À la longue, on serait en droit de conclure que le destin (le malin ?) s’amuse à nous jouer un mauvais tour : faire en sorte qu’une pluralité de Québécois souhaite porter au pouvoir une formation politique, tout en rejetant son projet principal. Ce n’est pas la première fois que ça se produit. Si le Parti québécois (PQ) emporte les élections d’octobre, ce sera la cinquième fois. Avouez que c’est louche.
Lire la suite →Archives de l’étiquette : Donald Trump
Le putchiste incompétent
Synchronisons nos montres. Dans 266 fois 24 heures, donc au soir du 3 novembre prochain, nous saurons si notre voisin américain est encore une démocratie. On sait que l’enfant-roi qui dirige les États-Unis n’a jamais reconnu la légitimité d’une élection qu’il a perdue. On sait aussi qu’il commence à comprendre que les électeurs s’apprêtent à lui infliger un revers important, lui enlevant le contrôle de la Chambre des représentants et, peut-être, mais c’est moins sûr, du Sénat.
Lire la suite →En attendant Donald
On ne pourra pas dire qu’on ne nous a pas avertis. Pour le président Trump, l’hémisphère en entier est son terrain de jeu, du pôle Nord à la Terre de Feu. Et puisque l’appétit impérial vient en mangeant, on ne peut prévoir, d’une semaine à l’autre, quel pays des Amériques il voudra acheter, avaler ou occuper.
Concernant les 55 695 habitants du Groenland, on entend dire que Trump serait prêt à leur envoyer, chacun, entre 10 000 $ et 100 000 $. Cela fait au maximum moins que 5,57 milliards de bidous, une aubaine. Appliqué aux 41 millions de Canadiens, ce même taux ferait quand même 4100 milliards de dollars. Alors je ne pense pas que nous recevrons nos chèques de sitôt.
Lire la suite →L’obséquieux et le malotru
Ces dernières semaines ont été pourries pour le savoir-vivre dans une partie non négligeable de la classe politique canadienne. Et je ne parle même pas de Pierre Poilievre et de son fantasme de voir Justin Trudeau derrière les barreaux.
La palme de l’obséquiosité revient à celui dont on pensait qu’il était rompu aux usages et aux codes, ayant fréquenté la royauté à Londres, les diplomates à l’Organisation des Nations unies (ONU) et la haute fonction publique à Ottawa. Je suis convaincu que Mark Carney a une intelligence vive, une connaissance fine des enjeux. Je vois dans ses petits sourires qu’il compense par un humour pince-sans-rire sa certitude d’être toujours, partout, le premier de la classe.
Je ne veux en rien diminuer la difficulté de la tâche qui lui incombe et pour laquelle il a postulé : composer avec l’enfant-roi qui préside la superpuissance mondiale voisine et qui peut, d’un coup de mauvaise humeur, faire plonger notre économie dans une récession. Comme vous, je l’observe, composant avec Donald Trump en le flattant dans le sens du poil, mais généralement sans quitter le cercle de la raison. « Vous êtes un président transformateur », lui a-t-il dit l’autre fois dans le Bureau ovale. Oui, mais c’est vrai aussi d’un ouragan. Vous avez « un focus implacable sur l’économie, sur le travailleur américain ». Vrai, mais il n’a pas dit que l’économie, ou le travailleur, s’en sortiraient ragaillardis ou déconfits.
Lire la suite →Coucher de démocratie
Le président Frank Underwood se dirigeait vers une défaite électorale certaine. Il ne pourrait se maintenir au pouvoir que si surgissait, dans la nation, une situation d’urgence. Et comme il n’y en avait pas, il en a créé une. Il a suspendu le vote dans plusieurs États pivots, puis traficoté avec le Congrès pour se faire réélire. C’était dans la cinquième saison de House of Cards. Et ce pourrait être dans le second mandat de Donald Trump.
La transformation d’une démocratie en autocratie est une chose tragique, mais pas inédite. Dans leur livre de 2018, La mort des démocraties, les politologues américains Steven Levitsky et Daniel Ziblatt ont dégagé un mode d’emploi de l’ascension de la tyrannie en distillant les méthodes utilisées par les dictateurs en herbe d’Allemagne, d’Italie, du Venezuela, de Hongrie, de Turquie et de Pologne.
Lire la suite →Jusqu’au Trump peut-il aller ? Loin !
Lors du prochain affrontement, rituel et annuel, entre policiers et Black Blocs lors de la manifestation contre la violence policière à Montréal, imaginez que le premier ministre du Canada envoie l’armée. « Quoi ? diraient la mairesse de Montréal et le premier ministre du Québec. On n’a rien demandé ! On a des émeutes comme ça de temps à autre, on s’en occupe. »
« Non, dirait le premier ministre canadien. Je ne tolère plus ce genre de désordre dans mon pays. En plus, vous êtes des incompétents. Vous avez mal géré les inondations et les feux de forêt, alors le gouvernement fédéral menace de vous couper les vivres. Plus de transferts, plus de financement ! » Jusqu’à quand ? Mystère.
C’est à peu près ce qui est en train de se passer chez nos voisins du Sud. Des émeutes ayant éclaté lorsque les agents de l’immigration ont arrêté des immigrants en situation irrégulière sur leur lieu de travail, Donald Trump a signé un décret lui donnant le droit de mobiliser directement la Garde nationale de l’État de Californie, sans obtenir la demande, voire le consentement, du gouverneur de l’État et de la mairesse de la ville.
Que cette décision ait, ou non, alimenté les émeutiers est secondaire. L’important est que le président américain normalise l’utilisation des pouvoirs d’exception qui sont à sa disposition. C’est un peu comme s’il avait attendu impatiemment le premier prétexte disponible. Il a ensuite déployé 700 marines, légalement, en soutien aux forces de l’ordre. Il l’avait déjà fait pour appuyer les agents d’immigration à la frontière, y dépêchant plus de 10 000 soldats en quelques mois, du jamais vu.
On s’extasie souvent, avec raison, devant le système de « freins et de contrepoids » (checks and balances) introduit dans la démocratie américaine par ses fondateurs. Le bras de fer actuel entre Trump et les juges démontre que, même sous pression, le contrepoids toussote, mais fonctionne. Au cours des décennies et à l’occasion des crises multiples, le Congrès américain a toutefois voté pas moins de 137 articles de loi donnant au président des pouvoirs extraordinaires, pour peu qu’il déclare l’état d’urgence, ce qu’il peut faire en toute discrétion.
Chacune de ces dispositions spéciales, écrivait au moment de leur utilisation pour interner des citoyens américains d’origine japonaise en 1944 le juge dissident Robert Jackson, « équivaut à une arme chargée, disponible pour la main de toute autorité invoquant un motif plausible ».
Elizabeth Goitein, directrice du Liberty and National Security Program au Brennan Center for Justice, a faiten 2019, dans The Atlantic, une revue saisissante de tout ce qu’un président mal intentionné aurait le droit de faire.
Il n’y a pas que les troupes. Il peut saisir des véhicules, geler des comptes bancaires, prendre le contrôle d’Internet et de tout autre moyen de communication. Des décrets adoptés après l’attaque du 11 Septembre sur les tours jumelles, et toujours en vigueur, permettent au gouvernement de « désigner » quelqu’un de complicité avec le terrorisme sans devoir le démontrer.
Depuis le gouvernement de Dwight Eisenhower, explique Goltein, existent des directives appelées Presidential Emergency Action Documents (PEAD). Conçues pour parer à une attaque nucléaire soviétique, elles consistent en une série de décrets, de décisions et de messages à utiliser en cas d’urgence. Y compris des listes de gens à arrêter. Ces PEAD ont été constamment mis à jour. Pendant les années 1970, la liste comptait 10 000 noms. Sauf de savoir que les listes existent toujours, rien d’autre n’a filtré.
La question est de savoir comment utiliser ces pouvoirs, dans quel ordre et sous quel prétexte. Surtout, dans quel but. Donald Trump et ses partisans ont amplement démontré leur dégoût pour la démocratie, sauf lorsqu’ils gagnent. La perspective de perdre les élections de mi-mandat de novembre 2026 se profile à l’horizon. Une reprise par les démocrates de la Chambre des représentants serait une catastrophe. Le programme législatif présidentiel serait mort et enterré. Des enquêtes sur la corruption du président s’ouvriraient, avec, à la clé, pourquoi pas, une procédure de destitution. Des efforts considérables sont déployés par les républicains pour établir un énorme trésor de guerre — mais la défection d’Elon Musk complique les choses.
Un plan B semble donc nécessaire. Si une situation d’urgence apparaissait, notamment dans un État démocrate comme la Californie, si on pouvait y susciter un mécontentement tel qu’une partie de la population en veuille aux élites démocrates locales et vote pour des républicains. Ou encore, si la situation était à ce point grave qu’on doive arrêter des gens, contrôler l’information, mettre le vote sous tutelle. Ce ne sont pas les scénarios qui manquent. Les autocrates, souvent, agissent d’instinct. Avancent un pion, puis un autre, créent une occasion, qu’ils saisissent.
Les fondateurs de la République américaine avaient une obsession : empêcher que leur président ne devienne un roi, un dictateur. C’est pourquoi ils n’ont nulle part prévu dans la Constitution de pouvoir d’urgence. « Ils savaient ce qu’étaient les urgences, a écrit le juge Jackson. Ils connaissaient les pressions qu’elles engendrent pour une action autoritaire, savaient aussi comment elles fournissent un prétexte facile à l’usurpation. » Ils voyaient même peut-être plus loin, ajoute-t-il : « […] nous pouvons également penser qu’ils soupçonnaient que les pouvoirs d’urgence tendraient à déclencher des urgences. »
(Ce texte fut d’abord publié dans Le Devoir.)
Lire la suite →Les 100 jours de Poutine
Le président américain affirme avoir parlé récemment au président chinois, Xi Jinping. Ce dernier dément l’information. Il s’agirait donc d’un appel imaginaire. En voici un autre, entre Donald Trump et le président russe. Le dialogue est peut-être fictif. La liste des mesures mentionnées par Trump ne l’est malheureusement pas.
***
Vladimir : Bon, Donald, c’est le temps de faire notre bilan des 100 jours.
Donald : J’ai eu 100 %, c’est plus que n’importe quel président de l’histoire de l’univers !
Vladimir : On se calme ! Passons en revue les tâches dont on avait discuté l’an dernier.
Donald : J’ai la liste devant moi.
Vladimir : Nos interventions sur Facebook t’avaient beaucoup aidé pour ton élection en 2016, mais Joe Biden avait monté des équipes qui bloquaient notre travail.
Donald : C’était ma priorité. Dans un de mes premiers décrets, j’ai démantelé le groupe spécial du FBI qui avait la tâche précise d’empêcher tes influenceurs d’opérer sur notre territoire. J’ai aussi démantelé l’unité de cybersécurité qui s’occupait d’empêcher tes pirates d’interférer dans le processus électoral. J’ai suspendu tout le financement qui coordonnait la sécurité électorale entre les villes, les États et Washington. Vous avez le champ libre.
Vladimir : C’est important, car on va devoir faire le maximum pour faire élire tes candidats aux élections de mi-mandat à l’automne de l’an prochain. Tes tarifs — d’ailleurs, merci de nous avoir épargnés — sont très bons pour détruire la réputation des États-Unis dans le monde, mais ça peut te faire perdre la Chambre des représentants.
Donald : Tu vas voir, d’ici là, ça va si bien marcher qu’ils vont me remercier.
Vladimir : On s’en reparlera. Tu as aussi démantelé les machins qui font la promotion du virus de la démocratie, comme le National Endowment for Democracy, l’International Republican Institute, le National Democratic Institute et le bureau des droits de la personne au sein du département d’État ?
Donald : Absolument, tout ça est mort ou moribond. Et j’ai aussi fermé notre instrument de propagande, Voice of America, et coupé 9 milliards de dollars par an d’aide au développement international.
Vladimir : Oui, j’ai vu, et ça nous aide beaucoup à susciter l’antiaméricanisme dans tous les pays du Sud qui comptaient sur cette aide médicale et alimentaire. Mais vous y êtes allés fort en coupant aussi les programmes de prévention des épidémies. Ça pourrait se propager jusque chez nous !
Donald : On n’a plus aucun problème de santé aux USA, Robert Kennedy Jr. s’en occupe. Tu veux que je te le prête ?
Vladimir : Surtout pas ! Mais continuons la liste. On fait d’énormes progrès dans nos programmes de désinformation, partout sur la planète, mais Biden nous nuisait.
Donald : Les 40 spécialistes qui travaillaient au Counter Foreign Information Manipulation and Interference Hub ont été virés et on a déchiré les 80 contrats des personnes qui leur prêtaient main-forte. Tes influenceurs — et ceux de la Chine et de l’Iran — ont maintenant le champ libre, chez nous comme ailleurs.
Vladimir: C’est parfait. J’ai aussi vu que ton secrétaire à la Défense avait mis fin à votre programme de cyberdéfense et de cyberattaque envers nous. C’est un désarmement unilatéral américain, j’aime ça.
Donald : Oui, c’était sur la liste. J’ai aussi fermé le bureau qui s’occupait de saisir les avoirs de tes amis oligarques russes, j’ai retiré les États-Unis du groupe qui enquêtait sur tes militaires responsables de l’invasion en Ukraine et sur tes crimes de guerre en Ukraine, et j’ai gelé les fonds du projet qui tentait de retrouver les dizaines de milliers d’enfants ukrainiens que tu as kidnappés et disséminés en Russie.
Vladimir : Pas mal, pas mal. Notre plan de match pour la victoire en Ukraine se déroule très bien. Tu as malmené Zelensky dans le Bureau ovale, tu l’as traité de dictateur, tu as établi que son pays ne serait jamais dans l’OTAN et ne retrouverait jamais les territoires que j’ai conquis. On avance.
Donald : Oui, on est dans la phase finale. Comme prévu, je fais semblant d’être mécontent qu’on ne puisse en arriver à un cessez-le-feu, alors je me retire de la discussion et feins de m’en désintéresser. Alors, on passe à autre chose, donc à la normalisation de mes rapports avec toi.

Vladimir : Exact. Et comme tu retires ton aide militaire à l’Ukraine et que les Européens ne peuvent pas totalement compenser, je vais pouvoir progresser de quelques kilomètres par an, jusqu’à Kiev. Maintenir mon pays en état de guerre permanent est la meilleure façon d’assurer mon pouvoir, comme le fait Bibi en Israël.
Donald : Comme on se retire du dossier, on va pouvoir lever nos sanctions contre toi et reprendre notre commerce et nos investissements dans tes champs de pétrole, ça va augmenter considérablement tes revenus. Mais n’oublie pas : comme on en discutait en 2016, tu me laisses ouvrir une Trump Tower à Moscou.
Vladimir : C’est ça, c’est ça, on regarde les plans. Mais toi, tu t’es engagé à me faire inviter au G7.
Donald : Je ne pense pas réussir à te faire inviter au G7 cette année, c’est au Canada. Je n’ai pas l’impression qu’ils seront un État américain d’ici juin.
Vladimir : C’est sûr. Mais, l’an prochain, c’est à ton tour d’inviter, non ?
Donald : Oui, et je vais faire ce qu’on m’a empêché de faire pendant mon premier mandat et tenir la rencontre à Mar-a-Lago.
Vladimir : Si les autres membres du G7 refusent de venir ?
Donald : On sera sept : toi, moi, le Chinois Xi, l’Argentin Milei, le Hongrois Orbán, le Turc Erdogan, et mon grand ami nord-coréen, Kim Jong-un !
(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)
Lire la suite →«Liberation Day» pour les contrebandiers!
Note à tous les chômeurs qui vont bientôt perdre leur gagne-pain, gracieuseté de la folie tarifaire de Donald Trump : une nouvelle carrière vous ouvre grand les portes, celle de contrebandier.
Si vous vivez le long de la plus grande frontière non défendue (pour l’instant) du monde, vous serez aux premières loges. Des fortunes ont été faites, il y a plus d’un siècle, lorsque l’alcool était interdit au sud de la frontière, mais légal et produit en grande quantité au nord. Les Bronfman, ici, et les Kennedy, là-bas, y ont constitué leur accumulation primitive de capital.
Dans la nouvelle ère de contrebande qui s’ouvre, les produits n’auront pas tous le cachet du fruit défendu, mais celui du prix distendu. L’alcool fera toujours partie des produits convoités. La bouteille de Veuve Cliquot, par exemple, vendue — disons — 100 $ à Montréal, le sera 135 $ à Plattsburgh. Une palette de 100 bouteilles vaudra un différentiel de 3500 $. Il y a une passe à faire.
Les contrebandiers ont évidemment le même dilemme que tous les autres entrepreneurs: la rentabilité de leur modèle d’affaires dépend de la prévisibilité des tarfis trumpiens. Pour l’instant, ils n’arrêtent pas de bouger. Par exemple, ils pouvaient il y a 10 jours calculer que tous les produits arrivant au Canada depuis l’Europe sans tarification commerciale vaudraient ici 20 % moins cher que quelques kilomètres plus au sud. Le pactole aurait été encore plus grand pour les produits provenant d’Asie, avec des différentiels de 30 ou 35 %. Mais tout a été mis sur pause et ramené à 10%, une marge trop faible pour monter des réseaux. Pour la Chine, cela semble plus sérieux. Trump ayant (pour l’instant) fait monter les enchères, tout ce qui vient de l’empire du Milieu coûtera 145 % moins cher au Canada qu’aux States. Oui, 145 % !

Le conservateur antitrumpiste d’origine canadienne David Frum, dans The Atlantic, a tenté d’imaginer l’ampleur que pourrait prendre le phénomène d’ici quelques mois. Il compte sur le sens des affaires des petits trafiquants qui viendront s’approvisionner outre-frontière. S’il est difficile de bloquer le flot de fentanyl, imaginez la tâche qui attend des douaniers surchargés lorsqu’il s’agira d’intercepter l’arrivée de café ou de chaussures de sport.
« Même le plus fervent partisan de MAGA ne trouvera pas malsain de marchander des sous-vêtements issus du libre-échange à l’arrière d’un camion venu du Mexique ou du Canada, écrit-il. Il ne sera pas non plus facile d’inciter les forces de police d’État et locales à effectuer des descentes dans les stands qui apparaîtront bientôt dans les rues des villes américaines, et encore moins de surveiller le nombre quasi infini de transactions sur les places de marché en ligne comme eBay et Etsy. »
Les Américains seront d’autant plus avides de rabais que l’impact escompté des tarifs sur leur compte de banque sera salé. Selon les estimations, une famille moyenne pourrait devoir payer environ 3000 $ de plus pour sa consommation courante.
Si ce sont les consommateurs américains qui se déplacent, ils ont droit de faire un aller-retour sans payer de taxes sur les premiers 200 $US d’achat. Les affaires s’annoncent bonnes pour les détaillants qui s’installeront à quelques kilomètres de la frontière américaine. Et pourquoi ne pas consommer sur place ? Repas bien arrosé de produits et de vins importés.
Nos gouvernements ne seront pas rétifs à cette offre transfrontalière ; ils devraient au contraire l’intégrer à leur riposte aux sautes d’humeur trumpiennes. On peut imaginer des campagnes de promotion vantant chez les Américains les avantages de l’achat-pas-chez-vous. Les antitrumpistes seront nos meilleurs clients. « Embêtez Trump, achetez Québécois ! »
Il coûtera moins cher de venir acheter ses pneus neufs chez nous, et probablement quelques pièces de voitures. Alors, pendant la réparation, autant rester quelques jours dans un petit hôtel où on ne voit personne porter de casquette MAGA. David Frum suggère même à nos gouvernements d’offrir aux visiteurs américains une exemption de la taxe de vente sur les produits qu’on leur sert.
Le gouvernement Trump réagirait-il en réduisant le personnel aux douanes, pour créer des bouchons détestables ? Peut-être. Cela rendrait les Américains plus furieux encore, et la contrebande fleurirait, écrit Frum, par bateau, « dans de petits avions, par motoneige et à pied ».
Dans le New York Times, l’auteur Ted Genoways prévoit une explosion du marché noir à la frontière mexicaine. Il rappelle qu’au temps de la prohibition, la police américaine tentait de bloquer l’importation de tequila mexicaine. L’opération a eu deux effets : rendre la tequila encore plus populaire et susciter la création au Mexique de cartels de contrebande. Aujourd’hui, les cartels frontaliers se spécialisent dans le passage de migrants et de drogue. Mais ce sont des professionnels de la marge de profit. S’ils peuvent faire passer aux États-Unis n’importe quel produit mexicain frappé par un tarif et le vendre à moindre coût pour un gain intéressant, leurs réseaux sont déjà prêts.
Le chaos tarifaire fera le bonheur de contrebandiers qui opèrent bien au-delà des Amériques. Puisque les tarifs sont différenciés d’un endroit à l’autre, il devient profitable de déplacer des marchandises vers les pays moins tarifés avant de les exporter aux États-Unis. Un genre de tourisme commercial tarifaire. Un des plus beaux cas, relevé par l’économiste Paul Krugman, est celui de l’Irlande. Au nord de l’île, l’Irlande du Nord est une province du Royaume-Uni, frappé d’un tarif de 10 %. Le sud de l’île, la République d’Irlande, fait partie de l’Union européenne, qui doit, après la « pause », casquer 20 %. L’exportateur qui doit envoyer une marchandise à New York a tout intérêt à déplacer son stock vers le nord. Croit-on un instant que le gouvernement britannique va investir argent et énergie pour empêcher cette bénigne entourloupe ?
Donald Trump avait rendu célèbre la photo prise lors d’une de ses arrestations — son mug shot. On peut acheter des t-shirts et des tasses l’arborant. Les contrebandiers qui feront fortune grâce à lui devraient, à mon avis, tous porter ces t-shirts. Il serait normal que le président hors-la-loi soit leur modèle, leur emblème. Et qu’on le retrouve, pourquoi pas, sur leurs tatouages. Ils auraient Trump dans la peau.
(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)
Lire la suite →Le prix Nobel de la bêtise
Vous n’y comprenez rien aux mécanismes du commerce international ? C’est parfait ! L’ignorance est l’élément fondateur de la guerre commerciale en cours. En l’espèce, votre cerveau est mésadapté à la compréhension du phénomène Trump. Il a été entraîné spécifiquement pour tenter de donner du sens à ce qu’il entend.
Lorsque le président américain nous annonçait des tarifs « réciproques », on faisait l’erreur de croire qu’il allait imposer aux autres les mêmes tarifs que ceux qu’on impose à son pays. Il parlait aussi de barrières non tarifaires. Il allait donc ajouter une évaluation des pertes encourues par les exportateurs de viande américaine à cause de l’obsession des Européens de ne pas manger de viande dopée aux hormones. Calculer aussi le prix du cauchemar occasionné aux manufacturiers états-uniens par l’incompréhensible volonté de pays non anglophones d’obtenir des instructions dans leurs étranges langues. Cela semble fastidieux, mais les experts du commerce sont payés, et fort bien, pour faire ces calculs.
Mais non. Votre cerveau a tout faux. Car pour lancer la guerre mondiale commerciale mardi, le président Trump a inventé un calcul qui n’est enseigné dans aucune école de commerce ou d’économie, même pas à la défunte Trump University. Il a pris le total des exportations d’un pays — disons le Penguinistan — vers les États-Unis. Mettons-le à 200 millions de dollars. Il a soustrait le montant d’importations du Penguinistan depuis les États-Unis. Mettons 100 millions. Cela donne 100 millions. Il a divisé ce chiffre par les 200 millions précités. Cela donne 0,5. Il l’a multiplié par 100. Cela donne 50. Il l’a divisé par deux. Cela donne 25. Il a ajouté le signe de pourcentage. Bingo : 25 % de tarifs !
Les Israéliens, par exemple, ayant comme le reste des détenteurs de cerveaux de la planète anticipé un calcul fondé sur la raison, avaient ramené à zéro leurs tarifs commerciaux juste avant le Liberation Day, pensant que cela allait améliorer leur sort. Nenni ! Ils sont punis (17 % pour eux) simplement parce que les Américains achètent davantage de leurs produits qu’ils leur en vendent.
Bon. Maintenant que l’on connaît la formule mathématique, pensent nos cerveaux, il devient aisé de sortir de ce pétrin. Il suffit d’acheter des produits américains pour exactement la même somme que celle de nos ventes aux États-Unis. Un équilibre parfait sera atteint. L’équation donnera un tarif de 0 %. Pour garder l’exemple d’Israël, ils n’ont qu’à acheter des oranges de Floride plutôt que du Maghreb, et du vin californien plutôt que du bordeaux, et le tour sera joué.
Si c’est ce que vous pensez, c’est que votre cerveau est encore sur le mode actif. Car n’avez-vous pas remarqué que même des pays qui affichent un déficit commercial avec les États-Unis, comme l’Australie, sont quand même punis ? Ils ont une facture de 10 %.

Le secrétaire au Commerce de Trump, Howard Lutnick, s’est répandu sur les écrans américains depuis mardi pour expliquer ce qui allait se passer. Son premier conseil aux abrutis que sont les partenaires commerciaux des États-Unis est celui-ci : « Laissez Donald Trump diriger l’économie mondiale. Il sait ce qu’il fait. Il y pense depuis 35 ans. » C’est vrai, ça. Ne tenez aucunement compte du fait que, pendant ces 35 années, Donald Trump fut une des seules personnes au monde à ne jamais avoir possédé un casino — un endroit où, comme chacun sait, « la maison gagne toujours » — et à avoir réussi à le conduire à une spectaculaire faillite d’un milliard de dollars. Fort de cette expérience, il a ensuite conduit à la faillite trois autres casinos.
Supposons que les autres chefs d’État rechignent à laisser Trump diriger l’économie mondiale, y a-t-il une autre façon de se soustraire aux tarifs ? Oui. Un document distribué aux journalistes à Washington nous éclaire : les tarifs seront en vigueur « jusqu’à ce que le président Trump décide que la menace posée par le déficit commercial et le traitement non réciproque sous-jacent est satisfaite, résolue ou atténuée. » C’est quand même un peu vague.
Howard Lutnick nous en dit davantage : « Le dealmaker [Trump] va conclure des ententes quand et seulement si ces pays changent tout à leur sujet [change everything about themselves], et je doute qu’ils le fassent. »
Il donne l’exemple du bœuf. « Les Européens n’aiment pas notre bœuf parce qu’il est fort, et parce que le leur est faible. » La question des hormones n’est qu’un prétexte pour ces estomacs fluets, rétifs au viril cheptel américain. Puis il y a toutes les taxes sur la valeur ajoutée, élément majeur de la fiscalité européenne, qui devrait simplement disparaître. En plus des 27 pays européens, 148 autres nations, dont l’Australie et le Japon, ont eu l’idée saugrenue d’adopter ce système. Ils sont tous dans l’erreur et, dans la vision trumpiste, ils l’ont tous fait précisément pour nuire aux exportations yankees. D’ailleurs, le président a dévoilé en février un fait majeur qui avait échappé aux historiens : « Soyons honnêtes : l’Union européenne a été créée pour escroquer les États-Unis. C’est son objectif, et ils ont fait du bon travail. Mais maintenant, je suis président. »
Et si des pays proposent de faire ces changements, la négociation peut-elle s’engager ? Pantoute. « Pas de paroles, des actes, tonne Lutnick. «Les paroles n’ont pas de sens. Ils doivent changer leurs façons de faire. Voyons ce qu’ils font. Cela va prendre beaucoup de temps. »
Il n’est un secret pour personne, à Washington, que Donald Trump rêve maladivement d’une chose : faire la paix en Ukraine, et obtenir dans la foulée le prix Nobel de la paix. Jimmy Carter l’a obtenu en 2002 pour son action humanitaire post-présidentielle ; Barack Obama, en 2009, au début de son mandat, pour — attendez, euh, pour… — être Barack Obama. Si Trump l’obtenait, il serait le premier président républicain en un siècle à recevoir cet honneur.
Je ne dis pas que la paix en Ukraine, si c’était une paix satisfaisant les Ukrainiens, ne serait pas un geste important. Mais s’il fallait que le comité Nobel cède à cette tentation, je propose qu’il décerne aussi un prix Nobel de la bêtise économique à Donald Trump. Cela n’existe pas, dites-vous ? Bonne raison pour l’inventer.
(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)
Lire la suite →Désaméricanisation
« Alors, vous avez voté pour construire un mur », commence le texte vu par des millions d’internautes depuis un mois. « Eh bien, chers Américains, même si vous ne comprenez pas grand-chose à la géographie, puisque l’Amérique pour vous, c’est votre pays, pas un continent, il est important que vous découvriez, avant la pose de la première brique, qu’il y a, au-delà de ce mur : sept milliards de […] consommateurs prêts à remplacer leurs iPhone par des appareils Samsung ou Huawei en moins de 48 heures. Ils peuvent aussi remplacer Levi’s par Zara ou Massimo Dutti. En moins de six mois, nous pouvons facilement arrêter d’acheter des voitures Ford ou Chevrolet et les remplacer par des Toyota, KIA, Mazda, Honda, Hyundai, Volvo, Subaru, Renault ou BMW, qui sont techniquement meilleures que les voitures que vous produisez. »
Faussement attribué à la présidente mexicaine, Claudia Sheinbaum, qui en a rejeté la paternité, le texte fut d’abord produit en 2017, par un auteur inconnu, lors du début de la construction du mur à la frontière mexicaine par Trump 1. Il connaît une nouvelle carrière depuis que Trump 2 a lancé son offensive commerciale visant à ériger une barrière tarifaire autour du marché américain et ainsi faire payer le reste du monde.
Il tient lieu de manifeste, celui de la désaméricanisation du monde. « Nous ne voulons pas, mais nous pouvons arrêter de regarder des films hollywoodiens et commencer à regarder plus de productions latino-américaines ou européennes qui ont une meilleure qualité, des messages, des techniques cinématographiques et du contenu. Bien que cela puisse paraître incroyable, nous pouvons sauter Disneyland et aller à Xcaret Resort, à Cancún, au Mexique, au Canada ou en Europe : il y a d’autres excellentes destinations en Amérique du Sud et en Europe. Et même si vous n’y croyez pas, même au Mexique, il y a de meilleurs hamburgers que le McDonald’s et un meilleur contenu nutritionnel. Quelqu’un a vu des pyramides aux États-Unis ? En Égypte, au Mexique, au Pérou, au Guatemala, au Soudan et dans d’autres pays, il y a des pyramides avec des cultures incroyables. »
Paroles en l’air ? Parlez-en à Elon Musk, de loin le plus touché. Les ventes de Tesla en Europe ont chuté de moitié depuis le début de l’année, de 70 % en Allemagne, de 75 % en Espagne. En Australie ? De 66 %. Il est trop tôt pour en être certains, mais on signale une chute des affaires dans les McDo du Moyen-Orient depuis le retour de Trump, des désabonnements européens des plateformes Amazon et Netflix. Des mouvements de boycottage essaiment sur les réseaux sociaux, comme « @LatinoFreeze » en Amérique du Sud, « #NoCompreGringo » au Mexique et « BoycottUSA : Achetez français ! » dans l’Hexagone.

Le remplacement de l’approvisionnement américain par d’autres sources s’installe progressivement, dans la grande chaîne Coop en Suède ou Carrefour en France. Dans certains cas, le Coca-Cola et le Pepsi ont été tout simplement remplacés par des versions locales, en France et en Suisse. Mais pour l’instant, personne ne retire, comme au Canada, le vin et les spiritueux américains des tablettes.
Il y a des francs-tireurs. En Norvège, les dirigeants de l’entreprise Haltbakk Bunkers, principal fournisseur de carburant dans les ports, n’ont pas digéré le traitement réservé à Zelensky à la Maison-Blanche. Ils refusent depuis de ravitailler les navires de la marine américaine.
Le refroidissement touche aussi le milieu culturel. Le célèbre violoniste allemand Christian Tetzlaff, citant l’horreur que provoque chez lui l’autoritarisme de Trump, a annulé une tournée prévue pour cet été. Un collectif de réalisateurs français a décliné une invitation au Festival du film de Sundance, pourtant à la fois prestigieux et progressiste. Les organisateurs du Festival international du film de Göteborg, en Suède, envisagent de réduire la présence de productions américaines. Pour l’instant, aucun signal antiaméricain n’a été émis par le Festival de Cannes, qui aura lieu à la mi-mai.
On pourra prendre la température du sentiment antiaméricain dès le 23 mai, lorsque sortira sur les écrans le dernier épisode de la série cinématographique Mission impossible. Près de 50 millions de non-États-Uniens ont vu le précédent (dont votre humble serviteur). Pourront-ils résister ? (Je me tâte. Mais c’est le dernier, voyez-vous ?)
On le sait, les mouvements de boycottage sont souvent voués à l’échec, car ils ne sont suivis que par des minorités agissantes. Le PIB américain est de 30 000 milliards de dollars. Son exposition au commerce international est de 20 %. Ce qui est beaucoup. Mais moins que pour la plupart de ses partenaires commerciaux (au Québec, c’est presque 50 %).
Mais si Trump, que l’émission À la semaine prochaine (qui nous quitte malheureusement sous peu) a vilainement surnommé « le Connard à l’orange », continue d’emmerder le monde entier pendant quatre ans, on sera probablement témoins du mouvement de boycottage le plus vaste et le plus efficace de l’histoire.
Déjà, il applique des morsures que le mastodonte ne peut ignorer. Le Portugal, la Norvège, d’autres pays européens et le Canada ont soit déjà annulé, soit envisagent d’annuler, leurs commandes d’avions américains F-35. Pour l’avionneur Lockheed-Martin, la perte pourrait atteindre les 30 milliards de dollars américains. Ce n’est pas tout. La Pologne remet en cause ses achats de véhicules blindés américains ; l’Australie aussi. L’Allemagne pourrait abandonner le système de défense antimissile Patriot. Le Japon hésite à commander des hélicoptères Apache. Même la Turquie et l’Arabie saoudite mettent des contrats sur pause.
Les ventes militaires américaines dans le monde sont d’environ 230 milliards de dollars par an. Les annulations et les hésitations jusqu’ici recensées pourraient provoquer une chute potentielle de 20 %. Et Trump n’est là que depuis deux mois.
Que pourrait-il arriver de pire à l’économie américaine (mis à part la récession auto-infligée) ? Le tourisme, mesdames, messieurs, le tourisme. Selon Tourism Economics, le nombre de visiteurs aux États-Unis devait augmenter de 9 % cette année. Mais depuis janvier, le nombre d’annulations est tel qu’on envisage pour l’instant une baisse de 12 %, donc une perte de 22 milliards de dollars américains. Si le tourisme international aux États-Unis devait s’arrêter net, le pays de Trump perdrait 200 milliards de dollars par an et gagnerait jusqu’à trois millions de chômeurs.
Cela donne une idée plus précise de ce que voulait dire l’auteur du manifeste précité. Que se passerait-il si sept milliards de consommateurs tournaient le dos au pays et aux produits du dollar ? demande-t-il. « Leur économie s’effondrera (dans le mur raciste) à tel point qu’ils nous supplieront de briser ce mur moche. Nous ne voulions pas, mais… Tu veux un mur, tu as un mur. »
(Ce texte fut d’abord publié dans Le Devoir.)
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