtenir une « clarification », il l’a obtenue : seulement 23% des électeurs ont appuyé son parti.

Il n’avait posé aucun geste, depuis qu’il occupe cette fonction, qui puisse le rendre impopulaire auprès des nationalistes québécois. Il nous avait même envoyé, en mars dernier, un premier ministre, Gabriel Attal, qui avait su montrer à la fois l’importance qu’il accordait au Canada, pays de l’Otan et du G7, et le biais favorable, institutionnel et historique, de son pays envers le cas québécois. À Ottawa, aux côtés de Justin Trudeau, il avait déclaré son appui à la politique de la « non ingérence et de la non indifférence » avec aplomb et sérénité. Le minutage de sa présence en terre fédérale et québécoise était, également, conforme au jeu d’équilibre construit au cours des décennies.

En quelques heures, Emmanuel Macron allait démontrer, par ses paroles et par ses gestes, qu’il n’a rien à cirer de cet équilibre. Il faut savoir gré au collègue Louis Blouin, de Radio-Canada, de lui avoir posé toutes les questions qui comptent, avec des relances de bon aloi.

Des paroles

L’entrevue accordée par le président, lorsqu’on l’écoute dans son intégralité, se déroule comme le parcours de l’éléphant dans le magasin de porcelaine.

Blouin lui demande d’abord, sur la question du français, s’il est d’accord avec le gouvernement québécois qui, dans le contexte nord-américain, prend des mesures contraignantes, sur l’affichage ou sur les inscriptions aux institutions anglophones.

Pas question, répond le président, de se mêler des décisions que prennent souverainement chaque gouvernement. Donc : neutralité stricte. Bien.

Blouin l’interroge ensuite sur la fragilité de son avenir politique, à lui et à Justin Trudeau. Là, le président des Français sort de sa neutralité pour, essentiellement, appeler les Canadiens à voter pour son ami : « j’ai beaucoup d’estime et de respect et de l’amitié pour votre premier ministre et pour tout ce qu’il a fait pour le Canada et moi je crois que le chemin qui est le sien, qu’il vous a proposé et que vous avez validé à plusieurs élections est le bon, c’est-à-dire celui d’une économie ouverte, dynamique, innovante et qui va vers la décarbonation. » Voilà un homme qui parle franchement. On sait à quoi s’en tenir. Pierre Poilièvre aussi.

Le journaliste-à-lunettes cherche ensuite à trouver une clarté semblable au sujet de la non-ingérence et de la non-indifférence.  Macron, d’abord, pense qu’il va s’en tirer en patinant. Blouin le relance en lui faisant remarquer que ses prédécesseurs n’avaient pas eu cette réticence.

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Réponse : « C’est bien que des prédécesseurs aient fait cela, mais ai-je besoin de le faire aujourd’hui ? En vérité, dans un contexte politique qui n’aura échappé à personne je n’ai pas envie d’interférer dans votre contexte politique national, justement par respect et par estime et je pense que le rôle du président Français dans un moment où les esprits s’embrasent, ce n’est pas de venir rajouter de la complexité ou de l’émotion. »

Voilà qui est intéressant. Donc, lorsque tout est calme, on peut afficher son « non indifférence » envers le Québec. Mais quand ça chauffe, alors, non, on ne va pas s’en mêler.  N’est-ce pas justement dans ces moments qu’on teste la valeur de ses vrais amis ?

Mais peut-être qu’Emmanuel Macron n’est pas, justement, un vrai ami du Québec. Blouin lui a demandé, dans sa question, s’il n’était pas, comme Sarkozy (qui, doit on le mentionner, est un conseiller fréquent de son successeur) franchement favorable à l’unité canadienne.

« Pas du tout » répond d’abord Macron. « Moi, je ne suis pas là pour donner aux Canadiens des leçons et leur dire pour quoi je serais ». Ah. On respire. Mais pas longtemps. Le rôle du président, dit-il ensuite en nous donnant une leçon en en nous disant pour quoi il est, est « de dire, au fond, vous avez un modèle qui est le fruit de l’histoire. Il y a toujours une tension constructive. Dans ces tensions, il y a toujours quelque chose de fécond, et la France, elle regarde avec beaucoup – oui – d’amitié, d’affection et aussi de fascination le Canada ». Le rôle du président, ajoute-t-il, « c’est d’expliquer que si chacun s’y retrouve, c’est une bonne solution, dans un monde percuté dans les guerres. »

Oh là là. On n’est effectivement plus du tout dans la non ingérence et la non indifférence. On est carrément dans l’ingérence et dans l’indifférence. Emmanuel Macron vient de nous faire une pub pour le fédéralisme. Il vient de dire à François Legault que le Canada, ce pays des « tensions fécondes », « c’est une bonne solution » car il constate, lui, que « chacun s’y retrouve ».

Des gestes

On aura évidemment remarqué que sa visite éclair aura été complètement dominée par son volet fédéral. Macron n’est évidemment pas responsable de la volonté d’Ottawa de marginaliser le Québec. De source française, on m’informe que le vœu d’origine de l’équipe Trudeau était que Marcon ne mette tout simplement pas les pieds au Québec. Il a refusé. Bien. Ce qui montre qu’il avait le choix, en dernière instance, et qu’il aurait pu imposer, comme ses prédécesseurs, sa volonté : une fois le volet fédéral terminé, on va au Québec – et la plupart du temps à Québec – en montrant ainsi de façon tangible son amitié et son respect.

Mais l’équipe Trudeau, et ce bien avant que Legault ne réclame son renversement par le Bloc, a déterré une vielle tactique de l’ère de Jean Chrétien qui fait de Montréal une ville fédérale. L’invité étranger est accueilli dans la capitale fédérale, Ottawa, puis on lui organise un dîner d’État dans la métropole fédérale, Montréal.  Voyez comme c’est pratique ? On est au Québec ! Reste à inviter les provinciaux à une rencontre en tête-à-tête dans un hôtel et leur réserver quelques places au dîner, et le tour est joué ! (Ne leur envoyer l’invitation que pendant la nuit est une innovation de Trudeau, je ne me souviens pas que Chrétien soit allé si bas.)

Évidemment, ça ne fonctionne que si l’invité accepte de tomber dans ce panneau. Emmanuel Macron a été parfaitement informé par ses diplomates de la signification de chacun de ces choix. Il a décidé d’afficher clairement son indifférence envers le Québec et son ingérence, pro-Trudeau et pro-fédérale, dans nos affaires internes.

Il a, aussi, fait le choix de se mettre en porte-à-faux avec plusieurs acteurs de la vie politique française. Son ancien premier ministre, Gabriel Attal, candidat à la prochaine présidentielle, pourrait décider de le contredire sur ce point. Son actuel premier ministre, Michel Barnier, un gaulliste qui garde un souvenir ému du discours du balcon, pourrait cette semaine même, lors de sa rencontre avec François Legault, jouer une note détonante. Les chefs des deux partis d’opposition à l’Assemblée nationale, à gauche Jean-Luc Mélenchon et à droite Marine Le Pen, sont également au diapason du discours d’Attal, et non de celui de Macron. Ce sujet n’est évidemment pas au-dessus de la pile de leurs préoccupations, loin de là. Mais si Macron cherchait un sujet d’isolement politique de plus, il vient de le trouver.

Realpolitik

J’entends les railleurs affirmer que toutes ces questions n’ont pas la moindre importance et ne sont que l’expression de frustrations provinciales. Les grandes personnes, elles, comme Macron et Trudeau, ancrent leurs positions dans le réel.

Il est vrai qu’autour de la table du G7 et de l’OTAN, c’est avec le Canada que le président français travaille. À l’époque de Brian Mulroney ou de Jean Chrétien,  on aurait admis que leurs voix pesaient, lorsqu’il était question de bâtir des alliances. Mais peut-il sérieusement nous affirmer que Justin Trudeau est d’une quelconque utilité face à Joe Biden ou à Vladimir Poutine ?

Parlons-en, du réel. Lorsque le président français regarde froidement les chiffres, il sait qu’en matière d’investissement, l’essentiel de l’investissement canadien en France est québécois, et que l’essentiel de l’investissement français au Canada est au Québec. En matière de commerce, l’essentiel des ventes françaises au Canada va au Québec, et l’essentiel des ventes canadiennes en France viennent du Québec. En matière de tourisme, l’essentiel des touristes canadiens en France sont Québécois, et que l’essentiel des touristes français au Canada vont au Québec. Le même constat s’impose en éducation, en recherche, sociale et scientifique.

Je terminerai avec une anecdote. Préparant en 1994 le voyage qu’allait faire Jacques Parizeau à Paris, j’avais demandé à Pierre Bourgault de préparer la portion historique du discours qui serait prononcé à l’Assemblée nationale française. Il me remit sa copie, impeccable. Mais il y avait ce passage, que je ne pouvais utiliser, vous aller voir pourquoi, mais qui ne manquait pas de vérité.

Je cite de mémoire : « On a trop dit que la France avait abandonné le Québec au moment de la conquête. Elle était occupée à plusieurs conflits simultanés et on peut comprendre les difficiles décisions prises à l’époque.  Mais si demain les Québécois décidaient de se donner un pays, et que la France n’était pas à ses côtés en ce moment crucial, on ne le dirait jamais assez ! »

Emmanuel Macron a choisi son camp. C’est son droit. Baigner dans l’impopularité lui sied bien. Pour le Québec, ce n’est qu’un bref mauvais moment à passer.

(Une version courte de ce texte a été publiée dans Le Devoir et dans Le Figaro.)

Zemmour: le cavalier de l’insoluble (intégral)

Il faudrait l’intercession combinée des fantômes de Napoléon et de Jeanne d’Arc, ses héros, pour que la nouvelle vedette de la politique française, Eric Zemmour, soit élu président de la République française en mai prochain. La stabilité avec laquelle les enquêtes d’opinions donnent plusieurs dizaines de points d’avance au pourtant mal-aimé président Emmanuel Macron dans un match l’opposant à Zemmour sont convaincants.

Mais cette élection n’est qu’une étape vers un assaut présidentiel plus vraissemblable de Monsieur Z lors de l’élection suivante, en 2027. L’enjeu, en mai, dans la dynamique des élections à deux tours (mon système favori) est que ce survenant accède au second tour, donc au débat qui l’opposerait au meneur, Macron. C’est statistiquement possible, car il habite la marge d’erreur avec la candidate de la droite classique, Valérie Pécresse, et l’héritère du Front National (renommé Rassemblement National), Marine Le Pen. (Suivez comme moi l’évolution des sondages ici.)

Un horizon favorable

L’important pour lui est justement qu’au lendemain de ce scrutin, l’horizon va s’éclaircir. L’incapacité de Le Pen de porter son mouvement au pouvoir, apres une troisième tentative, sonnera le glas de sa carrière (qu’elle le reconnaisse ou non). Ses troupes, 15% de l’électorat, se replieront naturellement et massivement vers l’étoile montante Zemmour et son nouveau parti, Reconquête, lui offrant un socle d’environ le tiers des électeurs, devenant la première force politique française. La capacité de son parti, dans les élections municipales, régionales, européennes qui ponctueront le second et dernier quinquennat de Macron permettront de suivre son enracinement.

Car voilà, Macron tirera sa révérence en 2027, c’est la règle. Il aura des successeurs potentiels de bon calibre, notamment son ancien premier ministre Édouard Philippe. Mais le macronisme, cette méthode de gouvernement qui ne se définit que par les états d’âme du moment de son inventeur, ne peut que se dégonfler une fois celui-ci reparti dans les conseils d’administrations financiers dont il est issu. Zemmour ne manquera pas d’adversaires, certes. Mais aucun ne sera, cette fois, invincible.

Les enclaves islamisées

Son principal atout réside en une donnée que personne n’ose nommer et qui ne fera que croître avec les années: le caractère insoluble de ce qu’on appelle là-bas de façon très désagréable (pour moi, du moins) le « séparatisme ». Il s’agit du développement d’enclaves urbaines, en banlieue des grandes villes, ou, une fois franchie une rue ou un boulevard, on se croirait en Iran, en Arabie ou en Afghanisatn. Des lieux ou toutes les femmes sont voilées et absentes des cafés ou des places, des lieux ou l’Imam arbitre les différents et règle les conflits selon les préceptes de la loi Islamique. La langue commune y est l’arabe et, sur les écrans plasma, on vit le soir au rythme des images venues de contrées ou regne le croissant d’or. Des associations de femmes, y compris musulmanes, résistent avec des manifestations « à moi la rue ».

Combien y a-t-il de ces enclaves ? Toutes les grandes villes du monde possèdent des Chinatowns qui semblent également vivre selon des règles impénétrables pour les entrangers et Paris a son quartier juif qui défie le temps et les modes. Lors de mon premier séjour aux États-Unis, pays du melting-pot, j’ai été renversé de constater qu’à Boston, Chicago ou Philadelphie, en plus, bien sûr, de quartiers blancs et noirs distincts, chacun savait ou étaient les quartiers polonais, italiens, irlandais, latinos, bien vivants après plusieurs générations d’établissement.

Le problème n’est pas le fait, assez courant, d’être regroupé dans la ville par ethnie ou par religion. Il réside plutôt dans le niveau d’adhésion ou de rejet de la norme commune. L’islamisme radical présente,  selon les mots d’Emmanuel Macron,  « une volonté revendiquée, affichée, une organisation méthodique, pour contrevenir aux lois de la République et créer un ordre parallèle, ériger d’autres valeurs, développer une autre organisation de la société, séparatiste dans un premier temps, mais dont le but final est de prendre le contrôle complet. »  

En décembre, un sondage Ifop révélait les progrès de cette approche : les deux tiers des élèves musulmans du secondaire estiment que les normes et règles édictées par leur religion « sont plus importantes que les lois de la république ».  La même proportion estime que leur « religion est la seule vraie religion ». Puis il y a la question de la décapitation, en 2020, de l’enseignant Samuel Paty qui avait montré en classe des caricatures de Mahomet pour parler de liberté d’expression. Si une écrasante majorité de lycées musulmans condamnent l’acte (75%), il en reste 12% qui condamnent mais « partagent certaines des motivations » de l’auteur du meurtre, 9% qui se disent « indifférents » et 4% qui ne condamnent tout simplement pas.

La chose est d’autant plus inquiétante que de la frange islamique radicalisée, sourd quelque fois par an en France un crinqué qui décide, ici, d’attaquer au couteau un gendarme, là, de faire rouler un camion sur la foule, là encore, de décapiter un professeur. Aucun cas semblable n’est issu de la frange radicalisée des quartiers juifs ou chinois.

Une majorité des Français croient au Grand remplacement

La récurrence de ce phénomène est tel que plus de 6 français sur 10 tiennent désormais pour avérée la théorie du « Grand ramplacement » selon laquelle on serait à quarante ou cinquante ans seulement de la mise en minorité des français non-musulmans, ou du moins des français de moins de quarante ans.

La popularité de Zemmour et de ces thèses surfe sur cette incroyable vague. Elle ne résiste pas à l’examen. Ces calculs supposent que 100% des Français issus de l’immigration de pays musulmans soient croyants et pratiquants et le restent. C’est faux. Au point d’entrée, seulement 80% le sont (une partie choisissent de venir en France justement pour quitter leur environnement religieux). À la génération suivante, les incroyants passent de 20 à 35%. Les jeunes femmes en quête de liberté s’échappent de ces enclaves, souvent au prix de déchirements familiaux, pour goûter la liberté. L’autre calcul fautif repose sur la fécondité beaucoup plus forte chez les immigrées musulmanes (de 3 à 4 enfants par femme) que chez les autres (moins de 2). Or, dès la seconde génération, les femmes adoptent le comportement moyen, donc moins de deux enfants, ce qui casse la dynamique fantasmée du Grand remplacement. Globalement, les musulmans ne formant, selon les calculs induits — le recensement français interdit de faire préciser l’origine ethnique — qu’entre 3 et 7,5 % de la population, la distance remplaçant cette proportion de l’acquisition d’une majorité semble soit infranchissable, soit s’inscrire sur une durée très longue.

Et si les plus dévôts d’entre les musulmans se substituent effectivement aux Français de souche dans certains quartiers, ces Francais ne disparaissent pas mais déménagent ailleurs sur le territoire, et les musulmans laicisés à leur suite. Ils ne sont donc pas « remplacés » mais « déplacés ». (Le meilleur déboulonnage du concept que j’aie trouvé est ici: bitly/libé)

Je l’ai écrit d’emblée, ce problème est insoluble. Il est assez réel pour que Macron lui-même, qui s’était présenté au départ comme plutôt comme un multicuturaliste à la Trudeau, fasse voter une loi contre le séparatisme et que ses services traquent et expulsent les Imams radicaux. Son ministre de l’Intérieur, Gérard Darmanin, faisait récemment le compte de l’action anti-séparatiste: « 13 associations diffusant l’idéologie islamiste ont été dissoutes depuis 2017 », « sur les 2 500 lieux de culte musulman que compte notre pays, seuls 92 sont soupçonnés de séparatisme, 21 sont fermés ».

Toute la classe politique française admet que cette cohabitation de la France laique et de la France islamique pose problème et mérite qu’on s’y attarde, sauf, loin à gauche, Jean-Luc Melanchon. Il prône plutôt la créolisation générale de la population, une intention louable qui serait, en l’espèce, moins risible si les Imams des enclaves précitées ne dénonçaient pas l’exogamie comme un crime contre Dieu et contre le prophète.

La méthode Zemmour

Revenons à Zemmour. Il est le seul à prétendre à la fois que le Grand Remplacement est en marche (d’ici 2060 dit-il) et qu’il en détient le remède. Élu, il ferait valider par référendum le principe de l’immigration zéro, la réduction massive du droit d’asile, le renvoi dans son pays d’origine de tout immigrant ou détenteur de la double citoyenneté reconnu coupable d’un délit ou de tout immigrant qui chôme depuis plus de six mois. Qu’il aille chômer chez lui, dit Zemmour. Il retirera également toutes les aides de l’État équivalentes à l’aide sociale ou l’accès à des soins médicaux non urgents à tout résident qui n’aura pas cotisé aux régimes. Admettons que ces mesures permettent, à la marge, de réduire l’influx de nouveaux musulmans, si tant est qu’elles soient applicables, car notons que les pays d’origine refusent bruyamment de reprendre les ressortissants que la France tente de leur renvoyer.

Reste que cela ne fera rien pour faire disparaître les enclaves existantes. Que faire ? Zemmour estime que la France perd une partie de son identité puisqu’un nombre croissant d’enfants recoivent à la naissance des prénoms qui n’avaient pas cours aux heures bénies de Napoléon Bonaparte. Il interdirait donc les Mohamed et, ajoute-t-il avec mépris, les Kévin. Il existait effectivement depuis 1803 une loi qui obligeait les parents français à ne choisir que dans une liste de prénoms autorisés par l’État civil. La loi ne fut abrogée qu’en 1993. Zemmour la rétablirait, sans toutefois la rendre rétroactive.

Les enfants s’appelleraient donc Gérard plutôt que Yasser. Mais encore ? C’est là que la méthode Zemmour entre dans un épais brouillard. Il interdirait le port de tout signe religieux sur la place publique. Voiles, kippas, croix, turbans. Sauf pour les membres du clergé. (Avis à mes lecteurs laicisants: partisan de l’égalité de l’affichage de conviction, il m’apparaît absurde de permettre l’affichage politique ou social sur la place publique, mais non religieux. Je ne fais que deux exceptions: la prison ambulante pour femmes que constitue le Niqab et la Burqua, qui devrait être interdite au Québec comme elle l’est au Maroc, et le port de coiffes du Ku Klux Klan, véritables provocations racistes ambulantes. Pour le reste, sauf si vous travaillez dans l’État et sur les heures de travail, allez et affichez-vous !)

On n’ose songer au problème d’application de l’interdiction Zemmour. Ne faudrait-il pas des escouades de la moralité présidentielle dans ces quartiers, à l’image des gardiens islamistes iraniens qui, à l’inverse, intimident les femmes non voilées ? Ne faudrait-il pas des bataillons de gendarmes, voire le recours à l’armée ? Cette volonté de contrôle ne pourrait évidemment conduire qu’à un braquage. Zemmour, prétendant éviter la « guerre civile », serait assurément le déclencheur de conflits brutaux (localisés) et d’une recrudescence d’un terrorisme islamiste vengeur.

Mais voilà, il n’en a cure. Cela n’arriverait que s’il devenait effectivement président. Dans l’intervalle, le pourissement de la situation, l’absence de réponse crédible, ou du moins satisfaisante, des élites politiques, mettent la France en marche, non vers le grand remplacement, mais vers la Zemmourisation.

(Une version plus courte de ce texte fut publié dans Le Devoir.)


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Les emmerdeurs

Sommes-nous désormais gouvernés par Twitter ? Nos élus ancrent-ils maintenant leurs décisions sur leurs humeurs du moment, leurs frustrations et leurs coups de colère ? Le président de la République française, Emmanuel Macron, a malheureusement donné le ton en affirmant délibérément en entrevue qu’il voulait « emmerder les non-vaccinés ». Oui, a-t-il ajouté, « jusqu’au bout ». On ne se souvient pas que Charles de Gaulle ait jamais voulu emmerder quiconque, y compris les Allemands, qu’il voulait vaincre, tout simplement. Oui, un jour qu’un manifestant lui criait « Mort aux cons ! », il a répondu : « Vaste programme ». Remarquez, il n’a jamais tenté de mettre en œuvre cette opération qui aurait pu être salutaire, mais, avouons-le, difficile d’application.

(Ce texte fut d’abord publié dans Le Devoir.)

Ici, le ministre québécois de la Santé, Christian Dubé, s’est inspiré de Macron en affirmant que « ce n’est pas l’envie qui manque » d’emboîter le pas sur le chemin de l’emmerdement. Mais c’est le premier ministre Legault qui a mis ce réflexe primaire en musique en annonçant une taxe générale que devraient payer les non-vaccinés. Il ne l’a pas justifiée par une intention de les inciter, ainsi, à finalement prendre rendez-vous avec une seringue. Non. Il a expliqué qu’il était « choquant » que cette minorité soit surreprésentée parmi les hospitalisés. Sa décision procédait donc de la mauvaise humeur, non de la santé publique.

Nous avons d’ailleurs la certitude que cette mesure fiscale punitive n’avait fait l’objet d’aucun avis des artisans québécois de la santé publique. Depuis l’annonce, plusieurs de ses responsables ont d’ailleurs pris ouvertement la parole pour affirmer que la taxe vaccin était contraire aux principes directeurs de l’intervention en santé publique.

Je ne croyais pas devoir un jour rappeler à des membres d’un gouvernement qu’ils n’ont pas été choisis pour ventiler leurs frustrations. Emmerder des citoyens ne fait pas partie de leur définition de tâche. Ils doivent certes connaître et comprendre les colères populaires, et il ne leur est pas interdit de les partager. Mais leur rôle est de prendre calmement et lucidement les décisions les plus à même de régler les problèmes, dans le respect de tous les citoyens, même de ceux dont ils réprouvent les comportements.

S’il est sage de prendre la mesure de la grogne, l’objectif doit être non de l’attiser, mais de la canaliser vers des solutions de bon sens. Multiplier les mesures qui réduisent les contacts des non-vaccinés avec les autres tombe sous le sens. Si on veut des sous, ou une incitation pécuniaire, mettre à l’amende des non-vaccinés qui ne respectent pas les consignes est parfaitement logique.

Mais la mesure proposée, qui viserait tous les non-vaccinés (sauf, apprend-on, les miséreux, concept qui reste à définir), introduit une notion nouvelle et détestable de présomption de culpabilité sanitaire. Pour l’instant, la vaccination n’est pas obligatoire, ni même pour les employés de la santé. Pour l’instant, les non-vaccinés sont tenus de respecter un certain nombre de règles. On en ignore le nombre ou la proportion, mais on sait que beaucoup de non-vaccinés sont des retraités qui sortent peu ou pas, des personnes qui font du télétravail et qui n’ont que peu de contacts avec la communauté. François Legault propose de les punir, eux, tout autant que les passagers d’Air Ostrogoth.

Emmerder les vaccinés

La bienveillance n’est pas non plus au rendez-vous avec certaines catégories de vaccinés. Des enseignants inquiets sont sommés de rentrer en classe lundi. Ils demandent qu’on leur distribue des masques N95. Il est scientifiquement certain que ceux-ci protègent davantage contre la contagion que les masques de moindre qualité. Le gouvernement ontarien a dit oui. Le gouvernement québécois a dit non. Je ne doute pas que la mesure fine du risque donne à nos experts en santé publique des arguments pour tirer cette conclusion. Mais si nos enseignants se sentent plus en sécurité avec ces masques, pourquoi ne pas prendre en considération leur propre niveau d’angoisse ?

Puis il y a la troisième dose, désormais imposée aux personnes doublement vaccinées qui, puisqu’elles ont contracté Omicron et s’en sont sorties indemnes, n’en ont absolument pas besoin. Deux membres du Comité sur l’immunisation du Québec ont expliqué ne pas avoir recommandé la troisième dose dans ce cas. Le Dr Karl Weiss estime que les Québécois ainsi rétablis et immunisés par Omicron, et qui se comptent probablement en dizaines de milliers, devraient attendre trois mois avant de se faire repiquer. Mieux, il se pourrait que, dans l’intervalle, une nouvelle génération de vaccins prenant en compte ce nouveau variant fasse son apparition.

Rien n’y fait. La consigne est au contraire de prendre son troisième rendez-vous toutes affaires cessantes, même s’il est médicalement inutile. Pourquoi ? Parce que le passeport sanitaire devenant un passeport vaccinal, ce dernier ne sera bientôt valide que si les trois doses y sont enregistrées.

M’est avis que ces deux mauvaises idées — la taxe pour les non-vaccinés et la troisième dose obligatoire pour les rescapés de la COVID — ne passeront pas l’hiver. La commission parlementaire qui se penchera sur la taxe la rendra politiquement moribonde. Et sur la troisième dose, s’il est vrai que nous serons, fin février, dans une accalmie pandémique, la patience et la science pourront venir à bout de la tentation vilaine de l’emmerdement.


La seconde guerre froide, année zéro

L’histoire s’écrit sous nos yeux. Comme d’habitude, elle n’arrive pas sans avoir envoyé des avertissements. Il y a eu des faits nouveaux, puis une tendance, des hésitations, une montée en puissance, puis la chose s’est imposée. Une nouvelle réalité.

Parfois, il faut un événement. À lui seul, il parait anodin. Un anarchiste assassine un archiduc. Un populiste exalté et un peu ridicule est élu au Reichstag. Mais cet événement provoque une accélération de l’histoire. Il est la goutte qui va faire déborder le vase.

La goutte, en 2020, est un virus. Ou plutôt son origine et sa gestion. Le vase est constitué de la montée en force de la Chine, de son nouveau statut de superpuissance.

On a beaucoup écrit, depuis le début du siècle, sur la nouvelle rivalité entre la Chine et les États-Unis. Il y a un moment où, en termes purement économique, l’Empire du milieu devient plus important que l’Amérique dans la production mondiale, puis dans l’économie mondiale. Ce moment est déjà arrivé, ou est sur le point d’arriver, selon la méthode de calcul des uns et des autres.

Est-ce grave ? La même chose avait eu lieu entre l’Angleterre et les États-Unis au 20e siècle, sans que les deux pays deviennent des rivaux, sauf sur les marchés. Et il y avait l’ennemi commun, soviétique, qui poussait à resserrer les rangs.

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Dans une première étape, des années 1990 jusqu’à récemment, Washington a voulu jouer avec Pékin la carte du partenariat. Mieux valait participer à l’essor chinois en multipliant les coopérations économiques, scientifiques, voir militaire. Pékin était preneur, chacun de ces ponts lui permettant de monter les échelons de la performance, de la technologie et de la richesse. Que les entreprises chinoises pillent sans vergogne la propriété intellectuelle de ses partenaires occidentaux était le prix à payer pour que les entreprises occidentales aient accès à cet extraordinaire marché d’1,4 milliard de consommateurs, dont le pouvoir d’achat grimpe sans cesse.

Les entreprises américaines ont elles-mêmes été les architectes de l’irruption de la Chine comme l’indispensable usine du monde. WallMart donnait le ton, forçant ses fournisseurs à délocaliser leurs opérations en Chine pour réduire le coût de leurs produits.

Les dirigeants chinois ont dû être frappés de la facilité avec laquelle leur économie est devenue dominante dans les domaines pourtant stratégiques des terres rares, de la production pharmaceutique générique puis, a-t-on récemment appris, de la production de matériel sanitaire. Avec ces exemples,  on est encore dans le low-tech. La volonté de la Chine est de devenir dominant dans le high-tech. Personne ne met en cause que sa multinationale Huawei, créée il y a 20 ans à peine et devenue le premier joueur mondial en télécom, a une longueur d’avance sur tous ses concurrents en matière de technologie 5G. L’investissement de la Chine en Intelligence artificielle est plus important que celui des États-Unis ou de l’Europe. Son expertise en reconnaissance faciale et en traçage des individus, expérimenté dans l’ignoble répression et internement de la minorité ouïgour, est maintenant un produit d’exportation.

L’ambivalence avant la bellligérance

Donald Trump incarne à lui seul l’ambivalence américaine face à la Chine. Il fut envoûté par le président chinois lorsqu’il fut accueilli comme un roi à Pékin en visite officielle. Puis il fut choqué par l’ampleur du déficit commercial qu’il a voulu corriger en lançant une guerre des tarifs qui a jeté un froid sur l’économie mondiale. Mais il a signé une entente partielle l’automne dernier qui ne règle pas le fond des choses, mais dont il était satisfait. Au début de la crise du virus, il faisait l’éloge du président chinois, son ami retrouvé.

C’est terminé. L’ampleur de la crise, les détails sur le camouflage chinois de son importance pendant des semaines cruciales, l’extraordinaire opération d’importation en Chine d’équipements de protection médicale, dont des masques, depuis les États-Unis et ailleurs au début janvier, l’accusation chinoise que le virus aurait été emporté en Chine par des soldats américains en mission, ont mis le feu au poudre. Parmi les conseillers de Trump, les pro-chinois et les anti-chinois étaient en équilibre précaire depuis trois ans. Les anti-chinois ont maintenant le haut du pavé.

Trump fait-il également un calcul politique primaire: faire de la Chine un bouc émissaire pour camoufler sa propre incurie dans la gestion de la crise ? Absolument. Reste que nous sommes arrivés à un point de bascule.

« Nous sommes au moment d’une tempête parfaite: la pandémie a cristallisé toutes les inquiétudes que les gens avaient au sujet des rapports économiques avec la Chine » a déclaré un haut responsable américain à l’agence Reuters. « Tout l’argent que les entrepreneurs pensent avoir fait auparavant en Chine a été plusieurs fois éclipsé par l’impact économique » du virus, a-t-il dit.

Ces jours derniers, le département américain du commerce a ouvert un nouveau front, visant l’achat de transformateurs électriques chinois. L’objectif est de bloquer l’importation de cet équipement lorsque fabriqué en Chine, puisqu’il est jugé essentiel pour l’économie américaine.


La bande annonce de ma dernière balado:

Il voulait être le Premier ministre de l’économie. Il est le Premier ministre de la pandémie. Ce qui complique considérablement ses chances d’être réélu en 2022. Ma balado de la semaine.

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Ce n’est qu’un amuse bouche. L’administration Trump vient de lancer une opération transgouvernementale visant à réduire significativement l’importance de la Chine dans toutes les chaînes d’approvisionnement jugées essentielles. L’effort avait débuté timidement il y a quelques années, notamment avec l’offensive contre Huawei, mais elle passe maintenant, disent des sources, à la « vitesse turbo ».

Washington étudie une panoplie d’incitatifs fiscaux et de subventions pour rapatrier aux États-Unis ou ailleurs en Occident la production chinoise. L’introduction de nouveaux tarifs douaniers, l’instrument préféré de Trump, est évidemment envisagée. Mais des mesures punitives sont également élaborées. Des sanctions contre des hauts responsables chinois, des compagnies et leurs avoirs à l’étranger, un rapprochement avec Taiwan, voire une poursuite en bonne et due forme de l’État américain contre la Chine pour les dommages causés par le virus.

Trump a même évoqué, le 14 mai, de  « mettre fin à toute la relation » avec la Chine et de rapatrier aux États-Unis la totalité des chaînes de production.

Washington cherche des alliés dans cette opération de désinvestissement américain dans l’économie chinoise. Le secrétaire d’État Mike Pompeo parle d’une alliance de partenaires dignes de confiance, mollement appelée « le Réseau de la prospérité économique ». Sont particulièrement visés l’Australie, l’Inde, le Japon, la Nouvelle-Zélande et le Vietnam ainsi que des pays d’Amérique latine.

L’omniprésence de la Chine dans le commerce mondial, l’intérêt des entreprises occidentales pour son marché sont cependant des forces puissantes qu’il sera difficile de contrer.

L’Europe et la Chine

Mais la tension monte, inexorablement. Avant même la pandémie, l’Union européenne commençait à mesurer le malaise produit par une présence chinoise de plus en plus notable chez elle. Il y a un an, un communiqué de la Commission européenne appelait un chat un chat et désignait la Chine comme « rival systémique » de l’Europe.

En visite à Pékin l’année précédente, le président français Emmanuel Macron a mis en doute le caractère bienveillant du grand projet de route de la soie de Pékin. Ces investissements terrestres et maritimes chinois ne visent pas moins de 70 pays, la moitié de la population du globe, y compris en Europe.

Macron a dénoncé l’établissement de routes commerciales “univoques” aboutissant a-t-il dit à une “hégémonie qui viendrait mettre en état de vassalité les pays qu’elles traversent”.

Le journal The New European de Londres a offert une bonne synthèse de l’impact chinois en Europe.  Je cite:

« Les investissements étrangers directs de la Chine en Europe sont passés d’un total inférieur à 1 milliard d’euros en 2008 à 35 milliards d’euros en 2016 – soit plus du triple des financements européens en Chine. De nombreux projets concernent les pays défavorisés et endettés du centre, de l’est et du sud de l’Europe, notamment dans l’ouest des Balkans, où les besoins en infrastructures sont souvent considérables et les moyens financiers limités. La Chine consacre 1 milliard d’euros à une voie ferrée reliant les capitales de Hongrie et de Serbie, Budapest et Belgrade. Elle contribue à la modernisation du port grec du Pirée, à Athènes, pour en faire sa principale plateforme logistique en Europe. Elle construit une ville dans les forêts qui bordent la capitale biélorusse de Minsk, afin de créer une région manufacturière entre l’Union européenne et la Russie.

En retour, ces pays sont fortement encouragés à saborder les initiatives européennes et internationales susceptibles de déplaire à la Chine, dans le domaine des droits humains, mais pas seulement. En juin 2017, la Grèce s’est opposée à une déclaration du Conseil des droits de l’homme de l’ONU, qui critiquait son bilan en matière de droits fondamentaux. C’était la première fois que l’Union Européenne ne signait pas à l’unanimité une déclaration commune. Peu après, la Hongrie a refusé de signer une lettre conjointe dénonçant les tortures qu’auraient subies des avocats emprisonnés en Chine, mettant ainsi fin au consensus européen. » Fin de citation.

Voilà ce que Macron voulait dire en parlant de « vassalisation ».

Quelle sorte de guerre froide ?

Que signifiera cette nouvelle guerre froide ? Certainement pas la guerre proprement dite. Il faut reconnaître que malgré tous ses défauts et ses faiblesses, l’espèce humaine a réussi à traverser la première guerre froide sans enclencher d’affrontement frontal. La raison ? L’existence d’arsenaux nucléaires propres à annihiler les belligérants a servi de sabot de Denver aux va-t-en guerre de Moscou et de Washington. Il faut saluer en particulier la sagesse et le sang froid de John Kennedy et de Nikita Kroutchev qui ont, chacun de leur côté, refusé de nous jeter dans ce précipice lors de la crise des missiles de Cuba en 1962.

La Chine et les États-Unis sont aujourd’hui dans cette même situation, donc aux prises avec le même sabot. Non, l’affrontement ne se fera pas dans les tranchées ou à coup de missiles. Il sera économique, diplomatique, idéologique, culturel. Des mouvements de troupes et des déplacements de porte-avions dans des zones troubles, notamment en Asie du sud-est, feront de temps à autre monter la pression militaire, chacun testant les défenses et les nerfs de l’autre. Les budgets de la défense vont continuer à croître.

Il y aura, entre les États-Unis et ses alliés, comme à l’intérieur de l’Europe, des tensions fortes sur l’acceptation ou le refus de tel investissement chinois. La bataille autour de Huawei et du 5G n’est qu’un début. Il y aura des accusations. Les patriotes contres les collabos. Les défenseurs de l’Occident contre les bon-ententistes. Les idiots utiles seront de retour.

Comme au moment de la première guerre froide, il y aura surenchère pour charmer les pays tiers, d’Afrique et d’Amérique latine et d’Asie, chaque superpuissance tentant de tirer la couverte de son côté. Et si le charme ne suffit pas, l’infiltration, l’intimidation, les coups d’État ne sont pas à exclure, loin de là.

Bref nous y sommes, à la seconde guerre froide. Comme la première, elle sera longue, multiforme. Comme pour la première, on n’en verra pas la fin. Et pour l’éradiquer, il n’y aura pas de vaccin.


Trudeau, Chrétien et la malédiction des micros cachés

La règle, en politique et en journalisme, est de considérer qu’un micro est toujours actif, même si la lumière rouge est éteinte, la séance est levée, le direct est terminé.

Cela n’a pas empêché plusieurs chefs politiques de prononcer des remarques non-censurées devant ces micros, ce qui nous donne un aperçu de ce qu’ils disent vraiment lorsqu’ils pensent qu’on ne les écoute pas.

Je ne leur lance pas la pierre. Au contraire. D’abord parce qu’on ne peut réclamer d’aucun être humain, en politique ou non, d’être constamment formaté, en contrôle, en performance. La simple santé mentale réclame qu’il y ait des périodes de décompression où la spontanéité et la vérité reprennent leurs droits. Ensuite parce que ces petits moments non-diplomatiques sont parfois très éloquents. Ils nous permettent de savoir que nos chefs politiques ne sont pas dupes, ont de l’humour, ou plus simplement de l’humain.


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L’épisode de Justin Trudeau à l’OTAN compte parmi les moins graves. Je comprend parfaitement que des chefs d’État qui doivent se taper un être aussi imbuvable que Donald Trump puisse s’échanger leurs meilleures anecdotes sur le pire président américain de l’histoire. Le seul scandale ici est qu’on n’ait pas également entendu les remarques du français Macron et du britannique Johnson. Le micro de la BBC, assez distant des protagonistes, n’a réussi qu’à capter les quelques mots de Trudeau, assez bénins.

Le champion toutes catégories de la remarque acerbe devant un micro qu’il croyait éteint est Ronald Reagan. Avant de lire une adresse à la nation, en pleine guerre froide en 1984, le blagueur impénitent qu’était Reagan déclara:

« Mes chers concitoyens américains, je suis heureux de vous annoncer que je viens de signer une loi qui déclare que la Russie est illégale pour toujours. Nous commençons les bombardements dans cinq minutes. »

Moscou ne l’a pas trouvé drôle.

Les journalistes découvrent parfois qu’ils ne sont pas parmi les personnes préférées des grands de ce monde. Lors d’une conférence de presse et se croyant hors-micro, George W. Bush confia à son vice-président que tel journaliste du New York Times était « un connard de classe mondiale ». Au moment de tenir un point de presse, le Prince Charles a confié à ses fils qu’il n’appréciait pas ce genre d’événements. « Je déteste faire ça, a-t-il dit, ajoutant au sujet des journalistes: je déteste ces gens-là. » Ambiance.

Jacques Chirac en avait fait une belle. Paris et Londres étaient en compétition pour obtenir les jeux olympiques d’été de 2012. Discutant avec l’allemand Schroder et le russe Poutine en 2005, Chirac a dit tout le mal qu’il pensait des britanniques.

« La seule chose qu’ils aient jamais contribué à l’agriculture européenne est la maladie de la vache folle, a-t-il dit, ajoutant « On ne peut simplement pas faire confiance à un peuple dont la cuisine est aussi mauvaise. »

Les remarques sont souvent dirigées vers des partenaires politiques. Ainsi en 2011, on entendait l’Américain Obama et le français Sarkozy critiquer l’Israélien Netanyahu. « Un menteur » selon Sarkozy.

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Rarement, le politicien se critique lui-même. C’était le cas en 1993 du premier ministre britannique John Major. Après une entrevue, croyant le micro éteint, il déclara que certains de ses ministres étaient des « bâtards » qu’il souhaitait « crucifier ». Il ajouta à son propre sujet qu’il se considérait comme une « mauviette » et n’avait pas la moindre idée de comment gagner une élection.

La médaille d’or du micro fermé à Jean Chrétien

On doit cependant reconnaître qu’un autre premier ministre canadien, Jean Chrétien, est sur le podium d’une des meilleures gaffes diplomatiques devant un micro ouvert. Ça se passe aussi à l’OTAN.

Il revient d’ailleurs dans son récent livre de mémoires sur cette anecdote mais en omet ses éléments les plus croustillants.

Il y a un sommet de l’OTAN à Madrid en juillet 1997. Lors de la rencontre de clôture, Bill Clinton était en retard, comme à son habitude. Les autres chefs papotent et Chrétien leur explique sa vision de la politique américaine. Dans son livre, il écrit:

« Pour alléger l’atmosphère, je me suis lancé dans une tirade humoristique sur la gouvernance américaine. Entre autres sur les pouvoirs du président, si étroitement encadrés par le Sénat et le Congrès, qu’un oui présidentiel n’était pas un oui mais un peut-être; sur les républicains du Nord plus proches des démocrates du Nord que des républicains du Sud et vice-versa; sur le fait qu’il n’y avait pas vraiment de parti politique, car le président ne contrôlait rien dans la nomination des candidats de son parti, etc. etc. »

Il dit ces choses devant un micro qu’il croyait fermé.

« Or le micro devant nous était ouvert et plusieurs journalistes ont entendu mes boutades pas très diplomatiques. Ce fut le feu d’artifice. Mon conseiller diplomatique, James Bartleman, n’a jamais voulu me répéter les propos que le conseiller à la sécurité nationale américain Sandy Berger avait tenus à mon égard, de peur d’offenser mes chastes oreilles. Notre ambassadeur à Washington, Raymond Chrétien, s’est fait enguirlander par des responsables américains. »

Voyez, il manque des bouts. Rien dans les propos que Chrétien rapporte ne peut provoquer un tel « feu d’artifice ». C’est qu’il n’ose pas répéter tout ce qu’il a dit. Ses propos ont pourtant été diffusés en boucle sur CNN et rapportés en première page du USA Today ! Bavardant avec le belge Jean-Luc Dehaene, il a dit que les politiciens américains étaient, ben, des criminels:

« En fait, ils vendent leur vote. Ils vendent leur vote. Vous voulez que je vote pour l’OTAN ? Alors n’oubliez pas ce pont dans ma circonscription. C’est ça qui est incroyable !

Dans votre pays et dans mon pays, tous les politiciens seraient en prison ! »

Il a raconté cela sur un ton tel que les autres chefs d’État et de gouvernement trouvaient ça très drôle, donc riaient aux dépens des Américains. Sur le fond, Chrétien a raison, évidemment. Mais faire rire de son principal allié lors d’une rencontre internationale n’est pas une bonne recette en diplomatie.

D’autant que, selon le récit qu’en fait le conseiller diplomatique de Chrétien de l’époque, James Bartleman, dans son propre livre Rollercoaster, publié en 2005, « les conseillers du président avaient prévu un scénario où la presse internationale devait voir Clinton entouré de ses pairs admiratifs » face aux décisions prises par l’OTAN d’inclure de nouveaux membres venus d’Europe de l’Est. « Ce scénario avait été mis en pièces et la Maison-Blanche était d’une humeur d’enfer. »

À quel point ? Barleman rapporte en effet que le conseiller à la sécurité nationale Sandy Berger a tenu à l’égard de Jean Chrétien des propos qu’il refuse de répéter à son patron Chrétien ou aux lecteurs de Rollercoaster. Mais il rapporte cette phrase, issue à la fois de la Maison-Blanche et du Département d’État, qui aurait mérité d’apparaître dans les Histoires de l’ex-premier ministre:

« La prochaine fois qu’il y aura un référendum, nous allons appuyer les séparatistes »

 


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