Distribution des prix (Ottawa)

Prix Arsène Lupin. Mark Carney, je vous l’ai déjà dit, est le gentleman cambrioleur de la politique canadienne. Il y a un an, il a dérobé la direction du Parti libéral du Canada à la régulière, en obtenant davantage de voix que des adversaires qui avaient eu le tort d’entrer en politique avant lui. Pour arriver ensuite à gagner le cœur des électeurs, il est allé dérober le joyau de la couronne du programme de Pierre Poilievre : l’abolition de la taxe carbone.

On aurait pu penser que son appétit pour le chapardage serait rassasié une fois installé au pouvoir. On aurait eu tort. Il a continué à piller le programme conservateur en transformant la législation fédérale héritée du couple Justin Trudeau-Steven Guilbeault en autant de passe-droits pour les projets pétroliers et miniers. Il a même volé l’affection de la reine albertaine du pétrole, Danielle Smith, qui ne jure plus que par lui.

Si le braqueur s’était limité aux idées conservatrices, cela aurait amplement justifié son prix. Mais il a délesté le Parti conservateur — pour l’instant — de quatre députés, accueillis dans son caucus comme autant d’enfants prodigues. Il a aussi fait les poches du Nouveau Parti démocratique, lui fauchant une députée. L’exécrable pratique des transfuges attirés par le goût du pouvoir n’est pas nouvelle. Carney l’a cependant poussée à de nouveaux sommets.

Il a aussi piqué le slogan de Jean Lesage, « Maîtres chez nous », et a fait main basse sur la bataille des plaines d’Abraham en tentant de nous en fourguer une copie défectueuse, camouflant un affrontement implacable et un baptême du partenariat. Le voleur, ici, s’est fait faussaire.

Prix du marché haussier. Mark Carney (oui, ce prix est aussi pour lui) fut élu en surfant sur le tsunami venu du sud, la vague anxiogène nommée Trump. Son exploit fut de poursuivre son ascension dans les intentions de vote bien après cet élan initial. Il a atteint récemment, y compris au Québec, la marque de 50 % et des poussières. Ses adversaires doivent cependant se rassurer. L’heureux élu nous a juré que cela ne constitue pas réellement une majorité.

L’autre question concerne ses avoirs, dont le total nous est inconnu, et qu’il a placés en fiducie. Bénéficient-ils aussi d’une tendance haussière ? « Le premier ministre Carney a autant de conflits d’intérêts financiers que Trump », déclarait en février Duff Conacher, de l’organisme Democracy Watch, spécialiste en questions éthiques, au magazine torontois The Walrus. Nous savons que Carney a entre autres remis à son fiduciaire ses 9,5 millions de dollars d’actions de la méga-entreprise d’investissement dont il fut le président, Brookfield. Nous savons que Brookfield est engagée dans plusieurs des piliers de l’économie canadienne, mais pas tous.

Même s’il ne peut vérifier l’état de son portefeuille, Carney a de bonnes raisons de penser que ses actions de Brookfield prendront de la valeur s’il existe au Canada davantage de pipelines et de stockage du carbone, deux sujets sur lesquels il a consacré beaucoup de, disons, énergie depuis sa prise du pouvoir. Il peut faire le même calcul s’il y a davantage de centres de données et autres infrastructures essentielles. Malheureusement pour le Québec, Brookfield s’est complètement retirée du secteur forestier ces dernières années. Mais elle est aussi présente dans l’hydroélectricité privée, le solaire et l’éolien.

On peut en tirer la conclusion que l’intérêt pécuniaire de Carney couvre tellement de champs de l’économie que son conflit d’intérêts se marie avec son rôle de premier ministre de gonfler la croissance. On peut penser aussi qu’un premier ministre moins personnellement investi (Justin Trudeau, par exemple) n’aurait pas un intérêt personnel aussi sonnant et trébuchant à lever tous les obstacles à la réalisation rapide de grands projets aux dépens de l’environnement.

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Prix de l’aplaventrisme. Il s’est fait élire en promettant, face à Trump, une posture robuste, virile. « Elbows up », « coudes en l’air », est une expression de hockey signifiant qu’on se met en position défensive solide, mais prêt au combat physique. On surnommait Gordie Howe « Mr Elbows », car il résistait ainsi aux mises en échec, protégeait sa zone et n’hésitait pas, face à plus imposant que lui, à rendre les coups. Mark Carney (fin du suspense : tous les prix sont pour lui) s’est donc présenté à l’électorat comme le Gordie Howe de la joute qui s’ouvrait contre le nouveau Brutus américain.

Il nous a trompés sur la marchandise, car il s’est transformé devant nous, sur la patinoire nord-américaine, en un joueur qui encaisse coup sur coup, s’éloigne du but adverse et va, pour apaiser l’intimidateur, jusqu’à compter dans son propre but. En abolissant d’abord les contre-tarifs érigés pour répliquer à ceux de Trump, en abolissant ensuite la taxe sur les GAFAM (allant jusqu’à rembourser les sommes déjà perçues !), en fuyant même une molle recommandation du CRTC de forcer les Netflix et Prime de réinvestir une fraction de leurs profits canadiens dans la production audiovisuelle locale. Un aveu de faiblesse particulièrement désolant lorsqu’on sait que 17 pays de l’Union européenne et l’Australie appliquent déjà une telle règle de bon sens et de protection culturelle.

On pourra répliquer que le cas canadien est particulier et que Trump a développé envers nous une hostilité singulière. Que la posture penaude du premier ministre est la seule possible. Reste que si Carney avait promis en campagne électorale d’être aussi obséquieux, les Canadiens auraient peut-être choisi un bagarreur dont la permanente agressivité ne fait aucun doute : Pierre Poilievre.

(Ce texte fut d’abord publié dans Le Devoir.)

Distribution des prix (Québec)

Prenons un peu de recul et jetons sur nos chefs politiques un regard qui ne s’encombre pas de la controverse du jour. Quels prix faut-il leur donner, juste avant leur départ pour l’été, les barbecues ou le Festival de Saint-Tite ?

Prix de la survenante. Christine Fréchette a été pour la première fois élue il y a moins de quatre ans. Elle est aujourd’hui première ministre. C’est fulgurant. Elle fut immédiatement placée à l’Immigration par François Legault, où elle a tardé à saisir l’ampleur du problème posé par les temporaires, mais a surtout dû nettoyer l’héritage catastrophique de Pierre Fitzgibbon à l’Économie, une tâche ingrate dont elle s’est tirée en affichant calme et aplomb. Avoir Bernard Drainville comme compétiteur pour la couronne caquiste fut le meilleur entraînement qu’elle pouvait obtenir pour se préparer au combat électoral. Avoir tiré l’intention de vote caquiste des bas-fonds des sondages, avoir surtout fait passer le niveau de satisfaction du gouvernement de la CAQ de 29 % sous Legault à 46 % aujourd’hui est un exploit. À ce point du récit, il n’est pas impossible que Christine Fréchette transforme, en octobre, son emploi d’été en contrat de quatre ans. Le simple fait que cette phrase puisse être écrite justifie l’attribution de son prix.

Le bulletin du commissaire à la langue: «Doit mieux faire!»

Lorsqu’il apparaît dans la salle des conférences de presse de l’Assemblée nationale, l’homme paraît mesuré, nuancé, aimable. Mais lorsqu’on lit sa prose, on est en droit de se demander s’il ne devrait pas, pour faire passer son message, lever le ton et taper du poing sur la table.

Il y a trois ans déjà que Benoît Dubreuil affine son diagnostic sur l’état et l’évolution du français, multiplie les recommandations. Dans son rapport annuel déposé cette semaine, il fait le bilan de l’application — ou non — des mesures qu’il préconise.

Glaçant glossaire artificiel

Pendant que votre PME locale se demande si l’intelligence artificielle (IA) peut l’aider à mieux cibler ses clients ou à optimiser sa comptabilité, la discussion en cours entre experts peine à décrire les comportements de cette technologie en utilisant les dictionnaires existants. Ils doivent au contraire inventer de nouveaux mots et expressions tant l’IA offre des comportements imprévus et originaux.

Je vous en offre une liste partielle pour vous donner une petite idée. Les termes sont en anglais ; je tente donc des traductions.

Lettre à Monsieur 50% + quoi ?

Cher premier ministre du Canada,

Vous étiez gouverneur de la Banque d’Angleterre alors que se déroulait sous vos yeux le référendum sur l’indépendance de l’Écosse, d’abord, et celui sur le Brexit, ensuite.

Vous êtes intervenu, à titre de banquier en chef, dans les deux débats pour en éclairer les enjeux financiers et monétaires. Ayant lu quelques-uns de vos discours sur la question écossaise, j’ai pu constater que, sans vous prononcer sur le fond, vous abordiez ces questions avec sérieux, compétence et tact. Vous avez, par exemple, brillamment démontré qu’il serait plus judicieux pour une Écosse indépendante d’établir sa propre monnaie plutôt que de s’accrocher à la livre britannique.

Péchés patriotes

Au lendemain de la révolte des patriotes, et alors que brûlent maisons et granges, que les femmes sont violées par les soldats de Sa Majesté, que les hommes sont torturés et tués, le curé de Saint-Esprit, dans Lanaudière, où la ferveur patriote était vive, demande conseil à l’évêque de Montréal, Mgr Ignace Bourget, sur l’attitude à adopter face aux insurgés. Le prélat répond de « leur expliquer clairement que les sujets ne peuvent, sous peine de péché mortel, se révolter contre le Gouvernement établi […] ; qu’on ne peut être absous et recevoir aucun autre Sacrement […] qu’aucune raison quelconque ne saurait justifier une insurrection, puisque l’Église a toujours décidé que c’était un crime ».

Le marché de la controverse

Je tiens à vous rassurer d’emblée, les internautes hollandais n’ont aucune conviction forte au sujet de l’indépendance de l’Alberta. Alors pourquoi inondent-ils les Internets de ce qu’il est maintenant convenu d’appeler de la « slopagande » favorable à la sécession ? Pour faire des sous, tout simplement.

Depuis la pandémie, les cracks d’informatique ont compris qu’on peut faire des sous avec des controverses, quelles qu’elles soient. Le vaccin, les tensions raciales, les mensonges d’État, la guerre, le sexe, le sang : il suffit d’être à l’affût de ce qui choque. Les algorithmes des réseaux sociaux ont été conçus ainsi. Pour attirer de la publicité ou vendre des produits, il faut garder le consommateur sur son réseau le plus longtemps possible. Il fut rapidement démontré que rien ne garde l’attention avec plus de certitude que l’accusation, la révélation, le scandale, le complot. C’est pourquoi vous voyez si peu de contenu de Marcel Proust sur les réseaux.

Terre-Neuve et le coût du risque

Chers lecteurs, je vais tenter de vous expliquer pourquoi vous ne pouvez absolument pas vous former une opinion éclairée au sujet du contrat Québec–Terre-Neuve. C’est tout simplement parce qu’il nous manque des données. On espère que la première ministre les a.

Pour faire simple, il s’agit d’un projet à deux sous. L’entente — celle que Terre-Neuve vient de rejeter — nous permet d’obtenir un approvisionnement massif supplémentaire d’électricité à 11 ¢ le kilowattheure (kWh). Si on construisait nous-mêmes, sur notre territoire, l’équivalent de l’expansion de Churchill Falls et de la nouvelle centrale de Gull Island, cela nous coûterait 13 ¢/kWh, donc deux sous de plus.

Les secrets de la « French section »

À la fin de 1992, alors que les sondages montrent qu’une majorité de Québécois sont enclins à voter pour l’indépendance, Jacques Parizeau est invité à prendre un avion privé, à Dorval, qui l’emmène quelque part en Nouvelle-Angleterre où l’attendent trois responsables du département d’État américain. Ils l’interrogent sur la future politique nord-américaine d’un Québec souverain. Ils lui montrent ensuite une série de photos, y compris celles de hauts fonctionnaires fédéraux que M. Parizeau pensait jusque-là avoir rencontrés sans que personne ne le sache.

Les bonnes idées de Québec solidaire

L’entrepreneur François Lambert n’y est pas allé avec le dos de la cuillère d’argent lorsqu’il a répliqué aux rêveurs socialisants de Québec solidaire (QS) cette fin de semaine. Agrémentant son message de nombreux « Vos yeules ! », il les a accusés, parce qu’ils souhaitaient taxer les très, très grandes fortunes, d’être « complètement déconnectés ».