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Il y a quelque chose de noble dans l’entreprise de réparation historique en cours, au Québec, au Canada et en Occident. Oser affronter les côtés sombres de son passé. Admettre que son histoire n’est pas qu’une épopée des plus brillants exploits. Nommer les discriminations, les spoliations, les internements. Sauf, évidemment, pour les parias.
Il ne faut pas craindre, dans ce processus, de désigner les coupables, même (surtout) s’ils étaient haut placés. Le contexte n’est pas une excuse. À l’époque même où les injustices ont été commises, par les pouvoirs civils ou religieux, on trouvait des voix contemporaines qui leur portaient la contradiction. Ils méritent donc de tomber de leur piédestal. Sauf, bien sûr, en ce qui concerne les parias.
Applaudissons aussi l’effort massif d’ouverture des archives, de repérage de sépultures (321 millions $ pour les pensionnats), le déballage intégral, une fois pour toutes, de tout ce qui fut caché dans les décombres de notre passé. Sauf, il va sans dire, s’il s’agit des parias.
Cet exercice de vérité, même s’il ranime des passions et des douleurs, est une nécessaire. D’abord pour préparer l’expression de la contrition. Puis, pour les victimes et leurs descendants, individus et nations, pour une réparation des dommages causés. Les Tribunaux sont souvent appelés à plonger leurs outils juridiques au cœur de ces sujets difficiles pour faire enfin surgir la justice. Sauf, on se répète, pour les parias et leur nation.
Les cocus de l’histoire
Un de ceux-là s’appelle Gaétan Dostie. Il était étudiant en lettres lorsque des policiers sont venus le cueillir dans la nuit du 16 octobre 1970. Ils n’avaient pas de mandat d’arrestation et Dostie ne pouvait appeler d’avocat ou de proche. Il fut incarcéré pendant 11 jours sans jamais savoir pourquoi. Il affirme avoir été hanté par la peur pendant les 15 années suivantes. Mais puisque son arrestation était légale, en vertu de la Loi sur les mesures de guerre, qu’y pouvait-il ? Un fait nouveau est apparu au moment du 50e anniversaire de ce triste événement, l’an dernier. On a découvert que le décret utilisé pour invoquer cette loi n’avait été écrit qu’en anglais, ce qui aurait dû la rendre nulle et non avenue. De plus, en 1970 pour suspendre les droits, il fallait déroger, non à la Charte qui n’existait pas encore, mais à la Déclaration canadienne des droits. Cette dérogation aurait dû être faite par le parlement, pas par le Conseil des ministres. Autre vice de forme.
Quelle aubaine pour les 500 prisonniers d’Octobre. Enfin, ils pouvaient présenter à un juge un moyen simple et précis de déclarer illégale cette loi infâme et ouvrir ainsi un chemin vers une réparation. D’autant que, l’an dernier, ni Ottawa, ni Québec, ni Montréal, coresponsables, en 1970, du délit, n’ont daigné présenter d’excuses.
Fin-novembre, le juge Sylvain Lussier, de la Cour supérieure, a signifié à Dostie et à ses amis qu’ils étaient des cocus de l’histoire. Enfin, il n’a pas utilisé le mot cocu, mais leur a indiqué que, dans leur cas, il n’y avait pas d’introspection historique qui vaille. Même s’il reconnaît que ce recours est le seul disponible aux victimes et que, dans ces questions constitutionnelles, il n’y a pas de prescription.
Le juge leur ferme la porte au nez notamment, écrit-il, parce que « les tribunaux ne doivent pas servir de théâtre aux affrontements politiques ou économiques entre divers groupes d’intérêt ». Ah bon ? Sauf évidemment s’il s’agit de charcuter la loi 101, de déclarer qu’Ottawa peut rapatrier sa constitution sans l’aval du Québec ou d’affirmer que la sécession est illégale. Il y a plus. Sur cette satanée question d’Octobre, écrit-il, « le débat suscite encore aujourd’hui des émotions fortes ». Alors, bonne raison de ne pas y toucher. Mais, ont dit les avocats de Dostie, dans des causes autochtones, des tribunaux n’ont-ils pas fait exactement ça ? Oui, oui, explique le juge. Mais, juridiquement parlant, ce n’est pas pareil. Fin de la discussion.
Accès interdit à la vérité
Toutes les voies légales permettant la réparation du traumatisme des prisonniers d’Octobre sont bloquées. Au moins, pourrait-on lire les archives ? Des classeurs entiers sont remplis, à Ottawa, des rapports d’enquête, d’écoute, de filature et d’infiltration des partis politiques québécois (indépendantistes et fédéralistes) par la GRC dans les années 1960 et 1970. Y a-t-on accès, un demi-siècle plus tard ? Non. Les Américains savent désormais tout sur la filature que le FBI faisait subir à Martin Luther King. Les archives du KGB ont été largement ouvertes, y compris pour les années 60 et 70. Mais pour nous, c’est niet.
Qu’en est-il des tractations entourant l’imposition de la constitution de Pierre Trudeau en 1982 ? Dans son excellent La bataille de Londres, publié en 2013, l’historien Frédéric Bastien a révélé que la division des pouvoirs entre l’exécutif et le judiciaire avait été bafouée au moment de la prise de décisions cruciales par la Cour Suprême. Des historiens de tout le Canada et l’Assemblée nationale unanime ont demandé à voir les archives concernant les communications probablement illégales entre des juges et les hauts-fonctionnaires de Trudeau. C’est non. Secret d’État.
On ne peut même pas aller au fond des choses lorsqu’il s’agit du référendum de 1995. En 2007, une enquête menée à huis clos, à la demande du DGE, par le juge Bernard Grenier a confirmé qu’Ottawa avait illégalement dépensé au moins un demi-million pour aider le camp du Non. Une estimation basse, car le fédéral a refusé de livrer ses documents et s’est objecté à ce que certaines questions soient posées. Mieux : les dépositions de 90 témoins et le contenu de 4500 documents sont frappés d’une ordonnance de non-divulgation, non-communication et non diffusion. Pour l’éternité.
Oui, il y a quelque chose de noble dans notre volonté de jeter une lumière nouvelle sur les côtés obscurs de notre histoire. Si seulement nous étions tous égaux dans cette quête de vérité. Bizarrement, j’ai un doute.
Cela m’est venu comme ça. Lire, une après l’autre, les biographies de deux Pierre qui ont marqué de façon complètement différente notre imaginaire: Vallières, né en 1938 et devenu célèbre pendant les années 1960, et Laporte, né en 1921, figure majeure du journalisme dans les années 50 puis de la politique dans les années 1960.
On pourrait penser qu’ils n’ont qu’un point de convergence: le FLQ. On se tromperait. Ils en partagent plusieurs. Ils ont tous deux été opposés au Duplessisme. Ils ont tous deux été auteurs. Laporte a publié Le vrai visage de Maurice Duplessis, un best-seller. Ils ont tous deux été journalistes, spécifiquement au Devoir. Surtout, ils ont été nationalistes. L’un, de manière révolutionnaire. L’autre, de manière réformiste. Finalement, Vallières a consacré à Laporte un ouvrage hautement spéculatif, L’Exécution de Pierre Laporte, tenant d’imputer à des forces canadiennes obscures, plutôt qu’à ses camarades felquistes, la responsabilité de la mort du ministre.
Deux biographies complètes et compétentes leur ont été consacrées. Dissident, sur Vallières, publié en 2018 par Daniel Samson-Legault. Pierre Laporte, par Jean-Charles Panneton, publié en 2012.
L’aventure de Nègres blancs et davantage
Dissident est opportunément sous-titré: Au-delà de Nègres blancs d’Amérique. Au-delà, oui, mais sans escamoter ce qui constitue un tour de force d’écriture, par son ampleur et sa rapidité, du prisonnier qu’était alors son auteur. Les version de Nègres blancs d’Amérique l’ouvrage son nombreuses, et Samson-Legault tente de s’y retrouver et suggère l’existence d’un manuscrit d’origine qui aurait fait 1000 pages.
Les chemins tortueux par lesquels Vallières fait sortir de prison les chapitres, la reconstitution du livre par l’alors éditeur Pierre Godin, l’interdiction de publication dont il est frappé, les rééditions et traductions, son instrumentalisation par la Couronne pour tenter de condamner Vallières, son émergence comme l’essai québécois le plus lu au monde — et salué, il est bon de le noter, par des leaders noirs américains — puis sa présence au coeur des débats actuels sur la rectitude politique, font de l’histoire même du bouquin, en soi, une épopée.
Mais le biographe va beaucoup plus loin, traçant d’abord le portrait d’un jeune Vallières déchiré entre la volonté de servir Dieu et celle de se mettre en scène dans des romans où il fait le procès de ses origines et de son milieu. Samson-Legault corrige au passage quelques exagérations du révolutionnaire. Il vivait dans un quartier pauvre, oui, remarquablement décrit dans Nègre Blancs. Mais son père, ouvrier au shop Angus, avait un excellent salaire pour l’époque.
La période felquiste de Vallières est aussi brève qu’exaltante mais il passe beaucoup plus de temps en procès et en prison qu’en organisateur terroriste. On a peine à imaginer, à distance, l’épuisement dans lequel les procédures — et des grèves de la faim — vont entraîner l’intellectuel.
La crise d’Octobre étant derrière lui, Vallières rompt avec ses camarades, dont Charles Gagnon, qui deviendra leader maoïste, en appelant à choisir l’action du PQ. Lévesque, qui rechignait à faire une place à Pierre Bourgault, sera paradoxalement plus amène avec Vallières.
Mais c’est Claude Ryan, au Devoir, qui repêche l’ex-felquiste en lui offrant une carrière de journaliste qui lui donnera une seconde vie professionnelle. Vallières embrassera ensuite des causes nombreuses, progressistes et souvent locales, privilégiant l’action de terrain. Son engagement pour la cause des habitants de Sarajevo marquera un nouveau et dernier point d’orgue. Au point où le biographe laisse entendre que Vallières, dont les facultés cognitives faiblissent, s’expose suffisamment aux tireurs embusqués qui terrorisent la ville pour qu’on pense qu’il ait voulu mourir là, au front, avec les déshérités de l’histoire.
Dissident éclaire une vie dont on avait connu les moments forts et nous rend l’homme dans toute sa complexité.
Le biographe de Pierre Laporte fait mieux encore: il révèle au lecteur autrement bien informé tout un parcours aujourd’hui occulté et qui méritait d’être révélé. Laporte est davantage qu’une victime ou un pont. C’est un acteur central de la Révolution tranquille. Malheureusement pour lui, l’équipe de Lesage était constituée de tant d’étoiles (Lévesque, Gérin-Lajoie, Kierans, les conseillers Bélanger, Parizeau et Morin) que la sienne pâlissait en comparaison.
Revenons d’abord sur le fait que Laporte n’était pas que journaliste au Devoir. Il en était un pilier. Correspondant à Québec et critique efficace des dérives duplessistes, Laporte était aussi éditorialiste, président des Amis du Devoir dont il animait les levées de fond. Il fut aussi un temps directeur de la revue nationaliste L’Action Nationale, donc au cœur des débats des années 1950 sur le renouvellement de la pensée nationaliste. Face au courant conservateur, pro-Union Nationale, Laporte représentait le courant plus social et moderne du nationalisme, alors accusé de «gauchisme» par ses adversaires.
Le jeune Laporte étonne par l’ampleur de sa production écrite, la qualité et la modernité de sa plume. Journaliste d’opinion et d’enquête, il débusque le scandale du gaz naturel qui met tout le gouvernement Duplessis dans l’embarras.
Ministre des Affaires municipales et de la Culture sous Jean Lesage, il en était aussi le leader parlementaire, donc chargé de l’aiguillage de l’ample activité législative de l’époque. Aux municipalités, c’est lui qui force la fusion des villes formant Laval et qui crée le premier palier de concertation pour l’île de Montréal.
Plus surprenant, à la Culture il prend les devants sur les questions linguistiques. Alors que son parti et son chef se contentent de se battre pour le bilinguisme, Laporte propose de faire du français la « langue prioritaire », voire de forcer tous les élèves du Québec et les nouveaux immigrants à apprendre le français. Ce sont de grandes audaces pour l’époque, et elles vont trop loin pour Lesage, qui bloque la publication de son ambitieux et très nationaliste livre blanc sur la culture. Tenace, Laporte réussira à faire adopter ses idées dans le programme du Parti libéral un peu plus tard.
Laporte est donc, profondément, un nationaliste et un réformiste. Y compris sur les questions du financement électoral ou d’abolition de la chambre haute. Son action sera centrale dans la modernisation des pratiques de l’assemblée législative.
Sa volonté de devenir chef le convainc cependant de prendre ses distances du groupe de turbulents réformistes de René Lévesque et de se rapprocher de l’establishment pour se rendre au trône. Robert Bourassa fait exactement le même calcul, mais c’est lui qui sera choisi par l’establishment et par les ministres trudeauistes qui l’estiment plus sur pour l’avenir du fédéralisme. Pour Ottawa, le passé nationaliste de Laporte le rend suspect.
Il est d’ailleurs savoureux d’entendre Laporte — dont la plume est précise et vivante — dénoncer pour les militants libéraux l’emprise que la haute finance aurait sur le parti si un autre candidat que lui, sous-entendu Bourassa, était choisi. Il finira troisième, songera à quitter la politique, puis restera le fidèle vice-premier ministre du nouveau chef.
Les tristes derniers jours de Laporte, l’otage exécuté, sont repris dans l’ouvrage avec l’éclairage donné par ses proches. Panneton dissèque finalement, pour les dégonfler de façon convaincante, les accusations d’accointances avec la pègre qui ont surgi après son décès.
Vallières et Laporte offrent deux trajectoires complètement différentes, mais chacune profondément québécoises. Oui, c’était une drôle d’idée, de lire sur les deux Pierre en ces 50 ans de la crise d’Octobre. Mais je suis content de l’avoir fait et en suis reconnaissant aux deux biographes. Je vous le conseille chaudement.
La cellule Chénier, qui a enlevé Laporte. Seuls Simard et Jacques Rose sont présents au moment du décès
Comptez jusqu’à 30, lentement. Pour une personne qui applique un mouvement de torsion sur une chaînette autour du cou d’un homme d’âge mur, c’est le temps maximal qu’il faut pour forcer l’homme à se taire. Le temps qu’il faut pour qu’il perde connaissance. Si la pression est alors relâchée, l’homme reprendra conscience dans moins de 30 secondes.
Comptez maintenant jusqu’à 180, peut-être même jusqu’à 300. Lentement. C’est le temps qu’il faut à la strangulation pour conduire la victime à la mort cérébrale, si la pression est stable. Sinon, ça peut-être plus long encore. « C’est long mourir de strangulation » témoigne un spécialiste québécois du domaine, Yann Dazé, pathologiste au ministère de la Sécurité publique.
Le temps écoulé. C’est probablement la donnée la plus importante et la moins contestable lorsqu’il s’agit de tenter d’évaluer les circonstances dans lesquelles est morte la principale victime de la crise d’Octobre, Pierre Laporte, il y a 50 ans ce 17 octobre.
(Une version légèrement écourtée de ce texte fut publiée dans Le Devoir du samedi 17 octobre.)
Historiquement, deux versions
Depuis ce jour tragique, on le sait, les membres de la cellule ayant enlevé Laporte ont choisi de mentir solidairement à ce sujet. Ils ont déclaré qu’à trois, Paul et Jacques Rose et Francis Simard, ils ont exécuté, volontairement et froidement, Laporte. Sur un point précis, on sait que c’est faux. Paul Rose était très loin du lieu du décès à l’heure fatidique.
Ensuite et pendant des années, a circulée la thèse de « l’accident ». Dans cette version, les deux felquistes présents, Jacques Rose et Francis Simard, auraient voulu conduire leur otage à l’hôpital, car il s’était blessé la veille lors d’une tentative d’évasion. Au moment de l’emmener vers le coffre de la voiture, où ils avaient disposé oreiller et couverture, Laporte se serait mis à crier. C’est pour le faire taire, par crainte qu’il soit entendu par des voisins, qu’un des felquistes aurait tordu de l’arrière le chandail qu’il portait, serrant, peut-être sans le savoir, la chaînette qu’il portait au cou et l’entraînant vers la mort.
Cette version est soutenue par l’avocat désigné par René Lévesque pour faire la lumière sur cette affaire en 1976, Jean-François Duchaîne. Il me l’a réitéré en entrevue ces derniers jours, affirmant qu’aucun des felquistes n’était disposé à commettre un meurtre. Pour son rapport, Me Duchaîne a parlé à Francis Simard et à Paul Rose, mais pas à Jacques Rose. Cette version est crue par l’enquêteur au dossier, Julien Giguère, ce qu’il m’a confirmée en entrevue. Elle est reprise par l’historien du FLQ Louis Fournier dans la réédition de son ouvrage FLQ – Histoire d’un mouvement clandestin.
Il y a quelque chose de shakespearien dans cette version. Les felquistes étaient sur le point de libérer leur otage blessé, de le confier aux bons soins de médecins. Mais dans un tragique retournement de l’histoire, une gauche tentative de dernière minute aurait transformé les Bons Samaritains en assassins, à leur corps défendant, discréditant ainsi l’œuvre entière du FLQ et changeant le cours de l’histoire.
Des felquistes déchirés entre l’idée de libérer et d’exécuter leur otage
En l’absence d’une vidéo, inexistante, des événements, nous ne disposerons jamais, à ce sujet, de certitude historique. Cependant plusieurs éléments de preuve disponibles brossent un autre portrait.
Ce que nous savons de l’état d’esprit des felquistes dans les heures précédant le drame indique que la décision d’aller conduire Laporte à l’hôpital n’était pas prise. Dans son livre écrit entre 1980 et 1982, Pour en finir avec Octobre, Francis Simard explique pendant plusieurs longues et déchirantes pages que lui et Jacques Rose alternaient constamment entre l’idée de libérer Laporte et l’idée de lui donner la mort. «Nous avions atteint un niveau de tension presque extrême, écrit-il. » Il ajoute: « Nous le libérons, nous ne le libérons pas. Nous disons ‘il faut le libérer’, mais nous ne pouvons pas faire ça. C’est encore donner raison aux pouvoirs, à ceux qui possèdent. C’est accepter encore qu’ils soient les plus forts, toujours.»
Il affirme qu’après cette hésitation, la décision est prise de tuer Laporte et il enfonce le clou : « ce n’est pas un accident». La raison de ne pas tenir compte de cet aveu ? Simard ne ferait que reprendre, à 12 ans de distance, le pacte de culpabilité felquiste. Rien cependant ne l’obligeait à raconter dans le détail l’hésitation qui précède le décès.
Simard, mort en 2015, participe ensuite à la rédaction du scénario du film Octobre, qui sortira en 1994. Là, le point de vue est clair : Jacques Rose et Simard ont volontairement exécuté Laporte, hors du champ de la caméra, dans le silence. Doit-on y voir encore l’expression de la solidarité felquiste ? Il y a un bémol. Simard admet, là, l’absence de Paul Rose.
Pierre Falardeau affirme que Simard, qui a déjà collaboré à son film précédent Le Party, est « son meilleur chum». Il a raconté avoir soumis à Simard chaque version du scénario. Falardeau ouvre son film en écrivant à l’écran qu’il sera «respectueux des faits et des hommes». En entrevue il a ajouté qu’il avait «copié le réel». Simard était d’ailleurs présent sur le plateau pendant tout le tournage. « Falardeau n’aurait rien mis sans l’accord de Simard,» rapporte Denis Trudel, un des acteurs du film, aujoud’hui député du Bloc.
On y découvre des éléments nouveaux, omis du livre de Simard. On savait que le felquiste Bernard Lortie avait quitté la maison de la rue Armstrong où était détenu M. Laporte après la tentative d’évasion de l’otage, mais avant son décès. Une scène du film nous fait comprendre pourquoi. Lortie est fermement opposé à l’assassinat de Laporte. Dans un aparté, Jacques Rose et Simard s’inquiètent de cette attitude et soupçonnent Lortie d’avoir détaché les liens de Laporte, lui permettant de tenter de tenter de s’évader. Ils trouvent un prétexte pour le faire partir. Il gêne à leur projet. Ils lui disent d’aller retrouver Paul Rose pour l’informer de la situation de l’otage.
Une autre scène montre un felquiste s’approchant de Laporte, qui est assis et qu’on voit de dos. Le felquiste n’est pas nommé mais selon l’acteur Denis Trudel, il s’agit de son personnage, Jacques Rose. Il a une corde en mains dans l’intention manifeste d’étrangler l’otage. Mais il n’ose pas compléter son geste et revient vers son collègue, Francis Simard, joué par Luc Picard.
La recommandation de Paul Rose
Le film révèle aussi que Paul Rose appelle son frère et Simard pour leur recommander d’exécuter Laporte. Paul Rose est le leader naturel du groupe et même s’il se défend, dans cette conversation, de donner « un ordre», son opinion compte. Dans une lettre ouverte à L’Aut’Journal au moment de la sortie du film, Paul Rose conteste le ton du film, pas suffisamment politique à son avis, et la véracité de quelques éléments : une rencontre qui n’aurait pas eu lieu, une réaction trop émotive des felquistes à la présence de policiers sur la rue Armstrong. Cependant, alors qu’il en a l’occasion, Rose ne nie pas l’existence de l’appel où il recommande l’exécution de Laporte.
Jacques Lanctôt, de la cellule Libération détenant Cross, rejoint pour cet article, affirme avoir été au courant « depuis longtemps » de ce coup de téléphone de Paul Rose recommandant l’exécution, car Francis Simard s’en serait ouvert à l’époque à un autre membre de sa cellule, Yves Langlois.
Une récente révélation de Jacques Cossette-Trudel donne du poids à la version d’un Paul Rose prêt à passer à l’acte. Cossette-Trudel était aussi de la cellule Libération. Il rencontre Paul Rose le 13 octobre. Cross est déjà otage depuis huit jours, Laporte depuis trois. Il semble désormais peu probable que la revendication centrale des felquistes, la libération de 23 de leurs camarades emprisonnés, sera obtenue. Dans une entrevue à Marc Laurendeau, de Radio-Canada, Cossette-Trudel raconte que pendant cette rencontre, Paul Rose a posé son revolver sur la table et a dit: « Si le gouvernement maintient son attitude, vous allez devoir, je pense, tuer M. Cross.» Cossette-Trudel est totalement opposé à cette idée et le lui fait savoir. Le désaccord n’est qu’une étape supplémentaire dans le conflit tactique qui oppose depuis le printemps les membres des deux cellules. Rose comprend que les ravisseurs de Cross ne vont jamais assassiner leur otage – ils l’écriront d’ailleurs dans deux communiqués qui ne seront malheureusement pas rendus publics pendant la crise. En quittant, Rose dit à Cossette-Trudelle : « On va s’arranger avec Laporte».
Cette version est démentie par Louise Verreault, alors conjointe de Paul Rose et présente à la rencontre. Elle n’est cependant pas incompatible avec la version qu’on trouve dans le rapport Duchaîne, dans un passage fondé sur des entrevues réalisées à l’époque avec Paul Rose et des membres de la cellule Libération. Duchaîne indique qu’il est convenu que Crosss « ne sera pas exécuté », mais gardé comme prisonnier politique. « En revanche, la responsabilité de M. Laporte est jugée plus grande que celle de M. Cross et il est décidé que le FLQ ‘n’interviendra pas en faveur du ministre Laporte dans la sentence de mort prononcée contre lui par les autorités en place’.»
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Pourquoi des responsables des deux cellules felquistes principales de 1970 parlent-ils ainsi du FLQ comme s’il s’agissait d’une force extérieure ? On ne peut que conclure que Paul Rose ne souhaitait aucune pression extérieure sur la décision de sa cellule d’exécuter ou non Laporte. Me Duchaîne écrit que la conversation se conclut ainsi : «la cellule Chénier conservera l’initiative de décider du sort de M. Laporte. »
De toute évidence, Cossette-Trudel n’a pas révélé à l’époque à Me Duchaîne la volonté de Paul Rose d’en finir avec un des otages. Il l’a cependant révélé aux autres membres de sa cellule dès qu’il les a revus. C’est ce qu’affirme dans son propre ouvrage, Une sorcière parmi les felquistes, Louise Lanctôt, conjointe de Cossette-Trudel. C’est ce que nous confirme aussi en entrevue Jacques Lanctôt. Il se souvient aussi que Cossette-Trudel lui a parlé du revolver que Paul Rose aurait mis sur la table pendant la discussion.
Tous ces éléments invalident le récit selon lequel les felquistes avaient pris la décision de libérer Laporte. Ils l’avaient évoqué, oui. Simard raconte en avoir longuement parlé avec M. Laporte. Mais ils jonglaient aussi, et manifestement surtout, avec la volonté de l’exécuter.
Francis Simard et Jacques Lanctôt ont été prisonniers ensemble, au pénitencier Saint-Vincent-de-Paul. Lanctôt raconte que Simard ne lui a parlé qu’une fois des circonstances de la mort de Laporte. « Francis ne parlait plus aux Rose car il était contre l’idée de maquiller le meurtre en accident » raconte Lanctôt. L’exécution fut délibérée, lui a avoué Simard, ajoutant que « ça a pris de longues minutes avant que Laporte ne rende son dernier souffle.»
Un enregistrement illégal
D’où vient l’information selon laquelle Laporte s’est mis à crier et qu’un felquiste a voulu le faire taire ? Une fois arrêté, Jacques Rose a droit à un entretien avec son avocat Robert Lemieux. Cette conversation est protégée par la confidentialité avocat/client. Mais une équipe de la SQ l’enregistre, illégalement. Me Duchaîne est parmi ceux qui ont entendu cette bande. En entrevue, il précise que Jacques Rose ne raconte pas précisément le déroulement des événements, mais indique que Laporte fut pris d’une crise de panique et s’est mis à crier. « Ca se serait pas fini comme ça s’il avait pas agi comme il a agi » a dit Jacques Rose, très monté contre Laporte qu’il juge responsable des événements et qu’il accable d’injures et de blasphèmes.
Une autre personne, un juge, a entendu la bande et a raconté ce qui suit au journaliste Carl Leblanc pour son livre sur Cross, Le personnage secondaire : « Jacques Rose est très énervé, il peste contre Laporte, comme si ce dernier l’avait obligé à passer à l’acte. Ça en dit long sur le degré de préméditation. Et la façon dont il se livre ne laisse pas beaucoup de doute quant à l’auteur de la strangulation. »
Nous apprenons d’une autre source, indirecte, que la mort de Laporte s’est produite au moment où Simard et Jacques Rose tentaient de le déplacer vers la voiture. Après les faits, Jacques Rose le raconte au téléphone à son frère Paul, qui le rapporte à Bernard Lortie. Ce dernier en fait part aux policiers lors de son arrestation. Ce fait est rapporté dans un écrit de Me Robert Demers Souvenirs d’Octobre, négociateur du gouvernement pendant la crise.
Qu’en est-il de la couverture et de l’oreiller placés dans le coffre de la voiture avec le corps de l’otage ? Dans la version des Bons Samaritains, les deux felquistes les auraient mis là dans le but de conduire M. Laporte à l’hôpital, avant «l’accident» qui aurait causé sa mort. Dans la version racontée par Simard dans son livre, il explique au contraire qu’il s’agissait d’un geste de remords, « comme si nous pouvions encore le sauver. Nous l’avons déposé avec précaution dans la valise de l’auto. Nous avons mis des couvertures, un oreiller. Nous l’avons emmitouflé. Tu ne peux pas croire qu’il soit mort.» Autre version dans le scénario du film Octobre : oreiller et couverture sont sur le capot de la valise au moment où les felquistes y emmènent le corps inanimé.
Une explication médicale en deux temps
Ayant remis l’événement dans son contexte, qui n’était pas bienveillant, un retour sur la preuve médicale du décès nous donne sans doute la réponse la plus utile.
D’abord, il est vrai que les blessures que Laporte s’était infligées aux poignets et à la poitrine en se lançant dans une fenêtre semblaient impressionnantes. Les bandages aux mains étaient imbibés de sang. Les felquistes ont pu penser qu’il avait perdu beaucoup de sang. Mais le médecin légiste au dossier, le Dr Jean-Paul Valcourt, conclut autrement, dans son témoignage à l’enquête du Coroner : « le cadavre de monsieur Laporte, en ce qui me concerne, on ne peut pas dire qu’il a perdu considérablement du sang au moment où j’ai fait l’autopsie.»
Selon le coroner Jean Brochu, consulté pour cet article, et selon la « bible » en matière de strangulation, « Forensic Pathology» des Dr Vincent et Dominik Di Maio, il faut une douzaine de secondes et tout au plus 30 pour faire taire une personne en lui appliquant une forte pression autour du cou. Ce n’est pas l’air qui lui manque, c’est le sang qui n’oxygène plus le cerveau.
Si l’objectif des felquistes était de faire taire Laporte, cette pression aurait suffi pour lui faire perdre connaissance. Mais pour étrangler un homme de 49 ans, qui a perdu un peu de sang mais pas considérablement, il faut exercer une pression continue de quelques minutes. Combien ? C’est variable. Au moins trois, quatre ou cinq.
Le Dr Valcourt conclut de son examen du défunt qu’une pression forte a été exercée dans un premier temps, puis une pression plus légère. Ce qui suggère qu’il y a deux temps, deux intentions, deux résultats.
Photo de l’autopsie de Pierre Laporte.
Le pathologiste Yann Dazé, qui a supervisé plus de 50 cas de strangulation, est formel : en moins de 30 secondes, les felquistes avaient devant eux un corps inanimé. Ils ne pouvaient pas se tromper. « Poursuivre la pression au-delà de ce délai relève d’une autre volonté » que de celle de faire taire l’homme, explique-t-il. Après 30 secondes, la victime «est comme dans le coma» dit-il.
« On l’a fini ! » les deux hypothèses
Nous sommes donc en présence de deux hypothèses vraisemblables. Il y a celle de l’exécution pure et simple, défendue par Simard dans son livre, dans le film de Falardeau et dans sa discussion avec son co-détenu Jacques Lanctôt.
Il y a celle, à peine plus charitable, de la mort en deux temps. On serait là en présence de felquistes incertains du sort qu’ils veulent réserver à leur otage. Peut-être même décidés, à l’instant-clé, à l’emmener vers la voiture, mais forcés à l’empêcher de crier. L’occasion faisant le larron, le felquiste ayant débuté l’étranglement, manifestement en colère contre l’otage, décide d’aller au bout de sa démarche et de faire passer l’homme de vie à trépas. « Il y a du volontarisme là-dedans » écrit Simard, au sujet de l’exécution.
Un scénario qui peut être soutenu par un second enregistrement illégal. Lorsque Paul Rose raconte les événements à Robert Lemieux après son arrestation, l’agent Claude Lavallée, de la SQ, organise l’enregistrement de la conversation. Il en fait état dans son livre publié en 2010, Révélations d’un espion de la SQ. En entrevue pour cet article, il affirme avoir transcrit dans le livre les notes qu’il avait prises sur-le-champ et il jure qu’il s’agit bien de Paul et non de Jacques Rose.
Dans cet entretien, où Paul Rose dénigre abondamment Laporte, il affirme : «quand on a vu qu’on ne pouvait pas faire grand-chose pour lui, parce qu’il nous était impossible de faire venir un médecin ou de l’amener à l’hôpital, on l’a fini, avec la chaînette qu’il avait dans le cou ».
Les policiers qui écoutent la conversation croient qu’ils viennent d’entendre une confession. Ils n’ont pas encore compris que Paul Rose était absent de la scène et qu’il raconte ce que son frère Jacques lui a confié. Mais ce « on l’a fini » est évocateur.
Le récit de Francis Simard donne le contexte: « Ce que tu vis est purement affaire de tripes. Tu crées des événements, mais il vient un temps, un moment où ce sont les événements que tu as créés qui te portent. Nous avions la sensation que Laporte était déjà mort. Il était comme quelqu’un à qui on a enlevé toute vie. Il avait l’air complètement ‘vidé’. Tu sentais que, pour lui, on l’avait déjà tué. C’était comme si, pour lui, il était déjà mort. »
Bref, la thèse de la mort accidentelle ne tient pas. L’hypothèse, terrible mais vraisemblable, est que pour commencer, ils voulaient le faire taire. Et pour finir, ils l’ont fini. Pour commencer, c’était un accident. Pour finir, c’était un meurtre.
Dans l’offre de livres sur les 50 ans d’Octobre, ceux de Jules Falardeau et de Louis Fournier sont en un sens d’heureux cousins. Falardeau dans La crise d’Octobre 50 ans après offre un survol, magnifiquement illustré, du climat qui régnait pendant cette année folle. On voit, on touche, on goûte à l’époque.
Fournier dans sa réédition mise à jour de FLQ – Histoire d’un mouvement clandestin, nous entraîne dans l’enfilade des événements avec une précision de moine. Chaque attentat, chaque arrestation, chaque publication du FLQ, chaque sous-groupe de révolutionnaire.
Falardeau s’est attaché à faire parler des acteurs de l’époque. Un fondateur du FLQ, un journaliste, une complice d’Octobre, un historien. Un policier aussi qui apporte un volet essentiel à la compréhension de la violence du moment. Lors de l’émeute de la Saint-Jean-Baptiste de 1968, le boxeur Reggie Chartrand est arrêté. Il s’était déclaré chef des Chevaliers de l’Indépendance et ne dédaignait pas le coup de poing lorsque nécessaire. Le policier Claude Aubin, très jeune à l’époque, raconte qu’une fois Chartrand arrêté et en cellule, des policiers «chacun leur tour, ils passent dans la salle et lui donnent un coup de poing dans le visage». L’histoire est connue, Paul Rose et Jacques Lanctôt, futurs ravisseurs de Laporte et Cross, se sont rencontrés dans un panier à salade le jour de cette émeute. Lanctôt, en sang, s’effondrant sur Rose.
La violence felquiste est évidemment impardonnable. Mais la violence policière de l’époque était un élément-clé du cocktail qui allait conduire une poignée de jeunes à la violence.
La lecture de Fournier permet de découvrir une fouille de détails insoupçonnés sur l’avant et l’après crise d’Octobre. Que des jeunes felquistes ont « volé » le mouton d’une fête de la Saint-Jean. Que certains d’entre eux ont voulu imiter les Noirs américains qui voulaient se faire servir dans des cafés pour Blancs seulement du Sud en réclamant du service en français dans un restaurant de Westmount.
On comprend aussi comment les vagues de felquistes se succèdent les unes aux autres, malgré la forte capacité des policiers à remonter les pistes et à les coffrer. Il est un peu dommage que, dans son récit de la crise d’Octobre, l’auteur reprenne la thèse d’une domination de Robert Bourassa par Pierre Trudeau dans la décision d’invoquer la loi d’exception, alors que Bourassa en fut l’initiateur et l’exécuteur. Fournier a cependant le grand mérite de nous faire comprendre que de 1970 à 1972, il y a deux FLQ. Le faux : celui piloté par les policiers et la taupe Carole Devault; le vrai : avec des militants qui reprennent l’action illégale, posent des bombes et effectuent des vols à main armée. Les anniversaires d’Octobre de 1971 et 1972 font craindre de nouvelles offensives. Fournier explique comment chacun de ces réseaux finit par se déliter et s’épuiser. Le ralliement de Pierre Vallières au PQ, la transition de Charles Gagnon, Robert Comeau et plusieurs autres dans des organisations maoïstes tarissent la source.
Il n’est donc pas inutile de lire ces deux livres en tandem. (Après que vous aurez terminé le mien, bien entendu !)
Il y a 50 ans, des centaines de vos concitoyens étaient réveillés en pleine nuit et conduits, sans mandat ou accusation, dans des cellules. Ce fut le pire abus de pouvoir de notre histoire moderne.
Une période noire où le délit d’opinion, principalement indépendantiste, était passible de prison, de harcèlement et, en plusieurs cas, de violence policière.
Jamais depuis ni l’État canadien, ni l’État québécois n’ont reconnu leur responsabilité dans ce qui fut une atteinte frontale à la justice et aux droits. Depuis deux semaines, des motions ont été présentées devant vous par le Parti québécois puis par le Parti libéral au sujet des excuses qui devraient être présentées. Elles n’ont pas obtenu les assentiments nécessaires pour être adoptées.
Ces échecs n’honorent ni l’Assemblée, ni le gouvernement, ni surtout notre devoir de mémoire et de réparation envers l’histoire.
À Ottawa, deux partis politiques, le Bloc québécois et le NPD, veulent pousser le gouvernement canadien à présenter, aussi, des excuses. Le premier ministre canadien, Justin Trudeau, malgré une réticence évidente, a signalé qu’il était prêt à y réfléchir si chacun prenait ses responsabilités à Montréal, Québec et Ottawa.
Certains de mes amis indépendantistes souhaitent que la totalité du blâme repose sur le gouvernement canadien qui, seul, avait le pouvoir d’invoquer la Loi sur les mesures de guerre. Cette responsabilité est indéniable et c’est sciemment que Pierre Trudeau a voulu qu’une rafle nocturne coïncide avec le déploiement de l’armée pour qu’un choc soit asséné au mouvement nationaliste au grand complet.
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Cependant, la vérité historique doit prévaloir sur les préoccupations politiques. C’est le gouvernement Bourassa qui a, avec le maire de Montréal Jean Drapeau, insisté pour obtenir cette loi. C’est le gouvernement Bourassa qui a décidé de l’ampleur des arrestations et des perquisitions à exécuter, de la longueur des périodes de détention. Ottawa lui a donné l’outil. Québec aurait pu l’utiliser avec parcimonie, mais en a fait une utilisation massive, agressive et politique.
Évidemment, cher François Legault, vous n’y êtes pour rien. Cependant la balle est dans votre camp. Vous pouvez être celui qui écrit le chapitre réparateur de cette sombre histoire. Vous n’avez de permission à demander à personne pour présenter à l’Assemblée une déclaration ministérielle reconnaissant la responsabilité de l’État québécois dans cette affaire et réclamant une prise de responsabilité semblable aux gouvernements d’Ottawa et de Montréal.
À l’époque, seul un détenu injustement arrêté sur cinq fut indemnisé par le Protecteur du citoyen. Vous devriez réclamer qu’un fonds conjoint Ottawa-Québec soit constitué pour dédommager ceux qui ne l’ont pas été. Il est évidemment nécessaire, dans cette déclaration, de rendre hommage aux victimes principales d’Octobre : Pierre Laporte et sa famille. M. Laporte avait eu droit en 1970 à trois jours de deuil national et son nom est pour toujours inscrit dans notre paysage : pont majestueux, écoles, rues.
Nulle part cependant on ne trouve trace de l’injustice commise il y a un demi-siècle contre des centaines de citoyens innocents. Dans cette rafle impardonnable, cinq poètes et une chanteuse furent incarcérés. Une place et une œuvre d’art des Poètes emprisonnés, de préférence sur le boulevard Robert-Bourassa, permettraient d’exprimer à la fois le regret et la reconnaissance de l’affront commis contre la liberté.
Faire ce geste, Monsieur le Premier Ministre, vous grandirait. Il forcerait le gouvernement canadien à faire acte de contrition. Il nous permettrait de tourner la page.
Si vous ne répondez pas à cet appel, alors que vivent encore parmi nous plusieurs des victimes d’Octobre, quand obtiendront-ils justice ? Au 100e anniversaire de l’événement ? Ce sera trop tard. Vous seul êtes au bon endroit au bon moment.
(Ce texte a été publié dans Le Devoir.)
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Des excuses, pourquoi ? Parce qu’il y a 50 ans, à 4 h du matin, 1200 policiers frappent aux portes, réveillant hommes, femmes et enfants, apprenant à des citoyens effarés que, non, ils n’avaient plus de droits, non, il n’y avait pas de mandat, non, ils ne pouvaient pas appeler un avocat. Il y en aurait bientôt, exactement 497 détenus. Pas moins de 97% d’entre eux n’étaient coupables de rien d’autre que d’être indépendantistes, syndicalistes, progressistes. Cinq poètes furent ainsi emprisonnés.
Certains furent frappés par des policiers, forcés à se dénuder et, dans un cas, soumis à un simulacre d’exécution. De plus, 37 000 Québécois ont subi une perquisition sans mandat. Les membres d’exécutifs du jeune Parti Québécois à Hull, Drummondville, Trois-Rivières et ailleurs furent visités à répétition.
Le coordonnateur de l’équipe de policiers chargée de retrouver les otages James Cross et Pierre Laporte estimait que l’arrestation d’une vingtaine de personnes serait utile à l’enquête. Au-delà de ce chiffre, nous sommes en présence d’une opération politique visant à asséner un choc psychologique à tout le mouvement d’opposition, surtout indépendantiste, au mépris des droits.
Faut-il s’excuser pour tout ce qui est condamnable dans notre histoire? On peut penser que non. Mais puisque le gouvernement canadien s’est excusé pour des internements (de minorités pendant la seconde guerre) ou pour de la discrimination à l’emploi (pour les homosexuels dans la fonction publique et l’armée) on voit mal comment la suspension massive des droits en Octobre 70 et une rafle d’arrestation nocturne ne satisferaient pas aux critères actuels de contrition.
Des excuses, par qui ?
Les demandes déposées à Québec et à Ottawa visent spécifiquement l’action du gouvernement fédéral alors dirigé par Pierre Elliott Trudeau. Il est tout à fait vrai que les droits ne pouvaient être suspendus que par une action du gouvernement fédéral. Il est tout à fait vrai que Pierre Trudeau a pris la décision de donner aux policiers le droit de procéder à une rafle, a vu une des listes hallucinantes de gens qui seraient arrêtés et ne s’y est pas objecté, a approuvé l’idée d’arrestations nocturnes. Il a surtout caché à ses ministres une information clé : la GRC s’opposait en principe à ces arrestations et à l’idée même de voter une loi d’exception, jugeant avec raison que ces gestes allaient nuire aux efforts de libération des deux otages.
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Trudeau et ses ministres sont responsables d’avoir sciemment désinformé les autres ministres et les citoyens sur l’ampleur du risque posé par le FLQ. Des excuses fédérales sont donc parfaitement justifiées, a fortiori de la part d’un gouvernement à plus d’un égard héritier de Pierre Trudeau.
Comment faire l’impasse, cependant, sur la responsabilité du premier ministre québécois de l’époque, Robert Bourassa. C’est lui qui, dès le lendemain de l’enlèvement de Laporte, demande à Trudeau de suspendre les droits. Robert Demers, son ami et négociateur de l’époque qui assiste à certains des appels, témoigne : «Bourassa y tenait et il a – si je peux employer ce mot – poursuivi Trudeau jusqu’à ce qu’il finisse par céder ! » Trudeau ne dit pas autre chose, au sujet des appels pressants et répétés de Bourassa, du maire de Montréal Jean Drapeau et du bras droit du maire et ami de Trudeau, Lucien Saunier : « Ils ne me lâchaient pas !»
Une fois qu’Ottawa a accédé à la demande de Québec, toutes les opérations d’arrestations et de perquisitions ne furent que du ressort du Québec. C’est Bourassa qui approuve la liste des personnes à arrêter (il a avoué n’avoir biffé aucun nom), c’est lui qui donne à la SQ et à tous les corps policiers du Québec le droit d’utiliser les pouvoirs d’exception (l’enquêteur au dossier voulait que seule son équipe puisse agir sans mandat). C’est le Procureur général du Québec, Jérôme Choquette, qui décide de maintenir en prison ou de libérer les détenus, qui décide s’ils peuvent voir leurs avocats (il refuse souvent).
Il convient donc que le gouvernement du Québec présente ses excuses. Et il est indispensable que la cheffe de l’opposition y participe, car c’est son prédécesseur Robert Bourassa, dont elle dit se réclamer à d’autres égards, qui fut le réel initiateur de ces injustices. La ville de Montréal doit également admettre sa responsabilité.
Au-delà des excuses, quels gestes poser? J’en vois deux. En 1971, seul un détenu d’Octobre sur cinq a reçu de Québec une compensation, équivalente à 2 700 $ d’aujourd’hui. Le Protecteur du citoyen devrait être chargé de faire un nouveau calcul pour les personnes oubliées à l’époque. Ensuite, sur ce qui est maintenant le Boulevard Robert-Bourassa, on devrait aménager une petite place avec une plaque et une œuvre d’art. Qu’on l’appelle : la Place des poètes emprisonnés.
Lorsqu’on remet Octobre 1970 dans son contexte historique, une chose apparaît avec force: dans aucun autre pays démocratique aux prises avec le terrorisme et l’enlèvement politique, un gouvernement n’a, comme au Québec et au Canada, suspendu les droits de toute la population.
Dans cette époque de violence politique fréquente et multiforme, la France, l’Allemagne, le Royaume-Uni et, en particulier, l’Italie, ont voté des lois qui donnaient aux policiers des pouvoirs parfois exagérés. On a assisté à des dérapages, des bavures, des arrestations déraisonnables, de l’injustice caractérisée.
Mais nulle part ailleurs qu’au Québec et au Canada un outil aussi brutal et liberticide que la Loi sur les mesures de guerre n’a été appliqué. Nulle part ailleurs des gouvernements n’ont pris la décision consciente d’ordonner spécifiquement que des arrestations se déroulent dans la nuit, sans que ses victimes ne soient même informées que leurs droits venaient d’être suspendus. Qu’ils ne pouvaient voir ni leur avocat, ni leurs proches, ni même savoir de quoi ils étaient accusés. (Les 500 détenus d’Octobre n’étaient coupables, dans 97% des cas, que de délit d’opinion.) Nulle part ailleurs des gouvernements n’ont fait coïncider des arrestations avec le déploiement de l’armée, pour maximiser le traumatisme. Nulle part ailleurs le pouvoir n’a permis à ses policiers de procéder à des dizaines de milliers de perquisitions sans mandat, faisant en sorte, au Québec, qu’un logis sur 44 soit visité, essentiellement ceux des militants d’un jeune parti d’opposition légal, le Parti québécois.
Osons comparer Richard Nixon et Pierre Trudeau. Nixon sera pour toujours l’homme dur, intransigeant et inflexible, le président de « la loi et l’ordre ». Trudeau sera pour toujours le père de la Charte des droits et libertés.
Pourtant, alors que l’Amérique de Nixon est un endroit politiquement beaucoup plus violent que le Québec (290 attentats à la bombe par mois, deux par jour à New York), à aucun moment Nixon n’envisage de suspendre les droits. Son homme de main, chargé de la répression, est le ministre de la Justice John Mitchell. Interrogé sur les enlèvements survenus au Québec, il indique qu’il a lui-même eu vent de projets de prises d’otages élaborés par des groupes terroristes américains. En ce cas, demande un journaliste, son gouvernement pourrait-il un jour suspendre, comme Trudeau vient de le faire, les libertés ? Mitchell répond d’un mot: « jamais ».
C’est aussi l’attitude du général de Gaulle pendant les crises qu’il traverse — un attentat sur sa vie, une quasi-insurrection en mai 1968. Sa réaction est de déclencher des élections qui conforteront sa majorité. C’est aussi l’attitude du chancelier allemand, du premier ministre britannique aux prises avec leurs terroristes locaux. Nous sommes donc en présence d’une exception canadienne.
Le FLQ n’est pas, en son temps, exceptionnel. Il est évidemment condamnable et condamné. On ne peut que reprendre ici la phrase prononcée par René Lévesque au sujet des felquistes: «Ils ont importé ici, dans une société qui ne le justifie absolument pas, un fanatisme glacial et des méthodes de chantage à l’assassinat qui sont celles d’une jungle sans issue.»
Voilà ce qu’on peut dire des terroristes québécois. On pourrait le dire des terroristes allemands, français, américains, italiens.
Mais ce qu’on peut dire des premiers ministres québécois et canadien, on ne peut le dire d’aucun autre chef d’État de pays démocratiques aux prises avec le même défi. Pourquoi et comment Robert Bourassa et Pierre Trudeau ont-ils décidé qu’ils devaient causer, ici, un tort aux droits des citoyens qui ne serait vu nulle part ailleurs en démocratie ? C’est le sujet de cet ouvrage.
La GRC disait non
Dans le récit qui suit, il est fascinant de voir combien leur appétit pour les arrestations de masse et leur décision d’asséner à toute la société québécoise un choc psychologique n’apparaît pas immédiatement. Ces idées naissent d’abord presque inopinément, s’infiltrent, se discutent puis s’imposent. Chez Bourassa d’abord. Chez Trudeau ensuite. Les deux hommes prennent le temps de la réflexion. Leur geste est prémédité, assumé.
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Surtout, il leur faut franchir plusieurs obstacles pour arriver à leur but. Le plus important : l’obstacle policier. À Ottawa, quelques ministres seniors sont soufflés d’entendre le patron de la GRC, Ron Higgit, leur recommander de ne surtout pas invoquer une loi d’exception.
Selon des notes prises sur le champ, «le commissaire ne voit comme nécessaire aucune action qui ne soit pas rendue possible par la loi actuellement en vigueur. Il dit qu’une grande rafle de suspects et d’arrestations préventives ne serait pas de nature à conduire aux kidnappeurs et qu’il ne pouvait donc recommander l’adoption de mesures d’exception. » Un « vaste coup de filet et la détention préventive de suspects », ajoute-t-il, provoquerait « une foule de problèmes ». Lucide, il craint que les policiers québécois, sur lesquels la GRC n’a aucun contrôle, puissent « mal utiliser ces pouvoirs » et les exercer de façon « excessive ».
Trudeau fera en sorte que le patron de la GRC ne vienne pas répéter ces propos au conseil des ministres au grand complet, quand il les entraînera dans la voie contraire.
À Québec, les chefs de police de Montréal et de la SQ plaident au contraire pour la loi en utilisant des arguments alarmistes. Un conseiller de Bourassa témoigne : «Quelques-uns de leurs scénarios tenaient de l’hallucination, quand ils ne donnaient pas dans des visions d’apocalypse.»
Mais l’homme qui dirige l’enquête pour retrouver les deux otages des felquistes, Julien Giguère, est opposé à l’opération de ratissage. Il souhaite l’arrestation de 25 personnes, pas 500. « Arrêter cinq cents personnes à la fois, placer au moins deux personnes pour les interroger, ça veut dire que ça prend mille enquêteurs, dit-il. C’est physiquement impossible. » Il ne comprend pas non plus pourquoi les pouvoirs sont dévolus à tous les corps de police, plutôt qu’à sa seule escouade, qui dirige et coordonne l’enquête. Pour l’officier de la GRC au dossier, Joseph Ferraris, l’opération d’arrestations massives a détourné les énergies policières de manière à « retarder de quelques semaines, peut-être d’un mois, la libération de Cross,» le diplomate britannique détenu pendant huit semaines.
Bref, la décision de Bourassa et de Trudeau de transformer le Québec en État policier dans la nuit du 15 au 16 octobre 1970 est prise au détriment du travail des enquêteurs. Elle relève de motifs politiques purs.
*Ce texte est une version remaniée de l’introduction du livre Insurection appréhendée – Le grand mensonge d’Octobre 1970. Disponible en librairie le 5 octobre, on peut le pré-commander à laboitealisee.com
Au cœur de l’argumentaire du pouvoir, en Octobre 1970, on trouve la jeunesse. Personne, à Ottawa, Québec ou Montréal, ne pense que le Front de libération du Québec, qui détient alors deux otages, puisse traduire son discours révolutionnaire en réelle tentative de prise du pouvoir. En réelle insurrection.
Or il faut pouvoir affirmer qu’existe au Québec, à ce moment, un état « d’insurrection appréhendée» pour invoquer la Loi sur les mesures de guerre qui donne aux policiers le droit d’arrêter et de perquisitionner sans mandats, puis de détenir des citoyens pendant 90 jours.
Mais si la jeunesse étudiante, motivée par l’action du FLQ, prenait la rue, on aurait là, pensent les stratèges de la crise à Ottawa, le cocktail explosif. Le grand mérite de l’ouvrage que vient de rééditer et compléter l’historien Éric Bédard, Chroniques d’une Insurrection appréhendée, est de nous plonger dans le mouvement étudiant de 1970 et de nous donner une réelle température des lieux, au moment des événements.
Une grève avait immobilisé certains Cégeps et universités en 1968, des leaders étudiants avaient participé une émeute célèbre, le 24 juin 1968, avant-veille de l’élection fédérale qui portera Pierre Trudeau au pouvoir. Mais derrière le brouillard des gaz lacrymogènes, nous démontre Bédard, on trouve davantage de désarroi que de détermination. Le débat interne sur les objectifs du mouvement étudiant conduit en 1969 à la dissolution de la grande association étudiante nationale, ce qui laisse le mouvement sans structure et sans leadership au moment d’Octobre. Une énorme manifestation fut organisée en 1968 en faveur de McGill français, mais ses leaders furent écartés de l’association de l’université anglophone par la suite. De même une occupation célèbre a eu lieu dans ce qui deviendra Concordia pour défendre les droits des étudiants noirs, mais cette action même allait tempérer les ardeurs étudiantes pour la suite.
Bédard démontre brillamment comment le mouvement étudiant aborde Octobre 1970 en état de désorganisation et de démobilisation. Reste que, dans les Facultés de sciences sociales francophones en particulier, les thèses indépendantistes, voire la sympathie avec le FLQ, est considérable.
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Le fil des événements
Il se passe peu de choses sur les campus entre le jour de l’enlèvement du diplomate britannique Richard Cross, le 5 octobre, et celui du ministre du travail du Québec Pierre Laporte, le 10. Comme certains syndicats, des groupes d’étudiants appuient « les objectifs » du FLQ et, comme Claude Ryan, René Lévesque et plusieurs autres, appuient l’idée de libérer les prisonniers felquistes en échange des otages.
La journée-clé est le 14 octobre. L’intellectuel du FLQ Pierre Vallières se rend à l’Université de Montréal et sa présence débouche sur le débrayage des étudiants de sciences sociales, en appui aux demandes felquistes. Le lendemain, à la très jeune UQAM, des étudiants votent la grève et occupent deux des pavillons. La direction de l’Université décide de fermer toute l’institution à titre préventif.
Le 15 au soir, quelques heures avant le début de la rafle policière qui mettra presque 500 québécois en prison, ils sont 3000 étudiants et syndicalistes rassemblés au Centre Paul Sauvé à Rosemont à reprendre les slogans felquistes, à l’appel des Vallières, Michel Chartrand et robert Lemieux. Mais une fois la soirée terminée, les 3000 militants retournent sagement chez eux.
Ils se réveilleront dans un Montréal quadrillé par des soldats. Aucune manifestation n’est organisée, aucune émeute ne vient troubler la métropole.
En braquant sa loupe d’historien sur le mouvement étudiant de la fin des années 60, Bédard remet les choses en perspective. L’agitation étudiante du temps était réelle, mais désorganisée et fragmentée. Elle ne présentait aucun danger pour le pouvoir. Elle pâlit en comparaison des mobilisations étudiantes de 2005 et surtout de 2012.
En Octobre 1970, pour observer au sein du mouvement étudiant de quoi appréhender une insurrection, il fallait une énorme dose de mauvaise foi. De toute évidence, cette mauvaise foi était au pouvoir.
En pleine crise d’Octobre, le premier ministre Robert Bourassa annonce à son conseil des ministres que les policiers sont sur la piste du « chef du Front de libération du Québec ». En suivant ce « chef » on trouvera les lieux où les otages sont faits prisonniers par les felquistes.
Parmi la trentaine de membres réels du FLQ, cette déclaration étonne. Car la petite organisation n’a pas de chef. Elle est complètement décentralisée, pour ne pas dire désorganisée. Il suffit que quelques militants auto-proclamés décident de mener une action pour que la chose se fasse. Pas de réunion, pas de consultation, pas de chef.
Alors, d’où vient cette information que Bourassa tient, c’est certain, de source policière ?
C’est que l’historien Robert Comeau, felquiste depuis le début de 1970, tentait de résister aux assauts d’une jeune militante enthousiaste, Carole Devault. Celle-ci voulait convaincre Comeau de lui fournir un peu de la dynamite que le FLQ avait dérobée et gardait en lieu sur, et du « papier officiel » de l’organisation. Excédé par ses demandes et à court d’arguments, Comeau invente et affirme que « le chef du FLQ » s’oppose à ses requêtes.
Devault, qui est une indicatrice de police, s’empresse de faire rapport à l’agent Julien Giguère, responsable de l’enquête. On présume qu’il fait passer l’info vers le haut de la chaîne: Comeau a enfin craché le morceau, il y a bien un « chef du FLQ », on est sur la piste…
On se croirait dans le « Tailleur de Panama » de John Le Carré (que je recommande vivement) où une série de demi-vérités et de supputations sont prises au sérieux et déclenchent un conflit.
Un demi-siècle plus tard
Il lui aura fallu 50 ans. Et c’est la beauté de la construction de la vérité historique qu’il faille parfois attendre des décennies avant de percer un mystère qui, entre temps, aura alimenté théories et suspicions.
Pendant l’année qui s’ouvre, plusieurs ouvrages seront consacrés à Octobre, cet événement hors-normes. Il est heureux que Robert Comeau ouvre la série, en offrant son important témoignage.
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Robert Comeau a participé à la Crise d’octobre 1970. Ni avec les kidnappeurs du diplomate Cross, ni avec ceux du ministre Laporte. Mais dans la cellule qui s’occupait de communiquer avec les médias, et le public, la parole felquiste pendant les événements. Recevant les informations des deux cellules actives dans les enlèvements, Comeau retravaillait ou retranscrivait les textes des communiqués, puis les laissait dans des endroits qu’il désignait ensuite aux médias.
Il devait pour y arriver semer une importante filature policière. Car le nom de Comeau, comme celui des autres suspects d’activités felquistes, ne figurait nullement parmi celles des 500 personnes emprisonnés sans mandat pendant la crise. Non, car la SQ avait bien pris soin d’extraire ces noms de la liste. Ils étaient plus utiles en liberté, sous filature, car ils pouvaient mener aux kidnappeurs.
Une fois la crise terminée, plusieurs felquistes furent cependant arrêtés pour complicité, mais pas Comeau. Pourquoi ? La question en a tarabusté plusieurs et a jeté sur l’historien toutes sortes de suspicions.
Mon Octobre 70 est finalement l’histoire de l’interaction entre le felquiste Comeau et les indicateurs de police qui l’entourent. Au début, il a de forts doutes sur la nouvelle militante: Carole Devault. Il tente de convaincre des collègues de ses suspicions, sans succès. Mais c’est lui qui a raison. C’est pour aider la SQ à trouver la cache de dynamite que Devault insiste pour en obtenir et c’est pour comprendre le parcours du « papier officiel » entre cellules qu’elle demande à en obtenir copie. Après la crise, Devault sera la cheville ouvrière des fausses cellules et des faux communiqués qui seront émis par un FLQ essentiellement contrôlé par la police québécoise.
Comeau apprendra cependant six ans plus tard, pendant les audiences de la Commission Keable portant sur l’action policière illégale au Québec, qu’un de ses amis les plus proches, François Séguin, est également un indicateur de police. Séguin était avec Comeau au FLQ et l’a ensuite suivi dans une organisation maoïste, appelée En lutte !
C’est là qu’on comprend pourquoi Comeau ne passe jamais une journée en prison pour sa participation à la crise: les policiers en ont besoin. Deux indicateurs, Devault et Séguin, l’espionnent lorsqu’il est au FLQ. Séguin continue de le faire lorsqu’il est à En lutte !
Pour les policiers, Comeau est plus utile libre. Et comment expliquer, si on l’arrêtait, qu’on ne coffre pas aussi Séguin, l’indic ?
Le livre est donc une leçon sur l’impact de l’infiltration policière sur notre compréhension (et incompréhension) des événements. Les impératifs de l’espionnage, de la protection des indicateurs et de la protection des personnes sous filature brouillent les pistes des journalistes, enquêteurs et historiens et ne permettent pas, sur le coup, de comprendre les événements.
Une époque exaltée
Au delà de cet éclairage bienvenu, l’ouvrage de Comeau, écrit avec l’appui de l’économiste Louis Gill, plonge le lecteur dans l’aventure intellectuelle d’une partie de la jeunesse québécoise des années 60 et 70 et de leur quête d’indépendance et de justice sociale.
La question de l’utilisation de la violence pour atteindre des objectifs nobles fait partie des débats qui animent les futurs partisans du FLQ. La sous-représentation du PQ à l’Assemblée nationale — 26% des voix, 6% des sièges — début 1970, comme l’action de la CIA pour renverser des régimes progressistes pendant les années 1960, alimentent leur conviction que la démocratie est un leurre.
Comeau désavoue aujourd’hui cette dérive anti-démocratique, comme celle qui l’a conduit ensuite à ses années de maoïsme. Il n’en est pas moins un participant et un témoin précieux d’une époque exaltée, qui a marqué notre histoire d’une trace que, 50 ans plus tard, on n’a pas complètement fini de déchiffrer.
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