L’avalée

Voilà, c’est fait. Valérie Plante a été avalée. La machine à peur activée en permanence par l’establishment anglophone, le Conseil du patronat et la Chambre de commerce chaque fois que le Québec veut affirmer son caractère francophone (ou ses valeurs laïques) a fini par engloutir la mairesse. Devenue elle-même rouage de l’engin, elle déclarait mercredi que la politique québécoise envers les universités anglophones était « une attaque directe contre Montréal ». Comment arrive-t-elle à faire s’équivaloir le sort de deux universités, McGill et Concordia, à « Montréal » ? C’est qu’elles « contribuent directement à la vitalité économique du coeur du centre-ville ». Alors, dit-elle, « pénaliser les universités anglophones, no thanks ! ».

Et comment conclut-elle que cette contribution va fléchir ? Parce qu’elle régurgite les chiffres de baisses de demande d’admission émises ces derniers jours par les deux universités. J’ai demandé le détail de ces chiffres et je remercie les deux institutions de me les avoir communiqués. Soit Valérie Plante ne les a pas, soit elle choisit de ne pas les comprendre. Car lorsqu’on se donne la peine, on constate que l’an prochain, la baisse du nombre d’inscrits sera de 0 %. L’impact sur la contribution économique des étudiants sera donc de 0 %.

Pourquoi ? Parce qu’il y a davantage de demandes d’admission que d’inscriptions. D’abord, parmi les demandeurs, beaucoup s’inscrivent à plus d’une université et, selon le nombre d’acceptations, vont ailleurs si ça leur chante. Ensuite, une fois ce tri fait, il n’y a pas assez de places pour accepter tous ceux qui veulent venir. McGill et Concordia ne choisissent que les meilleurs. Ces dernières années, McGill n’a finalement accueilli qu’entre 9 et 11 % de ceux qui ont fait des demandes d’admission.

Oui mais, si le nombre de demandeurs baisse, allons-nous devoir nous contenter d’étudiants moins brillants ? Pas selon le vice-recteur de McGill, Fabrice Labeau, qui est « heureux de pouvoir dire que, malgré le fait que le bassin est plus petit, c’est un bassin de candidats de très haute qualité ».

Bref, chère Valérie, la mesure n’aura aucun impact sur le nombre d’étudiants canadiens et étrangers à Montréal l’an prochain. Aucun. Ni en quantité ni en qualité. C’est peut-être parce que la hausse des droits de scolarité sera aussi de 0. Car McGill et Concordia ont choisi de verser en bourses aux étudiants l’équivalent de la hausse imposée par Québec.

Mais pourquoi diable sont-ils moins nombreux à vouloir venir ? Pour McGill, 9500 Canadiens hors Québec se disaient partants en 2023 contre 7500 en 2024 (seulement 1250 seront admis). À McGill comme à Concordia, on m’avise qu’il y a eu ces derniers mois confusion sur le niveau réel des droits de scolarité, mais aussi que les déclarations des uns et des autres ont pu faire sentir aux candidats qu’ils n’étaient pas bienvenus au Québec. Mets-en ! La presse torontoise et canadienne-anglaise n’a cessé de dire que le Québec voulait « détruire McGill » et était hostile à l’enseignement en anglais. Comment pouvait-elle être aussi hystérique ? Elle ne faisait que relayer les réactions apocalyptiques des porte-parole anglo-québécois. Auxquelles il faut ajouter aujourd’hui la déclaration de l’avalée.

Au vu des chiffres, je suis au contraire ahuri qu’autant de milliers de jeunes Anglo-canadiens acceptent de se risquer à arpenter les rues de Montréal malgré les avertissements reçus. 

Une mairesse qui veut vraiment que sa ville soit la « Métropole francophone des Amériques » applaudirait à deux mains la mesure réclamant que 80 % des étudiants hors Québec de ces universités doivent apprendre la langue officielle de sa ville pendant leur séjour. Cette exigence n’apparaîtra que l’an prochain et ce n’est qu’au début de 2025 qu’on pourra constater quelle est la proportion d’étudiants canadiens ou étrangers qui disent no thanks à notre langue. Mais pour en arriver à une situation où on aurait moins d’étudiants étrangers assis dans les classes de Concordia et de McGill à l’automne 2025, il faudrait que le nombre de candidats baisse de 80 %. Voyez-vous, Valérie, la marge qui nous reste avant d’affirmer que Montréal subit une attaque ?

Et voici, en terminant, une hypothèse qui nécessiterait de la part de la mairesse, et de Québec, une transplantation de colonne vertébrale. Un joyau architectural massif gît, vide, sur la montagne : la carcasse du Royal Victoria. À vue de nez, on pourrait y installer un millier de logements familiaux et intergénérationnels, une garderie et une école primaire, un resto et une petite épicerie.

Lorsqu’un appel de propositions a été fait, il y a quelques années, aucun promoteur immobilier n’a levé la main. Les coûts de reconversion étaient rédhibitoires. Le projet d’expansion de McGill a été retenu pour une partie des bâtiments. La Caisse de dépôt planche, pour le reste, sur un projet de résidences étudiantes qui pourraient accueillir 1000 jeunes. 

On ne connaîtra qu’au début de 2025 le modèle d’affaires de la Caisse, donc le nombre de centaines de millions de dollars qui sera demandé à l’État pour faire lever le projet. On sait cependant que Québec s’est engagé à verser 650 millions à McGill pour la réalisation du sien.

Ma question : si, au moment de l’appel d’offres, on avait dit aux promoteurs immobiliers qu’ils pouvaient compter sur une subvention d’au moins 650 millions pour construire un mini-quartier dans l’ancien hôpital, combien de mains se seraient levées ? J’ai fait un coup de sonde dans ce milieu. L’appétit aurait été gargantuesque.

Depuis que la décision a été prise de consacrer cet inestimable coin de montagne à McGill et, pour l’essentiel, à ses étudiants, la crise du logement a pris une proportion épique. La négociation entre l’État et McGill n’est pas terminée. Le projet de la Caisse est encore théorique. Rien n’interdirait, compte tenu de la crise, de faire demi-tour et de donner la priorité aux familles en quête de logement. Cela serait vu, par l’establishment, non comme une salutaire réorientation des priorités, mais comme une attaque contre les institutions anglophones. Dans quel camp serait Valérie Plante ?

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

« French touch »

C’était au temps lointain du printemps 2022. La presse anglophone, les directeurs des cégeps Dawson et autres, le Parti libéral du Québec annonçaient la catastrophe. Imaginez : le gouvernement québécois allait obliger les cégépiens anglos à subir non pas deux cours de français, comme c’était déjà le cas, mais cinq. De français ou, pire, en français. Cela allait mettre en péril la carrière de ces pauvres élèves, désemparés face à un idiome étrange, pour tout dire indéchiffrable. Leurs résultats allaient en pâtir, notamment leur « cote R », sésame qui ouvre, ou verrouille, la porte des meilleures universités. Anglos, il va sans dire.  

De toute façon, l’organisation de cette réforme allait provoquer le chaos. On ne pourrait tout simplement pas mobiliser les ressources, les profs, les locaux. Insurmontable. La réputation du Québec ne s’en relèverait pas. Cinq cours de français, c’était pousser nos jeunes à s’enfuir en Ontario.

Où en sommes-nous, 18 mois plus tard ? La réforme s’installe en douceur, rapporte le Montreal Gazette. Dawson, apprend-on, trouve raisonnable de diriger vers des cours en français ses étudiants réputés « intermédiaires ». La cote R ? « Pas une préoccupation majeure », explique maintenant la responsable des communications, Megan Ainscow. Pourquoi ? « Parce que chaque élève sera placé en fonction de ses capacités. » Ce qui était prévu depuis le début.

Les diplômés des high schools du Québec ont beau être légalement réputés « bilingues », ils n’ont pas tous le niveau requis pour la Dictée P.G.L. Selon une compilation du ministère de l’Éducation, 13 % d’entre eux sont des locuteurs « avancés » de la langue de Vigneault. Fastoche : ce sont essentiellement des francophones qui, par des liens familiaux, ont eu le droit de faire leur primaire et leur secondaire en anglais. Les « intermédiaires » forment le gros de la troupe : 68 %. Les débutants, 19 %. Les plus faibles suivront des cours de français et, si un intermédiaire trébuche dans son cours en français, on le rétrogradera. Donc, pas de crise, pas d’exode, seulement un processus graduel de rehaussement de la connaissance du français pour des jeunes qu’on destine au marché du travail québécois. Une nouvelle normalité, dont on s’étonne simplement qu’elle n’ait pas été introduite bien avant.

Revenons au présent et à la fin de l’automne 2023. La presse anglo, les recteurs de McGill et Concordia, le Parti libéral du Québec annoncent la catastrophe. Imaginez : le gouvernement québécois va obliger 80 % des étudiants non francophones non québécois à suivre des cours de français. Cela va mettre en péril la viabilité des institutions, faire fuir en Ontario des étudiants payants, entacher, encore, la réputation internationale du Québec.

C’est sûr, c’est sûr. Quand ils vont apprendre, à Berlin, San Francisco, Shanghaï et Mumbai, qu’il faut un minimum de français pour étudier au Québec, ils n’en croiront pas leurs oreilles.

Soyons de bon compte. Il y a parmi les étudiants hors Québec venus étudier à McGill et à Concordia des gens qui ne souhaitent absolument pas apprendre le français. Désormais, on leur dira (sauf à 20 % d’entre eux) que c’est obligatoire. Des réfractaires décideront de ne pas venir. Pourquoi est-ce que je n’arrive pas à me scandaliser de cette situation ? Pourquoi ai-je plutôt le réflexe de m’en réjouir ? Et pourquoi n’y a-t-on pas pensé plus tôt ? C’est clair, c’est net et cela devrait s’appliquer à tous (sauf aux touristes) : si le français ne vous intéresse pas, ne venez pas au Québec ! Ici, il y a la French Touch. C’est à prendre ou à laisser.

Il faut admettre qu’atteindre le niveau 5 à l’oral (il y a 12 niveaux) sera plus ardu pour des étudiants dont la langue est très éloignée du français, comme le mandarin ou l’hindi. Or, les étudiants de la Chine et de l’Inde sont depuis plusieurs années une mine d’or pour les universités anglophones du monde. McGill devra soit leur offrir des sessions intensives d’été pour les mettre à niveau (avec une antenne au Saguenay, pourquoi pas ?), soit se rabattre sur d’autres bassins de recrutement. Mais il est probable que l’âge d’or des revenus d’étudiants étrangers qu’ils ont connus depuis cinq ans soit, pour nos universités anglophones, dans le rétroviseur. Ils n’en mourront pas. 

On peut à la fois saluer cette annonce de la ministre Pascale Déry et regretter qu’elle n’aille pas plus loin. Pourquoi 80 % et pas 100 % ? On évoque une question de moyens, de disponibilités de profs. Qu’on étale alors la mise en oeuvre sur quelques années de plus. Pourquoi le niveau 5 oral à la fin du bac, et pas davantage ? Même réponse. Pourquoi ne pas alors exiger le niveau 7 au niveau de la maîtrise, et 9 au doctorat ? Pourquoi ne pas appliquer la mesure aux étudiants québécois de McGill et de Concordia et réclamer, pour eux, le niveau 9 à la fin du bac ? (McGill exige le niveau 9 d’anglais à l’entrée pour les non-anglos. Ça doit être bon, non ?) Avis aux rédacteurs du prochain programme électoral du Parti québécois.

Un mot sur le compromis concernant les droits de scolarité des Canadiens hors Québec, qui passeront de 9000 à 12 000 dollars plutôt qu’à 17 000. Ce n’est pas cher payé, en échange de 80 % de francisation. Et compte tenu du coût du logement à Toronto et à Vancouver, l’offre montréalaise globale restera concurrentielle.

Mes amis nationalistes ragent que l’on continue de financer ainsi des étudiants canadiens. Mais nous n’avons aucune idée de l’existence de la réciproque, du niveau de financement, par les autres provinces, des étudiants québécois. Cette donnée n’a été compilée, à ce jour, par personne. Nous ne savons donc tout simplement pas si nous profitons, ou non, de la réciprocité. 

On m’informe que l’idée de revenir au tarif québécois pour les Français et les Belges, évoquée dans un document, est définitivement écartée. C’est sage. Il ne faut surtout pas renouveler l’entente bilatérale avec Paris où le Québec est le dindon de la farce. Il faut remplacer tout le dispositif par un programme général d’attraction au Québec des meilleurs étudiants francophones du monde, quelle que soit leur origine, et ne les soutenir financièrement qu’en échange de leur engagement à travailler ensuite au Québec pendant plusieurs années.

Il faut reconnaître qu’avec cette annonce, et quelques autres, la CAQ fait preuve d’une réelle audace. C’est pourquoi sa quasi-catatonie linguistique devant le tsunami de travailleurs temporaires (un demi-million), dont l’impact cumulé est délétère pour le français et contrecarre l’impact des autres mesures, laisse pantois. Peut-être faudrait-il donner ce dossier à Mme Déry ?

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)