Dollard des Ormeaux, guérilléro

Fut un temps, où Dollard était, sur son char allégorique, une des stars du défilé de la Saint-Jean-Baptiste. Il avait sa journée bien à lui. Des célébrations lui étaient spécifiquement dédiées, fin mai, d’Edmonton à la Nouvelle-Angleterre. Le maire, l’évêque, les députés prononçaient des discours, déposaient des gerbes de fleurs, bénissaient des drapeaux. Des soldats de l’armée canadienne y étaient au garde à vous, les chorales entonnaient des chants patriotiques, le tout arrosé, à la nuit tombée, de feux d’artifices. On était dans les années 1920. Dollard des Ormeaux, mort au combat pour défendre en mai 1660 la petite colonie montréalaise contre l’assaut de 800 Iroquois, faisait l’unanimité. (Sauf chez les Mohawks, descendants des Iroquois qui, invités à une des cérémonies, se portèrent pâles.)

Fut un temps où on se battait pour que cesse la célébration de Dollard. Pas moins de 85 manifestants du Rassemblement pour l’indépendance nationale, outrés et par la fête de la Reine et par Dollard, sont arrêtés devant un monument à sa mémoire en 1964, 213 en 1965. Même le Front de libération du Québec, l’année suivante, lui consacre une bombe ! De consensuel, Dollard devenait polarisant. Au point où en 2002, il fut expulsé du calendrier, remplacé par la Journée nationale des Patriotes.

Les montagnes russes identitaires dans lequel fut plongé le défunt sont presque aussi fascinantes que le combat auquel il participa. L’historien Patrice Groulx raconte cette histoire dans Pour en finir avec Dollard (Boréal). J’en retiens que ce pauvre Dollard ne méritait ni la vénération dont il fut l’objet, ni l’opprobre dont on l’accable. Tout bien considéré, il n’est même pas la figure centrale du combat auquel il participa.

En quoi est-il méritant ? Une affiche de recrutement de l’armée canadienne pour la première guerre résume la chose: “Canadiens, suivez l’exemple de Dollard des Ormeaux. N’attendez pas l’ennemi au coin du feu, mais allez au devant de lui”. À 25 ans, Dollard était militaire, fraîchement arrivé dans la petite colonie montréalaise de 400 habitants, désigné par Maisonneuve comme commandant d’une garnison. La rumeur voulait que les Iroquois préparent une offensive totale sur la colonie. On ne savait où, on ne savait quand. Dollard et 16 de ses soldats décident de faire “la petite guerre”, rapporte une source, donc une attaque ciblée, en embuscade, comme le leur ont appris leurs alliés Hurons et Algonquins. Ce qu’on n’appelle pas encore la guérilla. Comme tout le monde, les Iroquois reviennent de leur hiver de chasse, canots remplis de peaux, donc plus difficilement manoeuvrables, poudre de canon épuisée, donc en situation de faiblesse. Dollard souhaite ainsi affaiblir l’ennemi, pas le prendre de front. Se serait-il approprié les peaux ? C’était la pratique.

Il choisit un endroit qu’il croit propice, au Long-Sault, sur la rivière des Outaouais. Mais le sort veut qu’au lieu d’y surprendre un groupe de chasseurs isolés venus du Nord, il tombe sur 300 guerriers venus du Sud, préparant un réel assaut sur la colonie française.

Il participe aussi à une autre guerre que la sienne. Dans l’affrontement, participent 40 Hurons. Ils ont leur propre objectif: éviter l’annihilation des leurs. Dans la décennie précédente, les Iroquois les avaient presque tous exterminés ou faits prisonniers, puis intégrés de force parmi les leurs. Les survivants de ces assauts avaient été regroupés à l’Ile d’Orléans par les Jésuites. Mais craignant une nouvelle offensive, peut-être finale, leur chef Annaotaha part de Québec avec 40 guerriers pour, lui aussi, aller au devant de l’ennemi.

Les rumeurs étaient fondées. L’attaque iroquoise était planifiée. Les 300 guerriers arrivés au Long-Sault demandent renfort à 500 autres, campés dans les îles du Richelieu, prêts à passer à l’offensive. Devant ces 800 guerriers réunis, Annaotaha connaît l’issue de la bataille: ils mourront tous ou seront faits prisonniers. Il décide de négocier sa reddition avec les vainqueurs, dans l’espoir de sauver la vie de ses plus jeunes guerriers. Les captifs des Iroquois étaient parfois torturés et tués, d’autres adoptés, d’autres enfin conservés comme otages en vue d’une future négociation. (La totalité du récit provient de Hurons faits prisonniers par les Iroquois puis évadés.) Malgré la féroce rivalité, ce type de négociation était courante. Annaotaha dira même qu’il envisageait de demander, en échange de sa reddition, que les Iroquois laissent les Français repartir. Rien ne laisse penser que ce résultat eut été atteint. Les Français, non informés du projet d’Annaotaha, voient des Iroquois s’approcher de leur position et convaincre des Hurons de déserter sur-le-champ. Se sentant à bon droit trahis, ils ouvrent le feu. S’ensuit l’inévitable carnage.

Voulant leur éviter des tortures, un des français achève à la hache certains de ses compatriotes blessés. Annaotaha, mourant, demande qu’on lui brûle la chevelure, pour que les Iroquois n’en fassent pas un trophée.

Les hagiographes de Dollard font état d’une défaite glorieuse, provoquant un grand nombre de morts iroquoises. Les sources disponibles font plutôt état d’une vingtaine de pertes de vie chez l’ennemi. Sur 800, c’est peu. Cette bataille est en fait le point culminant du génocide des Hurons par les Iroquois, et c’est là qu’elle trouve sa réelle signification historique. Des quelques centaines de Hurons restants à l’Île d’Orléans, descend la vibrante communauté actuelle de Wendake.

Dollard a-t-il vraiment sauvé la colonie ? Oui, mais à la façon qu’avait l’Inspecteur Clouseau de résoudre les crimes: par hasard, sans le vouloir, grâce à des circonstances qui lui échappaient. Après la bataille, les Iroquois retournent vers leurs villages, car ils doivent y ramener leurs prisonniers et intégrer dans leurs communautés ceux à qui ils laisseront la vie sauve. Ce retrait sonne la fin de leur campagne anti française et anti huronne du printemps 1660. La colonie est sauvée. Ce n’est qu’un sursis. Les Iroquois  reviendraient dès l’automne, forts de 600 guerriers. Mais le sort sourit encore aux Français car le commandant Iroquois meurt avant même la bataille. Y voyant une mauvaise augure, les guerriers rentrent bredouille. En 1661, ils reviennent à la charge, tuant 100 français, mais sans décrocher une victoire totale. Les tentatives ne cesseront qu’en 1667, avec l’arrivée des 1 300 soldats et officiers du régiment Carignan-Salières. Le rapport de force s’inverse. Les Iroquois sont prêts à négocier. Ce sera la grande paix de 1701.

Pourquoi en a-t-on fait un héros ? Parce que c’en était un. Volontaire pour aller au devant d’un danger réel, au péril de sa vie. L’église a beaucoup aimé savoir (par les évadés Hurons) que lui et les Français étaient pieux, priant matin et soir. Les élites coloniales voyaient en lui un combattant de la civilisation européenne contre “les sauvages”, les récits, biaisés, successifs, évacuant le courage des alliés Hurons. 

Pourquoi en a-t-on fait un pestiféré ? Pour les nationaliste québécois modernes, notamment Jacques Ferron, Dollard était le symbole du statu quo, du colonialisme, de l’obscurantisme religieux, du Canada même. Il faisait écran à ceux qu’on devait vraiment célébrer: les Patriotes, modernes, démocrates, anticoloniaux, dénoncés par le haut clergé car rebelles et – sacrilège – prônant l’école laïque. Le combat pour remplacer la fête de Dollard par celle des Patriotes procède de cette logique.

Que faudrait-il en dire aujourd’hui ? Ce qui frappe est la conjonction d’intérêt et de valeur des Français et des Hurons, représentés par Dollard et Annaotaha. Ils ont chacun risqué leur vie pour protéger leurs peuples respectifs contre un ennemi qui souhaitait leur disparition. Ce couple improbable, plongé dans un destin commun, trouvant la mort à quelques mètres l’un de l’autre, ne représente-t-il pas une même volonté, autochtone et québécoise, de résister, se battre et survivre aux plus terribles intempéries de l’histoire ? Et d’y réussir ? N’y a-t-il pas là, au fond, un beau récit binational ?

(Une version légèrement plus courte a été publiée dans Le Devoir.)

Confusions nationales

Avertissement : ceci est un communiqué fictif.
Québec (Québec), le 7 mai 2034 — L’Assemblée nationale du Québec tient à rappeler à l’Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador que l’histoire de l’occupation du territoire sur le cadran nord-est du continent ne peut faire abstraction de l’arrivée des colons français et de leur impact considérable sur le développement du Québec.

L’annonce par l’Assemblée des Premières Nations de l’ouverture d’un musée de l’histoire des Premières Nations uniquement destiné, a déclaré son président, « à retracer l’histoire des 11 nations actuellement présentes sur le territoire » est de nature à invisibiliser la présence et la contribution des millions de Québécois qui, depuis la Nouvelle-France jusqu’à aujourd’hui, ont eu un impact majeur.

Les propos de l’historien autochtone chargé du projet de musée, Ghislain Sioui-Saganash, selon lequel « la présence de colons étrangers n’est qu’une péripétie d’un récit beaucoup plus riche » contribuent à l’effacement systématique de notre passé commun, a déclaré Catherine Dorion, ministre de la Culture du gouvernement d’Éric Duhaime. « Les propos tenus sont inacceptables, a-t-elle dit. Nous sommes indissociables de l’histoire de cette terre. Nous sommes présents ici depuis un demi-millénaire. Suggérer que nous sommes une péripétie revient à nous reléguer à un rôle secondaire, alors que notre contribution à la formation du Québec moderne est fondamentale. Ce nationalisme autochtone étroit ne représente pas l’histoire du Québec. »

« Afin d’éviter de commettre de nouveaux impairs envers les Québécois et d’assurer qu’ils occupent la place qui leur revient dans l’histoire du territoire, il est impératif pour les responsables du projet de musée d’impliquer activement des historiens québécois reconnus, » a conclu Mme Dorion.
Fin de la fiction.

Vous venez de lire un décalque fidèle du communiqué émis la semaine dernière par l’Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador (APNQL), au sujet du futur Musée national de l’histoire du Québec. La prise de position de Ghislain Picard est caractéristique d’une confusion qui n’en finit pas de polluer la discussion entre Autochtones et Québécois.

Je suis de ceux qui croient que les nations autochtones du Québec devraient disposer d’exactement autant d’autonomie qu’elles le désirent. C’est pourquoi je suis heureux de leur victoire — et de la défaite du gouvernement du Québec, qui menait un combat douteux — dans la détermination de leur autonomie en matière de protection de la jeunesse. Au-delà de la dette que nous avons envers ces nations — provenant essentiellement de la spoliation de leur territoire par l’industrialisation depuis le début du XXe siècle —, notre voisinage sur notre territoire commun ne peut s’apaiser d’abord, fleurir ensuite, que dans la reconnaissance que nous formons des nations distinctes, autonomes les unes des autres, qui se doivent respect et, si possible, reconnaissance.

L’APNQL a refusé que l’Assemblée nationale du Québec légifère en matière de soutien aux langues autochtones, affirmant que c’est leur affaire. Parfait. De même, elle a refusé la désignation d’un commissaire autochtone, qui aurait été associé au commissaire national, au bien-être et aux droits des enfants. C’est son droit. Mais pourquoi certains souhaitent-ils que le Québec adopte comme langues officielles les langues autochtones ? Ce serait comme demander aux Mohawks d’adopter l’inuktitut ou le cri, sans compter le français, comme l’une de leurs langues officielles. Chacun sa nation, chacun sa langue officielle. Que les Autochtones vivant hors réserve votent aux élections québécoises, c’est normal. Mais pourquoi ceux qui vivent au sein de leur propre nation, qui ont leur propre gouvernance, votent-ils également dans la nôtre ? Il faut un aggiornamento de notre coexistence.

Le débat entourant le Musée national de l’histoire du Québec est le parfait moment pour commencer à clarifier ces choses. Avant l’arrivée de Champlain, il n’y avait pas d’histoire « du Québec ». Ce mot algonquin signifie « passage étroit », et il ne serait venu à aucun groupe autochtone l’idée saugrenue de nommer une ville ou un territoire par ce terme. L’histoire nationale que le musée veut raconter concerne la nation québécoise. Or, puisque les nations autochtones affirment haut et fort qu’elles ne font pas partie de la nation québécoise — ce qui est parfaitement exact —, le récit qui doit s’y tenir doit être celui, bref, des Québécois.

On suppose que le premier arrêt de la visite portera sur l’environnement dans lequel Champlain arrive, un environnement dominé par les nations autochtones. Toute la première partie de cette histoire, la Nouvelle-France, est celle de l’interaction entre colons et autochtones, entre alliances et rivalités, jusqu’à la Grande Paix, événement exceptionnel de conciliation qui, s’il avait lieu aujourd’hui, vaudrait à tous ses signataires le prix Nobel. La seconde partie, je suppose, portera principalement sur la conquête anglaise et ses suites, alors que les Autochtones sont en effet invisibilisés par le nouveau régime.

Je serais extrêmement heureux de visiter un jour un Musée de l’histoire des nations autochtones. Ce serait fascinant. Il faudrait assurément passer par un grand nombre d’étapes avant d’aborder le moment où les premiers bateaux européens apparaissent dans le Saint-Laurent. L’histoire de l’interaction, de l’oppression, puis du réveil moderne des nations autochtones serait narrée de leur point de vue. Je suppose que les débats seront épiques, entre historiens autochtones, sur la meilleure façon de parler des rivalités entre leurs nations.

Il se trouvera, j’en suis certain et c’est normal, des historiens québécois pour critiquer la façon dont Champlain et les autres sont traités dans ce musée. Comme il est normal que les historiens autochtones soient attentifs et critiques de la description que fera de leurs nations le musée québécois.

Mais, pour utiliser une expression à la mode, que chacun gère à sa façon sa fougère historique. Le jardin n’en sera que plus vert.

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

Le livre maudit

Dans toute cette affaire, une chose est certaine : l’épouse du maire avait un exemplaire du livre. Pire, elle en avait acheté une dizaine pour les distribuer. Ce n’était pas pour en dénoncer la teneur. Devant la salle du conseil municipal, pleine comme un oeuf début avril, elle s’en est excusée. Que penser, cependant, du mari de l’épouse du maire ? La seule présence du brûlot dans sa résidence ne le rend-il pas indigne de sa fonction ? Il affirme ne pas l’avoir lu, exprime son désaccord avec sa distribution par sa conjointe, avec laquelle, précise-t-il, il n’est pas toujours d’accord. Mieux, il a voté avec les autres conseillers pour dénoncer, unanimement, l’infâme ouvrage. Est-ce suffisant ?

Les demandes de démission sont tombées dru, autant de la salle, où les Autochtones locaux étaient nombreux, que de conseillers municipaux métis et blancs. Pour l’instant, l’élu résiste.

Cette tempête se déroule à Quesnel, municipalité de 12 000 habitants, en Colombie-Britannique, voisine de communautés autochtones. Le livre s’intitule Grave Error. How the Media Misled Us (and the Truth about Residential Schools). On y trouve une collection de textes qui remettent en cause des affirmations tenues pour sacrées. Le premier chapitre est de l’historien québécois Jacques Rouillard, qui note qu’aucun reste humain n’a été découvert à Kamloops, là où il y a trois ans une étude radar laissait supposer leur présence.

Cette découverte avait soulevé une vague nationale, et internationale, de réprobation. Seize communautés ont ensuite soupçonné l’existence d’autres cimetières clandestins. Aux rares endroits où des fouilles proprement dites ont été effectuées, aucun ossement n’a été trouvé. À l’épicentre du séisme, à Kamloops, la nation autochtone locale n’offre aucune indication qu’elle permettra des fouilles pour confirmer, ou infirmer, la présence d’ossements.

Grave Error présente la recherche d’un archiviste qui indique que le verger suspect a été précédemment ouvert pour des travaux d’aqueduc et que rien n’y a été découvert. Le ministère fédéral des Relations Couronne-Autochtones a par ailleurs embauché une entreprise danoise spécialisée dans l’étude des charniers et des sépultures pour offrir ses services aux communautés. Aucune n’a accepté.

Grave Error, au neuvième rang parmi les essais les plus vendus sur Amazon Canada, ose aller plus loin. Il met en cause la rigueur avec laquelle la Commission fédérale de vérité et réconciliation a effectué ses recherches sur les pensionnats, concluant à une tentative de génocide culturel. Le travail de la commission est considérable, ayant entendu jusqu’à 7000 témoignages et compulsé les archives, partielles, disponibles. Mais les accusés — les communautés religieuses, les autorités locales — n’ont pas pu offrir de contre-arguments ou procéder à des contre-interrogatoires.

L’ampleur des témoignages entendus atteste de l’existence de mauvais traitements et de volonté assimilatrice. Cependant, le caractère univoque de l’enquête ne permet pas d’intégrer toute la preuve disponible. Que faire des témoignages positifs, écrits, d’Autochtones ayant fréquenté les pensionnats, cités dans Grave Error ? L’expérience n’était pas traumatique pour tous. Pour quelle proportion l’était-elle ? Les voix discordantes ont-elles été sollicitées ?

Les cas de religieux insistant pour enseigner la langue autochtone aux enfants, et souligner les traditions et le calendrier de leur nation, sont avérés. Quelle est leur place dans le récit ? Ils sont rarissimes ou fréquents ? On a fait grand cas des jeunes forcés de passer l’hiver dans les pensionnats. Mais qu’en est-il des familles qui les y inscrivaient volontairement ? Les mauvais traitements d’un trop grand nombre de religieux envers les enfants sont une des grandes tragédies de l’histoire. Mais s’il faut parler de racisme, ne faudrait-il pas déterminer si ces mauvais traitements étaient plus courants chez les non-Blancs que chez les Blancs ? Cette analyse comparative n’existe pas.

On comprend que le livre dérange. On y trouve des signatures polémiques, comme celle de Barbara Kay — pas une amie des minorités, y compris de la minorité francophone —, et la préface a été confiée au sulfureux Conrad Black. Cependant, plusieurs textes posent des questions factuelles, apportent des éléments documentés — par exemple en identifiant, dans des cimetières ordinaires, des centaines d’enfants dont la Commission de vérité et réconciliation avait signalé la suspecte disparition.

On en ressort avec l’impression d’un immense gâchis. Si la Commission avait travaillé dans les règles de l’art, plutôt que sur le mode de l’inquisition, on pourrait s’asseoir sur une réelle vérité commune, survivant au test de la contradiction. Cette possibilité est derrière nous. Le refus des communautés de permettre des fouilles indépendantes dans les lieux où ils présument l’existence de sépultures constitue un scandale permanent. Le fait que la GRC s’en lave les mains en est un autre.

Le fédéral s’apprête à agir. Le budget prévoit 5 millions de dollars pour « établir un programme de lutte contre le déni de la réalité des pensionnats autochtones ». Ottawa attend des propositions visant à criminaliser l’expression publique de doutes sur le récit du génocide ou sur l’existence des sépultures. On attend de savoir quelles peines s’abattront sur les rédacteurs, vendeurs ou lecteurs de Grave Error.

Le cas du Québec est particulier. D’abord parce qu’aucune communauté ne prétend avoir identifié, ici, ce genre de cimetière clandestin. Le nombre de pensionnats fut plus restreint au Québec que dans l’Ouest, comme leur nombre d’années de fonctionnement. Il serait possible, et fécond pour l’avenir de nos relations avec les Autochtones, que soit constituée une commission québécoise, conjointe avec les Premières Nations, pour fouiller ensemble, dans un esprit d’enquête et dans une démarche scientifique et comparative, le récit véritable et vérifié des pensionnats, enlèvements, stérilisations forcées et autres injustices qui noircissent notre histoire récente.

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

Mésaventures esclavagistes en Nouvelle-France (intégral)

Au début, les esclaves autochtones achetés par des colons français prenaient presque tous la poudre d’escampette. C’est que d’autres colons, opposés à cette sujétion, leur révélait  que l’esclavage était illégal en France et en Nouvelle-France et qu’ils pouvaient donc déguerpir.

Ce n’était pas qu’une conviction. C’était une information. Les Français du début du 17e siècle avait une idée précise de ce qu’était un esclave. Des dizaines de milliers d’entre eux avaient été kidnappés et asservis par les États musulmans d’Afrique du Nord. Des expéditions de sauvetage étaient organisées à grand frais. Les rescapés avaient l’obligation de faire pendant trois mois une tournée des régions de France pour raconter leur calvaire, vanter la valeur de leurs libérateurs et amasser des fonds pour les prochaines opérations de libération. De toutes façons, se disaient nos premiers colons sur les rives du Saint-Laurent, les Français sont des « francs », ce qui est synonyme de « libre ». La cause était donc entendue.

Je tire cette science, et presque tout ce qui suit, d’un extraordinaire ouvrage publié en 2012 et qui m’a été récemment signalé par Dominique Deslandres, spécialiste de ces questions à l’Université de Montréal. Un ouvrage qui « renouvelle complètement notre connaissance de l’esclavage », m’écrit-elle. Le chercheur américain Brett Rushforth, qui a ratissé les archives chez nous, en France, en Espagne et ailleurs pour alimenter ce récit monumental, a obtenu pour Bonds of Alliance – Indigenous & Atlantic Slaveries in New France (UNC Press) de prestigieux prix, aux États-Unis et en France.

Un enjeu central

La révélation de sa passionnante recherche est la très forte interaction entre autochtones et colons français sur une question qu’on pensait secondaire, mais qu’il trouve centrale, celle de l’utilisation de l’esclavage au sein des nations et dans les rapports entre elles. « Aucun honneur n’était plus important pour un jeune autochtone que de capturer des esclaves. Son exploit était célébré dans des cérémonies publiques, gravé dans ses armes et un tatouage témoignait de chaque ennemi ainsi asservi » écrit Rushforth.

Les esclaves pris dans des raids étaient traités comme des êtres inférieurs. Les hommes, surtout, subissaient tortures et sévices. Mais ils devenaient une précieuse monnaie d’échange, utilisée pour le commerce, comme un don pour obtenir une faveur, pour réparer un tort commis, ou encore pour exprimer une volonté d’établir la paix. L’esclavage était un outil diplomatique essentiel.

Les Français faisaient du cumul des alliances avec les autochtones la clé de leur influence en Amérique et ont dû, parfois à la dure, intégrer cette notion. Ainsi lorsque deux membres de la nation des Ottawa sont accusés d’avoir tué deux Français, un marchand, Daniel Greysolon Dulhut, souhaite leur faire subir un procès. Le conseil de la nation Ottawa propose plutôt, pour réparer la faute, de donner des esclaves à Dulhut. « Même 100 esclaves, leur répond-il, ne me convaincront de faire commerce du sang de mes frères. » Les deux accusés sont exécutés et cette rebuffade est si mal reçue que les Ottawa avisent les autres nations alliées des Français de ce qu’ils considèrent être une grave offense. Le gouverneur de Nouvelle France a fort à faire pour rétablir la confiance. À terme, les Français acceptent de recevoir et parfois de donner des esclaves pour prouver l’importance qu’ils accordent aux alliances. Ils furent ainsi, explique Rushforth, colonisés par les autochtones qui leur ont imposé leurs pratiques.

Le droit français invente une distinction pour faire entrer l’empire dans le marché des esclaves, principalement noirs pour les Antilles, principalement autochtones en Nouvelle France. Ils se refusent le droit d’asservir qui que ce soit, mais acceptent d’acheter, puis de faire commerce, de personnes déjà esclaves. Ils trouveront de quoi se contenter chez les esclavagistes africains et chez les nations autochtones qui tirent un grand profit de la vente, aux colons français, d’esclaves capturés dans les nations ennemies.

La pénurie de main d’œuvre étant (déjà) criante dans la nouvelle colonie, l’achat et l’utilisation d’esclaves autochtones devient, non l’exception, mais la norme. Rushforth calcule qu’à certains moments, un habitant de Nouvelle-France sur huit était un esclave. Madeleine de Verchères et son époux en avaient plus d’une douzaine.

L’erreur esclavagiste de Denonville

Les autorités françaises manquèrent au moins une fois au principe de ne réduire personne en esclavage. La force de frappe des Iroquois était telle qu’elle mettait constamment en péril la colonie et ses alliés. En 1687, décision fut prise de frapper un grand coup, d’en capturer un contingent, d’en faire des esclaves et de les envoyer en France. Le moyen utilisé était le pire imaginable: inviter un groupe de chefs Iroquois à une négociation de paix au Fort Frontenac (dans l’Ontario actuelle). Une cinquantaine d’Iroquois, dont 36 chefs, furent ainsi capturés, conduits à Marseille et faits galériens.

La réaction fut  terrible, de la part des Iroquois qui se jugèrent à bon droit floués, des autres nations qui possédaient un vif sens de la parole donnée – et de la traitrise – et de la part des colons français, y compris des Jésuites, qui en voulaient au Gouverneur Denonville pour un acte aussi vil et aussi contreproductif. La contre-offensive iroquoise, menée de main de maître par une générale et comptant un nombre inhabituel de guerrières, fut un succès tel qu’elle menaça de raser Ville-Marie de la carte, Denonville accepta de faire revenir les galériens pour les rendre à leur peuple. Ce n’était pas aisé, les Iroquois capturés étant répartis dans la flotte, dont ils étaient parmi les plus vaillants et estimés rameurs. Une vingtaine fut retrouvée et rendue. Ville-Marie fut sauvée. Denonville fut viré.

Une arme de dissuasion

Les nations alliées des Français, surtout autour des Grands Lacs, ne souhaitaient en aucun cas partager avec d’autres nations le lucratif commerce de fourrure qu’elles pratiquaient avec la  colonie et qui leur donnait accès à des armes, à des outils, à des pointes de métal pour leurs flèches, entre autres. Mais les Français souhaitaient étendre toujours plus loin leur zone d’influence, ce qui passait par de nouvelles alliances avec des nations vivant plus à l’Ouest ou au Sud. C’était le cas notamment de la nation Renard, une ennemi méprisé par les nations alliées. Pour contrecarrer la volonté Française, elles eurent recours à ce stratagème: prendre des esclaves Renard, les vendre à des colons Français. Lorsque la délégation de chefs Renards arriverait à Québec pour négocier une alliance, elle se rendrait compte que certaines des leurs étaient en esclavage. Cela ferait mauvais effet. C’est précisément ce qui arriva dans ce cas, et dans celui des Sioux. « Au fil du temps, écrit Rushforth, les Français ont accepté cette situation à contrecœur et durent échanger leur rêve d’une alliance universelle au-delà des Grands Lacs contre un approvisionnement régulier d’Indiens réduits en esclavage provenant de cette région et au-delà. »

Une fois soldée la conquête anglaise de la Nouvelle-France, la question de l’esclavage fut encore centrale dans le déclenchement de la plus grande révolte autochtone de l’histoire contre l’occupant Anglais. Un couple d’esclaves Pawnee (grandes victimes de l’esclavage autochtone) ayant tué un colon Anglais, le Commandant des forces anglaises, Henry Gladwyn, les condamna à mort pour en faire, dit-il, un exemple pour tous les Indiens. Le grand chef Algonquin Pontiac n’avait évidemment pas le moindre intérêt pour les deux Pawnee, qu’il aurait fait exécuter lui-même. Mais il prit comme une grave insulte l’idée que tous les Indiens étaient égaux. Il en tira la conclusion que les Anglais voulaient faire de tous les autochtones des esclaves, ce qui était alimenté par le mot utilisé par les Britanniques pour désigner les habitants du continent qui devaient selon eux être les « sujets du Roi ». Or le mot sujet ne se traduit que par esclave en langues autochtones, un malentendu que les interprètes, surtout des Français, ont peu fait pour dissiper. (Pontiac et ses alliés étaient aussi informés que des leaders anglais traitaient les Indiens de « chiens » ce qui était précisément le mot utilisé par les autochtones pour désigner leurs esclaves.)

Pontiac déclencha une guerre terrible contre les nouveaux maîtres européens, mettant leur colonie en péril. Les nouveaux occupants de la Nouvelle France tentèrent de recruter des colons français dans leur campagne contre Pontiac. Ils refusèrent.

Un dernier mot, en conclusion. Aucune maison d’édition francophone, au Québec ou en France, ne prévoit pour l’instant traduire et publier ce livre indispensable. À l’heure où on s’intéresse plus que jamais à notre histoire commune, autochtones et francophones, sur notre territoire, c’est proprement invraisemblable.


La question du dénombrement

En entrevue avec Le Devoir, Rushforth affirme avoir pu confirmer la présence sur le territoire des 4 000 esclaves autochtones répertoriés par l’historien Marcel Trudel. Il pense en avoir trouvé une centaine d’autres, mais n’en a pas publié la liste. C’est de lui que provient la nouvelle estimation de 10 000 esclaves autochtones, répartis sur un siècle. Il y arrive en comparant les transactions effectuées dans les Grands lacs, qui peuvent atteindre 200 pour une année donnée, alors que les archives coloniales ne font état que de six ou sept arrivages pour la même année. Il n’a cependant pas pour l’instant publié de texte étayant ce calcul, de façon à ce que d’autres chercheurs puissent tester son hypothèse, fort plausible au demeurant. Il estime qu’un millier d’esclaves ont pu habiter simultanément le territoire, au plus fort de la colonie, donc 1000 sur 60 000 colons, soit 2% de la population. Bien que les traces écrites soient encore moins disponibles chez les autochtones, il estime que le nombre et la proportion d’esclaves dans ces nations était considérablement supérieure à leur présence dans la colonie. Une autre source indique qu’une nation autochtone était constituée de 40% d’esclaves.


Le traitement et l’intégration des esclaves

Les situations sont variées de part et d’autre cependant les mauvais traitements envers les esclaves au moment de leur capture et de leur réception chez les autochtones étaient la norme et Rushforth signale quelques cas extrêmes de cannibalisme et de viols collectifs – rien de tel n’est rapporté dans la colonie. Cependant les esclaves sont progressivement intégrés dans les nations et leur servitude n’est pas héréditaire, contrairement à ce qui a court chez les colons.  Le cas du chef Mohawk Thayendanegea, renommé Joseph Brant par ses alliés britanniques, est digne de mention. Lui-même descendant d’un esclave autochtone intégré aux Mohawks il est devenu le chef des Six nations alliées aux Anglais pendant la guerre d’Indépendance, puis vint s’établir près du Lac Ontario avec les 40 esclaves noirs qu’il avait capturés. Il vivait grand train dans son manoir. Dans la colonie, il est aussi arrivé que des esclaves soient intégrés et Rushforth raconte le cas d’une autochtone devenue l’épouse d’un marchand, puis, à son décès, maîtresse de la maison et membre de la bonne société coloniale. Un cas évidemment exceptionnel.

(Une version plus courte de ce texte a été publiée dans Le Devoir.)

Cette chronique, bientôt illégale

Le ministre canadien de la Justice, David Lametti, est d’accord. Son collègue ministre des Relations Couronne-Autochtones, Marc Miller, grand ami du premier ministre, l’est aussi. S’ils n’agissent pas avec suffisamment d’empressement, le NPD déclare qu’il va leur forcer la main. Car la chose est urgente. Un peu partout au Canada, on trouve un nombre croissant de « négationnistes ». Des gens qui osent mettre en doute tout ou partie des récits autochtones et de la Commission vérité et réconciliation sur ce qui s’est passé dans les pensionnats. Il convient donc de taper sur ces malotrus à coups de Code criminel.

C’est l’une des principales recommandations du rapport de l’interlocutrice spéciale pour les enfants disparus et les tombes et les sépultures anonymes, Kimberly Murray. Elle y écrit, en citant « de nombreux experts internationaux », que « le négationnisme est la dernière étape du génocide ».

Tout reposera sur le libellé. On suppose qu’il sera similaire à celui que vient d’adopter Ottawa pour l’Holocauste : l’infraction de « fomenter volontairement l’antisémitisme en cautionnant, en niant ou en minimisant l’Holocauste par la communication de déclarations autrement que dans une conversation privée ».

Je suppose qu’on trouve des imbéciles au pays pour nier que l’opération des pensionnats était une tentative de génocide culturel, dont l’objectif explicite était d’éteindre « l’Indien dans l’enfant ». D’autres nient peut-être aussi la quantité écrasante de témoignages portant sur les mauvais traitements, sexuels et autres, dont les Autochtones furent victimes.

Mais pourrais-je être poursuivi et incarcéré pour avoir écrit ici, et l’écrire à nouveau, que nous n’avons pour l’instant aucune preuve physique que des enfants ont été tués et enterrés au pensionnat de Kamloops, ce qui a déclenché la gigantesque controverse que l’on sait ?

Il y a deux ans qu’une étude au géoradar a trouvé dans le sous-sol des « anomalies » qui pourraient laisser croire à la présence de 215 sépultures. Deux ans que cette scène de crime est clôturée et que rien ne s’y passe. L’interlocutrice Murray a raison de s’indigner que des négationnistes tentent d’entrer sur le terrain, avec des pelles, pour déterrer la vérité. C’est inacceptable, et eux devraient être poursuivis, si seulement la nation acceptait de porter plainte à la police. Pour les 215 sépultures, dans un État de droit normal, lorsqu’un crime de cette ampleur est présumé, la quête de vérité doit primer et des exhumations doivent avoir lieu dans un délai raisonnable, à la fois pour les victimes et pour les accusés — ici les religieux, la GRC qui aurait fermé les yeux, les autorités qui auraient laissé faire.

Mais l’interlocutrice fait fi du processus normal d’enquête, du droit des accusés d’avoir accès à la preuve, voire du délai dans lequel tout le pays devrait savoir si, oui ou non, son histoire est entachée de crimes aussi innommables.

Au contraire, elle recommande que seules les nations autochtones soient responsables du traitement des zones de crimes, fait à leur rythme, dans un processus dont elle écrit qu’il pourrait prendre une décennie. Et tant pis si on décide de ne jamais creuser. Elle cite cette déclaration de la nation shíshálh, de la Colombie-Britannique : « [que] l’on trouve ou non des tombes anonymes, il existe suffisamment de preuves orales et d’archives documentées pour affirmer que ces sépultures existent ou ont existé ». Mme Murray ne pense pas que l’établissement rapide d’une vérité incontestable puisse être un atout.

Son rapport utilise d’ailleurs des mots choisis pour clore le débat. Elle fait la liste de 16 nations sur le territoire (aucune au Québec) qui ont « confirmé » la présence, au total, de 4352 « sépultures », « cibles » ou « anomalies ». Les mots « confirmation » et « confirmé » sont saupoudrés sur l’ensemble du rapport. Mais sur ces 16 sites, existe-t-il une seule preuve physique ? Oui, une. Sur le site de l’école industrielle Lebret, en Saskatchewan, une portion de mâchoire d’enfant, datant d’une centaine d’années, fut trouvée fin 2022 au sol, peut-être apportée là par un rongeur. C’est troublant, mais c’est mince, et aucune contre-expertise n’est autorisée. Le rapport nous informe de la découverte d’un autre ossement d’enfant autochtone de 14 ans en Ontario. Mais il datait de 1600, trop tôt donc pour être mis au passif du génocide.

Or voici, dans le cas emblématique de Kamloops, ce qui ne se retrouve pas dans le rapport. Des recherches d’archives indiquent qu’au cours des décennies, plus de 30 % du terrain en cause a été excavé, notamment pour des travaux d’aqueduc. Aucun ossement n’y a été découvert. Absent aussi ce rappel que l’auteur Tom Flanagan et l’ex-juge Brian Giesbrecth ont fait en mars 2022 : « Là où des excavations ont eu lieu à la suite de recherches au géoradar, rien n’a été retrouvé. Ce fut le cas à l’ancien Mohawk Institute de Brantford, à l’ancienne Shubenacadie Indian Residential School en Nouvelle-Écosse, à l’hôpital Charles Camsell à Edmonton et au pensionnat de Kuper Island en Colombie-Britannique. »

Mais pour l’interlocutrice, aucun doute n’est permis : « Les établissements coloniaux doivent céder le pouvoir et le contrôle aux survivants, aux familles et aux communautés autochtones. » Cela inclut bien sûr l’Église, présumée avoir été de loin la pire tueuse en série de notre histoire, mais qui doit collaborer sans demander le droit à la présomption d’innocence, à la contre-expertise, à la divulgation de la preuve, à la présence d’un avocat de la défense, voire simplement d’un enquêteur et d’un juge neutres.

Nous sommes donc dans un État où la recherche de la vérité et l’évocation des plus élémentaires règles de justice naturelle pour la résolution d’un crime de dimension historique sont en voie d’être criminalisées.

Alors, si vous lisez cette chronique en version papier, détruisez-la rapidement, avant qu’on vous accuse de complicité de négationnisme. Je serai cependant ravi si vous venez me rendre visite au pénitencier. Apportez-moi des oranges.

L’étincelle autochtone des Lumières

Kondiaronk signant la Grande Paix en 1701

Liberté, égalité, fraternité. Mais où sont-ils allés chercher tout ça ? Comment des penseurs, Rousseau, Voltaire, Locke, Jefferson et les autres, vivant dans des sociétés parfaitement inégalitaires, où régnaient depuis des millénaires l’arbitraire, l’abus de pouvoir, le règne des dogmes religieux, ont-ils pu même concevoir que les individus pouvaient être libres, avoir des droits, s’affranchir de leurs maîtres, être égaux ? L’ancienne agora citoyenne grecque, la République romaine pouvaient certes les inspirer, comme les nombreuses révoltes françaises et européennes contre la tyrannie, des villes parfois devenues des communes et pronant la fraternité, les Anglais qui avaient renversé leur roi, les Hollandais gouvernés par leurs provinces unies.

Mais en y regardant bien, ne trouve-t-on pas aussi sur leur chemin, dans leurs débats et dans leurs bibliothèques, des indices que certaines de ces notions leur ont été soufflées par des peuples récemment découverts et qui faisaient, eux, de ces idées, non une théorie, mais une pratique de vie ? Les nations autochtones du nord-est du continent américain seraient, dans ce récit, des allumeurs de la grande révolution des Lumières. Puisque nous sommes dans Le mois de l’histoire autochtone, je m’y suis intéressé.

Cette thèse, connue des historiens, est développée de façon convaincante dans l’ouvrage Au commencement était… Une nouvelle histoire de l’humanité, de David Graeber et David Wengrow. Ils établissent qu’au début du XVIIe siècle, les récits des voyageurs européens en Amérique, dont les Relations des Jésuites, étaient des best-sellers qu’on trouvait sur la table de travail des lettrés et de la noblesse. Pour cause : les auteurs rapportaient des « sauvages » des comportements tellement opposés à la pratique européenne qu’elles provoquaient, étonnamment, scandale et jalousie.

« Je ne crois pas qu’il y ait un autre peuple aussi libre sur terre qu’eux, écrit des Wendats le père Lallemant. Ils ne soumettent leur volonté à aucune autorité, quelle qu’elle soit, au point que les pères n’ont point de contrôle sur leurs enfants, ou les chefs sur leurs sujets, sauf s’il leur plaît de leur obéir. Il n’y a pas de loi qui s’applique à eux, point de punition infligée aux coupables. » Les missionnaires sont particulièrement outrés par le libre usage que font les femmes autochtones de leurs corps et de leur sexualité.

Ces écrits attestent d’ailleurs de l’opinion, fort répandue chez les Autochtones, surtout ceux qui ont fait un séjour européen, de l’absolue supériorité de leur société sur celle des Blancs. Les chefs sont horrifiés devant l’existence de pauvres et de mendiants. Chez eux, les membres de la nation possèdent leurs biens propres, armes, outils, mais le fruit de la chasse, de la pêche et de l’agriculture est équitablement réparti et chacun doit pouvoir manger et se loger, y compris les esclaves. Ils se moquent sans arrêt de la crainte qu’inspirent les chefs blancs aux soldats ou aux colons et sont révulsés par l’attrait du gain et de la richesse, par les rivalités que l’argent suscite.

Qui plus est, ils le font avec une force argumentaire et une éloquence qui abasourdit même les jésuites, pourtant experts en la matière. Les Robes noires avouent être parfois émues aux larmes par certains discours de chefs. Sans instruction ni transmission écrite, les Autochtones pratiquent quotidiennement la discussion collective pour la prise de décision, ce qui développe comme seul instrument de pouvoir la capacité de convaincre, par l’émotion et la logique. Un jésuite rapporte : « Ils montrent presque tous plus d’intelligence dans leurs affaires, leurs discours, leurs courtoisies, leurs relations, leurs ruses et leurs subtilités que les citoyens et les marchands les plus avisés de France. »

Dans ce terreau d’intelligence et d’éloquence, un homme se détache : Kondiaronk, un des leaders de la confédération wendate. Le gouverneur Frontenac l’invite à sa table pour goûter sa conversation et épater ses invités. Il fait la rencontre d’un aristocrate français, Lahontan, qui publie en 1702 un ouvrage qui fera date : Dialogue avec un sauvage (Lux), où Kondiaronk critique chaque aspect de la société européenne, y compris la foi chrétienne.

Si Dieu avait vraiment voulu se montrer aux hommes, explique-t-il, il serait apparu dans plusieurs nations pour démontrer son pouvoir et créer une seule religion. « Alors qu’il y a cinq ou six cents religions, chacune distincte des autres, de laquelle pour vous, la religion des Français est la seule bonne, sainte et vraie. » Les auteurs ont longtemps pensé que Lahontan avait au moins pour partie inventé les arguments de son interlocuteur, mais il n’ya pas de doute sur l’existence et de l’intelligence de Kondiaronk, reconnu comme un des architectes de la Grande Paix de 1701.

C’est essentiel, car les auteurs des Lumières se sont inspirés de cet ouvrage, et de plusieurs autres qui l’ont copié ou imité, pour discuter, comme Rousseau, de ce que pouvait être une société primitive égalitaire qui aurait évolué vers les inégalités contemporaines, si injustes pour le genre humain. En 1721, le Tout-Paris voit la pièce L’arlequin sauvage, où un Wendat venu en France reprend ces reproches envers le règne de l’argent, de la cupidité, « et en particulier la monstrueuse inégalité qui rend les pauvres des esclaves des riches ». Un propos révolutionnaire. La pièce tiendra l’affiche vingt ans durant.

« Dans la période allant de 1703 à 1751, résument Graeber et Wengrow, la critique indigène de la société coloniale eut un impact formidable sur la pensée européenne. Ce qui ne fut, à l’origine, qu’expressions généralisées d’indignation et de dégoût de la part des Autochtones (lorsqu’ils ont été exposés pour la première fois aux moeurs européennes) s’est graduellement transformée, à travers un millier de conversations, menées dans des dizaines de langues, du portugais au russe, en un débat de fond sur la nature de l’autorité, de la décence, de la responsabilité sociale et, surtout, de la liberté. » Juste à temps pour les textes fondateurs de la Révolution américaine de 1776, puis de ceux de la Révolution française de 1789.

Je ne sais pas ce que vous en pensez, mais j’avoue tirer une réelle jubilation de l’idée que les grands progrès de la liberté ayant balayé le monde depuis un demi-millénaire aient trouvé leur inspiration, leur déclencheur et leurs allumeurs chez les Premières Nations du Nord-Est américain. Elles ont su nous dire leurs vérités. On a su les entendre. Le monde n’est plus le même. Et j’ajoute à mon panthéon de héros : Kondiaronk, le Wendat.

UNE NOUVELLE LECTURE

L’inestimable contribution dAu commencement était… Une nouvelle histoire de l’humanité est l’invalidation de la thèse généralement acceptée de l’évolution de l’humanité, depuis des sociétés primitives, peu nombreuses, égalitaires vers des sociétés plus peuplées, donc complexes, donc hiérarchiques. Dans ce récit bien établi, l’introduction de l’agriculture générait un surplus alimentaire qui permettait à une partie de la population de se détacher des besoins de bases, de se spécialiser et nécessairement, pour certains, de commander le groupe.

David Graeber et David Wengrow, s’appuyant sur des travaux archéologiques et anthropologiques du dernier quart de siècle, démontrent avec cent exemples que c’est faux. Ils expliquent que certaines tribus ont fait l’expérience de l’agriculture, puis l’ont abandonnée, estimant trop lourd son rapport travail/bénéfice. Les auteurs expliquent aussi que des cités se sont formées au centre d’une activité agricole, que des travaux complexes d’aqueduc et de partage des tâches saisonnières nécessitaient une réelle organisation du travail, mais qu’aucun chef, roi, commandeur ou général ne dominait le tout. Les habitants avaient conçu un modèle coopératif de distribution et de rotation équitable des tâches.

Mieux encore, ils racontent que, dans quelques cas, des populations ont tenté l’expérience hiérarchique… puis l’ont abandonné. Cela est arrivé deux fois dans les populations autochtones dans le nord-est de l’Amérique, avant l’arrivée des Européens. Au XIe siècle s’est constituée, près de la ville actuelle de Saint-Louis, dans l’Illinois, une ville agricole de 40 000 habitants, Cahokia (au même moment, Paris comptait 20 000 habitants, Londres, 18 000). Progressivement, une caste de nobles s’est constituée, avec son cortège d’inégalité, de rituels meurtriers et de contrôle.

Après 150 ans, les Autochtones ont déserté la ville, préférant une vie moins organisée, plus libre. Le mauvais souvenir laissé par Cahokia dans la tradition orale autochtone fut tel que toute son ancienne zone fut pour des siècles laissée à l’abandon.

Plus près de l’arrivée européenne, au XVIIe siècle, une communauté iroquoise située dans l’actuel Ontario, les Attiwandaronk, fut dirigée par un jeune prodige — selon la légende — qui devint brutal et sans merci. Le récit est utilisé comme un contre-exemple dans la construction des sociétés iroquoiennes restantes. Les principes utilisés pour la gouvernance de la Ligue des cinq nations semblent spécifiquement conçus pour empêcher la concentration du pouvoir entre les mains d’une seule personne ou d’un petit groupe.

Cela n’empêchait pas les Iroquois d’êtres de valeureux guerriers et d’intraitables esclavagistes. Mais dans l’organisation de leurs propres institutions, tout s’est passé comme s’ils avaient vécu l’expérience autoritaire, l’avaient rejetée en vivant leur propre époque des Lumières, et mettaient tout en oeuvre pour empêcher le retour des tyrans. C’est dans cette culture qu’a grandi Kondiaronk.

(Ceci est une version légèrement modifiée de celle publiée dans Le Devoir.)

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À la rescousse de l’Été des Indiens (intégral)

C’est la faute des chutes du Niagara. La géologie ayant posé ce gigantesque obstacle sur sa route, René-Robert Cavelier de La Salle et ses hommes durent rebrousser chemin. Ils pensaient canoter vers la Chine, ses soies  et ses épices, mais revinrent bredouilles sur les terres de leur Seigneurie de Côte Sainte-Sulpice. Par dérision, les habitants les surnommaient « les Chinois » et leurs terres, « Lachine ».

Il serait aisé de trouver un activiste sino-canadien pour se plaindre de cette utilisation sarcastique du nom de son pays d’origine. Pour dénoncer, non seulement cette appropriation de l’empire du milieu par des colons français, le manque de respect flagrant envers une nation qui n’y est pour rien. Il faudrait lui répondre qu’on comprend parfaitement son point de vue, qu’on respecte sa sensibilité, mais que le nom de la ville de Lachine fait partie de notre héritage historique à plusieurs niveaux. La volonté de découverte qui habitait nos ancêtres, d’abord. Leur légendaire sens de l’humour, ensuite. Devoir expliquer l’anecdote à chaque génération de Montréalais témoigne de la présence du passé dans notre tissu urbain. Changer le nom de Lachine, ou d’ailleurs du Paté Chinois (qu’on a importé du Maine, pas de Shanghaï), ce serait enlever de la saveur à l’héritage qu’on se transmet.

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C’est évidemment pire pour les Indiens. Le mot incarne la méprise de Christophe Colomb, de Cartier, Champlain et les autres, croyant découvrir sur nos côtes le pays des Maharadjas. Il est parfaitement opportun qu’après avoir gauchement tenté de concilier l’erreur avec la géographie, en les rebaptisant Amérindiens, les premiers habitants aient revendiqué une identité intrinsèque en préférant Premières nations ou autochtones.  Cela commande le respect. Mais la rémanence de la méprise dans le vocabulaire, comme dans Blé d’Inde et Été des Indiens, appartient à notre culture davantage qu’à la leur, puisqu’elle découle de l’incapacité de nos navigateurs à savoir où ils étaient.

Et savez vous que le mot Dinde et ses amis dindon et dindonneau viennent de Poule d’Inde, autre héritage de la grande méprise, comme d’ailleurs cochon d’Inde, qui n’est pas un cochon et qui ne vient pas d’Inde !

Chaque automne qui passe voit s’effacer un peu plus, dans nos gazettes et sur nos ondes, la belle expression, au profit de l’insipide « redoux ».  D’abord il n’existe aucune organisation autochtone qui ait réclamé cet effacement. Il s’agit d’une pure autocensure préventive que rien ne justifie. Quand bien même on nous le demandait, je plaiderais pour son maintien. L’expression renvoie à une ère où nos ancêtres étaient très attentifs à la connaissance qu’avaient les autochtones du lieu, de la faune et de la flore, du cycle des saisons.  Nous étions, sur cette terre nouvelle pour nous, ancienne pour eux, leurs élèves. Qu’à chaque automne et pour l’éternité, quand nos enfants nous demandent la signification de l’expression, on leur dise ça, est un témoignage renouvelé d’estime et d’humilité. Et puis, essayer d’imaginer Joe Dassin chanter ceci : « On ira où tu voudras, quand tu voudras / Et l’on s’aimera encore, lorsque l’amour sera mort / Toute la vie sera pareille à ce matin / Aux couleurs du redoux. » Voyez, la cause est entendue !

J’en profite pour m’attrister du changement de nom de l’équipe de foot de McGill. Ils s’appelaient Redmen parce que le fondateur de l’institution, James McGill, était écossais et avait les cheveux roux. Mais l’usage a trouvé beaucoup plus fort symboliquement d’associer le nom aux autochtones. L’équipe voulait s’inspirer des redoutables guerriers que furent les premières nations, notamment les Iroquois. Leur courage, leur intelligence tactique (ils ont inventé la guérilla), leur esprit de corps, voilà ce que le mot Redmen signifait. En 2017, un de nos meilleurs cinéastes, François Girard, en a fait l’apothéose de son film historique sur Montréal, Hochelaga, Terre des âmes. Dans la scène finale, la totalité de la diversité montréalaise est représentée dans l’équipe des Redmen – et dans les gradins – incarnant l’hommage rendu par tous les habitants du lieu à l’héritage autochtone. L’année suivante, la vague woke allait rendre caduc le nom, l’hommage et le film en rebaptisant l’équipe Redbirds. Combien de batailles ils ont gagné, les oiseaux rouges, dites-moi ?

On me signale que dans les écoles, on n’ose plus demander aux enfants de « s’asseoir en indiens », une posture qui avait frappé Chateaubriand lors de son passage chez les autochtones. On préfère dire « en tailleur ». Fini aussi l’idée de se mettre « en file indienne », pourtant hérité de leur technique de déplacement pendant les batailles, pour minimiser leur empreinte et tromper l’ennemi. Et qui dit encore « traîne sauvage » alors qu’on peut bien décider que c’est la traîne qui l’est !

(Traumavertissement : mots en « n » imminents). La commission de toponymie a décidé en 2015 de gommer du territoire les onze endroits où les mots nègre ou nigger étaient utilisés, parfois pour marquer la présence des premiers noirs établis chez nous, ou pour rappeler des événements les impliquant. Près de Shawinigan, le « Lac à Ti-Nègre » est devenu « Lac Honoré-Gélinas ». On le comprend car Ti-Nègre était le surnom de Gélinas, dont le teint était basané. Malheureusement, les noms des 10 autres lieux sont disparus à jamais. On m’informe que ces « lieux auparavant désignés par ces toponymes étaient des entités mineures et ne servent plus de repère de nos jours. C’est pourquoi la Commission n’a pas donné des noms de remplacement pour tous les lieux visés, après consultation des milieux concernés. »

Il est évidemment convenu de ne plus utiliser ces termes pour désigner nos concitoyens noirs, puisque c’est leur vœu. Mais la trace laissée dans l’histoire appartient à un autre registre, sauf si son utilisation du terme était volontairement dégradante. (Les Espagnols ont des villes qui s’appellent Matamoros, qui signifie Tuer des Arabes.  Là, voyez-vous, un changement s’imposerait.)

Disparu le nom « Nigger Rock », près de la frontière américaine, où des esclaves noirs, alors ainsi désignés, ont été enterrés. La Ligue des Noirs du Québec, qui organise une visite à chaque année, n’etait pas favorable aux changements de noms. « Pour les remplacer par quoi ? », demandait son directeur, Dan Philip. On aurait pu au moins le renommer « Repos des esclaves », non ? Finies les « Rapides des nègres » à Bouchette en Outaouais. On pense que le nom rappelle un couple noir, ou un draveur noir, décédé dans les rapides. On aurait pu les renommer « Rapides des amoureux noirs », non ? J’estime pour ma part tragique que, par excès de zèle, on efface du territoire des témoignages de leur existence.

Comme chef du PQ en 2017 j’ai dû rabrouer le doyen de l’Assemblée, François Gendron, membre de mon caucus, qui avait dit devant des étudiants que, lorsqu’il était jeune, « on travaillait comme des nègres ». Avec le recul j’ai un doute. Cette expression, datée, n’est-elle pas issue de notre mémoire collective que les noirs travaillaient extrêmement fort ? N’incarne-t-elle pas l’exact contraire du préjugé raciste qui les accuse d’indolence ? Sa disparition du langage courant ne fait-elle pas disparaître une reconnaissance positive de leur labeur ? Certes, vous ne me verrez pas défendre l’expression « plan de nègre » qui signifiait une combine foireuse, vouée à l’échec, peut-être illégale. Là, bon débarras.

Je concluerai en parlant du « p’tit juif » que j’étais aux yeux de mon père. Il m’affublait de ce surnom chaque fois qu’il s’avisait que je venais de faire quelque chose d’intelligent, d’étonnant, d’astucieux. Je n’avais, dans le Thetford Mines des années 1960, qu’un seul autre repère au sujet des juifs. Les Romains avaient crucifié Jésus en plantant sur sa croix l’inscription INRI, Roi des Juifs. (Malgré une éducation catholique je n’avais jamais entendu dire que les juifs étaient coupables de l’exécution de Jésus.) Donc, mon calcul était simple. Jésus était juif, et si on était intelligent, on l’était aussi.  Lorsque, adolescent, je fus confronté à une remarque antisémite je me suis dit : penser du mal des juifs ? Ils sont malades !

Mon argument est le suivant. L’excès de rectitude politique, le nettoyage ethnique qu’on impose à notre langue et à nos lieux n’arrache-t-il pas de notre jardin mémoriel non seulement les mauvaise herbes, mais les jolies fleurs de notre passé commun.

(Une version plus courte de ce texte a été publiée dans Le Devoir.)

Les mystères de Kamloops

Huit mois après la découverte de traces de 215 sépultures près du pensionnat pour Autochtones de Kamloops, combien de corps ont été identifiés ? Aucun. Exhumés ? Zéro. La présence d’ossements humains a-t-elle seulement été confirmée ? Non. Une contre-expertise a-t-elle eu lieu ? Non.

Il y a quelque chose de très mystérieux à Kamloops. Et s’il est vrai que des membres des Oblats ont délibérément enterré 215 enfants autochtones sans en aviser leurs parents ou les autorités puis ont réussi à camoufler leur forfait pendant des décennies, nous sommes en présence d’un des plus graves crimes de l’histoire du pays.

Pourquoi l’endroit n’a-t-il pas été immédiatement désigné scène de crime ? Pourquoi n’y a-t-on pas envoyé nos meilleurs experts en fouilles criminelles ? Le cimetière présumé se situe dans une réserve, et je comprends la réticence justifiée des Autochtones à l’égard de la partialité de la GRC. Ne faudrait-il pas assigner à ce cas gravissime une escouade mixte intégrant certains des excellents policiers autochtones que nous avons désormais au pays, y compris dans une codirection de l’enquête ?

Paradoxalement, tout se passe comme si on avait simultanément dans cette affaire une réaction maximaliste — en parlant de « fosse commune » comme l’ont fait des médias, ce qui n’est pas le cas, en mettant en berne des drapeaux pendant cinq mois, en humiliant publiquement le premier ministre lors de sa visite à Kamloops, en exigeant des excuses immédiates du pape — et une réaction minimaliste, en ne prenant pas la seule mesure concrète permettant de démontrer la véracité des faits : des fouilles.

Après un long débat, les membres de la nation concernée, Tk’emlúps te Secwépemc, ont pris la décision de procéder aux exhumations, mais selon un calendrier pour l’instant inconnu. La GRC dit avoir ouvert une enquête, en consultation avec la nation, mais rien ne filtre. Au sol, rien ne bouge.

L’état de la preuve

Quel est l’état actuel de la preuve ? L’anthropologue Sarah Beaulieu a procédé à un relevé du terrain avec un géoradar qui détecte dans le sol des anomalies pouvant avoir été causées par le creusement de tombes. La technique ne peut percevoir la présence de cadavres ou d’ossements. Un second relevé lui a fait revoir le nombre de ces perturbations à la baisse, de 215 à 200. Mais d’autres chercheurs ne peuvent pas examiner ses résultats, car la nation s’y oppose.

Il y a ensuite les témoins directs. L’émission de la CBC The Fifth Estate a présenté le mois dernier les témoignages les plus complets jamais recueillis à ce sujet. Elle n’a trouvé personne ayant vu ces enterrements, mais plusieurs témoignages donnent froid dans le dos.

Une ancienne pensionnaire, Audry Baptiste, qui a maintenant 69 ans, se souvient qu’à 10 ans, après une messe du dimanche, elle a vu dans une grange les corps de quatre jeunes garçons, pendus. Elle a reconnu un de ses camarades de classe. Posant des questions aux religieux chargés de l’enseignement, elle dit avoir été battue sur les bras et les mains avec une grosse lanière de cuir (la « strappe ».)

Le chef d’une nation voisine, Michael LeBourdais, dit que son oncle, pensionnaire dans les années 50, lui a raconté que des garçons étaient forcés de se battre l’un contre l’autre, et que le gagnant ou le perdant était ensuite obligé d’aller creuser des trous dans le verger, là où on a trouvé les tombes présumées. Il affirme que son oncle, maintenant décédé, était convaincu qu’il s’agissait de tombes. « Creuse un trou, quelqu’un disparaît. Creuse un autre trou, quelqu’un disparaît, » lui a-t-il dit.

Le chef Harvey McLeod, d’une autre nation voisine et également ex-élève au pensionnat, raconte qu’une dame l’a abordé lors d’un événement en 2017 pour lui avouer, en sanglots : « j’étais un de ceux qui les enterrait ». Il n’a pas pris ses coordonnées. Mais un appel public à témoignage pourrait être utile pour retrouver ces participants.

Il y a des preuves circonstancielles. D’ex-élèves avisés de ne pas aller dans le verger car « il y avait des trous ». Une rumeur persistante sur l’existence de ces inhumations. Sans compter un témoignage direct d’agression sexuelle. Et on chuchote que la fournaise du sous-sol aurait servi à bruler des fétus ou des nouveau-nés, mais sans preuve.

Les élèves « disparus » puis retrouvés

Finalement, il y a les noms d’élèves disparus. La Commission d’enquête de vérité et réconciliation a relevé, pour tout le Canada, 3200 élèves autochtones décédés dans pensionnats. De ce nombre, elle en identifie 51 du pensionnat de Kamloops. Il est normal de penser que ces 51 élèves doivent faire partie des 200 évoqués.

L’historien québécois Jacques Rouillard, qui avait déjà travaillé sur les archives de pensionnats albertains, a croisé les informations des dossiers de Bibliothèque et Archives Canada et des certificats de décès conservés aux registres d’état civil de la Colombie-Britannique. Une source que la Commission ne semble pas avoir consultée. Dans un article publié par la Dorchester Review, Rouillard indique avoir repéré 37 des 51 élèves « disparus » : parmi ceux-ci, il recense 17 élèves morts à l’hôpital, 8 à la suite d’un accident dans leur réserve ou près du pensionnat et 2 qui sont cités deux fois dans la liste de la Commission (ce qui ramène le total à 49). Du nombre, 24 sont enterrés au cimetière de leur réserve et 4 au cimetière officiel de la réserve de Kamloops. Il écrit : « On est donc loin des affirmations non vérifiées voulant que les autorités n’ont pas enregistré les décès, que les parents n’ont pas été informés ou que les dépouilles ne sont jamais revenues dans leur famille. » L’ex-juge Brian Giesbrecht en est venu indépendamment à la même conclusion. Il publie la liste des noms avec les informations trouvées.

Les doutes ainsi soulevés sur la véracité des affirmations et le retard à procéder aux fouilles en poussent certains à déclarer que l’affaire de Kamloops est un gigantesque canular. Je ne suis pas de cet avis. Il urge cependant de traiter les allégations, et les témoignages, avec sérieux et méthode. Tout repose sur l’existence, ou non, de ces 200 corps. Des fouilles rapides et menées en toute indépendance sont indispensables. La vérité et la réconciliation en dépendent.

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

J’ajoute cette information importante, prise dans le texte du 1er mars 2022 du Dorchester Review.


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Territoires non cédés, faut-il céder ? (Texte intégral)

Mes remerciements, d’abord, aux frères Molson, propriétaires du Canadien, pour avoir crevé l’abcès. En proposant gauchement d’accuser avant chaque match leurs centaines de milliers de partisans montréalais d’avoir injustement planté leurs pénates sur un territoire Mohawk non cédé, ils ont propulsé à l’avant-scène un débat qui mijotait à feu doux depuis quelques années. Faut-il vraiment, dans un geste certes ancré dans la bonne volonté, affirmer que nous sommes tous, au fond, des voleurs ?

(Une version plus courte de ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

Car ce qui nous est dit, par des politiciens avant d’aborder la question du jour ou ce soir par le CH avant de lancer sur l’arène nos gladiateurs en patins, c’est que nous, l’auditoire, sommes chez quelqu’un d’autre. Que notre présence, nos logements, nos maisons, nos écoles sont situés sur un territoire que nous occupons illégalement. S’il est « non cédé », c’est qu’il appartient à quelqu’un d’autre, à une autre nation, dont le titre de propriété est tellement certain et inattaquable qu’il faut le réaffirmer à chaque occasion.

Ce n’est pas rien. La charge symbolique est lourde. Lourde pour ces nations dont les revendications les plus maximalistes sont ainsi légitimées à chaque occasion. Mais puisqu’il n’est nulle part question qu’on leur rende le territoire en question — l’île de Montréal, par exemple —, c’est comme si on avait décidé de leur rappeler de manière incessante qu’ils sont les perdants de l’histoire : « Vous ne l’avez pas cédé, mais on l’a pris et on l’occupe, pour toujours. Votre seul prix de consolation, c’est qu’on vous le remette au visage chaque semaine. »

De la frustration pour tous

N’ayant, comme la majorité des Québécois, que quelques gouttes de sang autochtone dans les veines, je ne peux substituer mon jugement à celui des membres de ces nations. Mais je suppute qu’au-delà du plaisir obtenu lorsqu’est d’abord énoncée cette reconnaissance, la répétition doit finir par paraître vide de sens, puisque rien ne vient réparer ce tort. Il me semble que, pour nos frères et sœurs autochtones, à la longue, ce rite s’apparente à une torture chinoise : on ne va jamais cesser de vous dire qu’on marche sur votre héritage.

Pour les non-Autochtones, le mantra n’est pas moins frustrant. Je n’ai pas l’impression qu’il y a une date de péremption à cette pratique fédérale, municipale et bientôt sportive. Cela signifie qu’on est partis pour une éternité à se faire dire qu’on est coupables d’usurpation, d’occupation illégale de son chez-soi. Je ne vois pas très bien en quoi cette pratique est réparatrice. Elle me semble plutôt génératrice de frustration pour tous.

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Je lis avec intérêt les débats d’experts sur la réelle ou fictive occupation autochtone de l’île de Montréal par les Iroquoiens. La notion même de « cession » de territoire n’a pas fait partie de notre histoire. Nous avons signé des traités qu’il faut respecter et actualiser. Mais je note que, par mimétisme, certains tentent de gommer la différence historique considérable entre l’attitude abjecte des conquérants anglais et espagnols envers les Premières Nations et celle, imparfaite mais exceptionnelle d’ouverture pour l’époque, de Champlain et de ses successeurs.

Le traité de la Grande Paix de Montréal, signé en 1701, n’était certes pas un traité territorial, mais il reconnaît implicitement, non seulement la légitimité de la présence des colons français sur le territoire, mais l’indispensable rôle de médiation que la Nouvelle-France a su jouer entre les nations autochtones en guerre entre elles depuis des siècles. Il s’agit d’un événement unique dans toute l’histoire américaine, dans les relations entre Européens et Autochtones. Si le prix Nobel de la paix avait existé à l’époque, les signataires du traité l’auraient obtenu. Alors pourquoi, aujourd’hui, les signatures librement consenties de 1300 délégués et de leurs chefs représentant 39 nations de l’époque ne méritent-elles pas le respect ?

Si le Canadien voulait, en début de match, donner une description factuelle de l’occupation du territoire de l’île de Montréal, voici l’inscription qu’il devrait montrer et lire, selon Guy Laflèche, professeur retraité de l’Université de Montréal et spécialiste des guerre iroquoises:

Reconnaissance territoriale de Montréal 

     Les Canadiens de Montréal souhaitent rappeler la mémoire des habitants d’Hochelaga, le premier peuple de l’île de Montréal, qui avait fait alliance avec Jacques Cartier en 1535.  Malheureusement, ils ont été détruits par la guérilla des Cinq-Nations (les Haudenosaunee, la Confédération des peuples aux maisons longues), de sorte que personne n’a pu se trouver, se rencontrer et encore moins séjourner sur l’île durant un siècle.  Rappelons à notre mémoire Paul de Maisonneuve et Jeanne Mance qui ont fondé Ville-Marie en 1642 à la demande des Algonquins, des Outaouais, des Népissings et des Hurons, pour sécuriser la longue et dangereuse route de traite commerciale qui allait du Midland à Trois-Rivières.  Il faut en profiter pour saluer les Iroquois qui ont bien voulu accepter notre hospitalité dans leurs deux villages établis sur notre territoire, Kahnawake à Montréal, en 1667, puis Kanasetake, sur l’Outaouais, en 1717. 

Laflèche m’écrit ce qui suit: « Je connais les guerres et la guérilla des Iroquois du XVIe au XVIIIe siècle.  Je dois dire que je trouve leurs actions guerrières et l’assimilation de nombreuses populations iroquoiennes (du Saint-Laurent aux Grands Lacs, du XVIe au XVIIIe siècle) admirables. » Ils ont aussi conquis et assimilé, rappelle-t-il. « L’envers, ou plutôt l’endroit, de l’épisode, c’est la destruction des villages des Hurons et de tous les sédentaires des Grands Lacs par les Iroquois ».  Il ajoute: « Ils n’ont pas été par hasard les maîtres du nord-est de l’Amérique.  En revanche, la Nouvelle-France a su leur faire face victorieusement. »

Pour lui, les « légendes urbaines de Kahnawake et de Kanesetake, aussi touchantes qu’amusantes » ne sont qu’un copier-coller local et inapproprié des « situations ségrégationnistes anglo-saxonnes, sans rapport avec la Nouvelle-France ».

À l’heure où on trouve encore des leaders politiques, dont Denis Coderre, Valérie Plante, Gabriel Nadeau-Dubois et Dominique Anglade, qui estiment que la vérité historique ne devrait pas être un obstacle au rite des territoires non-cédés, la bataille pour le respect des faits et la rigueur — menée entre autres par Paul Saint-Pierre Plamondon et le ministre responsable des autochtones Ian Lafrenière, mérite d’être souligné. Non, applaudi !

Transhumance : une exception ?

Au-delà de ces passionnants débats d’historiens, a-t-on le droit de poser une question plus fondamentale encore ? Pourquoi les quelques dizaines de milliers d’Autochtones présents sur le territoire du Québec à l’arrivée de Champlain, eux-mêmes descendants de populations asiatiques, détiendraient-ils, pour l’éternité et bien au-delà des traités signés, des droits territoriaux sur un espace quatre fois grand comme la France ? L’histoire du monde entier n’est que transhumance et brassage de populations. Tenter de redonner des droits territoriaux aux tout premiers occupants de Londres, de Rome ou de Katmandou dépasse l’entendement.

Pourquoi l’Amérique devrait être, sur la planète, l’exception ? Sur le chemin de ce qui a été non cédé, on trouve l’essentiel des peuples du monde. On trouve aussi 60 000 colons français sur les bords du Saint-Laurent qui, en 1759, lors de la Conquête, n’ont jamais accepté de céder aux Britanniques leurs champs, leurs villages, leurs villes. Ils n’ont d’ailleurs nullement été consultés quand la France a aliéné à l’Angleterre ses quelques arpents de neige. Le gouvernement canadien devrait-il donc ouvrir chaque discours prononcé au Québec en reconnaissant être sur un territoire non cédé par les habitants de la Nouvelle-France ? Je n’en fais pas une proposition.

Mais si cette nouvelle tradition, ce nouveau mantra du territoire non cédé me semble, vous l’aurez compris, contre-productif et générateur de frustrations malsaines à la fois chez les Autochtones et dans la population majoritaire, cela signifie simplement qu’il faut trouver des moyens autres, constructifs, positifs, de réparer les erreurs du passé et de bâtir notre avenir commun. Car le vivre-ensemble ne peut être fondé sur des faussetés et des ressentiments.


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Comment rater la réconciliation

« Aucune bonne action ne restera impunie. » Le fantôme d’Oscar Wilde devait se bidonner ferme, ces jours derniers, en observant la valse à contretemps entre leaders blancs et autochtones du Québec et du Canada.

Pas à cause du concours de gaffes qui s’est déployé le jour de la réconciliation : Trudeau-en-vacances, Legault-le-productiviste et Coderre-remettons-Macdonald-sur-piédestal. Concours suivi d’un second, avec les mêmes participants : celui de la contrition. Je vous laisse choisir le gagnant.

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

Au sujet, plutôt, du mauvais sort réservé aux propositions de réconciliation. Pour le premier anniversaire du décès de Joyce Echaquan, le ministre Ian Lafrenière avait décidé de répondre positivement à une « demande claire de la famille » : donner le nom de Mme Echaquan à une nouvelle réserve de biodiversité au lac Némiscachingue, dans les Hautes-Laurentides. Le ministre avait, dit-il, reçu une lettre lui demandant de procéder rapidement. Le Conseil de la Nation Atikamekw l’a accusé sèchement de « récupération politique », affirmant que la famille avait demandé un « délai de réflexion ».

Lafrenière se demande maintenant à qui il doit demander des permissions avant d’agir, et combien de fois. Il pensait bien faire en introduisant de toute urgence dans un projet de loi existant (sur les pharmaciens) un article donnant ordre au ministère de la Justice d’accompagner les parents autochtones qui cherchent à s’informer sur le décès d’un enfant dans le système de santé. Il fut vivement rabroué par Ghislain Picard, de l’Assemblée des Premières Nations, qui fut « pris par surprise » et souhaitait un projet de loi distinct. Lafrenière voudrait bien, aussi, introduire dans la loi sur la Santé le principe de sécurisation culturelle, comme le lui demande le PQ, mais il n’arrive pas à trouver avec les chefs autochtones une formule qui ferait consensus et doute pouvoir le faire avant la fin de l’année.

L’épisode concernant Québec solidaire est plus divertissant encore. Ayant dénoncé l’empressement de Lafrenière dans les épisodes précédents, les co-porte-parole solidaires ont cru pouvoir faire mieux. Ils ont consulté leurs propres militants autochtones pour élaborer un projet de loi spécifique de protection des langues autochtones. Ils ont eu la chouette idée de tenir leur conférence de presse dans une librairie autochtone de Wendake, en banlieue de Québec, avec, bien sûr, l’aval des libraires. Le ciel leur est tombé sur la tête. Le grand chef de la nation huronne-wendate, Rémy Vincent, les a accusés d’avoir tenu l’événement sur le territoire autochtone sans son approbation. Surtout, ajoute-t-il, « seules les communautés ou les nations ont l’autorité de se prononcer sur nos langues et de façon encore plus globale sur toutes [les] questions relatives à nos cultures ». Les accusations de colonialisme et d’appropriation culturelle se sont abattues sur les malotrus Nadeau-Dubois et Massé.

(Le texte se poursuit après la pub.)

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Même des leaders blancs se mêlent de rabrouer ceux qui osent faire des propositions sans obtenir les autorisations requises. Ainsi, lorsque, revenu de son flirt avec John A. Macdonald, Denis Coderre a proposé de renommer la Place du Canada (où se trouvait la statue), « Place de la réconciliation », Valérie Plante a jugé sa proposition « malaisante » et « paternaliste », car il ne l’avait pas soumise aux autochtones.

Bonnes volontés ? Taisez-vous !

Si on devait suivre la totalité de ces injonctions, il faudrait, nous, non autochtones, cesser de proposer des avenues de réconciliation. Et j’ai un terrible aveu à vous faire, chers lecteurs. Il y a quelque temps j’ai, dans ces pages, osé une proposition. Puisque nous avons volé 60 ans d’éducation aux autochtones, qu’on fasse en sorte que, pendant les prochains 60 ans, l’investissement en éducation par enfant soit chez eux le double de la moyenne québécoise. J’ai bien écrit que cet investissement devait être fait « avec et par les nations autochtones » mais je dois admettre que je n’ai consulté aucun grand chef avant de me commettre.

Les partis qui préparent pour l’an prochain leur plateforme électorale sont donc avertis : ils ne doivent rien inclure dans leurs plateformes sans d’abord avoir obtenu les imprimaturs appropriés.

La réconciliation est bien mal partie. Que les nations autochtones exercent, chez elles, un maximum d’autodétermination, bien sûr. Que la consultation soit la règle, non l’exception, certes. On peut aussi comprendre que des propositions soient mal reçues, débattues, rejetées. Mais dialogue n’est pas monologue. Et à force de dénoncer à pleins poumons les propositions de bonne volonté des uns et des autres, on ne réussira qu’à tarir la bienveillance à la source.

Un contre-exemple

Dans ce concert de mauvaise humeur, on doit souligner à grands traits le contre-exemple donné la semaine dernière par Paul-Émile Ottawa, chef du Conseil des Atikamekw de Manawan. Assis aux côtés de la nouvelle présidente du CISSS de Lanaudière, Maryse Poupart, pour faire le bilan des nombreux gestes posés depuis son arrivée en mai, Ottawa aurait pu tout envoyer promener, car Mme Poupart refuse de prononcer les mots « racisme systémique ».

Il a choisi le pragmatisme. « Les gens de ma communauté voient une différence, un changement positif », a-t-il dit. « La confiance est en train de se rétablir. » À preuve, raconte-t-il, les parents de Joyce Echaquan se sont rendus à l’hôpital pour une consultation médicale « alors qu’il y a quelques mois, il était hors de question pour eux de mettre les pieds dans cet établissement ».

Lorsque Guy Chevrette est devenu ministre responsable du dossier autochtone, il y a de cela plus de 20 ans, son premier réflexe, dans ses rencontres avec les chefs, était de dire : « Faites sortir tous les avocats. » Il instaura une approche centrée sur les résultats — résolution de problèmes, mise en œuvre de projets — qui allait rétablir le dialogue et paver la voie, ensuite, à la paix des braves.

Si on souhaite aujourd’hui réussir la réconciliation, il faut faire sortir de la pièce les procès d’intention et les débats sémantiques. Inviter les propositions, plutôt que les condamner. Discuter, négocier, faire le tri. On comprend que les familles éprouvées, les militants, les activistes soient à cran. Mais il appartient aux chefs d’emprunter les chemins de la diplomatie et de la bienveillance, si on veut se rendre un jour à une nouvelle Grande Paix.


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