Chouette, le prix du pétrole augmente

Tenter de savoir quel sera, demain, le mois prochain ou dans deux ans, le prix du baril de pétrole est l’équivalent, selon une expression courante chez les boursicoteurs, de tenter d’attraper un couteau qui tombe. Le moins pire est de ne pas l’attraper. Le pire est d’en empoigner la lame.

S’il fallait cependant que « l’excursion » trumpiste en Iran se traduise par une hausse importante du prix du pétrole à long terme, cela aurait plus d’impact que toute politique publique ou fiscale sur notre capacité à vivre sur cette planète sans, disons, cramer.

Être pingre avec les pauvres

Peut-être estimez-vous scandaleux que, chaque mois au Québec, 600 000 personnes se présentent à une banque alimentaire, soient contraintes de faire la démonstration de leur état de pauvreté, et obtiennent un repas ou un sac de provisions. Peut-être êtes-vous attristé d’apprendre que, parmi ces bénéficiaires, 200 000 sont des enfants. Étonné, aussi, de constater que 20 % des demandeurs ont un emploi. Consterné d’apprendre que la situation empire année après année et qu’il y a eu, en trois ans, entre 2022 et 2025, 37 % d’utilisateurs supplémentaires de ce service de dernier recours.

L’absurde guerre contre le télétravail

Le gouvernement fédéral, dans sa grande sagesse, a décidé que tous ses fonctionnaires devaient s’asseoir à leurs bureaux quatre jours par semaine d’ici l’été, sous peine de sanctions et, ultimement, de renvoi. Ottawa s’aligne ainsi sur l’étalon-or des relations humaines qu’est le mastodonte Amazon (c’est de l’ironie), qui réclame aussi cinq jours pour tous. Ces diktats sont à ce point contraires au bon sens qu’on subodore l’arnaque : Ottawa, comme Amazon, souhaite provoquer la démission d’un grand nombre de ses salariés sans avoir à les virer et à leur payer une prime de séparation.

Le meilleur ami de la PSP-Piastre ? Mark Carney !

Lorsque Paul St-Pierre Plamondon fera sa liste des experts financiers qui, selon son engagement récent, devront guider le Québec indépendant sur le chemin d’une monnaie québécoise, il serait bien avisé de mettre Mark Carney en toute première place.

Le destin a voulu que celui qui, après-demain, pourrait diriger le camp canadien du Non fut dans une vie antérieure un critique compétent du maintien, pour un nouvel État souverain, de la monnaie du pays qu’il veut quitter.

Moyenne au bâton

On attendait de François Legault une nouvelle « vision économique ». Il nous l’annonçait depuis plusieurs mois. Vous étiez donc, comme moi, en équilibre précaire au bout de vos chaises dans l’attente d’une forte injection d’adrénaline économique. Il serait exagéré de dire que nous n’avons eu droit qu’à une dose homéopathique. Disons simplement, pour résumer, que M. Legault nous a annoncé avoir eu raison depuis qu’il est au pouvoir mais que, pour la prochaine année, il aurait encore davantage raison. Bref, il va continuer à faire ce qu’il a fait jusqu’à présent, mais… encore plus. (J’admets que l’inclusion de l’industrie de la défense comme « pilier » de la croissance est arrivée sur le tard. Merci, Donald !)

Aggiornamento environnemental

C’est un beau mot, aggiornamento. Ça en jette. C’est de l’italien. Ça veut simplement dire « mise à jour ». Si j’avais mis « mise à jour » dans le titre, vous n’auriez pas lu. Normal, moi, je n’aurais pas écrit. On utilise ce beau mot seulement lorsque la mise à jour le mérite. Il faut que ça soit majeur, historique. Ou qu’on le prétende tel.

Vous me savez écologiste, très inquiet pour l’avenir de la planète. J’ai proposé, en politique comme à l’écrit, une action robuste pour réduire les gaz à effet de serre (GES), pour que le Québec fasse le maximum pour participer à l’effort mondial pour éviter le pire. Maintenant, c’est fini. J’« aggiornamente ». Ce n’est pas de gaieté de cœur. Mais il faut ce qu’il faut.

La stratégie de l’Alberta, de l’ouvrage bien fait

Le discours à la nation prononcé lundi soir dernier par la première ministre albertaine était en tous points remarquable. Bon, elle n’a pas dit « nation », car il est compliqué d’inventer une « nation » provinciale qui rendrait les Albertains distincts de la plupart des autres Canadiens anglais. Retirez le pétrole de l’équation, vous n’aurez plus de point d’appui pour un mouvement autonomiste albertain.

Mais il est là, tout ce pétrole, et il constitue le carburant de la crise d’unité canadienne que la première ministre est en train d’organiser, dans les 18 mois qui viennent. Décomposons sa posture stratégique et son message.

1. Un statu quo déclaré intolérable. Danielle Smith normalise et renforce le discours voulant que la province soit victime d’une énorme injustice. « Au cours des dix dernières années, les gouvernements libéraux successifs à Ottawa, appuyés par leurs alliés néodémocrates, ont déclenché un raz-de-marée de lois, de politiques et d’attaques politiques ciblant directement l’économie de l’Alberta. » Ces « attaques » et ces « politiques destructrices » sont désormais « insupportables ». Aux dernières élections, le parti et les ministres responsables de cette agression ont été reconduits au pouvoir, contre le vœu des Albertains.

2. Des exigences claires et ambitieuses. L’Alberta exige la négociation bilatérale avec Ottawa d’un accord contraignant qui doit inclure : la garantie d’obtenir un oléoduc vers les Maritimes, un autre vers un port d’eau salée en Colombie-Britannique et un accès à l’Arctique ; le retrait de toutes les lois fédérales sur l’environnement qui ont une incidence sur le pétrole, ou sur le plastique ; une réforme de la péréquation pour que l’Alberta en reçoive, par personne, autant que le Québec, l’Ontario et la Colombie-Britannique (on suppose une moyenne des trois).

3. Un délai serré. Parallèlement, une consultation démarrera sous peu pour définir un cahier d’objectifs pour l’avenir de la province. Ces propositions seront soumises à un référendum au cours de 2026. Il est impossible de prévoir la demande qui sera formulée, mais deux choses sont claires : le gouvernement ne proposera pas, lui, la souveraineté ; il est certain qu’il s’agira d’une forme d’autonomie plus grande au sein du Canada, nécessitant un changement constitutionnel quelconque.

4. Un second référendum, simultané. Le parti de Mme Smith a toujours promu la démocratie directe. Il vient de modifier la loi qui permet aux citoyens de déclencher un référendum sur la question de leur choix. Il fallait précédemment 600 000 signatures pour y arriver, il en faut maintenant 177 000, sur près de trois millions d’électeurs inscrits. Un sondage Angus Reid publié jeudi révèle que si 37 % des Albertains votaient aujourd’hui Oui à la souveraineté de leur province — un record historique —, 48 % souhaitent la tenue d’un tel référendum. Il est donc hautement probable qu’un référendum sur l’indépendance de l’Alberta aura lieu en 2026.

5. Normaliser les indépendantistes. Mme Smith le fait de deux façons. D’abord en ayant intégré le mot « souveraineté » dans la législation albertaine avec sa « Loi sur la souveraineté » et en disant faire la promotion d’une « Alberta souveraine dans un Canada uni ». Ensuite en dédiabolisant les indépendantistes : « Des milliers d’Albertains sont tellement frustrés par les attaques d’Ottawa contre le gagne-pain de leurs proches depuis dix ans qu’ils pensent que l’Alberta serait plus forte et plus prospère en tant que nation indépendante. C’est un sentiment compréhensible et justifié, même si nous divergeons sur la marche à suivre. Ces Albertains ne sont pas des traîtres et ne devraient jamais être traités comme tels. Ils aiment simplement leur province et leur famille et aspirent à un avenir meilleur que celui qu’Ottawa leur offre actuellement. »

6. Faire semblant qu’il y a de l’espoir. Devant ce tableau glauque et le niveau irréaliste des demandes albertaines (il faudrait que le gouvernement libéral renonce à la totalité de ses convictions environnementales et impose au Québec et à la Colombie-Britannique des pipelines contre leur gré), Mme Smith fait semblant qu’il est possible que sa province ait gain de cause. La popularité des pipelines augmente dans le pays, note-t-elle, et le nouveau premier ministre semble plus ouvert que le précédent. Elle dit choisir l’espoir plutôt que l’indépendance. On a clairement l’impression qu’il s’agit d’une étape préalable, avant de devoir constater que l’espoir est déçu.

Notons qu’il y a une importante variable québécoise dans l’équation. Angus Reid a voulu savoir si les Albertains seraient plus ou moins enclins à voter pour l’indépendance selon certains scénarios. Parmi les électeurs albertains plutôt enclins à voter Non à l’indépendance, un refus du Québec de laisser passer un oléoduc sur son sol pourrait en pousser 79 % à considérer voter Oui.

7. S’en laver les mains. Elle n’a pas été élue avec le mandat de tenir un référendum sur l’indépendance. Le programme de son parti jure fidélité au Canada. Elle se pose donc en spectatrice de la montée du sentiment souverainiste et de l’organisation de ce référendum dont, dit-elle, elle « respectera le résultat ». Pour l’instant, il n’est pas question qu’elle fasse campagne pour le Oui, encore moins qu’elle en dirige les troupes. Il faudrait pour cela, on le suppose, qu’un congrès de son parti, après l’échec des négociations, l’an prochain, lui en donne le mandat. Cela peut s’organiser. Elle incarnerait et accompagnerait ainsi les Albertains fédéralistes dans leur deuil de « la dernière chance » donnée au Canada et elle tirerait, avec eux et à contrecœur, la conclusion qu’il n’y a plus qu’un choix, l’indépendantisme.

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En conférence de presse, mercredi, elle était remarquablement préparée pour répondre aux questions posées sur les conséquences d’une indépendance albertaine sur les droits des Premières Nations. Elle n’avait que des réponses rassurantes. Je n’ai jamais entendu, au Québec, de politiciens fédéralistes aussi zen face aux conséquences de l’indépendance québécoise.

Je me souviens d’une remarque que m’avait faite Jacques Parizeau au sujet d’une stratégie tordue, mais efficace, de Robert Bourassa : « Ça, c’est de la belle ouvrage ! » On peut en dire autant de la construction stratégique de Mme Smith… mais seulement si elle veut conduire sa province à l’indépendance. Car sinon, l’échec des négociations avec Ottawa — ou l’obtention d’une décevante fraction de ses demandes — ne pourra que nourrir la frustration des Albertains qui, s’ils ne peuvent se venger en sanctionnant le Canada, trouveront un autre bouc émissaire, plus près de chez eux. Danielle Smith joue donc simultanément l’avenir de sa province, l’avenir du Canada et son avenir personnel. Elle le fait avec un impressionnant aplomb. Avec l’étoffe des faiseurs (et des faiseuses ?) d’histoire. 

(Ce texte fut d’abord publié dans Le Devoir.)

Mark Carney, menace à l’unité canadienne?

Avertissement : cette chronique n’est pas un appel au vote. Elle n’offre que des constats. Mais ceux de mes lecteurs qui souhaitent maximiser les chances que le Canada reste uni devraient voter pour Pierre Poilievre. Et ceux de mes lecteurs qui souhaitent maximiser le risque de fragmentation du Canada devraient voter pour Mark Carney.

Ce n’est évidemment pas dans le programme du chef libéral de présider au départ d’une ou de plusieurs provinces canadiennes. Cependant, les partisans de l’indépendance de l’Alberta, et plus généralement des provinces des prairies, voient en l’élection de Carney la principale condition gagnante de la réalisation de leur projet.

L’affaire ne serait qu’anecdotique s’ils n’avaient pas trouvé en la première ministre albertaine une femme d’une farouche détermination qui a entrepris de tout mettre en œuvre pour provoquer, a-t-elle écrit, « une crise d’unité nationale sans précédent ».

Je vous ai avisés dans une chronique antérieure de la liste de demandes qu’elle a envoyée aux deux partis fédéraux qui, en comparaison, rend celle livrée cette année par François Legault on ne peut plus pâlotte. Danielle Smith donne six mois au futur premier ministre canadien pour se rendre à ses exigences (en résumé : bar ouvert pour le pétrole), sinon… elle « jugera » de l’humeur des Albertains. Non sans les avoir crinqués dans l’intervalle avec une commission de consultation appelée Next Steps, avec une promesse de référendum, et avec la prédiction qu’envers l’Ouest, « Carney est pire que Trudeau ».

Hier comme aujourd’hui, une majorité massive d’Albertains souhaite rester canadienne. Mais alors que, sous le dernier premier ministre conservateur, issu de l’Alberta, Stephen Harper, seulement 10 % des citoyens de la province pétrolière souhaitaient voir leur drapeau flotter aux Nations unies, aujourd’hui, dans l’hypothèse de l’élection de Carney, un tiers est partant. L’idée est donc sortie de la marge.

Le vieux sage albertain Preston Manning, ex-fondateur du Reform Party dont la devise était « The West Wants In » — l’Ouest veut être présent dans les décisions, s’est transformé en partisan du « Wexit » — aucune traduction nécessaire. Dans un texte publié dans le Globe and Mail la semaine dernière, il a lancé un avertissement aux électeurs du centre du pays (il parle de nous et des Ontariens) et de l’Atlantique. Nous devons « reconnaître qu’un vote pour les libéraux de Carney équivaut à un vote pour la sécession de l’Ouest ».

Il s’explique : « Si les préoccupations ou les actions de l’Ouest canadien vous importent peu, ignorez ce conseil non sollicité. Mais comprenez que la séparation du moteur économique de l’Ouest canadien, basé sur les ressources, aura sur le reste du Canada des conséquences économiques et sociales désastreuses ». Bref, il nous enjoint de rejeter Carney, non pour le seul bien de l’Alberta, mais pour nous éviter les conséquences désastreuses que le départ de la poule aux œufs pétroliers infligerait.

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Manning prévoit d’ailleurs que d’autres provinces de l’Ouest quitteraient la fédération, en cas de départ de l’Alberta. Un député du Nouveau Parti démocratique (NPD) a voulu en avoir le cœur net en posant directement cette semaine la question à Scott Moe, premier ministre de la Saskatchewan. Sans succès. Moe refuse d’exclure clairement un avenir indépendant à sa province. Les questions d’aliénation de l’Ouest et d’indépendance sont sérieuses, dit-il. Mais encore ? « Si c’est la voie qu’ils continuent à suivre [les politiques environnementales libérales], et si cette politique non consentie nuit à la façon dont nous créons de la richesse, des emplois et des opportunités dans cette province, alors nous allons avoir un problème important dans le futur. »

La machine à problèmes

Un problème, c’est vite dit. Je connais des souverainistes québécois qui leur diraient, à Smith et à Moe, qu’il faut de méchants problèmes pour convaincre 50 % d’une population plus une personne de dire adieu au Canada. Smith a eu une idée riche : s’associer au Québec pour multiplier les problèmes avec Ottawa. J’aimerais rencontrer le conseiller albertain qui s’est donné la peine de lire les 108 pages du rapport publié en novembre par le Comité consultatif sur les enjeux constitutionnels du Québec au sein de la fédération canadienne.

Avant même que le gouvernement Legault ne se prononce sur ses recommandations, Danielle Smith les a trouvées excellentes, et a proposé dans une lettre à son homologue québécois que les deux provinces appuient de concert sur l’accélérateur des revendications autonomistes. Accorder aux lois provinciales sur la propriété la préséance sur les lois fédérales, avoir son mot à dire dans la nomination des juges (Simon Jolin-Barrette a bougé là-dessus cette semaine), réduire le pouvoir fédéral de dépenser, désigner soi-même son lieutenant-gouverneur, participer directement aux négociations internationales et soumettre leur application à une ratification des provinces, la liste est longue.

Cela embêterait un gouvernement Poilievre, c’est certain, car ces réformes excèdent de loin la flexibilité provincialiste conservatrice. Il s’agirait plus assurément d’une série de drapeaux rouges agités devant un gouvernement libéral peu enclin à démanteler l’œuvre de Trudeau père.

Il est tout à fait possible que l’ensemble de la manœuvre soit une entreprise classique d’augmentation du rapport de force de l’Alberta pour arracher davantage d’autonomie au sein de la fédération et faire déboucher ses projets de pipeline. Mais je pense subodorer qu’il y a davantage. On a vu Danielle Smith évoluer comme un poisson dans l’eau de la droite républicaine, y compris à Mar-a-Lago, dans un rassemblement MAGA (Make America Great Again) en Floride et sur les ondes trumpistes. Il est aisé de conclure qu’elle s’imagine demain gouverneure du 51e État américain. Puis, pourquoi pas, première sénatrice de l’Alberta à Washington. Elle n’a que 54 ans après tout.

Que signifierait, pour les indépendantistes québécois, le scénario d’une Alberta quittant le Canada ? Rien de moins qu’une aubaine. D’abord, le départ de la province baliserait la voie de sortie de la fédération, en traversant toutes les étapes nécessaires : reconnaissance de la question et du résultat référendaires par le Parlement fédéral, négociation d’une juste répartition de la dette et des actifs, ratification canadienne de son départ. En cas de succès — mais en ce cas seulement —, les Québécois anxieux seraient rassurés. Non seulement une indépendance négociée est possible, se diraient-ils, mais elle vient d’arriver. Si la Saskatchewan puis le Manitoba prenaient la même procédure à sa suite, ce serait encore mieux.

Et puisqu’on s’aventure assez loin sur le chemin des possibles, quittons la zone du vraisemblable pour badiner un peu. Si, après l’Ouest, l’Atlantique et l’Ontario décidaient de quitter le Canada, le Québec se retrouverait… tout seul. Nous obtiendrions l’indépendance par défaut, tous les autres s’étant séparés de nous. Nous pourrions alors reprendre le Ô Canada, que nous avions inventé pour parler de nous. Reprendre aussi la feuille d’érable, qui nous appartient. Même le mot « Canada », utilisé à l’origine pour parler de notre coin de continent, deviendrait disponible. C’est un mot iroquois ou wendat qui signifie « village ». On pourrait le leur redonner, tout simplement.

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

«Liberation Day» pour les contrebandiers!

Note à tous les chômeurs qui vont bientôt perdre leur gagne-pain, gracieuseté de la folie tarifaire de Donald Trump : une nouvelle carrière vous ouvre grand les portes, celle de contrebandier.

Si vous vivez le long de la plus grande frontière non défendue (pour l’instant) du monde, vous serez aux premières loges. Des fortunes ont été faites, il y a plus d’un siècle, lorsque l’alcool était interdit au sud de la frontière, mais légal et produit en grande quantité au nord. Les Bronfman, ici, et les Kennedy, là-bas, y ont constitué leur accumulation primitive de capital.

Dans la nouvelle ère de contrebande qui s’ouvre, les produits n’auront pas tous le cachet du fruit défendu, mais celui du prix distendu. L’alcool fera toujours partie des produits convoités. La bouteille de Veuve Cliquot, par exemple, vendue — disons — 100 $ à Montréal, le sera 135 $ à Plattsburgh. Une palette de 100 bouteilles vaudra un différentiel de 3500 $. Il y a une passe à faire.

Les contrebandiers ont évidemment le même dilemme que tous les autres entrepreneurs: la rentabilité de leur modèle d’affaires dépend de la prévisibilité des tarfis trumpiens. Pour l’instant, ils n’arrêtent pas de bouger. Par exemple, ils pouvaient il y a 10 jours calculer que tous les produits arrivant au Canada depuis l’Europe sans tarification commerciale vaudraient ici 20 % moins cher que quelques kilomètres plus au sud. Le pactole aurait été encore plus grand pour les produits provenant d’Asie, avec des différentiels de 30 ou 35 %. Mais tout a été mis sur pause et ramené à 10%, une marge trop faible pour monter des réseaux. Pour la Chine, cela semble plus sérieux. Trump ayant (pour l’instant) fait monter les enchères, tout ce qui vient de l’empire du Milieu coûtera 145 % moins cher au Canada qu’aux States. Oui, 145 % !

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Le conservateur antitrumpiste d’origine canadienne David Frum, dans The Atlantic, a tenté d’imaginer l’ampleur que pourrait prendre le phénomène d’ici quelques mois. Il compte sur le sens des affaires des petits trafiquants qui viendront s’approvisionner outre-frontière. S’il est difficile de bloquer le flot de fentanyl, imaginez la tâche qui attend des douaniers surchargés lorsqu’il s’agira d’intercepter l’arrivée de café ou de chaussures de sport.

« Même le plus fervent partisan de MAGA ne trouvera pas malsain de marchander des sous-vêtements issus du libre-échange à l’arrière d’un camion venu du Mexique ou du Canada, écrit-il. Il ne sera pas non plus facile d’inciter les forces de police d’État et locales à effectuer des descentes dans les stands qui apparaîtront bientôt dans les rues des villes américaines, et encore moins de surveiller le nombre quasi infini de transactions sur les places de marché en ligne comme eBay et Etsy. »

Les Américains seront d’autant plus avides de rabais que l’impact escompté des tarifs sur leur compte de banque sera salé. Selon les estimations, une famille moyenne pourrait devoir payer environ 3000 $ de plus pour sa consommation courante.

Si ce sont les consommateurs américains qui se déplacent, ils ont droit de faire un aller-retour sans payer de taxes sur les premiers 200 $US d’achat. Les affaires s’annoncent bonnes pour les détaillants qui s’installeront à quelques kilomètres de la frontière américaine. Et pourquoi ne pas consommer sur place ? Repas bien arrosé de produits et de vins importés.

Nos gouvernements ne seront pas rétifs à cette offre transfrontalière ; ils devraient au contraire l’intégrer à leur riposte aux sautes d’humeur trumpiennes. On peut imaginer des campagnes de promotion vantant chez les Américains les avantages de l’achat-pas-chez-vous. Les antitrumpistes seront nos meilleurs clients. « Embêtez Trump, achetez Québécois ! »

Il coûtera moins cher de venir acheter ses pneus neufs chez nous, et probablement quelques pièces de voitures. Alors, pendant la réparation, autant rester quelques jours dans un petit hôtel où on ne voit personne porter de casquette MAGA. David Frum suggère même à nos gouvernements d’offrir aux visiteurs américains une exemption de la taxe de vente sur les produits qu’on leur sert.

Le gouvernement Trump réagirait-il en réduisant le personnel aux douanes, pour créer des bouchons détestables ? Peut-être. Cela rendrait les Américains plus furieux encore, et la contrebande fleurirait, écrit Frum, par bateau, « dans de petits avions, par motoneige et à pied ».

Dans le New York Times, l’auteur Ted Genoways prévoit une explosion du marché noir à la frontière mexicaine. Il rappelle qu’au temps de la prohibition, la police américaine tentait de bloquer l’importation de tequila mexicaine. L’opération a eu deux effets : rendre la tequila encore plus populaire et susciter la création au Mexique de cartels de contrebande. Aujourd’hui, les cartels frontaliers se spécialisent dans le passage de migrants et de drogue. Mais ce sont des professionnels de la marge de profit. S’ils peuvent faire passer aux États-Unis n’importe quel produit mexicain frappé par un tarif et le vendre à moindre coût pour un gain intéressant, leurs réseaux sont déjà prêts.

Le chaos tarifaire fera le bonheur de contrebandiers qui opèrent bien au-delà des Amériques. Puisque les tarifs sont différenciés d’un endroit à l’autre, il devient profitable de déplacer des marchandises vers les pays moins tarifés avant de les exporter aux États-Unis. Un genre de tourisme commercial tarifaire. Un des plus beaux cas, relevé par l’économiste Paul Krugman, est celui de l’Irlande. Au nord de l’île, l’Irlande du Nord est une province du Royaume-Uni, frappé d’un tarif de 10 %. Le sud de l’île, la République d’Irlande, fait partie de l’Union européenne, qui doit, après la « pause », casquer 20 %. L’exportateur qui doit envoyer une marchandise à New York a tout intérêt à déplacer son stock vers le nord. Croit-on un instant que le gouvernement britannique va investir argent et énergie pour empêcher cette bénigne entourloupe ?

Donald Trump avait rendu célèbre la photo prise lors d’une de ses arrestations — son mug shot. On peut acheter des t-shirts et des tasses l’arborant. Les contrebandiers qui feront fortune grâce à lui devraient, à mon avis, tous porter ces t-shirts. Il serait normal que le président hors-la-loi soit leur modèle, leur emblème. Et qu’on le retrouve, pourquoi pas, sur leurs tatouages. Ils auraient Trump dans la peau.

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

Le prix Nobel de la bêtise

Vous n’y comprenez rien aux mécanismes du commerce international ? C’est parfait ! L’ignorance est l’élément fondateur de la guerre commerciale en cours. En l’espèce, votre cerveau est mésadapté à la compréhension du phénomène Trump. Il a été entraîné spécifiquement pour tenter de donner du sens à ce qu’il entend.

Lorsque le président américain nous annonçait des tarifs « réciproques », on faisait l’erreur de croire qu’il allait imposer aux autres les mêmes tarifs que ceux qu’on impose à son pays. Il parlait aussi de barrières non tarifaires. Il allait donc ajouter une évaluation des pertes encourues par les exportateurs de viande américaine à cause de l’obsession des Européens de ne pas manger de viande dopée aux hormones. Calculer aussi le prix du cauchemar occasionné aux manufacturiers états-uniens par l’incompréhensible volonté de pays non anglophones d’obtenir des instructions dans leurs étranges langues. Cela semble fastidieux, mais les experts du commerce sont payés, et fort bien, pour faire ces calculs.

Mais non. Votre cerveau a tout faux. Car pour lancer la guerre mondiale commerciale mardi, le président Trump a inventé un calcul qui n’est enseigné dans aucune école de commerce ou d’économie, même pas à la défunte Trump University. Il a pris le total des exportations d’un pays — disons le Penguinistan — vers les États-Unis. Mettons-le à 200 millions de dollars. Il a soustrait le montant d’importations du Penguinistan depuis les États-Unis. Mettons 100 millions. Cela donne 100 millions. Il a divisé ce chiffre par les 200 millions précités. Cela donne 0,5. Il l’a multiplié par 100. Cela donne 50. Il l’a divisé par deux. Cela donne 25. Il a ajouté le signe de pourcentage. Bingo : 25 % de tarifs !

Les Israéliens, par exemple, ayant comme le reste des détenteurs de cerveaux de la planète anticipé un calcul fondé sur la raison, avaient ramené à zéro leurs tarifs commerciaux juste avant le Liberation Day, pensant que cela allait améliorer leur sort. Nenni ! Ils sont punis (17 % pour eux) simplement parce que les Américains achètent davantage de leurs produits qu’ils leur en vendent.

Bon. Maintenant que l’on connaît la formule mathématique, pensent nos cerveaux, il devient aisé de sortir de ce pétrin. Il suffit d’acheter des produits américains pour exactement la même somme que celle de nos ventes aux États-Unis. Un équilibre parfait sera atteint. L’équation donnera un tarif de 0 %. Pour garder l’exemple d’Israël, ils n’ont qu’à acheter des oranges de Floride plutôt que du Maghreb, et du vin californien plutôt que du bordeaux, et le tour sera joué.

Si c’est ce que vous pensez, c’est que votre cerveau est encore sur le mode actif. Car n’avez-vous pas remarqué que même des pays qui affichent un déficit commercial avec les États-Unis, comme l’Australie, sont quand même punis ? Ils ont une facture de 10 %.

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Le secrétaire au Commerce de Trump, Howard Lutnick, s’est répandu sur les écrans américains depuis mardi pour expliquer ce qui allait se passer. Son premier conseil aux abrutis que sont les partenaires commerciaux des États-Unis est celui-ci : « Laissez Donald Trump diriger l’économie mondiale. Il sait ce qu’il fait. Il y pense depuis 35 ans. » C’est vrai, ça. Ne tenez aucunement compte du fait que, pendant ces 35 années, Donald Trump fut une des seules personnes au monde à ne jamais avoir possédé un casino — un endroit où, comme chacun sait, « la maison gagne toujours » — et à avoir réussi à le conduire à une spectaculaire faillite d’un milliard de dollars. Fort de cette expérience, il a ensuite conduit à la faillite trois autres casinos.

Supposons que les autres chefs d’État rechignent à laisser Trump diriger l’économie mondiale, y a-t-il une autre façon de se soustraire aux tarifs ? Oui. Un document distribué aux journalistes à Washington nous éclaire : les tarifs seront en vigueur « jusqu’à ce que le président Trump décide que la menace posée par le déficit commercial et le traitement non réciproque sous-jacent est satisfaite, résolue ou atténuée. » C’est quand même un peu vague.

Howard Lutnick nous en dit davantage : « Le dealmaker [Trump] va conclure des ententes quand et seulement si ces pays changent tout à leur sujet [change everything about themselves], et je doute qu’ils le fassent. »

Il donne l’exemple du bœuf. « Les Européens n’aiment pas notre bœuf parce qu’il est fort, et parce que le leur est faible. » La question des hormones n’est qu’un prétexte pour ces estomacs fluets, rétifs au viril cheptel américain. Puis il y a toutes les taxes sur la valeur ajoutée, élément majeur de la fiscalité européenne, qui devrait simplement disparaître. En plus des 27 pays européens, 148 autres nations, dont l’Australie et le Japon, ont eu l’idée saugrenue d’adopter ce système. Ils sont tous dans l’erreur et, dans la vision trumpiste, ils l’ont tous fait précisément pour nuire aux exportations yankees. D’ailleurs, le président a dévoilé en février un fait majeur qui avait échappé aux historiens : « Soyons honnêtes : l’Union européenne a été créée pour escroquer les États-Unis. C’est son objectif, et ils ont fait du bon travail. Mais maintenant, je suis président. »

Et si des pays proposent de faire ces changements, la négociation peut-elle s’engager ? Pantoute. « Pas de paroles, des actes, tonne Lutnick. «Les paroles n’ont pas de sens. Ils doivent changer leurs façons de faire. Voyons ce qu’ils font. Cela va prendre beaucoup de temps. »

Il n’est un secret pour personne, à Washington, que Donald Trump rêve maladivement d’une chose : faire la paix en Ukraine, et obtenir dans la foulée le prix Nobel de la paix. Jimmy Carter l’a obtenu en 2002 pour son action humanitaire post-présidentielle ; Barack Obama, en 2009, au début de son mandat, pour — attendez, euh, pour… — être Barack Obama. Si Trump l’obtenait, il serait le premier président républicain en un siècle à recevoir cet honneur.

Je ne dis pas que la paix en Ukraine, si c’était une paix satisfaisant les Ukrainiens, ne serait pas un geste important. Mais s’il fallait que le comité Nobel cède à cette tentation, je propose qu’il décerne aussi un prix Nobel de la bêtise économique à Donald Trump. Cela n’existe pas, dites-vous ? Bonne raison pour l’inventer.  

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)