Brian Topp, les putes, le Québec et moi !

Avertissement: ce billet ne contient aucune relation de contact charnel. Mais il y sera question, de manière rhétorique, de péripatéticiennes. Un peu de patience.

Brian Topp est un des candidats favoris à la direction du NPD, donc au poste de chef de l’opposition, donc au poste de premier ministre aux élections de 2015. Je l’ai connu en 1998, lorsqu’il était conseiller du premier ministre néo-démocrate de la Saskatchewan, Roy Romanow. Oui, le Romanow qui a négocié avec Jean Chrétien l’entente fameuse de la «Nuit des longs couteaux», qui isolerait le Québec pour l’avenir prévisible.

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Roy Romanow, l’agent-double d’Ottawa, et son conseiller Brian Topp

Romanow était cette année-là le porte-parole des provinces dans les discussions avec le fédéral. Puisque j’étais conseiller de Lucien Bouchard, Topp était un de mes vis-à-vis dans ces discussions.

Un peu de recul, avant d’en venir au sujet sexy qui vous intéresse. De 1996 à 1999 s’est déroulé un intéressant pas de deux entre le Québec et les provinces canadiennes. Il y était question de « l’union sociale », une entente entre les provinces et le fédéral qui aurait, à notre avis, augmenté le pouvoir d’Ottawa dans les compétences provinciales. Nous étions évidemment contre et avions refusé de nous associer au processus.

À chacune des rencontres annuelles d’été de ce qui ne s’appelait pas encore le « Conseil de la fédération », Lucien Bouchard demandait sans détour à ses homologues si leur future union sociale allait imposer ses décisions au Québec.  Question accueillie par un long silence.  Le Québec comblait ce silence en réitérant toujours la même condition : l’introduction du principe de « droit de retrait », c’est-à-dire de la capacité d’une province, comme le Québec, de refuser une nouvelle initiative pancanadienne mais de conserver sa part de financement de l’initiative.

À l’été 1998 : déblocage.  Les provinces intègrent à leur position la notion de « droit de retrait » et réussissent à convaincre le Québec d’adhérer à leur front commun. Mais les provinces sont très vulnérables financièrement.  Les compressions fédérales en santé et leur propre redressement budgétaire ont provoqué une crise majeure de leurs réseaux de santé et elles ont un grand besoin de fonds additionnels.

Début 1999, les provinces savent que des surplus fédéraux sont disponibles pour le budget de février et elles veulent leur part.

La carotte de Jean Chrétien

Alors que, fin janvier, les provinces étaient convenues d’un projet complet d’entente d’union sociale avec droit de retrait, Jean Chrétien intervient pendant les quatre premiers jours de février auprès des premiers ministres pour qu’ils abandonnent leur position et qu’ils acceptent son propre projet à la place. (Oui, oui, les putes s’en viennent, soyez patients !)

indexSon projet, oeuvre de Stéphane Dion, a ceci de particulier que, pour la première fois de l’histoire du Canada, les provinces reconnaîtraient formellement le droit du gouvernement fédéral d’intervenir directement, avec son propre argent, dans n’importe quel champ de compétences des provinces en matière sociale et d’éducation supérieure. Si une province n’offrait pas un futur et nouveau programme et n’entendait pas l’offrir, car elle n’en partageait pas l’objectif, elle pourrait aller se faire cuire un œuf, avec son propre argent.

Lorsqu’il convoque les premiers ministres à sa résidence du 24 Sussex, début février 1999, Jean Chrétien a une carte à jouer pour soumettre les provinces à sa version de l’union sociale : l’augmentation des transferts en santé.

Deux des premiers ministres les plus influents du pays, tous deux conservateurs, donc d’un parti opposé à celui de Jean Chrétien, désignent précisément cet enjeu lorsqu’ils se présentent à Ottawa le 3 février, veille de la rencontre avec Chrétien.  « Nous savons tous ce que nous voulons, dit Mike Harris, de l’Ontario.  Nous voulons plus d’argent. » Ralph Klein, de l’Alberta, fait sienne une réplique d’un film américain à succès : « Show me the money! » (montre-moi l’argent !). Quant à Glen Clark, néo-démocrate de la Colombie-Britannique, il met la barre bien haut en débarquant de son avion : « En substance, je vais appuyer le gouvernement fédéral. »

Brian Topp, le 3 février 1999

Bon, j’y viens. Roy Romanow a convoqué Lucien Bouchard dans la suite de son hôtel, à Ottawa, pour lui annoncer la nouvelle. En tant que représentant des provinces face à Ottawa, Romanow appuie à 150 % la proposition… fédérale. Il a parlé aux autres collègues pour les en convaincre, s’il en était besoin : ils acceptent de donner expressément au gouvernement fédéral un droit d’ingérence, en échange de la promesse d’un rétablissement partiel de leur financement en soins de santé. Les provinces abandonnent la position commune élaborée quelques jours plus tôt avec le Québec, ne demandent aucun changement à la proposition fédérale, qui devient document officiel, refusent même la proposition québécoise de poursuivre les discussions. Comme en cette nuit de 1981, Romanow est l’agent de Chrétien dans la maison des provinces. L’instrument de l’isolement du Québec.

brianjpg-150x150Brian Topp, moi et un autre conseiller de Romanow faisons la conversation, dans l’antichambre, en attendant que Romanow explique à Bouchard l’ampleur de la capitulation provinciale. Entre nous, nous faisons exprès d’éviter l’épineux sujet qui occupe nos patrons respectifs dans l’autre pièce. La messe est dite, le forfait commis, point besoin d’en rajouter.

Alors, on jase. On discute d’abord de la faiblesse de l’opposition que le NPD doit affronter en Saskatchewan. Un des députés d’opposition, me raconte Topp, a été pris la main dans le sac — façon de parler — avec une femme de petite vertu. On mentionne aussi la mésaventure d’un député du Bloc, tombé dans le piège d’une jolie flic jouant à la péripatéticienne dans une rue mal famée d’Ottawa.

Puis, me vient en tête une anecdote, chevauchée par une arrière-pensée politique.

indexCela me fait penser, dis-je, à cette histoire qui ressemble au film Indecent Proposal avec Robert Redford et Demy Moore. Un homme élégant va voir une jolie femme dans le hall d’un grand hôtel et dit la trouver si séduisante qu’il est prêt à lui offrir un million de dollars pour passer la nuit avec elle. Affirmant qu’elle n’a jamais fait ça dans le passé, mais le trouvant fort beau, elle accepte.

Dans l’ascenseur, l’homme se ravise et lui dit: ‘vous savez, un million c’est beaucoup d’argent. Je vais vous donner 100 $’

‘Quoi ? rétorque la dame, outrée. 100$, mais je ne suis pas une pute!’

‘Madame, reprend l’homme, on a établi ce que vous étiez. Maintenant, on discute le tarif.’

Dans l’instant où j’ai terminé la blague, Topp a enchaîné: « C’est nous, la pute ? Nous, les provinces ? »

J’avais raconté l’anecdote dans l’espoir qu’un peu plus tard, dans la nuit ou au matin, lui et son collègue se disent : «coudon, il parlait-tu de nous, là ? »

C’était sans compter sur la vive intelligence, ou le grand sentiment de culpabilité, de Brian Topp.

« If the shoe fits », répondis-je, un grand sourire aux lèvres. Ce qui a créé un froid dans la conversation, interrompue par Lucien Bouchard sortant de sa rencontre avec Roy Romanow.

Brian Topp, le 4 février 1999

Le lendemain, les premiers ministres sont conviés à déjeuner au 24 Sussex. C’est Jean Chrétien qui sert la soupe. Nous, du Québec, pensons que Chrétien a fait connaître à l’avance aux autres provinces le nombre de dizaines de millions dont ils bénéficieront lors du budget imminent, pour les soins de santé, donc le tarif convenu pour renoncer à la virginité provinciale dans l’union sociale.

Nous sommes donc totalement estomaqués d’apprendre que, ni auparavant ni pendant le déjeuner, Chrétien n’a donné de chiffre. Il obtient donc la signature de toutes les provinces anglophones à l’expansion du pouvoir fédéral de dépenser sans avoir montré le bout de son porte-feuille. La promesse seule a suffi.

Les conseillers piétinent à l’extérieur de la résidence du premier ministre, en attendant la conférence de presse commune (j’avais enjoint à Lucien Bouchard de partir pour Québec et de préparer une déclaration distincte, mais je garde cette histoire pour une autre fois).

Brian Topp me repère dans le groupe et vient vers moi. « Alors, qu’est-ce que tu en penses ? ».

« Je pense que vous n’avez même pas négocié le tarif ! »

Fin de la conversation.

L’ancien chef libéral québécois Claude Ryan a commenté cet épisode comme suit :

« C’est la troisième fois, au cours des 30 dernières années, qu’après s’être engagé dans une démarche commune avec les autres provinces et territoires, le Québec aura été lâché en cours de route par ses partenaires. »

Troisième fois : le rapatriement de 1982, Meech en 1990, l’Union sociale en 1999.

Brian Topp n’était pas un décideur dans cette affaire. Seulement un exécutant. Et il est hasardeux d’imputer au conseiller les méfaits du décideur, j’en sais quelque chose. Mais voilà le creuset politique dans lequel il a exercé. Un environnement où le Québec est, en dernière analyse, quantité négligeable. J’aimerais pouvoir dire que j’ai entendu, ou lu, Brian prendre de la distance par rapport à ces événements et à ce comportement. Ce n’est pas le cas.

J’ai lu autre chose, cependant, à son sujet et au sujet du Québec. J’y reviens dans le prochain billet. Mais je donne un préavis : cette fois, aucune prostituée ne fait d’apparition, même rhétorique…

Demain : Brian Topp et le Québec, printemps 2011

Deux mai: Le dépit, l’espoir et le rejet

(Mon analyse de l’élection du deux mai, telle que publiée dans L’actualité courant.)

On ne pourra pas nous reprocher, à nous Québécois, de ne pas essayer. Et, lorsqu’on essaie, de ne pas y mettre toute la gomme. Avec la trudeaumanie, en 1968, on a donné 54 % des votes et 56 sièges au «French Power». Le début d’un temps nouveau. Puis, octobre 1970, l’armée et les prisons. Puis, la Constitution, l’exclusion.

Nous n’y sommes pas allés de main morte pour remplacer les trudeauistes par les bleus de Mulroney en 1984: 50 % des votes, 58 sièges. Un espoir de réparation, dans l’honneur et l’enthousiasme. Puis Meech. Puis le mépris.

Alors, en 1993, nous n’y sommes pas allés avec le dos de la cuiller pour obtenir «le vrai pouvoir», celui du Bloc québécois: 49 % des votes, 54 députés, assez pour former l’opposition officielle de Sa Majesté. Puis, six élections passent. Le fruit souverainiste semble hors de portée. Le fruit fédéraliste s’entête à ne jamais être assez mûr pour une réforme.

On vient de remettre ça, en 2011, 43 % des votes et 59 sièges pour Jack Layton. Remarquez: le résultat est spectaculaire, mais la dose a baissé. Nos vagues emportaient 54 % de nos votes en 1968, plus que 43 % en 2011. Malgré tout, 23 % des électeurs sont restés fidèles au Bloc québécois — qui ne récolte que 5 % des sièges. Un Québécois sur quatre a écouté Duceppe, Parizeau, Marois, même l’un-peu-trop-coloré Gérald Larose, leur disant qu’il ne fallait pas tomber dans le panneau.

Que derrière le beau sourire de Jack Layton, se trouvait un parti qui avait appuyé le rapatriement de la Constitution, rejeté l’accord du lac Meech, voté la loi honteuse de Stéphane Dion sur la clarté référendaire.

«Peut-être, peut-être, a répondu la foule, mais le NPD, on ne l’a pas encore essayé!»

C’est un vote chargé. Un vote qui concentre en lui-même plusieurs décisions, plusieurs émotions. Le dépit, l’espoir, le rejet.

Le dépit, d’abord. On avait, naguère, rompu avec Trudeau et avec Mulroney. Claqué la porte. On était sorti de la relation, en colère et le pas pressé de prendre l’avenir d’assaut. Cette fois, rien de tel. On ne voulait pas quitter le Bloc avec fracas. On ne voulait pas lui faire de peine. On n’a rien à lui reprocher. Ou si peu. D’être resté lui-même? De n’avoir pas, à lui seul, fait sauter l’embâcle politique Québec-Canada? De dire la vérité, mais un peu trop souvent et un peu trop de la même façon?

Gilles Duceppe aurait-il pu triompher, le 2 mai, s’il s’y était pris autrement? Non. La campagne aurait pu être plus habile. Le slogan («Parlons Qc») aurait pu être bien, bien meilleur. Mais, pour l’essentiel, le Bloc était à prendre ou à laisser. Il incarnait une stratégie: parler à Ottawa de sa propre voix, peser sur les décisions lorsqu’on avait la balance du pouvoir, mais ne pas diluer sa force dans des arbitrages au sein d’un parti dominé par le Canada anglais. Le Bloc, donc, à prendre ou à laisser. Les Québécois ont laissé.

L’espoir, ensuite. Il est multiforme. Jack Layton représente, indubitablement, le changement, la fraîcheur, une attitude positive qui jure avec le discours ambiant. Comme les pacifistes que nous sommes, il ne voit pas pourquoi nous sommes en Afghanistan ou pourquoi nous voulons acheter des avions-chasseurs à coups de milliards. Comme les écolos que nous sommes, il veut taxer les pétrolières et prendre le virage vert. Comme les sociaux-démocrates que nous sommes, il pense famille, travailleurs, consommateurs à protéger contre les intérêts scandaleux sur les cartes de crédit.

Mais il a fait plus, dans cette campagne. Il a joué avec notre fibre nationale. C’est le seul parmi les chefs fédéralistes qui a rappelé «le problème historique» que constitue l’exclusion du Québec de la Constitution de 1982. Empruntant au vocabulaire péquiste, il a promis de réunir les «conditions gagnantes» pour le retour du Québec dans la grande famille.

Qu’a-t-il dit de plus, de concret, de fiable? Rien de rien. Mais ceux qui croient aujourd’hui que les Québécois n’ont pas un désir inassouvi d’être respectés et reconnus dans le pays auquel ils appartiennent encore souffrent d’une variété particulièrement virulente de cécité. En pleine campagne électorale, deux Québécois sur trois ont affirmé aux sondeurs qu’ils souhaitaient, oui, qu’on rouvre la discussion sur leurs droits et leur place dans la fédération. (Ailleurs au Canada, deux citoyens sur trois s’y refusent, d’où l’embâcle.)

Jack Layton sait très bien que les chances de succès d’une telle opération sont infinitésimales. Que les «conditions gagnantes» qu’il évoque ne seront réunies qu’après le premier jeudi de la semaine des quatre. Mais il a joué de cette carte, fait miroiter le gros lot, en sachant qu’il y aurait preneurs dans le pays de l’espoir. Il a eu raison.

Si le Canada n’avait livré au pays qu’un gouvernement conservateur minoritaire, Jack Layton aurait pu mener le reste du Parlement dans un renversement de Harper et diriger un gouvernement principalement orange. Il aurait alors été mis au défi de livrer la marchandise au Québec. Mais aujourd’hui, cantonné dans l’opposition, il aura beau jeu d’affirmer qu’il n’y peut rien, et de changer de sujet. Enfin, juste assez pour ne pas tarir l’espoir.

Le rejet, finalement. La ruée québécoise vers le NPD est une variante de la stratégie appliquée lors des deux dernières élections:  empêcher les conservateurs de gouverner, au moins de gouverner de façon majoritaire. Nous étions 75 %, en 2006, à voter non conservateur. En 2008, 78 %. En 2011, 83 %. Sur ce point, nous sommes clairs, constants et de plus en plus insistants.

Il y eut une époque où Stephen Harper, par un beau «discours de Québec» nous avait aguiché non pas avec des «conditions gagnantes», mais avec de grands changements, y compris l’encadrement du pouvoir fédéral d’empiéter sur notre autonomie. On attend encore. On attendra toujours. Il n’en est plus question.

Mais sur la culture, sur la criminalité, sur le pétrole, sur la politique internationale, sur l’environnement, il nous a bien montré qu’il était aux antipodes du Québec qu’on a en tête.

Le 2 mai, c’est le rejet de ce gouvernement qu’on a voulu exprimer. On l’a fait en jouant dans une équipe pancanadienne, espérant ainsi empêcher au moins les conservateurs d’avoir le pouvoir absolu. Un temps, en fin de campagne, on a même pensé que notre décision de jouer pancanadien permettrait à Layton de renverser Harper. Tout un beau risque!

Mais en fin de soirée, le 2 mai, on a déchanté. Le Québec a enlevé à Harper cinq circonscriptions. Les Québécois ont fait leur travail anti-Harper. Mais le Canada anglais a redonné à Harper ces cinq circonscriptions, et il en a même rajouté 24 pour donner à Stephen Harper une majorité béton.

Résultat: le rapport de force québécois disparaît. De 2004 à 2011, le Bloc et les autres partis d’opposition ont régulièrement forcé le pouvoir conservateur à adopter telle réforme, à ajouter tel budget, à renoncer à telle offensive. Maintenant que le gouvernement est majoritaire, cette marge de manœuvre n’existe plus.

En un sens, les Québécois ont essayé autre chose le 2 mai. Ils ont joué la seule carte qu’ils n’avaient jamais utilisée. Et le Canada a élu, malgré eux, le gouvernement majoritaire que le Québec souhaitait ne jamais avoir. En fait, les Québécois auraient envoyé 75 députés NPD à Ottawa, Harper aurait quand même obtenu sa majorité. Un constat aliénant. Notre destin est défini par d’autres.

Et ce fait, têtu, renvoie les Québécois à eux-mêmes. Il les renvoie au seul cadre politique dans lequel ils ont, seuls, le pouvoir de changer les choses: les élections québécoises.

Ben Laden et Ben Duceppe éliminés ? Y’a d’la joie !

Qui le dit ? L’éditorialiste du journal de quartier Free-Press NDG, David Goldberg, dans la dernière édition du bi-mensuel:

hampsteadSeeing the Bloc Québécois virtually wiped off the political map was almost as much fun as listening to President Barrack Obama describe Osama bin Laden’s death at the hands of the US Navy Seals.

Je traduis: Voir le Bloc Québécois presque complètement lavé de la carte politique était presque aussi amusant que d’entendre le président Barack Obama décrire comment les forces spéciales américaines ont tué Ossama Ben Laden.

C’est beau, le bon voisinage, la tolérance et le respect mutuel.

(Merci à l’alertinternaute Louis F. pour ce signalement.)

Deux mai: Pourquoi Harper a gagné !

On a beaucoup discuté, sur ce blogue et ailleurs, de la vague orange qui a bousculé le Québec. Mais le fait politique le plus important de lundi dernier est la victoire, majoritaire, de Stephen Harper.

Dans un long article magistral dans le numéro courant de Maclean’s, nourri par plusieurs sources au sein des partis fédéraux, Paul Wells lève un coin du voile fort instructif pour comprendre le passé récent, et préparer l’avenir.

« Pour comprendre l’élection de 2011, écrit Paul Wells, il faut comprendre comment Michael Ignatieff est devenu le chef d’un ex-grand parti et comment Stephen Harper l’a détruit, morceau par morceau. »

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Je vous invite, si votre english est bon, à lire l’ensemble, mais voici ce que j’en retiens d’essentiel.

Le nerf de la guerre

Vous vous demandez pourquoi la question politique la plus importante de l’heure est la décision, annoncée, du nouveau gouvernement conservateur d’abolir le financement public des partis et d’ainsi assécher les finances déjà chancelantes du Parti libéral du Canada, puis d’éclipser celles de leur nouvel ennemi principal, le NPD ? Voici pourquoi:

Michael Ignatieff est officiellement devenu chef du PLC le 2 mai 2009. Onze jours plus tard, les conservateurs ont lancé une campagne de publicité de plusieurs millions de dollars pour décrire Ignatieff comme un opportuniste « en visite » au Canada, un pays pour lequel il n’avait aucune loyauté. L’architecte de la campagne conservatrice avait même fait enregistrer un site internet au Montenegro pour pouvoir profiter du suffixe me sur le site www.ignatieff.me (moi).

Wells cite un des conseillers-clés d’Ignatieff, Dan Brock:

« Je pense que nous n’avons jamais compris combien ces publicités allaient être efficaces si elles étaient présentées pendant de longues périodes entre les élections. On s’est dit ‘les Canadiens vont rejeter ces pubs parce qu’elles sont exagérées. Les Canadiens vont dire: ‘ce n’est pas bien’. Mais nous avons eu tort. Les Canadiens n’ont pas dit ça. Ils sont trop occupés à vivre leurs vies. Ils prêtent un tout petit peu d’attention à la politique et si ce petit peu d’attention est dominé par un message en particulier, bien livré et répété encore et encore, ce message va s’imprimer. Et c’est ce qui est arrivé. »

Wells cite ensuite un membre de la campagne Harper qui lui a expliqué la stratégie à mi-campagne:

« Ils disent qu’on essaie de présenter Ignatieff dans nos pubs comme un professeur faible et agité. Non. Ca c’est ce qu’on a fait avec Stéphane Dion. Dion était faible, il n’était ‘pas un chef’. Nous n’avons dit que Michael Ignatieff n’était pas un chef. Nous ne l’avons jamais présenté comme faible. Et on n’a jamais dit qu’il était une girouette. Même quand il changeait d’avis, on ne l’a pas traité de girouette.

Dans la vision qu’on voulait projeter, Ignatieff est un opportuniste politique calculateur, qui dira ou fera n’importe quoi pour être élu. C’est un intriguant. […] Je pense qu’on n’a jamais dit, même à l’interne, ‘il est malveillant’, mais c’est le sentiment qu’on voulait répandre. […] Vous ne voudriez pas qu’il marrie votre fille, vous voyez? »

Riposter ? Mais comment ?

La persistance du message négatif, alimenté par une caisse électorale conservatrice apparemment sans fond, a commencé à inquiéter les proches d’Ignatieff. Que faire ? Le responsable de la publicité libérale, Bob Richardson, avait compris que la campagne électorale était ouverte dès que la première pub anti-Ignatieff avait été diffusée. Il fallait riposter. Oui, mais, avec quel argent ?

Le directeur de campagne, Gordon Ashworth, affirmait 1) qu’il n’y avait pas assez d’argent; 2) que le dommage causé par les pubs ne seraient pas durables. Wells cite un autre membre du cercle rapproché d’Ignatieff:

« C’était une bagarre qu’on ne pouvait simplement pas gagner, parce qu’ils [les Conservateurs] avaient plus d’argent que nous. »

Avant le budget 2010, croyant que les libéraux feraient tomber le gouvernement, les conservateurs ont relancé la machine anti-Ignatieff, achetant 1 600 publicités. Contraints de faire quelque chose, les Libéraux ont eu les moyens d’en acheter… 131. « C’était un massacre », conclut la source libérale. Lorsque la campagne de 2011 a débuté, la réputation d’Ignatieff était en lambeaux dans l’opinion. Il ne pouvait rien faire pour sortir du trou creusé par l’argent conservateur.

Puisque les gains conservateurs se sont principalement faits au détriment des Libéraux, et que les conservateurs savent que tout gain supplémentaire ne pourra se faire qu’en détournant vers eux les électeurs toujours fidèle aux rouges, le prochain chef libéral doit s’attendre à subir le même sort que Stéphane Dion et Michael Ignatieff. Jack Layton devrait, aussi, avoir quelques raisons de s’inquiéter.

Avec cette différence: l’abolition du régime de financement public des partis politiques rendra la tâche plus facile aux Conservateurs, et plus difficile aux autres partis. Bienvenue dans l’américanisation de la politique canadienne.

Éric Duhaime: la réplique de l’exterminateur!

Éric-DuhaimeLe cofondateur du groupe de droite Liberté-Québec, Éric Duhaime, que je connais bien, n’a pas totalement apprécié que je cite, dans ce billet, sa chronique du Toronto Sun — et des autres journaux de Sun News — ou il se réjouit de l’extermination du Bloc Québécois.

Voici ce que j’en écrivais:

Pour mémoire, Éric a été pendant plusieurs années conseiller de Gilles Duceppe, avant de passer au Reform Party à l’Alliance Canadienne, puis à l’ADQ et plus récemment à Liberté-Québec. Lisons-le :

Pour planter le dernier clou dans le cercueil du Bloc, Harper doit maintenant respecter sa promesse de couper le financement public des partis politiques.

Selon la loi actuelle, le Bloc pourrait encore recevoir 1,8 millions $ par an des contribuables canadiens. Ce financement est probablement la meilleure — sinon la seule — raison restante de justifier l’existence du Bloc.

Avant leurs résultats désastreux de lundi soir, avec 50 députés, le Bloc ne pouvait pas récolter de fonds substantiels de sa base de militants. Imaginez la difficulté, maintenant, avec quatre députés et pas de chef.

Alors qu’ils n’ont plus de raison de chialer contre le Canada et sans un sou venant de vos portefeuilles [Duhaime parle aux Ontariens], le Bloc pourrait bien ne plus avoir de raison d’exister. Si et quand il mourra, espérons qu’il y aura un rappel sur la tombe du Bloc pour souligner le rôle de Harper comme exterminateur.

Le concept de « petite gêne » ne semble pas exister dans la conscience de cet ancien conseiller de Gilles Duceppe.

Éric m’écrit:

Salut Jean-François!

J’aimerais simplement apporter quelques précisions au sujet de ta chronique “Message du ROC: Ne parlons pas Qc!”. D’abord, je n’ai JAMAIS été conseiller du Reform Party. J’ai adhéré à l’Alliance canadienne après que le parti de Preston Manning se soit sabordé.

Deuxièmement, contrairement à ce que tu mentionnes, mon message au sujet du financement public des partis politiques fédéraux ne s’adressait pas exclusivement aux Ontariens. Cette chronique a été publié dans plus de trente journaux, partout au Canada. J’ai même fait une intervention sur le même sujet, jeudi soir dernier, à l’émission de Mario Dumont à V-Télé.

Ce n’est pas parce que, comme de nombreux Québécois, j’ai participé à la vie démocratique du Bloc que je vais aujourd’hui me taire (ou me garder une “petite gêne”) sur ce que je considère être un parti politique sans raison-d’être dans le Québec de 2011.

Si d’ex-bloquistes s’étaient aussi fait entendre un peu plus ces dernières années au lieu de se laisser museler par la garde rapprochée du chef, le Bloc n’agoniserait peut-être pas autant aujourd’hui.

Le mouvement souverainiste aurait intérêt à prendre acte du rejet du Bloc par l’électorat plutôt que chercher un bouc-émissaire. La complaisance au nom de la cause n’aide personne.

Le Québec sort affaibli au lendemain de la dernière élection fédérale à cause de l’incapacité du Bloc de se moderniser ou de se saborder. Et ça, ce n’est certes pas la faute des électeurs.

À bientôt,
Éric Duhaime

Ma réponse:

Salut Éric,

Merci pour ces précisions. Je corrige donc dans le texte: tu étais à l’Alliance Canadienne et pas au Réform. Quant à ton opposition au financement public des partis politiques, je confirme que tu souhaites en tout temps que l’État ne s’en mêle pas et que les riches puissent davantage peser sur les messages politiques que les pauvres.

Cependant lorsque tu écris en anglais pour des lecteurs canadiens-anglais que c’est leurs taxes qui paient pour le Bloc — et non celles des électeurs québécois du Bloc –, tu renforces un stéréotype anti-nationaliste québécois. Assume.

Je défendrai jusqu’au sang ton droit à la liberté d’expression, y compris celle de n’avoir aucune gêne.

garcia1Cependant je ne peux m’empêcher de constater qu’à l’heure où Claude Garcia, qui avait dit lors du référendum de 1995 qu’il fallait “écraser” le mouvement souverainiste, est maintenant président de la commission politique de l’ADQ, Éric Duhaime, co-fondateur de Liberté-Québec, donne, en anglais, des conseils à Stephen Harper sur comment “exterminer” un parti — le Bloc — qui a reçu 23% des voix au Québec, donc davantage que le parti de Harper (16,5%).

Et davantage, pendant que j’y pense, que l’ADQ (16%). Devrait-on aussi « l’exterminer » ?

Bien cordialement,
Jean-François

Message du ROC: « Ne parlons pas Qc! » (Ajout)

Depuis mardi matin, des éditorialistes du Canada-anglais ont plusieurs conseils à donner au nouveau gouvernement Harper et au nouveau chef de l’opposition, Jack Layton. En un mot: oubliez le Québec !

Je citerai le Globe, le National Post, un stratège NPD et, pour dessert, une surprise québécoise.

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Le Globe à Jack Layton: votre premier test ? Lâcher le Québec !

Dès mercredi, l’équipe éditoriale du Globe and Mail appelait Jack Layton à abandonner une de ses promesses au Québec: celle d’appuyer la revendication de maintien au Québec de 25% des sièges aux Communes. Le Globe l’invite aussi à renoncer à son idée de retoucher à la constitution — même si le Québec en est exclu.

Il doit au contraire travailler avec Harper — dont le Globe a souhaité la réélection — pour « concevoir des politiques qui font la promotion de l’unité canadienne sans provoquer de débats constitutionnels ».

 

En gros, écrit le Globe: « Avec son nouveau statut de chef de l’opposition officielle, Layton doit développer la même vision du Canada pour tous les Canadiens. » Le fédéralisme asymétrique, non merci !

Enfin, le Québec ne compte plus !

Jeudi, dans le National Post, le chroniqueur Lorne Gunther avait le même message à livrer à Stephen Harper et aux conservateurs. Je me permets de le citer longuement:

Stephen Harper est quelque chose que les Canadiens n’ont jamais vu: un premier ministre né et élevé au Canada anglais dont la base politique ne dépend pas des demandes élastiques, suffisantes et égoistes du Québec.

Ceci pourrait (devrait) signifier la fin de l’hégémonie du Québec sur la politique canadienne, mais ne doit pas signifier la fin du Canada.

Le Québec est plus isolée dans notre débat national qu’à aucun autre moment de mémoire d’homme. Presque personne de moins de 50 ans ne pourrait se rappeler un moment où le réflexe de notre gouvernement national n’était pas de demander « Que voudra le Québec sur ce dossier? » Maintenant, ce que le Québec désire doit avoir beaucoup moins de poids.

Par exemple, les Québécois ne sont pas aussi enclins que les autres Canadiens à approuver les initiatives conservatrices de serrer la vis aux criminels ou aux aspirants-immigrants ni leur approche moins hystérique sur l’environnement. Mais les conservateurs ne doivent pas leur majorité au Québec, donc ils n’ont pas à se soumettre aux préférences de cette province.

Tout est dit.

Le NPD et les « séparatiste ethniques »

Vous voulez savoir ce que les proches de Jack Layton pensent du Québec ? Lisez ce qu’en écrit son ancien directeur de campagne, Brian Topp, dans le Globe and Mail de mercredi. Et sachez d’abord que Topp est brillant, superbement informé et parfaitement bilingue et que, comme négociateur de Layton lors de la tentative de coalition de 2008, il connaît très bien le Bloc, ses ex-députés, chef, conseillers:

What did it say about Canada that most of Quebec’s seats were held by ethnic separatists? What does it say about Canada that this is no longer true?

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Vite ! Trouvez le politicien « ethnique » sur cette photo.

Voilà le résultat de 20 ans de présence à Ottawa des Viviane Barbot, Maka Kotto, Oswaldo Nunez, Maria Mourani. Les députés bloquistes étaient des « séparatistes ethniques ».

En quoi les nouveaux députés blancs francophones du NPD ne sont pas des « néo-démocrates ethniques » me dépasse un peu.

Mais cela indique combien les préjugés anti-nationalistes québécois sont bien enracinées, même dans les têtes les mieux faites, même dans la gauche progressiste canadienne.

Des conseils des amis Québécois

Pour terminer cette revue de presse révélatrice de l’état d’esprit du Canada-post Bloc, je m’en voudrais de ne pas citer la chronique publiée jeudi dans le Toronto Sun par Éric Duhaime.

Éric-DuhaimePour mémoire, Éric a été pendant plusieurs années conseiller de Gilles Duceppe, avant de passer au Reform Party à l’Alliance canadienne, puis à l’ADQ et plus récemment à Liberté-Québec. Lisons-le :

Pour planter le dernier clou dans le cercueil du Bloc, Harper doit maintenant respecter sa promesse de couper le financement public des partis politiques. Selon la loi actuelle, le Bloc pourrait encore recevoir 1,8 millions $ par an des contribuables canadiens. Ce financement est probablement la meilleure — sinon la seule — raison restante de justifier l’existence du Bloc.

Avant leurs résultats désastreux de lundi soir, avec 50 députés, le Bloc ne pouvait pas récolter de fonds substantiels de sa base de militants. Imaginez la difficulté, maintenant, avec quatre députés et pas de chef.

Alors qu’ils n’ont plus de raison de chialer contre le Canada et sans un sou venant de vos portefeuilles [Duhaime parle aux Ontariens], le Bloc pourrait bien ne plus avoir de raison d’exister. Si et quand il mourra, espérons qu’il y aura un rappel sur la tombe du Bloc pour souligner le rôle de Harper comme exterminateur.

Le concept de « petite gêne » ne semble pas exister dans la conscience de cet ancien conseiller de Gilles Duceppe.

(Ajout): Samedi, on remet ça.

Les journaux de Sun News (propriété de Quebecor) remettent ça ce samedi en éditorial, rapporte Samuel Auger du Soleil.

Plusieurs journaux de l’entreprise Sun Media, dont le Toronto Sun et le Calgary Sun, ont publié samedi un éditorial demandant au premier ministre Stephen Harper «d’achever» le Bloc québécois. Pour l’auteur (anonyme, selon la tradition éditoriale de plusieurs quotidiens anglophones), il est nécessaire de donner «le coup fatal» au Bloc québécois en abolissant le financement public des partis politiques.

«Mettre un terme à ces subventions forcera les libéraux à vendre des stylos au coin de la rue, et le Bloc n’aura plus que ses 20 ans de souvenirs à voler l’argent des contribuables canadiens pour financer leur trahison. Le plus tôt Harper mettra un terme à ces subventions, le mieux ce sera», soutient le texte d’opinion, où l’abolition du financement public des partis figure comme première priorité du gouvernement élu lundi.

Le détail que je préfère, dans ces éditoriaux de Sun News, est qu’ils proposent de donner au Bloc le « coup de gras« .

Des électeurs NPD cherchent la carte de la souveraineté

car-pq-cartes-de-membresVous avez lu la lettre de Kathleen Gurrie à Gilles Duceppe dans La Presse de ce vendredi ? Moi je l’avais vu sur Facebook dès mercredi.

Elle s’explique et s’excuse de son vote NPD auprès du chef bloquiste. Son dernier paragraphe m’a rendu curieux :

Pardonnez-moi donc, Monsieur Duceppe, je vous ai sacrifié, mais en ce moment je referais la même chose avec l’espoir de l’alouette en colère au cœur. Défendons-nous chez nous maintenant.

Au lendemain des élections, le 3 mai au matin, je suis allée sur le site du Parti Québécois et j’ai renouvelé ma carte de membre. Pour l’instant, ce geste est symbolique, mais mon message est clair : « je suis prête ». Êtes-vous prêt, Monsieur Duceppe?

J’ai appelé le secrétaire général du PQ, Sylvain Tanguay, pour lui demander s’il avait perçu un léger frémissement dans le nombre de gens qui achètent des cartes de membres, ou alors qui quittent le navire amiral de la souveraineté.

Normalement, presque personne n’achète de carte de membre du PQ (qui compte 100 000 membres) directement sur le site. Cela se fait dans les circonscriptions et — surtout — lors des courses à la direction.

Mais voilà que, de mardi matin à vendredi midi, 450 personnes ont imité Kathleen Gurrie et acheté ou renouvelé leurs cartes directement en ligne. Un record.

Personne n’a demandé à quitter le parti. Au contraire, sur le web, 750 personnes ont adhéré à la page Facebook du PQ en moins de quatre jours.

Mouvement d’humeur ou tendance de fond ? À suivre…

La candidate de Vegas trouvée… mais kidnappée par le NPD

ruth-lisee1-150x150Ce n’est pas une blague. Thomas Mulcair, chef adjoint du NPD, a confirmé ce midi à Pierre Maisonneuve que la candidate Ruth Ellen Brosseau, de Berthier-Maskinongé, est en vie, en santé, et à Ottawa.

Elle « est en train de prendre un cours intensif de français « . Mulcair:

On est en train de prendre le temps qu’il faut pour l’apprivoiser, la préparer. Et moi je l’exposerais pas seule dans les médias.

Les gens a Ottawa sont en train de la préparer aussi. […] Elle n’a pas un français suffisant pour faire face aux médias.

Ce sont les responsables du NPD à Ottawa qui la prennent en main. Mulcair n’avait pas encore parlé à l’invisible élue au moment de l’entrevue, mais comptait bien le faire car — s’il doute de l’existence du cadavre de Ben Laden — il ne doute pas de l’existence de la député.

230714_1687013587106_1590677133_31387517_7539228_n-150x150Puis, il y a cet échange surréaliste:

On peut arrêter les recherches !

Pierre Maisonneuve: Peut-être qu’on la verra un jour? Peut-être que vous aller nous la présenter et qu’on pourra faire une entrevue avec elle?

Thomas Mulcair: Elle va avoir quatre ans pour faire ses preuves. Il n’y a rien qui va me rendre plus fier que de vous l’amener et de vous laisser faire une interview avec elle au cours des prochaines années.

Maisonneuve: (rires!) Vous avez bien dit « des prochaines années » !

On peut entendre l’entrevue ici, en allant à 4’13″.

(Merci à l’alertinternaute Pierre D. pour le signalement de la petite annonce et à Serge C. pour la pinte de lait.)

Virus NPD: À la recherche du patient zéro !

mike_ward_and_jack_laytonDans toute épidémie, il y a un patient zéro. Quelqu’un qui, le premier, est infecté, qui répand le virus autour de lui jusqu’à un effet boule-de-neige.

Qui est le patient zéro du virus orange ? (Qui est, donc « l’agent porteur orange ») ?

Plusieurs alertinternautes ont un coupable: Mike Ward. Son adhésion à Jack Layton lors du passage du chef NPD à TLMEP le 3 avril aurait ouvert les vannes. Un million et demi de Québécois étaient à l’écoute.

Le 30 avril, l’alertiternaute McGown avait remonté cette filière:

Tout a commencé le dimanche soir où Jack Layton s’est présenté à « Tout le monde en parle ». Le supposé-drôle Mike Ward lui avait alors dit: « Moi, je vote pour vous M. Layton parce… les autres politiciens ont toujours l’air de crosseurs« , une insulte qui n’avait pas semblé déranger Layton. Voilà où nous en sommes: l’opinion d’un Mike Ward compte maintenant beaucoup pour les Québécois !

J’étais à l’écoute le 3 avril et j’avais aussi été frappé de la réponse de Ward, dont j’ignore complètement les penchants politiques (mais qui me fait sourire dans son émission Cliptomane). Il a déclaré avoir voté NPD aux dernières élections et vouloir le refaire ensuite. Il n’était donc pas une nouvelle recrue NPD et a eu l’humilité de dire que, sa profession de foi NPD étant faite, le parti venait de « perdre le Québec »

Mais il m’avait semblé qu’une ligne avait été franchie entre la sympathie généralement manifestée à Jack Layton, et exprimée lors de ses précédents passages à TLMEP, et l’intention manifeste de voter pour lui, intention qui n’a souffert aucune contradiction autour de la table de l’émission.

(Re)voyez vous-mêmes, c’est du début jusqu’à 1’40″:

Ward, le vrai coupable ?

Bref, chers internautes, je vous invite à tenter de trouver, vous aussi, le patient zéro. Notre suspect pour l’instant est Mike Ward, le dimanche 3 avril. Votre tâche, si vous l’acceptez, est d’identifier une intervention antérieure à celle de Ward, d’une personnalité qui jouit d’un certain rayonnement — ne serait-ce que régional — et qui a étonné en déclarant son intention de voter Jack.

PS. Nicolas Fradette, qui se présente comme un coach de la communication non-verbale, affirme que Layton était mal à l’aise lors de certaines blagues de Ward. Il l’évoque brièvement ici.

PPS. Mon collègue Yves Boisvert écrit ce matin sur l’effet TLMEP mais attribue à Layton lui-même, et non à Ward, le gain de popularité.

La grande évasion

evasionIls se sont évadés. Les électeurs québécois ont massivement tourné le dos au Bloc — puisqu’ils y étaient en plus grand nombre — tourné le dos aussi au Parti libéral et au Parti conservateur pour suivre la piste orange.

Évadés, oui, mais de quoi ? De la prison, justement. De la prison du statu quo.

Je m’explique. Pour l’électeur québécois moyen du début de 2011, l’avenir semblait bloqué. À Québec, un gouvernement libéral détesté. À Ottawa, un gouvernement conservateur tout aussi détesté. À Montréal, un maire dont on souhaite le départ.

Mais rien n’y fait. Charest est installé encore pour deux ans. Tremblay aussi. Et l’élection fédérale n’avait qu’un but: savoir si Harper serait minoritaire ou majoritaire. Ce que d’autres, en Ontario, allaient décider.

Une prison, vous dis-je. Un sentiment de grande frustration. Immobiles, les Québécois ? Pas par choix.

La campagne a commencé avec son ron-ron habituel. La même rengaine que la dernière fois. Gilles Duceppe a-t-il fait un début de campagne avec moins de tonus que d’habitude ? Oui, c’est indubitable. Mais aurait-il été meilleur que cela n’aurait rien changé. L’important est qu’il a dit la même chose qu’en 2008 et la même chose qu’en 2006. Ces choses n’étaient pas moins vraies qu’avant. Mais elles renforçaient le sentiment d’enfermement. Rien n’allait changer.

Puis, quelqu’un, quelque part, un francophone souverainiste sans doute, a dit à son voisin, son copain, son cousin: pourquoi on voterait pas Jack? La rumeur a couru. D’abord, presque une blague. Puis, un défi. Pourquoi pas, finalement ? À Pâques, autour du coco, on ne parlait que de ça. Toi aussi tu y penses ? Même mon oncle, Rouge, et le beau-frère, Bleu, de Québec, semblaient partants. Ben s’ils osent, eux, pourquoi pas nous ?

Layton a-t-il été meilleur, dans cette campagne, que dans les précédentes ? C’est indubitable. Mais aurait-il été moins bon, que cela n’aurait rien changé. La rumeur a grandi que, cette fois, on allait faire quelque chose de différent. Que cette fois, on allait s’évader.

Et plus les électeurs québécois ont vu que d’autres électeurs québécois prenaient la poudre d’escampette, plus ils ont voulu les suivre, dans un mouvement collectif d’affranchissement. Il y a de l’espièglerie dans la décision de l’électorat. Un sentiment d’école buissonnière. D’enfreindre des règles. De bousculer les usages. Une prise de liberté. Un écart, qu’on croit bénin, qu’on peut se permettre.

Au début, on croit cet écart sans conséquence. Gilles Duceppe — que les électeurs ont applaudi lors du débat en lui donnant la palme du vainqueur — les avait bien dédouanés: Jack ne pouvait pas devenir premier ministre. Alors, voter Jack, ça ne coûte rien. On change d’opposition. On change de couleur. Mais on ne pose pas de geste grave.

Ceux qui suivent les choses de plus près, comme vous, chers internautes, ont compris dans un second temps seulement que ce geste pouvait être grave, mais… dans le bon sens du terme. D’abord ce Jack était en train de donner une leçon aux libéraux, en les reléguant en troisième place. Chez les évadés, personne ne pleure dans les chaumières, au contraire. Cela contribue au mouvement. On ne savait pas qu’on pouvait « se payer » la marque de commerce libérale en plus ! Même si Ignatieff, comme l’a fameusement dit Dodo à TLMEP, n’était pas si mauvais. Mais il arrivait après Trudeau, Chrétien, Dion. C’était trop. On en veut plus des Rouges. Ils nous en ont trop fait. Ouste… Du balai…

Puis on a compris qu’ailleurs au Canada, si suffisamment de gens s’évadaient, comme nous, Harper pourrait même être renversé et Jack pourrait diriger une coalition.  Un geste grave, oui, mais qui n’allait pas ralentir l’évasion vers le parti orange. Renverser Harper, sans le remplacer par des Libéraux qu’on exècre pour 100 bonnes raisons, on n’osait pas y croire. Pour un instant, cela semblait possible, alors, se sont dit les Québécois, allons-y gaiement !

Où cette évasion va-t-elle nous mener ? Les Québécois ne le savent pas. Ils trouvent Jack bien sympathique. Il a l’air de comprendre le Québec, même s’il ne dit rien de bien concret. Il partage nos sensibilités de sociaux-démocrates modérés. On aurait été content de le voir nous représenter au G8, ça c’est sûr. (Moi aussi.)

Les Québécois sont-ils moins nationalistes, moins souverainistes qu’avant ? Mais non, qu’allez-vous chercher-là ? Vous ne voyez pas tous les souverainistes qui ont voté NPD en expliquant que c’était le bon moment, pour une bonne raison et que — ben, ça nous tentait, c’est tout ! Puis des séparatistes, il y en a même dans le caucus NPD ce soir. (Je reviendrai dans les jours qui viennent sur les impacts du vote sur la question nationale).

Ils sont heureux d’avoir donné une leçon aux Libéraux, oui. D’avoir donné une chance à Jack, oui. D’avoir donné une leçon à Duceppe ?  Non, personne n’en est fier. Il est une victime collatérale de l’évasion. On a rien à lui reprocher. Dès demain, vous verrez, on regrettera de lui avoir fait de la peine.

Mais le fait reste. Même si 83% des Québécois ont voté contre les conservateurs, ce lundi, Harper sera encore au gouvernement. Majoritaire. Qui l’a élu ? Le Québec ? Non. C’est le Canada.

L’electeur Québécois a pris l’air.  Beaucoup d’air. Il s’est évadé de la routine, de l’habitude. Mais il est toujours prisonnier du Canada.