Commerce: Comment éclairer les lanternes de Sam Hamad ?

La chose est paradoxale. Le critique libéral Sam Hamad se plaint que j’écris trop, sur ce blogue et au NY Times. Je le conçois fort bien, car il est très rarement d’accord avec mes écrits.

Mais dans un communiqué publié ce 13 janvier, il me pose des questions. Que faire sinon lui répondre ? J’espère qu’il ne le prendra pas mal.

J’estime en effet qu’il est du devoir des membres du gouvernement de répondre aux questions, notamment de l’opposition. Il y a même une période réservée à cet exercice, chaque jour où siège l’Assemblée.

Mais j’ai la faiblesse de penser qu’il est du devoir des membres de l’opposition de se tenir au courant des actions du gouvernement, ce qui semble n’être vraiment pas le cas du député Hamad.

Mais, je suis bon joueur, et je veux bien lui mâcher le travail et lui récapituler les faits.

Sa question:  » Depuis la signature de l’Accord Canada-Union européenne, a-t-il [Lisée] posé des gestes concrets pour finaliser l’Accord et positionner le Québec comme porte d’entrée de l’Europe en Amérique du Nord ? Est-ce que des rencontres avec des sociétés étrangères ont eu lieu ? »

Excellente question, M. le député, je vous remercie de l’avoir posée. La réponse courte est: oui, évidemment. La réponse longue suit:

L’entente de principe fut signée le 18 octobre, la question ne porte que sur les faits postérieurs — heureusement, car la réponse serait, sinon, beaucoup trop longue. Notons que j’ai quand même fait une tournée économique Allemagne-Belgique-France en juin dernier.

Heureusement aussi que la question ne porte que sur l’Europe, car le 18 octobre et les jours suivants j’étais en Chine avec une soixantaine d’entreprises qui ont signé 15 accords industriels, effectués pour 16 millions de ventes fermes et attiré 2 millions $ d’investissement au Québec. J’ai quand même attiré l’attention des entrepreneurs chinois rencontrés de la position privilégiée du Québec, membre de l’ALÉNA et de la future entente avec l’Europe, comme lieu d’investissement.

10 jours après la signature de l’accord, le 28 octobre, j’annonçais devant 500 personnes (moins M. Hamad) au CORIM le Plan de développement du Commerce extérieur, ajoutant 82 millions de dollars à notre offre d’augmentation des exportations et précisant, pour l’Europe, notre objectif d’augmenter de 10% en trois ans nos ventes fermes.

Comme cette annonce à échappé à M Hamad, il n’a sans doute pas lu le communiqué de l’Association des Manufacturiers et exportateurs qui disait ceci:

Ce plan avance un ensemble d’orientations qui permettra aux entreprises, en particulier les plus petites, de mieux se positionner sur les marchés étrangers et d’ainsi pleinement contribuer à l’internationalisation de l’économie québécoise. « Le dynamisme et la compétitivité des entreprises d’ici sur les marchés extérieurs sont plus que jamais déterminants pour la prospérité future du Québec. Ce plan reconnaît cette réalité et nous en saluons donc la pertinence », a mentionné Simon Prévost, président de Manufacturiers et exportateurs du Québec (MEQ).

Celui de la Chambre de commerce du Montréal métropolitain qui disait ceci:

«Compte tenu de l’ampleur des défis à relever, il fallait un plan avec des objectifs ambitieux et des mesures concrètes. M. Lisée vient de proposer un plan intelligent qui satisfait à ces exigences », a déclaré Michel Leblanc, président et chef de la direction de la Chambre de commerce du Montréal métropolitain.

« Le Plan aborde des mesures qui faisaient l’objet de demandes de la Chambre. Nous avons maintes fois insisté sur la nécessité de simplifier l’offre de services visant à soutenir nos entreprises exportatrices. L’optimisation que propose le gouvernement permettra de développer des programmes mieux ciblés et plus facilement accessibles au bénéfice des entreprises exportatrices. De plus, les entreprises d’ici seront mieux outillées pour intégrer les chaînes de valeur mondiales », a poursuivi Michel Leblanc.

Mais j’entends le député dire que, une politique, c’est bien, mais les gestes concrets ? Il y en a, cher ami, il y en a !

12 jours après la signature, je réunissais les chefs de poste de Barcelone, Berlin, Bruxelles, Londres, Munich, Paris et Rome pour discuter stratégie d’application de l’accord.

13 jours après la signature, je parlais des occasions d’affaires ainsi ouvertes avec la Vice-présidente de Catalogne et présence du président de Québec International.

35 jours après la signature, je faisais le point sur la négociation en cours avec le ministre des affaires étrangères français, Laurent Fabius, à Paris et sur l’action commune qu’il fallait prendre pour en faire profiter nos économies respectives.

46 jours après la signature, je signais avec l’ambassadrice roumaine (pays membre de l’Union européenne, je tiens à le rappeler au député Hamad) une entente bilatérale sur la sécurité sociale qui aidera les entreprises roumaines et québécoises à interagir davantage ensemble.

47 jours après la signature de l’entente, devant des responsables économiques de Philadelphie, devant cinq journalistes économiques locaux et en privé, avec une grande multinationale, j’ai fait valoir l’avantage comparatif du Québec, membre à la fois de l’ALENA et bientôt de l’entente avec l’Europe. (Ai-je le droit d’ajouter que j’y étais avec une vingtaine d’entreprises québécoises en bâtiment durable, ravies de leur présence ? Et que j’ai convaincu le maire de Philadelphie de diriger une mission économique au Québec cette année ?)

54 jours après la signature de l’entente, j’en ai fait l’explication et la promotion devant une cinquantaine de dirigeants de la Fédération des chambres de commerce du Québec.

Ah, à ce propos, ai-je oublié de citer le communiqué de la FCCQ ? Pardon, voici un extrait:

La Fédération des chambres de commerce du Québec (FCCQ) salue les efforts du gouvernement du Québec visant à stimuler les exportations et à mieux accompagner les entreprises d’ici dans leur conquête de nouveaux marchés. Aux yeux de la FCCQ, le Plan de développement du commerce extérieur, rendu public lundi par le ministre des Relations internationales, de la Francophonie et du Commerce extérieur, M. Jean-François Lisée, est un complément nécessaire à l’initiative gouvernementale visant à stimuler l’emploi et à créer de la richesse.

58 jours après la signature de l’entente, j’ai fait le point avec les membres du corps consulaire réunis à Montréal et nous avons parlé de plusieurs projets de missions commerciales croisées.

64 jours après la signature de l’entente, j’ai fait le point avec les associations sectorielles membres du Conseil du Patronat du Québec. Oh ! Ai-je oublié de citer leur communiqué ? Mes excuses. Voici un extrait:

« Alors que le gouvernement fédéral vient de signer une entente de principe à l’issue de l’Accord économique et commercial global avec l’Union européenne, et que le Canada cherche à élargir et à diversifier ses relations économiques et commerciales avec d’autres économies émergentes ailleurs dans le monde, notamment les pays d’Asie du Sud-Est et l’Inde, les entreprises québécoises doivent saisir les nombreuses occasions d’affaires qui se présenteront afin de faire rayonner leur savoir-faire à l’échelle planétaire. En ce sens, le plan présenté aujourd’hui tombe à point nommé, en proposant plusieurs mesures pour aider et accompagner les entreprises dans cette démarche et leur permettre de croître et de prospérer » a indiqué la directrice de la recherche et économiste en chef du Conseil du patronat, Mme Norma Kozhaya.

67 jours après la signature de l’entente, j’ai convaincu le lieutenant-gouverneur de l’État de New York d’organiser des missions d’investisseurs new-yorkais au Québec pour profiter, entre autres, de notre position privilégiée dans nos deux accords continentaux. Nous étions en présence de représentants de nos chambres de commerce respectives.

72 jours après la signature de l’entente — et ici, cher Sam Hamad, je voudrais que vous prêtiez une attention particulière — la première ministre et moi étions à Bruxelles, spécifiquement pour faire avancer ce dossier qui vous intéresse tant.

Nous avons:

1. Organisé une table ronde entre représentants de nos entreprises et d’entreprises européennes:

Étaient présents des représentants de chambres de commerce européennes, prenant contact avec les représentants des Manufacturiers et exportateurs, de Québec International et de la Chambre de commerce de Montréal qui nous accompagnait, ainsi qu’avec nos principaux délégués européens.

Le but était d’élaborer des stratégies communes pour utiliser au mieux l’accord pour créer de l’emploi de part et d’autre;

2. Rencontré le Commissaire européen au Marché intérieur et aux services, Michel Barnier (candidat au poste de Président de la Commission européenne plus tard cette année). Mme Marois le connaissait déjà fort bien, c’est un grand ami du Québec.

3. Rencontré le directeur général Commerce de la Commission, chargée des négociations internationales, M. Jean-Luc Demarty, ainsi que le négociateur européen en chef avec lesquels nous avons fait le point sur les négociations de précision de texte en cours et à venir, du calendrier d’application et de mise en œuvre. Mme Marois a fermement défendu le point de vue québécois, à son habitude. J’ai pu m’entretenir avec le négociateur en chef pour préciser plusieurs éléments.

4. Mme Marois s’est adressée à 200 personnes d’affaires et responsables européens lors d’un événement conjoint, à guichet fermé, à la Chambre de commerce Canada-Belgique-Luxembourg et European Business and Innovation Center Network pour vanter le Québec comme lieu d’investissement et la qualité des produits québécois. Son discours fut chaudement accueilli.

5. Mme Marois et moi avons également rencontré le ministre-président flamand (équivalent de premier ministre) et ministre de l’Économie Kris Peters et le vice-président et ministre de l’Économie et du commerce wallon, Jean-Claude Marcourt, pour parler commerce.

Pendant sa mission, Mme Marois a aussi  vanté le Québec comme lieu d’investissement devant un parterre international à Monaco, avec le premier ministre et le président français. Elle a annoncé avec le ministre français de l’Économie, Pierre Moscovici, la création d’un comité conjoint sur l’électromobilité pour combiner nos forces et maximiser l’emploi. C’est le résultat des rencontres que nous avions eu avec lui à Montréal un mois avant la signature de l’entente.

73 jours après la signature de l’entente, je me suis dirigé à Rome, avec à mes côtés M. Simon Prévost, président des Manufacturiers et exportateurs du Québec, M. Carl Viel, de Québec International, et M. Christian Bélair, du Regroupement des jeunes chambres de commerce du Québec.

Des rencontres avec Confindustria, principale organisation d’affaires en Italie, et avec le ministre délégué au Développement économique, M. Carlo Calenda, ont permis de confirmer la visite, en 2014, de deux missions d’entreprises italiennes au Québec, couvrant l’une le secteur aérospatial, l’autre l’agroalimentaire. De notre côté, une mission d’entreprises québécoises en Italie sera programmée pour l’automne 2014.

Sur le plan agroalimentaire, j’ai signé avec le ministère italien de l’Agriculture une déclaration conjointe favorisant le commerce bilatéral et l’échange de connaissances en développement durable et en souveraineté alimentaire.

Le président de la région industrielle de Lombardie, M. Roberto Maroni, a pour sa part annoncé qu’il dirigerait une délégation d’affaires au Québec à l’automne 2014, en plus d’y promouvoir la tenue de l’exposition internationale de Milan de 2015. M. Maroni et moi avons aussi prolongé l’accord bilatéral Québec-Lombardie sur les échanges scientifiques et technologiques . Nous avons aussi convenu d’envisager un élargissement du champ de notre collaboration aux questions économiques.

J’ai également profité de ces rencontres et de mon passage à Milan pour réaffirmer l’intention du Québec de participer à l’exposition universelle qui se tiendra à Milan en 2015 malgré l’absence du Canada. Ce sera une bonne occasion de faire connaître aux millions de visiteurs, surtout européens, la qualité des produits québécois au moment où l’accord sera sur le point d’entrer en vigueur.

Également, cher Sam, pendant cette période du 18 octobre au 31 décembre, le ministère organisait 7 missions d’entreprises en Europe.

C’est pour ne pas vous lasser que je n’ai pas ajouté à cette liste les rencontres bilatérales avec, soit des diplomates européens avec lesquels on prépare des visites et missions commerciales, soit les organismes locaux ou sectoriels de commerce extérieur du Québec avec lesquels on parle de stratégies de développement.

Je tiens cependant à prendre cette occasion pour répondre à l’avance à d’autres interrogations pour vous dire, cher collègue, que je continuerai à vanter la position du Québec et son accès privilégié à l’Europe, lors de mon voyage au Japon la semaine prochaine, avec les nombreuses entreprises qui m’accompagneront.

Pour les seuls mois de janvier et février 2014, le ministère que j’ai le privilège de diriger organisera six missions commerciales en Europe: Royaume-Uni, Espagne, Allemagne et Andorre.

Évidemment, la première ministre sera à Davos et à Londres pour faire avancer encore les dossiers européens.

En espérant avoir éclairé votre lanterne, cher Sam, permettez-moi de vous souhaiter une très bonne année.

Journal du ministre: Dans les coulisses du NYTimes

Cher Journal,

Ce n’est vraiment pas de la tarte de placer un article dans le New York Times. Je l’avais fait une fois lorsque j’étais correspondant à Washington et le processus de révision avait été assez simple: une éditrice, quelques appels, quelques corrections mineures, puis bonjour la visite.

Mais au XXIe siècle, pas la même chanson.

Cela commence évidemment le 12 novembre, lorsque le NYT publie un texte du journaliste québécois Martin Patriquin décrivant le projet de charte des valeurs comme une régression sociale digne du Tea Party américain.

Nous demandons le droit de répliquer et je prépare, avec Bernard Drainville, une réplique en bonne et due forme. On nous explique au NYT qu’il n’y a pas de réplique possible, car le texte de Patriquin a subi le processus de révision et de vérification. On peut tout au plus écrire une brève lettre qui émet une opinion, sans être une réplique.

C’est le bref texte, Quebec’s Jefferson moment, publié le 20 novembre. (Ici avec traduction.)

Évidemment, le texte de Patriquin comporte de nombreuses faussetés, comme l’a très bien recensé Stéphane Gobeil dans son billet A beau médire qui vient de loin. J’ai fait valoir plusieurs de ces inexactitudes à un des responsable du quotidien Newyorkais qui a tenu son bout avec zèle mais a proposé que je produise un autre texte, aussi long que celui de Patriquin. Il avait noté dans notre texte d’origine la référence au déclin du multiculturalisme et a suggéré de faire de cet aspect l’angle principal du nouveau texte. Très bien.

Quelques jours plus tard, je ponds une nouvelle version, qu’on retrouve, disons, à 90% dans le texte publié vendredi dernier. J’ajoute une liste de liens pour vérification des faits sur chaque point.

Pas de nouvelles pendant quelques temps puis, le 4 décembre, on m’indique que le texte est accepté. Le 16, on me dit que le travail est commencé. Le 17, alors que je suis en mission économique en Europe, je reçois une version annotée du texte qui me demande, en une vingtaine de questions, de donner des explications sur l’histoire démo-linguistique du Québec et de Montréal, sur la constitution canadienne et son application au Québec, les termes de la clause sur le multiculturalisme, l’État du débat en France, les arguments et contre-arguments sur la Charte, la position des Musulmans.

On me dit que c’est pressé car ils veulent publier avant Noël.

De 950 mots — la limite permise — je ne vois pas comment on peut tout faire ça si on en ajoute 2000 ! Après un moment de découragement, en fin d’une journée remplie de rencontres à Rome, je m’accroche à mon Ipad, fais chauffer le Wi-fi et réponds à toutes les questions.

Le 19 et le 20, entre deux achats de cadeaux, je suis sur le téléphone à expliquer encore des détails et des nuances, puis on m’annonce que le tout sera reporté après les fêtes. Bien, on peut respirer un peu.

Pour la première fois depuis mon élection, je décide de donner un numéro d’urgence au bureau mais de ne pas regarder courriels et messages jusqu’à mon retour le 6 janvier.

C’est ainsi que je manque les courriels du 3 et 4 qui m’annoncent la publication imminente et réclament d’urgence mon approbation pour les révisions. Je les découvre à l’aéroport (notre avion est retardé de 24 heures qu’on passe en famille dans la chic salle d’attente de Varadéro) et m’empresse de relire le texte.

Il est revenu à 950 mots mais beaucoup de nuances ont sauté, quelques informations que j’estime essentielles ont disparu et plusieurs glissements de sens ont été introduits.

La partie de ping-pong journalistique commence. Je comprends qu’on m’a fait parvenir la 8e version interne de mon texte et qu’en plus du très aimable correcteur que j’ai au bout de l’internet, 7 autres personnes sont impliquées dans la révision et l’approbation.

Nous ferons encore 4 versions. Des corrections que je propose se perdent, des ajouts apparaissent, des permutations de paragraphe viennent et reviennent. Un membre du club des 7 demande de préciser ceci, d’ajouter telle explication. On travaille en particulier sur les signes du déclin du multiculturalisme au Canada anglais et sur la différence entre les Anglo-Montréalais, plus réfractaires, et les Anglos hors-Québec, plus enthousiastes. Des paragraphes sont commandés, écrits, approuvés puis… coupés faute de place !

J’essaie d’enlever le mot `national` pour désigner `fédéral`. Il revient ailleurs dans le texte. In extremis, il faut réexpliquer la différence entre hijab et niqab.

Alors que dans les premières étapes on insistait pour que je sois très factuel et très explicatif des positions des uns et des autres, dans la dernière étape on me rappelle que c’est un texte d’opinion et que je dois être clair sur ma position ! (soupirs…)

C’est au téléphone, dans le stationnement de l’épicerie où on fait les courses du retour, mercredi soir dernier, qu’on ajuste les derniers mots.

Une correction se perd: j’avais noté l’interdiction pour les citoyens québécois d’interagir avec l’État à visage couvert, le texte dit que cette interdiction s’applique aux seuls employés de l’État. Bon. Rien n’est parfait.

Qu’en est-il du titre ? J’ai proposé depuis le début: At multiculturalism’s deathbed: The Québec Charter of values. (Au chevet du multiculturalisme mourant: La Charte des valeurs du Québec)

Le début du texte porte sur la mort du multiculturalisme en Europe, la fin parle de son déclin au Canada, ça me semble approprié. Mais les titres sont, toujours, la prérogative des éditeurs et une membre décisionnelle du club des 7 estime que le texte est trop équilibré pour un titre aussi fort. Elle préfère le très timide: Multiculturalism at the crossroads : The Québec Case (Le multiculturalisme à la croisée des chemins: Le cas du Québec).

D’où ma surprise de voir le texte en ligne vendredi matin avec le titre: Québec’s Last Stand, modifié plus tard dans la journée par Québec’s Latest Stand. Cela n’aurait pas été, disons, parmi mes 50 premiers choix.

Mais l’essentiel est dit. Je voulais inscrire la démarche gouvernementale québécoise dans deux contextes: 1) le contexte occidental de remise en cause du multiculturalisme; 2) le contexte d’innovation de politique publique québécois sur tous les plans.

Aux lecteurs de juger si la mission est accomplie.

Jean-François

Le journal du ministre: Notes africaines

Cher journal,

Le premier moment fort de notre mission africaine fut, littéralement, le premier moment.

 Dimanche matin, 200 femmes vêtues de robes blanches et orange nous attendent en banlieue de Dakar pour partager leur fierté. Elles sont des coopérantes. Elles fabriquent du savon artisanal et retirent une « motivation » (un revenu) croissante. Les organisatrices ont affiché dans la grande salle des tableaux de la croissance de la production, de la diversification des produits, du nombre de membres, et des « motivations » pour les dernières années. Impressionnant. On m’explique chaque tableau, chaque chiffre, on m’expose les objectifs pour la suite.

En quoi cela concerne-t-il le ministre blanc venu du Québec ? Ce sont des Québécois de la SOCODEVI, le bras international des coopératives québécoises, qui conseillent ces femmes. Qui « professionnalisent » leur fonctionnement, leur comptabilité, leur mise en marché. Et ils le font avec un budget du Programme de solidarité de notre ministère.

Je suis donc en présence d’une illustration concrète de la solidarité québécoise. Accompagner la création d’emploi, assurer l’autonomie, permettre que des centaines de femmes, à l’autre bout du monde, soient rayonnantes de fierté.

Soif de Québec en Afrique, soif d’Afrique au Québec

La tournée africaine d’une semaine nous a menés au Sénégal, en Côte d’Ivoire, puis au Burkina Faso. Nous, c’est-à-dire la centaine de Québécois membres d’entreprises, surtout moyennes, du secteur de l’éducation, de la coopération internationale qui ont fait le voyage. Une centaine. Nos hôtes africains n’en revenaient pas de l’importance de la délégation, une des plus grandes — tous pays confondus — qu’ils aient jamais reçues. Et je ne manquais pas de leur souligner que chacune de ces entreprises et institutions avait payé ses billets d’avion, ses chambres d’hôtel, ses frais d’inscription à la mission et était donc très motivés à produire des résultats tangibles et rapides.

Tangible et rapide ? Le lundi, j’emmène le ministre sénégalais du Commerce et de l’entrepreneuriat, Alioune Sarre, voir la maison préfabriquée de Novatech. Ses pièces avaient été débarquées du conteneur la veille. (Oui, la veille !) La structure et plusieurs murs sont déjà montés. Ne manque que le toit. Le PDG, Harold Savard, est fier d’expliquer qu’il a adapté l’apparence extérieure de la maison au goût des Sénégalais, qu’il forme les ouvriers locaux à la technique de montage, qu’il pourrait même, s’il a de larges contrats, fabriquer sur place la structure de métal, important le reste du Québec.

Le ministre est impressionné, de la rapidité et du prix. Et du fait que la structure peut être adaptée pour faire des maisons à un ou plusieurs étages, à faire des écoles ou des petits comptoirs pour les marchés publics. Surtout, il trouve sur place le partenaire local de Novatech: Cheikh Ahmet Tidiane, ancien footballeur que tout le monde connaît. Tidiane a d’ailleurs fait commande d’une école préfabriquée qu’il fera construire dans son village.

Gagnant-gagnant ? Un chiffre: 3 500

J’entends les sceptiques. À quoi bon s’échiner à ouvrir des marchés en Afrique, alors que nous devrions concentrer nos efforts sur le vrai marché d’exportation, les US of A ? D’abord il n’est pas question de laisser notre grand voisin et client de côté.

Mais savez-vous qu’au cours des sept dernières années, alors que nos exportations américaines chutaient, nos entreprises ont doublé leurs ventes en Afrique pour y atteindre le milliard de dollars. Avec quel impact ? 3 500 emplois ont été générés, dans toutes les régions du Québec, par cette augmentation. Doubler encore nos exportations, c’est créer 7 000 emplois de plus.

Le meilleur investissement: dans les têtes

Tangible et rapide ? Le mercredi nous sommes dans le bureau de Moussa Dosso, ministre de l’Emploi et de la Formation professionnelle de Côte d’Ivoire. Autour de la table: des représentants de Cégep international et du Cégep de Trois-Rivières. Nous expliquons à M. Dosso que, la veille, à Dakar, on a célébré le fait que Cégep International a remporté un appel d’offres de deux millions de dollars de la Banque mondiale pour aider l’Institut d’enseignement professionnel et technique à installer huit centres de formation techniques dans le pays pour former la ressource la plus importante pour l’économie locale: des techniciens.

Dosso l’Ivoirien n’a pas l’intention de se laisser damer le pion par ses amis sénégalais. Il y a quelques années, il avait passé dix jours au Cégep de Trois-Rivières pour se familiariser avec notre expertise de formation professionnelle et il nous annonce qu’il a bien l’intention de donner suite aux projets de partenariats et donne des instructions en ce sens.

Les Cégeps, l’École Nationale d’Administration publique, l’Institut maritime du Québec — qui forme du personnel du Port d’Abidjan — le Directeur général des élections, qui nous accompagne, même les organisations syndicales et les coopératives membres de la délégation apportent un bien précieux à nos interlocuteurs: le transfert d’expertise, la formation, la professionnalisation. L’Afrique moderne, qui affiche d’impressionnants taux de croissance (4,3% au Sénégal, 8% au Burkina, 9% en Côte d’Ivoire), a un besoin criant de ce que le Québec peut offrir.

La diversité des membres de la délégation fait partie de notre message. Nous sommes venus pour participer à la croissance africaine et, ainsi, créer des emplois au Québec, c’est sûr. Mais nous ne sommes pas des prédateurs. C’est toute la société québécoise qui vient répondre à l’appel de partenariat de l’Afrique francophone.

Des solutions québécoises

Dans le bureau du ministre des Mines et de l’Énergie du Burkina, Salif Lamoussa Kaboré, la créativité des entreprises québécoises fait son effet, ce vendredi.

Kaboré tient dans sa main une ampoule de bonne taille. Elle fonctionne à l’électricité, mais est aussi activée par un petit panneau solaire qui lui donne 10 heures d’autonomie. En prime, on peut y brancher son téléphone cellulaire pour le recharger. C’est la petite merveille de Global Consultex, de Montréal, que vient de présenter Steve Marineau. Il est suivi par Benoit LaSalle, de Windiga énergie, qui transforme les déchets en énergie, le bambou en mégawatt, sans parler du solaire. Jean-Louis Vangeluwe, de Solmax, de Varennes, enchaîne avec ses géomembranes qui protègent la nappe phréatique des écoulements des sites miniers. Puis c’est Marc Bertrand, du Cégep de l’Abitibi-Témiscamingue, qui expose la gamme de formation offerte pour les spécialistes de l’industrie minière, en pleine explosion au Burkina, grâce entre autres aux activités de la Québécoise SEMAFO.

Nos interlocuteurs sont particulièrement intéressés par l’énergie solaire. Le Président du Burkina, Blaise Compaoré, interrompt notre entretien pour nous conduire sur sa terrasse pour nous montrer les panneaux solaires qu’il a fait installer et qui produisent 40 % de l’énergie consommée par les bureaux présidentiels. (Il nous montre aussi le parc naturel qui jouxte le Palais et qui cache, nous dit-il, d’énormes boas.) Une trentaine d’enfants en uniforme bleu et blanc regardent, sur le mur, la projection d’un écran d’ordinateur. Ils y voient, à l’autre bout du monde, une classe de jeunes Québécois, qui leur posent des questions. « Quel est le climat dans ton pays? Peux-tu décrire les maisons ». Tour à tour, les étudiants burkinabés, du Lycée Saint-Viateur de Ouagadougou, viennent répondre.Le projet est porté par la Fondation Paul-Gérin-Lajoie et appuyé par le CÉFRIO. Après deux ans de projet pilote, financé par le MRI, l’utilisation de l’ordinateur comme outil d’apprentissage doit contribuer à réduire la fracture numérique nord-sud. Le dialogue d’élèves Ouaga-Montréal n’est que l’aspect le plus spectaculaire. L’important est que les diplômés soient outillés pour faire faire un bond qualitatif à leur économie locale, la faire profiter de l’outil technologique.

Avant la rencontre, François Gérin-Lajoie et Annie Brassard, du CÉFRIO sont nerveux. Le projet pilote tire à sa fin, et on ne sait toujours pas si le gouvernement du Burkina le reprendra à son compte le projet, appelé @CTIF.

La mission: un accélérateur

Le fait qu’un ministre québécois soit présent en mission ne fait pas apparaître les projets comme par magie. Mais l’annonce de son arrivée sert d’accélérateur à la prise de décision. Puisqu’il est là, il faut dire quelque chose. Donc, faire remonter les dossiers. C’est ainsi que Koumba Boly Barry, la ministre de l’Éducation nationale et de l’alphabétisation, nous annonce que les budgets sont débloqués, que des financements internationaux sont trouvés, et que le projet pourra se déployer bientôt dans plusieurs écoles et plusieurs régions du pays.

Mais comment envoyer un signal internet de qualité en région ? Une entreprise chinoise propose l’installation de fibres optiques, nous apprend-on, mais c’est lourd et pas pour demain. Avec du Groupe Xit, de Trois-Rivières, on propose au ministre burkinabé de l’Industrie, du Commerce et de l’Artisanat, Patiendé Arthur Kafando, une autre solution.

Robert Proulx, président d’Xit, explique comment il peut installer à faible coût des tours-relais de Wi-Max sur le territoire. Il compte installer sa tête de pont africaine à Ouaga, essaimer sur l’Afrique de l’Ouest et former des talents locaux pour maintenir les équipements en fonction. Les conseillers du ministre prennent des notes, et des rendez-vous.

Le soin avec lequel les entreprises québécoises insistent sur l’emploi et la formation de personnel local est un atout en soi. La mine SÉMAFO, un gros employeur en Afrique de l’Ouest avec 26 000 employés, a un ratio de Québécois par salarié local de 8%. Les mines traditionnelles: jusqu’à 12%. C’est dire que des cadres locaux sont formés.

Voilà en quoi notre présence est structurante. Michel Côté, président de CRC Sogema, a aidé le ministère des Revenus du Sénégal à perfectionner ses méthodes de perception des impôts de manière à augmenter de 25% les revenus de l’État. Et a signé un nouveau contrat pendant la mission.

Le Directeur général des élections, Marc Drouin, épaule la construction démocratique en Côte d’Ivoire et au Burkina. Je demande au ministre burkinabé chargé des Réformes politiques, Bongnessan Arsène YE, quelle autre nation, à part le Québec, est mise à contribution pour ces réformes.

Il semble étonné de la question. « Aucune. Nous on choisit de travailler avec le Québec, c’est tout. »

Idem à l’Assemblée nationale de Côte d’Ivoire, qui jouit du soutien de notre Assemblée nationale pour organiser ses archives, former son personnel. Je croise un ancien député québécois, François Beaulne, embauché par un organisme d’aide américain pour aider les Assemblées africaines à… suivre l’exemple québécois.

Il faut ajouter que le Québec a laissé sa trace dans les esprits. À Thiès, au Sénégal, où on nous présente les plans d’un futur écoquartier de 2000 coopératives d’habitat soutenues par SOCODEVI, le jeune maire nous annonce qu’il a fait son MBA à l’UQAM.

Un des ministres des affaires étrangères rencontrés me parle de sa fille qui termine HEC à Montréal. Le premier ministre burkinabé, Luc Adolphe Tiao, est un diplômé de l’Université de Montréal. Sa fille a étudié à Laval.

Une présence permanente

Quels sont les résultats d’une visite comme celle-là ? Difficile à quantifier. Nous pensions, au départ, faire état de 25 annonces économiques ou institutionnelles. Nous repartons avec le double, dans nos bagages.

Elles ne survivront pas toutes, c’est sûr. Mais plusieurs autres vont s’ajouter, grâce aux contacts personnels forgés pendant la semaine. À chaque étape, chaque entreprise et institution a été associée à plusieurs partenaires locaux potentiels pour engager les discussions.

Surtout, nous avons établi une présence permanente à Dakar et Ouaga. Les bureaux d’Expansion Québec servent à accueillir des entreprises québécoises qui viennent tâter le terrain, prospecter le marché, chercher des partenaires. S’ils y parviennent, ils volent de leurs propres ailes et laissent leur place à d’autres entreprises. (Les services sont tarifés, Expansion Québec va donc s’autofinancer.) Mais ils ont l’assurance de trouver, sur place, un bureau immédiatement fonctionnel et un consultant, choisi par nous, qui connaît bien le terrain et peut les accompagner.

La caution de l’AMF: ne partez pas sans elle

Un mot sur l’intégrité. J’ai insisté pour que la mission débute par une présentation sur la RSE, la responsabilité sociale des entreprises. Nous avons établi que des entreprises qui se sont vues refuser par l’AMF leur certificat d’intégrité ne pouvaient s’inscrire à la mission. J’ai aussi décidé que nous ne pouvions pas nous substituer à l’AMF, à l’UPAC ou aux tribunaux en choisissant nous-mêmes d’exclure des entreprises, de génie-conseil par exemple, dont les noms ont été mentionnés dans les enquêtes, mais pour lesquels l’AMF n’a pas encore donné d’avis.

J’ai cependant décidé que ces entreprises ne pourraient pas participer à mes rencontres avec les ministres africains, donc bénéficier de notre caution, tant qu’elles n’auront pas obtenu leur sauf-conduit de l’Autorité des marchés financiers.

L’Afrique de demain

Nous n’avons eu de l’Afrique qu’une vision partielle, celle des missions officielles avec quelques visites dans les projets de développement. Cependant je peux témoigner de la nouvelle génération de ministres rencontrés dans ces trois pays, de leur énergie, de leur pragmatisme.

De leur sens de l’humour aussi, un trait de plus qui nous rapproche. Et quel plaisir de faire des affaires en français, à l’autre bout du monde !

Je leur ai lancé un défi, cependant. Notant que le Sénégalais de naissance et québécois d’adoption Boucar Diouf avait été, récemment, porte-parole de la fête nationale du Québec, j’ai souhaité que, bientôt, un Québécois de naissance et Sénégalais d’adoption devienne porte-parole de la fête nationale sénégalaise. Et s’ils manquent d’humoristes pour remplir le rôle, nous en avons en stock. Nous pourrions leur en exporter quelques-uns.

Cher Journal: 365 jours plus tard (à l’international)

Cher Journal,

♦ C’était à Bhopal, en janvier dernier. En plein centre du corridor industriel qui va de Mumbai, la métropole où le Québec a sa délégation et est fermement établi, jusqu’à New Delhi, la capitale. Une région en plein boom, à l’épicentre de la croissance indienne, où nos entreprises veulent prendre pied. Devant une centaine de gens d’affaires locaux et québécois venus participer à la mission, le ministre du gouvernement local, M. Jayant Malaiya, envoie un signal: « Le Québec est le partenaire stratégique de notre État en Amérique du Nord ».

♦ C’était à Dresde, capitale de la Saxe, en Allemagne, en juin. Après la Bavière, où le Québec est connu et respecté, la Saxe est la nouvelle frontière de notre présence au centre de l’Europe. Le Ministre-président (équivalent du Premier ministre) M. Stanislaw Tillich, que nous avions vu au Québec plus tôt dans l’année, me reçoit dès mon arrivée, fait la liste précise des partenariats, publics et privés, qu’il veut faire avancer avec le Québec et me glisse comme si c’était une évidence: « vous êtes notre meilleur allié en Amérique du Nord, c’est avec vous qu’on choisit de travailler ».

♦ C’était à Halifax, en juillet, lors de la rencontre des États du Sud-Ouest des États-Unis et de quelques provinces canadiennes. Le Secrétaire d’État de Georgie, où nous avons une délégation, Brian Kemp, m’annonce que « notre lien avec le Québec est notre relation internationale la plus importante ».

♦ C’était au dernier étage d’un gratte-ciel de New York, en décembre, avec le numéro deux de Morgan Stanley, Jim Rosenthal. Devant la première ministre, André Boisclair et moi, il explique pourquoi son centre de traitement de données de Montréal a une croissance constante, bien au-delà des projets d’origine: la créativité des diplômés qu’il recrute dans la métropole, la qualité de vie de ses cadres qui ne veulent pas aller ailleurs. Pour lui, la cause est entendue, la réputation de Montréal est faite: créativité, qualité de vie.

♦ C’était sur les marches de l’Élysée, en octobre 2012. Pauline Marois a salué le Président et s’avance, en bas des marches, vers le micro placé devant les journalistes. Je salue François Hollande à mon tour, mais je sens qu’il hésite. Il reste sur le perron plus longtemps qu’à l’habitude. Je l’interroge du regard. Il dit: « Je peux dire quelques mots à la presse… »

Cela ne se fait jamais. J’y étais allé avec Jacques Parizeau (et Mitterrand) avec Lucien Bouchard (et Chirac), jamais le Président ne descend avec son visiteur devant les médias.

Je m’entends répondre: « Pourquoi pas ? » Hollande rejoint Pauline Marois, ravie, et affirme devant les scribes la « continuité » avec la tradition de non-ingérence et non-indifférence — continuité rompue par Sarkozy — et la « solidarité » de la France avec le Québec.

♦ C’était à Delhi, à la grande conférence annuelle sur le climat regroupant 1 000 délégués du monde entier, en janvier. L’échec de Copenhague, l’année précédente, n’avait pas fini de déprimer le monde écolo. Je venais de finir d’expliquer comment l’axe Californie-Québec avait réussi, il y a quelques années, à faire adopter à tout le continent une réduction des émissions polluantes des voitures, et que la même alliance entamait une nouvelle bataille, sur le marché du carbone, cette année. Et que si on arrivait, comme pour les voitures, à entraîner plusieurs États et provinces dans ce marché, on pourrait forcer les deux capitales, Washington et Ottawa, à emboîter le pas, ce qui changerait la donne internationale sur la question.

Mon voisin de panel, le dynamique sous-ministre norvégien du développement international, Arvinn Eikeland Gadgil, qui venait de faire un constat assez gris de la situation, retrouve le sourire: « le Québec est le rayon de soleil de la journée ».

♦ C’était pendant la bataille de l’OACI, lorsque le Qatar voulait emporter dans sa cour le siège social qui forme, à Montréal, le coeur institutionnel de la grappe aérospatiale, la troisième au monde. En début de campagne pour la rétention de l’OACI, tous les pays n’ont pas encore pris position. Mais le représentant d’une grande puissance encore officiellement indécise me prend à part pour me donner moults conseils sur la meilleure façon de gagner cette bataille. Pour lui et plusieurs de ses collègues, au-delà des questions politiques ou géopolitiques, il n’était absolument pas question de quitter Montréal, sa qualité de vie, ses saisons.

♦ C’était à Montréal, ce vendredi. Je recevais pour la féliciter la nouvelle présidente internationale de Médecins sans frontières (MSF) — l’ONG devenue la plus grande organisation à financement privé au monde. Elle s’appelle Joanne Liu, elle est Québécoise, spécialiste en urgence pédiatrique à Sainte-Justine, vétérane de 15 ans de missions de MSF du Sri Lanka au Congo. Au sein de MSF, « les médecins québécois sont très prisés » m’explique-t-elle. Pourquoi ? Pour ce qu’ils sont: compétents, pragmatiques, conviviaux. Et pour ce qu’ils ne sont pas: issus d’une ex-puissance coloniale ou d’une puissance aux visées impériales. Ce « goût du Québec » à l’étranger, je l’ai entendu des douzaines de fois. Il y a une façon québécoise d’être au monde, inimitable et admirable.

Qu’ont en commun ces tranches de la vie internationale du Québec, dans la saison 2012-2013 ? Elles dessinent, en quelques traits, l’ampleur de l’empreinte mondiale du Québec. Son empreinte économique, politique, culturelle.

Moi qui m’intéresse depuis des décennies à la politique internationale du Québec, je dois faire un aveu. Je sous-estimais l’ampleur de nos réseaux, la qualité de notre réputation comme société, le nombre de nos alliés — ce qu’une crise comme celle de l’OACI a immédiatement révélé.

Il y a, dans des régions d’Europe, d’Afrique, d’Amérique latine (au Brésil et au Mexique en particulier), d’Inde et de Chine, une « soif du Québec ».  Une attente. Un appel.

Comme ministre des Relations Internationales, je m’y frotte quotidiennement. Mon rôle est de contribuer à faire croître cette empreinte, car aussi étendue soit-elle, elle est encore en deçà de ce qu’elle pourrait être, en deçà de ce que le Québec peut apporter au monde, dire au monde, tirer de son branchement mondial.

Notre statut de nation non-souveraine nous handicape lourdement, nous barrant la porte de tant de lieux où se prennent des décisions cruciales pour notre bien-être actuel et notre avenir. Seule la souveraineté nous permettra d’étendre toute notre voilure.

Mais c’est déjà un exploit, avec ce handicap et la petitesse des moyens, que l’on fasse autant parler de nous, qu’on nous accueille avec tant d’empressement. On a bien noté, à l’étranger, qu’on a perdu un maire ou deux pour cause de corruption et, bien sûr, les médias anglophones rapportent bien tel pastagate ou tel débat sur les valeurs. Mais cela se fond dans une réputation plus durable de compétence et d’inventivité, de production culturelle et aérospatiale, de rôle actif et constructif dans chaque forum dont nous avons réussi à forcer la porte. Et, demain, c’est à Montréal qu’on viendra d’un peu partout pour demander comment on s’y est pris pour déraciner la corruption, pour devenir exemplaire.

J’ai résumé, au CORIM en février, comment je conçois la politique internationale du Québec. Elle se résume en un mot, que les Québécois n’ont que récemment apprivoisé, mais qui doit désormais les définir: l’ambition.

C’est cette ambition qui nous fait nous déployer davantage. En multipliant les bureaux d’Expansion Québec, bientôt présents dans 40 villes du globe, pour accueillir nos entreprises qui veulent tenter l’aventure internationale, sans perdre leur chemise.

C’est cette ambition qui fait croître rapidement nos exportations en Inde, en Chine, en Russie, au Brésil. Cette ambition qui nous conduit à se réinvestir en Afrique, où je dirige ces jours-ci la plus grande mission québécoise à ce jour, avec une centaine d’entreprises et d’institutions québécoises, dans trois pays.

Le réengagement du Québec en Afrique et la relance de notre commerce extérieur sont deux de mes priorités depuis un an, et vont se déployer cet automne. Une troisième porte sur la projection à l’étranger d’une valeur portée par tous les Québécois: la solidarité.

Avec l’Association québécoise des organismes de coopération internationale, l’AQOCI, nous avons entamé une consultation qui nous mènera à la création d’une Agence québécoise de solidarité internationale. Cette Agence affirmera la pérennité de l’action de solidarité du Québec, sera un carrefour pour tous les acteurs québécois engagés dans le domaine — et il y en a beaucoup — et incarnera clairement un principe que l’ACDI semble avoir oublié: la solidarité est au service des autres, pas au service de ses propres intérêts économiques.

Nos ancêtres étaient coureurs des bois. Nous sommes aujourd’hui coureurs du monde. Nous ne nous en sommes pas complètement rendus compte. Car pour être à la hauteur de notre réputation, de notre empreinte mondiale, il faudrait exister complètement.

Après un an comme diplomate en chef du Québec, je peux témoigner d’une chose. Les interlocuteurs rencontrés de Washington à Mumbai n’ont pas — et ne souhaitent pas — se mêler de nos débats existentiels. Mais nous connaissant maintenant pour ce que nous sommes, le jour où on prendra enfin notre carte de membre de l’ONU, ils jugeront simplement que nous venons de régulariser notre situation. Que nous venons de nous mettre à niveau.

Au niveau de notre empreinte internationale, de notre contribution à la vie mondiale, de notre valeur.

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Cher Journal: 365 jours plus tard (dans la Métropole)

Cher Journal,

C’était le 27 septembre 2012, devant l’assemblée des maires de la CMM. Le temps était lourd. L’inquiétude, palpable. À la Commission Charbonneau, défilaient déjà des corrompus et des corrupteurs, avec des noms de compagnies s’accumulant dans le box des soupçonnés. Sur le visage des élus, se lisait une grande frustration, née de l’impuissance.

À notre arrivée au pouvoir, les élus n’avaient aucun moyen d’accepter ou de refuser de donner un contrat à une compagnie soupçonnée de fraude. Au contraire, ces refus les exposaient à des poursuites. L’inaction du gouvernement libéral précédent les plongeait dans un dilemme éthique insoluble. Incapables juridiquement de dire non aux fraudeurs présumés, incapables politiquement d’expliquer à des citoyens légitimement furieux que rien ne changeait.

Nous n’étions nommés ministres que depuis huit jours lorsque je me suis présenté devant la CMM, et la presse, pour donner un premier signal aux élus de la métropole. 1) mes collègues du Trésor, du Travail et des Municipalités travaillaient en priorité sur un projet de loi qui allait soumettre à un test d’intégrité toutes les entreprises contractant avec les pouvoirs publics, 2) dans l’intervalle, l’État québécois allait donner une latitude maximale aux municipalités pour qu’elles puissent repousser les décisions les plus indésirables.

« Vous venez de faire ma journée », a commenté un maire présent, visiblement soulagé.

Nous avions tout un programme, pour la métropole, et nous le réalisons. Mais la tâche de reconquête de l’intégrité qui nous a été imposée allait concentrer notre énergie. La dernière décennie avait plongé les villes dans un marais éthique politiquement corrosif et économiquement désastreux. Notre première tâche serait de les accompagner, le plus vite possible, mais avec toute la rigueur nécessaire, hors de ce marais. Nous n’y sommes pas complètement parvenus encore, tant la tâche est lourde. Mais nous avons fait une bonne partie du chemin et nous savons par où en sortir: par le chemin de l’intégrité.

Ministre de la Métropole, et des maires temporaires

En acceptant la charge de ministre de la Métropole, je ne pensais pas qu’une partie de ma tâche consisterait à gérer la pire crise politique de l’histoire de Montréal et de Laval. D’accompagner vers la sortie les maires Tremblay et Vaillancourt. De me réveiller un matin pour apprendre que le maire Applebaum était arrêté. Ou que le second maire de Laval trempait dans une affaire louche.

La ligne de conduite que la première ministre, mon collègue Sylvain Gaudreault des municipalités et moi-même avons constamment suivie fut celle du respect des institutions montréalaises. À ceux qui réclamaient des mises en tutelle immédiates et à répétition, nous répondions que les élus devaient prendre leurs responsabilités et faire fonctionner leurs institutions, jusqu’à l’élection de novembre. La crédibilité de la démocratie municipale nous semblait plus importante que l’arrivée ou le départ d’individus, ou que des effets de toge venant de l’Assemblée nationale. Montréal a besoin de respect, pas de dictats.

Le cas de Laval devint différent quand la Commission Charbonneau a révélé que la plupart des conseillers avaient participé au système de prête-noms. De plus, le DG de la ville et son adjoint venaient d’être évincés, décapitant l’administration de la ville. Le maire demandant lui-même la tutelle, cette solution s’imposait.

Des moments forts

De cette première année, je retiens quelques moments forts.

La renaissance de l’îlot Voyageur, annoncée début juillet avec Mme Marois, fut l’aboutissement d’un labeur de plusieurs mois avec une demi-douzaine d’intervenants. Il me semblait essentiel de faire de cet édifice abandonné, non plus le symbole d’un échec, mais le signe d’une relance. Les travaux de rénovation et de construction débuteront sous peu, offrant 700 appartements abordables et revitalisant cette portion du Quartier latin.

La bataille de l’OACI. Une bataille-éclair, en fait, ouverte au printemps lorsqu’on a appris que le Qatar se proposait de s’emparer du joyau que constitue le siège social de l’Organisation de l’aviation civile internationale, de ses 700 salariés et de la centaine de millions de dollars de retombées économiques annuelles. Le Qatar, aux poches profondes, ayant récemment réussi à obtenir le Mondial de Soccer et une exposition internationale, nous avons pris cette menace au sérieux.

Notre mobilisation, avec Montréal et le ministre fédéral John Baird, fut immédiate et totale. Tous les réseaux de la diplomatie québécoise et canadienne furent mis en branle (avec des rencontres conjointes de nos représentants de Paris à Pékin), et les réseaux de l’importante grappe aérospatiale de Montréal fut aussi mise à contribution. L’offensive fut victorieuse, le Qatar retirant sa proposition en moins d’un mois, avant même qu’elle ne puisse être soumise au vote. En prime, cette campagne a permis une mise en valeur, locale et mondiale, de Montréal comme capitale internationale de l’aviation civile, et la réputation enviable d’avoir remporté la mise face à un redoutable concurrent.

Montréal, capitale de la création. Le 2 octobre 2012, j’ai eu le coup de foudre, lors de la présentation de C2-MTL, la conférence imaginée par Sid Lee et le Cirque du Soleil pour faire de Montréal, en mai de chaque année, le Davos de la créativité. J’ai compris combien cette occasion était essentielle pour faire connaître aux Montréalais leur extraordinaire potentiel de création, et pour le faire savoir au monde.

Avec mon équipe, nous nous sommes assurés que le financement gouvernemental serait au rendez-vous, nous avons mis le réseau des délégations du Québec dans le coup (notre délégué à New York, André Boisclair, a fait venir le maire de Brooklyn et une délégation d’affaires), avons dirigé le ministre wallon de l’Économie et sa délégation vers l’événement, avons arrimé la chose avec une trentaine de jeunes entrepreneurs français et québécois avec l’Office franco-québécois pour la jeunesse, et avons vu le résultat des efforts des organisateurs de l’événement:

50 conférenciers de haut niveau, 150 journalistes, 400 entreprises, 2000 participants dont 60 % venus de l’extérieur du Québec. Un succès retentissant. Une réputation grandissante. Une grande promesse d’avenir.

Voir plus loin que la crise

J’ai senti que mon rôle était aussi de voir plus loin que la crise en cours, plus loin que la morosité ambiante et le pessimisme, pour contribuer à donner une perspective aux Montréalais et aux acteurs du milieu.

Me déclarant « Montréalo-optimiste » dans mon premier discours comme ministre de la métropole, j’ai tenté d’être contagieux. En organisant notamment, avec la Chambre de Commerce, le premier Forum des Grappes industrielles.

Ayant rencontré chacune des grappes tour à tour, j’étais frappé par le nombre et la qualité des projets. Il fallait que ça se sache. Que les grappes se parlent entre elles, s’échangent leurs meilleures pratiques, rendent leur dynamisme contagieux. En mai, plus de 600 participants venaient assister à ce premier forum, et en sont ressortis plus résolus et plus optimistes.

J’ai multiplié mes interventions, à l’Assemblée annuelle de Montréal International (nommée meilleure agence de recrutement d’investissement par une publication économique internationale), devant les invités de la Fédération des chambres de commerce du Québec, devant ceux de l’Agora métropolitaine, dans des réunions avec des groupes d’entrepreneurs francophones et anglophones, dans des rencontres régulières avec des organisations communautaires agissant sur tout le territoire.

Mon message: La métropole regorge de projets, d’énergie, de création, de bonne volonté, qu’il faut harnacher pour faire émerger, malgré et au-delà de la crise politique et de la congestion routière. Montréal a un rendez-vous, son anniversaire en 2017, qui doit être la date de sa relance, comme le 400e fut le signal de la fierté nouvelle de Québec.

Tant à faire

Cette semaine nous avons donné, avec Mme Marois et mon collègue Pierre Duchesne, le signal du départ de la construction du nouveau quartier des sciences de l’Université de Montréal sur l’ancienne gare de triage d’Outremont. En juillet, je l’ai dit, c’était l’îlot Voyageur qui était relancé. En juin, j’étais présent au lancement du Quartier de l’innovation, qui allie McGill et l’ÉTS, dans Griffintown.

C’est le Montréal du savoir qui s’organise, qui se construit, qui émerge, avec notre enthousiaste appui.

Il y aura aussi, dans les mois qui viennent, des résultats du travail effectué pendant la première année:

Nous avons aussi beaucoup planché, pendant les derniers mois, sur le thème de la rétention des familles sur l’île de Montréal, et j’ai hâte d’en parler. Sur les transports collectifs aussi, auxquels on met, avec Sylvain Gaudreault, la dernière main.

J’ai repris un dossier orphelin, mais essentiel pour Montréal: les édifices vidés par la création du CHUM et du CUSM, soit le Royal Vic, l’Hotel Dieu et quelques autres. Nous allons proposer un processus ordonné et ouvert pour discuter de la réutilisation de ces installations majeures.

Au sujet de la gouvernance de Montréal, nous avons nommé l’ex-ministre Jacques Léonard qui a produit un rapport important sur des réformes à appliquer. Mais nous avons annoncé qu’il appartenait aux candidats municipaux de proposer et de débattre des réformes qu’ils souhaitent pour la ville, l’agglomération, la CMM.

Lorsque l’élection de novembre aura eu lieu, que les élus auront leurs mandats, nous serons au rendez-vous, à Québec, pour accompagner ces réformes.

L’élection, à Montréal, à Laval et ailleurs dans les 82 municipalités de la Communauté métropolitaine, doit donner le signal d’un nouveau départ. Nous n’aurons pas fini de régler nos comptes avec le passé. Les policiers et les juges s’en chargeront. Mais nous pourrons nous tourner vers l’avenir, vers notre rendez-vous de 2017. Je vous y convie.

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Cher Journal: 365 jours plus tard (dans Rosemont)

Cher Journal,

Il y a un an, jour pour jour, les électeurs de Rosemont acceptaient de faire de moi leur député. Ce mardi, à une journée portes-ouvertes sans rendez-vous, 43 d’entre eux sont passés me voir pour me soumettre un problème, une idée, une revendication.

Presque chaque fois, avec mes deux efficaces adjointes de bureau, Véronique et Noémie, le député pouvait donner une réponse, assurer un suivi, éclairer un point obscur, trouver l’information recherchée ou, quelquefois, engager le débat sur telle ou telle orientation. (J’y reviens plus bas.)

En 365 jours et dans les innombrables rencontres effectuées dans Rosemont, j’ai découvert cet aspect de la politique que je connaissais trop peu: la proximité du député avec la vie réelle, les problèmes quotidiens, de ses électeurs. Aussi et surtout: sa capacité d’aider. Chaque semaine, les « cas de comtés » sont autant de coups de pouce donnés à des personnes dont les problèmes semblent insolubles, qui ne se retrouvent plus dans les dédales administratifs, qui ne savent pas où se tourner.

Les réponses sont parfois simples. Les liens du bureau de député avec l’extraordinaire réseau communautaire de Rosemont permet de référer rapidement à la bonne personne, la bonne ressource.

Les « cas de comté »

Certains cas ne nécessitent qu’un coup de téléphone. D’autres une modification administrative car telle réforme sur le point d’entrer en vigueur avait un effet secondaire indésirable sur le chèque de telle catégorie de personnes âgées (un cas impliquant Santé et Revenu sur lequel on a travaillé de longs mois, cas résolu intelligemment, et que j’ai pu annoncer à un groupe d’aînés ravis aux Habitations Nouvelles Avenues).

Puis il y a les dossiers de comté, qui impliquent des décisions gouvernementales. Premier sur ma liste: les salles de dialyse à l’Hopital Maisonneuve-Rosemont, dans des locaux inadaptés, que j’avais visités dès mon élection. Annoncer, en mai dernier, avec Réjean Hébert, devant des patients et les administrateurs, médecins et infirmières, que les fonds avaient été débloqués pour construire un édifice tout neuf pour la dialyse, fut un moment important.

Sauver d’une fermeture imminente la Maison Haidar – Projet Refuge, qui accueille des réfugiés, grâce à un montage financier d’urgence est aussi un signe tangible d’action qui a un impact immédiat sur des vies.

Accompagner la croissance des entreprises d’économie sociale du quartier — Insertech, Pousses Urbaines et plusieurs autres — en leur ouvrant des portes, ménageant des rencontres pour lever des obstacles administratifs ou règlementaires, appuyer leurs campagnes de financement, puis constater, en un an, les progrès réalisés, c’est simplement formidable.

Mon expérience politique était de travailler d’en haut, au bureau de deux premiers ministres. Mon travail de député m’emmêne à la réalité du sol, à hauteur d’hommes (et de femmes). Dès mon élection, j’ai insisté pour mettre autour d’une même table les élus municipaux, québécois et fédéraux qui representent le quartier. S’en est suivi une collaboration heureuse et un échange d’information constant sur plusieurs dossiers.

J’ai aussi respecté une tradition inaugurée par l’ancienne député péquiste Rita Dionne-Marsolais, puis Louise Beaudoin: la Soirée des bénévoles. Chaque année, le député invite à souper tous ceux qui donnent leur temps et leur énergie dans les organismes charitables du comté et décerne des prix à ceux qui se sont illustrés pendant l’année écoulée. Il y a beaucoup d’ambiance, beaucoup de fou-rires, beaucoup de chaleur humaine. Se trouve rassemblé, là, des générateurs de qualité de vie. Des distributeurs de petits bonheurs.

De quoi nous parlent les citoyens ?

Mais je vous ai promis plus haut de vous reparler de ma journée citoyenne. Alors de quoi parlent les citoyens, dans le bureau du député ?

En vrac:

– Une travailleuse sociale mal-entendante, au statut précaire, veut savoir pourquoi on ne lui rembourse qu’une aide auditive sur deux lorsqu’elle est entre deux contrats (bonne question, j’attends la réponse);

– La responsable d’un organisme communautaire d’aide aux devoirs, notamment pour les Québécois d’origine étrangère, demande s’il existe un programme de soutien pour pérenniser son action;

– Une citoyenne récemment arrivée de Laval m’informe qu’elle a fait une entente de paiement de dette avec Hydro-Québec à son ancienne adresse, mais n’arrive pas à la faire transférer à sa nouvelle. (Un cas très instructif. Elle n’a pas internet, donc va à la bibliothèque pour voir son compte en ligne. Mais la bibliothèque vient de modifier ses ordinateurs pour qu’on ne puisse plus ouvrir des fichiers PDF, sur lesquels s’affichent les factures !)

– Le comité logement Rosemont veut connaître les orientations du gouvernement en matière de logement social;

– Une Rosemontoise anglophone vient faire signer sa copie de « In the eye of the eagle » (traduction de mon premier livre).

– Une éducatrice en maternelle 4 ans vient offrir de témoigner sur l’utilité de cette mesure et se renseigne sur les étapes d’implantation des futur maternelles;

– Trois citoyens viennent spécifiquement me dire de « ne pas lâcher » sur la Charte des valeurs. Mais un prêtre vient déposer sa contribution: une liste de « valeurs québécoises » au sens large, incluant la spiritualité. Il promet de mettre Bernard Drainville et moi dans ses prières à sa messe du soir;

– Un jeune couple se cherche une place en garderie et s’informe sur le remboursement anticipé du crédit d’impôt pour frais de garde;

– Deux retraités avec des CV longs comme le bras veulent offrir leurs services pour siéger à des conseils d’administration;

– Les représentants de l’école de Naturopathie, sise dans le comté, viennent m’informer de leur recherche de reconnaissance par le ministère de l’éducation;

– Un retraité qui a consacré sa vie à la formation professionnelle vient me présenter son auto-biographie, avec recommandations à la clé pour améliorer la qualité de la formation et la compétence des travailleurs;

– Un professeur m’explique comment utiliser les gains de loto-québec pour financer la gratuité scolaire;

– Les représentants de la Société d’Histoire de Rosemont me font savoir que la Fédération des sociétés d’histoire du Québec veut participer aux nouveaux programmes d’histoire nationale et faire des présentations d’histoire locale auprès des plus jeunes.

Mais le clou de ma journée fut cet homme de 53 ans, apte au travail mais assisté social depuis trois ans, qui voulait savoir quand on allait introduire le Revenu Minimum Garanti pour augmenter son revenu. Je lui ai dit que ce n’était pas demain la veille et l’ai convaincu, après 10 minutes, de se présenter à son Centre local d’emploi pour se trouver du travail.

Lui, il a fait ma journée. J’espère que j’ai fait la sienne…

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Cher journal: Les vendredis de comté

Cher Journal,

Des internautes me grondent: je ne raconte pas assez ce que je fais. Je néglige mon journal. Ce sont les billets favoris.

Il est de coutume pour les députés de tenir le lundi leurs « journée de comté ». Je m’y suis essayé, au début, mais j’ai préféré choisir le vendredi. Je me sentais trop préoccupé, le lundi, des tâches ministérielles que je devais accomplir dans la semaine et ne me sentais pas suffisamment concentré sur mon travail de circonscription.

Une fois les quatre jours derrières moi, je peux, il me semble, davantage me consacrer aux Rosemontois et à des dossiers locaux le vendredi. C’est mon dessert de la semaine.

Ce vendredi, par exemple, a commencé par une visite à l’école secondaire publique Joseph-François-Perrault, célèbre pour sa capacité à produire de jeunes musiciens, des virtuoses (l’école a une page complète de ses anciens devenus membres d’orchestres symphoniques, de Trois-Rivières jusqu’à Milan) ou plus simplement des amants de la musique pour la vie.

L’école, très populaire et au taux de décrochage parmi les plus faibles, collabore avec l’Ochestre Métropolitain et Yannick Nézet-Séguin a dirigé les finissants à la Maison Symphonique:

Éric Dionne, le directeur, m’explique que Joseph-François-Perrault tente depuis des années de doter ses étudiants d’une salle de concert adéquate. Le projet est accepté, les sommes étaient même trouvées, avant que la moisissure d’une partie du parc immobiliser scolaire de Montréal détourne les budgets à des fins plus urgentes. L’école craint maintenant que certains de ses futurs élèves se détournent vers des écoles privées, mieux équipées, mais moins à même de faire profiter cet enseignement aux enfants de tous les milieux qui bénéficient du creuset de l’école publique.

L’école a une fondation et cherche des solutions. Je suis enrôlé dans cette cause.

Au bureau

Ensuite, bref arrêt à mon bureau de comté, pour rencontrer le directeur d’une troupe de danse, basé à Rosemont, mais qui connaît des problèmes de financement et qui pourrait fermer ses portes sous peu. On discute, on prend des notes, on examine les recours, on fera des suivis.

Mon adjointe de comté, l’inestimable Véronique Bergeron et son efficace adjointe Noémie, font ensuite avec moi le tour d’un certain nombre de cas de résidents particulièrement épineux, qui demandent un suivi avec tel cabinet, un renvoi à tel collègue, une réponse personnelle du député.

On passe en revue les demandes d’aide financières — députés et ministres ont une petite caisse discrétionnaire — et, pour les cas particulièrement nécessiteux, il arrive qu’on sollicite des collègues ministres pour qu’ils fassent leur propre effort, surtout si la cause couvre aussi des résidents de leurs circonscriptions.

Des groupes d’intervention

À midi on se déplace au centre communautaire de Rosemont L’entre-gens, où nous attend un buffet acheté chez BIS-Traiteur, qui fait de l’insertion de jeunes décrocheurs dans le quartier… et d’excellentes salades.

C’est pour une dizaine d’invités, représentant chacun un groupe d’intervention sociale, pour briser l’isolement des femmes dans Verdun, promouvoir l’apprentissage d’Internet sur toute l’île, assurer le transfert de connaissance de l’université vers les intervenants sociaux, accueillir des femmes itinérantes en grand besoin d’aide ou pour remettre des jeunes de la rue sur le bon chemin.

Ils sont là parce que les ministres régionaux, comme moi, sont informés par la première ministre des montants discrétionnaires qu’elle choisit de verser. Plutôt que de leur envoyer froidement le chèque par la poste, je préfère les inviter à partager le repas, prendre connaissance de leurs actions, de leurs succès et de leurs défis. Cela permet parfois à ces gens de se connaître entre eux et à tisser des liens. Cela permet aussi au ministre de Montréal d’avoir, constamment, un contact avec ceux qui travaillent au quotidien à améliorer le sort des plus démunis sur tout le territoire de l’île, en plus de bien connaître les organismes sociaux de ma propre circonscription.

On passe une heure et demie ensemble. C’est trop court.

A la Commission scolaire

Mais le directeur de la Commission scolaire de Montréal, Daniel Duranleau, et ses adjoints m’attendent pour une rencontre prévue de longue date. Ma collègue Marie Malavoy, de l’éducation, suit de près ces dossiers, mais je veux qu’on m’explique dans les yeux ce qui se passe, ce qui est prévu.

Le vieillissement du parc d’écoles de l’île est de toute évidence un problème sérieux. On me montre graphiques et tableaux sur ce qui est préoccupant, urgent ou très urgent. En certain cas, il n’y a rien à faire. Mieux vaut démolir et construire du neuf.

L’équipe de Duranleau fait face à une lourde tâche et, ils le savent bien, les moyens ne sont pas illimités. Mais loin d’être abattus, ils tentent d’innover, d’utiliser le fait que certaines écoles vétustes logent sur des terrains de grande valeur pour imaginer des transactions qui dégageraient des marges permettant, ici de rénover, là de construire, là encore d’accompagner le développement des nouveaux quartiers: Griffintown, l’Hippodrome.

Je voulais discuter de la salle de concert de Joseph-François-Perrault. Ils l’avaient mise à l’ordre du jour. Cela fait partie de leurs cas prioritaires, mais désargentés. On réfléchit ensemble. Ils ont quelques idées. Je leur offre mon aide. On peut imaginer une démarche.

On discute aussi du projet d’école d’Horticulture, sur les terrains du Jardin botanique, qui pourrait accompagner l’extraordinaire essor de l’agriculture urbaine que connaît l’île depuis quelques années. Du projet, aussi, de transfert aux groupes communautaires d’une école inutilisée dans la partie est de Rosemont.

Les nids-de-poule

Entre deux rencontres — la voiture étant un bureau roulant — on me met à jour sur le problème éthique qui assaille les élus montréalais. Il faut se mettre à réparer les nids-de-poule qui, telle une pandémie annuelle, contaminent chaque rue de la ville à chaque printemps.

Mais la plupart des entreprises soumissionnaires ont eu leur nom maintes fois associées à des pratiques douteuses. Faut-il leur envoyer encore un chèque ou, au nom de l’éthique politique, garder ses mains propres mais ses rues trouées ?

Depuis notre arrivée au pouvoir, nous avons toujours affirmé que les réparations d’urgence devaient être effectuées. La sécurité des citoyens est la première préoccupation. Les firmes coupables de fraude finiront bien par affronter les policiers, les juges et la justice. Pas la peine de massacrer nos essieux en plus !

Le maire Applebaum a innové en allant lui-même boucher un nid-de-poule et a fait appel aux citoyens sur le site de la Ville:

Les élus de Montréal font face à un dilemme

Chaque année, la ville fait face à un problème récurrent : les nids-de-poule. Cette année ne sera pas différente des autres. En janvier dernier, la ville a lancé un appel d’offres pour pouvoir s’approvisionner en asphalte. Le contrat de 5 M$ a été réparti parmi sept compagnies, en fonction de leur localisation. Certaines des compagnies qui ont gagné l’appel d’offres ont cependant fait l’objet de plusieurs articles et d’allégations.

Les élus du conseil municipal seront appelés à voter sur le contrat.

Dans les circonstances, le choix qui se présente n’en est pas un qui peut être pris à la légère.

Nous pouvons accorder le contrat tout en sachant que nous faisons affaire avec des compagnies quiont fait l’objet d’allégations quant à leur probité.

Ou

Nous pouvons refuser d’accorder le contrat avec pour conséquence qu’il n’y aura pas d’asphalte pour colmater les nids-de-poule qui apparaissent après le 15 avril 2013.

Je vous invite à répondre si:
OUI, vous voulez que l’on accorde le contrat qui permettra de boucher les nids-de-poule
NON, vous ne voulez pas que la ville accorde le contrat avec pour conséquence que la ville ne pourra remplir les nids-de-poule pour la saison.

Je vote Oui. Pour que les élus fassent le seul bon choix: celui du service aux citoyens. Et vous ? Vous pouvez répondre ici au sondage.

Chemin faisant, je reçois des informations demandées plutôt sur la fusion annoncée dans le budget Flaherty entre l’ACDI et le ministère des Affaires étrangères et je discute de la réaction qu’il faut adopter.

On parle aussi d’une grande annonce qu’on prépare pour lundi, dans le domaine des transports à Montréal. Et il faut que je passe chercher du pain, du lait, des céréales et le DVD des Misérables qui vient de sortir et que je veux faire voir à mes enfants. (Un chef d’œuvre. Ayez des mouchoirs à disposition.)

Une ligne bleue pour le dé-centre-ville

Dernier arrêt: le lieu de théâtre Aux Écuries, tout beau tout agrandi tout neuf, lieu de rencontre de plusieurs troupes émergentes. La directrice, Mayi-Eder Inchauspé, me conduit dans la visite, y compris de la « loge capitaliste », avec les pièces individuelles de stars, et de la « loge communiste », où chacun a une place égale.

Ensuite, on me met à jour sur une formidable idée: la ligne bleue.

Pas le projet de prolongement de la ligne bleue vers l’Est de l’île (on y travaille), mais l’apparition d’un concept: mettre en valeur les lieux de théâtre, de cinéma, d’exposition, mais aussi les restos et les commerces qui jalonnent la ligne bleue du métro, cette ligne qui traverse des quartiers résidentiels où les habitants ne soupçonnent pas la richesse de l’offre qui les attend, à quelques stations à peine.

Martin Bergeron, le fondateur, et Valérie Beaulieu, la directrice, me font part des progrès rapides du concept, du nombre d’établissements intéressés, de la carte ligne bleue qui donne droit à des rabais, de l’augmentation de l’achalandage sur le site lalignebleue.ca

Ils ont même une vidéo:

L’heure tourne. Bientôt 17h30. Encore quelques appels dans l’auto, quelques dossiers à lire, lettres à signer, courriels à prendre et retourner. Et qu’est-ce qu’on va manger ? Qu’est-ce qui va avec Les Misérables ? Cosette aime-t-elle la pizza ?

Jean-François

Delhi: le sommet des ministres-blogueurs

Avec le ministre blogueur indien

Avec le ministre blogueur indien

C’était pour ainsi dire la rencontre des ministres-blogueurs. Shashi Tharoor est une des étoiles montantes de la vie politique indienne, naguère candidat au poste de Secrétaire Général des Nations-Unies. Aujourd’hui ministre d’État au Développement des Ressources humaines, il est le ministre-blogueur et gazouilleur.

Cela lui a valu quelques tuiles, pour avoir critiqué des politiques de ses collègues en ligne. Il en a vécu une période de purgatoire et est de retour aux affaires, avec ses 1,6 millions d’abonnés en Inde.

Nous discutons donc des joies et périls du blogue ministériel, dans une conversation qui se déroule entièrement en français, Tharoor ayant passé quelques années à Montréal pendant les années 1970, où il a charmé une (première) épouse montréalaise. D’ailleurs, les membres féminins de la délégation québécoise sont sous le charme.

Lui aussi, lorsqu’on lui présente la liste des 30 ententes universitaires conjointes entre les institutions québécoises et indiennes. Il trouve cela considérable, tout comme les 250 000 $ de bourses d’excellences que nous offrons à des étudiants indiens d’études supérieures pour venir étudier au Québec. Il traduit en anglais pour ses conseillers et propose qu’on travaille sur des avenues de co-diplomation pour la suite.

Mais que voilà ? Une grave omission sur la liste ? Aucune université de l’État du Kerala, où se trouve sa circonscription. C’est un État du Sud qui présente de magnifiques plages. Il ne me semble pas impossible d’y attirer quelques étudiants québécois…

C’est peut-être un hasard, mais le nombre de responsables rencontrés qui ont déjà mis le pied au Québec est étonnant. C’est le cas du professeur indien qui chapeaute le Groupe intergouvernemental d’experts sur le climat, de l’ONU, et qui dirige l’université TERI à Delhi et la grande conférence annuelle sur le climat. Rajendra Kumar Pachauri a non seulement séjourné au Québec, mais il m’informe que ce fut son premier déplacement à l’étranger, pendant 4 mois… à l’exp 67 ! « On n’a jamais fait mieux depuis » sourit-il.

Les surprises s’enchaînent. Ma tâche au bureau du ministre des Affaires indiennes d’Outre mer, chargé des accords internationaux, est de le convaincre d’accélérer la cadence pour la signature de l’entente Inde-Québec sur la sécurité sociale, qui permettra aux québécois travaillant temporairement en Inde et aux Indiens travaillant de même au Québec d’avoir accès aux services médicaux et sociaux d’État.

Il aborde lui-même la question, me promet de régler le tout en quelques semaines puis, après quelques minutes, m’annonce que les médias nous attendent et que « c’est normal ».

Je m’attends à quelques reporters égarés. On se retrouve au contraire devant une quinzaine de caméras, autant de micros. Une entente à signer avec le Québec semblait être la grosse nouvelle de sa journée.

En en cherchant la trace dans les journaux du lendemain, nous sommes plutôt tombé, en haut de la page deux du grand quotidien Hindu Times (1,5 millions de lecteurs) leur compte-rendu des présentations de la veille au sommet sur le développement durable. Le journaliste a d’abord retenu les interventions… de deux québécois, Lisée et Charest !

Leaders deliberate on saving the earth
Talk about good governance, ensuring energy, water and food security

Le Québec en Inde: La 2ème vague

Le Madhya Pradesh

Le Madhya Pradesh

Ayant établi en six ans une solide tête de pont dans la métropole indienne Mumbai, nous avons décidé de franchir un nouveau pas en montrant notre intérêt pour l’État central de l’Inde, le Madhya Pradesh, 72 millions d’habitants, taux de croissance de 12% l’an dernier, lieu de passage du futur Corridor industriel Delhi-Mumbai.

Il faut se relever les manches et tout expliquer. Recommencer à zéro. Nous sommes là pour ça. Mais dans la voiture qui nous conduit du nouvel aéroport de Bhopal vers un hôtel en expansion, on apprend que le sous-ministre chargé de l’énergie renouvelable demande une rencontre urgente, car il vient d’être informé de notre présence et il doit quitter le soir même pour un déplacement.« Nous connaissons l’excellente réputation du Québec en énergie verte », me dit-il.Ah bon ?

C’est un dynamique haut fonctionnaire, dans la quarantaine. Il se présente avec quatre de ses adjoints. Il est pressé de nous expliquer qu’il a le mandat de développer l’énergie solaire, les petites centrales, les éoliennes, la biomasse. Cela tombe bien, nous avons dans nos bagages Denis Leclerc, qui dirige la grappe Écotech Québec, qiu regroupe 500 entreprises québécoises spécialisées dans le domaine.

Il est vrai que, trois mois plus tôt, une délégation d’affaires québécoise avait participé au Global Investors Summit à Bhopal, et avait signé quelques ententes. En sciences de la vie, Diagnos a montré son savoir-faire en matière de dépistage de diabète – un problème majeur en Inde. A quelque mois d’avis, l’entreprise québécoise testera plus de 100 000 citoyens de l’État cette année.

Nous utilisons cet exemple comme illustrant notre capacité de livrer rapidement la marchandise.

Le Québec est « le partenaire stratégique du Madhya Pradesh en Amérique du Nord », affirme, comme si cela allait de soi, le ministre des Ressources en eau et de l’Environnement de l’État, devant des gens d’affaires de son État réunis pour l’occasion.

Son texte était préparé à l’avance, il n’est donc pas tombé sous le charme de notre présentation et de notre conversation. Mais il devait ne faire qu’une brève apparition. Il reste longuement, mange avec nous et avec des représentants de nos entreprises, qui l’interrogent sur les ponts, les métros, les routes qu’il s’apprête à construire

Denis Leclerc, président de la grappe d'entreprises québécoises Écotech avec le ministre de l'Environnement, des Ressources en eau et du logement du Madhya Pradesh, M. Jayant Malaiya.

Denis Leclerc, président de la grappe d’entreprises québécoises Écotech avec le ministre de l’Environnement, des Ressources en eau et du logement du Madhya Pradesh, M. Jayant Malaiya.

Le représentant de SNC-Lavalin est particulièrement intéressé, la compagnie ayant acquis une société d’ingénierie indienne et ayant ouvert en Inde un bureau de sa filiale de financement de projets. Sa réputation semble intacte, les quotidiens financiers indiens ne s’étant pas intéressés à ses déboires récents. (Et le représentant local nous parle des directives strictes anti-enveloppes-brunes reçues du siège depuis l’explosion du scandale.)

À Mumbai, Élaine Zakaïb et moi avons d’ailleurs rencontré le responsable de l’unité anti-corruption de la métropole. C’est nous qui lui avons appris que le Québec menait en ce moment une grande offensive contre la corruption dans les travaux publics. Cela l’a surpris, il tenait pour acquis que nous étions blancs comme neige.

Le ministre des Finances, de la Planification, de l’Économie
et des Statistiques du Madhya Pradesh, qui nous reçoit à sa résidence, me demande quand nous ouvrirons un bureau à Bhopal. Lui ayant remis une plume faite en bois de panache de caribou, on lui suggère de l’utiliser pour écrire dans son prochain budget (son 11ème) que le Madhya Pradesh en ouvrirait un au Québec.On se trouve des points communs. Le premier ministre de l’État dirige un comité spécial qui s’assure du bon déroulement des projets d’investissements majeurs. La nôtre aussi. Le déficit de l’État se réduit plus vite que celui de la fédération indienne. Le nôtre aussi. Les projets de train rapide n’avancent pas. Les nôtres non plus.

Le ministre de l’Environnement, qui est déjà venu à Montréal, nous promet de diriger une mission au Québec en 2014 et s’enquiert du meilleur moment pour s’y rendre. On lui suggère mai, et l’événement C2-MTL, dont nous voulons faire la rencontre annuelle de la créativité mondiale, puis Québec.

Entre « partenaires stratégiques », ces visites croisées s’imposent, non ?

Le Québec en Inde: l’étonnante présence d’un lilliputien

 Bon, je l’avoue, j’avais sous-estimé le Québec. J’avais bien vu que, depuis 2006, le gouvernement et les entreprises québécoises avaient commencé à labourer le marché indien. J’y voyais un effort louable, qui certes donnerait des résultats, mais je nous voyais comme un lilliputien tentant d’attirer l’attention d’un nouveau géant.

Après quatre jours de mission en Inde, avec ma collègue Elaine Zakaïb et une vingtaine d’entreprises et d’institutions, je dois admettre que le Québec sait remarquablement tirer son épingle du jeu.

D’abord quelques chiffres. J’aurais pensé que notre commerce avec l’Inde ne serait qu’une infime fraction du commerce Canada-Inde, compte tenu des fortes diasporas indiennes à Toronto et Vancouver. Erreur : nous comptons pour 20 % du total, soit précisément notre proportion de l’économie.

J’aurais pensé que la croissance de nos exportations vers l’Inde serait lente. Au contraire, elles ont doublé en six ans, pour atteindre environ 500 millions. J’aurais pensé que, comme pour la Chine, nous souffririons d’un déficit commercial. Il n’en est rien, nos comptes sont équilibrés. (Et la disparition de nos exportations d’amiante ne changera rien à la tendance.)

J’aurais cru que l’afflux de sociétés étrangères en Inde ces dernières années laisserait toutes les entreprises québécoises loin derrière. Or Bombardier est dans ce pays-continent l’un des plus grands employeurs étrangers, avec SNC-Lavalin. Nous sommes, comme disait Adam Smith, « dans la game ».

D’autant que plusieurs géants économiques de l’Inde ont désormais pied au Québec : Tata, ArcelorMittal et, Élaine l’a confirmé cette semaine, la géante coopérative agricole IIFCO, qui compte investir 1,2 milliards de dollars à Bécancour.

Soyons lucides : l’immense majorité des Indiens ne connaissent du Québec qu’un nom, Céline Dion, et encore, ils ne savent pas vraiment d’où elle vient (le Cirque du Soleil n’a pas encore conquis cette partie de la planète).

Avec Élaine Zakaïb et le premier ministre du Maharashtra, Prithviraj Chavan, à la Fête de la République

Avec Élaine Zakaïb et le premier ministre du Maharashtra, Prithviraj Chavan, à la Fête de la République

Mais j’ai été impressionné par les progrès effectués en six ans par la petite équipe du bureau du Québec à Mumbai, la grande ville industrielle et portuaire où se trame l’Inde de demain. Le gouverneur et le premier ministre de l’État dont Mumbai est la capitale, et qui compte 120 millions d’habitants, savaient exactement qui nous étions, d’où nous venions, lorsqu’ils nous ont reçu comme invités d’honneur à la parade de leur Fête de la République, puis à la réception qui réunissait le tout-Mumbai.

Leur ministre de la santé et des affaires étrangères était venu en mission au Québec (et au Québec seulement) en 2011 et le ministre responsable des infrastructures – qui doit dépenser des centaines de milliards de dollars dans les quelques années à venir — nous a annoncé sa venue, avec un groupe d’entreprises, pour mai prochain.

La persévérance paie.

Chaque année depuis 2006, le Québec envoie à Mumbai soit un Premier ministre, soit un ministre, soit une délégation d’affaires, soit une présence universitaire. Aucune autre province canadienne n’en fait autant, aucun État américain. À la longue, les autorités de Mumbai s’en rendent bien compte, et cela explique pourquoi la grande salle du World Trade Center de Mumbai était pleine, ce mardi soir, pour une soirée de discours ministériels et de maillage d’entreprises.

Le Québec se construit, dans la métropole économique de l’Inde, une réputation. Dans le tissu économique, en ayant accompagné 170 entreprises québécoises en prospection ces dernières années. Dans le monde politique, grâce à une activité régulière et à la venue de personnalités québécoises. Dans le monde de l’enseignement, grâce à des visites croisées, des ententes avec l’Université Laval, l’UQAM, l’école Polytechnique, McGill et Concordia et bien d’autres.

Lançant le festival du film québécois à la SNDT Women's University

Lançant le festival du film québécois à la SNDT Women’s University

À la plus grande université pour jeunes femmes, Élaine et moi avons d’ailleurs lancé un festival du film québécois, débutant par la présentation de La Grande Séduction, où le criquet – sport le plus populaire en Inde – joue un rôle rigolo.

Dans deux universités, nous avons lancé des invitations aux jeunes Indiens de venir poursuivre leurs études au Québec, de préférence en français. Cela ne les effraie pas : ils sont déjà tous bilingues ou trilingues, l’Inde comptant 22 langues officielles ! Ils craignent davantage le froid et la neige et sont un peu pantois de voir, dans le petit vidéo de description du Québec que nous présentons, un jeune couple s’embrasser sur le belvédère du Mont-Royal. En Inde, on ne s’embrasse pas en public.

L’équipe québécoise dirigée depuis le début par Benoît-Jean Bernard, un énergique et inventif diplomate québécois de carrière, loge dans les locaux neufs du Consulat canadien à Mumbai. Les autorités canadiennes n’ont pas toujours vu d’un bon œil l’installation de la société distincte sur son territoire mais, après une phase d’ajustement, elles travaillent en bonne intelligence avec nos diplomates. L’inventivité des uns pousse les autres à l’action. Il n’y avait pas de réception du 1 juillet à Mumbai jusqu’à ce que le bureau du Québec organise une très courue célébration du 24 juin.

Les autorités de l’État, qui ont eux-mêmes leurs impatiences envers l’État central, comprennent très bien ce qui se passe et font toutes les distinctions d’usage entre Canada et Québec. Ce serait quand même plus simple si on était souverains. Pour eux et pour nous.

Ils sont à l’étape des conseils. « Ce qu’ils vous faut, me dit un ministre, c’est qu’un film de Bollywood soit tourné au Québec. Il y en a eu un à Barcelone récemment, et ça a déclenché un gros afflux de touristes Indiens en Espagne. »

Bollywood, c’est le surnom donné à l’industrie du film populaire basé à Mumbai.

Mais on ne demande pas mieux, M. le Ministre ! On pousse le Canada à signer avec l’Inde un accord bilatéral sur l’audio-visuel, qui donnerait aux producteurs de Bollywood accès à nos crédits d’impôts, comme l’ont ceux d’Hollywood, pour qu’enfin un grand numéro de danse indienne prenne place sur la Terrasse Dufferin. (Dufferin qui fut gouverneur de Québec, puis de la ville indienne de Shimla, où il fit construire… une terrasse).

La conversation Bollywood-Québec est aussi portée par la présence, lors de cette rencontre, d’un représentant de Bombardier en Inde, le Québécois Nicolas Brodeur-Banerjea, dont la mère est actrice de Bollywood. Oui, le ministre avait vu certains de ses films !

Ça ne s’invente pas…