Canada Day: les racines pourries du 1er juillet

Fidèle aux traditions, je republie ce billet, d’abord écrit en 2010, chaque 1er juillet depuis. Il est un des plus populaires de ce blogue.

Je l’ai un peu modifié pour mieux expliquer aux plus jeunes l’ampleur de la menace que faisait peser l’église catholique sur ceux qui oseraient voter contre le parti pro-canadien.


Pour tout étranger établi au Québec, l’étonnement est annuel. La Fête nationale du Québec, le 24 juin, est un événement majeur.

La Fête du Canada, le premier juillet, est, au Québec, largement ignorée. Comment a-t-on pu en arriver à cette situation, impensable dans toute nation normalement constituée (je pèse mes mots) ?

En France le 14 juillet, aux États-Unis le 4 juillet, sont des fêtes rassembleuses. Pas le premier juillet canadien.

C’est qu’il y a un vice de conception. Le premier juillet 1867, date de fondation du pays, fut, oui, un jour chômé. Les autorités organisèrent plusieurs manifestations pro-canadiennes. Surtout le haut clergé catholique, qui était très favorable à la confédération, qui la rendait maître des compétences léguées à la nouvelle province, notamment l’éducation, outil de son autoperpétuation.

Les Québécois, alors appelés Canayens – les autres étaient Les Anglais — se sentaient évidemment impliqués et avaient suivi de près les négociations qui avaient menées à la création du Canada.

Des élections ont eu lieu d’août à septembre 1867, faisant office d’élection référendaire.  Le Parti conservateur, qui avait dirigé la négociation du pacte confédératif et son adoption par le parlement britannique, faisait campagne en faveur de la nouvelle union.

Le Parti rouge — dont le PLQ est le très lointain héritier — s’opposait à la confédération, préférant que le Québec reste une province autonome dans l’empire britannique — une souveraineté-partenariat avant la lettre.

Cette élection de 1867 fut donc une des plus cruciales de notre histoire politique. Elle s’est déroulée dans des conditions extrêmement troublantes, même en regard des standards de l’époque.

D’abord, ce qui était normal à l’époque, le vote n’était pas secret. Les électeurs signaient leur nom dans un grand livre ouvert. Le maire et le curé de l’endroit y avaient accès, comme le député. Ceux qui avaient voté « du mauvais bord » pouvaient donc dire adieu aux subventions ou aux contrats publics.

Notons que seuls les hommes avaient droit de vote. Et encore, pas tous. Seuls ceux âgés de plus de 21 ans et détenant une richesse minimale pouvaient participer au scrutin, ce qui réduisait l’électorat à une fraction du nombre d’adultes. C’était la norme à l’époque.

Le Canada ou l’enfer

Voici ce qui était inédit:  le clergé a annoncé que voter pour le Parti rouge serait un « péché mortel ». Dans l’échelle des péchés, un péché mortel équivaut à commettre l’adultère, un vol important, voire un meurtre. Je précise pour nos lecteurs plus jeunes que l’immense majorité des citoyens croyaient alors dur comme fer que si on devait mourir en ayant commis un péché mortel, on serait alors condamné à connaître des souffrances inimaginables, dont être brûlés en enfer, pour l’éternité.

Bref les évêques, affirmant porter la parole de Dieu, et bénéficiant d’une énorme crédibilité, offraient un choix limpide. Les croyants, qui formaient l’immense majorité des électeurs, devaient choisir entre voter pour l’entrée du Québec dans le Canada ou bien subir, en enfer et pour l’éternité, la torture.

Il y avait un moyen d’échapper aux flammes de l’enfer. Il s’agissait d’aller à l’église, dans une petite cabine appelée « le confessionnal » et d’avouer ses péchés à un prêtre. Ce dernier pouvait vous donner l’absolution, donc vous laver de votre péché mortel, en échange d’une obligation de prier. Cela se faisait principalement au moment de la fête de Pâques.

Mais les évêques de l’époque ont interdit aux prêtres de donner l’absolution aux électeurs du Parti Rouge. Ils pouvaient excuser d’autres péchés mortels, mais pas celui d’avoir voté contre le Canada. Ce vote, sans possibilité d’absolution, assurait donc aux croyants la damnation. L’historien Marcel Bellavance est allé fouiller dans les statistiques religieuses des églises de l’époque et a démontré que le clergé a suivi la consigne. Comparant le nombre d’absolutions consenties dans l’année précédant l’élection et dans l’année suivant l’élection, l’historien a découvert que les curés en avaient donné moitié moins.

Par mesure préventive, des curés refusaient aussi l’absolution, en confession, aux ouailles qui avouaient simplement lire les journaux qui appuyaient le Parti Rouge. Bref, il était possible à l’époque d’être pardonné d’adultère ou de meurtre, mais pas de lectures interdites ou de vote contre l’entrée au Canada.

Cette pression morale de l’église a été immensément efficace.

On ne sait pas combien d’électeurs ont changé leur vote à la suite de cette pression. Mais on sait combien sont restés chez eux: 40% des électeurs inscrits ne se sont tout simplement pas présentés, refusant de commettre un péché mortel, réduisant d’autant le bassin électoral.

Une bonne lecture d’été !

D’autres techniques, de nature politique, furent mises en œuvre :

L’escamotage : Pour être candidat, il fallait être présent, au jour et à l’heure dits, pour un « appel nominal » des candidatures. Donc, seuls les candidats présents pendant cette brève période allaient avoir leur nom sur le bulletin de vote. Pourquoi ne pas kidnapper le candidat adverse –on disait escamoter — le temps de la procédure ? Cela est arrivé dans trois comtés, au profit des conservateurs.

L’achat : Ailleurs, le candidat conservateur, parfois avec l’assistance du curé, proposait au candidat libéral une somme d’argent ou une nomination (les nominations devaient alors être approuvées par le clergé). En échange, le libéral retirait sa candidature au moment de l’appel nominal, ce qui avait pour effet de faire élire sur-le-champ le conservateur. Ce fut le cas dans deux comtés.

Le défranchisage : Les officiers chargés de superviser l’élection, souvent conservateurs, avaient le pouvoir de «défranchiser» un quartier ou une paroisse, c’est-à-dire d’y annuler l’élection, sous divers prétextes. Les quartiers libéraux du comté de L’Islet -la moitié des électeurs- furent ainsi «défranchisés», comme trois paroisses libérales de Kamouraska, donnant dans les deux cas une courte victoire aux conservateurs.

Dans cette élection, la plus frauduleuse de l’histoire du Québec, même au regard des standards de l’époque, 45 % des électeurs ont quand même bravé les interdits pour voter contre la fédération. Ce qui signifie qu’un nombre considérable d’entre eux ont ensuite vécu dans l’angoisse d’avoir commis un péché mortel, et de devoir subir une éternité de souffrance.

Et sans que ce sacrifice ultime ait servi à quelque chose. Car compte tenu du vote massif des anglophones pour les conservateurs, cela signifie qu’une majorité des francophones qui se sont présentés aux urnes ont voté pour le Parti Rouge.

Les Canayens de l’époque savaient et les historiens d’aujourd’hui savent: s’il s’était agi d’un vote libre, l’électorat aurait très majoritairement refusé l’entrée du Québec au Canada.

Ces faits sont évidemment perdus dans la mémoire collective et on ne les enseigne pas à l’école. Mais ils aident à comprendre pourquoi la date du premier juillet 1867 n’a jamais constitué, pour les francophones du Québec, un moment fort. Voilà pourquoi on ne s’est pas transmis, de génération en génération, le goût de célébrer… une fraude.

Et encore…

Certains accusent les « séparatistes » d’avoir voulu nuire au Canada en faisant du premier juillet la date légale de la fin des baux, plutôt que le premier mai comme c’était le cas auparavant. En fait, le changement fut décidé par le ministre libéral de la justice, Jérôme Choquette, grand pourfendeur de séparatiste, en 1971. La raison : ne pas perturber l’année scolaire des enfants affectés dans les déménagements.


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L’empreinte planétaire du Québec

Fragilité canadienne

Avez-vous vu le chef conservateur, Erin  O’Toole, faire son jogging plus tôt cette semaine ? Il portait un t-shirt rouge portant les mots : « Believe in Canada ». Croyez au Canada.

Le slogan est extrêmement signifiant. S’il faut appeler les citoyens à croire en leur pays, c’est qu’un déclin de la foi nationale est suffisamment préoccupant pour qu’on veuille y remédier.

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

Le malaise canadien était à couper au couteau, pendant les célébrations de 2021 de la Fête du Canada. Le jour fut hanté par plus d’un millier d’enfants autochtones dont les sépultures anonymes furent découvertes ces dernières semaines.

La reconnaissance de périodes noires, voire funestes, dans l’histoire d’une nation est davantage règle qu’exception. Les vieux pays ont pillé et massacré à intervalles réguliers. L’Espagne porte à son débit l’expulsion des juifs, l’inquisition et le massacre des Aztèques et des Mayas. La France, la terreur et la colonisation. Le Royaume-Uni la meurtrière répression des indépendantistes indiens, la guerre biologique contre les autochtones d’Amérique, la déportation des Acadiens, la liste est longue. Même des nations plus jeunes, comme les États-Unis, portent les stigmates de l’esclavage, du vol des territoires mexicain et autochtone. J’en passe. Et combien de générations faudra-t-il aux Allemands pour expier complètement Hitler ?

Mais dans chacun de ces cas, les périodes noires sont précédées ou suivies du reste du narratif de la construction nationale. Il est rare que des nations découvrent dans le moment de leur création même, dans leur mythe fondateur, un trou noir d’une ampleur telle qu’il capte la lumière créatrice qui pourtant doit éclairer la fierté de tout un peuple.

John A. Macdonald déboulonné

Avant même la découverte des sépultures de Kamloops, la réputation père du Canada, John A. Macdonald, était au figuré et au sens propre tombé de son piédestal. Au Québec, il avait depuis longtemps peu de partisans. Le regretté anthropologue Serge Bouchard disait de lui que « s’il existe un personnage indigne dans l’histoire du Canada, c’est bien cet avocat corrompu, ce politicien raciste qui fut la honte de ses contemporains, un homme sans compassion et sans principes, un voyou en cravate qui eût été sanctionné en des temps moins laxistes. »

Les autorités municipales de ville oû il a grandi, Kingston, ont retiré sa statue, comme celle de la ville où se sont conclues les négociations créant le Canada, Charlottetown. Les autres n’ont qu’à bien se tenir. Celle de Montréal ne tient plus.

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La monarchie canadienne n’a plus d’avenir.

Le t-shirt d’Otoole est un appel à l’aide, tant les gouvernements conservateurs ont voulu fonder l’idée nationale canadienne autour de quelques héros et thèmes, dont leur premier chef, John A. Ils ont aussi misé sur la grandeur, la permanence et la noblesse de notre monarchie. On se souvient du goût de Stephen Harper pour les portraits de la Reine. Or voilà que ce symbole est aussi ébranlé. La dernière gouverneure générale a été virée pour cause de toxicité. La famille royale est accusée de racisme envers son petit-fils. À telle enseigne qu’on ne compte plus qu’un Canadien sur quatre à vouloir conserver la monarchie après le décès, inévitable mais dont la date est imprécise, d’Elizabeth.

Les conservateurs étaient aussi prompts à faire des Forces armées (royales) du Canada un autre objet de fierté nationale. C’était avant que les militaires canadiens soient plus remarquables pour l’impunité de leurs agressions sexuelles que pour la qualité de leurs faits d’armes. Ils étaient valeureux. Ils sont devenus scandaleux.

Les libéraux, depuis Lester Pearson et Pierre Elliott Trudeau, avaient senti qu’il fallait au Canada une injection nouvelle de fondements identitaires. Après avoir vampirisé les symboles québécois (adoptant le « O Canada », hymne de la SSJB, qui ne parlait que de nos défricheurs et de notre fleuve, pas de John A. et des rocheuses; puis mis notre feuille d’érable sur le drapeau – elle est introuvable en Alberta) le Canada moderne renaîtrait en 1982, autour d’une nouvelle constitution et d’une Charte des droits. Et ce ne serait pas John A, mais Trudeau qui figurerait sur les statues à venir.

La refondation du pays déstabilisée

Deux choses se sont produites depuis qui mettent à mal les mythes refondateurs eux-mêmes. Pierre Trudeau était opposé à la politique de la contrition pour les erreurs passées, entamée par Brian Mulroney. Les excuses à répétition auquel Ottawa a procédé depuis (sauf pour les prisonniers d’Octobre) ont plutôt mis en lumière, non le Canada héros-des-droits, mais le Canada bourreau-des-droits. Puis la transformation d’un multiculturalisme hier bon enfant en un activisme communautaire accusateur a poussé le premier ministre actuel, fils de l’autre, à affirmer que la totalité des institutions canadiennes étaient imbues de racisme systémique, coupables à ce jour de colonialisme. Une fois fait cet aveu, exit la supériorité morale canadienne issue de la Charte des droits. Angus Reid nous apprenait récemment qu’un Canadien sur trois est désormais convaincu que « le Canada est un pays raciste ». Pas il y a longtemps. Pas de temps en temps. En ce moment, en soi. C’est dur pour l’estime de soi. (En détail : le tiers des Blancs et des Autochtones ont cette conviction, 42% des Canadiens de couleur, 55% des électeurs NPD et, étrangement, des femmes de moins de 35 ans. Mais seulement 23% des Québécois et 13% des électeurs du Bloc tirent cette conclusion.)

Une tradition rompue : dire non au Québec

Le Canada moderne s’était aussi créé dans le refus de la différence québécoise. Comme le disait Justin lors des funérailles de Pierre Trudeau, « il a quitté la politique en 1984 mais il est revenu pour Meech [90], il est revenu pour Charlottetown [92], il est revenu pour nous rappeler qui nous sommes. »

En clair : il était revenu pour dire à la majorité canadienne qu’elle avait raison de refuser de donner un statut distinct au Québec. L’architecture canadienne reposait sur l’égalité des individus, l’égalité des deux langues officielles, l’égalité des provinces, l’ouverture aux groupes ethniques, tous égaux. Les tentatives de Meech et de Charlottetown de modifier cette architecture allaient lamentablement échouer. « La vision trudeauiste est dotée d’une remarquable résistance, elle peut assaillir ses amis comme ses ennemis » concluait alors la journaliste Susan Delacourt « Vous pouvez être un ennemi de Trudeau, comme Brian Mulroney, et tenter de contenir ou de refouler la vision trudeauiste. Invariablement, vous per­drez, comme Mulroney a perdu deux fois, à Meech et à Charlottetown. Ou vous pouvez tenter de vous allier à Trudeau, […] et vous appliquer à refaçonner sa vision des années 70 pour l’adapter à la réalité des années 90. Vous perdrez quand même. »

Jean Chrétien a creusé encore le sillon de cette tradition en triomphant des séparatistes [95], en imposant au Québec le pouvoir fédéral de dépenser avec l’Union sociale [99] et la loi sur la Clarté [2001]. Il y avait de la vigueur et de la constance dans ce combat de principe victorieux contre la différence québécoise, d’autant qu’il était porté par des premiers ministres issus du Québec.

Le fait qu’aujourd’hui, le chef libéral Justin Trudeau accepte le contraire de ce que le fondateur du Canada moderne considérait « qui nous sommes » porte ainsi un autre coup à l’identité canadienne. Et fait des 70% de Canadiens anglais qui s’opposent à la notion de nation pour le Québec (et aux 53% qui s’y « opposent fortement ») des orphelins identitaires. Sa décision de considérer que les langues officielles ne sont pas égales, que le français doit être défendu davantage que l’anglais, est également une déviation doctrinale de fond qui émousse l’idée que les Canadiens avaient d’eux-mêmes. Ils sentent dans ce virage les effluves de la reddition.

#TrudeauKnew

Non que Trudeau-père soit absout du procès politique en cours sur les pensionnats (toujours actifs sous sa gouverne) et sur la politique autochtone de son pays. Le mot dièse #TrudeauKnew est apparu sur les réseaux et sa statue de Toronto est en danger.

Père fondateur, monarchie, armée, charte des droits, père refondateur, refus de la différence québécoise, tous les piliers de l’identité canadienne sont aujourd’hui fragilisés. Pour de bonnes raisons, certes. Mais qui peut prévoir comment l’effondrement des piliers de l’identité d’un pays agira, demain, sur sa cohésion, son bien-être collectif, son avenir ?

Au moins nous, Québécois, avons la chance d’être arrivés plus tôt que John A. et d’avoir constitué notre propre bagage. Certes, nous avons colonisé, avons eu des ennemis autochtones, les Iroquois. Mais nous avons eu chez eux bien davantage d’alliés, avons aussi signé la Grande Paix, puis la Paix des Braves. Oui, notre clergé a péché dans les Pensionnats, mais aussi dans nos propres écoles et fait nos propres orphelins. Sans compter que, n’eut été de la menace religieuse, nous n’aurions jamais voté pour John A et son nouveau Canada en 1867. Mais on nous disait que faire autrement serait péché mortel et que nos âmes bruleraient en enfer pour l’éternité. (Même si le vote n’était pas secret, nous fûmes tout de même 45% à choisir l’enfer plutôt que le Canada.) Nous avons été, certes à un moindre degré que nos frères et sœurs autochtones, victimes de tentatives d’assimilation et, comme eux et elles, avons survécu. Nous avons discriminé et avons été discriminé. Nous avons été conquis, réprimés, mais avons résisté puis avons réussi notre révolution tranquille, faisant reculer nos propres pesanteurs, l’étau du capital anglophone et la chape idéologique cléricale. Nous incarnons pour ainsi dire le poison et l’antidote, le bourreau et la victime, le virus et l’anticorps, sinon le vaccin. Je laisse au débat de déterminer dans quelles proportions.

Nous avons Champlain, Papineau, Lesage et Lévesque. Ils ne sont pas parfaits, non. Mais une chose est certaine : ils ne sont pas pourris.

Parce que nous sommes aussi Canadiens – pour certains d’entre nous à notre corps défendant – nous avons donc aussi mal à notre Canada. Naguère, Chrétien et Trudeau-fils se targuaient de gouverner le premier pays « post-national » de la planète. Un horizon hasardeux auquel nous n’avons jamais adhéré. Désormais dangereusement désarrimé de ce qui le définissait, ce pays sera-t-il demain « post-canadien » ? Inquiets pour eux, on ne lui souhaite évidemment, comme à un bon voisin, que du succès. Sachant que, de notre côté, nous avons le nécessaire – et ferons le nécessaire – pour n’être jamais post-québécois.


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1er juillet: Pourquoi la fête est-elle si triste ?

Canada_Quebec_flag-150x150Pour tout étranger établi au Québec, l’étonnement est annuel. La Fête nationale du Québec, le 24 juin, est un événement majeur.

La Fête du Canada, le premier juillet, est largement ignorée. Comment a-t-on pu en arriver à cette situation, impensable dans toute nation normalement constituée (je pèse mes mots) ?

C’est qu’il y a un vice de conception. Le premier juillet 1867, date de fondation du pays, fut un jour chômé et les autorités organisèrent plusieurs manifestations (voir ici)*.  Le haut clergé était très favorable à la confédération, se sachant maître des compétences léguées à la nouvelle province, notamment l’éducation, outil de son autoperpétuation.

Les Québécois, alors appelés Canayens – les autres étaient Les Anglais — se sentaient évidemment concernés. Dans l’intense débat du moment, les leaders du projet, dont le conservateur George-Étienne Cartier, avaient même promis de tenir un référendum sur le sujet. Mais ayant testé la méthode au Nouveau-Brunswick, et s’étant fait dire non, ils ont renoncé à tenir parole.

Des élections ont eu lieu d’août à septembre 1867, faisant office d’élection référendaire. Le Parti rouge — dont le PLQ est le lointain héritier — s’opposait à la confédération, préférant que le Québec reste une province autonome dans l’empire britannique — une souveraineté-partenariat avant la lettre.

Cette élection fut une des plus divertissantes de l’histoire politique. D’abord, ce qui était normal à l’époque, le vote n’était pas secret: les électeurs signaient leur nom dans un grand livre ouvert. Seuls les hommes de plus de 21 ans détenant une richesse minimale avaient le droit de vote, ce qui réduisait l’électorat à une fraction du nombre d’adultes.

Ensuite, le clergé a annoncé que voter pour le Parti rouge serait un « péché mortel », qui conduirait, pour l’éternité, aux flammes de l’enfer. Les prédécesseurs de Mgr Ouellet ont averti que les prêtres refuseraient même de donner l’absolution aux fautifs, assurant ainsi leur damnation. (L’historien Marcel Bellavance a montré qu’effectivement, moitié moins d’absolutions furent consenties aux Pâques suivantes qu’aux précédentes.) Par mesure préventive, des curés refusaient aussi l’absolution, en confession, aux ouailles qui avouaient lire les journaux de l’opposition.

Résultat : 40% des électeurs ne se sont pas présentés, refusant de commettre ce péché, réduisant d’autant le bassin électoral. D’autres techniques furent mises en œuvre :

L’escamotage : Pour être candidat, il fallait être présent, au jour et à l’heure dits, pour un « appel nominal » des candidatures. Pourquoi ne pas kidnapper le candidat adverse –on disait escamoter — le temps de la procédure ? Cela est arrivé dans trois comtés, au profit des conservateurs.

L’achat : Ailleurs, le candidat conservateur, parfois avec l’assistance du curé, proposait au candidat libéral une somme d’argent ou une nomination (les nominations devaient être approuvées par le clergé). En échange, le libéral retirait sa candidature au moment de l’appel nominal, ce qui avait pour effet de faire élire sur-le-champ le conservateur. Ce fut le cas dans deux comtés.

Le défranchisage : Les officiers chargés de l’appel nominal, souvent conservateurs, avaient le pouvoir de «défranchiser» une paroisse, c’est-à-dire d’y annuler l’élection, sous divers prétextes. Les quartiers libéraux du comté de L’Islet -la moitié des électeurs- furent ainsi «défranchisés», comme trois paroisses libérales de Kamouraska, donnant dans les deux cas une courte victoire aux conservateurs.

Dans cette élection, la plus frauduleuse de l’histoire du Québec, même au regard des standards de l’époque, 45 % des électeurs (donc une majorité de francophones, car les anglos votaient conservateur) ont quand même bravé les interdits pour voter contre la fédération. L’adhésion du Québec au Canada a donc été décidée par moins de 10 % des adultes, moins de 20 % des hommes adultes. Les Canayens de l’époque savaient et les historiens d’aujourd’hui savent, que s’il s’était agi d’un vote libre, l’électorat aurait très majoritairement refusé l’entrée au Canada.

Ces faits sont évidemment perdus dans la mémoire collective. Mais ils aident à comprendre pourquoi la date du premier juillet 1867 n’a jamais constitué, pour les francophones du Québec, un moment fort. Voilà pourquoi on ne s’est pas transmis, de génération en génération, le goût de célébrer… une fraude.

Et encore…

Certains accusent les « séparatistes » d’avoir voulu nuire au Canada en faisant du premier juillet, la date légale de la fin des baux, plutôt que le premier mai comme c’était le cas auparavant. En fait, le changement fut décidé par le ministre libéral de la justice, Jérôme Choquette, grand pourfendeur de séparatiste en 1971. La raison : ne pas perturber l’année scolaire des enfants affectés dans les déménagements.

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*J’ai modifié cette phrase suite à l’information fournie par l’alertinternaute Guillaume Leduc.

* Ce billet a d’abord été publié le 30 juin 2010