L’avalée

Voilà, c’est fait. Valérie Plante a été avalée. La machine à peur activée en permanence par l’establishment anglophone, le Conseil du patronat et la Chambre de commerce chaque fois que le Québec veut affirmer son caractère francophone (ou ses valeurs laïques) a fini par engloutir la mairesse. Devenue elle-même rouage de l’engin, elle déclarait mercredi que la politique québécoise envers les universités anglophones était « une attaque directe contre Montréal ». Comment arrive-t-elle à faire s’équivaloir le sort de deux universités, McGill et Concordia, à « Montréal » ? C’est qu’elles « contribuent directement à la vitalité économique du coeur du centre-ville ». Alors, dit-elle, « pénaliser les universités anglophones, no thanks ! ».

Et comment conclut-elle que cette contribution va fléchir ? Parce qu’elle régurgite les chiffres de baisses de demande d’admission émises ces derniers jours par les deux universités. J’ai demandé le détail de ces chiffres et je remercie les deux institutions de me les avoir communiqués. Soit Valérie Plante ne les a pas, soit elle choisit de ne pas les comprendre. Car lorsqu’on se donne la peine, on constate que l’an prochain, la baisse du nombre d’inscrits sera de 0 %. L’impact sur la contribution économique des étudiants sera donc de 0 %.

Pourquoi ? Parce qu’il y a davantage de demandes d’admission que d’inscriptions. D’abord, parmi les demandeurs, beaucoup s’inscrivent à plus d’une université et, selon le nombre d’acceptations, vont ailleurs si ça leur chante. Ensuite, une fois ce tri fait, il n’y a pas assez de places pour accepter tous ceux qui veulent venir. McGill et Concordia ne choisissent que les meilleurs. Ces dernières années, McGill n’a finalement accueilli qu’entre 9 et 11 % de ceux qui ont fait des demandes d’admission.

Oui mais, si le nombre de demandeurs baisse, allons-nous devoir nous contenter d’étudiants moins brillants ? Pas selon le vice-recteur de McGill, Fabrice Labeau, qui est « heureux de pouvoir dire que, malgré le fait que le bassin est plus petit, c’est un bassin de candidats de très haute qualité ».

Bref, chère Valérie, la mesure n’aura aucun impact sur le nombre d’étudiants canadiens et étrangers à Montréal l’an prochain. Aucun. Ni en quantité ni en qualité. C’est peut-être parce que la hausse des droits de scolarité sera aussi de 0. Car McGill et Concordia ont choisi de verser en bourses aux étudiants l’équivalent de la hausse imposée par Québec.

Mais pourquoi diable sont-ils moins nombreux à vouloir venir ? Pour McGill, 9500 Canadiens hors Québec se disaient partants en 2023 contre 7500 en 2024 (seulement 1250 seront admis). À McGill comme à Concordia, on m’avise qu’il y a eu ces derniers mois confusion sur le niveau réel des droits de scolarité, mais aussi que les déclarations des uns et des autres ont pu faire sentir aux candidats qu’ils n’étaient pas bienvenus au Québec. Mets-en ! La presse torontoise et canadienne-anglaise n’a cessé de dire que le Québec voulait « détruire McGill » et était hostile à l’enseignement en anglais. Comment pouvait-elle être aussi hystérique ? Elle ne faisait que relayer les réactions apocalyptiques des porte-parole anglo-québécois. Auxquelles il faut ajouter aujourd’hui la déclaration de l’avalée.

Au vu des chiffres, je suis au contraire ahuri qu’autant de milliers de jeunes Anglo-canadiens acceptent de se risquer à arpenter les rues de Montréal malgré les avertissements reçus. 

Une mairesse qui veut vraiment que sa ville soit la « Métropole francophone des Amériques » applaudirait à deux mains la mesure réclamant que 80 % des étudiants hors Québec de ces universités doivent apprendre la langue officielle de sa ville pendant leur séjour. Cette exigence n’apparaîtra que l’an prochain et ce n’est qu’au début de 2025 qu’on pourra constater quelle est la proportion d’étudiants canadiens ou étrangers qui disent no thanks à notre langue. Mais pour en arriver à une situation où on aurait moins d’étudiants étrangers assis dans les classes de Concordia et de McGill à l’automne 2025, il faudrait que le nombre de candidats baisse de 80 %. Voyez-vous, Valérie, la marge qui nous reste avant d’affirmer que Montréal subit une attaque ?

Et voici, en terminant, une hypothèse qui nécessiterait de la part de la mairesse, et de Québec, une transplantation de colonne vertébrale. Un joyau architectural massif gît, vide, sur la montagne : la carcasse du Royal Victoria. À vue de nez, on pourrait y installer un millier de logements familiaux et intergénérationnels, une garderie et une école primaire, un resto et une petite épicerie.

Lorsqu’un appel de propositions a été fait, il y a quelques années, aucun promoteur immobilier n’a levé la main. Les coûts de reconversion étaient rédhibitoires. Le projet d’expansion de McGill a été retenu pour une partie des bâtiments. La Caisse de dépôt planche, pour le reste, sur un projet de résidences étudiantes qui pourraient accueillir 1000 jeunes. 

On ne connaîtra qu’au début de 2025 le modèle d’affaires de la Caisse, donc le nombre de centaines de millions de dollars qui sera demandé à l’État pour faire lever le projet. On sait cependant que Québec s’est engagé à verser 650 millions à McGill pour la réalisation du sien.

Ma question : si, au moment de l’appel d’offres, on avait dit aux promoteurs immobiliers qu’ils pouvaient compter sur une subvention d’au moins 650 millions pour construire un mini-quartier dans l’ancien hôpital, combien de mains se seraient levées ? J’ai fait un coup de sonde dans ce milieu. L’appétit aurait été gargantuesque.

Depuis que la décision a été prise de consacrer cet inestimable coin de montagne à McGill et, pour l’essentiel, à ses étudiants, la crise du logement a pris une proportion épique. La négociation entre l’État et McGill n’est pas terminée. Le projet de la Caisse est encore théorique. Rien n’interdirait, compte tenu de la crise, de faire demi-tour et de donner la priorité aux familles en quête de logement. Cela serait vu, par l’establishment, non comme une salutaire réorientation des priorités, mais comme une attaque contre les institutions anglophones. Dans quel camp serait Valérie Plante ?

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

L’inauguration

C’était une grande occasion. Il y avait du beau monde. Ils s’étaient mis chics. Le premier ministre du Canada, Trudeau, s’était déplacé. Celui du Québec, bien sûr. Des députés, des maires, plein plein de visages émerveillés. Avec des « oh » et des « ah » et des « c’est historique ». C’est vrai que les installations étaient modernes, spacieuses, dernier cri. On sentait qu’on avait pris un peu d’avance sur le temps. On avait vu grand.

Les gens du monde entier allaient venir, c’était sûr, et nous envier cette réalisation. On l’avait construite en un temps record, cinq ans. Oui, bon, on avait un peu dépassé le budget, mais c’est toujours comme ça, non ?

Cela se passait le 4 octobre 1975, à Mirabel. Si vous souhaitez retourner aujourd’hui sur les lieux de la cérémonie, vous ne le pouvez pas. Les installations ont été détruites, rasées. Les premiers ministres et les maires n’ont pas été invités pour inaugurer la démolition de l’aérogare, 30 ans plus tard.

Je ne pense pas que, dans 30 ans, on va démolir le REM. Même un mauvais mode de transport lourd construit au mauvais endroit pour de mauvaises raisons et de la mauvaise façon finit toujours par être utile, pour peu qu’on soit prêt à éponger ses déficits pour l’éternité.

Je n’étais pas dans le premier train du REM. Je pense que ceux qui, comme moi, avaient mis en doute la valeur du projet n’ont pas été invités, ce qui n’est que prudence. Mais je suis heureux que Philippe Couillard et Denis Coderre aient été parmi les joyeux voyageurs. Je me souviens très bien de leur réaction quand le Bureau d’audiences publiques sur l’environnement avait déclaré l’évidence : le projet concocté par la Caisse de dépôt à la demande du gouvernement libéral offrait un des plus faibles rendements qu’on puisse trouver sur le plan du nombre de passagers soustraits à la voiture, donc de voitures soustraites à la circulation, de GES évités, compte tenu de la somme engloutie. On pouvait faire beaucoup mieux, pour moins cher.

« Le BAPE, c’est pas le pape ! » Ces six mots représentaient la totalité de la réponse du maire Coderre aux arguments des experts. Couillard fut à peine moins méprisant, même si plusieurs de ses ministères avaient soulevé de très vives objections.

Je suis content que François Legault ait aussi été du premier voyage, dans les magnifiques voitures qui sont une extraordinaire vitrine pour le savoir-faire technologique de… l’Inde ! Je me souviens fort bien que, chef de l’opposition péquiste, j’avais tenté de les convaincre, lui et Couillard, de ne pas voter une des lois habilitantes du REM si on n’avait pas la garantie que ses voitures seraient construites au Québec, qui se targuait à l’époque d’être une des chefs de file du matériel roulant. Couillard et Legault ne voyaient pas, à l’époque, le problème. D’ailleurs, le président de la Caisse, Michael Sabia, s’opposait à cette drôle d’idée péquiste. (Je me demande ce qu’il est devenu ?)

Le président de la Chambre de commerce du Montréal métropolitain, Michel Leblanc, était aussi dans la voiture de tête. Il avait beaucoup plaidé pour le REM, notamment pour l’absolue nécessité de doter les gens d’affaires du centre-ville et les touristes internationaux d’un lien sur rail direct avec l’aéroport de Dorval.

Aucune étude n’a jamais pu établir que ce lien serait rentable et plusieurs expériences étrangères démontrent que ces liens rapides sont généralement sous-utilisés. Les gens d’affaires et les touristes, semble-t-il, préfèrent le taxi et la limousine. Mais il ne sert désormais à rien de tenter même de faire ce calcul. Dans un de ses éternels agrandissements, l’aéroport avait logiquement déduit qu’un machin sur rails finirait par arriver dans sa cave, côté sud-est — là où se trouvent le centre-ville et la garde de Dorval — et avait aménagé un espace en conséquence.

Mais pour des raisons qui n’ont rien à voir avec cette desserte, la Caisse a décidé que les heureux touristes feraient un détour par le nord, et que l’aéroport devait s’en accommoder. Ce ne serait qu’un demi-milliard de plus, après tout. Sans compter que, le sol étant fragile à cet endroit, il fallait littéralement le congeler pour lui faire un trou et éviter l’effondrement.

Avec plusieurs experts du domaine, critiques du REM, j’avais proposé en 2018 un projet concurrent, « Le grand déblocage ». Ma présentation débutait par la description des 10 problèmes du REM, 10 façons qu’aurait le projet d’engorger la circulation autour du DIX30, de nuire au Train de l’Est et au Train de l’Ouest, de sursaturer la desserte de Deux-Montagnes (absorbée par M. Sabia, car elle était le seul tronçon rentable sur rails).

Sans compter le scandale absolu d’avoir prévu dans l’Ouest-de-l’Île des stations purement politiques (la « ligne rouge ») qu’aucune étude d’achalandage n’aurait jamais pu justifier. Je propose, pour la postérité, qu’on la désigne officiellement du nom de « Ligne Philippe Couillard ». Je n’ai jamais compris pourquoi les ministres rouges de l’Ouest avaient obtenu ce coûteux cadeau, alors que les ministres rouges de l’Est subissaient en silence le report de la ligne bleue.

Je me souviens qu’un haut responsable gouvernemental libéral, présent pour une de mes présentations, était venu me serrer la main en vitesse, me disant sur le ton de la confidence : « excellente présentation ». J’ai eu l’impression qu’il ne venait pas d’apprendre, sur l’instant, l’ampleur des défauts du REM que j’exposais. Et je vous épargne la liste des passe-passe comptables utilisés par Québec pour prendre, en sous-main, une partie de la facture.

Le REM devait être pour la Caisse une extraordinaire vitrine. Une fois réalisé, on le vendrait clé en main dans les villes du monde entier, crevant de jalousie, bien entendu. Avez-vous remarqué qu’il n’en est plus question ? La Caisse affirme qu’elle va plutôt se diversifier dans l’infrastructure et que si elle construisait d’autres REM, ce serait chez nous et seulement chez nous. C’est bizarre, non ?

Maintenant que la merveille est réalisée, on ne serait plus à même de convaincre d’autres villes de l’acheter ? Il faut croire qu’on ne peut trouver nulle part ailleurs au monde un groupe de preneurs aussi délurés, avisés, pénétrants que les Couillard, Legault, Coderre.

(Cet article a d’abord été publié dans Le Devoir.)

Les rondeurs perdues de Denis Coderre (en rappel)

Avez-vous déjà pris un ascenseur avec Denis Coderre ? Moi, oui. C’est une expérience. L’usage veut qu’en présence d’étrangers dans cette cage fermée, on fasse preuve de réserve. Denis n’avait jamais eu vent de cet usage, ou du moins avait décidé de n’en tenir aucun compte. Pénétrant dans l’ascenseur déjà occupé par plusieurs personnes, il commençait par serrer vigoureusement la main de chacun en les saluant bruyamment, comme s’il venait d’entrer dans son local électoral. (C’était évidemment au temps d’avant, quand on avait encore le droit de se toucher les uns les autres.)

Lorsque des personnes sortaient, il leur disait au revoir comme s’il s’agissait de vieux copains. Lorsque de nouveaux passagers entraient, il les recevait comme s’il était l’hôte jovial, heureux de les accueillir dans sa modeste demeure.

Il était maire, j’étais ministre. La distribution de poignées de main est une façon concrète et habituelle d’entrer en contact avec des citoyens électeurs. J’avais pour ma part pris l’habitude, dans un ascenseur, de dire bonjour. Mais je n’avais pas l’audace de prendre le contrôle du lieu. Le voyant s’exécuter avec une belle assurance, je ne pouvais faire autrement que de serrer à mon tour les mains qu’il venait de bénir de sa présence. Mais j’y ajoutais un sourire complice. Avais-je tort de penser trouver dans les regards furtifs que je partageais avec ces citoyens une reconnaissance commune qu’on assistait à une performance un peu étonnante, dans un endroit clos et avec un public captif ?

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Si Denis Coderre pouvait se permettre ces petits écarts — et être convaincu de leur rendement électoral —, c’est bien sûr parce que sa personnalité s’y prêtait et qu’il y avait, dans sa démarche et dans sa personne, un côté bonhomme invitant et désarmant. Et c’est là où je veux en venir.

Ceci n’est pas une chronique grossophobe. Plutôt l’inverse. C’est une chronique sur les vertus des rondeurs dans la communication politique. Pas seulement politique, d’ailleurs. Grand fan de la chanteuse britannique Adele, puis-je avouer que j’ai été catastrophé d’apprendre qu’elle avait entrepris une cure minceur ? Certes, chacun est libre de son régime. Mais j’aimais Adele tant pour son chant et son charme que pour son physique, et il me semblait que ses formes généreuses se conjuguaient à sa voix enveloppante pour nous entraîner dans ses nostalgies, chagrins et colères contre des hommes qui l’avaient plaquée pour n’avoir pas su, pensais-je, l’apprécier dans sa totalité. Je m’égare, mais à peine. Dans un monde où l’impératif du poids santé est omniprésent, ceux qui y dérogent imposent une originalité qui démarque et qui peut, en certaines circonstances, conférer un avantage.

Il y a des exceptions. Gaétan Barrette a projeté avec constance l’image de l’intimidateur impénitent, quelles qu’aient été les considérables variations de son tour de taille.

Mais j’ai toujours pensé que Denis Coderre accordait avec bonheur son verbe populiste et sa physionomie tout en pare-chocs. L’homme sait être agressif, intransigeant, obtus, bagarreur. C’est aussi le cas d’Obélix. Mais n’est-il pas vrai que la rotondité du livreur de menhir le fait apparaître moins brutal qu’il ne l’est en réalité ? Dans le rétroviseur de l’histoire, au rayon des dictateurs, sachez que Mussolini était aussi assassin que Franco (la campagne italienne d’Éthiopie préfigurait les exactions nazies). Mais la rondeur du dictateur italien nous le faisait paraître plus proche de l’opéra-bouffe que du camp de concentration. On peut de même réellement débattre de la tyrannie comparée d’Hitler et de Mao. Mais le visage joufflu du leader chinois, affiché sur tous les murs du pays, en donnait une image bienveillante. Rien de tel chez le Führer, tout en angles.

Les artisans de la publicité ont bien compris le caractère apaisant d’un enveloppement conséquent de leurs symboles. Dans leur mouture d’origine, les bonshommes Pillsbury et Bibendum (des pneus Michelin) étalaient leur adiposité comme un gage de réconfort et de sécurité. Les scénaristes de Ghostbuster ont d’ailleurs joyeusement misé sur le concept en inventant un bonhomme Pillsbury géant qui, malgré ses airs inoffensifs, ravageait méchamment Manhattan devant des New-Yorkais incrédules. On peut citer encore les rondeurs de Bonhomme Carnaval et du père Noël, synonymes de joie de vivre. Sveltes, ils feraient peur aux enfants.

Le relooking de Denis Coderre est donc un sujet pertinent, lorsqu’il s’agit de juger de la qualité de son retour sur la planète politique. Ce n’est pas, oserais-je dire, une mince affaire. Nouveau look, nouveau narratif de l’homme qui a chuté, qui a réfléchi, qui s’est recomposé et qui mérite donc, dans cette rédemption, une nouvelle chance. Une résurrection politique. Aussi, nouveau livre. Je l’ai lu. Il est costaud, fort de l’expérience accumulée à la mairie et à un réel effort de réflexion sur les sujets municipaux du jour. L’opus donne à son auteur, intellectuellement, de l’épaisseur.

Ce sont des atouts. Puisqu’il ne peut pas être l’homme du changement, il jouera la carte de l’homme changé. Je crains cependant qu’une fois passé l’effet de nouveauté, on finisse par retrouver le même personnage, mais sans ce qui, naguère, lui permettait d’arrondir ses angles.

Il est de plus en plus délicat, pour un homme, de faire campagne contre une femme. Aux dernières élections, le Denis Coderre d’avant pouvait paraître paternaliste. Maintenant qu’il a le profil du boxeur, aura-t-il l’air trop carnassier ?

C’est l’un des périls qui l’attendent. Qu’on juge, en fin de compte, qu’il ne fait pas le poids.

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir. en mars 2021)


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Chère Montréal

Je prends la plume aujourd’hui pour vous dire, chère métropole, combien je vous apprécie. J’entends et lis des choses désagréables à votre sujet. Certains affirment ne plus pouvoir supporter vos chantiers et vos nids-de-poule et déguerpissent à la campagne pour humer la bonne odeur du fumier. Bien amicalement : bon débarras ! À nous les joies de la ville.

J’ai toujours eu le béguin pour vous, je m’en confesse. Ayant grandi à Thetford Mines, je ne manquais aucune virée montréalaise organisée par les étudiants. Chaque année, ils allaient reluquer les bagnoles au Salon de l’auto, puis applaudir les Canadiens, qui, à cette lointaine époque, le méritaient. Je leur faussais compagnie pour visiter un de vos musées, participer à une manif, et passer la soirée au TNM ou chez Duceppe. Je me dépêchai de devenir étudiant à l’UQAM, en 1976, et devint Montréalais pour l’essentiel de mon existence.

Je puis donc témoigner que vous vieillissez bien. Je viens du temps où vous ressembliez à une ville européenne au lendemain de la Seconde Guerre tant les stationnements et les terrains vagues en plein centre-ville donnaient l’impression que vous vous releviez d’une série de bombardements. J’ai pu constater combien, de décennie en décennie, vous avez colmaté ces brèches, étendu votre tissu urbain, pris votre place.

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Je vous ai observée depuis les quartiers où j’ai vécu : une résidence étudiante du centre-ville, d’abord ; un entresol de Villeray ; un rez-de-chaussée de Côte-des-Neiges ; Outremont-pas-cher, puis Outremont-ma-chère ; et, depuis quelques années, Ahuntsic. J’ai travaillé aux quatre coins du centre-ville, puis un temps avec vue sur l’Oratoire, ensuite au coeur de Rosemont, dont je fus député, et je fus même, le temps de deux grossesses, votre ministre attitré. J’ai beaucoup marché dans vos rues, pancarte à la main, notamment tous les 8 mars, 1er mai et 24 juin venus. J’ai aussi beaucoup roulé dans vos tours de ville, de jour comme de nuit. Pour les marathons, c’est non.

Alors je viens d’un temps où de rares pistes cyclables étaient parfois dessinées sur des trottoirs, avant que la ville ne devienne superbement équipée pour les deux-roues. Je viens d’un temps où les coins des rues n’avaient pas idée qu’on pouvait les pilonner pour y mettre de la verdure. Je viens d’un temps où on admirait en ville une ou deux fresques murales, avant qu’elles n’essaiment et n’embellissent chaque quartier. La cicatrice autoroutière Ville-Marie était béante dans mes années de jeunesse ; elle se referme graduellement.

La place du Stade olympique était à l’abandon ; elle est devenue un pôle d’attraction majeur. Les Shop Angus, à Rosemont, rouillaient sur pied avant de faire place à un quartier modèle. Le Vieux-Port, jadis glauque, s’emmieute chaque année. Je viens du temps de la carrière Miron, maintenant transformée en parc, non loin d’une avenue Papineau qui, au nord de la Métropolitaine, est habillée d’une surprenante foison de verdure.

Partout, dès le printemps, les terrasses prennent désormais d’assaut les places de stationnement. Partout, du mobilier urbain (parfois construit à partir des frênes malades qu’on a dû abattre) transforme les trottoirs en lieu où l’on peut vivre.

C’est vrai, j’ai moi-même douté de vous. Aux temps de la corruption endémique, avant Charbonneau et votre BIG, on se demandait si on s’en sortirait jamais et, oui, je fus de ceux qui pensaient ne pas voir de mon vivant la construction du CHUM, le remodelage de l’échangeur Turcot, la fin des travaux du rond-point Dorval, le remplacement du vieux Pont Champlain. Pourtant, ils sont tous terminés et ont ma foi un peu de gueule. En prime, l’éclairage de notre vieux Jacques Cartier est superbe.

Je ne vous dis pas les parcs et leurs installations invitantes pour les enfants. J’ai eu le malheur de passer un an à Paris avec des enfants en bas âge, et je puis vous dire combien nous ont manqué les espaces de glisse, les patinoires extérieures, les balançoires et les jeux d’eau qu’on trouve maintenant partout chez vous. Sans compter les cours d’école, désormais réinventées et ouvertes même quand les cloches ont fini de sonner. Et, toujours, le mont Royal, joyau de votre couronne.

Je ne comprends pas, chère métropole, l’aveuglement de ceux qui n’ont d’yeux que pour telle ruelle délabrée, tel graffiti, tel amas de saletés accumulé en fin d’hiver. Ne voient-ils pas le nombre croissant de ruelles vertes ? La multiplication des espaces de jardins communautaires ? Les taxis qui nous disent désormais « Bonjour ! » ?

Je passe en coup de vent sur la bouffe, les camions-restaurants, les festivals, les fêtes de quartier, la vie nocturne : je craindrais de vous ennuyer avec ce que vous savez déjà. Mais on me dit que les dames étrangères bien chaussées affirment que c’est chez vous qu’on trouve le plus grand choix à moindre prix. Je les crois sur parole.

Puisqu’on parle de bon goût, puis-je attester que l’augmentation du nombre de vos résidents de toutes origines a une incidence massive sur une richesse inquantifiable, mais parfaitement vérifiable : la beauté. J’assume mon point de vue masculin en rappelant d’abord que, de tout temps, on a vanté la beauté des Québécoises. S’y sont ajoutées ce dernier demi-siècle des couleurs d’Afrique, du Moyen-Orient, d’Amérique latine et d’Asie vous habitant désormais comme autant de membres d’une vaste conspiration de la beauté. Concurremment, comme le disaient Stéphane Venne et Renée Claude, « les couleurs se mêlent sur la peau », « et ça donne les plus beaux enfants ».

Laissez, très chère Montréal, les exécrables vous exécrer, les déserteurs vous déserter, les grognons aller grogner ailleurs. Nous, vos fans de tous les jours, savons vos atouts et vos atours. Nous resterons aux premières loges pour prendre demain (ou après-demain) les REM de l’Est et de l’Ouest, le SRB Pie-IX, la longue ligne bleue, le tramway rose vers le sud-ouest. Nous irons gambader dans votre nouveau Grand parc de l’Ouest, puis dans celui de l’Est. Nous marcherons sur la nouvelle Sainte-Catherine. Cela prend du temps ? Oui. Mais on sait désormais d’expérience qu’on n’y arrivera.

Le fait est que l’avenir vous appartient. Comme vos chantiers, votre mue ne s’arrêtera jamais ; votre originalité est une ressource renouvelable. On se plaît à rêver d’un plan de 15 ans pour recouvrir graduellement l’autoroute Décarie et y installer un long parc linéaire. À une solution pour mettre la Métropolitaine dans une bulle et y faire vivre, en dessous, bureaux et équipements ludiques et sportifs, comme on le fait sous le métro aérien parisien. Ou encore, dessus, une interminable ferme Lufa traversée en hiver par la plus longue piste de ski de fond au monde !

Vous voyez, chère Montréal, vous nous faites rêver. C’est parce que vous avez toujours su inventer votre propre avenir. Nous sommes à la fois vos artisans et vos passagers. Et nous adorons le voyage.

L’empreinte internationale du Québec

Imaginez un chercheur qui devrait décrire le Québec, mais sans y mettre les pieds et sans rien connaître de son économie, de sa culture ou de sa démographie.

Il devrait décrire le Québec à partir de sa présence internationale. Il devrait, en fait, le déduire.

L’empreinte culturelle

Suivant l’actualité cinématographique, il constaterait que, presque chaque année depuis des lustres, un film québécois ou un film réalisé par un Québécois est en nomination aux Oscar, aux Golden Globes comme au Festival de Cannes et qu’il n’est plus rare qu’il en reparte avec un prix. Il saurait que HBO, Netflix et d’autres géants de la diffusion inondent de scénarios des réalisateurs nés non loin du Saint-Laurent. Il verrait que le logo du Québec apparaît presque systématiquement à la fin des grandes productions de superhéros et de voyages dans l’espace.

Poursuivant ses recherches culturelles, il noterait que des gens de la ville de Québec ont été récemment chargés de réimaginer les plus grandes productions de l’histoire de l’opéra dans son temple new-yorkais, le MET, dont le directeur musical est désormais un Montréalais. Il apprendrait que d’autres Québécois dominent depuis longtemps les scènes de Las Vegas et que des chanteurs d’ici (et une chanteuse en particulier) occupent régulièrement les sommets des marchés francophones et anglophones des ventes. Notre chercheur saurait, car il a des éléments de comparaison, que le Québec n’est pas une superpuissance culturelle, n’étant ni Hollywood ni Paris. Mais il conclurait que le Québec est une puissance culturelle.

L’empreinte économique

Il devrait aussi remplir son calepin de notations économiques. Il ne serait peut-être pas surpris d’apprendre que le Québec est un géant de l’industrie des pâtes et papiers et d’un secteur de l’aluminium qui, ici, prend un spectaculaire virage vert. Mais il apprendrait qu’en aérospatiale, la métropole québécoise est sur le podium des trois grandes places mondiales et que des hélicoptères et avions québécois sillonnent le ciel de 100 pays.

On lui dirait que la métropole québécoise est un pôle mondial en jeux vidéo, en effets visuels et animation, en mégadonnées, en sciences de la vie et en technologies de la santé. Et qu’elle est la première ville du continent pour les congrès internationaux.

Il noterait aussi que le Québec est une référence en matière de coopératives et que, presque seule au monde, elle compte comme première institution financière, une coopérative. On lui dirait aussi que le Chantier de l’économie sociale du Québec est une source d’inspiration mondiale en la matière.

L’empreinte politique

Continuant ses investigations, notre chercheur s’intéresserait au poids politique du Québec. À Washington, il apprendrait qu’un des plus grands accords de libre-échange de l’histoire, l’ALENA, n’existerait pas sans le poids politique mis dans la balance par le Québec il y a bientôt 35 ans. À Bruxelles, on lui expliquerait qu’un autre accord historique, entre toute l’Europe et le Canada, n’existe qu’à cause de la volonté du Québec de le voir émerger.

À San Diego, on lui dirait que l’alliance entre la Californie et le Québec fut essentielle pour réduire sur tout le continent les émissions polluantes des voitures et que cette alliance forme aujourd’hui la base du seul marché du carbone en vigueur sur le continent. À New York, on lui expliquerait que l’électricité québécoise est une des clés de la transition écologique du Nord-Est américain.

À Paris, on lui dirait que la force de caractère du Québec fut déterminante dans la conception d’une convention internationale protégeant la capacité des États à soutenir leurs cultures nationales. Dans plusieurs capitales africaines, il apprendrait que le Québec est un des gouvernements les plus influents d’une organisation qui en compte 88 : l’Organisation internationale de la Francophonie.

L’empreinte en éducation et en sciences

À Boston, on lui dirait que la ville ne connaît qu’une rivale en ce qui a trait au nombre d’universités et au nombre d’étudiants locaux et étrangers : Montréal. Au sujet de la science, on expliquerait à notre chercheur que l’équivalent du prix Nobel en matière d’intelligence artificielle (IA), le Prix Turing, a été remis au chercheur québécois Yoshua Bengio, considéré comme l’un des trois parrains de l’intelligence artificielle au monde, que Montréal est un des pôles planétaires, non seulement de la recherche en IA, mais en développement des règles éthiques devant s’appliquer à ce nouvel univers.

On lui expliquerait que l’excellence scientifique québécoise n’est pas nouvelle, car un Québécois, Pierre Dansereau, est le père de l’écologie, qu’un autre, Hans Selye, a le premier décrit le stress. Que Jacques Beaulieu, à Québec, a fait faire un pas de géant à l’utilisation du laser. Et qu’aujourd’hui on invente, pour les voitures électriques, les piles les plus performantes.

On lui dirait aussi que le Québec est habitué à être en orbite. C’est à Saint-Hubert qu’on construit le Bras canadien de la Station spatiale internationale. Non seulement des Québécois ont été astronautes, mais un ex-funambule québécois fut un des premiers touristes de l’espace et une Québécoise a, pour la Nasa, contrôlé à distance l’engin qui se promène aujourd’hui sur Mars.

Une empreinte sur les politiques publiques

Notre chercheur trouverait aussi des empreintes digitales québécoises sur les politiques publiques d’autres pays. On vient d’Europe étudier nos politiques d’économie sociale, de Catalogne emprunter notre législation linguistique, des États-Unis s’informer sur nos garderies ou sur nos fonds d’investissement syndicaux, et le légendaire activiste américain Ralph Nader est intarissable sur notre assurance médicaments. La France et le Canada se sont inspirés de nos lois sur le financement électoral. La pratique de médiation développée au Québec pour soustraire les litiges du lent processus judiciaire intéresse plusieurs pays.

Il comprendrait que le Québec est présent dans le monde, qui le lui rend bien : 350 entreprises européennes et 350 entreprises américaines ont choisi le Québec, comme 65 organisations internationales. Il sourirait en apprenant que le richissime Qatar a tenté de déplacer le prestigieux et imposant siège de l’Organisation de l’aviation civile internationale, OACI. Mais les pays membres ont massivement préféré rester à Montréal.

On pourrait lui parler aussi longtemps des sportifs venus du Québec, qui montent régulièrement sur les podiums olympiques, surtout lorsque le temps des jeux d’hiver est venu.

S’il s’intéresse à la guerre et à la paix, il saura que des Québécois ont versé leur sang pour la révolution américaine, puis du côté de Lincoln dans la guerre civile. Quelque 130 000 furent volontaires pour faire reculer les nazis. Une vingtaine sont morts en Afghanistan, dans la lutte contre les talibans. Mais ils sont particulièrement fiers de leur rôle dans des missions de paix. On lui dirait que c’est à Québec que Roosevelt et Churchill ont planifié la libération de l’Europe, puis posé les bases de l’ONU. Que c’est à Montréal que se sont déroulées l’une des plus grandes manifestations mondiales visant à refuser de s’engager dans un conflit inutile, soit l’invasion américaine en Irak, et, plus récemment, l’une des plus grandes manifestations mondiales sur le climat, en présence de Greta Thunberg.

De retour dans son bureau, avec toutes ses notes, qu’en retiendrait notre chercheur ? Difficile à dire. Mais il est facile d’imaginer ce qu’il ne déduirait pas. Il ne croirait pas qu’un peuple de seulement huit millions de personnes est responsable de tout ce rayonnement. Il ne croirait pas que le PIB de ce peuple ne le hisse pas, au moins, dans le G20. Il aurait beaucoup de difficulté à comprendre que ce peuple n’est pas membre des Nations unies et qu’il ne peut presque jamais voter dans les forums où se décident de grands enjeux pour lesquels il a pourtant tant à dire et à offrir.

Non, de tout ce qu’il aurait appris, notre chercheur dessinerait dans son rapport les contours d’une nation forte, fière et, assurément, indépendante.

(Ce texte, légèrement modifié, a d’abord été publié dans Le Devoir.)


De la lecture de vacances…

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La mairesse accidentelle (texte intégral)

« Je n’avais jamais entendu Valérie dire une seule chose intéressante. » Nous sommes en 2016. Valérie Plante vient d’annoncer qu’elle sera candidate à la direction de Projet Montréal. Dans les troupes du petit parti progressiste, l’incrédulité est générale, comme l’atteste cette citation de l’alors conseillère Christine Gosselin.

Plante, c’était « la fille qui sortait avec nous » raconte Daniel Sanger dans la brique qu’il vient de consacrer à la rocambolesque histoire de Projet Montréal. Ex-journaliste, conseiller du Plateau sous Luc Ferrandez – clairement, son héros – Sanger offre dans Sauver la ville un récit qui ne manque pas de saveur. L’improbable série de concours de circonstance qui a fait de Valérie Plante une mairesse redoutable vaut le détour.

(Une version courte de ce texte a d’abord été publiée dans Le Devoir.)

Recrutée candidate locale en 2013 via l’ami de l’ami d’une connaissance, Plante n’avait jusque-là jamais songé à une carrière politique. Mais le petit parti est cruellement en manque de candidats. L’énergie et la jovialité de l’alors conseillère syndicale, écolo de gauche donc compatible avec l’orientation de Projet, la destine à un poste « prenable » : conseillère de Sainte-Marie. Mais dès sa candidature annoncée, Louise Harel  choisit aussi pour terrain d’atterrissage ce quartier où, députée depuis 1981, elle n’avait jamais récolté moins de 50% des voix. L’alors chef Richard Bergeron résume la situation de sa recrue Plante : « Durant toute cette campagne-là, je ne me suis jamais occupé d’elle, dit-il. Pour moi, c’était la fille qui allait au casse-pipe. Elle consentait à aller se faire zigouiller. Elle n’avait aucune chance là. Elle ne peut pas gagner. Point. Terminé. »

Aucune ressource ne lui est consentie. Mais la combinaison de porte-à-porte, de division du vote et de déclin de la popularité d’Harel cause la surprise : Plante bat l’ex-ministre, la coiffe de 3,5% du vote. Puis, elle se fond dans le décor.

De 2013 à 2016, écrit Sanger, « Plante n’a pas fait grand-chose pour se distinguer. Elle n’est pas étroitement associée à des questions ou à des projets particuliers et elle n’a pas non plus la langue bien pendue ou le flair exceptionnel qui lui permettrait de se distinguer dans les débats du caucus ou au conseil. Toutefois, elle n’est pas du tout considérée comme décevante, loin de là. On la considère plutôt comme une conseillère débutante qui se fraye un chemin dans un monde nouveau, complexe et souvent intimidant, et elle est appréciée de ses collègues pour son esprit et sa sympathique énergie. »

Un réflexe féministe

D’où le silence pesant qui accueille son intention de diriger le parti. Dans un premier temps, personne ne la prend au sérieux. Il n’est pas certain qu’elle y croie elle-même. Interrogée sur ses idées, ses projets, elle a peu à dire. Sa candidature relève d’un réflexe féministe. Elle estimait qu’il était inconcevable qu’aucune femme ne se présente à la direction du parti. « Ça me gossait », dit-elle. Luc Ferrandez, qui assume l’intérim depuis le départ de Bergeron, tente même de la convaincre de retirer sa candidature pour faire de la place à une autre femme, Justine McIntyre, conseillère de Pierrefonds et alors cheffe du micro parti Vision Montréal.

Vous connaissez le syndrome du candidat ? Peu importe la lucidité de l’individu ou l’improbabilité de sa victoire, il arrive toujours un moment dans une campagne où le candidat pense l’emporter. Parfois, ça marche. Pour Plante, sa propre victoire improbable contre Harel la conforte dans son intention de tenter le tout pour le tout. Puis, la conjoncture lui sourit.

(Le texte se poursuit après la pub.)

Le conseiller municipal Sylvain Ouellet croit tenir un bon filon. Une nouvelle ligne de métro qui traverserait Montréal en diagonale. Une ligne rouge, pense-t-il. Ce serait la promesse rêvée pour le candidat qu’il appuie sans réserve comme nouveau chef de Projet : Guillaume Lavoie, un conseiller sérieux et studieux au profil, pense-t-il, rassembleur. Mais Lavoie est plus intéressé par l’autopartage et est un fan d’Uber. Quand Ouellet découvre ensuite dans La Presse que Valérie Plante s’est appropriée le concept et l’a repeint en rose, il en devient lui-même écarlate.

C’est la polarisation de la course entre Lavoie et Plante qui fait le reste. Beaucoup d’élus de Projet, frustrés d’être dans l’opposition, estiment que le centrisme idéologique de Lavoie permettra d’élargir l’empreinte du parti et, qui sait, de le mener au pouvoir. Mais la gauche de Projet voit en lui le loup libertarien dans la bergerie néo-démocrato-solidaire. Avec l’appui tardif mais visible de Ferrandez, toute la gauche se rabat sur la seule autre candidature disponible: Valérie Plante. Le soir de sa victoire, avec 1,9% de majorité sur Lavoie, plusieurs membres du caucus refusent de monter sur la scène en signe de ralliement. Au moins un élu, écrit Sanger, présent, « a dû être maîtrisé et conduit à l’extérieur après avoir perdu son sang-froid lorsqu’un partisan de longue date lui a demandé d’accepter avec grâce les résultats. »

Lavoie aurait pu être le numéro 2 de la future administration Plante, mais la proposition ne lui sera jamais faite. Il est, cette année, un des candidats-vedette de Denis Coderre.

Dans l’équipe de l’alors maire sortant Coderre, le choix de Plante est reçu comme une bénédiction. « Sa connaissance des dossiers n’était pas très approfondie. Sa capacité à communiquer un message n’était pas particulièrement digne d’éloges, dit un élu de l’équipe Coderre. Nous avons donc éprouvé une grande satisfaction à la nouvelle de son élection. »

Plusieurs éléments se combineront pour enlever le sourire aux stratèges de l’ancien maire. D’abord Plante manœuvre avec doigté pour ressouder son caucus. Le choix du slogan « L’homme de la situation » (que l’agence Upperkut n’avait d’abord pas retenu) lui donne une visibilité hors-normes. La ligne rose fait rêver. La qualité des interventions de Plante, déjà en progression pendant la course au leadership, atteste d’une capacité de travail et de compréhension des enjeux de plus en plus visibles. Son adversaire Coderre fait le reste : une mauvaise campagne, un candidat bougon, un déni de responsabilité dans l’affaire de la Formule électrique. Plante le devance de 6% au fil d’arrivée.

Rien de ce qui précède n’enlève de mérite à Valérie Plante, qui n’est pas la seule élue à s’être rendue au sommet grâce à un étonnant alignement des planètes. Elle n’est pas la seule non plus à accéder au titre de maire sans avoir accumulé d’expérience préalable pertinente. On peut en fait dire de même de tous ses prédécesseurs, qui s’étaient cependant illustrés, chacun, à un titre ou à un autre, dans leurs propres parcours.

Après l’élection, l’intransigeance

L’élection de Plante en 2017, plus qu’un accident, est le résultat d’un carambolage. Et c’est parce que Plante était une quantité inconnue que son comportement autoritaire, une fois élue, en a surpris plus d’un. Sanger, qui l’avait appuyé, se souvient de la seconde réunion du caucus avec la nouvelle mairesse: « Au premier soupçon de critique – pas même à son égard, mais à l’égard d’un subordonné avec lequel beaucoup de membres du parti ont déjà eu des démêlés –, Plante me jette un regard furieux, les yeux écarquillés. C’est un regard auquel j’aurais pu m’attendre si elle m’avait surpris en train de crever un pneu de son vélo. À ce moment-là, il est clair que, maintenant que nous sommes au pouvoir, la culture des réunions du caucus va changer. »

Pourquoi la souriante Valérie Plante devient-elle, au pouvoir, intransigeante ? Ferrandez, qui a quitté parce que le parti était devenu, dit-il, « l’équipe Valérie Plante », a une théorie : « Sa vision était la suivante : je suis une femme et je dois prouver que je peux être considérée comme un maire à part entière. Elle est ambitieuse et elle est déterminée à affirmer son pouvoir. » D’autres, écrit Sanger, estiment que « l’audace et la confiance en soi qui l’ont propulsée de candidate au conseil municipal, dont personne ne pensait qu’elle avait une chance, à maire en moins de cinq ans s’épuisent soudainement. Tout à coup, au pouvoir, elle sent de l’insécurité et perçoit toute remise en question de l’intérieur comme un défi à son autorité. »

Il y a aussi ce qui distingue une culture d’opposition à une culture de pouvoir. Les problèmes posés par des élus choisis pour leur notoriété et qui n’avaient pas, eux, l’étoffe nécessaire pour gouverner. Reste que, élue majoritaire au Conseil municipal, Plante a perdu en cours de route un nombre impressionnant de conseillers, dont plusieurs conseillères, et termine son mandat avec un seul siège de majorité.

Une fois ce récit établi, on doit avec le recul conclure que cette femme si peu préparée à son rôle de chef de gouvernement municipal a livré une marchandise considérable. L’objectif visé par la Ligne Rose sera accompli avec le REM de l’Est. Ce scénario lui fut imposé, certes, et elle continue de se battre pour faire enfouir la plus grande part possible du projet. Elle avait promis 12 000 logements sociaux ou abordables : environ 7000 sont déjà livrés, les autres approuvés. C’est considérable. Le Réseau express Vélo est une réalisation majeure. Même Coderre ne promet plus de revenir sur sa portion de la rue Saint-Denis, la plus controversée. Plante avait promis de garder en-deça de l’inflation les hausses de taxes municipales. Pour la première année de son mandat, ce fut faux, mais sur les quatre ans, en moyenne, c’est le cas. Elle a présidé à la création d’un grand parc dans l’Ouest de l’île et réunit les morceaux de son équivalent dans l’Est. La mairesse a aussi su gérer une pandémie, ce qui ne s’apprend nulle part. Sa présence aux côtés de Greta Thunberg, avant le virus, pour une des plus grandes manifestations mondiales contre le réchauffement fut un moment-clé. Le discours qu’elle a livré à l’ONU, au nom des autres métropoles, sur ce sujet essentiel, a du faire mourir Denis Coderre de jalousie.

Sanger cite un des directeurs de la ville qui a connu les quatre dernières administrations municipales. Son verdict : « Même si Projet Montréal perd les prochaines élections, il est trop tard. Projet Montréal va avoir marqué la ville physiquement par les aménagements comme le REV et va avoir changé la mentalité des fonctionnaires à bien des égards. Dans 20 ans, on va reconnaître que les quatre ans de Projet Montréal auront été le moment où la Ville de Montréal a basculé dans le 21e siècle. »

Il est beaucoup trop tôt pour les post-mortem. Valérie Plante n’a jamais été aussi bien préparée qu’aujourd’hui pour briguer un nouveau mandat. Cette fois, si elle gagne, ce ne sera pas un accident. Ce sera une consécration. La mérite-t-elle ?

Les points d’inaptitude

Pour l’économie, la gestion, les taxes, je ne suis pas inquiet. Que Denis Coderre ou Valérie Plante l’emporte, Montréal sera correctement gérée et nous serons aussi frustrés dans quatre ans qu’aujourd’hui par le nombre de cônes oranges et de nids-de-poule. Je constate que la modernisation de la ville, son verdissement, le recouvrement de ses cicatrices urbaines, se poursuivront quel que soit le choix des électeurs. Les programmes se préoccupent à bon droit du renforcement de la sécurité et de l’investissement communautaire en amont pour tenter de prévenir les carrières délinquantes. Les deux candidats font aussi du logement leur priorité, avec des formules différentes mais une même ambition.

Mon inquiétude est ailleurs. Linguistique et identitaire. Montréal sera-t-elle demain une grande ville francophone québécoise inclusive ou une grande ville multiculturelle bilingue, en route vers la prédominance de l’anglais ?

J’aimerais pouvoir déceler, chez nos deux candidats principaux, un héros ou une héroïne de ces combats. Il n’y en a pas. Puisqu’il faut choisir, il faut gratter dans les décisions, textes, programmes et déclarations pour compter les points. Les points de démérite.

La dérive Woke

C’est à Denis Coderre qu’on doit la décision absurde d’affirmer que Montréal usurpe un territoire Mohawk non-cédé. Au mépris d’avis d’historiens qu’il n’a de toute évidence jamais consultés, il a imposé un concept qui, loin de favoriser la réconciliation, sème la discorde. Plante ne s’en dissocie pas.

C’est à Valérie Plante qu’on doit la désignation d’une Commissaire anti-raciste, Bochra Manai, dont les écrits démontrent une intolérance inqualifiable envers ceux qui ne partagent pas ses idées. Entre autres : le fait qu’à son avis toute critique de l’Islam est, en soi, du racisme.

Plante et Coderre, évidemment — et Plante plus systématiquement que Coderre — , adhèrent à l’idée que le racisme systémique traverse la totalité des institutions municipales et est la seule grille d’analyse apte à diagnostiquer les inégalités, donc à définir les solutions. Ils sont tous les deux participants du passage d’un progressisme universel, luttant contre la pauvreté et l’exclusion de tous, à une approche racialiste, abordant les problèmes sociaux en fonction des couleurs de peau plutôt que des conditions économiques. Tant pis pour les Blancs pauvres.

Jusqu’ici, les points de démérite sont également distribués.

La laïcité

On ne le dit jamais, mais tous les sondages disponibles indiquent que la majorité des citoyens de la ville sont favorables aux mesures proposées ces dernières années pour introduire une laïcité plus forte. Malheureusement, aucun de leurs candidats à la mairie n’a été en phase avec eux.

Au moment de la Charte des Valeurs, l’alors maire Coderre avait souhaité qu’elle ne s’applique pas à sa ville et avait laissé entendre qu’il s’opposerait à son application. Au moment de la proposition du gouvernement Couillard d’interdire les services aux personnes dont le visage est couvert, la première réaction de l’alors candidate Plante fut favorable. Sous la pression de l’aile Woke de son parti, elle fit volte-face. Au moment de l’introduction de la loi 21 (l’actuelle loi sur la laïcité), la mairesse exprima son opposition, mais affirma que la loi serait appliquée à Montréal, ce qui est désormais le cas. Donc, Valérie Plante est sur ce point légèrement moins déméritante que Denis Coderre.

Le français, oui, si ça ne dérange personne !

Plante et Coderre ont usé de Balarama Holness comme d’un repoussoir pendant la campagne. En refusant sa proposition de ville bilingue, les deux meneurs ont pu se présenter comme des défenseurs du français.

Ils ont même affirmé être favorables au projet de loi 96, y compris à des micros anglophones. Oui mais. Il y a cette disposition dans la loi qui obligerait la ville à donner tous ses services, y compris oraux, en français seulement, sauf aux membres de la minorité historique anglophone, aux autochtones de langue anglaise et aux immigrants pendant les six premiers mois de leur présence. Il y a évidemment des exceptions pour la santé et la sécurité.

Pour les non-urgences, donc, ce mécanisme créerait un réel inconvénient à ceux qui comme, disons, Michael Rousseau, tenteraient de vivre entièrement en anglais dans la ville. Un mécanisme contraignant qui dirait simplement : apprenez le français.

Plante et Coderre n’en veulent pas. Pour Coderre, la ville doit donner des services dans leur langue à tous ceux qui le désirent « en anglais, en créole et en italien » dit-il. Et pourquoi pas en espagnol, grec, arabe et mandarin, sans oublier le yiddish. Sans avoir fait la liste des langues à accommoder, Valérie Plante a déclaré à CJAD qu’elle souhaitait donner des services dans leurs langues « aux anglophones et aux allophones ».

Match nul — je veux dire, nullissime, — entre les deux ? Plante est sauvée par le texte du mémoire qu’elle a présentée à l’Assemblée nationale – et qui contredit ses déclarations de campagne. Elle y affirme ne pas être opposée au principe des services en français seulement, mais demande une période d’implantation plus longue et des précisions sur son applicabilité. Comment savoir si l’anglophone qui appelle répond aux critères de la minorité historique (ceux qui ont droit d’aller à l’école anglaise) ? La question est bonne, je la pose moi-même depuis 25 ans.

Plante a aussi forcé tous ses arrondissements à obtenir un certificat de francisation, ce qui n’a pas dû être une mince affaire dans certains secteurs. Elle a eu le cran de dire qu’elle préférait le Bonjour au Bonjour-Hi. Coderre ne s’est pas prononcé.

Bref, sur ces questions, aucun n’est totalement digne de confiance. Mais je diagnostique chez Coderre un immobilisme linguistique navrant. Chez Plante une évolution, frileuse et hésitante, dans le bon sens. Donc, aux points, je vote et j’appelle à voter Valérie Plante.


Montréal bilingue ? Yes sir !

Lucien Bouchard était bien indulgent d’accepter ma demande de rencontre, à l’été 2000. Je lui avais donné du fil à retordre en publiant au printemps un livre intitulé Sortie de secours, où j’osais affirmer qu’à moins d’un virage stratégique majeur, le grand homme ne ferait pas l’indépendance. J’ajoutais qu’il serait forcé de démissionner, plus tard dans l’année, lorsqu’il s’aviserait que Jean Chrétien obtiendrait, à l’élection fédérale, un plus grand nombre de votes au Québec que M. Bouchard en avait obtenus dans sa propre élection.

(Une version légèrement plus courte de ce texte a été publié dans Le Devoir.)

Ces prédictions ne se réaliseraient que six mois plus tard, mais il me semblait urgent d’informer le premier ministre qu’une autre mauvaise nouvelle se profilait à l’horizon. Dans l’année écoulée depuis ma démission comme conseiller, il avait succombé au grandiose projet du maire de Montréal de l’époque, Pierre Bourque, « Une île, une ville ». Statistiques en main, je tentai de lui démontrer qu’en intégrant (de force) l’ouest de l’île anglophone dans la ville historique de Jean Drapeau, le poids électoral des francophones, donc leur force politique, allait spectaculairement régresser. La nouvelle donne allait rendre immédiatement impossible l’élection d’un maire ouvertement souverainiste et miner sévèrement le statut francophone de l’île. La situation n’allait qu’empirer, selon les projections du démographe Marc Termotte que je lui montrai, car dans toutes les hypothèses, la proportion de francophones allait se réduire dans les décennies à venir au Québec, sur l’île, et dans la ville. Je me souviens d’avoir utilisé pour parler de la fusion montréalaise les termes « suicide linguistique municipal ».

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Lorsqu’on dirige une nation minoritaire sur le continent, dont la proportion se marginalise dans la fédération, dont le poids linguistique se fragilise dans sa métropole, on n’introduit pas de réformes institutionnelles qui affaiblissent son pouvoir dans sa principale ville.

M. Bouchard semblait découvrir devant moi cet aspect du problème. Mais il comptait sur les francophones pour « se défendre », disait-il. Et il tenait à son projet. J’avais fait ce que je pouvais. L’élection municipale de 2009 allait tester une de mes hypothèses. Louise Harel était la formidable opposante au maire sortant Gérald Tremblay. Tout le monde la savait souverainiste et farouchement favorable au français. (D’ailleurs, son anglais n’était pas terrible.) Vous serez étonnés d’apprendre ici que Mme Harel a gagné l’élection. Oui. Dans les limites de la ville de Montréal telle qu’elle existait avant les fusions, la souverainiste a obtenu une nette pluralité de voix (39 %, contre 33,5 % à Gérald Tremblay et 27,5 % à Richard Bergeron). Mais voilà, elle a perdu dans la ville nouvelle. Celle qu’elle avait elle-même fusionnée avec des portions moins francophones. C’eût été bien pire, évidemment, si Jean Charest n’était pas passé par là, permettant à 14 villes (Westmount, Beaconsfield, Côte-Saint-Luc, etc.) de tenir des référendums de défusion dans l’intervalle. Oui, il faut le dire : sans Jean Charest, Montréal aurait déjà affirmé, ou du moins réclamé, un statut bilingue.

Une métropole francophone en sursis

L’entrée en scène d’un Balarama Holness à ce point-ci du récit n’est pas une anomalie. Réclamer que Montréal affiche fièrement son caractère bilingue, proposer même un statut de Cité-État qui séparerait Montréal du Québec des régions ne sont pas des idées neuves. Elles circulent dans le Montréal anglophone et chez certaines élites francophones depuis des décennies. Démographie aidant, ce sont désormais des idées dont les heures fastes sont venues.

Je prévois que M. Holness obtiendra facilement 20 % du vote lors de l’élection de novembre. (Ce qui contribuera à la victoire de Valérie Plante.) S’il avait été candidat dans la ville complètement fusionnée prévue par M. Bouchard, il serait aux portes de la mairie.

Un sondage Angus Reid nous apprend que 82 % des
Anglo-Montréalais estiment que le Québec ne forme pas une nation et que le français n’y est pas la langue officielle. Oui, ils contestent le fait que le français est légalement langue officielle. C’est dire à quelle hauteur ils sont montés. Ils sont suivis sur cette échelle du déni par 53 % des allophones et 19 % des francophones. Une coalition antinationaliste en devenir. Il n’y aura certes pas de référendum sur le statut bilingue de la ville de Montréal au cours du prochain mandat. Le fruit n’est pas encore assez mûr. Mais s’il y en avait un, quel en serait le résultat ? Un sondage à ce sujet fut réalisé par Léger il y a trois ans pour l’Association des études canadiennes. La question était à la fois simple et ambiguë. Selon vous, Montréal est-elle une ville bilingue ?

L’échantillon, pour la Région métropolitaine de recensement de Montréal (et non pour l’île ou la ville), offrait une réponse impressionnante de clarté : un oui massif. Par groupe : 86 % chez les allos, 83 % chez les anglos, 80 % chez les francos. Le référendum proposé par M. Holness demanderait plutôt : souhaitez-vous que la ville de Montréal ait un statut bilingue ? Le camp du Non se ferait fort de souligner la distinction entre la ville réelle, qui compte une majorité d’habitants bilingues, et son statut légal, qui doit rester francophone. Je participerais volontiers à cet effort. Mais je dois à la lucidité d’affirmer que le Oui l’emporterait. Montréal se dirait officiellement bilingue.

Ce ne serait qu’une étape de plus dans le suicide linguistique municipal entamé en 2000. Dans son état actuel, la loi 96 de la CAQ sur la langue n’a pas le muscle voulu pour éviter cet avenir glauque. Mais j’aurais quelques suggestions à faire au premier ministre actuel, si tant est que l’avenir francophone de Montréal l’intéresse vraiment.


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Merci pour la moisson

C’était avant le temps de l’ingratitude. C’était quand on ne tenait pas tout pour acquis. Quand on ne pensait pas que tout nous était dû. C’était au contraire au temps où on avait trimé dur aux champs, qu’on avait dessouchés à s’en fendre les os, qu’on avait retourné la terre, planté les semences, entretenu les pousses, puis engrangé la moisson. On n’avait compté que sur nous-mêmes et, un peu beaucoup, sur le soleil et la pluie.

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

Reste qu’on s’arrêtait un instant, en octobre, pour exprimer sa gratitude. On disait qu’on remerciait Dieu. Qu’on lui rendait grâce. Sans doute. C’était une façon de dire qu’on remerciait la nature, la terre, la famille. Sa propre bonne santé, aussi. Tout ce qui avait fait en sorte qu’on passerait le dur hiver à venir avec de quoi se nourrir et se chauffer. À l’Action de grâce, si la récolte était bonne, on était en état de grâce.

Les urbains que nous sommes devenus peuvent-ils aujourd’hui se tourner vers le travail accompli dans la dernière année et rendre grâce ? Il le faut. L’esprit critique est une belle et bonne chose, mais il nous empêche souvent de reconnaître qu’à force de se concentrer sur ce qui ne va pas, on ne remarque pas qu’il pousse autour de nous de la beauté, de la justice, du progrès, des raisons d’être heureux.

Voici mes principales raisons de rendre grâce à la moisson québécoise cette année. En vrac et dans le désordre.

Félix et Leylah. Apparus comme des survenants sur notre écran radar en septembre, Félix Auger-Aliassime (21 ans) et Leylah Fernandez (19 ans) se qualifient pour le carré d’as des Internationaux de tennis des États-Unis. Époustouflants, magnifiques, éloquents.

Huit minutes. Le temps de l’ovation debout réservée à notre cinéaste Denis Villeneuve après le visionnement de son film Dune. Huit minutes. Quand même !

84 %. Le taux de double vaccination des Québécois admissibles.

Rétroviseur. Le refrain mélo de la chanson de l’année des Cowboy Fringants, simple et pénétrant : « C’est si triste que des fois quand je rentre à la maison / Pis que j’parke mon vieux camion / J’vois toute l’Amérique qui pleure /Dans mon rétroviseur… »

Croissance. Non seulement Cœur de pirate devient-elle entrepreneure et repreneuse de maison de disques, mais elle invite Alexandra Stréliski à toucher le piano dans sa dernière chanson.

Encore. Adèle qui choisit encore Xavier Dolan pour son nouveau clip, tourné à Sutton.

Place prise. Mélissa Bédard. De Star Ac à M’entends-tu ? et à la Semaine des 4 Julie, une étoile québécoise impose son talent et sa différence.

Audace. Le discours antiviolence conjugale dans les excellents Beaux Malaises 2.0. Merci Martin Matte.

Numéro 1. La place occupée au palmarès des émissions les plus écoutées en France le jeudi soir par la version française de Fugueuse, diffusée à TF1. Si l’extraordinairement pédagogique série de Michelle Allen peut faire reculer l’exploitation sexuelle dans toute la francophonie, ce sera déjà ça de pris.

Talent. Julie Le Breton. (Comme chaque année.)

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100 % CPE. De même, les quatre partis affirment maintenant que les centres de la petite enfance, plutôt que les garderies privées, doivent être le modèle pour les places à venir, ce que le PLQ et la CAQ contestaient avec force il y a trois ans à peine. Le modèle inspiré par Camil Bouchard, promu par Lucien Bouchard et mis en œuvre par Pauline Marois fait désormais consensus, au point que son exportation dans le reste du Canada fut un enjeu de la campagne électorale fédérale.

Zéro pétrole.Les quatre partis représentés à l’Assemblée nationale sont désormais unanimes : il ne doit plus y avoir d’exploration ou d’exploitation gazière ou pétrolière au Québec. Un consensus impensable il y a seulement quatre ans.

Surprise. Le Canadien en finale de la Coupe Stanley ! Wow !

Il y a aussi des raisons de célébrer des choses qui n’ont pas eu lieu.

Zéro complot. Nous avons eu une élection fédérale, certes inutile, mais pendant laquelle les pires actes de violence furent l’écrasement d’un œuf sur la tête de Maxime Bernier et l’envoi de gravier en direction de Justin Trudeau. Mieux : personne n’a affirmé que l’élection était truquée, que les votes étaient volés, que les Russes, les Chinois ou le fantôme de Hugo Chávez avaient perverti le processus. Aucune horde d’excités n’a envahi le parlement pour exprimer sa colère.

Échappée belle. Justin Trudeau n’a pas été réélu majoritaire, Erin O’Toole n’est pas devenu premier ministre, les Beaucerons ont refusé d’envoyer Maxime au Parlement. Et Ottawa ne participera pas financièrement à la construction du troisième lien. Voyez ? Il y a des raisons électorales de rendre grâce.

Ça n’a pas de prix. L’exécrable série sur un Québec souverain débile, La Maison-Bleue, qui semble inspirée des discours de Jean Chrétien, fut mise en nomination aux Gémeaux, mais n’a heureusement reçu aucun prix.

Tuyau bouché. Le projet gazier GNL Québec n’aura pas lieu, canardé par le BAPE et enterré par la CAQ. Qui l’eût cru ?

Et la moisson ?

60 %. Le pourcentage de Montréalais qui font désormais pousser des fruits et des légumes sur leurs balcons ou dans leurs petits coins de verdure. La métropole québécoise est désormais la capitale mondiale de l’agriculture urbaine, dépassant Toronto, New York et Paris quant au nombre d’entreprises agricoles. La pandémie a encore accéléré le processus. Sur les tables urbaines du Québec, début octobre, on peut rendre grâce à la nature, au soleil, à notre labeur, à la moisson. C’est beau, non ?


Mon estimé collègue Christian Rioux m’a écrit pour éclairer un peu mieux ma lanterne sur les origines de l’action de grâce, ou plutôt des fêtes des moissons, au Québec. Je l’en remercie. Voici son message:

« En réalité, les Québécois et leurs ancêtres canadiens français et canadiens n’ont jamais fêté l’action de grâce. Nous n’en avions pas besoin car nous avions bien assez de fêtes pour meubler notre calendrier d’automne (Saint-Michel, Sainte-Catherine, Toussaint, etc).

L’action de grâce est d’origine protestante et américaine. Elle arrive avec les Pilgrim Fathers et revêt aux États-Unis un caractère identitaire très fort. Pour ne pas être en reste, le Canada tentera de l’imposer, mais en lui donnant cette fois une connotation liée à l’Empire et à la célébration de la monarchie ou même du 11 novembre après la guerre.

            Les Québécois n’en avaient rien à faire. Comme en France, ils avaient plutôt des fêtes des récoltes avec la tradition de décorer la dernière gerbe et de faire ripaille.

            Voici ce que dit le Réseau de diffusion des archives du Québec à ce sujet. «Au Québec, la fête de la grosse gerbe a été célébrée à maintes reprises depuis 1883 par l’École supérieure d’Agriculture de Sainte-Anne-de-la-Pocatière qui se faisait un honneur d’offrir à la communauté un banquet suivi d’une soirée récréative rappelant l’esprit des veillées de famille. Cette fête semble avoir fait partie des traditions de l’institution jusqu’au milieu du XXe siècle (L’Action catholique, 1947). La pratique de cette fête a aussi été retracée dans les cahiers de prônes du curé Eustache Santerre de la paroisse Saint-Arsène de Rivière-du-Loup (1923-1942). La fête de la grosse gerbe était célébrée par une soirée à la salle paroissiale. Faite de blé, d’avoine et d’orge, la gerbe était fabriquée et décorée pour l’occasion par la présidente des Enfants de Marie.»

            L’épluchette de blé d’inde est un témoignage de ces anciennes fêtes des récoltes. Il semble que, depuis trois ans, une Fête des moissons a lieu à Saint-Joseph de Beauce au début de septembre pour faire connaître les produits de la région. Moi qui passe l’été dans le Bas-du-fleuve, je peux témoigner de ce nouvel engouement pour l’agriculture québécoise. Loin de cet oxymore inventé par les bobos et que l’on nomme l’«agriculture urbaine», il y a dans nos régions une petite révolution agricole avec l’apparition de produits régionaux de grande qualité qui renouent avec nos racines françaises. Nos fromages en sont l’exemple le plus éloquent.  

Le Montréal rêvé de Denis Coderre II

J’ai lu pour vous l’ouvrage que Denis Coderre a récemment lancé, Retrouver Montréal. Un avertissement, pour les intéressés. Il ne s’agit pas d’un récit du premier mandat du maire (ce qui serait fort intéressant) ni d’une portion de son autobiographie (ce que je brûle de lire). Non, sauf pour quelques brefs passages mémoriels, le texte, sérieux et touffu, constitue un tour d’horizon des questions métropolitaines contemporaines.

Une fois exclues les particularités montréalaises, on pourrait trouver une prose semblable sur Toronto, Denver, Berlin ou Paris, dont la maire, Anne Hidalgo, signe une préface fort laudative pour son ami Denis. (Hidalgo vient d’être réélue à la tête de Paris pour un mandat de six ans, donc jusqu’en 2026, mais elle peut choisir d’être candidate à la présidentielle de l’an prochain. Ce qui signifie qu’en cas de réélection de Valérie Plante, les prochains sommets Montréal-Paris se tiendront sous le signe du malaise.)

Le livre est signé Coderre mais écrit avec l’appui d’un comité de rédaction, ce qui se sent. On est à l’intersection du programme politique et de l’analyse de politiques publiques. Ce n’est pas inintéressant mais ça ne se lit pas comme un roman.

Pour simplifier, posons-nous la question de ce que serait Montréal à la fin d’un nouveau mandat Coderre si ce dernier réussissait son retour aux élections de novembre prochain et voyait ses vœux se réaliser.

Deux lignes roses !

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Le plus surprenant se produirait au chapitre des transports en commun. Lui qui disait il y a quatre ans que Projet Montréal était au « Festival de l’humour » pour proposer sa ligne rose, doit souhaiter désormais obtenir un doctorat de l’école de l’humour car cette fois, il double la mise. Il propose deux nouvelles lignes de métro, un sur un axe proche de la ligne rose, l’autre sur un axe qui longe l’avenue du Parc. Il fait ces propositions en plus du projet du REM de l’Est, dont paradoxalement l’existence vers le Nord-Est de la ville a poussé Mme Plante à abandonner son projet de ligne rose. Bref, Denis devient plus rose que la mairesse en cette matière.

Je ne m’en plains pas. On peut démontrer que la densité à ces endroits justifie l’ajout de stations de métro supplémentaires, que le candidat Coderre propose à moitié sous terre pour la portion allant jusqu’à Jean-Talon à peu près, puis sur terre pour la suite, ce qui a toujours fait partie des propositions raisonnables. Il fait miroiter pour financer le tout des Obligations du métro, sur le modèle de financement du nouveau super métro du grand Paris. Intéressant.

Pour le REM, le candidat, qui fut un grand fan du REM première mouture malgré ses graves défauts, a pour position principale de faire en sorte que le REM de l’Est se réalise, changements ou pas. Mais sur la carte qu’il trace de son réseau de transports en commun lourds rêvé pour 2040 (ce qui serait à la fin de son 6e mandat, ce qui n’empêche pas de planifier) il redessine le tracé du REM de l’Est pour le faire passer dans le Vieux-Montréal et la Cité du Havre, puis se prolonger à l’ouest jusqu’à Lachine. En entrevue, il précise que cette portion pourrait utiliser les rails existants du Vieux-Port (dont il propose la nationalisation) ou pourrait être sise en sous-terrain ce qui, là, contournerait les problèmes d’ingénierie que la caisse estime insolubles sur René-Lévesque. Mon verdict : c’est une superbe idée qui mérite qu’on l’étudie sérieusement.

Voyez l’axe Parc (en jaune) et l’intéressant tracé du REM de l’Est qui passe par le Vieux Port. Cliquer pour agrandir.

Pour ces seules propositions en transport collectif (et sous réserve de voir ce que Projet Montréal offrira) Denis se positionnne comme le candidat qui propose la plus grande extension du transport en commun, un renversement de perspective par rapport à sa précédente incarnation.

Coderre électrique, etc.

De page en page, on retrouve évidemment le Denis Coderre de l’électrification des transports mais il n’évoque nulle part la possibilité de ramener la Formule E à Montréal. Sage décision. Il promet davantage de verdissement et fait, oui, la promotion des pistes cyclables.

La question est : lesquelles ? En entrevue, il a déclaré qu’une fois élu il allait réévaluer le Réseau express Vélo installé par Mme Plante et n’a pas rejeté l’idée de démanteler la piste cyclable sur Saint-Denis.

Mon avis ? Il va laisser planer cette menace pendant la campagne pour attirer vers lui tous ceux pour qui cette initiative de Projet Montréal est un casus belli avec la mairesse. S’il est élu, il demandera un rapport qui lui dira que ce réseau était une bonne idée mal exécutée et que, maintenant qu’il existe, il serait contreproductif de le démanteler. En termes de travaux, dira ce rapport, le remède du démantèlement serait, pour les commerçants, pire que le mal. Le REV est donc là pour rester. Il est dommage que le cycliste Coderre affirme ne pas l’avoir utilisé. Moi, oui, et c’est une énorme acquisition pour la ville.

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Un maire Coderre voudrait augmenter la densité au centre-ville en permettant de bâtir des immeubles au-delà de la limite supérieure de la croix du Mont-Royal. On ne comprend pas très bien son raisonnement. S’il souhaite avoir davantage de résidents au centre-ville, il peut permettre du résidentiel plus en hauteur mais sans rivaliser avec les gratte-ciels existants. Et comme les tours à bureaux actuels vont souffrir d’un taux d’inoccupation conséquent pour plusieurs années, on ne voit pas très bien qui voudrait en construire de plus élevés.

Sa position est évidemment de la musique aux oreilles pour les promoteurs immobiliers qui adorent également le couplet sur la remise en cause des politiques de Valérie Plante les obligeant à offrir une portion de logements sociaux et abordables dans leurs projets résidentiels. Gageons que Projet Montréal fera beaucoup pour peindre Denis Coderre comme « le candidat des promoteurs immobiliers ».

De l’appétit pour des pouvoirs

Le candidat Coderre se montre ambitieux lorsqu’il souhaite que l’administration municipale avale la fonction de gestion du patrimoine immobilier scolaire. Montréal serait dans cette hypothèse chargée de la construction et de la rénovation des écoles primaires et secondaires et pourrait mieux intégrer les futures écoles dans la planification urbaine et ainsi mieux partager les équipements entre ses fins éducatives et civiques. Ce n’est pas une idée folle, elle est appliquée dans plusieurs autres pays. Maintenant que les élus scolaires sont disparus de la carte, ce transfert devient plus facile à envisager qu’auparavant. Montréal hériterait évidemment en ce cas d’un parc lourdement dégradé. Cette cession devrait donc s’accompagner d’un financement de Québec équivalent à sa mise à niveau.

Mais si la ville pouvait faire la démonstration que son contrôle des écoles se traduirait par une accélération conséquente des travaux, le gouvernement Legault pourrait être intéressé à lui larguer cette patate chaude.

Denis Coderre fait preuve d’encore plus d’appétit en affirmant vouloir obtenir un jour la totalité de la gestion scolaire sur son territoire. Il est vrai que Paris et New York sont responsables de leurs écoles primaires et secondaires, y compris de leur personnel enseignant et d’une partie des décisions pédagogiques. Mais on entre ici sur le terrain de la cohésion nationale du Québec qui dépasse les simples questions administratives et dans ce cas, comme dans ceux de l’immigration et de la langue, le contrôle des programmes d’éducation par l’Assemblée nationale s’impose.

Le vrai problème de l’étalement

Denis Coderre a parfaitement raison cependant lorsqu’il reprend son chapeau d’ex-président de la Communauté urbaine de Montréal et évoque le problème de l’étalement urbain. La pandémie, en poussant des montréalais de plus en plus loin en périphérie, a exacerbé un problème réel. Alors que les 28 municipalités de la CUM se sont disciplinées pour se densifier et pour préserver ce qui leur reste de terres agricoles, le débordement de la population dans les villes qui sont de l’autre côté du périmètre provoque des dézonages honteux.

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Statistiquement, les villes de la CUM ont été choisies par un calcul simple : elles en font partie car une majorité de leurs navetteurs (ceux qui vont travailler hors de leur ville d’origine) se déplacent vers les autres villes de la CUM. C’est le critère. Mais depuis que le tracé a été fixé, d’autres villes satisfont ce critère. Coderre se désole qu’elles ne soient pas automatiquement intégrées dans la CUM, après chaque recensement, ce qui les doterait des mêmes droits et des mêmes responsabilités que les autres. Cette mesure provoquerait automatiquement un frein à l’étalement et au dézonage.

Elle est cependant politiquement très difficile à réaliser pour le parti qui représente ces couronnes – en ce moment la CAQ – car les citoyens de ces villes refusent, entre autres, de payer la taxe supplémentaire sur l’essence imposée aux citoyens de la CUM. Si la solution Coderre est politiquement inapplicable, une autre formule doit être trouvée pour cette troisième couronne qui, sinon, agit en contradiction avec les objectifs nationaux de réduction de l’étalement et du dézonage. Encore faudrait-il que la CAQ veuille sérieusement agir en ce sens.

Le candidat parle aussi d’itinérance, de pauvreté, de logement social, de culture, en des termes pas très différents de ceux utilisés par le parti au pouvoir. Beaucoup de tarte aux pommes et d’objectifs consensuels. Lorsqu’on lit cependant tout cela avec, à portée de main, une calculatrice, on se demande d’où viendront les sous pour financer cette belle générosité.

On sait que le prochain maire – ou la prochaine mairesse – fera immédiatement face à une impasse d’environ un demi-milliard. Denis ressort les vieilles demandes municipales d’accès à un point de TVQ et de réforme de la fiscalité. Cet argent viendrait de quelque part : de Québec. Ayant suivi la pensée de François Legault sur cette question depuis quelques années, je le juge réfractaire à tout nouvel arrangement qui ne serait pas à coût nul pour l’État québécois.

Bref, Retrouver Montréal est un travail sérieux et on y trouve à la fois du réchauffé et du nouveau. C’est normal.

Tout cela dit je doute fort que la question de l’urne porte sur l’une ou l’autre de ces propositions.

En moyenne les Montréalais, conscients que certains problèmes sont quasi insolubles (les travaux permanents) et convaincus que ni l’ex-maire, ni la mairesse ne sont parfaits mais qu’ils ont, tous deux, les compétences requises pour gérer la ville, vont choisir une personnalité, un tempérament. Dans les mois qui viennent, les enjeux qui compteront feront ressortir chez ces deux candidats, ou des candidats surprises, les qualités humaines que des citoyens, post-pandémie, souhaitent avoir à la mairie pour quatre ans.

Je ne m’en plains pas.


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Les vendeurs de REM

Vous avez trouvé l’appartement de vos rêves, en ville. Reste à choisir votre mode de transport. Devez-vous acheter une voiture, vous fier au transport en commun, utiliser ponctuellement des taxis ou Communauto, marcher ou pédaler, ou alors moduler vos choix en fonction des usages ?

Impatient de trouver des réponses, vous vous présentez chez un spécialiste des transports. Votre choix : un concessionnaire Ford spécialisé dans la vente de camions F-150. Après avoir soigneusement étudié votre cas, il a trouvé une solution faite sur mesure pour vous : l’achat d’un Ford F-150 ! Peut-être deux, d’ailleurs.

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

Si vous estimez que la démarche ici décrite est absurde, sachez que c’est précisément celle qu’ont utilisée nos deux derniers gouvernements pour décider des investissements les plus massifs consentis depuis 50 ans dans les transports en commun à Montréal.

Plutôt que de réunir des experts pour déterminer le meilleur cocktail de solutions apte à déplacer le plus de gens possible au meilleur coût possible, le libéral Philippe Couillard, puis le caquiste François Legault, sont allés cogner à la porte — et seulement à la porte — d’un vendeur de Réseau express métropolitain (REM) : la Caisse de dépôt. Elle avait développé le concept à Vancouver, souhaitait amortir son investissement et en faire un produit d’exportation. Après avoir soigneusement écouté le client potentiel, le vendeur a eu cette idée géniale : vendre des REM.

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Les désavantages du REM. Par où commencer ?

Je ne blâme pas la Caisse ni le concessionnaire Ford. Il ne leur appartient pas de nous dire qu’on trouverait mieux ailleurs. Que leur produit est presque aussi lourd qu’un métro là où un tramway suffirait. Que sa consommation de ciment est telle que les GES utilisés pour le produire réduisent significativement les gains induits par l’utilisation de son mode de transport. Que le nombre d’automobilistes attiré par sa technologie est minime comparé à d’autres solutions. Qu’il est quasi-certain que ses wagons seront construits en Inde plutôt qu’au Québec. Que ses structures en hauteur en milieu urbain vont défigurer le paysage, quels que soient nos efforts pour y mettre de la couleur ou des plantes grimpantes. Et qu’alors que le transport en commun, comme d’ailleurs les routes, est par définition déficitaire, le REM, lui, réclame un rendement annuel d’au moins 8 % pour l’éternité. Il est possible que le BAPE dise un jour ces choses. Mais comme le remarquait avec aplomb Denis Coderre au temps de ses rondeurs, « le BAPE, c’est pas le pape ! » Ce qui, évidemment, clôt la discussion.

Quand M. Couillard a commandé son premier REM, il était question de relier le centre-ville à l’aéroport, une revendication forte des gens d’affaires et des hôteliers, dont l’absolue priorité par rapport à d’autres besoins n’a jamais pu être établie et dont l’absence n’a empêché aucun voyageur de s’y rendre ni n’a freiné les travaux permanents d’agrandissement de l’aérogare. (Des lignes de bus ordinaires transportent jusqu’à 30 000 passagers par jour. Le REM de l’aéroport coûte plus d’un milliard et transportera moins de 6000 passagers par jour.)

Si on tenait vraiment à s’y rendre, le tramway qui sera un jour construit pour relier le centre-ville à Lachine aurait très bien pu y conduire les passagers, dans exactement le même minutage (car le REM fait un grand détour par le nord). Cette solution moins coûteuse aurait aussi offert un service à plusieurs dizaines de milliers de passagers supplémentaires. Aéroports de Montréal avait d’ailleurs construit sa gare pensant que les rails arriveraient de ce côté. Le choix des vendeurs de REM oblige à casquer 500 millions de plus. Le mot gabegie vient à l’esprit.

La future cicatrice sur René-Lévesque

Pensez-vous un instant que la mairesse Valérie Plante souhaitait qu’un train surélevé vienne bloquer le paysage sur René-Lévesque et dans des quartiers densément peuplés comme le prévoit le nouveau projet de REM de l’Est ? Jamais. Ancien député de Rosemont, je me suis époumoné à réclamer un tramway dans l’Est. Nous avons toujours su que ce mode de transport pouvait conduire les passagers jusqu’au bout des lignes de métro verte et bleue, ou encore plus loin vers le centre-ville. Mais pourquoi nous retrouvons-nous avec un mastodonte sur pattes jusqu’à Place Ville-Marie ? Parce que le modèle d’affaires du vendeur du REM l’impose. Alors que n’importe quel planificateur de transport en commun prévoit que le passager peut changer de mode de transport, ce qui optimise le trajet et l’investissement, le vendeur de REM, lui, ne fait des sous que si le passager est dans son wagon à lui, et dans ceux de personne d’autre. L’horreur surélevée qui nous est promise ne sert qu’à ça : brancher le REM de l’Est au REM de l’Ouest, ce que personne n’avait demandé, simplement pour que le passager reste captif du choix de la Caisse.

Pourquoi, au moins, ne pas faire rouler le REM au sol sur René-Lévesque ? Peut-être parce que le modèle d’affaires de la Caisse exclut l’idée que des chauffeurs, qui ont la mauvaise habitude de se syndiquer, conduisent ses trains, ce qui est indispensable pour faire des arrêts au sol.

Un « projet signature »

Le grand argument est financier : avec la Caisse, on a accès à des milliards qui, sinon, ne seraient pas disponibles. Un avantage qui se dépréciera au cours de décennies de surcoût de 8 %. Mais admettons. Pour les projets de REM de l’Ouest et de l’Est dont le coût réel dépassera les 20 milliards, la Caisse en investit 7. Avec les 13 milliards restants, sans les contraintes du REM, on aurait fait immensément mieux.

Mais puisque nos premiers ministres nous ont plongés dans ce tunnel financier, ne boudons pas notre plaisir d’en faire, comme le veut le mot à la mode, un « projet signature ». Oui, que la station outrageusement coûteuse de l’aérogare porte le nom « Philippe-Couillard », et que la monstruosité surélevée qui déparera René-Lévesque s’appelle « François-Legault ». Ils persistent ? Eh bien qu’ils signent !


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