Le marché de la controverse

Je tiens à vous rassurer d’emblée, les internautes hollandais n’ont aucune conviction forte au sujet de l’indépendance de l’Alberta. Alors pourquoi inondent-ils les Internets de ce qu’il est maintenant convenu d’appeler de la « slopagande » favorable à la sécession ? Pour faire des sous, tout simplement.

Depuis la pandémie, les cracks d’informatique ont compris qu’on peut faire des sous avec des controverses, quelles qu’elles soient. Le vaccin, les tensions raciales, les mensonges d’État, la guerre, le sexe, le sang : il suffit d’être à l’affût de ce qui choque. Les algorithmes des réseaux sociaux ont été conçus ainsi. Pour attirer de la publicité ou vendre des produits, il faut garder le consommateur sur son réseau le plus longtemps possible. Il fut rapidement démontré que rien ne garde l’attention avec plus de certitude que l’accusation, la révélation, le scandale, le complot. C’est pourquoi vous voyez si peu de contenu de Marcel Proust sur les réseaux.

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Terre-Neuve et le coût du risque

Chers lecteurs, je vais tenter de vous expliquer pourquoi vous ne pouvez absolument pas vous former une opinion éclairée au sujet du contrat Québec–Terre-Neuve. C’est tout simplement parce qu’il nous manque des données. On espère que la première ministre les a.

Pour faire simple, il s’agit d’un projet à deux sous. L’entente — celle que Terre-Neuve vient de rejeter — nous permet d’obtenir un approvisionnement massif supplémentaire d’électricité à 11 ¢ le kilowattheure (kWh). Si on construisait nous-mêmes, sur notre territoire, l’équivalent de l’expansion de Churchill Falls et de la nouvelle centrale de Gull Island, cela nous coûterait 13 ¢/kWh, donc deux sous de plus.

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Les bonnes idées de Québec solidaire

L’entrepreneur François Lambert n’y est pas allé avec le dos de la cuillère d’argent lorsqu’il a répliqué aux rêveurs socialisants de Québec solidaire (QS) cette fin de semaine. Agrémentant son message de nombreux « Vos yeules ! », il les a accusés, parce qu’ils souhaitaient taxer les très, très grandes fortunes, d’être « complètement déconnectés ».

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Chouette, le prix du pétrole augmente

Tenter de savoir quel sera, demain, le mois prochain ou dans deux ans, le prix du baril de pétrole est l’équivalent, selon une expression courante chez les boursicoteurs, de tenter d’attraper un couteau qui tombe. Le moins pire est de ne pas l’attraper. Le pire est d’en empoigner la lame.

S’il fallait cependant que « l’excursion » trumpiste en Iran se traduise par une hausse importante du prix du pétrole à long terme, cela aurait plus d’impact que toute politique publique ou fiscale sur notre capacité à vivre sur cette planète sans, disons, cramer.

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Être pingre avec les pauvres

Peut-être estimez-vous scandaleux que, chaque mois au Québec, 600 000 personnes se présentent à une banque alimentaire, soient contraintes de faire la démonstration de leur état de pauvreté, et obtiennent un repas ou un sac de provisions. Peut-être êtes-vous attristé d’apprendre que, parmi ces bénéficiaires, 200 000 sont des enfants. Étonné, aussi, de constater que 20 % des demandeurs ont un emploi. Consterné d’apprendre que la situation empire année après année et qu’il y a eu, en trois ans, entre 2022 et 2025, 37 % d’utilisateurs supplémentaires de ce service de dernier recours.

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L’absurde guerre contre le télétravail

Le gouvernement fédéral, dans sa grande sagesse, a décidé que tous ses fonctionnaires devaient s’asseoir à leurs bureaux quatre jours par semaine d’ici l’été, sous peine de sanctions et, ultimement, de renvoi. Ottawa s’aligne ainsi sur l’étalon-or des relations humaines qu’est le mastodonte Amazon (c’est de l’ironie), qui réclame aussi cinq jours pour tous. Ces diktats sont à ce point contraires au bon sens qu’on subodore l’arnaque : Ottawa, comme Amazon, souhaite provoquer la démission d’un grand nombre de ses salariés sans avoir à les virer et à leur payer une prime de séparation.

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Le meilleur ami de la PSP-Piastre ? Mark Carney !

Lorsque Paul St-Pierre Plamondon fera sa liste des experts financiers qui, selon son engagement récent, devront guider le Québec indépendant sur le chemin d’une monnaie québécoise, il serait bien avisé de mettre Mark Carney en toute première place.

Le destin a voulu que celui qui, après-demain, pourrait diriger le camp canadien du Non fut dans une vie antérieure un critique compétent du maintien, pour un nouvel État souverain, de la monnaie du pays qu’il veut quitter.

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Moyenne au bâton

On attendait de François Legault une nouvelle « vision économique ». Il nous l’annonçait depuis plusieurs mois. Vous étiez donc, comme moi, en équilibre précaire au bout de vos chaises dans l’attente d’une forte injection d’adrénaline économique. Il serait exagéré de dire que nous n’avons eu droit qu’à une dose homéopathique. Disons simplement, pour résumer, que M. Legault nous a annoncé avoir eu raison depuis qu’il est au pouvoir mais que, pour la prochaine année, il aurait encore davantage raison. Bref, il va continuer à faire ce qu’il a fait jusqu’à présent, mais… encore plus. (J’admets que l’inclusion de l’industrie de la défense comme « pilier » de la croissance est arrivée sur le tard. Merci, Donald !)

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Aggiornamento environnemental

C’est un beau mot, aggiornamento. Ça en jette. C’est de l’italien. Ça veut simplement dire « mise à jour ». Si j’avais mis « mise à jour » dans le titre, vous n’auriez pas lu. Normal, moi, je n’aurais pas écrit. On utilise ce beau mot seulement lorsque la mise à jour le mérite. Il faut que ça soit majeur, historique. Ou qu’on le prétende tel.

Vous me savez écologiste, très inquiet pour l’avenir de la planète. J’ai proposé, en politique comme à l’écrit, une action robuste pour réduire les gaz à effet de serre (GES), pour que le Québec fasse le maximum pour participer à l’effort mondial pour éviter le pire. Maintenant, c’est fini. J’« aggiornamente ». Ce n’est pas de gaieté de cœur. Mais il faut ce qu’il faut.

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La stratégie de l’Alberta, de l’ouvrage bien fait

Le discours à la nation prononcé lundi soir dernier par la première ministre albertaine était en tous points remarquable. Bon, elle n’a pas dit « nation », car il est compliqué d’inventer une « nation » provinciale qui rendrait les Albertains distincts de la plupart des autres Canadiens anglais. Retirez le pétrole de l’équation, vous n’aurez plus de point d’appui pour un mouvement autonomiste albertain.

Mais il est là, tout ce pétrole, et il constitue le carburant de la crise d’unité canadienne que la première ministre est en train d’organiser, dans les 18 mois qui viennent. Décomposons sa posture stratégique et son message.

1. Un statu quo déclaré intolérable. Danielle Smith normalise et renforce le discours voulant que la province soit victime d’une énorme injustice. « Au cours des dix dernières années, les gouvernements libéraux successifs à Ottawa, appuyés par leurs alliés néodémocrates, ont déclenché un raz-de-marée de lois, de politiques et d’attaques politiques ciblant directement l’économie de l’Alberta. » Ces « attaques » et ces « politiques destructrices » sont désormais « insupportables ». Aux dernières élections, le parti et les ministres responsables de cette agression ont été reconduits au pouvoir, contre le vœu des Albertains.

2. Des exigences claires et ambitieuses. L’Alberta exige la négociation bilatérale avec Ottawa d’un accord contraignant qui doit inclure : la garantie d’obtenir un oléoduc vers les Maritimes, un autre vers un port d’eau salée en Colombie-Britannique et un accès à l’Arctique ; le retrait de toutes les lois fédérales sur l’environnement qui ont une incidence sur le pétrole, ou sur le plastique ; une réforme de la péréquation pour que l’Alberta en reçoive, par personne, autant que le Québec, l’Ontario et la Colombie-Britannique (on suppose une moyenne des trois).

3. Un délai serré. Parallèlement, une consultation démarrera sous peu pour définir un cahier d’objectifs pour l’avenir de la province. Ces propositions seront soumises à un référendum au cours de 2026. Il est impossible de prévoir la demande qui sera formulée, mais deux choses sont claires : le gouvernement ne proposera pas, lui, la souveraineté ; il est certain qu’il s’agira d’une forme d’autonomie plus grande au sein du Canada, nécessitant un changement constitutionnel quelconque.

4. Un second référendum, simultané. Le parti de Mme Smith a toujours promu la démocratie directe. Il vient de modifier la loi qui permet aux citoyens de déclencher un référendum sur la question de leur choix. Il fallait précédemment 600 000 signatures pour y arriver, il en faut maintenant 177 000, sur près de trois millions d’électeurs inscrits. Un sondage Angus Reid publié jeudi révèle que si 37 % des Albertains votaient aujourd’hui Oui à la souveraineté de leur province — un record historique —, 48 % souhaitent la tenue d’un tel référendum. Il est donc hautement probable qu’un référendum sur l’indépendance de l’Alberta aura lieu en 2026.

5. Normaliser les indépendantistes. Mme Smith le fait de deux façons. D’abord en ayant intégré le mot « souveraineté » dans la législation albertaine avec sa « Loi sur la souveraineté » et en disant faire la promotion d’une « Alberta souveraine dans un Canada uni ». Ensuite en dédiabolisant les indépendantistes : « Des milliers d’Albertains sont tellement frustrés par les attaques d’Ottawa contre le gagne-pain de leurs proches depuis dix ans qu’ils pensent que l’Alberta serait plus forte et plus prospère en tant que nation indépendante. C’est un sentiment compréhensible et justifié, même si nous divergeons sur la marche à suivre. Ces Albertains ne sont pas des traîtres et ne devraient jamais être traités comme tels. Ils aiment simplement leur province et leur famille et aspirent à un avenir meilleur que celui qu’Ottawa leur offre actuellement. »

6. Faire semblant qu’il y a de l’espoir. Devant ce tableau glauque et le niveau irréaliste des demandes albertaines (il faudrait que le gouvernement libéral renonce à la totalité de ses convictions environnementales et impose au Québec et à la Colombie-Britannique des pipelines contre leur gré), Mme Smith fait semblant qu’il est possible que sa province ait gain de cause. La popularité des pipelines augmente dans le pays, note-t-elle, et le nouveau premier ministre semble plus ouvert que le précédent. Elle dit choisir l’espoir plutôt que l’indépendance. On a clairement l’impression qu’il s’agit d’une étape préalable, avant de devoir constater que l’espoir est déçu.

Notons qu’il y a une importante variable québécoise dans l’équation. Angus Reid a voulu savoir si les Albertains seraient plus ou moins enclins à voter pour l’indépendance selon certains scénarios. Parmi les électeurs albertains plutôt enclins à voter Non à l’indépendance, un refus du Québec de laisser passer un oléoduc sur son sol pourrait en pousser 79 % à considérer voter Oui.

7. S’en laver les mains. Elle n’a pas été élue avec le mandat de tenir un référendum sur l’indépendance. Le programme de son parti jure fidélité au Canada. Elle se pose donc en spectatrice de la montée du sentiment souverainiste et de l’organisation de ce référendum dont, dit-elle, elle « respectera le résultat ». Pour l’instant, il n’est pas question qu’elle fasse campagne pour le Oui, encore moins qu’elle en dirige les troupes. Il faudrait pour cela, on le suppose, qu’un congrès de son parti, après l’échec des négociations, l’an prochain, lui en donne le mandat. Cela peut s’organiser. Elle incarnerait et accompagnerait ainsi les Albertains fédéralistes dans leur deuil de « la dernière chance » donnée au Canada et elle tirerait, avec eux et à contrecœur, la conclusion qu’il n’y a plus qu’un choix, l’indépendantisme.

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En conférence de presse, mercredi, elle était remarquablement préparée pour répondre aux questions posées sur les conséquences d’une indépendance albertaine sur les droits des Premières Nations. Elle n’avait que des réponses rassurantes. Je n’ai jamais entendu, au Québec, de politiciens fédéralistes aussi zen face aux conséquences de l’indépendance québécoise.

Je me souviens d’une remarque que m’avait faite Jacques Parizeau au sujet d’une stratégie tordue, mais efficace, de Robert Bourassa : « Ça, c’est de la belle ouvrage ! » On peut en dire autant de la construction stratégique de Mme Smith… mais seulement si elle veut conduire sa province à l’indépendance. Car sinon, l’échec des négociations avec Ottawa — ou l’obtention d’une décevante fraction de ses demandes — ne pourra que nourrir la frustration des Albertains qui, s’ils ne peuvent se venger en sanctionnant le Canada, trouveront un autre bouc émissaire, plus près de chez eux. Danielle Smith joue donc simultanément l’avenir de sa province, l’avenir du Canada et son avenir personnel. Elle le fait avec un impressionnant aplomb. Avec l’étoffe des faiseurs (et des faiseuses ?) d’histoire. 

(Ce texte fut d’abord publié dans Le Devoir.)

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