Notre mission: Aider les journalistes de Rad-Can à aider les ministres de Harper

Federal_Cabinet_1276875cl-8-150x150Les journalistes de Radio-Canada sont bien en peine, ces jours-ci. Le nouveau code de conduite officiel des salariés de la boîte, y compris des cadres et journalistes, décrit de la façon suivante le comportement souhaité:

Article 1.2 Ils exécutent avec loyauté les décisions prises par leurs dirigeants conformément à la loi et aident les ministres à rendre compte au Parlement et à la population canadienne.

Ah ! Aider les ministres à rendre compte ! Qu’est-ce que cela pourrait bien vouloir dire ? Tout est question d’interprétation. Le syndicat des journalistes de la maison, soutenu par la Fédération professionnelle des journalistes du Québec, a choisi d’y voir une menace à l’indépendance des médias.

Je ne vois pas pourquoi. D’abord, si le gouvernement Harper a insisté pour qu’on indique que les employés de Rad-Can doivent « aider » les ministres, il s’agit d’un éclatant geste de transparence. Oui, oui. Ottawa admet que les ministres ont besoin d’aide. On ne peut être en désaccord avec ce message implicite.

Quelqu’un au bureau du Premier ministre s’est rendu compte que la pratique courante du mensonge, des lignes partisanes, faux-fuyants et autres entourloupes n’était pas, à long terme, dans l’intérêt du Canada. À qui demander de l’aide pour corriger cette situation ? À Sun News ? Restons plausibles !

Il est clair pour moi que la directive donne un énorme feu vert aux journalistes de Radio-Canada, les enjoignant de faire preuve de plus d’aplomb dans leur tâche d’aider les ministres à une meilleure reddition de compte.

Je donne un exemple. En entrevue, le journaliste pourrait dire:

« Permettez-moi de vous rendre service, en toute loyauté, Monsieur le ministre, mais cela vous aiderait beaucoup si vous nous disiez la vérité au sujet du coût des F-35, plutôt que le mensonge éhonté que vous venez de répéter. »

Et si le ministre regimbait devant tant d’outrecuidance, le journaliste pourrait rétorquer:

« Je n’y peux rien, Monsieur le ministre, je suis obligé de vous prodiguer cette aide, c’est écrit dans mon code de conduite! »

L’Ombudsman à la rescousse

Bon, j’admets que la clause introduit un biais. Pourquoi les artisans de la SRC devraient-ils aider seulement les ministres à rendre des comptes ? Et seulement les fédéraux ? Ne doivent-ils pas aider aussi les ministres des provinces — et particulièrement ceux du Québec ? Et les maires ? Et tous les politiciens ? Et les syndicalistes, étudiants et autres ? Enfin, tous les pouvoirs et contre-pouvoirs ?

Il y a une très bonne raison. Que certains, vous allez le constater de suite, refusent de comprendre.

Si vous êtes, comme moi, un lecteur attentif des avis de l’ombudsman de Radio-Canada, vous aurez pu constater ce mardi combien il diverge d’opinion avec ceux qui, à Ottawa, veulent donner la priorité de l’aide journalistique aux élus majoritaires fédéraux.

En l’espèce, le citoyen Dominique Sideleau se plaignait qu’un certain soir, Radio-Canada ait donné autant, sinon plus, de temps d’antenne à François Legault — un non élu — qu’à Amir Khadir — un élu.

L’ombudsman, prétextant « Impartialité et indépendance » (il ose même mettre ces termes dans l’intitulé de son site internet) s’est permis d’intituler son avis: Le service de l’Information doit-il prioriser les propos des élus?

C’est de la déloyauté caractérisée ! La directive est pourtant claire: il faut aider les élus qui sont des ministres fédéraux. Personne d’autre n’est mentionné, cette priorité est absolue!

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Tourangeau incarne le refus de mettre les priorités à la bonne place

Ancien journaliste et cadre de l’information, donc suspect de vouloir se rebeller contre la directive, ce dénommé Pierre Tourangeau (circonstance aggravante: un ami de votre blogueur) écrit ce qui suit (du moins c’était toujours non censuré sur le site de Radio-Canada ce jeudi soir vers 21h):

S’ils donnaient systématiquement préséance aux points de vue de certains citoyens, aux élus par exemple, comme le souhaite M. Sideleau, les journalistes de Radio-Canada ne pourraient «refléter fidèlement l’éventail des expériences et des points de vue des Canadiens, » comme l’exige le premier principe [du code de déontologie].

S’ils devaient accorder plus d’importance aux élus, les journalistes ne respecteraient pas non plus le deuxième, car ils ne seraient pas indépendants « des pouvoirs politiques ».

On comprend le principe invoqué: il y a tellement de gens à aider à rendre des comptes que les journalistes ne peuvent pas, règle générale, prioriser ceux-ci plutôt que ceux-là.

Mais ce Tourangeau, le syndicat et la FPJQ ne pourraient-ils pas descendre de leur Tours d’Ivoire et de leurs chevaux de principes déconnectés pour admettre que, dans la réalité, il y a des priorités.

Si, début 2012, quelqu’un a démontré, plus que tout autre, son criant besoin d’aide pour rendre des comptes, c’est bien le gouvernement Harper et ses pauvres ministres. Avec la directive, ils crient à l’aide, ils implorent les professionnels de l’information.

Quelqu’un à Radio-Canada va-t-il enfin les écouter ou ces handicapés de la reddition de compte devront-ils, à leur corps défendant, s’adresser au privé ?

Remous à Rad-Can: La société d’État, c’est moi!

duceppe-150x150Le PDG de Radio-Canada, Hubert Lacroix, sait exactement ce qui cloche avec l’information dans ses services de nouvelles. Selon une source qui en a récemment longuement discuté avec lui, « Hubert est comme les gens d’affaires qui pensent que les journalistes sont trop péquistes et trop à gauche ».

Péquistes, les gens de rad-can, au point d’envisager d’embaucher, en août dernier, l’ex-chef bloquiste Gilles Duceppe chroniqueur à l’émission Medium Large. La colère de Lacroix, raconte cette source, était « stratosphérique » tellement il était « très très obsédé » par cette décision qui, hasard des circonstances, a ensuite été reléguée aux oubliettes.

C’est précisément le genre de nouvelles que le patron Lacroix refuse désormais d’apprendre dans le journal. C’est pourquoi il veut faire en sorte d’avoir le doigt sur le pouls, pour ne pas dire la jugulaire, de tout ce qui se passe dans sa grande maison.

Un brillant micro-manager

Soyons nets: nous parlons ici d’un personnage considéré comme « extrêmement intelligent » par un de ses pairs de l’industrie télévisuelle, comme « un avocat de très haute volée, très discipliné et méthodique, un travailleur forcené » affirme un des avocats également membre de cette catégorie.

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Le PDG Hubert Lacroix. Il veut « caller les shots! »

Chacun souligne cependant ce trait professionnel: c’est un micro-manager. « Il veut tout savoir ce qui se passe » dit l’un. « Il veut prendre le contrôle de cette machine là, il veut caller les shots » dit un autre. « Il a son bureau au 12e étage (de Radio-Canada à Montréal) et il va se rendre d’un bureau à l’autre pour intervenir dans chaque dossier. Il y a des directeurs généraux qui avaient l’impression qu’ils étaient autonomes et qui n’ont pas apprécié. »

Le départ, l’an dernier, du patron du service français, Sylvain Lafrance s’explique en partie par ce choc des volontés… et de visibilité. Lorsque Lafrance, fin parleur, fut invité à une des émissions du réseau, son patron Lacroix fut estomaqué: « qu’est-ce qu’il fait là, lui? » s’est-il exclamé, devant témoin. Comme si on lui faisait de l’ombre.

Lacroix tente de compenser une personnalité pas très chaleureuse — mais très franche et très directe, me dit-on — par une invitation à ce que chacun le tutoie et l’aborde par son prénom.

Le remplacement de Lafrance par Louis Lalande — après une longue recherche infructueuse d’un remplaçant venu du privé — et le renvoi du DG de l’information Alain Saulnier, sans motif, puis l’embauche à sa place du journaliste Michel Cormier la semaine dernière, participent de cette volonté de pouvoir mettre son doigt depuis le sommet jusqu’à la base sans rencontrer trop de résistance.

C’est du moins l’intention. Un collègue de Cormier affirme que, si c’est l’intention, on s’est trompé de casting. L’Acadien sera plus coriace qu’il n’y parait, « une fois qu’il aura compris ce qui se passe », dit cet observateur. À suivre.

Quel projet ?

Vouloir agir, c’est une chose. Vouloir écarter les péquistes et les gauchistes en est une autre. Avoir voulu virer Jacques Languirand pour cause d’insubordination mais ne pas avoir pu le faire, car nous sommes dans le monde des médias, donc de la perception, où l’Agecanonix Languirand a le haut du pavé, en est encore une autre. (Languirand s’était plaint en conférence de presse de ne pas avoir été singularisé, comme d’autres, dans l’annonce de la grille d’émissions radio.)

Mais cela ne nous dit rien sur le projet Lacroix pour l’information de demain. C’est que, pour ce que votre blogueur favori a pu en tirer des gens qui ont été en contact direct avec lui, cela est très difficile à dire.

On pourrait parler plutôt de réflexe. Comme plusieurs PDGs de Radio-Canada/CBC avant lui, la tentation de faire travailler francos et anglos dans une belle harmonie refait surface. Hubert Lacroix est « un trudeauiste » affirme un de ses quelques amis séparatistes, Daniel Paillé, rencontré lorsque ce dernier était dans les affaires. Il faut, a notamment dit Lacroix en février à la Chambre de commerce, transformer « nos méthodes de production, en rapprochant encore plus Radio-Canada et CBC pour les rendre encore plus efficaces ». Il faut, a-t-il ajouté, « être plus régional que jamais ».

En privé, il va un peu plus loin: « Il faut que les anglais et les français travaillent ensemble » martèle-t-il. « On devrait faire de la programmation ensemble ». L’idée n’est pas neuve.

En 1991, en plein après-Meech, le PDG Gérard Veilleux, autre Trudeauiste, avait lancé un vaste « repositionnement » par lequel les deux réseaux allaient faire dans le « transculturel » et dans le « régional ». Il avait rapatrié chez lui à Ottawa et intégré les équipes de programmation de Montréal et de Toronto. (Voir mon texte de 1992, Ici Radio-Ô-Canada.) Avec des résultats… anémiques.

Une initiative de l’époque a survécu: les correspondants internationaux bilingues. Sauf qu’avec les années, les rares anglophones capables de s’exprimer en français se raréfient, et les bilingues sont des francos, ce qui irrite… Toronto!

Bref, Hubert Lacroix a le goût de réinventer une roue qui, dans le passé, s’est dégonflée. En télé et, pourquoi pas, en radio. « Je peux pas voir pourquoi, a-t-il dit devant une source, on ne puisse pas faire des émissions de radio dans les deux langues. »  Ce qui a laissé son interlocuteur un peu songeur.

« Je ne pense pas qu’il ait une vision, affirme quelqu’un qui a tenté de la saisir. Si oui, je n’ai pas trop compris. »

Les enquêtes, pas très positives

Hubert Lacroix s’enorgueillit-il de la réputation acquise par les journalistes de son service français ces dernières années, en particulier ceux de l’émission-phare Enquête (dont même Pierre Karl Péladeau a récemment dit du bien !) ?

Il l’a mentionné dans des discours. Mais on s’est étonné devant moi de son mutisme et son absence d’encouragement dans ses contacts avec ses subordonnés à ce sujet. Ces enquêtes, leur a-t-il dit, « c’est pas très positif ».

Cela est probablement du à la méconnaissance de la réalité de l’information, qui est un domaine très particulier où il faut avoir la couenne dure. Certes , Hubert Lacroix a été président de Télémédia de 2000 à 2003, puis au CA de Transcontinental. Mais cela suffit-il ?

La proximité des gens d’affaires, des riches et des puissants rend parfois allergique à ces journalistes qui cherchent des poux à tout le monde. On décrit Hubert Lacroix comme « intègre » et absent des réseaux partisans — conservateurs ou autres — mais on lui connaît au moins un point de contact avec Jean Charest. Le PDG de Radio-Canada a choisi entre toutes Jodi White pour la réalisation d’un mandat de révision du rôle des Ombudsman de la maison. White était la femme de confiance de Jean Charest lorsqu’il était chef conservateur à Ottawa, dirigeant ses campagnes et son cabinet.

Sans être actif dans le PLQ, Hubert Lacroix fut, depuis les années 1980 et jusqu’en 2006, un donateur fidèle. Seul écart: avoir contribué aux campagnes de son ami Daniel Paillé. (Peut-être ce dernier aura-t-il de meilleures chances d’être un jour chroniqueur à la radio ?). Mais l’obole Lacroix au PLQ, $1000 en moyenne pendant huit ans jusqu’en 2006, était loin du maximum permis de $3000.

Monsieur 10%

Personne ne doute qu’Hubert Lacroix est un chaud partisan de Radio-Canada. Son discours de la Chambre de Commerce est un modèle du genre radio-canadien. Il y a notamment déclaré:

Il n’existe aucun modèle économique porté purement par le marché capable de soutenir une industrie de radiodiffusion au Canada. Même chose au Québec. Si nous voulons une télévision pour faire entendre nos voix, le Canada doit subventionner cette industrie. C’est un choix de société.

Subventionner, oui, mais à quel niveau ? Déjà, en 2009, Lacroix avait  coupé 800 postes pour résorber un déficit causé par le reflux des revenus publicitaires induit par la crise économique. Mais il y a pire. Il existe dans la base conservatrice et au sein de la députation de Stephen Harper une réelle détestation de Radio-Canada et de la CBC, alimentée par les campagnes de Sun News (donc, Quebecor) au Canada-anglais. La tentation, non de mettre la clé dans la porte, mais d’étrangler financièrement la société d’État est grande.

L’an dernier, les scénarios prévoyaient une coupe de 15 à 20% des budgets de Radio-Can. « À 20%, commente un cadre dirigeant du domaine audio-visuel, on ne peut plus assurer la même mission. » Lacroix semble avoir réussi à éviter cette hécatombe appréhendée. « Il joue une partie délicate et, je crois, incomprise, » commente mon collègue Pierre Duhamel, fin connaisseur de membres, comme Lacroix, de Québec Inc.

Sa stratégie sera-t-elle suffisamment fine pour éviter, l’an prochain, un nouvel assaut budgétaire ? Suffisamment pour lui garder son poste de PDG, qui doit être renouvelé — ou pas — d’ici la fin de l’année ? Et à quel prix pour la qualité et la liberté de l’information nationale et internationale ?

Remous à Rad-Can: Vers de l’info hyper-locale ?

indexIl y a les mots clés. L’information à Radio-Canada doit entrer dans une « nouvelle étape », affirme le nouveau patron du service français, Louis Lalande.

En annonçant son départ, jeudi dernier, Alain Saulnier a indiqué que M. Lalande « a décidé de procéder à la transformation de l’information avec une autre personne que moi ». Notez: « transformation ».

Le nouveau maître de l’info, Michel Cormier, apporte un « vent de fraicheur », expliquait vendredi dernier, Louis Lalande en réponse aux questions acides du journaliste Michel Désautels. Les qualités de Michel Cormier sont nombreuses, a-t-il ajouté, car il connaît peu les joueurs de l’information à Montréal, tout en étant radiocanadien.

De quoi s’agit-il ? Difficile à dire. Mais une partie du virage voulu par le PDG Hubert Lacroix porte sur l’information hyper-locale. Une mode de l’info en Amérique du Nord, fondée sur la capacité qu’a internet de rendre compte de ce qui se passe dans chaque quartier.

Ce virage vers l’hyper-local, dans un contexte de restriction budgétaire, ne peut se faire qu’au détriment de l’information non-hyper-locale: nationale et internationale.

Sous la pression, le prédécesseur de Louis Lalande, Sylvain Lafrance, lui-même viré/démissionnaire il y a six mois dans des circonstances toujours obscures, avait accepté de mettre sur pied une expérience pilote : Projet 450.  Il s’agissait de mettre 1,5 millions de $ dans l’embauche d’une douzaine de journalistes et webmestres pour offrir aux citoyens de la couronne Nord et de la couronne Sud de Montréal une information locale, sur internet. Cela dans un marché saturé par les hebdos de Transcontinental et de Quebecor disposant eux-mêmes de sites internet.

Les cadres de l’information interrogés pour cette série sont unanimes à noter l’échec patent de cet investissement, échec parfaitement prévisible. C’est une formule, explique un cadre dirigeant d’un groupe médiatique québécois, « qui n’a pas trouvé son modèle d’affaires au Québec », bref le moyen de s’autofinancer.

C’est pourtant ce type de virage vers l’information locale, d’une part, l’allégement du TJ d’autre part qui est voulu par le PDG Hubert Lacroix et rejeté par les cadres à qui on a montré la porte.

L’autre mot clé, revenant comme un serpent de mer dans la tradition radiocanadienne, est celui de la « régionalisation » de l’information. L’Acadie, d’où arrive Michel Cormier, est une région au même titre que le Manitoba ou le Saguenay.

« Qu’ils me ramènent (sur RDI) l’émission Le Monde de l’Atlantique, moi ça va faire mon affaire » rigole au bout du fil un cadre de l’information de TVA, qui sait que les cotes d’écoutes de LCN montent et que celles de RDI plongent chaque fois que la maison Radio-Canada succombe à cette obsession régionaliste.

Radio-Canada est sans cesse victime de cette tension entre son auditoire principal – massivement québécois – et sa mission pancanadienne. Reste que le virage régional permet une déquébécisation, au moins relative, de l’information.

Revient-on, par ce biais, à répondre à une volonté politique conservatrice, au moins objectivement ?

C’est ce que pense le président de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec, dans un communiqué émis jeudi dernier. Pour la Fédération, le renvoi de Saulnier :

prend les allures d’une première salve des conservateurs dans leur bataille pour réduire la taille, l’influence et le budget de Radio-Canada. À la veille de compressions importantes à la SRC, la FPJQ craint plus que jamais qu’on saborde le mandat d’information du diffuseur public.

Jusqu’où le nouveau couple Lalande/Cormier poussera-t-il le bouchon hyper-local ? Le plus loin possible, espèrent les concurrents de Radio-Can. Le moins loin possible, prient les artisans de l’information de Radio-Canada qui, se levant pour ovationner longuement Alain Saulnier lors de son départ jeudi, savaient qu’ils perdaient avec lui leur plus solide rempart.

Tout repose cependant sur la volonté ultime du PDG, Hubert Lacroix. Nous allons tenter d’entrer dans ses pensées demain, dans ce qui pourrait être le dernier de cette série.

Demain: Remous à Rad-Can: La société d’État, c’est moi !

Remous à Rad-Can: Nominations et code sanguin politique

Après l’élection québécoise d’octobre 1998, une auditrice fédéraliste s’est plainte de la couverture, selon elle trop pro-péquiste, de l’information à Radio-Canada. Dans les derniers jours de la campagne, les sondages annonçaient un raz-de-marée péquiste, voire une défaite du nouveau chef libéral Jean Charest dans sa circonscription.  Au final, l’élection fut très serrée.  Le directeur de l’information a pris sur lui de répondre directement à l’auditrice. Il a conclu sa missive en ces termes:

jean_pelletier-150x150Au moment d’écrire ces lignes, cela fait trois jours que l’élection a eu lieu, que les sondeurs se sont trompés, que M. Charest a été élu [dans sa circonscription] et que M. Bouchard a repoussé à je ne sais quand la tenue d’un référendum. D’aucuns estiment que la sagesse a prévalu. Nous croyons y être pour quelque chose.

L’auteur de ces lignes n’a pas été mis à la porte. Il est toujours en poste. Il est, avec le nouveau DG de l’info Michel Cormier, responsable de l’information. Son nom est Jean Pelletier*.

Excellent correspondant de La Presse à Washington, Jean Pelletier avait déterré en 1979 le plus grand scoop de l’histoire canadienne: l’implication de l’ambassade canadienne de Téhéran pour faire sortir de l’Iran révolutionnaire six diplomates américains. Il fut recruté ensuite à Radio-Canada. Au début des années 1990 plusieurs (dont moi) s’étaient étonnés de trouver sous sa plume une défense d’une déclaration de Pierre Trudeau selon laquelle l’adoption dans la constitution de la clause de « société distincte » pourrait conduire le gouvernement québécois à… déporter des anglophones !

Du bon usage des nominations

Le contrôle politique ne s’effectue pas — ou rarement — à coups de diktats et d’appel du bureau du premier ministre. Le vrai pouvoir est celui de la nomination. Et il faut choisir, à des postes stratégiques, des personnes qui penchent du bon côté mais qui — c’est essentiel — affichent une compétence certaine. C’est le cas de Jean Pelletier, qui ne manque pas d’admirateurs dans son excellente gestion courante de l’information et des documentaires.

On lui doit l’idée de départ de la constitution de l’équipe de l’émission Enquête et il fut, en tandem avec le DG de l’information démissionné jeudi dernier, Alain Saulnier, un des grands artisans des réformes qui ont dynamisé la couverture journalistique au cours des dernières années. Lors d’une controverse en 2005, on trouve par exemple à son sujet cette citation du président du syndicat de Radio-Canada, Daniel Raunet: « De tous les patrons de Radio-Canada, c’est un des hommes d’honneur que nous avons ».

Ce n’est que lorsque la soupe politique est chaude que l’ingrédient fédéraliste de la nomination prend toute sa saveur. Pendant une élection contestée (comme dans l’exemple de 1998) ou, a fortiori, lors d’un référendum. En 1995, j’étais conseiller de Jacques Parizeau et je suivais la couverture d’assez près. Le traitement de la campagne au Téléjournal de Radio-Canada et au service de l’information en général m’a paru, pour l’essentiel, compétente et équilibrée.

À une exception près. Pendant toute la période 1994-1995, l’émission Le Point, dont Jean Pelletier était responsable, ressortait du lot comme une émission de combat anti-souverainiste. (Et c’eut été pire, me raconte-t-on, sans la résistance de certains de ses artisans.) Une recherchiste qui y a passé plusieurs mois m’a raconté que l’atmosphère y était anti-péquiste au point d’être « irrespirable ».

Les cas Duchesne et Lisée

Le cumul des changements en quelques jours la semaine dernière a conduit plusieurs internautes à y voir une purge anti-souverainiste. Dans les cas de Pierre Duchesne et de votre humble serviteur, ce n’est pas si clair. On va voir pourquoi.

Certes, Duchesne avait écrit une remarquable biographie de Jacques Parizeau où le séparatisme de l’homme n’était pas présenté comme une hérésie, ce qui n’est pas passé inaperçu. Mais son travail de correspondant et d’analyste a été et reste impeccable, y compris pendant la crise au PQ où il n’a fait preuve d’aucune sollicitude envers les héritiers de Parizeau. En fait, selon une source totalement crédible, sa mutation à Montréal en septembre prochain est entièrement liée aux relations tendues qui prévalent entre les membres du bureau de Radio-Canada à Québec.

Dans mon cas, la direction de l’information a appliqué avec un zèle que plusieurs jugent excessif une règle générale qui fait en sorte que des personnalités connues comme compagnons de route de familles politiques ne peuvent agir, même bénévolement et à titre indépendant, dans des activités politiques.

Ainsi, la direction avait interdit à Liza Frulla d’accepter d’être modératrice bénévole d’un panel d’experts indépendants, lors d’une rencontre d’intellectuels organisée par le Parti libéral de Michael Ignatieff.

Cela est à mon avis absurde, car Liza est intéressante entre autres parce qu’elle garde une proximité avec sa famille politique, donc peut en refléter les positions, en expliquer les stratégies. Mais, bon. Liza Frulla tire un revenu quotidien de Radio-Canada et doit se plier aux règles. Mon cas était autre, je ne faisais qu’une intervention hebdomadaire.

Jean Pelletier et Alain Saulnier ont pris la décision de m’écarter, malgré les avis contraires de certains de leurs subordonnés. Enfin, ça se discute. La journaliste média de La Presse, l’esprit libre Nathalie Collard, par exemple, juge la décision « sage ».

Il est cependant certain que mon remplacement par l’excellent chroniqueur politique Michel David pose un problème d’équilibre. L’ex-ministre libérale Frulla, l’ex-candidate NPD Lagacé-Dowson et, dans une moindre mesure, l’ex-chercheure du néo-libéral Fraser Institute Kherredin ont une posture plus marquée politiquement que Michel David qui, n’étant pas un ex, gardera une distance journalistique envers la famille souverainiste. Ce choix est d’autant plus étonnant qu’on ne peut pas dire qu’il n’y a pas d’ex-députés, ministres ou conseillers souverainistes disponibles.

Mais cela n’est rien à côté d’une nomination beaucoup plus structurante pour l’avenir.

Michel Cormier, le premier non-Québécois à la barre

110916_o093k_michel-cormier_sn635-150x150La nomination du nouveau Directeur général de l’information, Michel Cormier, ne semble pas d’abord motivé par son orientation politique. On sait qu’il est proche de Jean Pelletier. Acadien, il ne fait pas de secret de son attachement au lien canadien.

Cela ne fait pas de lui un incompétent ou un militant. Correspondant parlementaire à Ottawa pendant les premières années du Bloc, puis à Québec sous des gouvernements péquistes, sa couverture fut efficace, équilibrée, irréprochable. On doit souligner la qualité de son récent ouvrage, Les héritiers de Tienanmen, pour lequel je l’ai interviewé ici.

Reste que depuis 1991 et le départ de l’ancien attaché de presse de Pierre Trudeau, Pierre O’Neil, à la tête de l’information de la société publique, on n’avait jamais su — et on n’avait pas à savoir — le code sanguin politique du responsable de l’info. Claude Saint-Laurent avait fait modifier les Directives journalistiques pro-unité canadienne pour les rendre plus casher. Louis Lalande (maintenant grand manitou du service français au complet) ne semblait pas s’intéresser outre mesure à la question nationale, puis Alain Saulnier restait un sphinx sur la question.

Notons cependant : les montées et les descentes épousent la ligne de fracture Québec/Canada, mais pas la ligne gauche/droite. Toutes ces personnes seraient, à mon avis, plus qu’un peu gênées d’être présentées comme des conservateurs.

Avec Michel Cormier, le service de l’information, qui a une clientèle formée à 95% de Québécois, est pour la première fois dirigé par un francophone hors-Québec. Cela aura des conséquences sur l’orientation plus régionaliste que la direction veut donner à l’information. Car une autre ligne de fracture, qui tient à la vision de l’information, est en jeu dans ces événements, comme on va le voir demain.

*La lettre de Jean Pelletier, jusqu’ici passée inaperçue,  se trouve dans les annexes des rapports de l’Ombudsman de Radio-Canada, que le professeur Marc-François Bernier, de l’Université d’Ottawa, a dépouillés pour son livre de 2005 L’ombudsman de Radio-Canada : protecteur du public ou des journalistes ? On trouve l’extrait idoine ici.

Demain: Remous à Rad-Can: vers une info hyper-locale ?

Remous à Rad-Can: Un talk-show au lieu du TJ?

paul_arcand-150x150L’influence du conservateur Rémi Racine, « assez loud », me confie-t-on, au Conseil d’administration de Radio-Canada, comme on l’a vu dans le billet précédent, s’étend-elle jusqu’à la reconfiguration des émissions d’informations ?

Il s’en défend. « Je dis ce que je pense au management, puis ils font ce qu’ils veulent. » Racine, brillant dirigeant d’entreprise dans le multimédia, affirme être « un peu comme un amateur qui dit ce qu’il pense, un peu comme quelqu’un dans la rue ».

Une des idées de Rémi Racine – mais il n’est pas le seul à y songer – serait de remplacer le Téléjournal de 22h par un talk-show. Une version quotidienne de Tout le monde en parle, par exemple. Interrogé à ce sujet, M. Racine refuse de commenter, mais il insiste pour dire  que l’information doit « refléter l’opinion de tous les Canadiens ».

Au cours des dernières années, d’autres scénarios ont été envisagés et sont encore sur la table, y compris celui de réduire la durée du TJ – à 15 minutes, par exemple – puis de glisser dans un format talk-show.

Le problème du TJ de 22h de Céline Galipeau et de celui de 18h de Patrice Roy est qu’ils n’arrivent pas à gagner de parts de marché. Ils sont stables, mais à un niveau jugé trop bas par la direction. Notez: c’était vrai aussi avant leurs arrivées.

Les défenseurs du TJ actuel admettent que les cotes d’écoute sont — depuis des lustres  — plus faibles que celles de TVA, mais font valoir que celles de TVA et des autres diffuseurs en Occident déclinent, alors que les auditoires des TJs de Radio-Can restent fermes, ce qui constitue « un exploit en soi ». Rien ne dit que de nouvelles expérimentations avec la formule ne feraient pas fuir — plutôt que d’attirer — des téléspectateurs.

Arcand à l’écran ?

M. Racine a suggéré un jour de mettre Paul Arcand à 18h, pour attirer une nouvelle clientèle. (M. Racine nie avoir fait cette suggestion, mais deux témoins affirment l’avoir entendu).

Arcand étant, à mon avis, l’interviewer le plus redoutable au Québec, l’idée n’est pas mauvaise en soi. On me confirme que des projets de débaucher Arcand, qui est au 98,5 FM, ont été évoqués à quelques reprises dans des configurations différentes, y compris pour la radio.

Mais pour le faire atterrir à la télé à 18h, il faudrait ainsi changer la nature de l’émission d’information.

Depuis deux ans, le président de Radio-Can, Hubert Lacroix, très impliqué, contrairement à son prédécesseur, dans la gestion des programmes, insiste auprès de ses subalternes pour que soit faite une réforme des TJs. Le Directeur général de l’information, Alain Saulnier – démissionné jeudi dernier – était un résistant tenace.

L’incompatibilité entre le démissionné Saulnier et son nouveau patron Louis Lalande (confirmé dans ses fonctions en janvier) semble trouver là une partie de sa substance. Car on se souvient que, lors d’une incarnation précédente, M. Lalande avait installé à 18h une émission animée par Véronique Cloutier et avait ramené le bulletin d’information à 17h. Un retentissant échec dont la seule qualité fut la brièveté.

« Lalande a accepté de faire les basse œuvres d’Hubert Lacroix », commente sèchement un intime de ces rapports de force.

Demain: Nominations et code sanguin politique

Remous à Rad-Can: Une Racine conservatrice?

L’interface entre la politique et l’information, dans une maison comme Radio-Canada, est toujours difficile à cerner et il serait présomptueux de vouloir lier d’un seul trait l’ensemble des pressions, rivalités, visions divergentes à l’œuvre dans les remous qui ont conduit au renvoi, ce jeudi, d’un directeur général de l’information remarquablement admiré par ses troupes, Alain Saulnier.

Votre blogueur favori ne peut évidemment pas prétendre à l’objectivité en ces matières, ayant perdu son rang d’analyste au panel politique du Téléjournal du jeudi. Mais cela est bien peu de choses dans le portrait d’ensemble.

Le joueur le plus important dans toute cette affaire est le Président de Radio-Canada, Hubert Lacroix. Nommé à ce poste par Stephen Harper, son mandat de cinq ans se termine (ou sera  renouvelé) le premier janvier prochain, ce qui n’est pas insignifiant.

Des rapports hebdomadaires avec le pouvoir politique

lacroix-150x150Deux sources de très haut niveau m’informent que M. Lacroix exerce une proximité inédite avec le ministre conservateur du patrimoine, James Moore, et les membres de son cabinet.

Alors que son prédécesseur, Robert Rabinovitch, n’avait que de lointains contacts avec son ministère de tutelle, les rapports entre M. Lacroix et le cabinet du ministre sont hebdomadaires.

À sa décharge, on invoque le fait qu’il doive convaincre le ministère de protéger la Société Radio-Canada de coupes trop sévères. Le ministre Moore a d’ailleurs indiqué qu’il avait du livrer toute une bataille pour n’imposer à Radio-Can qu’une compression de 10% –  identique aux coupes générales au gouvernement – plutôt que les 20% réclamés par ses collègues conservateurs (dont plusieurs veulent simplement la fermeture de la CBC/SRC). Vrai, mais Rabinovitch devait également composer avec des restrictions budgétaires et il le faisait en restant à distance du pouvoir politique, libéral ou conservateur.

Force est de constater que l’épée de Damoclès que fait peser sur Radio-Canada la perspective de compressions supplémentaires si la bête politique conservatrice n’est pas domptée crée un climat délétère. « On est dans une ambiance générale où on est très très surveillés » admet une troisième source intime avec la gestion de la boîte.

Autre distinction Rabinovitch/Lacroix, le premier s’occupait des orientations générales, le second est dans la « micro gestion », dit un cadre, des émissions d’information. On y reviendra.

Un conservateur influent au CA

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La présence conservatrice autour du Président de Radio-Canada est incarnée, au Conseil d’administration, par Rémi Racine. Ancien secrétaire-général du Parti conservateur, M. Racine a  participé à quatre campagnes électorales pour les conservateurs et affirmait en 2008 être toujours membre du parti.

Il compte le ministre des affaires étrangères John Baird et l’ex-ministre Jim Prentice parmi ses proches. «Pour moi, la politique, ça me divertit, a-t-il expliqué en 2008 à La Presse. C’est le fun, c’est du social. C’est comme jouer au golf.»

Entrepreneur né, M. Racine dirige A2M, un important producteur de jeu vidéo et a été très actif dans l’industrie du multimédia et à la présidence de la Chambre de commerce de Montréal.

«Quand tu t’impliques dans un parti politique, a-t-il encore expliqué à La Presse, c’est parce que tu as à cœur les problèmes de la société. Après, c’est naturel de se retrouver dans des associations d’entreprises, dans toutes sortes de choses.» Y compris, depuis 2008, au CA de la SRC/CBC.

M. Racine dirige surtout le Comité des ressources humaines et de la rémunération du Conseil de Radio-Can. A ce titre, c’est lui qui est chargé d’évaluer la performance d’Hubert Lacroix et de ses principaux cadres.

« Ce n’est pas un détail, explique une source. Racine compte beaucoup au conseil. Il est très influent auprès d’Hubert Lacroix. »

On le serait à moins. Lacroix touche, en tant que PDG, un salaire d’un-demi million, soit davantage que celui du Premier ministre (320 000$), en plus d’environ 50 000$ de frais par an. C’est le genre de boulot qu’on préfère garder. Et voir se renouveler.

Le Premier ministre a reconduit, en décembre dernier, le mandat de M. Racine, dans une opération que le Globe and Mail a qualifiée de « distribution de postes de patronage d’avant-Noël aux amis du partis conservateur ».

En quelle direction cette influence s’exerce-t-elle? Au téléphone, vendredi, M. Racine semblait croire qu’elle était plutôt anodine. Interrogé à savoir si, en tant que conservateur, il estimait que l’information à Radio-Canada était équilibrée, il a répondu « dans l’ensemble, oui ». Au réseau français, a-t-il ajouté, « honnêtement, je trouve que ça va très bien ».

Une position qui suscite des ricanements chez les deux témoins de ses expressions de mauvaise humeur contre la tendance anti-conservatrice de l’information.

La couverture de la soirée électorale du 2 mai a, en particulier, suscité un vif mécontentement « à Ottawa » admet un cadre supérieur. La haute direction de l’information a du faire rapport en visionnant la soirée «minute par minute » pour comprendre le « buzz très particulier » qui a «soulevé les passions » des conservateurs au sujet de cette soirée. (Transparence totale : j’étais sur la table d’analystes).

Les conservateurs, s’exprimant via Hubert Lacroix, me rapporte-t-on, estimaient que les journalistes de Radio-Canada semblaient un peu trop contents de la victoire néo-démocrate et un peu trop accablés par la défaite historique du Bloc.

Les journalistes en cause sont l’animatrice Céline Galipeau, accusée entre autres d’avoir dit en ondes que la défaite de Gilles Duceppe dans sa circonscription était « une mauvaise nouvelle », ce qui n’a pas été corrigé par ses collègues présents,  et dont la position serait fragilisée au TJ. On a noté aussi que l’ex-chef de bureau d’Ottawa Daniel Lessard a déclaré pendant la soirée que les électeurs conservateurs de l’Ouest écoutaient surtout la télévision américaine, ce qui était à la fois vrai et désobligeant et dit avec la liberté de ton que sa prise de retraite imminente lui permettait.

Emmanuelle Latraverse et Patrice Roy étaient également à l’antenne, mais leurs positions respectives ne semblent pas en danger.

Le mécontentement envers la soirée électorale est un temps fort de la récrimination conservatrice mais non la seule, me dit-on.

D’autres voix s’expriment-elles au CA de la Société d’État? Pour ce qui est du Québec, le seul autre membre francophone est Pierre Gingras, ancien député adéquiste de Blainville et alors critique en matière de… transport. Il siège depuis le début de 2011 mais intervient peu.  Toute la place est occupée par Rémi Racine qui représente donc, à lui seul, la grande diversité des sensibilités politiques présentes dans la société québécoise…

Demain : Un talk show au lieu du Téléjournal ?

Un adieu émotif pour Alain Saulnier

Le très respecté directeur général de l’information de Radio-Canada, Alain Saulnier, a été viré ce jeudi de ses fonctions.  Les journalistes sont souvent très durs envers leurs patrons — et inversement. Je connais ce milieu depuis une trentaine d’années et jamais je n’ai vu une manifestation de respect et de tristesse à l’égard du départ d’un patron comme celle qu’on a pu voir, en direct, sur RDI, avec un élégant commentaire de Michel Viens:

J’avais connu Alain Saulnier au début des années 1980 lorsqu’il réalisait une émission à laquelle je participais à Télé-Québec, puis l’avais beaucoup apprécié comme Président de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec. J’avais été heureux aussi de sa collaboration pour la remise du Prix de la personnalité internationale de l’année, en tandem avec le CÉRIUM et Le Devoir.

On ne connait pour l’instant rien des raisons pour lesquelles Alain Saulnier a été éjecté de son poste. À suivre.

Pourquoi je ne suis pas au TJ ce soir

cpgen00362_450__2-150x150Depuis quelques mois je participais, le jeudi soir, à une table d’analystes au Téléjournal.

L’équipe du TJ avait choisi quatre personnalités indépendantes, mais identifiées chacune à une famille politique. L’ancienne ministre libérale Liza Frulla, l’ancienne candidate NPD Anne Lagacé-Dowson, la journaliste conservatrice Tasha Kheiriddin, moi-même.

Ce mercredi matin, un membre de la direction de l’information m’a informé que je ne ferais plus partie de ce panel. Mon défaut:  ma décision d’accepter d’être membre du Comité de Pauline Marois sur la stratégie souverainiste, avec des universitaires, ex-hauts fonctionnaires et autres.

J’ai bien expliqué que j’agissais, là, comme personnalité indépendante, non rémunérée, que je ne dirigeais pas le comité ni n’en étais le porte-parole et que je n’étais pas lié par ses résultats. J’ai fait valoir que je trouverais normal que Liza Frulla, par exemple, soit appelée par les Libéraux à faire partie d’un comité de sages sur leur propre réflexion, culturelle ou politique, dans la mesure où elle conserve son indépendance, est bénévole et n’assume pas de responsabilité autre que de donner son avis.

Mais la décision de la direction de Radio-can était prise et il n’était pas question d’y revenir. Ayant été bien élevé, je réponds aux invitations qu’on me fait et qui m’intéressent et, lorsqu’on me désinvite, je salue poliment et me retire.

Radio-Canada a parfaitement le droit de tirer la ligne là où elle le juge éthique et utile. Certains diront que la maison tire généralement des lignes plus fermes lorsqu’il s’agit de souverainistes. Ayant, il y a quelques années, signé dans L’actualité une enquête intitulée « Ici Radio-Ô-Canada », je suis mal placé pour dire le contraire.

La pression que fait subir le gouvernement conservateur sur les budgets radio-canadiens induit-elle aussi une prudence plus tatillonne ? C’est possible, mais difficile à déterminer. On sait, en tout cas, que l’atmosphère dans la maison est glauque, à l’approche de nouvelles compressions.

Pour ma part, je souhaite bonne chance à mes ex-collègues du panel et à Céline Galipeau. Nous formions une belle équipe. Bonne chance aussi au souverainiste qui me remplacera. Un conseil: qu’il se tienne loin des comités !

Et si on disait Bye-Bye à la vulgarité?

haddock2Pour la première fois, ce 31 décembre, j’ai laissé mes enfants de 13 et 10 ans écouter le Bye Bye.

Ils ont donc pu constater que les mots « marde », « fourrer » et « crosseur » furent abondamment utilisés dans cette émission, une institution télévisuelle québécoise.

Mes deux jeunes ont donc pu constater que ce que tentent de leur enseigner leurs parents et professeurs est faux. Ils nous avaient entendu dire que le langage grossier était réservé à la ruelle ou, puisqu’il est utilisé, à la cour d’école, mais qu’il n’a pas sa place en classe, à la maison et certainement pas dans les grandes occasions.

Or les voici conviés à une des plus importantes occasions télévisuelles de l’année, dans une des émissions les plus vues et les plus rassembleuses. Et ils constatent que les dialogues sont saupoudrés de grossièretés. Message reçu. Les gros mots sont permis en tout temps.

La normalisation de la grossièreté

La normalisation du vocabulaire grossier au Bye Bye date déjà de quelques années. Auparavant, nous avions ri autant, sinon plus, sans avoir recours au « parler gros cave ».

Il est particulièrement frappant de constater que ces termes ne sont pas utilisés pour choquer ou détonner, mais qu’ils sont simplement intégrés aux dialogues — de la fausse Michelle Richard ou du faux Premier ministre — comme si c’était normal, usuel, accepté.

On pourrait croire qu’il y a là de la paresse intellectuelle, mais je ne le crois pas. Le reste de l’émission témoigne de l’énergie et du professionnalisme investis dans les maquillages, les mises en scène, les excellents effets spéciaux, la qualité, par exemple, de la reproduction du monde de Tintin.

Non, les auteurs ne sont ni paresseux ni audacieux en faisant usage de ces termes. Ils les estiment normaux et, en les utilisant, contribuent à les normaliser.

Mais pourquoi s’en prendre au Bye Bye ? L’usage du mot Fuck est accepté  dans l’émission quotidienne de la CBC de George Stroumboulopoulos, comme dans plusieurs émissions américaines de fin de soirée, dont celles de Jon Stewart, pourtant très lettré.

Mais ces émissions sont destinées à un public d’adultes avertis (ce qui ne les excuse pas, d’après moi). Le Bye Bye, lui, ratisse extrêmement large et devrait agir en conséquence.

Il est par exemple encore étonnant d’entendre quelqu’un dire « marde » à Tout le monde en parle (je pense l’avoir entendu deux fois en deux ans, de la part d’invités).

Lorsqu’on sera habitué à l’entendre, il sera trop tard pour se demander qui aurait du soulever une objection, avant que n’arrive la normalisation de la vulgarité.

Gérald Fillion est-il bolchévique ?

fillionC’est la publicité de Radio-Canada qui le dit. Le journaliste économique Gérald Fillion est « le plus cité au Québec quand il est question d’économie ».

L’affirmation est basée sur une étude d’Influence communication d’octobre 2009. Si Claude Picher et Alain Dubuc étaient morts, ils se retourneraient dans leurs tombes! D’autant que, selon Influence, Fillion « est devenu une véritable vedette de l’information économique ».

Et voici que l’über-animateur-économique de Radio-Can publie ce mardi dans son carnet de quoi souffler encore la vedette aux plumes économiques babyboomesques dans le festival des plus cités 2010. Je n’ose paraphraser, alors je cite:

Imaginez si on décidait d’augmenter le taux d’imposition de tous les millionnaires du monde. Un pour cent de 39 000 milliards [la valeur totale des avoirs des millionnaires], c’est 390 milliards de dollars. Deux pour cent, c’est 780 milliards de dollars.  Non, mais! On en réglerait-tu des problèmes avec une taxe mondiale de 1 % ou 2 % sur la fortune totale des millionnaires de la planète!

Non, mais ! Il veut Faire payer les riches! comme le disaient, en transe, les m-l de mon adolescence ! Non, mais ! Il veut s’en prendre aux gagnants du capitalisme, leur prendre le gain gagné à la sueur de leur front !

G. Fillion doit parler des autres, là-bas dans les pays riches, non? Oui et non, car il enchaîne avec une application locale:

Est-ce que cette idée devrait faire son chemin ailleurs dans le monde, y compris chez nous, particulièrement au Québec, où nombre d’économistes et de gens d’affaires se disent inquiets du niveau de la dette publique?

Juste du Gros Bon Sens

Bon, je ne veux pas taquiner Gérald plus longtemps. Il ne fait que reprendre dans son carnet la lettre que viennent d’envoyer 45 millionnaires américains au président Obama. Ils ont la lucidité de demander qu’on fasse appel à leurs gargantuesques fortunes pour régler les problèmes budgétaires, plutôt que de rogner sur les prestations des chômeurs et les salaires des infirmières et des pompiers.

L’idée d’un prélèvement sur l’obscène fortune des terriens les plus riches n’est pas neuve. Avant même la crise, Hervé Kempf, parmi d’autres, soulignait qu’un prélèvement de 5% de la fortune des 10 000 millionnaires mondiaux suffirait à atteindre les objectifs du millénaire, dont celle de réduire de moitié (pas éliminer, réduire de moitié) la pauvreté extrême dans le monde. Une proposition que je reprenais dans Imaginer l’après crise.

Évidemment tant que les gauchistes, comme moi, proposent d’augmenter la ponction fiscale sur les grandes fortunes, on nous accuse de vouloir ramener la lutte des classes. Mais lorsque Warren Buffet, Bill Gates et Ted Turner disent la même chose, comme ce dimanche sur ABC, on a l’air un peu moins extrémistes — Gérald et moi.

La vidéo n’existe plus

Le site de l’appel des 45 millionnaires américains, qui réclament de repayer le niveau d’imposition qu’ils avaient sous Bill Clinton, donc avant les baisses de Bush, inclut ces quelques faits intéressants:

Seulement 375,000 Américains ont des revenus de plus de un million de dollars par an.

Entre 1979 et 2007, les revenus du 1% des Américains les plus riches ont augmenté de 281%

Pendant la Grande Dépression, les millionnaires avaient un taux marginal d’imposition de 68%
En 1963, ils avaient un taux marginal de 91%
En 1976, ils avaient un taux marginal de 70%
Aujourd’hui, ils ont un taux de 35%

44% des membres du Congrès sont millionnaires

Évidemment, une taxe spéciale de 1 ou 2% des revenus (ou des actifs) des millionnaires québécois ne générerait pas des sommes importantes, compte tenu de leur petit nombre.

Cependant le bolchévique chroniqueur économique Gérald Fillion a raison de poser la question suivante:

Est-ce que les dirigeants du G20 devraient étudier l’idée d’une taxe harmonisée sur les fortunes millionnaires pour ne pas désavantager les pays du monde qui seraient tentés d’augmenter ces impôts, mais qui seraient inquiets de perdre un peu de leur compétitivité?

Si quelqu’un d’entre vous est un ami Facebook de Nicolas Sarkozy, le chef d’État qui préside le G20 pour l’année à venir, — oui c’est à toi que je m’adresse, F.D. — merci de lui transmettre la suggestion du journaliste économique le plus cité au Québec.