Quand le chef et fondateur de la Coalition avenir Québec, François Legault entre dans l’anti-chambre du Salon rouge, en ce 15 novembre 2016, il se trouve en présence d’une rare concentration de leaders indépendantistes. Lucien Bouchard y est, comme Bernard Landry, François Gendron, dont on souligne le 40e anniversaire de vie politique, et moi, alors chef du parti.
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Girouettes ?
Je le trouvais très convaincant, moi, Bernard Drainville, lorsqu’il nous parlait de la place du secteur privé dans la santé. Discutant du transfert au privé de certaines chirurgies, il savait parler au « vrai monde » : « Entre vous et moi, là, les cliniques privées, elles ne feront pas ça pour les beaux yeux du ministre, là. Si on s’en va vers le privé, il faut que le privé fasse un petit peu d’argent, il faut que la clinique privée fasse un petit profit. Alors, ce serait intéressant de voir quelle est la marge de profit de la clinique privée et voir si cette marge de profit là effectivement compense le gain d’efficacité que le privé va générer. Permettez-moi d’être très sceptique là-dessus. » C’est vrai ça. C’était en point de presse le 22 janvier 2009.
Monsieur Tempête et Madame Pas-de-vagues
Il a 61 ans, elle en a 54. Mais, c’est étrange, ils donnent l’impression d’être issus de générations complètement distinctes. Bernard Drainville semble porteur d’un lourd fardeau. De batailles épiques, de choix déchirants. Il en a gardé une couenne épaisse, zébrée d’impressionnantes cicatrices. Christine Fréchette semble avoir le sourire dans les yeux, le pied léger, l’entrain de celle qui a contourné les obstacles et à qui la vie a balisé un chemin vers le sommet.
L’increvable troisième voie
Il y a foule, ces jours-ci, vers la porte de sortie de la Coalition avenir Québec (CAQ). On entend de glauques prédictions sur la mort prochaine de la formation politique. L’acte de décès est dressé, la date y est indiquée : le 5 octobre prochain, jour d’élection. On multiplie les autopsies anticipées.
Ce que les Québécoises doivent à François Legault
Vous ne me croirez probablement pas, mais lorsqu’on prend un peu de recul et qu’on fait le bilan des sept ans de pouvoir de François Legault, on doit reconnaître qu’il fut remarquablement actif sur un front où on ne l’attendait pas : la condition des femmes.
Oui, oui, les femmes. Parlons d’abord des salaires. Pour les salariées de l’État, les augmentations consenties à toutes les catégories d’employés où les femmes sont majoritaires ont été supérieures à l’augmentation générale des salaires dans la société. Éducatrices en garderie, préposées aux bénéficiaires, infirmières, enseignantes ont, toutes, obtenu des augmentations majeures, parfois correctement désignées comme « historiques ». En santé, un des rares progrès fut la réduction substantielle de la plaie que constituait le « temps supplémentaire obligatoire » imposé aux infirmières. Leurs primes de nuit et de fin de semaine ont été rehaussées, et les infirmières praticiennes spécialisées ont enfin le droit de poser davantage de gestes médicaux.
Passif agressif
Ce serait une bonne chose, une constitution québécoise. Si seulement quelqu’un — le Canada — n’y avait pas pensé avant nous. Et lorsqu’on lit les documents déposés cette semaine par le ministre de la Justice, Simon Jolin-Barrette, on constate combien cette désagréable constitution préexistante est l’abcès de fixation de l’ensemble de l’exercice.
Se donner une loi fondamentale est d’ordinaire un moment d’affirmation de soi, de son existence, de ses valeurs et de ses choix. Mais nous ne sommes pas « d’ordinaire » au Québec. Nous ne sommes pas extraordinaires non plus. Enfin, pas toujours. Mais nous sommes « hors ordinaire ».
Décoder le remaniement
À la fin des années 1980, un journaliste politique et un politologue français, ahuris par le nombre de gaffes commises par les partis de gauche et de droite, publièrent un livre à la fois humoristique et éclairant. Que le meilleur perde. Éloge de la défaite en politique postulait que, contrairement à ce qu’on avait toujours cru, les élus préféraient, de loin, rester dans l’opposition plutôt que d’être au pouvoir.
Cela semble farfelu et le statut de député d’opposition peut apparaître futile et frustrant, mais, lorsqu’on y pense, il n’en est pas moins vrai que la charge de travail est beaucoup plus légère (sauf pour le chef), les vacances plus fréquentes et plus longues. Et puisqu’il est plus aisé de démolir que de construire, la tâche est plus aisée, la responsabilité moins lourde. En plus, c’est assez bien payé, et on passe souvent à la télé.
Frédéric Bon et Michel Antoine Burnier, c’est leur nom, ont donc remonté le temps pour analyser sous cet angle les décisions et les déclarations des uns et des autres. Pour peu qu’on pratique la suspension consentie de l’incrédulité, il apparaît vraisemblable que chaque chef de parti au pouvoir a commis suffisamment de bourdes pour perdre ses élections et que chaque chef d’opposition, menacé par les sondages d’accéder au pouvoir, a manigancé un impair, une fuite malheureuse, suscité une division interne, propre à le faire rester dans l’opposition. Remarquez : ça ne marche pas toujours. Et il faut savoir doser. Faire semblant qu’on n’a pas fait exprès.
C’est avec cet état d’esprit (tordu) que je vous invite maintenant à apprécier le brio avec lequel François Legault a remanié son cabinet. Je ne dis pas qu’il veut perdre la prochaine élection — vous me direz, c’est déjà fait —, mais il enfreint les codes pour atteindre, sans que cela paraisse aux yeux des analystes, ses véritables cibles.
Prenez Jonatan Julien (oui, de grâce, prenez-le !). Son déplacement confine au chef-d’œuvre politique. En sept ans sur les banquettes ministérielles, ce monsieur, dont la tâche était de présider à la construction des infrastructures (le saviez-vous ?), a observé béatement l’inexplicable explosion de leurs coûts, que le premier ministre estime désormais insupportables. Certains pensent méchamment que M. Julien n’est pas le pogo le plus dégelé du cabinet. Mais chacun le sait favorable au troisième lien, dont il est désormais responsable à son ministère des Transports et de la Mobilité durable.
Admirez l’astuce : à Québec, où 60 % des électeurs sont favorables au tunnel, les électeurs crédules seront rassérénés par la nomination de ce partisan qu’aucun argument défavorable n’ébranlera. À l’extérieur de Québec, tous ceux qui sont opposés au projet pharaonique pourront aussi dormir tranquilles : ce ministre n’a pas la compétence voulue pour faire cheminer sérieusement un projet de cette ampleur.
Le cas de Bernard Drainville est aussi remarquable. Tout le monde clame, depuis mercredi, qu’il est le pire choix possible pour l’Environnement. Sa déclaration « Lâchez-moi avec les GES » lui colle à la peau comme une gangrène incurable. Et qui peut oublier les larmes qui ont inondé ses joues lorsque son patron a abandonné, le temps d’une élection partielle, le troisième lien ?
Si vous estimez cette nomination calamiteuse, c’est que vous êtes un lecteur d’Alexandre Shields et que vous vous préoccupez d’environnement. Sachez que vous n’êtes absolument pas visé par cette opération. François Legault sait que vous ne voterez pas pour lui. Il veut cependant attirer les Québécois, de plus en plus nombreux, qui ont jeté l’éponge sur le réchauffement climatique et qui croient urgent de ne plus s’en occuper. Voyez : Équiterre a publié lundi un sondage Léger qui démontre que davantage de Québécois (48 %) souhaitent de nouveaux pipelines que ceux (38 %) qui n’en veulent pas. Le ministre de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques, Bernard Drainville, est fait sur mesure pour le premier groupe, que courtise Éric « Mon char, mon choix » Duhaime, dont le parti dépasse désormais en intentions de vote celui de Legault. (Je propose quand même ce changement dans l’intitulé du ministère : Lutte contre l’environnement.)

Tournons-nous vers la nomination de France-Élaine Duranceau au Conseil du trésor. Les analystes non rompus au machiavélisme jugeront qu’elle n’a pas l’expérience ministérielle voulue pour relever un tel défi. Ils diront aussi que le premier ministre a commis une bourde dans son discours d’assermentationen reprenant à la blague le nom de « Cruella » utilisé par un caricaturiste pour désigner Mme Duranceau. Tout est au contraire calculé et pesé.
François Legault a fait de son épreuve de force avec les médecins le moment clé de la fin de son mandat. Il veut leur faire dire « mon oncle ». Il en rêve depuis qu’il a été forcé, lui, de prononcer ces mots lors d’un bras de fer précédent, alors qu’il était ministre de la Santé en 2002. Il a correctement compris que sa tactique, jusqu’ici, ne donnait aucun fruit. C’est parce que les syndicats médicaux croyaient trouver chez la négociatrice en chef, Sonia LeBel, une personne de bon sens. En nommant une « Cruella » cheffe des négociations, Legault envoie le signal contraire : « Nous serons sans pitié, elle et moi. »
J’ai gardé le plus drôle pour la fin. J’avoue que le sens caché, là, dépasse mes capacités de décodage. Ian Lafrenière a été désigné ministre de la quadrature du cercle. Je m’explique. Responsable des relations avec les Autochtones, il devait dénouer avec tact et souplesse des conflits souvent inextricables entre Autochtones et Blancs, et parfois entre Autochtones. Une barricade est si vite érigée, comme en ce moment par les Attikameks près de La Tuque. Ils sont en rogne — comme tout le monde, y compris l’industrie — contre la réforme forestière caquiste.
Jusqu’à mercredi matin, lorsque le ton montait entre militants et policiers, la tâche de Lafrenière consistait à hisser le drapeau blanc et à passer le calumet de paix. Depuis mercredi après-midi, il est désormais, en plus, ministre de la police. Donc au prochain affrontement, il aura toujours le drapeau et le calumet, mais également un sifflet pour signifier aux forces policières de foncer. J’espère qu’il y aura des caméras.
(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)
Le défroqué de la laïcité
François Legault avait une décision lourde de sens à prendre cette semaine. Son parti allait-il garder le flambeau de la laïcité, dans la foulée de l’adoption il y a cinq ans de la loi sur ce sujet, ou allait-il signifier aux Québécois que sa soif de laïcisation était étanchée et qu’il n’irait pas plus loin ?
L’occasion est belle. Le Québec de 2024 continue à financer une cinquantaine d’écoles primaires et secondaires qui offrent, entre les mathématiques et le français, des cours où la religion — une religion, la bonne, évidemment — est inculquée aux enfants. Les traités internationaux protègent le droit des parents d’envoyer leurs enfants dans une école religieuse. Rien n’oblige cependant les États à les financer. Elles ne peuvent cependant ouvrir, au Québec, que si elles obtiennent une homologation, démontrant qu’elles offrent correctement le curriculum normal, avec des professeurs qualifiés, en plus de leur enseignement religieux. C’est pourquoi des écoles hassidiques à Montréal, ou une école catholique intégriste à Lévis, par exemple, font l’objet d’enquêtes et, parfois, de sanctions.
Dans la foulée du scandale de l’école Bedford, une école publique, donc laïque, qui, pendant sept ans, fut la cible d’entrisme religieux, le Parti québécois a présenté une motion offrant de franchir un nouveau pas dans la sécularisation de la nation : mettre fin aux subventions aux écoles privées religieuses. Que dit le ministère québécois de l’Éducation sur l’ampleur du phénomène ? Rien du tout. Il n’en tient pas le compte. Le dernier relevé crédible fut produit l’an dernier par la journaliste radio-canadienne Laurence Niosi : c’est à hauteur de 60 % que sont financées, selon son décompte, 27 écoles catholiques, 14 écoles juives, 4 écoles musulmanes, 2 écoles protestantes évangéliques, 2 écoles arméniennes et 1 école grecque orthodoxe. Pour un coût de 161 millions de dollars par an.
On savait Québec solidaire partant, depuis sa création, pour cette étape de la laïcisation. Le Parti libéral du Québec, lui, était réticent. Mais il a saisi l’occasion et a déclaré jeudi : « On est rendus là. » Il y aurait du Marwah Rizqy dans cette évolution que je ne serais pas surpris. Restait la Coalition avenir Québec (CAQ). Pensez-vous un instant qu’en leur for intérieur, Bernard Drainville et Jean-François Roberge, pour ne nommer qu’eux, souhaitent retarder le groupe ? À l’interne, à la CAQ, une source explique qu’on en a déjà assez sur le dos avec les cas comme ceux de Bedford, qu’on n’a pas un vrai portrait de la situation de ces autres écoles, qu’on ne veut pas ouvrir le débat plus large sur l’école à trois vitesses et que, si elles enseignent correctement le curriculum, pourquoi en vouloir aux écoles religieuses visées par la motion ?
Euh, parce qu’on est rendus là ? La CAQ n’avait qu’à se dire d’accord avec le principe : à l’avenir, les fonds publics ne seront pas utilisés pour des écoles inculquant une religion. Ensuite, un gouvernement réellement intéressé par la laïcité aurait : 1) réclamé de son ministère un état des lieux ; 2) écrit un projet de loi prévoyant les modalités ; 3) proposé, par exemple, un échéancier de retrait des subventions sur trois, cinq ou huit ans ; 4) décidé s’il permettait l’enseignement religieux en programme parascolaire, facturé aux parents, mais au sein de l’école, comme c’est le cas dans des écoles juives.
La commission parlementaire aurait ensuite entendu les différents acteurs du dossier et fait les arbitrages appropriés. On se serait rapidement rendu compte que l’existence même du projet de loi conduirait plusieurs des écoles visées à modifier leur statut pour devenir pleinement laïques et ainsi garder leurs subventions.
Cette réouverture de la Loi sur la laïcité et de la Loi sur l’instruction publique aurait permis au Parti québécois de ramener ses amendements refusés au moment de l’adoption du projet de loi 21 : étendre l’interdiction des signes religieux à toute l’école, y compris au service de garde et au personnel (avec droit acquis, évidemment) ; l’étendre aux écoles privées subventionnées, désormais toutes non religieuses.
Mais qu’a fait, plutôt, le gouvernement de la CAQ ? D’abord, Bernard Drainville est allé dire à Tout le monde en parle qu’il existait un « compromis historique » au sujet des écoles religieuses subventionnées. Si ce compromis existait dimanche soir, ce qui est douteux, il s’était évanoui jeudi matin. Ensuite, le premier ministre François Legault, répondant au front commun des trois partis d’opposition en la matière, a choisi en période de questions de répondre ceci : « Je prends note que le Parti libéral du Québec, Québec solidaire et le Parti québécois veulent couper, veulent couper le financement au collège Brébeuf, au collège Notre-Dame, au collège de Montréal, au collège Jésus-Marie, au collège Regina Assumpta, au Petit Séminaire de Québec, au collège de Lévis. »
Tous ces établissements sont évidemment laïques et ils ne seraient pas touchés par l’initiative des partis. Nous sommes donc contraints de poser un jugement sur la réponse erronée du premier ministre. De deux choses l’une : ou bien, en la matière, il est incompétent, ou bien il fait semblant de l’être. Aucune de ces réponses ne le grandit.


L’étoile laïque de la CAQ pâlit alors même que la demande de laïcité au Québec est en hausse. Les mois qui viennent peuvent aggraver le problème. Car plus on en apprendra sur le nombre d’écoles publiques qui, comme celle de Bedford, ont subi de l’entrisme religieux, plus on posera cette question : qui était responsable de l’enseignement au Québec ces dernières années ?
Si seulement la CAQ pouvait blâmer le laxisme des satanées commissions scolaires. Elle les a abolies pour les remplacer par les centres de services scolaires, désignant directement leurs directeurs généraux et même les tuteurs du CSS de Montréal, où le problème est le plus aigu. Ce qui nous ramène à cette question : en matière d’application concrète de la laïcité dans les écoles publiques, la CAQ fut-elle incompétente ou fit-elle semblant de l’être ?
(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)
Le rapetissé
Je m’inquiète pour François Legault. Sérieusement. D’abord, il faut lui rendre l’hommage qui lui est dû. Il y a 13 ans, il a lancé l’entreprise la plus ardue qui soit : créer un nouveau parti politique. Il n’avait qu’un objectif : devenir un premier ministre qui allait propulser, comme il s’en croyait capable, l’économie québécoise. Simultanément, il souhaitait redonner du tonus au système d’éducation. Le reste ? Des distractions.
Patiemment, il a recruté des personnalités, trouvé des candidats, avalé ce qui restait du parti de Mario Dumont, affronté les tempêtes électorales. Il savait qu’il avait misé juste, sur l’axe national : ni Trudeau ni Parizeau. Donc, entre deux chaises, là où logeait la majorité des Québécois. Il savait qu’il avait misé juste, sur l’axe gauche-droite : au centre droit, là où logeait, surtout après les années d’activisme péquiste, la majorité des Québécois. Encore fallait-il que la jonction s’opère. Ce fut le cas en 2018. Encore fallait-il que ça dure. Ce fut le cas en 2022.
Dans les deux cas, la Coalition avenir Québec (CAQ) ne progressait que grâce à François Legault, à la fois fondateur, capitaine et p.-d.g. de l’opération. « On se donne Legault » fut un des slogans caquistes les plus efficaces, mettant en vitrine son principal — son seul ? — produit en magasin.
On ne dira jamais assez l’exploit que constituent l’invention, l’irruption puis la prise de pouvoir, contre la force de l’inertie, d’un nouveau véhicule politique. Cela n’arrive même pas une fois par génération. Cela n’arrive que si on trouve, certes, une conjoncture, mais aussi un personnage qui a une volonté et un sens politique d’une rare vigueur.
Constatons maintenant la dégringolade parcourue. Les communicateurs du premier ministre ont informé les journalistes qu’un aspect essentiel de leur stratégie de l’automne serait de… cacher le premier ministre. Fichtre, pourraient-ils arguer, voyez comment son absence, pendant tout l’été, a été bénéfique pour la CAQ ! Le taux de popularité du gouvernement a grimpé de cinq points ! Moins on le voit, mieux on se porte !
Alors, sachez que François Legault passera dorénavant chaque fois en coup de vent dans le corridor qu’il est obligé d’arpenter pour aller de son bureau à l’Assemblée. Promis : contrairement à l’an dernier, il n’aura même pas de fruit à nous montrer. Chaque jour de session, une minute de malaise télévisuel. Lorsque le bureau du premier ministre était au bunker, de l’autre côté de la Grande Allée, Robert Bourassa, René Lévesque et Lucien Bouchard prenaient le tunnel, puis l’ascenseur, et pouvaient ainsi éviter complètement la plaie que constitue un essaim de scribes. (Claude Morin avait l’habitude de camper à une intersection du tunnel, en embuscade, pour prendre René Lévesque au vol. Lucien Bouchard avait un petit triporteur pour faciliter son déplacement. Nous, les conseillers, devions courir derrière lui. Ça l’amusait.)
Pourquoi ne pas redéménager les bureaux du PM là-bas, pour que François Legault, tel Fantomas, ne fasse que des apparitions surprises, puis disparaisse ? Ou construire entre son bureau actuel et l’Assemblée un nouveau tunnel, ou une nouvelle passerelle, à l’accès contrôlé ? (On me souffle : un troisième lien.)
J’ai de la peine pour lui. Je n’arrive pas à imaginer comment il peut sereinement subir l’obligation qui lui est faite — et qu’il semble accepter — de s’effacer ainsi. De se rapetisser ainsi. Cet homme a d’ordinaire un ego en bonne santé. Le voilà contraint à le refouler quotidiennement. Je ne suis pas médecin, mais je sais que tout ce qui est refoulé finit par vous saloper un organe, à son point le plus vulnérable.
Le départ de Pierre Fitzgibbon est un facteur aggravant. On ne peut se défaire de son frère siamois sans afficher une satanée cicatrice. Il y avait pourtant, dans cet arrachement, une occasion pour François Legault de se grandir. Je n’enlève rien à Christine Fréchette en disant que, comparativement à Fitz, personne n’arriverait (avertissement aux correcteurs : métaphore impropre imminente) à la cheville de sa pointure.
Un seul membre de ce gouvernement peut prétendre connaître l’économie, et l’énergie, autant que le déserteur de Terrebonne : François Legault. Il aurait dû s’autodésigner comme ministre de l’Énergie. Après tout, Jean Lesage était son propre ministre des Finances, Duplessis (Duplessis, François, une référence, non ?) était son propre procureur général. Jacques Parizeau fut, un temps, après une démission, son propre ministre de la Culture.
Legault, ministre de l’Énergie, donc. Pourquoi ? Pour défendre le projet de loi sur l’avenir énergétique du Québec dont il est, au fond, le parrain, sinon le père. Pour qu’on le voie, chaque jour à la commission parlementaire, discuter avec tous ceux qui présentent leurs mémoires : experts, entreprises, écologistes. Legault ne serait pas, comme en conférence de presse ou en période de questions, dans un climat partisan, contradictoire, hargneux. Au contraire, il serait le chef en action, à l’écoute et en dialogue, sur le projet le plus important de son second mandat : doubler la force électrique d’Hydro, planifier l’avenir, décarboner le Québec. Son legs, quoi ! Avec un peu de chance, on le découvrirait tantôt concentré, tantôt souriant, tantôt interrogateur, happant au vol une bonne idée, contrant un argument spécieux, tout investi dans la recherche du bien commun.
Cette commission, avec le premier ministre en vedette dans son rôle le mieux adapté, éclipserait tout le reste de l’actualité politique. Il aurait à ses côtés son ministre délégué (Fréchette, par exemple), à qui reviendrait ensuite la tâche ingrate du débat article par article. Mais c’est le super-premier-ministre-de-l’Énergie Legault qui tirerait les conclusions, annoncerait les amendements/bonifications, récolterait le vote majoritaire, et le crédit, d’une loi historique. Après cette performance, on se poserait la question : n’y avait-il pas quelqu’un d’autre, qui avait écrit ce projet de loi, naguère ? Un nom avec un z dedans ? Cela n’aurait plus aucune importance.
Mais pour prendre une décision aussi conséquente, risquée et potentiellement féconde, il faudrait trouver un François Legault audacieux. Celui qui, il y a 13 ans, a fondé la CAQ. Pas celui qui, aujourd’hui, rase les murs.
(Ce texte fut d’abord publié dans Le Devoir.)
Sacha Guitry et les mystères du troisième lien
Quand on croit que tout a été dit sur un sujet, il faut se tourner vers Sacha Guitry. Dramaturge, cinéaste et bon vivant, Guitry avait l’art de trouver du sens dans la bêtise, et inversement. Il m’a donc semblé qu’il était la seule personne au monde, vivante ou morte, qui pouvait nous éclairer utilement sur la décision du gouvernement de la Coalition avenir Québec (CAQ) de faire revivre le troisième lien.
Dans ce qui suit, toutes les réponses sont de Guitry, je le jure. Toutes les questions sont de moi, je le jure aussi.
Le gouvernement Legault n’a pu montrer aucune étude qui justifie la construction d’un nouveau pont autoroutier à Québec. Comment expliquez-vous sa décision ?
On est un peu l’esclave des rêves qu’on a faits.
Sans doute, mais ne faut-il pas fonder ses décisions sur de bonnes raisons ?
La raison et la logique ne peuvent rien contre l’entêtement et la sottise.
Ils disaient qu’il fallait un troisième lien pour l’achalandage. Maintenant, ils disent que c’est pour la sécurité. Comment ont-ils trouvé cet argument ?
Il y a des gens qui parlent, qui parlent, qui parlent — jusqu’à ce qu’ils aient enfin trouvé quelque chose à dire.
Oui, mais ne faut-il pas admettre les faits, même s’ils sont contraires à vos voeux ?
Dire le contraire de la vérité, c’est s’en être approché, de dos, mais de bien près.
Croyez-vous que la CAQ s’entête de peur que les électeurs la rejette si elle devait dire la vérité ?
La vérité qui est bonne à entendre n’est jamais bonne à dire pour cette raison qu’on n’est jamais sûr de la connaître.
Cela devient un peu obscur.
Quand une phrase ténébreuse, alambiquée vous donne le vertige, souvenez-vous que ce qui donne le vertige c’est le vide.
Peut-être, mais, estimez-vous que François Legault se croit lui-même ?
Ce qui probablement fausse tout dans la vie, c’est qu’on est convaincu qu’on dit la vérité parce qu’on dit ce qu’on pense.
Donc, pour vous, il pense ce qu’il dit ?
Tous les hommes naissent comédiens, sauf quelques acteurs.
Certains pensent qu’avec cette annonce, le premier ministre prend un risque fou.
Il ne me paraît pas assez intelligent pour être fou.
Oh ! Vous y allez fort ! Je vous assure que M. Legault est assez intelligent.
Être « assez » intelligent, c’est n’être « pas assez » intelligent, précisément. Être « à moitié » quoi que ce soit, d’ailleurs, est inutile — car c’est toujours l’autre moitié qui fait défaut.
Il dit quand même avoir consulté la population de Québec.
Faites semblant de demander aux autres leur avis — parce que la politesse est une chose exquise.
Donc ce n’était que de la politesse. Il avait déjà choisi d’aller de l’avant pour éviter un échec électoral.
Il ne faut jamais aller au-devant des choses qu’on redoute.
Il y a quand même la question du coût. Cela va compter dans les milliards de dollars. Comment est-ce justifiable ?
On nous dit que nos rois dépensaient sans compter, qu’ils prenaient notre argent sans prendre nos conseils. Mais quand ils construisaient de semblables merveilles, ne nous mettaient-ils pas notre argent de côté ?
Encore faut-il que, une fois construit, on considère ce pont comme une merveille. Comment s’en assurer ?
Le luxe est une affaire d’argent. L’élégance est une question d’éducation.
Croyez-vous que ce pont sera bon pour le rayonnement de la Vieille Capitale ? La publicité en vaut-elle le coup ?
Dieu lui-même croit à la publicité : il a mis des cloches dans les églises.
François Legault est tout de même la cible de critiques féroces. Quelle devrait être son attitude face à ses détracteurs ?
Si ceux qui disent du mal de moi savaient exactement ce que je pense d’eux, ils en diraient bien davantage.
Vous semblez dire qu’il devrait faire exprès de susciter la critique. Avez-vous une autre citation à lui souffler ?
Du jour où j’ai compris quels étaient les gens que j’exaspérais, j’avoue que j’ai tout fait pour les exaspérer.
Peut-être, mais l’opposition rage. Que devrait leur répondre François Legault ?
Mes ennemis me font beaucoup d’honneur : ils s’acharnent contre moi comme si j’avais de l’avenir !
Cela peut aller pour un amuseur public, mais vos suggestions ne sont-elles pas contre-productives pour un politicien ?
Vous me jugez sur mes réponses ? Si vous croyez que je ne vous juge pas sur vos questions !
Je ne voulais pas vous froisser, seulement, avez-vous raison en ce cas précis ?
Il est possible, en ce moment, que j’aie raison — mais je me demande si c’est mon intérêt d’avoir raison en ce moment.
Bon, changeons d’angle. Quelle devrait être l’attitude des électeurs face à cette annonce ?
L’un des mensonges les plus fructueux, les plus intéressants qui soient, et l’un des plus faciles en outre, est celui qui consiste à faire croire à quelqu’un qui vous ment qu’on le croit.
Je ne vois pas très bien ce que ça donnera. Au moins, les gens de Québec ont l’espoir d’avoir leur pont, non ?
Les gens les plus déçus dans l’existence sont ceux qui n’obtiennent que ce qu’ils méritent.
Les sondages montrent quand même que la CAQ se dirige vers une défaite, c’est grave ?
Pour moi, un gouvernement qui tombe, c’est une pièce qui s’en va de l’affiche — et je considère comme une comédie nouvelle celui qui vient le remplacer.
Je n’ai pas l’impression que les ministres du gouvernement la trouvent très drôle.
Qui ne tolère pas la plaisanterie supporte mal la réflexion.
Finalement, vous traitez les élus comme vos amis les comédiens ?
Ne dites pas du mal de mes amis, je suis capable de le faire aussi bien que vous.
Je n’en doute pas. Merci d’avoir percé pour nous les mystères du troisième lien.
(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)








