Les péquistophobes

Dans son premier roman, Tu aimeras ce que tu as tué, où le talent le dispute à la rage, Kevin Lambert désire ardemment la disparition de quelque chose. « J’ai rêvé ta fin toutes les nuits. Je ferai oeuvre de ta destruction », écrit-il. « Tu te retrouveras enfin dans la poubelle de l’Histoire, ne subsistant qu’au détour d’une phrase trop longue, mal rédigée, dans un paragraphe refoulé, peut-être coupé à l’édition, une bête note de bas de page, un renvoi à un autre ouvrage, épuisé, introuvable. »

L’objet de l’ire annihilationniste de Lambert est la ville de Chicoutimi. Remarquez, elle a changé de nom. Y a-t-il un lien avec l’ouvrage ? Faites vos recherches. La haine qu’il lui porte témoigne cependant de l’importance que la ville a à ses yeux et dans sa vie. Elle l’obsède. Si la pire attitude qu’on puisse adopter envers quelqu’un ou quelque chose est l’indifférence, l’acharnement est, au contraire, l’expression même du poids qu’on accorde à ce que l’on vilipende.

Ce qui nous amène au traitement réservé ces temps-ci au Parti québécois par ses trois rivaux de l’Assemblée nationale. Si les péquistes étaient faibles (disons, seulement trois députés), en fin de vie, porteurs d’un projet qui ne mobilise et n’intéresse presque personne, surtout pas la jeunesse, incapables de garder leurs anciens châteaux forts, on comprendrait qu’il n’y aurait aucun danger à permettre à ces grabataires politiques d’embaucher des attachés pour préparer les dossiers de députés qui parlent dans le vide. On laisserait à ces derniers poser chaque jour des questions que nul n’écoute et auxquelles on répond avec le sourire attendri de l’aidant naturel.

Étrangement, l’exact contraire se produit. La quantité d’énergie politique déployée par la CAQ, le PLQ et QS (que l’ex-chef du NPD Thomas Mulcair désigne « le cartel ») pour maximiser la marginalisation de ce qui reste de députation péquiste laisse pantois. En gros, en matière de budget de fonctionnement et de prise de parole à la période de questions, l’offre finale, agréée par les trois partis non péquistes, fait en sorte qu’un électeur libéral pèse 10 (cents ou questions), un électeur solidaire 4, un électeur péquiste 1, un électeur conservateur zéro.

Ce calcul suppose qu’on se préoccupe du principe démocratique, du nombre de votes exprimés, et pas seulement de règles archaïques qui font abstraction de l’existence des électeurs. Cela augurait bien, car un des participants de la négociation, Québec solidaire, avait fait du refus de ces archaïsmes un fer de lance depuis sa création. Le négociateur solidaire, Alexandre Leduc, nous détrompe sur ce point : « dans le partage du temps de parole, le partage des budgets, moi, dans toute la négociation que j’ai faite avec mes vis-à-vis, jamais je n’ai utilisé l’argument du pourcentage de vote ». C’était pourtant le seul et le plus puissant des arguments pour faire reculer l’injustice.

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Pourquoi le chef péquiste a-t-il signé ? Parce que la CAQ lui a fait savoir que, sans signature, il obtiendrait moitié moins de sous et de droit de parole, ne serait personnellement considéré que comme un député indépendant sans droit de poser de questions au premier ministre, sans sécurité et sans voiture de fonction. Les autres membres du cartel vivaient fort bien avec ce chantage. En politique, on appelle ça exercer son rapport de force. Dans la vie courante, on parlerait d’extorsion de signature.

Le commentariat avait établi qu’à moins d’une question par jour pour le PQ, l’entente serait honteuse. De ce fait, la formation politique qui offrirait au PQ d’obtenir la question par semaine qui lui manquait était en position de récolter les applaudissements de la galerie pour sa magnanimité. Il est donc très significatif que ni le Parti libéral ni le parti dont le nom contient le mot « solidaire » n’aient voulu saisir l’occasion de s’attribuer ce mérite dans l’opinion.

On ne peut conclure qu’une chose. Le gain obtenu en mettant chacun — CAQ, PLQ, QS — le pied sur le tuyau à oxygène politique pouvant alimenter le PQ était pour eux supérieur à la perte de crédibilité que cette mesquinerie combinée allait générer. Il y a bien sûr le facteur temps. Les indignités commises pendant les premiers mois du mandat seront bientôt oubliées par l’électorat, dont la mémoire est remarquablement courte, et elles seront largement compensées, selon ce calcul, par la prise d’espace politique ravi au PQ pendant les quatre ans à venir.

Cependant, le cartel envoie aussi aux électeurs un signal fort : nous avons tellement peur du Parti québécois que nous sommes prêts à passer pour des brutes pour contenir son potentiel. C’est à dessein que cette chronique s’intitule « Les péquistophobes ». Les phobies, vous le savez, sont des peurs irraisonnées. Mais peut-être que les adversaires du PQ usent de raison, après tout.

Peut-être estiment-ils que le recul du français, l’arrogance fédérale envers le Québec, le chemin Roxham, Charles III, la mise en cause, demain par la Cour suprême, des lois sur la laïcité et sur la langue, l’éternel retour du Quebec bashing, bref que l’addition de ces facteurs ouvre au projet indépendantiste et à son seul porteur crédible, le Parti québécois, un potentiel de croissance qu’ils craignent par-dessus tout. Il est vrai qu’à l’été, le PQ était à 8 % dans les intentions de vote, en chute. Vrai qu’au dernier sondage Léger, il était à 18 %, en progression.

Une chose est sûre : pendant la campagne, par son attitude ferme, mais respectueuse envers ses adversaires, par son refus du serment au roi, Paul St-Pierre Plamondon a gagné dans l’opinion une réputation d’homme vrai, élégant et intègre. Le grand spectacle de la petitesse que les autres chefs de parti viennent de livrer en foulant aux pieds leurs promesses de collaboration et leur engagement envers la démocratie offre un contraste encore plus grand et met en lumière un PSPP à part, hors norme. Peut-être viennent-ils, à leur corps défendant, de lui rendre un grand service.

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

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Le blues des bilans

Une autopsie politique extrême, celle de la mort de l’Union nationale

Bienheureux est le parti au pouvoir, entièrement tourné vers la tâche qu’il préfère : gouverner. Pour les caquistes, l’autopsie des élections est aisée. Malgré une campagne désastreuse, peuvent-ils se dire, les Québécois nous ont réélus. C’est bien la preuve que nous avions accumulé avant le déclenchement des élections un capital de sympathie suffisant pour que, malgré les pertes encourues pendant la campagne, le résultat soit resté favorable.

Cette opinion est confirmée par le sondage postélectoral mené par Léger pour l’empire Québecor. Appelés à indiquer à quel moment ils avaient fait leur choix, 45 % des Québécois ont avoué que leur idée était faite avant même le coup d’envoi de la campagne, une proportion qui s’élevait à 61 % de l’électorat caquiste.

Je me suis amusé à calculer ce qu’aurait été le résultat si seuls ces décidés précoces avaient voté. Si, donc, il n’y avait pas eu de campagne. La victoire caquiste aurait été plus forte encore (51 % des voix plutôt que 41 %), les conservateurs et les libéraux auraient obtenu le même résultat — leurs campagnes n’ont donc servi à rien —, les solidaires et les péquistes auraient été plus penauds encore. Dans leur cas, la campagne leur a permis de prendre, pour les solidaires, 3,5 points, pour les péquistes, 3,9 points.

Puisque les répondants non prédécidés nous disent ensuite s’ils ont fait leur choix en début de campagne, lorsque les partis dévoilent leur positionnement de départ, après les débats des chefs ou dans les derniers jours de la campagne, les partis peuvent constater rétrospectivement l’efficacité de leurs interventions à chaque étape.

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Solidaires et conservateurs ont fait leurs meilleures récoltes d’indécis en début de campagne (plus de 20 %). Mais les champions de la croissance tardive furent les péquistes. Ils ont trouvé peu de preneurs en début de campagne (9 %, le résultat le plus faible), ont fait le plus beau score après les débats (17 %, devant Éric Duhaime à 12 %), ont chauffé QS dans la dernière semaine (17 % de nouveaux électeurs captés, contre 18 % chez les solidaires), ont mieux fait que les autres pendant la dernière fin de semaine (11 %, contre 10 % pour les libéraux) et ont coiffé tout le monde dans l’isoloir (10 % des électeurs péquistes se sont décidés à cette dernière minute, contre 7 % des libéraux, 6 % des caquistes, 4 % des solidaires et 4 % des conservateurs).

La montée de Paul St-Pierre Plamondon était aussi très claire dans les opinions, bonnes et mauvaises, à l’égard de chacun des chefs mesurées par Angus Reid en fin de campagne. À 43 % de bonnes opinions, il coiffait de peu Legault (42 %) et Nadeau-Dubois–Massé (40 %), mais de beaucoup Duhaime (24 %) et Anglade (22 %). Lorsqu’on fait le solde des bonnes et des mauvaises opinions, le résultat est plus éclatant encore : PSPP était le seul en solde positif (+1), devant les porte-parole solidaires (-9), Legault (-13), Duhaime (-42) et Anglade (-44). Oui, vous avez bien lu. Paul St-Pierre Plamondon est le chef de parti le plus populaire au Québec. Et c’était avant qu’il lance son offensive antimonarchiste, largement plébiscitée dans l’opinion publique.

Des bilans de tous les partis d’opposition, celui du PQ est donc le moins douloureux. Le résultat témoigne simultanément d’un recul électoral historique et d’un réel mouvement de rebond. Bien que défait, le PQ est le parti arrivé deuxième dans le plus grand nombre de circonscriptions (45 au total, loin devant le PCQ, avec 24, et QS, avec 18), et les électeurs ont indiqué que, s’ils se lassaient un jour de la CAQ, c’est vers le PQ qu’ils jetteraient leur dévolu. Ombre au tableau : 45 % des électeurs péquistes sont quand même contents que la CAQ ait gagné les élections !

C’est ce week-end à Drummondville que les conservateurs se retrouveront. Des mécontents comptent y remettre en cause certaines décisions stratégiques. La question centrale est celle-ci : pourquoi les conservateurs ont-ils plafonné ? Au-delà des humeurs entourant les taxes et l’impôt foncier impayés du chef et les fautes d’orthographe sur les pancartes, un débat de fond devrait porter sur la tentative de flirt d’Éric Duhaime avec la communauté anglophone. Cela ne l’a pas servi en 2022. Mais n’y aura-t-il pas en 2026 des non-francophones postlibéraux se cherchant un nouveau refuge ?

Chez les solidaires, on assiste à la réaction prévisible de l’aile radicale du parti : c’est parce que QS s’est trop recentré qu’il n’a pas capté l’ire du peuple contre le capital. Une analyse fine du résultat par l’économiste solidaire Mario Jodoin démontre que ce surplace électoral cache deux mouvements en sens opposés. Le vote solidaire a progressé de 3 % dans les principales villes du Québec, mais a reculé dans les banlieues (-3 %) et a carrément chuté en province (-12 %).

Plusieurs jugeront que ce désamour régional vient des menaces de taxes orange sur les VUS, champions des routes en région. Peut-être. Mais un ami prof de théâtre me souffle une autre hypothèse : l’accent montréalais de Gabriel Nadeau-Dubois est nettement plus audible que celui de ses prédécesseurs (notamment lorsqu’il prononce les mots en « -aires »), ce qui renforcerait, même de façon subliminale, l’aversion des régions pour les donneurs de leçons montréalais.

Aucun exercice postélectoral n’est cependant plus souffrant qu’au PLQ. Dominique Anglade a beau avoir gardé le poste de cheffe de l’opposition officielle, elle ne peut prétendre représenter autre chose que le refus, par une grande partie du vote non francophone, du nationalisme québécois. Lorsque des circonscriptions hier représentées par des chefs du parti — Sherbrooke pour Jean Charest, Roberval pour Philippe Couillard — votent libéral à moins de 6 %, on n’est plus dans l’échec, on est dans le rejet. Sur le territoire, le PLQ est champion des cinquièmes places : il en cumule 65 ! Pire, selon Léger, les trois quarts des électeurs libéraux restants n’estiment pas que Dominique Anglade a mené une bonne campagne. Ce n’est plus une autopsie, c’est une vivisection.

« Il y a un moment, me confie un candidat battu, où le problème n’est plus la face, mais la couleur sur la pancarte. »

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

«Dé-distortionner», mode d’emploi

Il n’y aura pas de réforme du mode de scrutin, on a compris. De toute façon, ce ne serait que pour la prochaine fois. Or, c’est cette fois-ci que la distorsion heurte le sens démocratique, le sens de la justice, le sens commun.

Si on ne peut pas faire la révolution, rien n’empêche de faire la réforme. Le rocher qui bloque le passage est inamovible. Rien n’interdit d’en creuser un et d’en aménager l’intérieur, comme le fait Arsène Lupin dans L’aiguille creuse. (Je recommande.)

S’adapter au multipartisme

Notre Parlement a été conçu à l’époque du bipartisme. Nous sommes entrés, pour de bon, dans celle du multipartisme.

Modifions lois et règlements pour affirmer qu’un parti ayant obtenu 10 % du vote, quel que soit son nombre de députés, devient  ipso facto un groupe parlementaire. Les partis qui ont fait élire les plus grands nombres de députés garderont un avantage : chaque député apporte avec lui un budget que les plus petites députations n’auront pas. Ils disposent donc de davantage de porte-parole, de bras, de cerveaux.

Cette prime devrait suffire. Pour le reste, les budgets de recherche et le temps de parole de l’opposition devraient être répartis strictement selon le pourcentage de voix obtenues dans l’ensemble de la nation. Oui, dans ce cas, les solidaires et les péquistes auraient un tantinet plus de budget que les libéraux.

Voilà comment combiner l’ancien et le nouveau. L’ancien réserve au parti d’opposition gagnant le plus de circonscriptions le droit d’enfiler le manteau d’opposition officielle, de poser les trois premières questions à la période prévue à cette fin et de jouir des privilèges protocolaires habituels. Le nouveau reconnaît que les électeurs de l’opposition n’ont pas toujours choisi d’offrir la part du lion du temps de parole et des budgets à la députation la plus nombreuse : il impose une distribution équitable des sous et des minutes en fonction du suffrage exprimé.

Que faire lorsque 13 % de la population a voté pour un parti qui n’a aucun député ? Innover. Lorsque le libéral Frank McKenna a obtenu 60 % des voix, mais 100 % des sièges au Nouveau-Brunswick en 1987, il a rapidement été saisi d’un remords démocratique. Il décida de permettre aux représentants des partis d’opposition, donc à des non-élus, de participer à la période de questions depuis la tribune de la presse qui surplombe l’assemblée.

Preuve que, même engoncés dans le système parlementaire britannique, on peut penser « en dehors de la boîte » de l’archaïsme et des traditions. Et puis, on ne va quand même pas se faire damer le pion de l’innovation par le Nouveau-Brunswick !

Ma proposition : dans les cas rarissimes où un parti obtiendrait 10 % du vote, mais aucun député, qu’on ajoute un 126e siège pour le chef de ce parti (s’il était candidat aux élections, sinon à son candidat qui a reçu le plus de voix).

Qu’il soit à la fois considéré comme député et comme groupe parlementaire, avec budgets et temps de parole en conséquence. Il devra faire des choix et ce sera la galère, mais au moins il ne sera pas mis en exil par un système injuste. Et les nombreux électeurs du parti (dans le cas d’Éric Duhaime, un demi-million) seront représentés, vus et entendus.

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Bannir le cirage de bottes

Le gouvernement devait offrir une partie de son propre temps de parole à l’opposition. En commission, l’étude des crédits des ministères donne lieu annuellement à un festival de l’obséquiosité qui semble sorti de l’ère duplessiste. Qu’on laisse le ministre et son adjoint parlementaire seuls au marbre et qu’on ne permette qu’aux élus des partis d’opposition responsables de ces dossiers de poser des questions. On y gagnera en professionnalisme et en qualité de la reddition de comptes.

Occupons les députés ministériels à des tâches plus productives. Par exemple, à l’heure actuelle, des pétitions de citoyens sont déposées quotidiennement à l’Assemblée, mais n’ont généralement aucun effet. Que les députés entendent en commission les porteurs des pétitions qui ont recueilli plus de 50 000 signatures, puis débattent et recommandent le cas échéant des modifications législatives ou réglementaires. Elles pourraient être chaque année regroupées dans un « Projet de loi omnibus des pétitionnaires ».

À Ottawa, en 2004, Gilles Duceppe et Stephen Harper ont imposé à Paul Martin, alors minoritaire, que les partis d’opposition puissent soumettre directement à la Chambre leurs projets de loi et que ceux-ci ne puissent être amendés sans leur aval.

Au Québec, cela n’arrive que si le gouvernement y consent.

Se replier sur le vote préférentiel

Deux autres réformes pourraient rendre justice aux électeurs sans modifier l’architecture actuelle de l’Assemblée.

On l’a dit, la proportionnelle est hors de portée. Chaque tentative s’est heurtée au veto de députés qui ont deux objections, valables, toujours les mêmes :

1) en réduisant le nombre de circonscriptions pour faire de la place aux candidats de liste, la réforme élargit exagérément les territoires de chaque député ;

2) on créerait deux classes de députés, dont la cohabitation peut poser problème.

Ces écueils sont complètement évités si on procède à une réforme en préservant la carte électorale actuelle et en améliorant sa représentativité.

D’abord, pourquoi ne pas se replier sur le vote préférentiel en 2026 ? La recette est appliquée avec succès lors des courses à la chefferie. L’électeur indique qui il choisit au premier rang et, s’il le souhaite, aux deuxième, troisième et quatrième rangs. Si aucun candidat n’obtient 50 % des voix au premier rang, on prend les voix de deuxième rang des bulletins attribués au candidat ayant obtenu le moins de votes et on les ajoute au compte des autres. Si cela suffit pour faire passer un candidat en territoire majoritaire, on arrête. Sinon, on retire un autre candidat du bas de la liste, et ainsi de suite jusqu’à ce que quelqu’un obtienne 50 %.

Lundi dernier, 47 des 125 députés ont obtenu une majorité, ce qui est énorme. Quarante autres, ayant obtenu plus de 45 %, auraient, avec le vote préférentiel, rapidement franchi la barre. Il en reste tout de même 38 dont on ne sait pas s’ils représentent vraiment le choix majoritaire des électeurs. Lorsque vous n’obtenez que 33 % des voix, rien ne dit que les électeurs ne vous préfèrent pas quelqu’un d’autre. Demandons-leur.

Profitons-en pour résoudre un problème lancinant : l’inégalité du pouvoir électoral du citoyen. Aux Îles-de-la-Madeleine, 11 160 électeurs ont droit à un député. Pour que les 63 700 électeurs de Papineau ou les 62 100 de Verchères soient aussi bien représentés, il leur faudrait au moins quatre députés.

À chaque révision de la carte, la pression est forte pour qu’on fusionne des circonscriptions moins peuplées, en Gaspésie et dans le nord du Québec. C’est démocratiquement logique. C’est opérationnellement cruel, car le pauvre député se retrouverait à arpenter un territoire démesuré.

La solution est, là aussi, de combiner l’ancien et le nouveau. L’ancien : on préserve les limites actuelles et la particularité des Îles, et leurs électeurs ont l’avantage d’être, quoique moins nombreux, représentés par un député à temps plein. Mais le nouveau doit signifier qu’au moment du vote, le poids politique de chaque député est équivalent au poids démographique de sa circonscription. Par vote électronique, donc, le député représentant un territoire qui est dans la moyenne, environ 49 000 voix, compte pour un vote. Celui des Îles compte, selon les derniers calculs de la commission de révision, pour 0,22 vote. Celui de Verchères, pour 1,21 vote. Le total reste 125 (ou 126 avec, dans notre cas, Éric Duhaime, qui aurait statutairement un vote plein). Le poids relatif de tous les milieux urbains serait rehaussé, mais le nombre de porte-parole des milieux régionaux resterait le même.

Introduire ces réformes ne nécessite qu’une chose : de la volonté politique. De la part, principalement, de deux personnes : François Legault et Dominique Anglade. La tradition veut que les modifications aux lois électorales et aux règles parlementaires exigent l’unanimité des partis. La tradition, pas la loi. Si Mme Anglade et ses députés, grands gagnants d’un système injuste, campaient sur leur position, rien n’empêcherait tous les autres législateurs à passer outre en modifiant les lois et règlements nécessaires.

Pour mémoire, rappelons que le PLQ s’était aussi opposé à l’adoption par René Lévesque de la Loi sur la consultation populaire, qui rendait possible la tenue d’un référendum. Lévesque a passé outre. Le PLQ s’opposait aussi, avant le référendum de 1995, à ce que le Québec réclame une preuve d’identité aux votants. Parizeau aurait donc dû passer outre.

Une occasion

Pour François Legault, la donne est différente. Sa feuille de route est entachée sur cette question. Il a renié l’engagement formel qu’il avait pris en 2018 de réformer le mode de scrutin. Il s’accroche à l’engagement qu’il a pris en 2022 de ne pas le réformer. Cela fait désordre.

Il a l’occasion de surprendre et d’introduire une grande innovation démocratique, combinant la tradition et l’innovation, le passé et le présent, le patrimoine et le renouvellement. Saura-t-il saisir cette chance ? Laisser son nom, pour l’histoire, sur la liste des artisans de la démocratie ? La balle est dans son camp.

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

Le goût de l’eau tiède

Les pourcentages tombent dru, depuis lundi soir, pour démontrer qui a raison ou tort d’être contrit ou content du passage de l’ouragan François. Je vais me concentrer sur les chiffres bruts. D’abord, le nombre d’électeurs supplémentaires à avoir choisi la CAQ, par rapport à 2018 : exactement 176 098.

C’est beaucoup, d’autant qu’à taux de participation presque équivalent, à un demi-point de pourcentage près, il n’y avait que 133 017 nouveaux électeurs à prendre. C’est beaucoup, aussi, parce que le produit de la maison CAQ était remarquablement mièvre par rapport à son produit précédent. En 2018, elle incarnait le changement estimé indispensable, après des années libérales ayant combiné le triptyque toxique odeurs de corruption-austérité brutale-mépris pour les enjeux identitaires. L’équipe Legault s’offrait alors comme la boisson effervescente et rafraîchissante après des années de sécheresse éthique, budgétaire et nationale.

En 2022, le Nouveau CAQ n’avait rien de pétillant. Sans la moindre inhibition, le gouvernement nous a vanté les mérites de l’eau tiède. Continuons. À faire quoi ? Comme avant était la réponse, mais pour plus longtemps. Un gouvernement tablette ou, comme on dit dans les restaurants, « chambré ».

Il faut rendre justice aux stratèges caquistes qui ont, en amont, bien saisi l’humeur électorale. Il en faut, de l’audace, pour penser que l’eau tiède est tendance, qu’on pourra tenir toute une campagne en ne promettant presque rien d’autre et en espérant même étendre ses parts de marché avec un produit aussi insipide.

Et pourtant, sans l’incapacité de François Legault de parler correctement d’immigration, sans l’inacceptable bulle de cerveau de Jean Boulet, jetant des électeurs jusque-là bien disposés dans les bras libéraux et solidaires, la CAQ aurait pu déployer son empire fade sur trois ou quatre autres circonscriptions, notamment sur l’île de Montréal.

La donnée capitale du scrutin, donc, était que la soif populaire d’eau tiède était telle qu’elle a pour l’essentiel tenu, et s’est même fortifiée, malgré que les acheteurs aient admis aux sondeurs avoir été exposés par la CAQ à la pire de toutes les campagnes de publicité des marques en présence et, certainement, à la pire des campagnes que la CAQ ait présentées depuis sa naissance. Ça, Monsieur, Madame, c’est de la soif.

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De vraies saveurs étaient pourtant disponibles. Et on doit reconnaître que le produit minoritaire à plus haute teneur en TNT politique est celui qui enregistre la plus forte hausse des ventes : le Parti conservateur du Québec d’Éric Duhaime. L’ex-animateur de radio a attiré dans son giron pas moins de 471 836 électeurs de plus que son prédécesseur ne l’avait fait en 2018. S’il avait payé à temps ses taxes, son Hydro et son câble, gageons qu’il entrerait à l’Assemblée en vainqueur.

Mais lui qui a, en un an, créé une force politique suscitant un appui populaire presque équivalent aux trois autres partis d’opposition est banni par notre mode de scrutin, condamné à rôder autour du parlement pour y trouver un micro ou une caméra, repoussé par cette injustice vers sa frange radicalisée et complotiste trouvant inévitablement dans ce résultat inique des raisons de plus de prendre la rue et de rejeter le système. Un gâchis.

Un premier ministre vraiment habité par l’impératif de la cohésion sociale en tirerait des conclusions immédiates sur la nécessaire réforme du scrutin. On a plutôt assisté, dès mardi, par Sonia LeBel et Bernard Drainville (ci-devant ex-ministre responsable des Institutions démocratiques et de la Participation citoyenne), et par le patron Legault lui-même à des claquages de portes.

Parmi les autres saveurs présentes dans la distributrice électorale, il y avait la libérale sous emballage Dominique, dynamique à souhait. Par rapport à l’emballage précédent, beige-Couillard, elle a pourtant trouvé 410 030 preneurs de moins. On peut penser que la correction à la baisse de la part de marché libérale n’était pas complètement intégrée en 2018 et qu’elle atteint désormais son réel point d’équilibre. Malgré cette glissade des ventes, les résultats libéraux établissent une équation qui pourrait être stable : au Québec, les francophones élisent le gouvernement ; les non-francophones, l’opposition officielle.

Le plus étonnant dans le comportement des électeurs est leur refus d’accorder une croissance, même mineure, à des produits, certes minoritaires, mais très typés dont les publics devraient être au rendez-vous.

Québec solidaire a un attrait générationnel certain, GND fut le chouchou des médias depuis deux bonnes années et son parti devrait être poussé vers le haut par deux vagues combinées : la woke et la climatique. Pourquoi donc, malgré ce climat porteur et hypermédiatisé, le parti des co-porte-parole a-t-il perdu des troupes depuis 2018, exactement 14 991 électeurs pour être précis ? Sérieusement, je ne me l’explique pas.

Idem pour le PQ, abandonné par 87 309 électeurs. Au dernier scrutin, on pouvait comprendre la volonté de s’agglutiner derrière la CAQ, parfois en se pinçant le nez, pour être certain de faire barrage aux libéraux. De plus, le chef péquiste de l’époque, que je ne nomme pas par pure charité chrétienne, était accusé de cacher la souveraineté, d’être couci-couça sur la langue et de ne jamais sortir sans chaise à porteurs. PSPP fut au contraire la révélation de la campagne, ses publicités alternaient entre l’annonce de l’hécatombe linguistique et la promesse du réveil du géant indépendantiste, en pleine année René Lévesque. Et il a eu moins d’électeurs ?

Force est de constater que la grande aiguille de l’horloge québécoise pointe fermement sur l’heure « tranquille » plutôt que sur l’heure « révolution ». Dans ces cas, on se console avec des dictons : « Il faut se méfier de l’eau qui dort. »

On se console comme on peut.

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

Le dégonflé et l’indispensable

René Lévesque nous regardait d’un air goguenard l’autre soir. Sa photo surdimensionnée est projetée sur le pavillon ovale de l’UQAM. Il semble se demander quel message les promeneurs tirent des panneaux informatifs qui se déploient devant lui pour résumer sa vie et son oeuvre.

La reproduction d’une rédaction qu’il avait produite à 13 ans, intitulée Pourquoi demeurer français ?, a retenu mon attention. En particulier cet extrait : « Nous sommes menacés, non de coup de foudre, mais de lente et sournoise pénétration. Devant ce péril nous n’avons d’autre défense que la lutte, et la lutte pour la vie. »

Le jeune Gaspésien avait bien cerné le problème : l’absence de coup de foudre. Le déclin du français, comme le réchauffement climatique, a beau être scientifiquement prédit depuis des décennies, à moins d’une salutaire décharge électrique, nos élites politiques laissent les choses aller comme si le temps ne jouait pas contre nous.

Notre premier ministre nous en a offert une magistrale démonstration. Au printemps dernier, François Legault semblait avoir été frappé par l’éclair de la lucidité lorsqu’il a déclaré qu’il fallait à tout prix rapatrier des pouvoirs fédéraux en immigration : « C’est une question de survie pour notre nation. » On peut chipoter et lui rappeler qu’il a, en ce moment, des pouvoirs qu’il refuse d’utiliser pour la sélection des immigrants, y compris temporaires, mais il semblait conscient de l’ampleur du danger.

Depuis, il nous fait la danse de l’inconstance. Parce qu’il n’arrive pas à trouver les mots et le ton pour expliquer qu’une immigration non francophone massive est mathématiquement un accélérateur du déclin, il boude et jure ne plus vouloir aborder le sujet. Et parce qu’on lui a dit, avec raison, que même s’il obtenait 125 députés, Ottawa n’allait pas lui donner les pouvoirs qu’il réclame, il a décidé, en pleine campagne, de ne plus les demander. On n’avait pas vu un tel dégonflement depuis la cérémonie de clôture de l’International de montgolfières de Saint-Jean-sur-Richelieu.

Ce n’était pas la seule réponse possible. Il aurait fallu qu’il s’engage formellement à tenir, sans réponse favorable du fédéral après un an, un référendum sur la question, puis à déposer un amendement constitutionnel provoquant une obligation légale de négocier. Bref, il aurait pu montrer du muscle, renforcer son rapport de force, user des leviers disponibles au sein de cette fédération dont il ne veut pas sortir.

Face à la difficulté, François Legault a plutôt démontré qu’il manquait d’énergie, d’habileté stratégique et de leadership pour mener ce combat. Il préfère se concentrer sur le rapetissement de l’écart moyen de richesse par rapport à l’Ontario. Grâce à Legault, à la fin du siècle, un chanteur pop montréalais pourra entonner : « Yes we have perdu our old français, but au moins, we are as rich as l’Ontario ! »

Puisque la CAQ sera reportée au pouvoir lundi pour quatre ans, l’adoption de mesures supplémentaires, même timides, de freinage du déclin dépendra du rapport de force entre les députés et ministres caquistes réellement conscients du danger et les autres, qui préfèrent le déni et qui estiment qu’avec la 96, ils ont déjà donné.

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Cette tension, on le sait, existe depuis quatre ans. Et il n’y a aucun doute que sans la pression constante sur la question de la langue des députés péquistes, jamais le ministre Simon Jolin-Barrette n’aurait réussi à livrer la totalité de sa réforme linguistique, si partielle soit-elle.

Dans cette bataille existentielle, il n’y a évidemment rien à attendre du PLQ, qui ne veut même plus exiger une connaissance réelle du français aux étudiants des cégeps anglos. Rien à attendre de QS, volontairement aveugle à l’impact linguistique dévastateur de sa proposition d’accueillir en 10 ans jusqu’à 800 000 immigrants sans leur demander d’apprendre le français avant de venir. Rien à attendre d’Éric Duhaime, qui souhaite abolir PL 96 et élaborer une nouvelle loi « en discutant avec la communauté anglophone ». News flash, Éric : elle souhaite le retrait de la loi 101 et le bilinguisme intégral.

C’est pourquoi l’élection d’un bon nombre de députés du Parti québécois n’est rien de moins qu’indispensable. Oui, je suis de cette famille politique. Oui, vous pouvez me dire partial. Mais avez-vous entendu quelqu’un d’autre que Paul St-Pierre Plamondon, dans cette campagne, se montrer à la fois lucide et déterminé sur la question linguistique ?

Pour nous sortir du déclin, les autres chefs comptent sur l’herbe tendre, le miel, la musique douce et le retour des dictées au primaire francophone. Comme si renverser la tendance lourde à notre effacement ne nécessitait pas, comme le savait René Lévesque à 13 ans, une lutte pour la vie.

Sur le plateau de Tout le monde en parle, sommée de nommer le meilleur premier ministre de l’histoire du Québec, Dominique Anglade a répondu Jean Lesage, dont l’équipier principal était Lévesque. Les quatre autres ont nommé le fondateur du Parti québécois. Mais lequel d’entre eux aurait aujourd’hui la volonté qu’il a eue de bousculer le réel — et d’affronter la tempête — avec la loi 101 ?

Seul Paul St-Pierre Plamondon a montré combien il maîtrisait le dossier et ressentait l’urgence, a offert des solutions, a traité du sujet en utilisant le bon ton et les bons mots. Il a entamé la campagne avec un vent de face de force Fiona ou Ian. Il la termine poussé par une brise favorable qu’il a lui-même générée par la qualité de ses propos et de sa personnalité, par la jonction qu’il a su faire entre son idéal et le besoin profond qu’a la nation de se ressaisir et de se relancer.

Je ne dis pas que PSPP est René Lévesque. Personne ne le sera jamais. Mais j’affirme qu’il est le seul des cinq chefs des principaux partis qui a hérité d’un peu de son ADN politique. J’affirme surtout qu’à ce moment linguistiquement un peu glauque de notre histoire, PSPP et son parti nous sont, comme le souvenir de la grandeur de Lévesque, indispensables.

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

Non-assistance à langue en danger

Ce qui est bien avec les historiens du futur, c’est qu’on peut leur faire dire ce qu’on veut. Alors je m’y mets : pour les historiens du futur, les élections québécoises de 2022 furent décisives. Le 3 octobre, il fut décidé de laisser le français décliner irrémédiablement.

J’en imagine aisément un dire ceci, tiens : « La revue des plateformes et des discours des partis de la campagne de 2022 offre un puissant paradoxe. Alors que Statistique Canada venait de confirmer, en août, une tendance lourde de déclin du français, les politiques proposées par quatre des cinq principaux partis ne pouvaient qu’accélérer cette tendance. Tout s’est déroulé comme si l’essentiel de la classe politique, y compris le parti le plus susceptible de reprendre le pouvoir, refusait non seulement de prendre à bras-le-corps l’enjeu qui aurait dû être le plus important pour la nation — sa survie linguistique dans sa métropole —, mais rivalisait d’ingéniosité pour alimenter les conditions du recul de la langue. »

Le démographe Guillaume Marois a intégré les seuils d’immigration promis par les différents partis dans le modèle du Laboratoire de simulations démographiques de l’INRS. Cela lui permet d’en prévoir les effets sur le Québec et la grande région de Montréal.

Résultat : si on choisit les 50 000 immigrants par an de la CAQ ou du Parti conservateur, la proportion de francophones dans les 82villes de la région de Montréal passerait de 65 % en 2021 à 59 % en 2061. Les 70 000 du PLQ et les 80 000 de Québec solidaire feraient chuter cette proportion jusqu’à 57 %. Les chiffres des 20 dernières années attestent que le déclin est plus rapide sur l’île que dans la région. En appliquant cette règle, on peut estimer que les francophones de l’île, actuellement à 48,2 %, ne seront dans 40 ans, avec les scénarios PLQ/QS, plus que 40,7 %.

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Or, ces simulations sont outrageusement optimistes, car fondées, on le sait désormais, sur des chiffres d’immigration bien en deçà de la réalité. Au 31 décembre de l’an dernier, 177 000 immigrants temporaires, non comptabilisés dans les seuils, étaient parmi nous. Et entre le 1er janvier et le 1er juin de l’année en cours, 100 000 personnes se sont installées au Québec, soit le double du seuil prévu pour l’année entière.

François Legault a beau brandir la proportion de locuteurs du français parmi les immigrants permanents économiques qu’il sélectionne et rejeter du revers de la main l’impact des autres, affirmant que « ce sont des temporaires », le fait est que sont entrées au Québec depuis trois ans, massivement à Montréal, au moins 120 000 personnes ne parlant pas français et qu’il ne propose rien, absolument rien, pour endiguer le flot, constamment renouvelé et en forte augmentation, de temporaires.

Le déni, un choix

Face à cette réalité, le déni ne peut être une erreur. Il est un choix. Tous les chefs de parti ont pu lire les données de Statistique Canada et les rapports de Pierre Fortin et Marc Termote selon lesquels le Québec a perdu le contrôle de son immigration. Dans un moment de franchise, François Legault a même indiqué : « À 50 000, il y a un déclin. Donc, si on fait la même recette, on va avoir le même gâteau. »

Comment ces partis justifient-ils de maintenir ou d’accélérer la course du bolide francophone vers le mur ? En faisant une impasse coupable sur le phénomène des temporaires et en utilisant pour le reste des arguments auxquels ils ne peuvent croire sérieusement, ou du moins qu’ils devraient savoir extrêmement risqués.

Le premier est la promesse de régionalisation. Les futurs immigrants — dans le cas de QS, ils entraîneraient une augmentation de 10 % de la population québécoise en 10 ans — seraient pour la première fois de notre histoire massivement implantés en région. Vous avez entendu la CAQ annoncer vouloir « faire de Québec le deuxième pôle d’attractivité pour l’immigration » ?

Que disait le plan stratégique du ministère de l’Immigration en 2001, il y a 21 ans ? Je cite : « Faire de la région de la Capitale-Nationale le deuxième pôle d’attraction des immigrants ». Certes, des mesures supplémentaires d’incitation sont proposées, mais après 50 ans d’échec de la régionalisation, comment peut-on sérieusement s’y fier, lorsque l’avenir de la langue est en jeu ?

Puis il y a le mirage de la francisation. La vérificatrice générale nous dit que c’est un échec. Le taux d’inscription est trop bas. Le taux de rétention est trop bas. Le taux de succès est trop bas. Libéraux et solidaires clament : on n’a qu’à augmenter les budgets ! Cela a été essayé, voyez-vous. Entre 2013 et 2021, ces budgets ont grimpé de 250 %, selon les livres des crédits annuels du ministère de l’Immigration.

Il n’existe qu’un indicateur fiable de l’incidence de cette hausse : le recensement. Malgré cette injection de fonds : 1. la proportion des résidents du Québec qui affirment parler français a chuté de 0,8 point, une première en 30 ans ; 2. la proportion des résidents de l’île de Montréal qui ne parlent que l’anglais est passée de 10 % en 2016 à 12 % en 2021,d’après les calculs du chercheur et essayiste Frédéric Lacroix ; 3. pour la première fois depuis les années 1970, la proportion des allophones qui adoptent le français à la maison a chuté ; et 4. l’assimilation de francophones à l’anglais dépasse désormais la totalité des assimilations au français.

La dynamique du déclin est simple. Une anecdote très courante chez nos concitoyens anglos l’illustre bien. Un client anglo s’adresse à un commerçant en français. Après quelques phrases, les deux se rendent compte qu’ils sont anglos, s’esclaffent et passent à l’anglais. Normal. Plus le français régresse, plus ce comportement se généralise. Voici ce qu’écrit Marc Termote dans son rapport du printemps : « Dans la région de Montréal, on observe et continuera à observer un écartèlement croissant entre le français de moins en moins utilisé “à la maison” et le français resté plus ou moins majoritaire dans l’espace public. Peut-on concevoir une société soumise durablement à un tel comportement quasi schizophrénique ? Comment réagiront les immigrants (et les anglophones) lorsqu’ils constateront que le français est minoritaire, ce qui est sur le point d’advenir sur l’île de Montréal (et le sera dans une ou deux générations dans l’ensemble de la région métropolitaine) […] ? »

Ils réagiront en passant à une autre langue commune, celle de la culture de masse, de l’argent et du continent, l’anglais. Comment le leur reprocher ? Puisque les Québécois auront décidé, aux urnes en 2022, de laisser tomber leur langue, pourquoi les non-francophones, eux, devraient-ils mener un combat qui n’est pas le leur ?

En France, il existe l’infraction pénale de « non-assistance à personne en danger », punissable de cinq ans d’emprisonnement. Au Québec, caquistes, libéraux, solidaires et conservateurs pratiquent la non-assistance à langue en danger. Ils devraient subir une lourde sanction aux urnes, le 3 octobre. Sinon, c’est le français qui sera puni.

(Ce teste a d’abord été publié dans Le Devoir.)

Legault face au Péril Orange

C’est quand même bizarre, cette obsession. À la sortie du débat de jeudi dernier, le premier ministre a montré son jeu, affirmant que son premier objectif avait été de dénoncer Québec solidaire et son appétit fiscal envers la classe moyenne.

On comprend l’homme d’affaires Legault de ne pas adhérer à la doctrine solidaire. Mais il a amplement de quoi s’opposer aussi aux autres partis qui tentent de lui ravir des sièges. Ses députés sortants en Beauce et dans certaines circonscriptions de Québec ont dû être très étonnés d’apprendre que la menace venait des solidaires et non d’Éric Duhaime, capable, lui, de réunir 3000 personnes dans la capitale.

La réalité est que face au Goliath caquiste, quatre David font aller leurs lance-pierres vers des zones variées de son anatomie politique. Les libéraux affrontent la CAQ à Laval et en Outaouais. Éric Duhaime lui mord les jarrets noirs en Beauce, à Lévis et dans Chauveau. Le Parti québécois résiste à sa tentative d’invasion dans l’Est — Gaspésie, Côte-Nord —, ainsi qu’à Joliette, et veut se saisir de Camille-Laurin. Le parti orange dérange la CAQ, oui, mais seulement en Estrie, en Abitibi, dans deux comtés de la capitale et dans Maurice-Richard.

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La volonté du chef de la CAQ de gonfler l’importance de QS n’est pas nouvelle. Depuis près d’un an, il a désigné Gabriel Nadeau-Dubois comme son adversaire chouchou et semble brûler d’envie de le voir enlever aux libéraux le poste de chef de l’opposition officielle.

Au premier abord, on a pu penser qu’il instrumentalisait GND dans sa volonté d’éradication du Parti québécois. Mais les libéraux savent que QS leur a ravi en 2018 leurs électeurs plus jeunes, la nouvelle génération de trudeauistes non francophones retrouvant à QS le même discours multiculturel et post-national qu’à la maison mère. (Ne vous demandez pas pourquoi il n’y a jamais — je veux dire vraiment jamais — de drapeau du Québec aux événements solidaires. C’est pour ne pas effrayer les post-nationalistes et les trudeauistes, qui y sont allergiques.)

Le marchepied offert par la CAQ à QS servirait donc aussi à tenter de vider de l’intérieur une partie de ce qui reste d’électorat libéral.

La méthode Duplessis

Legault use dans cette campagne d’une vieille technique de psychologie inversée. On raconte que le chef libéral Georges-Émile Lapalme s’était vanté devant Maurice Duplessis de toujours donner de gros pourboires, puis de dire aux bénéficiaires de sa générosité : « Votez libéral ! » Duplessis aurait rétorqué : « Moi, je ne donne pas de pourboire et je dis : “votez libéral !” »

En attaquant QS, en ayant même fait fabriquer une carte de crédit orange qu’il brandit régulièrement, Legault espère certes que quelques hésitants ayant pu être charmés par la rhétorique de gauche conduisent à la place leur Toyota Camry non surtaxée vers le bureau de vote pour y appuyer plutôt la CAQ. Mais il s’adresse principalement à ceux qui ne veulent vraiment pas voter CAQ. En leur disant que l’élection oppose deux visions, la sienne et celle de QS, il les appelle à se fédérer derrière celui qui — prétend-il — lui fait le plus peur.

Ce discours ne peut évidemment avoir aucun effet sur l’électorat d’Éric Duhaime, le plus éloigné des thèmes solidaires. Mais la bruyante opposition aux taxes orange permet à François Legault de se poser en défenseur du portefeuille des braves gens, et donc d’occuper une partie de l’espace convoité par Duhaime.

Ce calcul politique n’est-il que tactique ? Jetable après l’élection ? Je ne le pense pas. Legault a déjà comparé son parti à l’Union nationale. Outre son positionnement autonomiste modéré, centré sur l’économie, l’attrait de l’Union nationale fut sa longévité. Une hégémonie politique s’étendant sur un quart de siècle.

Un puissant repoussoir

Comment s’assurer que la CAQ devienne pour l’avenir prévisible le seul parti de gouvernement ? En choisissant parmi ses adversaires celui qui a le moins de chance de le devenir. Le PLQ et le PQ, malgré toutes leurs avanies récentes, sont des partis qui ont gouverné et qui pourraient, dans de bonnes circonstances, prétendre au pouvoir. Ils ont chacun leur saveur politique, mais sont suffisamment centristes pour avoir su — et savoir encore — construire des coalitions gagnantes.

Québec solidaire offre au contraire un ancrage idéologique de gauche peu propice à la construction de coalitions, même à moyen terme. Qu’on le veuille ou non, le wokisme est un puissant repoussoir électoral dès qu’on déborde de sa base première. Il est vrai que 36 % des moins de 35 ans font le choix solidaire. Un exploit. Mais cela signifie que 64 % ne le font pas.

Pour cynique qu’il soit, le pari de François Legault est donc le bon. S’il peut choisir son adversaire, autant choisir celui qu’il adore détester. Les autres lui tenaillent les flancs : le PQ sur la langue et l’identité ; le PCQ sur son abandon du centre droit ; le PLQ sur l’économie. Trois thèmes qui lui sont chers et sur lesquels il doit paraître fort.

Québec solidaire l’attaque de front, offre réellement une vision différente sur plusieurs points : un nationalisme vidé de sa substance, une aversion de l’entreprise et du marché, un flirt avec les idées dangereuses de désarmement de la police, de disparition des genres et de nationalisations à tout-va.

Voilà des débats comme il les aime. Voilà le péril qu’il préfère. Celui qui lui assure la victoire.

(Ce texte a d’abord été pblié dans Le Devoir.)


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Les accros

Le tollé est assourdissant. Il vient de chaque recoin de la province. Du coeur de la métropole jusqu’au village le plus éloigné. Le boulanger est aux abois. L’usine est en panique. L’hôpital et l’école sont en manque. Les économistes clament que « les entreprises font face à une pénurie sévère et qui s’aggrave ». Il s’agit de « la plus grande menace économique » qui puisse nous guetter. La chambre de commerce connaît le remède : « Il faut “booster” l’immigration ! »

Vous connaissez cette rengaine ? Elle n’est pas d’ici. Ces cris d’alarme viennent tous de l’Ontario, l’endroit en Occident où l’immigration est la plus importante. Depuis 2016, hors pandémie, nos voisins ont accueilli chaque année 175 000 immigrants. Puisque la population québécoise équivaut à 60 % de l’ontarienne, il nous faudrait pour suivre le rythme recevoir plus de 100 000 immigrants par an.

Mais là n’est pas mon propos. J’ai plutôt une question. Pourquoi les 1 250 000 immigrants arrivés en Ontario depuis 2011 n’ont-ils pas pourvu tous les postes de boulanger, de soudeur, d’infirmière et de professeur vacants ? C’est quand même bizarre. Combien en faudrait-il pour résoudre cette satanée pénurie ? Le double ? Le triple ?

Une gigantesque fumisterie

Présenter l’immigration comme un remède à la pénurie de main-d’oeuvre est une gigantesque fumisterie. L’économiste Pierre Fortin dit la chose plus poliment que moi dans le rapport qu’il a produit pour le gouvernement québécois au printemps : « L’idée […] que l’immigration peut résoudre les pénuries parce qu’elle accroît la population en âge de travailler n’est rien d’autre qu’un gros sophisme de composition ; cette idée est basée sur une logique incomplète qui “oublie” de tenir compte que l’immigration finit par faire augmenter la demande de main-d’oeuvre et non seulement l’offre de main-d’oeuvre ; et elle est aussi contredite par une analyse statistique fine du comportement des régions du Canada de 2015 à 2021 et par certains exemples concrets des dernières années. »

Fortin a procédé, pour ce rapport, à une nouvelle revue de la littérature scientifique. L’immigration lutte-t-elle efficacement contre le vieillissement ? « Cet espoir est contredit par la littérature de recherche, qui a clairement démontré que l’effet de l’immigration sur le rapport de dépendance des personnes âgées est très petit. » L’âge moyen des immigrants est trop élevé pour inverser la tendance. L’immigration nous enrichit-elle, économiquement ? Elle fait grossir l’économie en soi, mais, écrit Fortin, « il n’existe aucune preuve scientifique que la croissance du niveau de vie des Canadiens réagirait positivement (ou négativement) à une expansion accélérée de l’immigration et de la population ; ce résultat est confirmé par les synthèses disponibles de la littérature de recherche et par une analyse statistique simple effectuée pour la présente étude ».

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Une surenchère électorale

Puisque tel est l’état de la science, pourquoi sommes-nous encore aux prises avec une surenchère électorale à ce sujet ? François Legault et Éric Duhaime en veulent 50 000 par an, affirmant qu’il s’agit là de la capacité d’intégration du Québec, une affirmation qui s’appuie sur exactement zéro étude (comme, d’ailleurs, leur certitude de la nécessité d’un troisième lien). Dominique Anglade en veut 70 000 par an la première année, puis autant que les entreprises en région en voudront. Québec solidaire et le Conseil du patronat — même combat ! — en veulent 80 000 par an.

Il n’y a évidemment aucun doute que l’entreprise, individuelle, souhaite son boulanger et son soudeur. Aucun doute que le patronat est exaspéré par le nouveau pouvoir de négociation des salariés : la pénurie de main-d’oeuvre oblige les employeurs à les traiter, et à les payer, convenablement. Pour certains, l’adaptation est difficile.

Mais comment expliquer l’incapacité de comprendre que les immigrants créent autant d’offres que de demandes d’emploi, que c’est un cycle dont on ne peut sortir ? Et puisqu’il est, malgré tous les obstacles administratifs, tout de même plus rapide de faire entrer des immigrants que de construire les hôpitaux, les écoles et les logements supplémentaires dont ils ont besoin, le genre d’avenir démographique qu’on nous propose fragilisera nécessairement nos systèmes de santé et d’éducation et creusera la pénurie de logements.

La meilleure explication nous est soufflée par une excellente communicatrice de Québec, Catherine Dorion. « Dans le fond, a-t-elle dit à un autre sujet, c’est un peu comme une ligne de coke, le monde se dit : “Ah, tiens ! Je vais prendre ça, je vais être moins saoul, je vais avoir de l’énergie.” Sauf qu’une heure après, qu’est-ce qui arrive ? Il te faut une autre ligne de coke. »

La députée solidaire parlait du troisième lien et de l’ajout d’une autoroute supplémentaire devant soulager les bouchons de circulation. Au début, ça marche. Comme une ligne de coke. Mais peu après, les automobilistes, attirés par la nouvelle voie, sont encore plus nombreux qu’avant. Ils ont besoin d’une nouvelle dose. Exactement comme pour les seuils d’immigration.

Ceux qui veulent avoir une idée de ce que donnerait dans 10 ans l’application des programmes d’immigration des partis (autres que celui du PQ, qui veut revenir aux 35 000 par an de l’ère pré-Charest) n’ont qu’à faire un petit tour en Ontario. Ils verront que rien n’est réglé — ou plutôt que les choses sont aussi, sinon plus, déréglées qu’ici, surtout en habitation et en logement. Et qu’on y entend les mêmes balivernes sur la nécessité de prendre une dose encore plus forte d’immigration.

Finalement, j’y pense. J’ai intitulé cette chronique « Les accros ». Peut-être aurais-je dû l’appeler « Les pushers ».

(Ce texte fut d’abord publié dans Le Devoir.)


Mettez de l’histoire dans vos oreilles !

Fichiers audios

La JustinTrudeauisation de Gabriel Nadeau Dubois

Combien de fois l’aspirant premier ministre de Québec solidaire a-t-il prononcé le mot « pauvreté » pendant son discours de lancement de campagne ? Zéro. « Pauvres » ? Idem. « Travailleurs », « syndiqués », « non-syndiqués » ? Zilch. « Itinérants », « assistés sociaux » ? Ils ont vraisemblablement été jetés à la poubelle de l’histoire solidaire, avec les prolétaires et la classe ouvrière.

Il n’a pas fallu deux minutes à Gabriel Nadeau-Dubois pour identifier le groupe de Québécois désormais essentiel aux yeux de sa formation politique : « La crise du coût de la vie appauvrit la classe moyenne », a-t-il tonné. Bon, ce n’est pas tout à fait exact, même s’il n’est pas le seul à le dire. Comme nous l’indique Statistique Canada, au cours de la dernière année, la plus inflationniste, le salaire moyen a augmenté (à 8 %) davantage que l’inflation (à 7,3 %). La classe moyenne ne s’appauvrit pas, mais l’inflation l’empêche de s’enrichir.

L’absolue certitude, cependant, est que ceux qui touchent le salaire minimum n’ont obtenu, et tardivement en mai, qu’une augmentation de 5,5 %, donc 2,5 points de moins que l’inflation pour ce mois-ci. Il s’agit, si on osait les nommer, des pauvres, des travailleurs, des non-syndiqués.

Peut-être crient-ils à l’aide ? Pas dans le discours du porte-parole solidaire, qui nous informe que « les banques alimentaires sont pleines de gens de la classe moyenne ». Il les nommera trois fois ces nouveaux perdants de la lutte de classe pendant son discours, à l’exclusion de tous les autres, parfois appelés parents, familles et aînés, mais jamais autre chose.

Cette insistance sur la classe moyenne est depuis 2015 le leitmotiv de Justin Trudeau. À l’entendre, personne n’a plus d’importance que cet amas difficilement définissable de citoyens, cette expression attrape-tout qui vise l’immense majorité des électeurs. Selon les fiscalistes de l’Université de Sherbrooke, 42 % des Québécois sont de la classe moyenne, mais 56 % pensent en être. Une étude d’EKOS révèle que l’auto-identification à la classe moyenne grimpe à 70 % et au-delà lorsqu’on gagne plus de 80 000 $ par an !

Québec solidaire était un parti de gauche, anticapitaliste qui assume complètement, avec Gabriel Nadeau-Dubois, sa mue en un parti de centre gauche, social-démocrate. Je ne dénonce pas, je constate. Son nouvel épisode amoureux avec la classe moyenne est la résultante de cette transformation, qui répond à un pur impératif de mise en marché. Pour garder ses sièges et en obtenir d’autres, GND doit chasser sur de nouvelles terres.

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Le toilettage du discours solidaire est à ce prix. La prose solidaire a été aussi nettoyée dans sa nouvelle plateforme de tous les termes évoqués plus haut, sauf pour le mot « pauvreté », deux fois cité. Le mot « capitalisme » n’y figure d’ailleurs pas, ni capitalistes, ni patrons, ni bourgeoisie ou exploiteurs, seulement les « très riches ». Au moment où ces lignes étaient écrites, il est d’ailleurs impossible de trouver sur le site de QS le manifeste de 2009 de Françoise David et Amir Khadir, Pour sortir de la crise : dépasser le capitalisme ?On ne trouve qu’un communiqué. Les liens avec le texte d’origine ont été coupés, aux sens propre et figuré. (On le trouve en ligne à la bibliothèque de l’Assemblée nationale.) C’est le grand ménage idéologique solidaire.

On sait qu’en début de campagne, QS a retiré de son site une série de balados explorant des « idées dangereuses », comme la réduction du financement de la police, la vaccination obligatoire ou la nationalisation d’Internet. Un porte-parole a même affirmé que la présence furtive sur le site du nom d’un candidat éconduit depuis pour avoir aimé une chronique de Richard Martineau avait été « un problème technique ». Comme quoi, chez les solidaires, l’autocensure fait bon ménage avec l’autodérision.

Mais tout cela est bien secondaire. Justin Trudeau a bien peu parlé de pauvreté et nous a cassé les oreilles avec l’expression « classe moyenne » pendant ses campagnes électorales. Une fois au pouvoir, il a fait en sorte que le taux de pauvreté se réduise de plus de la moitié en cinq ans (de 14,5 % en 2015 à 6,4 % en 2020) avec une chute importante chez les enfants, grâce à la nouvelle allocation pour enfants. C’est une réalisation considérable.

La plateforme de QS, avec notamment une augmentation immédiate, à 18 $ l’heure, du salaire minimum, pointe dans cette direction, comme sa volonté de taxer les super riches. Mais pas les mesures annoncées pour mater l’inflation, qui sont outrageusement biaisées en faveur de la haute classe moyenne. En fait, de tous les plans anti-inflation, celui de QS est, après celui du Parti conservateur du Québec, le moins généreux en bas de l’échelle. Selon les calculs de l’économiste du Parti québécois Alexis Gagné-Lebrun, ceux qui gagnent moins de 25 000 $/ an ne toucheraient avec les solidaires que 300 $. Le plus généreux est le PQ à 2255 $. En haut de l’échelle, QS enverrait 2300 $ à ceux qui gagnent 200 000 $/ an, plus que tous les autres partis, et surtout beaucoup plus que le PQ, qui ne leur enverrait rien.

Explications ici et calculs ici.

C’est que l’équipe de GND a choisi de donner un congé de TVQ à tous les citoyens. Congé de taxes pour les clients de la cantine comme pour ceux des restos quatre étoiles. Congé de taxes pour les acheteurs de vêtements au Walmart comme pour ceux qui fréquentent les grands couturiers.

En fait, sur le plan du progressisme fiscal, même le Parti libéral du Québec fait mieux que QS, en augmentant de 25 % le crédit d’impôt solidarité visant les plus démunis (le PQ double le crédit).

La campagne n’est pas terminée et on ne pourra tirer de conclusion qu’en cumulant toutes les carottes et tous les bâtons fiscaux de chacun. Mais pour l’instant, le pendule solidaire a malencontreusement quitté son penchant pour les démunis et profite davantage aux électeurs de Westmount qu’à ceux de Tétreaultville.


(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

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Comment la CAQ peut perdre

Ce n’est pas une prévision. Mais ce n’est pas une impossibilité. Une élection est toujours un coup de dés. Les cimetières politiques sont pleins de chefs de partis qui pensaient leur élection — ou leur réélection — assurée.

Au Québec, d’ici le 3 octobre, que faudrait-il pour que François Legault morde la poussière ? Son pire adversaire est celui le plus difficile à saisir : l’abstention. Le dernier sondage Léger le crédite de 42 % du vote, 25 points devant les libéraux. Cette avance contient, en creux, les germes de la glissade. Si vos électeurs sont absolument certains que vous allez gagner, que la partie est jouée, pourquoi se donneraient-ils tous la peine de se rendre aux urnes ? L’absence de suspense est l’ennemi de la mobilisation.

Le péril de l’abstention

La certitude de la réélection de la CAQ, intégrée dès le signal du départ, pousse aussi l’électorat à discuter non du nom du vainqueur, connu, mais de l’à-propos de lui donner, ou non, un mandat fort. Une grande partie des discussions de cuisine des Normands que nous sommes peut donc porter sur l’importance d’assurer une opposition forte, d’envoyer un signal de sagesse, de faire contrepoids.

Une campagne se terminant sur les raisons de ne pas donner « tout le pouvoir à Legault » attirerait davantage l’attention sur les insuffisances du parti au pouvoir, réelles et amplifiées par l’opposition et les médias. Aux électeurs caquistes trop confiants, donc abstentionnistes, s’additionneraient ainsi les électeurs caquistes pas suffisamment déçus pour changer de parti, mais assez refroidis pour rester chez eux et laisser passer le train de l’opposition.

Cette donnée fantôme de l’élection buissonnière est parfois déterminante. En 2014, une partie du vote péquiste a boudé le PQ. Au point que dans 19 circonscriptions, le député péquiste sortant a été battu par un adversaire qui avait, lui, récolté moins de votes que lors de l’élection précédente. C’est dire que, dans tous ces cas, les deux candidats avaient chuté, mais le péquiste davantage que son principal adversaire. C’était une course, mais à reculons.

Puisque les électeurs n’ont pas une cartographie fine de l’impact de leur abstention sur le résultat, il est impossible, surtout lors de luttes à trois, quatre ou cinq, de prévoir quelle sera la somme de ces absences au moment de mettre des couleurs sur la carte des circonscriptions.

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Des adversaires sous-estimés

Le second facteur menaçant la CAQ est la sous-estimation de ses adversaires par l’opinion. À force d’entendre que les oppositions sont faibles, absentes, à l’article de la mort, les attentes sont tellement faibles envers eux que les Dominique Anglade, Paul St-Pierre Plamondon, Gabriel Nadeau-Dubois et Éric Duhaime ne peuvent que les dépasser, dans la campagne et, surtout, au moment des débats.

Ce sera la première fois que beaucoup d’électeurs verront ces quatre chefs en chair et en os, pour une période prolongée, à l’écran. Presque chaque fois qu’un nouveau visage est apparu lors d’un débat, il a gagné des points. C’était notamment vrai pour Mario Dumont, pour Françoise David et Manon Massé. C’est mathématique. Si la personne est compétente, articulée, combative — ce qui est le cas des quatre nouveaux chefs —, le débat lui permet de trouver dans l’électorat soudain attentif des partisans qui, jusque-là, n’avaient pas conscience de ses atouts et de ses arguments.

Les quatre chefs de l’opposition ne peuvent donc que progresser à la faveur de la campagne. Il suffit que chacun prenne cinq points — et que Legault en perde ainsi 20 — pour que les écarts se resserrent dangereusement.

La spirale

Puis, il y a la spirale descendante. Un moment dans la campagne où les choses vont suffisamment mal pour que le meneur perde pied. Il suffit d’une mauvaise déclaration, d’un candidat vedette qui gaffe, d’un léger repli dans un sondage pour que le cycle s’installe. Il faut alors au chef une planche de salut. Pendant la campagne de 2018, François Legault a connu une de ces périodes anxiogènes lorsqu’il n’arrivait plus à répondre à des questions simples sur l’immigration, pourtant son sujet alors favori. Heureusement pour lui, l’électorat trouvait au final plus important de voter CAQ pour se débarrasser des libéraux que de le punir, lui, pour son impréparation.

Ce garde-fou n’est pas disponible en 2022. François Legault et son parti ne représentent plus le changement. Ils ne sont pas un rempart contre les libéraux d’hier. La saison de la chasse aux candidatures, qui se termine, a d’ailleurs rayé peut-être significativement le téflon qui semblait recouvrir jusqu’ici la crédibilité de la marque de commerce CAQ. Au fil des recrutements, il est devenu évident que le dénominateur commun des vedettes caquistes est le goût du pouvoir, non la soif de changement. Si ce sentiment devait s’installer durablement, il savonnerait la planche.

La question de l’urne, en fin de course, pourrait devenir, avec un point d’interrogation : continuons ? Et le parti sortant serait forcé de faire campagne, non sur la qualité de son équipe et de son programme, mais sur l’inexistence présumée, chez ses adversaires, d’un gouvernement de remplacement. « Où est leur ministre des Finances ? » pourront tonner les ténors caquistes.

Ce à quoi l’électorat pourrait répondre : on verra !

(Ce texte fut d’abord publié dans Le Devoir.)


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