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Dans l’offre de livres sur les 50 ans d’Octobre, ceux de Jules Falardeau et de Louis Fournier sont en un sens d’heureux cousins. Falardeau dans La crise d’Octobre 50 ans après offre un survol, magnifiquement illustré, du climat qui régnait pendant cette année folle. On voit, on touche, on goûte à l’époque.
Fournier dans sa réédition mise à jour de FLQ – Histoire d’un mouvement clandestin, nous entraîne dans l’enfilade des événements avec une précision de moine. Chaque attentat, chaque arrestation, chaque publication du FLQ, chaque sous-groupe de révolutionnaire.
Falardeau s’est attaché à faire parler des acteurs de l’époque. Un fondateur du FLQ, un journaliste, une complice d’Octobre, un historien. Un policier aussi qui apporte un volet essentiel à la compréhension de la violence du moment. Lors de l’émeute de la Saint-Jean-Baptiste de 1968, le boxeur Reggie Chartrand est arrêté. Il s’était déclaré chef des Chevaliers de l’Indépendance et ne dédaignait pas le coup de poing lorsque nécessaire. Le policier Claude Aubin, très jeune à l’époque, raconte qu’une fois Chartrand arrêté et en cellule, des policiers «chacun leur tour, ils passent dans la salle et lui donnent un coup de poing dans le visage». L’histoire est connue, Paul Rose et Jacques Lanctôt, futurs ravisseurs de Laporte et Cross, se sont rencontrés dans un panier à salade le jour de cette émeute. Lanctôt, en sang, s’effondrant sur Rose.
La violence felquiste est évidemment impardonnable. Mais la violence policière de l’époque était un élément-clé du cocktail qui allait conduire une poignée de jeunes à la violence.
La lecture de Fournier permet de découvrir une fouille de détails insoupçonnés sur l’avant et l’après crise d’Octobre. Que des jeunes felquistes ont « volé » le mouton d’une fête de la Saint-Jean. Que certains d’entre eux ont voulu imiter les Noirs américains qui voulaient se faire servir dans des cafés pour Blancs seulement du Sud en réclamant du service en français dans un restaurant de Westmount.
On comprend aussi comment les vagues de felquistes se succèdent les unes aux autres, malgré la forte capacité des policiers à remonter les pistes et à les coffrer. Il est un peu dommage que, dans son récit de la crise d’Octobre, l’auteur reprenne la thèse d’une domination de Robert Bourassa par Pierre Trudeau dans la décision d’invoquer la loi d’exception, alors que Bourassa en fut l’initiateur et l’exécuteur. Fournier a cependant le grand mérite de nous faire comprendre que de 1970 à 1972, il y a deux FLQ. Le faux : celui piloté par les policiers et la taupe Carole Devault; le vrai : avec des militants qui reprennent l’action illégale, posent des bombes et effectuent des vols à main armée. Les anniversaires d’Octobre de 1971 et 1972 font craindre de nouvelles offensives. Fournier explique comment chacun de ces réseaux finit par se déliter et s’épuiser. Le ralliement de Pierre Vallières au PQ, la transition de Charles Gagnon, Robert Comeau et plusieurs autres dans des organisations maoïstes tarissent la source.
Il n’est donc pas inutile de lire ces deux livres en tandem. (Après que vous aurez terminé le mien, bien entendu !)
Des excuses, pourquoi ? Parce qu’il y a 50 ans, à 4 h du matin, 1200 policiers frappent aux portes, réveillant hommes, femmes et enfants, apprenant à des citoyens effarés que, non, ils n’avaient plus de droits, non, il n’y avait pas de mandat, non, ils ne pouvaient pas appeler un avocat. Il y en aurait bientôt, exactement 497 détenus. Pas moins de 97% d’entre eux n’étaient coupables de rien d’autre que d’être indépendantistes, syndicalistes, progressistes. Cinq poètes furent ainsi emprisonnés.
Certains furent frappés par des policiers, forcés à se dénuder et, dans un cas, soumis à un simulacre d’exécution. De plus, 37 000 Québécois ont subi une perquisition sans mandat. Les membres d’exécutifs du jeune Parti Québécois à Hull, Drummondville, Trois-Rivières et ailleurs furent visités à répétition.
Le coordonnateur de l’équipe de policiers chargée de retrouver les otages James Cross et Pierre Laporte estimait que l’arrestation d’une vingtaine de personnes serait utile à l’enquête. Au-delà de ce chiffre, nous sommes en présence d’une opération politique visant à asséner un choc psychologique à tout le mouvement d’opposition, surtout indépendantiste, au mépris des droits.
Faut-il s’excuser pour tout ce qui est condamnable dans notre histoire? On peut penser que non. Mais puisque le gouvernement canadien s’est excusé pour des internements (de minorités pendant la seconde guerre) ou pour de la discrimination à l’emploi (pour les homosexuels dans la fonction publique et l’armée) on voit mal comment la suspension massive des droits en Octobre 70 et une rafle d’arrestation nocturne ne satisferaient pas aux critères actuels de contrition.
Des excuses, par qui ?
Les demandes déposées à Québec et à Ottawa visent spécifiquement l’action du gouvernement fédéral alors dirigé par Pierre Elliott Trudeau. Il est tout à fait vrai que les droits ne pouvaient être suspendus que par une action du gouvernement fédéral. Il est tout à fait vrai que Pierre Trudeau a pris la décision de donner aux policiers le droit de procéder à une rafle, a vu une des listes hallucinantes de gens qui seraient arrêtés et ne s’y est pas objecté, a approuvé l’idée d’arrestations nocturnes. Il a surtout caché à ses ministres une information clé : la GRC s’opposait en principe à ces arrestations et à l’idée même de voter une loi d’exception, jugeant avec raison que ces gestes allaient nuire aux efforts de libération des deux otages.
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Trudeau et ses ministres sont responsables d’avoir sciemment désinformé les autres ministres et les citoyens sur l’ampleur du risque posé par le FLQ. Des excuses fédérales sont donc parfaitement justifiées, a fortiori de la part d’un gouvernement à plus d’un égard héritier de Pierre Trudeau.
Comment faire l’impasse, cependant, sur la responsabilité du premier ministre québécois de l’époque, Robert Bourassa. C’est lui qui, dès le lendemain de l’enlèvement de Laporte, demande à Trudeau de suspendre les droits. Robert Demers, son ami et négociateur de l’époque qui assiste à certains des appels, témoigne : «Bourassa y tenait et il a – si je peux employer ce mot – poursuivi Trudeau jusqu’à ce qu’il finisse par céder ! » Trudeau ne dit pas autre chose, au sujet des appels pressants et répétés de Bourassa, du maire de Montréal Jean Drapeau et du bras droit du maire et ami de Trudeau, Lucien Saunier : « Ils ne me lâchaient pas !»
Une fois qu’Ottawa a accédé à la demande de Québec, toutes les opérations d’arrestations et de perquisitions ne furent que du ressort du Québec. C’est Bourassa qui approuve la liste des personnes à arrêter (il a avoué n’avoir biffé aucun nom), c’est lui qui donne à la SQ et à tous les corps policiers du Québec le droit d’utiliser les pouvoirs d’exception (l’enquêteur au dossier voulait que seule son équipe puisse agir sans mandat). C’est le Procureur général du Québec, Jérôme Choquette, qui décide de maintenir en prison ou de libérer les détenus, qui décide s’ils peuvent voir leurs avocats (il refuse souvent).
Il convient donc que le gouvernement du Québec présente ses excuses. Et il est indispensable que la cheffe de l’opposition y participe, car c’est son prédécesseur Robert Bourassa, dont elle dit se réclamer à d’autres égards, qui fut le réel initiateur de ces injustices. La ville de Montréal doit également admettre sa responsabilité.
Au-delà des excuses, quels gestes poser? J’en vois deux. En 1971, seul un détenu d’Octobre sur cinq a reçu de Québec une compensation, équivalente à 2 700 $ d’aujourd’hui. Le Protecteur du citoyen devrait être chargé de faire un nouveau calcul pour les personnes oubliées à l’époque. Ensuite, sur ce qui est maintenant le Boulevard Robert-Bourassa, on devrait aménager une petite place avec une plaque et une œuvre d’art. Qu’on l’appelle : la Place des poètes emprisonnés.
Lorsqu’on remet Octobre 1970 dans son contexte historique, une chose apparaît avec force: dans aucun autre pays démocratique aux prises avec le terrorisme et l’enlèvement politique, un gouvernement n’a, comme au Québec et au Canada, suspendu les droits de toute la population.
Dans cette époque de violence politique fréquente et multiforme, la France, l’Allemagne, le Royaume-Uni et, en particulier, l’Italie, ont voté des lois qui donnaient aux policiers des pouvoirs parfois exagérés. On a assisté à des dérapages, des bavures, des arrestations déraisonnables, de l’injustice caractérisée.
Mais nulle part ailleurs qu’au Québec et au Canada un outil aussi brutal et liberticide que la Loi sur les mesures de guerre n’a été appliqué. Nulle part ailleurs des gouvernements n’ont pris la décision consciente d’ordonner spécifiquement que des arrestations se déroulent dans la nuit, sans que ses victimes ne soient même informées que leurs droits venaient d’être suspendus. Qu’ils ne pouvaient voir ni leur avocat, ni leurs proches, ni même savoir de quoi ils étaient accusés. (Les 500 détenus d’Octobre n’étaient coupables, dans 97% des cas, que de délit d’opinion.) Nulle part ailleurs des gouvernements n’ont fait coïncider des arrestations avec le déploiement de l’armée, pour maximiser le traumatisme. Nulle part ailleurs le pouvoir n’a permis à ses policiers de procéder à des dizaines de milliers de perquisitions sans mandat, faisant en sorte, au Québec, qu’un logis sur 44 soit visité, essentiellement ceux des militants d’un jeune parti d’opposition légal, le Parti québécois.
Osons comparer Richard Nixon et Pierre Trudeau. Nixon sera pour toujours l’homme dur, intransigeant et inflexible, le président de « la loi et l’ordre ». Trudeau sera pour toujours le père de la Charte des droits et libertés.
Pourtant, alors que l’Amérique de Nixon est un endroit politiquement beaucoup plus violent que le Québec (290 attentats à la bombe par mois, deux par jour à New York), à aucun moment Nixon n’envisage de suspendre les droits. Son homme de main, chargé de la répression, est le ministre de la Justice John Mitchell. Interrogé sur les enlèvements survenus au Québec, il indique qu’il a lui-même eu vent de projets de prises d’otages élaborés par des groupes terroristes américains. En ce cas, demande un journaliste, son gouvernement pourrait-il un jour suspendre, comme Trudeau vient de le faire, les libertés ? Mitchell répond d’un mot: « jamais ».
C’est aussi l’attitude du général de Gaulle pendant les crises qu’il traverse — un attentat sur sa vie, une quasi-insurrection en mai 1968. Sa réaction est de déclencher des élections qui conforteront sa majorité. C’est aussi l’attitude du chancelier allemand, du premier ministre britannique aux prises avec leurs terroristes locaux. Nous sommes donc en présence d’une exception canadienne.
Le FLQ n’est pas, en son temps, exceptionnel. Il est évidemment condamnable et condamné. On ne peut que reprendre ici la phrase prononcée par René Lévesque au sujet des felquistes: «Ils ont importé ici, dans une société qui ne le justifie absolument pas, un fanatisme glacial et des méthodes de chantage à l’assassinat qui sont celles d’une jungle sans issue.»
Voilà ce qu’on peut dire des terroristes québécois. On pourrait le dire des terroristes allemands, français, américains, italiens.
Mais ce qu’on peut dire des premiers ministres québécois et canadien, on ne peut le dire d’aucun autre chef d’État de pays démocratiques aux prises avec le même défi. Pourquoi et comment Robert Bourassa et Pierre Trudeau ont-ils décidé qu’ils devaient causer, ici, un tort aux droits des citoyens qui ne serait vu nulle part ailleurs en démocratie ? C’est le sujet de cet ouvrage.
La GRC disait non
Dans le récit qui suit, il est fascinant de voir combien leur appétit pour les arrestations de masse et leur décision d’asséner à toute la société québécoise un choc psychologique n’apparaît pas immédiatement. Ces idées naissent d’abord presque inopinément, s’infiltrent, se discutent puis s’imposent. Chez Bourassa d’abord. Chez Trudeau ensuite. Les deux hommes prennent le temps de la réflexion. Leur geste est prémédité, assumé.
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Surtout, il leur faut franchir plusieurs obstacles pour arriver à leur but. Le plus important : l’obstacle policier. À Ottawa, quelques ministres seniors sont soufflés d’entendre le patron de la GRC, Ron Higgit, leur recommander de ne surtout pas invoquer une loi d’exception.
Selon des notes prises sur le champ, «le commissaire ne voit comme nécessaire aucune action qui ne soit pas rendue possible par la loi actuellement en vigueur. Il dit qu’une grande rafle de suspects et d’arrestations préventives ne serait pas de nature à conduire aux kidnappeurs et qu’il ne pouvait donc recommander l’adoption de mesures d’exception. » Un « vaste coup de filet et la détention préventive de suspects », ajoute-t-il, provoquerait « une foule de problèmes ». Lucide, il craint que les policiers québécois, sur lesquels la GRC n’a aucun contrôle, puissent « mal utiliser ces pouvoirs » et les exercer de façon « excessive ».
Trudeau fera en sorte que le patron de la GRC ne vienne pas répéter ces propos au conseil des ministres au grand complet, quand il les entraînera dans la voie contraire.
À Québec, les chefs de police de Montréal et de la SQ plaident au contraire pour la loi en utilisant des arguments alarmistes. Un conseiller de Bourassa témoigne : «Quelques-uns de leurs scénarios tenaient de l’hallucination, quand ils ne donnaient pas dans des visions d’apocalypse.»
Mais l’homme qui dirige l’enquête pour retrouver les deux otages des felquistes, Julien Giguère, est opposé à l’opération de ratissage. Il souhaite l’arrestation de 25 personnes, pas 500. « Arrêter cinq cents personnes à la fois, placer au moins deux personnes pour les interroger, ça veut dire que ça prend mille enquêteurs, dit-il. C’est physiquement impossible. » Il ne comprend pas non plus pourquoi les pouvoirs sont dévolus à tous les corps de police, plutôt qu’à sa seule escouade, qui dirige et coordonne l’enquête. Pour l’officier de la GRC au dossier, Joseph Ferraris, l’opération d’arrestations massives a détourné les énergies policières de manière à « retarder de quelques semaines, peut-être d’un mois, la libération de Cross,» le diplomate britannique détenu pendant huit semaines.
Bref, la décision de Bourassa et de Trudeau de transformer le Québec en État policier dans la nuit du 15 au 16 octobre 1970 est prise au détriment du travail des enquêteurs. Elle relève de motifs politiques purs.
*Ce texte est une version remaniée de l’introduction du livre Insurection appréhendée – Le grand mensonge d’Octobre 1970. Disponible en librairie le 5 octobre, on peut le pré-commander à laboitealisee.com
Au cœur de l’argumentaire du pouvoir, en Octobre 1970, on trouve la jeunesse. Personne, à Ottawa, Québec ou Montréal, ne pense que le Front de libération du Québec, qui détient alors deux otages, puisse traduire son discours révolutionnaire en réelle tentative de prise du pouvoir. En réelle insurrection.
Or il faut pouvoir affirmer qu’existe au Québec, à ce moment, un état « d’insurrection appréhendée» pour invoquer la Loi sur les mesures de guerre qui donne aux policiers le droit d’arrêter et de perquisitionner sans mandats, puis de détenir des citoyens pendant 90 jours.
Mais si la jeunesse étudiante, motivée par l’action du FLQ, prenait la rue, on aurait là, pensent les stratèges de la crise à Ottawa, le cocktail explosif. Le grand mérite de l’ouvrage que vient de rééditer et compléter l’historien Éric Bédard, Chroniques d’une Insurrection appréhendée, est de nous plonger dans le mouvement étudiant de 1970 et de nous donner une réelle température des lieux, au moment des événements.
Une grève avait immobilisé certains Cégeps et universités en 1968, des leaders étudiants avaient participé une émeute célèbre, le 24 juin 1968, avant-veille de l’élection fédérale qui portera Pierre Trudeau au pouvoir. Mais derrière le brouillard des gaz lacrymogènes, nous démontre Bédard, on trouve davantage de désarroi que de détermination. Le débat interne sur les objectifs du mouvement étudiant conduit en 1969 à la dissolution de la grande association étudiante nationale, ce qui laisse le mouvement sans structure et sans leadership au moment d’Octobre. Une énorme manifestation fut organisée en 1968 en faveur de McGill français, mais ses leaders furent écartés de l’association de l’université anglophone par la suite. De même une occupation célèbre a eu lieu dans ce qui deviendra Concordia pour défendre les droits des étudiants noirs, mais cette action même allait tempérer les ardeurs étudiantes pour la suite.
Bédard démontre brillamment comment le mouvement étudiant aborde Octobre 1970 en état de désorganisation et de démobilisation. Reste que, dans les Facultés de sciences sociales francophones en particulier, les thèses indépendantistes, voire la sympathie avec le FLQ, est considérable.
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Le fil des événements
Il se passe peu de choses sur les campus entre le jour de l’enlèvement du diplomate britannique Richard Cross, le 5 octobre, et celui du ministre du travail du Québec Pierre Laporte, le 10. Comme certains syndicats, des groupes d’étudiants appuient « les objectifs » du FLQ et, comme Claude Ryan, René Lévesque et plusieurs autres, appuient l’idée de libérer les prisonniers felquistes en échange des otages.
La journée-clé est le 14 octobre. L’intellectuel du FLQ Pierre Vallières se rend à l’Université de Montréal et sa présence débouche sur le débrayage des étudiants de sciences sociales, en appui aux demandes felquistes. Le lendemain, à la très jeune UQAM, des étudiants votent la grève et occupent deux des pavillons. La direction de l’Université décide de fermer toute l’institution à titre préventif.
Le 15 au soir, quelques heures avant le début de la rafle policière qui mettra presque 500 québécois en prison, ils sont 3000 étudiants et syndicalistes rassemblés au Centre Paul Sauvé à Rosemont à reprendre les slogans felquistes, à l’appel des Vallières, Michel Chartrand et robert Lemieux. Mais une fois la soirée terminée, les 3000 militants retournent sagement chez eux.
Ils se réveilleront dans un Montréal quadrillé par des soldats. Aucune manifestation n’est organisée, aucune émeute ne vient troubler la métropole.
En braquant sa loupe d’historien sur le mouvement étudiant de la fin des années 60, Bédard remet les choses en perspective. L’agitation étudiante du temps était réelle, mais désorganisée et fragmentée. Elle ne présentait aucun danger pour le pouvoir. Elle pâlit en comparaison des mobilisations étudiantes de 2005 et surtout de 2012.
En Octobre 1970, pour observer au sein du mouvement étudiant de quoi appréhender une insurrection, il fallait une énorme dose de mauvaise foi. De toute évidence, cette mauvaise foi était au pouvoir.
En pleine crise d’Octobre, le premier ministre Robert Bourassa annonce à son conseil des ministres que les policiers sont sur la piste du « chef du Front de libération du Québec ». En suivant ce « chef » on trouvera les lieux où les otages sont faits prisonniers par les felquistes.
Parmi la trentaine de membres réels du FLQ, cette déclaration étonne. Car la petite organisation n’a pas de chef. Elle est complètement décentralisée, pour ne pas dire désorganisée. Il suffit que quelques militants auto-proclamés décident de mener une action pour que la chose se fasse. Pas de réunion, pas de consultation, pas de chef.
Alors, d’où vient cette information que Bourassa tient, c’est certain, de source policière ?
C’est que l’historien Robert Comeau, felquiste depuis le début de 1970, tentait de résister aux assauts d’une jeune militante enthousiaste, Carole Devault. Celle-ci voulait convaincre Comeau de lui fournir un peu de la dynamite que le FLQ avait dérobée et gardait en lieu sur, et du « papier officiel » de l’organisation. Excédé par ses demandes et à court d’arguments, Comeau invente et affirme que « le chef du FLQ » s’oppose à ses requêtes.
Devault, qui est une indicatrice de police, s’empresse de faire rapport à l’agent Julien Giguère, responsable de l’enquête. On présume qu’il fait passer l’info vers le haut de la chaîne: Comeau a enfin craché le morceau, il y a bien un « chef du FLQ », on est sur la piste…
On se croirait dans le « Tailleur de Panama » de John Le Carré (que je recommande vivement) où une série de demi-vérités et de supputations sont prises au sérieux et déclenchent un conflit.
Un demi-siècle plus tard
Il lui aura fallu 50 ans. Et c’est la beauté de la construction de la vérité historique qu’il faille parfois attendre des décennies avant de percer un mystère qui, entre temps, aura alimenté théories et suspicions.
Pendant l’année qui s’ouvre, plusieurs ouvrages seront consacrés à Octobre, cet événement hors-normes. Il est heureux que Robert Comeau ouvre la série, en offrant son important témoignage.
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Robert Comeau a participé à la Crise d’octobre 1970. Ni avec les kidnappeurs du diplomate Cross, ni avec ceux du ministre Laporte. Mais dans la cellule qui s’occupait de communiquer avec les médias, et le public, la parole felquiste pendant les événements. Recevant les informations des deux cellules actives dans les enlèvements, Comeau retravaillait ou retranscrivait les textes des communiqués, puis les laissait dans des endroits qu’il désignait ensuite aux médias.
Il devait pour y arriver semer une importante filature policière. Car le nom de Comeau, comme celui des autres suspects d’activités felquistes, ne figurait nullement parmi celles des 500 personnes emprisonnés sans mandat pendant la crise. Non, car la SQ avait bien pris soin d’extraire ces noms de la liste. Ils étaient plus utiles en liberté, sous filature, car ils pouvaient mener aux kidnappeurs.
Une fois la crise terminée, plusieurs felquistes furent cependant arrêtés pour complicité, mais pas Comeau. Pourquoi ? La question en a tarabusté plusieurs et a jeté sur l’historien toutes sortes de suspicions.
Mon Octobre 70 est finalement l’histoire de l’interaction entre le felquiste Comeau et les indicateurs de police qui l’entourent. Au début, il a de forts doutes sur la nouvelle militante: Carole Devault. Il tente de convaincre des collègues de ses suspicions, sans succès. Mais c’est lui qui a raison. C’est pour aider la SQ à trouver la cache de dynamite que Devault insiste pour en obtenir et c’est pour comprendre le parcours du « papier officiel » entre cellules qu’elle demande à en obtenir copie. Après la crise, Devault sera la cheville ouvrière des fausses cellules et des faux communiqués qui seront émis par un FLQ essentiellement contrôlé par la police québécoise.
Comeau apprendra cependant six ans plus tard, pendant les audiences de la Commission Keable portant sur l’action policière illégale au Québec, qu’un de ses amis les plus proches, François Séguin, est également un indicateur de police. Séguin était avec Comeau au FLQ et l’a ensuite suivi dans une organisation maoïste, appelée En lutte !
C’est là qu’on comprend pourquoi Comeau ne passe jamais une journée en prison pour sa participation à la crise: les policiers en ont besoin. Deux indicateurs, Devault et Séguin, l’espionnent lorsqu’il est au FLQ. Séguin continue de le faire lorsqu’il est à En lutte !
Pour les policiers, Comeau est plus utile libre. Et comment expliquer, si on l’arrêtait, qu’on ne coffre pas aussi Séguin, l’indic ?
Le livre est donc une leçon sur l’impact de l’infiltration policière sur notre compréhension (et incompréhension) des événements. Les impératifs de l’espionnage, de la protection des indicateurs et de la protection des personnes sous filature brouillent les pistes des journalistes, enquêteurs et historiens et ne permettent pas, sur le coup, de comprendre les événements.
Une époque exaltée
Au delà de cet éclairage bienvenu, l’ouvrage de Comeau, écrit avec l’appui de l’économiste Louis Gill, plonge le lecteur dans l’aventure intellectuelle d’une partie de la jeunesse québécoise des années 60 et 70 et de leur quête d’indépendance et de justice sociale.
La question de l’utilisation de la violence pour atteindre des objectifs nobles fait partie des débats qui animent les futurs partisans du FLQ. La sous-représentation du PQ à l’Assemblée nationale — 26% des voix, 6% des sièges — début 1970, comme l’action de la CIA pour renverser des régimes progressistes pendant les années 1960, alimentent leur conviction que la démocratie est un leurre.
Comeau désavoue aujourd’hui cette dérive anti-démocratique, comme celle qui l’a conduit ensuite à ses années de maoïsme. Il n’en est pas moins un participant et un témoin précieux d’une époque exaltée, qui a marqué notre histoire d’une trace que, 50 ans plus tard, on n’a pas complètement fini de déchiffrer.
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