L’étrange impotence du patriarcat musulman

Le gouvernement de la Coalition avenir Québec propose d’étendre l’interdiction des signes religieux, donc, en pratique, dans la société québécoise de 2025, du voile islamique, à l’ensemble des salariés des écoles publiques du Québec, y compris dans les services de garde en milieu scolaire.

L’opposition rage contre une mesure qui, de toute évidence, vise des femmes. Dans une lettre ouverte publiée fin avril, les ex-députées Françoise David, Louise Harel et Christine St-Pierre s’insurgent que les chauffeurs d’autobus, par exemple, ne soient pas inclus (en effet, pourquoi pas ?) et soulignent que les excès décelés dans 17 écoles montréalaises et notamment à Bedford n’étaient pas le fait de femmes voilées, mais d’hommes désinhibés. Je leur donne parfaitement raison sur les faits.

Le projet de loi introduit des mesures qui, si elles avaient été appliquées à Bedford, auraient rendu extrêmement difficile l’œuvre d’obscurantisme déployée par ses profs musulmans. Mais le ministre de l’Éducation, Bernard Drainville, en profite pour limiter une autre manifestation de présence islamique dans nos écoles en adoptant essentiellement, mais sans le dire, les amendements que le Parti québécois avait proposés lors de la discussion du projet de loi 21 d’origine. C’est logique : si l’on estime que les enfants ne doivent pas être exposés à des signes religieux dans leur environnement scolaire, il faut tous les interdire.

Les trois ex-députées estiment qu’en la matière, chaque geste fait par nos dirigeants doit être marqué par « une véritable égalité entre les citoyens, entre les femmes et les hommes, entre les communautés ». Elles défendent le port du voile, dont la signification est pourtant, pour tous, « modestie », et, pour certains, « soumission » à la religion et à Dieu. On n’a pas encore réussi à m’expliquer en quoi permettre l’affichage d’un signal d’inégalité des femmes — car personne n’affiche de signe de modestie ou de soumission des hommes — est compatible avec notre objectif de promouvoir dans nos écoles l’égalité des sexes.

On tente cependant de nous convaincre que le refus du voile est une atteinte à la liberté de choix, individuelle, des femmes qui le portent. Liberté qui doit primer, nous dit-on, sur notre volonté collective de laïcité et le refus de laisser s’afficher, pour faire court, un message misogyne dans l’école. Cela suppose que les femmes qui portent le voile le font par choix, en toute liberté. Que ce qu’on appelle en France le « voile contraint » n’existe pas.

Un sociologue français, Daniel Verba, de la Sorbonne, spécialiste en la matière, rapporte de ses travaux que « parmi toutes les femmes françaises que j’ai interviewées, aucune ne m’a dit porter le voile parce que quelqu’un, ou un groupe, l’obligeait à le faire ». Je n’ai aucun doute sur la validité des travaux du professeur Verba. J’ai lu une recherche similaire produite à l’UQAM, auprès d’étudiantes voilées, attestant de l’inexistence de contrainte. Verba admet avoir pu passer à côté de victimes du voile contraint, plus difficiles d’accès, mais certainement, selon lui, minoritaires.

C’est quand même curieux. L’islam est une religion foncièrement patriarcale, personne ne le nie. Mais puisque toutes les femmes voilées interrogées affirment qu’elles portent ce tissu en toute indépendance, cela signifierait que la pression de l’imam, celle du père et du grand frère, celle même de la mère dévote ou la pression communautaire en général seraient minimes, voire inexistantes. L’islam aurait le génie de ne générer en son sein que du consentement éclairé. Une religion patriarcale impotente.

Y aurait-il un biais de sélection dans l’échantillonnage ? Demandez à 25 curés pris au hasard s’ils sont d’accord avec leur vœu de chasteté, ne vous diront-ils pas qu’ils y adhèrent sans contrainte ? Bien. Maintenant, posez la question à 25 curés défroqués, désormais en couple, dans le cadre duquel ils pratiquent les joies de la fornication. Je parie qu’ils vous diront que la misère sexuelle induite par ce vœu qu’ils étaient forcés de respecter leur était insupportable.

Je n’ai trouvé dans l’immensité d’Internet qu’une étude portant sur des femmes qui ont décidé d’enlever le voile. C’est bizarre, elles ont des propos moins arrêtés sur le caractère volontaire de son port. Le chercheur hongrois Jhanghiz Syahrivar a interviewé 25 Européennes (et une Québécoise) de 25 à 35 ans, universitaires, mais immigrées d’un pays musulman, ayant fait le choix, après leur arrivée en Occident, de retirer le voile. Seulement la moitié affirment qu’elles étaient « libres » de porter le voile. Plus du tiers expliquent que leurs parents les y obligeaient, 72 % rapportent que « l’homme que j’aime, que j’admire et/ou que je respecte » préférait qu’elle le porte. Alors que presque la totalité (96 %) affirment que le port du voile est « un choix personnel », la donnée chute lorsqu’elles relatent leur expérience personnelle.

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La décision d’enlever le voile, racontent-elles, est un geste difficile et courageux : la moitié affirment que cela entraîne la condamnation de leurs proches, et les trois quarts sont convaincues que, une fois dévoilée, on médit d’elles derrière leur dos.

Un État patriarcal, à mon humble avis, créerait des conditions favorables au voile contraint en créant des espaces — l’éducation, les services de garde — où pourrait s’infiltrer la pression religieuse du port du voile. Puisque l’État l’autorise, diront les imams et les grands frères, voile-toi. Un État féministe, à mon humble avis, créerait au contraire dans ces mêmes espaces des conditions de libération du voile — tu vois, grand frère, je n’ai pas le choix, diraient-elles, c’est l’État qui m’y oblige.

Je choisis d’aider celles qui veulent se libérer de la contrainte patriarcale. Je laisse à d’autres le choix de nier que cette pression existe en donnant au patriarcat musulman le bon Dieu (le bon Allah ?) sans confession.

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

P.S. Ici, une autre des nombreux cas où l’État fédéral canadien apporte son soutien au patriarcat musulman en normalisant, dans ses publicités officielles, le voilement des fillettes.

Mes prix citron 2021

Je suis foncièrement optimiste, croyez-le ou non. Baignant ainsi dans l’illusion que les choses vont s’améliorer, il m’arrive d’être dur envers ceux qui, d’après moi, retardent le groupe.

Je vous offre donc l’occasion de maugréer avec moi contre les décisions ou les tendances qui ont testé notre optimisme au cours des 12 derniers mois.

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

Le prix Woke 2021 : La récolte est abondante mais CBC Ottawa, et le réseau en entier, se distingue pour avoir mis en ligne une liste de mot à ne pas utiliser car susceptibles d’offenser. La palme va à « brainstorm », donc remue-méninge ou tempête de cerveau. Les gens à capacité cognitive réduite pourraient, selon la CBC, en prendre ombrage.

Les briseurs de promesses : Ex-aequo, François Legault qui renie sa signature et son projet de loi sur la réforme électorale (comme Justin Trudeau avant lui), Jagmeeth Singh qui rompt sa promesse aux Québécois au sujet de la non-contestation de la loi 21. Mention pour Valérie Plante sur sa volteface au sujet de l’embauche de 250 nouveaux policiers.

Le désinformateur : Justin Trudeau qui a dit des dizaines de fois qu’une enseignante voilée avait été mutée « à cause de sa religion » plutôt qu’à cause de son affichage religieux. Mention aux interviewers, y compris francophones, qui ne l’ont pas corrigé sur ce point.

Le lâche de l’année : Le député-ministre montréalais Marc Miller, grand ami de Justin Trudeau, a déclaré que la loi 21 était « lâche ». Bizarrement il n’a pas eu le courage de dire une chose aussi choquante pendant la campagne électorale d’août et de septembre dernier.

L’embarrassant de l’année : Jean Charest a doublé, à deux millions de dollars, la somme qu’il demande au gouvernement québécois qui l’a « mis dans l’embarras ». Pourquoi ? À cause de fuites sur l’enquête portant sur l’hypothèse voulant qu’il ait présidé à la plus grande opération de corruption politique du Québec moderne.

La vacherie de l’année : Maurice Duplessis avait offert en 1950 au nouveau chef libéral, Georges-Émile Lapalme, de se présenter dans une partielle sans opposition du parti de gouvernement. François Legault n’a pas eu cette élégance face à Paul Saint-Pierre-Plamondon dans Marie-Victorin.

Ailleurs, c’est pire !

Les voisins violents : Une majorité d’électeurs républicains estiment que Donald Trump a vraiment gagné l’élection de 2020. Cela n’aurait aucune importance si cette conviction était équivalente aux 15% qui croient toujours qu’Elvis est vivant. Mais les sondeurs sont allés plus loin et leur ont demandé si « l’utilisation de la force est justifiée pour remettre Donald Trump au pouvoir ». En juin, 8% ont dit oui à cette question d’un sondage du Projet sur la sécurité et les menaces de l’Université de Chicago (CPOST). Cela correspond à 21 millions d’adultes. En novembre, 12% ont dit au Public Religion Research Institute que « les vrais patriotes américains pourrait devoir user de violence pour sauver le pays », ce qui équivaut à 32 millions d’adultes. Détail aggravant : le tiers de ces répondants possèdent des armes et 15% d’entre eux ont servi dans les forces armées. Selon le chercheur Robert Pape, de CPOST, cité dans The Atlantic, ces nombres sont semblables à ceux recensés chez les Catholiques d’Irlande du Nord, favorables à la violence, juste avant la création de l’IRA et des décennies d’affrontements armés.

Le palmarès des dictateurs: Les tyrans Vladimir Poutine et Xi Jinping se sont zoomé en décembre et ils n’en revenaient pas de tout ce qui les unit. « Je considère ces relations comme le modèle véritable de la coopération interétatique au 21e siècle » a susurré Poutine, dans une portion de l’entretien retransmis à la télé. Ils se verront, évidemment, aux JO de Pékin en février avec leurs autres copains rétifs aux droits et libertés. Poutine et Xi compareront leurs notes et leurs projets. Xi veut envahir Taiwan. Poutine, l’Ukraine. L’année 2022 leur est propice. Pourquoi ne pas lancer les attaques le même jour ? Ma prédiction : celle de Taiwan se fera après le 8 novembre prochain, date à laquelle l’américain Joe Biden perdra le contrôle du Congrès, affaiblissant sa position.

Tout ça est glauque, oui. Mais, au moins, ça nous change de la pandémie.

Une bonne semaine pour l’Islam (version intégrale)

La semaine a été bonne pour les organisations de promotion de l’Islam et pour leurs idées. Un peu moins bonne, cependant, pour nos concitoyennes musulmanes non-pratiquantes. Moins bonne encore pour les partisans de la laïcité.

Le hasard du calendrier a regroupé trois nominations. À Montréal, une ex-porte-parole du Conseil canadien des Musulmans a été nommée commissaire anti-raciste. À Ottawa, l’ancien président de la Fédération Canado-Arabe est devenu ministre des Transports. À Toronto, une journaliste musulmane voilée animera une émission d’affaires publiques pancanadienne.

(Une version plus courte de ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir. Les paragraphes supplémentaires sont en italiques)

Ces nominations attestent de la capacité de notre société à intégrer, y compris dans des postes de grande responsabilité, des personnes qui ont des qualités et un parcours méritoire et qui sont issus d’une minorité religieuse. L’affiliation religieuse, ou l’athéisme, des personnes choisies n’est en rien problématique. Le lien de deux d’entre eux avec des lobbies communautaires et religieux, l’affichage religieux d’une troisième, appellent cependant des questions légitimes.

Le Bloc Québécois a été lapidé pour avoir écrit que le nouveau ministre des Transport Omar Alghabra avait été lié « au mouvement islamique ». J’aurais lancé des pierres aussi si le Bloc avait écrit « islamiste » donc anti-démocratique. Cependant islamique étant un synonyme de musulman et M. Alghabra ayant dirigé un organisme voué à la défense des Canadiens musulmans, ce n’est qu’un constat. Pourquoi faudrait-il que ce soit un tabou ? (Je note cependant que le ministre a choisi de ne pas mentionner son passage à la Fédération dans ses sites internets principaux, qui détaillent cependant ses autres emplois et fonctions.)

Mais je suis de ceux qui croient que le chef du Bloc aurait du formuler ses questions détaillées dès le premier jour, plutôt que de rester vague à l’origine, puis de ne préciser ses inquiétudes que par la suite. Car questions il y a, mais seulement pour ceux qui s’intéressent aux faits.

De bonnes questions pour M. Alghabra

Que la Fédération que dirigeait M. Alghabra, représentant non seulement les musulmans (la moitié des arabes du Canada le sont) mais l’ensemble des minorités arabes, ait des positions pro-palestiniennes et anti-israéliennes ne surprend personne. Une fois député, M. Alghabra a d’ailleurs refusé de voter avec ses collègues libéraux une motion dénonçant le boycott d’Israël. La communauté juive est très remontée contre ce boycott, qu’elle juge antisémite, mais il me semble que chacun a le droit de boycotter ce qu’il veut. (Je me suis exprimé sur ce sujet ici et ici.) La Fédération s’est surtout régulièrement portée à la défense d’un groupe à proprement dit islamiste, le Hamas, qui dirige Gaza de façon dictatoriale et qui est voué à la destruction d’Israël. Le groupe est à bon droit considéré comme terroriste par plusieurs nations, dont le Canada. En entrevue, M. Alghabra a manifesté pour ce groupe une mansuétude qui mérite clarification.

Puis il y a la question de savoir si M. Alghabra était favorable, en 2005, à une proposition du gouvernement ontarien voulant que les conflits familiaux entre musulmans puissent être légalement réglés en fonction des principes de la Charia, la loi islamique. Selon le Globe and Mail, le ministre a confirmé avoir donné une entrevue en arabe à ce sujet à l’époque où il déclarait ceci:

« Malheureusement, une majorité des musulmans [canadiens] sont restés muets pendant le processus de cette loi et ont abandonné le champ de bataille à une minorité dissidente [de musulmans] qui s’est exprimée de façon plus forte. Avec pour résultat que le plan a été un échec. Le problème n’était pas la position des autres [non-musulmans] contre les musulmans, mais c’était que nous étions divisés entre nous et désunis dans nos propres rangs. »

On ne peux que conclure de cette lecture que M. Alghabra était favorable à l’utilisation de la Charia pour la médiation familiale en Ontario et est déçu de l’échec du projet. Il affirme pourtant le contraire au Globe and Mail: Il ne dit pas avoir changé sa position depuis, ce qui serait parfaitement louable. Il affirme ne l’avoir jamais eue, ce qui est problématique. 

(Le texte se poursuit après la pub.)

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Mme Manaï et les amagames

La nouvelle commissaire chargée d’endiguer le racisme à Montréal, Bochra Manaï, fut aussi, pendant un an, porte-parole du Conseil des Musulmans du Québec. Elle affirmait cette semaine n’avoir pas su que son organisme souhaitait permettre aux parents musulmans d’exempter leurs enfants des cours de musique ou d’éducation physique. Elle avait plus clairement saisi la position de son employeur au sujet la loi québécoise sur la laïcité et s’en était fait un puissant porte-voix.

Une des tâches qui l’attend est la lutte contre les amalgames. En effet, la pensée raciste accuse tout un peuple des travers de certains individus. Nos amis juifs ont été particulièrement servis : Karl Marx et Rotchild étant tous deux juifs, les racistes ont accusé tous les juifs de contrôler le capitalisme et de vouloir, simultanément, le remplacer par le bolchévisme! L’amalgame anti-musulman est aussi condamnable : certains terroristes étant musulmans, pensent les racistes, ils sont tous dangereux.

Je donne un autre exemple, au hasard. Un individu de Québec ayant tué six Musulmans, un terroriste, en Nouvelle-Zélande, l’a cité parmi ses modèles. Si quelqu’un disait : « Le Québec est devenu une référence pour les suprémacistes extrémistes du monde entier », n’y aurait-il pas là un amalgame odieux entre un seul criminel et tout le Québec ? C’est très exactement ce qu’a fait Mme Manaï dans un discours de 2019 dénonçant la loi sur la laïcité, mettant sous le même chapeau l’auteur d’une tuerie, les suprémacistes, tout le Québec et la volonté majoritaire de séparer concrètement les religions et l’État. N’est-ce pas digne de la médaille d’or de l’amalgame ? Ajoutons que cinq fois cette semaine on lui a demandé si elle estimait que la loi 21 était raciste. Cinq fois elle a refusé de répondre.

Naïf, j’ai toujours pensé que la lutte au racisme supposait une capacité d’écoute envers l’autre, de respect, même en cas de désaccord. Force est de constater que Mme Manaï n’a pas montré dans le débat sur la laïcité une once de respect pour des musulmanes et des nord-africaines québécoises qui exprimaient un désaccord. Elle a entre autres écrit:

« Je me souviendrai de toutes ces femmes, pseudo-intellectuelles assurément exotiques, qui se sont lancées dans une guerre islamophobe dont elles seront autant responsables que les tenants de cette stratégie laïcarde qui a transformé le lien social en option. Non, Djemila [Benhabib], Leila [Lesbet], Rakia [Fourati] et les autres, n’ont pas seulement été des instruments utiles, elles sont les vectrices de cette distance, de ce fossé créé entre les Québécois. En se proclamant savantes, représentantes, salvatrices d’un Québec soi-disant aux mains des «soldates islamistes», elles ont participé à précipiter les Québécois dans une chasse aux musulmans.»

Bref, nous ne sommes pas en présence d’une personne qui estime que des gens peuvent avoir des désaccord avec elle tout en étant respectables.

Un collègue commentateur notait avec justesse que le Conseil municipal de Montréal avait unanimement voté une motion contre la loi 21. L’embauche d’une commissaire qui partage ce rejet tomberait donc sous le sens. Le problème ici est la non-représentativité du Conseil de ville sur cette question. Environ 60% des Montréalais sont favorables à la loi sur la laïcité. (En fait, 56% l’auraient voulu encore plus stricte.) Voilà des gens dont la parole n’est pas relayée au gouvernement de leur ville. Avis aux futurs candidats.

J’ai pris la peine de lire les autres blogues produits par Mme Manaï ces dernières années sur le site du Huffington Post. J’ai été en particulier troublé par sa réflexion sur l’islamophobie. Comme beaucoup de Québécois, je crois à la liberté de religion et à la liberté de critiquer les religions. Notre critique collective du catholicisme a occupé notre dialogue national depuis 50 ans et les scandales de pédophilie éclaboussant le clergé et le Vatican semblent sans fin.

Comme plusieurs critiques du concept d’islamophobie, je souligne qu’il est utilisé, en particulier par les tyrans iraniens et saoudiens, pour étouffer toute critique de l’Islam, jugée blasphématoire.

Je me serais attendue de Mme Manaï qu’elle reconnaisse cette distinction et accepte que l’Islam, comme les autres religions, peut être (doit être?) soumise à la critique. Mais voici ce que je lis:

« Toutes les définitions de l’islamophobie comme racisme, donc phénomène structurel pouvant être institutionnalisé, montrent que c’est un procédé qui se concrétise dans les relations sociales. Dans le discours public, le terme [islamophobie] est déconstruit par certains acteurs qui le nient parce qu’ils le présentent comme une manipulation qui nie la possibilité de critiquer l’Islam comme religion. Ces propos reviennent à ne pas comprendre le phénomène comme une discrimination collective mais comme une liberté d’expression individuelle. Ainsi, les détracteurs du terme islamophobie évoquent l’idée qu’il est possible de «critiquer» l’Islam, sans pour autant «détester» les musulmans. Or, cette hostilité qui s’exprime à l’encontre de l’Islam comme religion semble directement liée au rejet des musulmans eux-mêmes. L’amalgame se fait pourtant de lui-même.»

Bref, dans la vision qu’a Mme Manaï, il est impossible de critiquer l’Islam sans détester les musulmans. Critiquer l’Islam est donc, en soi, de l’islamophobie donc, en soi, du racisme. Pourtant, nous avons critiqué le catholicisme jusqu’à plus soif tout en aimant des catholiques. À moins que nous n’ayons été auto-racistes pendant tout ce temps.

J’ai aussi lu un texte écrit au lendemain de la tuerie de Charlie Hebdo. Mme Manaï s’y livre à une critique très sentie des échecs répétés de l’intégration par la France des populations musulmanes et de l’aliénation maintes fois documentée de sa jeunesse. Elle conclut que l’attentat est « l’échec de la France. C’est l’échec de son histoire et de ses Lumières.» Cependant elle ne dit pas un mot de l’idéologie islamiste répandue et financée par l’Arabie Saoudite et l’Iran qui appelle au meurtre ceux qui dessinent des caricatures du prophète. Elle ne semble pas penser que cette variable est digne de mention ou fait partie du problème.

Chouette ! À la CBC, les journalistes peuvent désormais afficher leurs convictions !

Finalement, la nomination de l’animatrice voilée Ginella Massa à une émission d’heure de grande écoute à la chaîne d’information continue de la CBC est évidemment une grande première pour la liberté : celle d’afficher ses convictions. Jusqu’à maintenant, les présentateurs s’astreignaient à une apparence totale de neutralité. (Apparence, oui, car évidemment ils ont des convictions.) Ils y voyaient une marque de respect envers les téléspectateurs qui ont des opinions variées et parfois furieusement contradictoires. Bernard Derome et les autres se font une gloire qu’après des décennies à l’antenne, personne ne peut dire s’ils sont de droite ou de gauche, fédéralistes ou souverainistes, croyants ou athées. C’était la norme jusqu’à la semaine dernière. CBC n’aurait pas laissé un présentateur afficher son engagement pour Greenpeace, le pétrole ou encore son appui à un parti politique.

Le multiculturalisme canadien impose une hiérarchie des convictions : religieuse, oui; les autres : non. On comprend donc qu’on pourrait voir demain un présentateur affichant un crucifix ou une kippa. Mais si un athée souhaite faire connaitre au public son absence de foi ? Mystère.

Chaque personne que Mme Massa va interviewer détiendra immédiatement quelques informations : 1) Elle croit en Dieu. Si ce n’est pas votre cas, sachez qu’elle est en désaccord avec vous; 2) Elle croit, comme les membres de chaque grande religion monothéiste, que son Dieu est le seul vrai Dieu. Si vous en avez un autre, elle est en désaccord avec l’existence même de votre Dieu; 3) Elle ne croit pas que la laïcité requiert des personnes en autorité, du moins en information, un devoir de réserve vestimentaire. Si vous pensez le contraire, elle estime que vous avez tort.

L’affichage d’une conviction par une personne qui devrait être neutre suscite des questions chez son interlocuteur. L’intervieweur qui porte une croix est-il contre l’avortement, comme le clergé catholique, ou est-il un modéré ? Le présentateur à la kippa soutient-il la politique israélienne de colonisation de la Palestine ou fait-il partie de la minorité qui s’y oppose ? Ce sont des questions qui ne devraient même pas traverser la tête d’un participant à une émission de télé nationale, ou d’un manifestant devant un policier. (Ce serait vrai aussi pour l’affichage politique. Le porteur du macaron péquiste serait-il un tenant de la Charte ? D’un référendum rapide ? Était-il pro-Lisée ou pro-Cloutier ?)

La présence télévisuelle de Mme Massa a une autre conséquence. La majorité des musulmanes du pays ne portent pas le Hijab. Dans beaucoup de mosquées, dans les quartiers à prédominance musulmane et dans plusieurs familles orthodoxes, elles résistent à une pression ambiante vers le conformisme vestimentaire religieux. La CBC vient de donner aux orthodoxes un argument fort. La télévision d’État dit que c’est bien, le Hijab. Que ce signe de soumission à Dieu et de modestie féminine incarne, en fait, le progrès et la modernité. La CBC offre une pub quotidienne à l’Islam voilé. Elle rend un peu plus ardue la vie des musulmanes qui résistent.


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Prêts pour l’inégalité ?

Demandez au citoyen moyen de définir l’expression racisme systémique. Comprenant le mot racisme, il vous parlera d’inégalité :  des gens sont discriminés à cause de la couleur de leur peau. Comprenant le mot systémique il vous dira qu’il doit s’agir des rouages d’un système qui produit de l’inégalité. 

S’il avait raison, ce citoyen moyen, il suffirait de bien diagnostiquer quel article de loi, quel règlement ou protocole, quel aspect de la formation ou de l’organisation du travail produit un effet aussi détestable et le réparer.

(Une version légèrement écourtée de ce texte a été publié dans Le Devoir de samedi.)

Mais il a tort. Car la définition juridique du racisme systémique, bénie par la Cour suprême et appliquée par notre Commission des droits, n’est pas un appel à l’égalité de traitement. C’est au contraire un appel, assumé, à l’inégalité.

Le rapport Viens

Prenez le rapport du juge Viens sur la condition des autochtones au Québec. Contrairement à ce que vous pensez tous, chers lecteurs, il ne conclut nulle part que les institutions québécoises sont coupables de racisme systémique. Il fait exprès de choisir l’expression «discrimination systémique», à la charge symbolique beaucoup moins lourde. C’est déjà grave. La discrimination et le racisme sont cousins, pas synonymes. Le juge Viens dénonce avec raison l’absence de services envers des populations autochtones et réclame que ces lacunes soient corrigées. Il a bien vu, avant même le mépris raciste et probablement criminel dont fut victime Joyce Echaquan, que des pratiques racistes avaient lieu dans des établissements de santé.

Mais pour ce qui est du système, son diagnostic est nuancé. En «dépit de certains efforts d’adaptation et d’une volonté manifeste de favoriser l’égalité des chances », écrit-il, cela ne suffit pas. « Si les problèmes ne sont pas toujours érigés en système, une certitude se dégage: les structures et les processus en place font montre d’une absence de sensibilité évidente aux réalités sociales, géographiques et culturelles des peuples autochtones.» 

Le Rapport Viens est un appel à l’inégalité. Il propose des cliniques autochtones distinctes chaque fois que c’est possible. Il veut que les pratiques autochtones de guérison, de disposition du fœtus et du placenta, soient acceptées et intégrées dans les hôpitaux du service public. Il souhaite créer dans les hôpitaux des espaces culturellement sécuritaires spécifiques aux autochtones. Il propose que les règles limitant le nombre de visiteurs pour les malades soient élargies pour les patients autochtones. Osons le mot : il réclame des accommodements.

Vous me savez réfractaire aux accommodements religieux. Pourtant je suis favorable à ces propositions, puisqu’elles concernent des nations avec lesquelles nous partageons un territoire. Mais soyons rigoureux. Ce qui nous est demandé ici n’est pas de traiter également les citoyens de races différentes. Il nous est demandé, au nom de l’équité, de construire un système inégalitaire. D’ériger, en quelque sorte, un racisme systémique positif permanent.

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François Legault affirme que sa réticence à céder aux pressions multiples pour qu’il s’agenouille devant le concept de racisme systémique tient au caractère non fédérateur, divisif, du concept. Cette raison serait en soi suffisante. Si on veut échouer dans une nécessaire opération de large adhésion des Québécois à des mesures de lutte contre le racisme, la première chose à faire est d’adopter un concept qui braque, accuse, culpabilise. 

Racisme systémique, laîcité et inégalité

Mais cette raison ne doit pas être la seule. La définition juridique du racisme systémique pose problème. Elle suppose qu’on constate une discrimination d’un groupe minoritaire qui soit le résultat 1) de préjugés peut-être inconscients et 2)  des « politiques et pratiques généralement adoptées sans tenir compte des caractéristiques des membres du groupe visé».  Il n’est donc pas question de corriger la discrimination en établissant une égalité de traitement. Il faut au contraire que les politiques et pratiques soient ajustées en fonction du groupe visé. Et s’il y a plusieurs groupes, il doit y avoir plusieurs ajustements. La discrimination dont sont victimes les Québécois d’origine maghrébine n’a rien à voir avec celle subie par les autochtones.

On a noté que les membres des minorités sont sous-représentés parmi les cadres de la ville de Montréal. Notons que les blancs défavorisés de l’Est de Montréal y sont aussi sous-représentés. Mais, puisqu’ils ne sont pas une minorité protégée par les Chartes, ils n’ont pas accès au redressement offert par le concept de racisme systémique. Tant pis pour eux.

Je me permets un détour pour noter que la loi 21 sur la laïcité serait évidemment dans la mire du concept légal de racisme systémique. Il suppose en effet que lorsqu’on constate une discrimination visant une minorité et qu’une loi a un impact sur cette minorité, on déclenche l’alarme. Ce qui fait que lorsque l’État québécois a retiré des droits acquis aux catholiques et protestants dans la gestion de leurs écoles et de leurs hôpitaux, il ne s’exposait à aucun blâme car il agissait contre des religions majoritaires. Mais si son pas de plus visant l’interdiction de signes religieux en classe s’applique de façon disproportionnée à une minorité religieuse plus attachée à ces symboles religieux, cela devient ipso facto du racisme systémique. Fin de la parenthèse.

Valérie Plante a souscrit aux recommandations d’un récent rapport sur la question. Elle doit donc atteindre des cibles contraignantes pour correctement représenter cinq groupes: minorités visibles, ethnoculturelles (ni anglos ni francos), autochtones, femmes et personnes en situation de handicap. (Je m’étonne de l’absence des LGBTQ.) Elle n’a pas le droit d’y arriver « en moyenne». Non. Elle doit y arriver distinctement dans la ville-centre et dans chaque arrondissement et autant chez les employés que chez les professionnels et les cadres.

Rien ne dit qu’ensuite, des sous-groupes ne s’ajoutent à sa tâche. Les Noirs issus des Caraïbes ont des caractéristiques différentes de ceux venus d’Afrique ou des États-Unis. Et comment oser mettre dans une même catégorie Indiens et Pakistanais ? Je n’invente pas cette revendication, elle existe déjà.

Cela signifie qu’il faut assurer aux membres des minorités, non l’égalité des chances, mais l’égalité de résultats. C’est une garantie qu’on n’offre pas aux Québécois venant de milieux défavorisés ou aux membres des minorités invisibles, comme un belge ou un roumain francophone. Pour contrer une injustice, on en érige donc une autre. C’est fâcheux.  On doit pouvoir trouver mieux.

Comme moi, vous détestez le racisme. Comme moi, vous souhaitez des actions fortes. Mais soyez francs. Si vous étiez François Legault, mettriez-vous votre doigt dans l’engrenage du racisme systémique ?


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L’héritage du cours Éthique et culture religieuse : Une génération d’athées multiculturels ?

J’applaudis, évidemment, à la décision du gouvernement Legault de remplacer le cours ECR, Éthique et culture religieuse, par un cours plus large sur la citoyenneté. C’était précisément la proposition que j’avançais depuis 2016.

Je compte bien répondre à la question posée par le ministre de l’éducation Jean-François Roberge : que devrait-on inclure dans ce nouveau cours ? Mais avant, je voudrais revenir sur un aspect très paradoxal du cours ECR qui vous a peut-être échappé.

Depuis son introduction en 2008, le cours est pris à partie y compris par les tenants de la laïcité, dont je suis, et par les organisations religieuses. Les laïcs estiment qu’il est excessif de consacrer une heure par semaine pendant 11 ans au fait religieux, car cela exagère nettement l’importance de la religion dans la société. Ils estiment aussi que le cours présente comme parfaitement respectables des religions qui, pour l’essentiel, incarnent le refus de l’égalité homme femme et substituent à la science un récit imaginé de l’histoire humaine. Plutôt que de porter un regard critique sur les religions, l’ECR prône une acceptation totale des différences et fait comprendre qu’il est condamnable de critiquer les religions ou d’insister sur le caractère laïc de nos institutions. Bref, le cours ECR propage l’idéologie multiculturaliste.


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Un impact mesurable sur l’appui à la loi 21

On exagère ? Voire. Un des principaux concepteurs du cours, Georges Leroux, dans un texte fondateur, a écrit: «On doit surtout faire l’effort de concevoir une éducation où les droits qui légitiment la décision de la Cour suprême [qui permet le port du kirpan à l’école], tout autant que la culture religieuse qui en exprime la requête, sont compris de tous et font partie de leur conception de la vie en commun.» Le programme ECR, a-t-il ajouté, «doit inculquer le respect absolu de toute position religieuse».

Difficile de ne pas voir une relation de cause à effet entre ce cours et le fait que les Québécois de 18 à 24 ans, donc qui ont été exposés au cours, soient les moins favorables à l’interdiction des signes religieux pour les personnes en autorité. Ils sont divisés à égalité sur le sujet (36% pour et contre), alors que leurs aînés immédiats, de 25 à 34 ans, non exposés au cours, y sont à plus de 50% favorables, une majorité qui grimpe ensuite jusqu’à 80 % avec l’âge. (Pour le sondage Léger, voir ici. PDF)

Une fabrique d’athées ?

Mais alors pourquoi le cours est-il si mal reçu par les autorités religieuses ? Elles devraient être ravies, non ? Non. Parce que le cours produit peut-être des multiculturalistes, mais il produit des multiculturalistes athées.

Si vous souhaitez que votre enfant de six ans partage votre foi, il est hautement préférable qu’il ne soit exposé qu’à la vôtre, qu’elle soit chrétienne, juive ou musulmane. Car il n’y a, c’est connu, qu’un seul Dieu et une seule vérité. Exposer les jeunes de 6 à 17 ans à l’existence simultanée de plusieurs religions, plusieurs Dieux, plusieurs rites, affirmer que toutes ces versions sont également respectables, c’est miner le fondement même de l’attachement à une religion.

Analyses et récits entre vos deux oreilles: cliquez sur l’image.

Vous avez entendu parler de l’exercice proposé dans un des cours ? Après avoir démonté les composantes classiques des religions, l’exercice s’intitule « J’invente ma religion ». En équipe, l’élève s’invente un Dieu, un récit d’origine, un livre sacré, des rituels, des objets de culte.

Si à quatre élèves de 6, 10 ou 12 ans, on peut s’amuser à inventer une religion, on peut constater que ce n’est finalement pas si compliqué. Comment, au sortir de cet exercice, ne pas mettre en doute la véracité des discours religieux officiels.

J’aimerais pouvoir prouver ce que j’avance en vous citant des données qui prouvent que le nombre d’athées et d’agnostiques augmente significativement chez les jeunes québécois. Des données récentes attestent d’une baisse de la pratique religieuse, de la croyance en Dieu, du nombre de mariage religieux. Les plus jeunes québécois expriment, davantage que leurs aînés, un décrochage envers le fait religieux.

Malheureusement, aucune étude ne permet de distinguer précisément l’impact du cours ECR. Il a été introduit en 2008. Au moment du dernier sondage disponible, datant de 2019, les Québécois qui y ont été exposés avaient entre 16 et 27 ans.

Un sondage Léger réalisé par l’Association des études canadiennes a relevé que la croyance en Dieu décline clairement avec l’âge. Parmi nos aînés, de plus de 65 ans, au moins 65% y croient. On obtient une majorité de croyants aussi, mais plus faible, chez les plus de 35 ans.

La majorité bascule chez les moins de 35 ans. Pour la première fois dans l’histoire moderne du Québec, la majorité des 25-35 ans soit 52% affirment ne pas croire en Dieu, sans compter ceux, plus de 10%, qui disent ne pas avoir d’opinion à ce sujet. Chez les plus jeunes, les 18-24 ans, donc davantage encore exposés au cours ECR, la non croyance est toujours historiquement élevée mais légèrement moins forte, à 46%. Cependant ceux qui disent être indécis sont plus nombreux, à 15%.

Globalement, entre 18 et 35 ans au Québec, on ne trouve qu’un citoyen sur trois qui affirme croire en Dieu. C’est le score le plus faible, et de loin, en Amérique du Nord.

ECR: par quoi le remplacer ?

Maintenant que le gouvernement Legault a décidé de le remplacer, la question est, par quoi ?

Candidat à la direction du PQ, j’avais réfléchi à cette question et ma réponse est la suivante : ces heures devraient être consacrées à outiller nos jeunes pour qu’ils soient des citoyens informés et éclairés. Cela signifie qu’ils doivent comprendre les droits et devoirs qu’ils auront dans la société, qu’ils puissent se repérer dans la vie démocratique, dans la vie juridique, dans la vie économique et dans la vie sociale.

Le ministre soumet sept thèmes. Certains recoupent exactement mes propositions. Une initiation à la vie démocratique, locale et nationale, une initiation au système juridique et aux droits du citoyen. Je note que le thème de l’égalité des hommes et des femmes n’est pas au programme, il devrait l’être.

Le ministre propose d’y insérer, comme je le souhaitais, tout un volet sexualité.

Viennent cependant s’ajouter une proposition d’éducation à l’écocitoyenneté qui me semble, comme parent, déjà abondamment couvert à l’école. Un volet développement de soi et relations interpersonnelles et un volet Éthique, consistant à faire comprendre à l’élève les règles du vivre ensemble et les moyens de combattre le stress,  est bienvenu.

S’ajoute un volet Citoyenneté numérique qui me semble intéressant à l’heure de la cyberintimidation et du hammeçonnage. On y parle aussi du regard critique qu’il faut poser sur la publicité, les médias et les médias sociaux. J’achète. J’ajouterais un volet sur les théories du complot et les fake news.

Le fantôme du cours ECR

Puis, vient un dernier volet, qui est ni plus ni moins le fantôme du cours ECR, intitulé « Culture des sociétés ». Il me paraît difficile de préparer un jeune à la vie citoyenne sans lui donner une idée de la diversité culturelle et religieuse qui l’entoure. La question du récit religieux en soi devrait être reléguée au cours d’histoire mondiale, point à la ligne. Mais on ne peut faire l’impasse sur les questions de diversité et d’intégration.

Le problème avec la proposition du ministre, c’est qu’elle fait semblant que ces questions ne font pas débat. Que le Québec n’a pas de position. D’ailleurs, le mot laïcité n’y apparaît pas.

Laissez-moi vous lire ce qu’on y trouve :

Par ce thème, l’élève peut être informé, par exemple, sur :

  • les croyances religieuses;
  • les aspects culturels, économiques et politiques, qui peuvent différer d’une culture à l’autre;
  • la nécessité qu’à l’intérieur d’une société, la différence entre les individus soit considérée comme une richesse;
  • les défis associés à l’intégration des individus et à l’acceptation de la différence

fin de citation

Je ne m’arrête qu’un instant sur l’idée que la différence n’est pas dans tous les cas une richesse car les Hells Angels sont différents, les djihadistes sont différents, les fraudeurs sont différents et je ne souhaite pas que nos enfants soient conduits à accepter ces différences comme, disons, enrichissantes.

Je note aussi que rien n’est prévu pour prévenir nos jeunes contre le danger de recrutement par les sectes et sur les périls du radicalisme religieux. Je suppose que les techniques de recrutement des proxénètes seront couvertes dans l’éducation sexuelle, mais j’espère qu’on trouvera aussi le temps pour démonter la logique des gangs. Si ce cours est efficace, il développera chez nos jeunes citoyens des anticorps face à ces dangers qui les entoure.

Mais j’estime qu’il faut en effet jouer franc jeu avec les élèves, surtout du secondaire, dans un thème qui pourrait s’appeler non pas « culture des sociétés » mais « le vivre-ensemble au Québec ».

On leur apprendrait qu’il y a plusieurs façons d’organiser les sociétés et d’aborder l’intégration des arrivants. Les États-Unis ont choisi le Melting-pot, le Canada le multiculturalisme, mais le Québec a fait un autre choix. Pour l’instant, la doctrine québécoise est l’interculturalisme (je trouve la chose trop molle, mais c’est la doctrine) et les Québécois ont fait le choix d’un État laïc, où les signes religieux et de conviction ne sont pas admis chez les personnes en autorité.

Une explication de la marche historique de la société québécoise vers la laïcité serait, là, bienvenue. Et pourquoi, si on insiste tant pour parler d’intégration, n’aborde-t-on nulle part un des thèmes centraux de la vie québécoise : la question linguistique et la volonté de maintenir ici une société dont la langue officielle et commune est le français ?

Bref, le ministre a réussi le tour de force de proposer un cours de préparation des jeunes québécois à la vie citoyenne moderne, sans que les plus grands débats de société de la dernière décennie et les plus grandes décisions des Québécois sur le sujet du vivre-ensemble n’y soient abordés.

C’est un exploit.

 


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Le périlleux parcours du prochain chef libéral

Dominique AngladeTout indique qu’il y aura une course pour la succession de Philippe Couillard à la direction du Parti libéral du Québec.

Une course dans laquelle Dominique Anglade part avec une sérieuse longueur d’avance. Elle a construit une réelle organisation nationale. Elle a réuni les signatures et les sous nécessaires pour se qualifier. Elle dispose de nombreux appuis parmi les députés actuels et les députés sortants en région.

Alexandre Cusson, maire de Drummondville et président sortant de l’Union des municipalités du Québec, sera son principal challenger.


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Une course: pourquoi c’est une bonne chose

Il y a des cas où des couronnements font l’affaire. Lorsqu’un géant frappe à la porte (Parizeau, Bouchard) ou lorsque la popularité du prétendant est fulgurante (Charest, en 1998).

Sinon, la course est essentielle pour assurer la légitimité du nouveau chef. Il y a toujours des zones de turbulences dans la vie d’un parti. Un chef élu a l’avantage d’avoir testé ses idées et sa personnalité pendant la course, et d’avoir triomphé sur d’autres idées et d’autres personnalités. Lors des débats à venir, il (elle) est le seul à détenir cet avantage. Il est déterminant.

Et quoiqu’on dise des divisions qui sont le lot de toutes courses, reste que l’absence de course dans un parti affaibli est un signe supplémentaire de faiblesse. La tenue d’une course attire au contraire l’attention, attire de nouveaux membres. Surtout, elle produit un gagnant.

Quels défis ?

Le constat est clair, le vote libéral francophone s’est effondré lors du vote du premier octobre 2018. Le dernier coup de sonde de Léger ne lui donnait la faveur que d’un Québécois sur 10. Il faudra attendre la fin de la lune de miel de l’électorat avec la CAQ pour savoir si certains électeurs reviennent au bercail libéral.

Maintenant disponible.

Les candidats à la direction enverront des signaux aux francophones. Alexandre Cusson pourra dire qu’il vient du cœur du Québec francophone, Drummondville et qu’en tant que président des maires, il connaît les enjeux des régions comme le fond de sa poche. Anglade a lancé sa campagne à la chefferie en terrain francophone, en Mauricie, plutôt que dans sa circonscription montréalaise et son passage à l’économie l’a aussi familiarisée avec les dossiers régionaux.

C’est bien, mais c’est très insuffisant. Aucune reconquête de l’électorat francophone ne peut se faire sans que le PLQ renoue avec l’identité québécoise, tire donc son épingle du jeu sur certains thèmes identitaires. C’est là que cela devient périlleux.

L’affaiblissement du PLQ hors-Montréal fait en sorte de surpondérer dans son organisation le poids des anglos et des allophones, où les trudeauistes sont dominants. Le PLQ de Couillard fut d’ailleurs celui de la montée et de la normalisation des thèses trudeauistes au sein du parti. Le fait que la course se déroulera alors que les cousins libéraux fédéraux sont au pouvoir rend l’aile trudeauiste plus forte encore.

Dominique Anglade a posé deux gestes de lèse-trudeauisme. Sur la loi 21, elle a bien sûr voté contre, mais a déclaré que le gouvernement fédéral ne devrait pas participer aux contestations légales. Que c’est une affaire québécoise. De sa part, c’est audacieux. Cela la mènera à dénoncer la future décision fédérale d’intervenir, donc de déplaire à l’aile trudeauiste de son parti.

Elle s’est dite favorable à une « loi sur l’interculturalisme » qui ferait du Québec une société distincte dans le Canada multiculturaliste. On peut débattre de la très faible différence entre les deux concepts – je l’ai fait ici – , on peut aussi débattre du faible impact électoral de cet engagement. Mais de la part du PLQ, c’est un signal de dissociation d’avec le Canada de Trudeau. Mme Anglade veut en faire un « message clair d’affirmation de ce que nous sommes ».

On verra ce que M. Cusson et d’autres candidats potentiels en pensent mais Rizqy et Barrette ont envoyé des signaux semblables.

La notion d’interculturalisme n’est pas nouvelle au PLQ. C’est officiellement la politique gouvernementale depuis Robert Bourassa. La ré-adoption de ce concept dans les instances libérales aurait donc dû passer comme une lettre à la poste.

En août dernier, lors de la rencontre des jeunes libéraux, une résolution favorisant l’interculturalisme, plutôt que le multiculturalisme, a bien été adoptée par 68% des délégués, mais la résistance trudeauiste était très audible.

C’est un coup de semonce. La glace identitaire sur laquelle s’avancera le futur chef est fort mince.

L’éléphant dans la pièce

L’éléphant dans la pièce: l’avenir de la loi 21

Il y a un éléphant dans la pièce, et sur la glace: la loi 21. Cette loi a fait porter son ombre sur toute l’élection fédérale qui vient d’avoir lieu. Elle va aussi contaminer le débat libéral au sein du PLQ. Et il n’est pas impossible que l’avenir de cette loi soit une des questions de l’urne lors de l’élection de 2022.

Comment ? Il y a deux possibilités. Soit la Cour suprême invalide la loi, d’ici l’élection québécoise de 2022. Soit elle ne l’invalide pas.

Si elle l’invalide, la CAQ sera dans l’obligation de trouver une façon de la réintroduire et ce sera au centre de son programme électoral. Pour le Parti Québécois, ce sera un cadeau, et il dira que seul un Québec indépendant pourra faire voter une telle loi.

Mais le PLQ ? Il lui sera impossible de promettre de refaire ce que la Cour suprême a défait, au nom des droits fondamentaux. Le nouveau chef du PLQ voudra tourner la page et parler d’autre chose. Cela pourrait cependant l’exclure du débat central de l’élection. Comme QS d’ailleurs, qui a promis de ne pas reconduire la clause dérogatoire.

Si la Cour n’invalide pas la loi, ce sera pire. La loi est appliquée grâce à la clause dérogatoire qui, elle, doit être renouvelée chaque cinq ans. Le gouvernement élu en 2022 devra donc, en 2024, reconduire cette clause pour garder la loi opérante, ou ne pas la reconduire et la rendre inopérante.

La question sera donc la suivante: un PLQ de retour au pouvoir va-t-il reconduire la clause ?

Au moment de lancer sa campagne, Dominique Anglade a donné un signal lourd de sens. «Le projet de loi 21 a été adopté. La suite des choses appartiendra aux militants du PLQ», a-t-elle dit. Ce qui signifie que la position du PLQ sur la survie de la loi sur la laïcité serait décidée par une instance partisane libérale avant l’élection de 2022.

On est donc en piste pour un débat déchirant. La loi 21 est évidemment anathème pour le courant trudeauiste du parti, y compris pour plusieurs membres du caucus.

Pour eux, et une grande partie de l’électorat anglophone du PLQ, l’idée que le parti libéral reconduise cette loi serait complètement inacceptable. On frôlerait le schisme, comme celui qui a conduit en 1989 trois ministres de Robert Bourassa à quitter le PLQ lors de l’utilisation de cette même clause dérogatoire pour reconduire la loi péquiste sur l’unilinguisme dans l’affichage commercial. Bourassa, au pouvoir, pouvait se permettre ces départs. Le PLQ dans l’opposition, non.

Mais la question reste centrale. Le PLQ pourrait-il se présenter à l’électorat en 2022 en promettant aux francophones de leur enlever la loi 21 ? On ne parlerait que de ça.

Bref, au moment où s’engage la course à la direction du parti libéral, les signaux qu’enverront les candidats au sujet de la loi 21 seront essentiels. Il s’agit d’un enjeu dont les libéraux ne veulent pas. Il ne peut que leur nuire. Et il leur nuira.

Mais c’est dans la difficulté qu’on peut voir les gens briller. Pour le futur chef du PLQ, la difficulté ne manquera pas. Le ou la futur chef devra, comme le disait le slogan du gouvernement Charest, « briller parmi les meilleurs ».


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Comment Trudeau va-t-il contester la loi 21 ? Un de ses grands amis révèle le mode d’emploi

Justin Trudeau l’a annoncé en lançant sa campagne, il serait « contreproductif » de dire tout de suite s’il utilisera les armes juridiques à sa disposition pour faire invalider la loi 21 s’il est réélu. Donc, il n’en parlera pas « pour l’instant ».

Sa décision est politiquement intenable. Ceux qui appuient la loi (comme moi) et ceux qui la combattent veulent savoir ce que Trudeau fera lorsqu’il sera réélu.

Dès le dépôt du projet, le Premier ministre l’a déclarée « impensable » et a promis qu’il allait « défendre » la Charte des droits et les droits des Canadiens. Son ministre de la Justice l’a plusieurs fois déclarée « inacceptable » et a annoncé qu’après la sanction de la loi, il allait parler des « prochains pas » (next steps) à prendre. Mais la loi a été sanctionnée fin juin et rien n’est arrivé.

Enfin, pas tout à fait rien.


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Il est important d’écouter la radio. En français, d’abord, pour savoir ce que les ministres de Justin Trudeau disent, lorsqu’ils sont interrogés sur la loi 21.

À la radio, donc, Mélanie Joly répond mercredi le 4 septembre aux questions de Patrick Lagacé. Écoutons-la.

https://soundcloud.com/lisee101/extrait-joly

Bref, trois fois, Mélanie Joly affirme que le gouvernement fédéral va laisser le Québec agir sans intervention d’Ottawa. Elle met dans la bouche de Justin Trudeau des mots qu’il n’a jamais prononcé. Jamais, au grand jamais, n’a-t-il dit que cette affaire ne relevait que du Québec ou de l’Assemblée nationale. Il a au contraire dit qu’il était de sa responsabilité de défendre la Charte. Il n’a simplement pas dit comment ou quand.

Il est important d’écouter la radio en anglais. Car on pouvait y entendre, trois jours plus tard, le 7 septembre, le député de Ville-Marie Marc Miller dire exactement le contraire.

Vous ne connaissez pas Marc Miller ? Ce n’est pas grave, car Justin Trudeau, lui, le connaît bien. Ils se sont rencontrés à Brébeuf, sont devenus de grands amis, ont voyagé en Afrique ensemble. Puis Miller a organisé l’élection de Trudeau dans le comté de Papineau et a participé comme conseiller à sa campagne victorieuse au leadership. Miller est devenu un temps président du caucus des députés québécois de Trudeau. Il est avocat et a écrit des textes sur la constitution.

Interrogé à l’émission The House de la CBC sur la réaction qu’aura son ami le premier ministre face à la loi 21, le député Miller a été très clair. Écoutons-le, en version originale.

https://soundcloud.com/lisee101/extrait-miller

Le mot clé est « robuste ». Je traduis:

« Il y a des éléments [de la loi 21] qui sont de compétence fédérale et vous pouvez vous attendre à ce que, quand le temps viendra, nous allons prendre une position robuste sur ces éléments juridique de fond devant les tribunaux. »

Miller maîtrise bien le dossier. Il explique posément que la clause nonobstant, utilisé par Québec, ne s’applique pas aux articles de la constitution qui couvrent la place de la religion dans la société et l’égalité des sexes. Un recours fédéral s’attaquerait donc à ces deux aspects précis.

Il révèle aussi que le gouvernement libéral n’appuiera pas la contestation judiciaire lancée entre autres par le Congrès Musulman parce que cette contestation ne porte pas sur la compétence fédérale. L’action d’Ottawa sera distincte, pour des raisons juridiques.

Miller a évidemment participé à l’élection fédérale de 2015 lorsque la question de la burqua a été soulevée. On se souvient qu’une dame insistait pour se présenter à sa cérémonie de citoyenneté avec le voile intégral. La question était politiquement compliquée car le gouvernement du Québec, alors libéral, avait voté une loi qui interdisait le voile intégral dans les services publics québécois.

Miller dit se souvenir que « tout le monde disait et des conseillers disaient de ne pas s’en mêler » car cela allait prendre les libéraux québécois à rebrousse poil. Mais, explique l’ami Miller, « le premier ministre est un homme de principe qui défend la Charte des droits ». En 2019 comme en 2015, conclut-il, « vous pouvez vous attendre à ce que le premier ministre agisse exactement comme les Canadiens s’attendent à ce qu’il agisse et cela signifie défendre la Charte des droits. »

D’abord merci à Marc Miller de nous donner l’heure juste. Résumons: lorsque le temps sera venu, Ottawa prendra devant les tribunaux une position robuste pour faire invalider la loi québécoise sur la base de deux éléments non couverts par la clause dérogatoire: les droits religieux et l’égalité des sexes. Au moins, c’est clair.

Pourquoi Mélanie Joly, membre du Conseil des ministres, n’est-elle pas au courant ?

Peut-être parce qu’elle regarde les sondages. Elle sait que la loi est appuyée massivement par les Québécois – environ 70%. Peut-être sait-elle aussi que la moitié des électeurs libéraux fédéraux au Québec y sont aussi favorables. Oui, un électeur libéral sur deux au Québec est pour la loi, selon un sondage Léger d’avril dernier, qui révèle aussi que 40% des Canadiens hors-Québec sont favorables à ce que leur province adopte une loi identique.

Le débat Joly-Miller, par radios interposées, démontre la tension qui divise le caucus libéral québécois sur ce point. C’est leur problème.

Les électeurs, eux, ont droit de connaître la vérité avant l’élection. Marc Miller est, ici, plus crédible que Mélanie Joly.

Mais seul Justin Trudeau peut nous donner, en définitive, l’heure juste. Il la doit aux Canadiens et aux Québécois.


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Laïcité: Seulement un (mais tout un) B- pour la CAQ

François Legault, Simon Jolin-BarretteD’abord les fleurs.

François Legault et son ministre Simon Jolin-Barrette ont choisi le bon moment et le bon point d’équilibre pour cette loi historique qui fait franchir un pas important à la longue marche québécoise vers un État laïc.


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Le moment: il fallait le faire pendant le début du mandat. Pas pour « mettre cette affaire derrière nous » comme l’affirme le premier ministre, mais pour établir le socle politique et législatif de la volonté québécoise. Car le reste de cette affaire est devant nous: les contestations, l’attitude du fédéral, les jugements de Cour. On en a pour quelques années avant de savoir si, oui ou non, le régime canadien permettra au Québec de faire ce choix-là. L’adoption, en juin 2019, de la loi sur la laïcité permettra de connaître ces réponses avant le rendez-vous électoral de 2022, ce qui est essentiel.

Le point d’équilibre. Il y avait plusieurs configurations possibles dans l’interdiction des signes. Une fois établi que les agents de l’État ne doivent pas signaler leurs convictions pendant leurs heures de travail, un principe soutenu par une grande majorité de Québécois, on peut penser qu’il devrait s’appliquer à la totalité des employés de l’État. C’était la bouchée, maximaliste, de la Charte des valeurs du gouvernement Marois (dont je faisais partie).

Mais l’histoire de l’implantation de la laïcité au Québec est marquée par une approche graduelle. François Legault avait fait son lit assez tôt sur son périmètre: agents coercitifs plus enseignants du primaire et du secondaire. Il aurait pu ajouter les membres de la fonction publique proprement dite en contact avec le public. Lorsque l’inspecteur des viandes, du revenu ou du travail passent chez vous, il est en situation d’autorité.

Mais compte-tenu de la difficulté d’application — et des résistances prévisibles, y compris, c’est certain, des manifestations de désobéissance civile, comme on en a vécu après la loi 101 — la dose retenue était à peu près la bonne.

Chapeau aux députés de la CAQ

Bravo aussi aux députés de la CAQ d’avoir accepté deux compromis essentiels. D’abord, la protection des droits acquis des membres du personnel enseignant qui portent déjà des signes religieux. Ils sont peu nombreux. Ils méritent le respect et la reconnaissance de l’État pour leur travail. Les soustraire de l’application de la loi a également un impact important pour la phase d’application/contestation. Les opposants au projet auraient transformé ces personnes en autant de « martyrs » de leur cause. En acceptant d’appliquer la clause de droits acquis — contre la volonté de la majorité des Québécois — les membres du caucus caquiste ont fait preuve de jugement.

Le cas du crucifix au Parlement était aussi intéressant. Là encore, la majorité des Québécois en souhaitait le maintient. Cependant il posait un réel problème de cohérence laïc, constamment soulevé avec raison par les opposants au projet de loi.

En décidant de le retirer au moment de la sanction de la loi, François Legault a posé un geste de compromis important, mais politiquement peu coûteux. On peut penser que les électeurs catholiques les plus conservateurs votent déjà pour la CAQ. Si cette décision les heurte, comme c’est probable, ils n’ont pour ainsi dire nulle part où aller. (On utilise souvent l’expression: Seul Richard Nixon pouvait aller en Chine. À l’époque la reconnaissance du régime communiste chinois était un énorme tabou aux États-Unis et un président démocrate aurait payé cher ce qui aurait été vu comme une abdication face aux communistes. Nixon, un républicain alors jugé conservateur, pouvait mécontenter sa base en posant ce geste. Ils n’avaient nulle part où aller. Idem pour François Legault.)

Les bémols
1) une occasion manquée

Le gouvernement a décidé de présenter simultanément le projet sur les signes religieux et celui sur l’immigration. Il aurait pu saisir cette occasion pour équilibrer son message face à la différence. Il a fait le contraire.

Modifier des règles du vivre ensemble qui auront un impact chez des membres de minorités au Québec (la loi sur les signes) aurait dû être équilibré par des mesures qui font reculer la discrimination et le racisme. Le projet de loi sur l’immigration aurait été le véhicule pour le faire.

Le chef du Parti Québécois, Pascal Bérubé, a tenté de convaincre le ministre Jolin-Barrette d’introduire des mesures en ce sens: projets de CV anonymes, fin de l’exigence de travail préalable au Québec pour l’embauche d’immigrants, accès à l’égalité des membres de la diversité sur les CA de l’État et dans la fonction publique.

Le gouvernement avait à sa disposition un bouquet de mesures pour démontrer concrètement qu’il pouvait, en même temps, faire reculer la discrimination et faire avancer la laïcité.

Cette action aurait aussi donné des arguments précieux aux membres de la diversité québécoise, notamment plusieurs femmes d’origine nord-africaines, qui sont ses alliés dans le combat de la laïcité. Le ministre a été sourd à chacune de ces demandes.

Force est de constater que cette action contre la discrimination ne fait pas partie de l’univers mental caquiste. Pire, en mettant à la déchiqueteuse 18 000 dossiers d’immigration, le gouvernement se montre froid et insensible face aux immigrants. C’est donc une occasion manquée. Il pouvait mettre du baume sur la plaie, il y a mis du sel.

2) le problème du bâillon

On compare avec raison cette loi à la loi 101. Dans les deux cas, il s’agit d’une audace folle de la part d’une nation qui ne contrôle ni sa constitution, ni son appareil judiciaire. Dans les deux cas, les libéraux, fédéraux et provinciaux, ont freiné des quatre fers et annoncé des jours sombres.

René Lévesque avait fait le choix de ne pas imposer le bâillon, en fin de session, pour l’adoption de la loi 101. L’opposition libérale n’était pas moins coriace dans son obstruction. Mais Lévesque a prolongé les débats jusqu’à la fin de l’été avant d’y mettre un terme. (Dans ce cas, seuls le ministre et les membres de la commission parlementaire sont privés de vacances, pas toute l’Assemblée, sauf le jour du vote.)

Bâillon ou non, l’opposition s’opposera. Mais s’étant montré modéré dans la conception du projet, le gouvernement Legault se serait montré patient dans son adoption. Aussi, compte tenu de l’appui dont jouit le projet de loi dans l’opinion publique, les prolongations des lamentations libérales et solidaires pendant l’été auraient été mis à leur débit à eux.

Il n’y a pas de doute que l’utilisation combiné de la clause dérogatoire (bonne décision) et du bâillon (mauvaise décision) sera utilisée politiquement par le gouvernement Trudeau, juridiquement par les contestataires et, qui sait, par la Cour suprême au moment de son jugement. En ayant fait preuve de plus de patience, le gouvernement aurait retiré un argument supplémentaire à ses adversaires.

3) pourquoi ne pas additionner ?

Au moment de la loi 101, le ministre Camil Laurin avait évidemment repoussé des dizaines d’amendements libéraux et de l’Union nationale d’alors qui avaient pour but d’édenter son projet. Cependant il avait accepté quelques amendements de l’Union nationale et, au final, deux amendements du Parti libéral. Sur des points mineurs, certes. Mais cela lui permettait de montrer qu’il n’était pas, toujours et en tous points, fermé à la critique.

En mettant fin à la discussion en commission parlementaire dès l’article 6 de son projet de loi, la CAQ n’a pas réussi à identifier un seul amendement des autres partis qu’elle aurait pu reprendre à son compte. C’est dommage.

Dans un débat aussi serré, tous les arguments comptent. Il est particulièrement utile de s’attacher le plus solidement possible à ses alliés. Pourquoi ? Parce qu’il y aura des embûches à venir et qu’on souhaite, dans la tempête, ne pas se retrouver seul, critiqué de toutes parts.

François Legault avait calculé qu’en additionnant les voix obtenues en octobre dernier par la CAQ et le PQ, la loi allait être votée par des députés représentant 54% des voix exprimées (reflétant 70% d’appui dans les sondages). Ce n’est pas anodin. La CAQ ayant bien estimé que le PQ n’aurait d’autre choix que d’appuyer le projet de loi, elle n’a pas tenté de l’impliquer concrètement dans le processus.

Le PQ a déposé plusieurs amendements qui auraient changé le périmètre d’application du projet : y inclure les écoles privées et les éducatrices de garderies installées. Il réclamait aussi le retrait du cours Éthique et culture religieuse.

On comprend la CAQ d’avoir voulu rester sur ses propres rails. Pascal Bérubé n’a réussi à obtenir qu’un engagement verbal du premier ministre pour  »modifier » le cours ECR  »dans le mandat ». C’est peu et c’est vague.

Mais le premier ministre, et son ministre, n’ont aucunement tenté de trouver un amendement significatif qui aurait ajouté à la loi une signature péquiste. C’était pourtant facile, dans deux cas. Il suffisait de faire un compromis en convenant avec le PQ d’assujettir les services de garde en milieu scolaire dans les écoles publiques à l’interdiction des signes. Il y avait là une cohérence sur le lieu d’application.

Le programme du PQ demandait aussi que soit intégré dans la formation éthique existante de l’ensemble des employés de l’État, publics et parapublics, un encouragement au devoir de réserve religieux sur les heures de travail. Pas de coercition ou de calendrier, seulement un encouragement.

Avec ces deux amendements, le PQ aurait eu une raison de plus de s’estimer co-signataire de la loi, donc de se solidariser avec la CAQ pour les étapes à venir. (Le PQ était aussi, avec raison, contre le bâillon).

QS en déficit de légitimité

Le cas de Québec solidaire est encore plus intéressant. Comme l’a bien souligné le ministre Jolin-Barrette, les députés de QS se sont fait élire sur un programme prônant l’interdiction des signes chez les juges, policiers et gardiens de prison. Une fois élu, ils ont changé d’avis et ont jugé « scandaleux » ce qu’ils trouvaient raisonnable et rassembleur la veille. Ayant ainsi trompé leurs électeurs sur la marchandise, ils ont perdu toute légitimité.

Ils avaient cependant une idée sur la laïcité: cesser de subventionner les écoles religieuses. Il y a généralement confusion à ce sujet. La quasi-totalité des anciennes écoles religieuses sont désormais laïques. Il ne doit y avoir en ce moment au Québec pas plus d’une dizaine d’écoles subventionnées qui obligent les élèves à suivre un enseignement religieux dans leur programme régulier. (Les écoles juives non-orthodoxes, par exemple, offrent l’enseignement religieux en option non-obligatoire.)

Il aurait été habile de concevoir avec QS un amendement qui aurait créé un groupe de travail chargé de recenser rigoureusement le financement public de l’enseignement religieux et de produire des recommandations pour son élimination.

Le premier ministre aurait pu brandir cet amendement comme un signe supplémentaire de sa capacité d’écoute, chaque fois que Manon Massé lui poserait une question au sujet de la laïcité.

Finalement les libéraux souhaitaient avec raison que l’interdiction ne s’applique qu’aux signes et objets religieux « visibles », ce que ne précise pas la loi. On comprend qu’il n’y aura pas de fouille, comme l’a dit le ministre. Mais permettre légalement et clairement aux salariés de mettre leurs signes dans leur poche ou sac à main en entrant au travail aurait été simple, concret, et aurait permis de dire que même un amendement libéral a été accepté.

Bien, mais peux mieux faire

Bref, je réagis à l’oeuvre du gouvernement Legault en matière de laïcité comme lorsqu’on sort d’une représentation qui était très bonne, mais à laquelle il manquait quelques petits ajustements pour atteindre l’excellence.

En ce cas,  je donne la note B-. Ce n’est pas A+, non. Mais c’est déjà mieux, en matière de laïcité, que tous les gouvernements québécois depuis le début du siècle.

Alors chapeau !


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La course à obstacle trudeauiste de Réjean Hébert (texte)

Réjean Hébert, Justin TrudeauDifficile de dire qui prend le plus grand risque, dans l’étonnant flirt en cours entre l’ex-ministre péquiste Réjean Hébert et le premier ministre libéral Justin Trudeau.

La motivation de Réjean Hébert a le mérite d’être limpide. Il a consacré sa vie à développer son modèle de grand virage des soins à domicile pour les personnes âgées. Ministre à Québec, le temps et,  il faut bien le dire, l’argent, lui a manqué pour réaliser son projet.


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Il rêve maintenant d’en devenir le maître-d’œuvre à Ottawa et de l’imposer, tout simplement, aux provinces, dont le Québec. Il indique comment il s’y prendrait dans les entrevues qu’il donne ces jours-ci : en modifiant la méthode de financement fédéral de la santé, donc en obligeant le Québec et les autres de prioriser ce que lui, de son poste de ministre de la santé du Canada, voudra qu’ils priorisent.

Lui qui dénonçait, à Québec, les empiétements d’Ottawa dans la santé propose maintenant de faire passer ces empiétements à la vitesse supérieure. Il est donc parfaitement, sur ce point, Trudeau-compatible. Oui, mais, sur les autres points ?

Ne devient pas trudeauiste qui veut !

Le ticket d’entrée dans la tribu trudeauiste est de plus en plus difficile à obtenir. Il ne suffit pas de vouloir y aller. Il faut gagner sa place.

Lorsque Jean Lapierre est retourné au Parti libéral du Canada, après un passage remarqué au Bloc Québécois, il a dû se soumettre à quelques pirouettes. Par exemple, à la question de savoir s’il avait voté oui ou non au référendum de 1995, il a du faire semblant de ne pas s’en souvenir.

L’exemple plus récent de Yolande James doit nous servir d’indicateur pour juger de la difficulté qu’aura Réjean Hébert à arborer le chandail libéral fédéral.

Ex-ministre de l’Immigration de Jean Charest, Yolande James avait été choisie par Justin Trudeau comme une excellente candidate dans le comté sûr de Saint-Laurent pour une élection partielle en avril 2017.

Mais comme, au Parti libéral, il y a encore des conventions d’investiture, Mme James a dû se battre pour devenir candidate. Et elle a dû se battre contre ce qui est considéré comme politiquement incorrect dans l’idéologie trudeauiste.

Or Yolande James avait posé un geste de lèse-trudeauisme, comme ministre de l’immigration. Sous sa gouverne, une femme musulmane avait voulu prendre un cours de francisation en portant son voile intégral, un niqab. La ministre James avait appuyé la décision des autorités scolaires de réclamer de cette dame qu’elle prenne le cours à visage découvert.

Les autres candidats pour ce poste, dont une certaine Marwah Rizqy, lui ont beaucoup reproché cette position qui va à contre-courant du multiculturalisme érigé chez les trudeauistes comme un dogme.

Très motivé à se retrouvée députée fédérale, et probablement ministre, Yolande James a fait son acte de contrition, affirmé qu’elle avait évolué sur cette question, qu’elle n’agirait plus de la même façon.

Cela n’a pas suffi. Elle fut battue à la convention. Durement. Les portes du trudeauisme ne la laisseraient pas passer.

Excellent pour la fête des pères !

Retourner sa veste sur la laïcité

Revenons à Réjean Hébert. Il devrait savoir que la question de la laïcité fera partie de la campagne électorale à venir.  Justin Trudeau a déclaré qu’il est « impensable » que la loi québécoise sur les signes religieux soit appliquée. Son ministre de la justice, le futur collègue de Réjean Hébert et député de Verdun,  l’a déclaré « inacceptable ». Les deux ont affirmé que, lorsque la loi sera en vigueur, Ottawa va agir pour protéger les droits des minorités religieuses. Reste simplement à savoir quelle sera cette action.

Et qu’en dira Réjean Hébert ? Lors du débat sur la Charte des valeurs du gouvernement Marois, il était ministre de la santé. Les banques de données regorgent de citations du ministre Hébert se disant favorable à l’interdiction des signes religieux, non seulement en éducation, mais dans le milieu de la santé. Il en était un promoteur enthousiaste.

Son ancien collègue Bernard Drainville lui a demandé en entrevue s’il appuyait le projet de loi actuel. Il a déclaré n’avoir pas d’opinion à ce sujet.

Les trudeauistes trouveront un peu courte cette réponse. Devenu trudeauiste, Réjean Hébert devra avoir une opinion là-dessus. Il devra se renier, très clairement. Et il apprendra peut-être, comme Yolande James, qu’il ne suffit pas de changer d’opinion pour passer le test. Car lorsqu’on marche sur la peinture, on laisse des traces.

Bref, la course à obstacles qu’entreprend maintenant Réjean Hébert est à haut risque. Dans le pire des scénarios, il réussirait à se faire élire dans un parti libéral qui se retrouverait dans l’opposition pour quatre ou huit ans.

Le risque mal calculé de Trudeau

Posons maintenant la question de la motivation de Justin Trudeau. On mesure mal, du Québec, combien la psychée fédéraliste d’Ottawa est encore marquée par l’aventure conservatrice de Lucien Bouchard. Brian Mulroney avait cru à la conversion fédéraliste de Lucien Bouchard, lui avait donné des portefeuilles considérables. Mais dès que la souveraineté, que chacun croyait morte (comme d’habitude)  a repris du poil de la bête, Bouchard a voulu revenir à ses anciennes amours. Il a démissionné avec fracas du cabinet pour aller former un parti, le Bloc Québécois, qui allait décimer les conservateurs au Québec.

Réjean Hébert n’est pas Lucien Bouchard, non. Mais les cercles fédéralistes ont tiré de l’épisode Bouchard la conclusion qu’il ne faut jamais faire entrer dans le cénacle un ancien souverainiste. Le risque est trop grand. Aucune profession de foi fédéraliste ne peut effacer la suspicion causée par les péchés séparatistes antérieurs.

Et il n’y a rien de pire, comme motivation, de se faire dire par une nouvelle recrue que la souveraineté n’est plus à l’ordre du jour, comme le fait Réjean Hébert. Car, si elle le redevient, à l’ordre du jour ? Les fédéraux ont déjà joué dans ce film-là,  et ils ne veulent pas de remake.

Justin Trudeau a donc un prix politique à payer en recrutant un ancien ministre de Pauline Marois. Chroniqueurs et adversaires mettront en doute la qualité de son jugement.  Ils feront tourner en boucle les déclarations d’hier du bon Dr Hébert.

Soit Trudeau a un mal fou à se trouver des candidats de valeur, soit il a mal mesuré son risque.

L’opération est donc une double course à obstacles pour Trudeau et pour Hébert.


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Message (à peine fictif) des médecins à François Legault: Mille fois merci !

Laïcité: Comment répondre aux arguments de la gauche (texte)

CAQ, laïcité, Dupuis-Déri, Manon MasséDe Manon Massé à Charles Taylor en passant par Francis Dupuis-Déri et Francine Pelletier, une certaine gauche québécoise multiplie les arguments pour défendre le droit de porter des signes religieux lorsqu’on travaille pour l’État.

Ces arguments ne sont pas dénués d’intérêt, je les discute un par un.


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Argument #1: Faire reculer le catholicisme dans l’État, c’était bien. Faire reculer les religions « minoritaires », c’est mal

Selon cet argument, avancé entre autres par Francis Dupui-Déri, le combat du Québec pour la laïcité était admirable pendant la Révolution tranquille, car il s’opposait à la religion catholique qui était majoritaire et dominante. La volonté de restreindre les droits des musulmanes à porter des signes religieux dans la fonction publique est au contraire rétrograde, car elle s’attaque à une religion minoritaire, non dominante.

Ma réponse:

Cela ouvre un tout nouveau champ argumentaire. Par exemple, dans le Québec de la Révolution Tranquille, on a fait reculer Et le catholicisme majoritaire Et le protestantisme minoritaire. Problème ? Bon, admettons que le protestantisme était majoritaire dans tout le Canada, donc on pouvait le faire reculer.

Mais les Irlando-Catholiques, eux, étaient clairement minoritaires et ostracisés, à la fois par les protestants et par les catholiques francophones. Aurait-il fallu faire une exception pour eux ? Dilemme.

Et puis, la situation est mouvante. Dans certaines communes belges, dont Molenbeeck, les musulmans sont de plus en plus nombreux. S’ils deviennent majoritaires dans un quartier ou une ville, jusque-là, une loi belge qui interdirait le port de signes religieux dans l’État serait « Islamophobe », car s’en prenant à une minorité. Elle ne le sera plus si les musulmans devienaient majoritaires ? 

Permettez-moi de douter de la valeur de cet argument, surtout à gauche. J’ai, dans ma jeunesse, lu Karl Marx. Il affirmait que « la religion est l’opium du peuple ». Il ne disait pas: « la religion majoritaire est l’opium du peuple ».

Argument #2: Puisque des femmes musulmanes sont stigmatisées dans ce débat, il faudrait que notre compassion pour elles prime sur notre volonté de séparation de l’Église et de l’État

Selon cet argument, l’impact, indéniable, du changement proposé sur un groupe social  minoritaire en particulier devrait nous convaincre de ne pas agir.

Ma réponse:

Tous les changements sociaux qui impliquent des valeurs, l’identité, la langue, la religion, ont des impacts dans la vie de milliers de personnes. C’était encore plus vrai au moment de la Révolution tranquille. Même si la religion catholique était hégémonique et dominante, elle était néanmoins constituée de femmes et d’hommes sincères et dévoués qui ont été plongés dans un grand désarroi pendant les années 60 et 70. Il est difficile de concevoir aujourd’hui l’ampleur du sentiment de rejet qu’ils ont ressenti. Ce n’était pas facile d’être sœur ou curé pendant cette période de mise en accusation, ou du moins de mise au rancart, de ce qui avait été, jusque là, leur raison d’être. 

Le malaise des femmes musulmanes voilées qui sont au centre du débat mérite notre empathie, c’est certain. Mais qu’en est-il des autres ? La majorité des Québécois, et en particulier les femmes québécoises, qui ont connu le combat contre le catholicisme, voient dans le retour des signes religieux, principalement islamiques, une régression, donc un retour du religieux et de ses symboles misogynes dans des services publics qui en avaient été libérés.Elles sentent qu’un combat de toute une vie est en péril.

Pour ceux qui n’étaient pas parmi nous à cette époque, je me permets de citer cet extrait du récent ouvrage de Normand Baillargeon: L’esprit en marche

« Qui au Québec n’a pas dans sa famille une histoire d’horreur mettant en cause un représentant de l’Église ? Ici c’est un curé qui a insisté pour que l’on choisisse la vie de l’enfant plutôt que celle de la mère. Là c’est un autre qui a conseillé à un enfant venu se plaindre de mauvais traitements paternels de se taire et de « respecter son père ». Ailleurs c’est un jeune qu’on a manipulé et qui est devenu, contre son gré, prêtre ou frère. Ailleurs encore, un autre qui l’est devenu parce que c’était sa seule chance de poursuivre des études et qui a ainsi raté sa vie. Ou bien c’est un prêtre pédophile que l’on tolérait dans la famille par crainte des représailles.

Sans compter toutes ces femmes devenues malades, trop tôt vieillies ou même mortes parce que « monsieur le curé » interdisait sous peine d’enfer « d’empêcher la famille ». Et sans parler non plus de ces immondes « prêcheurs » aux cheveux gominés et au discours débile qui sont à la tête d’Églises exemptes d’impôts et qui détroussent sans vergogne de vieilles personnes naïves, fragiles, souvent malades, des économies de toute une vie en leur faisant croire mille sottises, les moindres n’étant pas qu’ils peuvent faire des miracles ou effectuer des guérisons par imposition des mains.

Je l’avoue : tout cela, très sincèrement, me donne la nausée, et je répète que je trouve extrêmement dangereuse l’illusion aujourd’hui trop répandue selon laquelle la religion serait désormais chez nous une chose bénigne. »

Bref, on ne peut évacuer l’empathie dont nous devons faire preuve envers les Québécoises qui ont développé envers la religion, et avec raison, de puissants anti-corps.

Et n’est-il pas absolument éclairant de voir le grand nombre de Québécoises musulmanes, ou d’Afrique du Nord, intervenir dans le débat actuel pour, non seulement appuyer le projet de loi, mais demander qu’il aille encore plus loin ?

Pourquoi leur parole, et parfois leur angoisse face à la normalisation de signes religieux qu’elles estiment misogynes, dans l’État, serait-elle de moindre valeur que la parole des femmes musulmanes affirmant que leur droit à porter des signes religieux pendant les heures de travail est plus important que tout principe collectif de laïcité ? 

Argument #3: Vouloir interdire les signes religieux dans l’État aujourd’hui, c’est comme dire aux gais et lesbiennes de cacher leur orientation sexuelle.

L’argument fut avancé par Manon Massé, porte-parole de Québec Solidaire, en ces termes: «À l’époque [dans les années 1980], une large partie de la population était convaincue que nous, les gais et lesbiennes, on ne pouvait pas enseigner ou s’occuper des enfants, parce qu’on allait les contaminer avec nos différences. Une chance que les politiciens de l’époque et ceux qui ont suivi n’ont pas appuyé leur seul jugement sur les qu’en-dira-t-on, parce qu’aujourd’hui, il manquerait bien des profs!» 

Ma réponse:

Mme Massé mélange tout. Elle dénonce avec raison le refus d’embaucher des profs gais et lesbiennes. Aucune discrimination ne doit avoir lieu à l’embauche sur la base des convictions ou orientations de chacun et chacune. Mais le débat porte, non sur l’embauche, mais sur l’affichage des convictions.

Personne ne propose de ne pas embaucher de musulmans dans la fonction publique. On demainde simplement qu’ils se conforment à la norme actuelle qui interdit aux employés de l’État d’afficher toutes leurs convictions, politiques, sociales, féministes, d’orientation sexuelle ou autre, pendant leurs heures de travail.

Nous sommes d’ailleurs ici dans l’angle-mort absolu de la gauche pro-signes religieux. Pourquoi insistent-ils pour le droit à porter des signes religieux mais non pour le droit à porter les autres signes ? 

Argument #4: Cette volonté d’interdire les signes religieux n’existerait pas sans la peur irraisonnée de l’Islam, donc l »Islamophobie »

D’abord il faut noter que Québec Solidaire, le Parti libéral du Canada et plusieurs autres ont réussi à normaliser le terme « Islamophobie », désormais utilisé couramment, notamment à Radio-Canada. Le terme est cependant très chargé. Il n’est devenu courant qu’après avoir été popularisé après 1979 par les dictateurs obscurantistes d’Iran pour faire taire toute critique de l’Islam. L’expression non polémique, et tout aussi utile, est « sentiment anti-musulman ». C’est celui que je choisis d’employer.

Cela dit, il faudrait être aveugle pour ne pas admettre que la phase actuelle de la marche des Québécois vers un État plus laïque est alimentée par l’irruption récente dans l’espace public, et des services publics, de l’affichage islamique.

Mais il faudrait aussi être aveugle pour ne pas constater que les musulmanes québécoises (et occidentales) ne portaient presque jamais le voile jusqu’à ce que s’installe depuis 30 ans une version plus radicale et politique de l’Islam, alimentée par l’Iran, l’Arabie Saoudite et le Qatar.

Il s’agit donc d’une actualisation, dans ce nouveau contexte, du principe de séparation de l’Église et de l’État qui est devenu dominant pendant la Révolution tranquille. Si demain, une autre religion connaissait une forte croissance — l’hindouisme, au hasard — et voulait s’imposer dans le service public, la majorité québécoise aurait le même, sain, réflexe.

Argument # 5: Ceux qui veulent interdire les signes religieux sont aussi  »Islamophobes » aujourd’hui que ceux qui refusaient d’embaucher des juifs étaient antisémites dans les années 30.

C’est l’argument central de François Dupuis-Déri un texte du Devoir. Il rappelle les années noires de l’antisémitisme au Québec et la stigmatisation d’une religion minoritaire, juive, pour refuser une embauche d’un médecin juif dans un hôpital francophone.

Ma réponse:

Tout refus d’embaucher quelqu’un sur la base de ses convictions est condamnable. Les Québécois en savent quelque chose car dès après la conquête, les Anglais leur imposaient de dénoncer spécifiquement le Pape, sans quoi ils ne pouvaient avoir d’emploi public (le « Serment du test »). 

Il faut condamner de même tout refus d’embaucher un musulman, un hindou, un juif, un gai, un indépendantiste, un fan des sables bitumineux. Là n’est pas la question. On discute ici du devoir de réserve de toutes ces personnes. Elles ont droit d’être embauchées mais devraient ne pas afficher leurs convictions sur leurs heures de travail.

Mais il est bien d’évoquer l’antisémitisme, qui est un poison. Le Québec en fut notamment infecté dans les années 1930, oui, ni plus ni moins que le reste de l’Amérique du Nord. Jusqu’à Vatican II, le catholicisme fut le grand vecteur de diffusion de l’antisémitisme en Occident.

Peut-on désormais ignorer que l’Islam radicalisé par l’Arabie Saoudite, l’Iran et le Qatar est aujourd’hui le principal propagateur d’antisémitisme ?

C’est vrai à Téhéran et à Riyad mais aussi à Ville Saint-Laurent. Un imam y a été entendu il y a quatre ans parler des « Juifs maudits », qu’Allah devrait «tuer un par un» et «rendre leurs enfants orphelins et leurs femmes veuves».

Ma question: nos concitoyens juifs qui interagissent avec l’État et qui se retrouvent face à une personne qui choisit d’afficher son appartenance à l’Islam devrait-il avoir à se demander si cette personne est d’accord avec l’antisémitisme ambiant dans certains secteurs de l’Islam montréalais ?

De même, nos concitoyens arabes et pro-palestiniens qui interagissent avec l’État et se retrouvent face à une personne qui choisit d’afficher son appartenance à la religion juive devrait-il avoir à se demander si cette personne est d’accord avec les politiques anti-palestiniennes de certains courants du judaïsme prônant le « grand Israël » ?

Ma réponse est que l’affichage des convictions n’a pas sa place dans les services de l’État, justement par respect pour les convictions de chaque citoyen, y compris de nos concitoyens musulmans et juifs.

Argument # 6: Le nationalisme québécois d’aujourd’hui est  »ratatiné » beaucoup plus qu’auparavant et la question de l’identité n’est qu’une tactique pour attirer des votes

C’est d’abord l’argument de la nostalgie. Les nationalistes d’avant, René Lévesque, Gérald Godin, étaient plus « ouverts » et « inclusifs ». Ceux d’aujourd’hui sont fermés. Et comme ils ne peuvent pas vraiment croire ce qu’ils disent sur les signes religieux, ils font semblant dans le seul but de se faire élire.

Ma réponse:

Le Parti Québécois est né avec la volonté de sécularisation de la société. Il en a été un des porteurs. Les discours de René Lévesque sur l’immigration et sur les Anglo-québécois sont impubliables aujourd’hui, tant ils sont politiquement incorrects. La mesure phare du nationalisme de Lévesque et Godin, la loi 101, fut comparée à l’époque aux pires moment du nazisme. Pierre Trudeau affirmait que cette loi allait nous conduire à  »l’âge des ténébres! » 

La constante dans le nationalisme est qu’on l’a accusé constamment d’encourager « la peur, la méfiance et la haine de l’Autre ». Ce discours, repris par la gauche de QS aujourd’hui, était celle de l’extrême-gauche maoïste des années 1970 qui rejetaient la loi 101 comme discriminatoire et l’indépendance comme une stratégie de la bourgeoisie de diviser la classe ouvrière canadienne. Rien de neuf sous ce soleil.

En fait c’est le « nationalisme civique » de la fin des années 1990, niant l’importance de l’identité dans la nation et internalisant brièvement le multiculturalisme, qui fut l’exception.

Quant à l’accusation d’électoralisme laïc, il ne résiste pas à l’analyse. La volonté de garder la religion hors du cercle de l’État est une conviction réelle, profonde, qui mérite le respect. 


Résumé des épisodes précédents:

  1. Le lundi 29 avril, le politologue de l’UQAM Francis Dupuis-Déri a publié dans Le Devoir un texte qui associe un geste antisémite posé au Québec dans les années 30 au projet de loi actuel sur les signes religieux.
  2. Le mercredi 1er mai, sur ce blogue et dans Le Devoir, je réplique sur le ton de l’ironie en associant la marche du Québec vers la laïcité depuis 1960 à un vilain combat chrstianophobe.
  3. Le mardi 7 mai, M. Dupuy-Déri publie sur le site de gauche Ricochet, une réplique intitulée: Le ratatinement : Réponse à Jean-François Lisée et aux défenseurs du PL 21
  4. J’ai aussi spécifiquement répondu aux arguments de Charles Taylor ici.

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Le futur chemin de croix vert de la CAQ

En voici un extrait: