Chrétien à Londres: Les mauvais conseils de M. Non

Jean Chrétien montrant aux britanniques comment prendre un séparatiste !

Jean Chrétien montrant aux britanniques comment s’y prendre avec les séparatistes !

Jean Chrétien fut invité à Londres pour donner quelques conseils au camp du Non, pour le référendum à venir sur l’indépendance de l’Écosse.

Il a donné de forts mauvais conseils. Il vaut la peine, pour nos lecteurs britanniques, d’en prendre note.

1) Ne pas respecter la règle démocratique

L’ex premier-ministre canadien a invité les britanniques à rejeter la règle du 50% +1, qu’ils ont pourtant accepté. M. Chrétien a invoqué le problème qui serait posé si ce +1 était constitué d’un électeur ayant oublié ses lunettes et qui aurait voté Oui par erreur. N’ayant pas indiqué quel était son estimation du pourcentage de malvoyants, il n’a pu fixer un seuil raisonnable. (Il n’explique pas non plus pourquoi la proportion de malvoyants pour le Non ne serait pas égale à la proportion de malvoyants pour le Oui.)

En fait, selon QMI, « Pour lui, le vote ne devrait pas être ouvert uniquement aux habitants de l’Écosse. Il a dit regretter que ce n’ait pas été le cas lorsque les deux référendums sur l’indépendance du Québec ont eu lieu. «Tous ces gens auraient voté non», a-t-il souligné. »

Cela vous semble loufoque ? C’est pourtant ce qu’il a proposé avec sa loi C-20 sur la clarté. En cas de victoire du Oui au Québec, l’indépendance ne serait reconnue par le Canada que si chaque province accepte d’amender la constitution. Pour y arriver, il faudrait un référendum dans plusieurs provinces anglophones.

Voilà donc ce qu’il a dit en public. Mais il a aussi donné des conseils en privé au ministre britannique responsable de l’Écosse, Michael Moore (non, ce n’est pas le documentariste américain du même nom).

Selon le Financial Times:  » Mr Chrétien a dit en privé à M. Moore qu’il avait cédé trop de pouvoir au Scottish National Party en leur laissant décider du moment du référendum et de la question ».

Bon départ ! Tentons maintenant d’imaginer ce que M. Chrétien a dit d’autre à M. Moore en privé:

2) Enfreignez toutes les règles

Pendant la campagne référendaire de 1995, le gouvernement fédéral a fait fi des limites de dépenses imposées pour équilibrer le camp du Non et le camp du Oui et a dépensé sans compter pour aider le camp du Non.

Le chef de cabinet de M. Chrétien, Jean Pelletier, a d’ailleurs déclaré: « Dans la guerre, on ne se demande pas si les munitions sont payées, on les tire ». Interrogé sur la conformité de l’action fédérale avec la loi référendaire, il a ajouté: « Il y en a peut-être qui se sont posé ces questions-là, mais pas moi. Des ordres de marche, puis salut! Quand on est en guerre, on va-tu perdre le pays à cause d’une virgule dans la loi?

Une enquête conduite à la demande du Directeur général des élections a démontré que le camp du Non avait enfreint la loi québécoise.

3) Ouvrez une usine à citoyens

Les immigrants récents sont davantage loyaux au pays hôte qu’à une de ses provinces, c’est normal. Il faut donc naturaliser un maximum d’immigrants pour faire pencher la balance.

Dans le mois précédant le vote québécois, en octobre 1995, la bureaucratie fédérale de l’immigration a fait des miracles,  naturalisant 11 500 personnes en quatre semaines, un bond de 250% par rapport au mois précédent, de 300% par rapport au même mois de l’année précédente, de 440% par rapport au même mois de 1993.

4) Mentez

À quelques jours du référendum, Chrétien a fait un discours à la nation affirmant qu’une victoire du Oui allait irréversiblement faire du Québec un pays. Mais il savait qu’il refuserait de reconnaître la légitimité du Oui.

Il le raconte dans sa biographie, Passion politique, publiée en 2007 :

« J’étais dans une situation très difficile. D’un côté, je voulais encourager les nationalistes mous et les indécis à voter Non en leur signalant les dangers tangibles d’un Oui.

D’un autre côté, je devais éviter de me piéger moi-même en donnant à entendre qu’un Oui gagnant enclencherait inévitablement et irréversiblement la mécanique de la séparation.

J’ai alors décidé qu’il était plus important de ne pas parler de ces conséquences que personne ne pouvait prédire et de faire tout ce qui était en mon pouvoir pour assurer tout de suite la victoire du Non. »

L’important pour lui était donc de duper les indécis et les nationalistes modérés avec cette stratégie lui permettant d’être gagnant quoi qu’il arrive : s’il faisait assez peur, il gagnerait ; si ça ne marchait pas, il refuserait de perdre.

Voyez cet extrait du documentaire de la CBC Point de rupture, où on voit votre futur blogueur, imberbe mais déjà outré…
http://www.youtube.com/watch?v=pp7RHTHLFqI

(Je raconte cette anecdote en détails dans Des histoires du Québec.)

5) Bref, n’ayez aucun scrupule et aucun remord

Les conseils de Jean Chrétien ne seront heureusement pas suivis par les Britanniques, qui semblent vouloir faire preuve, dans l’affaire écossaise, d’un fair-play qui les honore et qui est aux antipodes des tactiques des fédéralistes canadiens de 1980 et de 1995.

Jean Chrétien et Stéphane Dion ne feront donc probablement pas beaucoup de dommages dans le débat écossais. Leur influence pourrait cependant être beaucoup plus néfaste en Espagne, où on trouve des responsables fédéraux qui ont, envers le processus catalans, des réflexes proches de l’expérience canadienne et qui pourraient être confortés dans leur intransigeance par les mauvais conseils venus de notre camp du Non.

Nous nous excusons donc d’avance auprès de nos amis démocrates catalans et espagnols.

Indépendance: Le converti

2011-01-26-Jordi-Pujol-355x550-150x150Toute comparaison est boiteuse, mais je me risque. Imaginez que Jean Lesage, le premier ministre du « maître chez nous » du début des années 60, ait été élu six fois à la tête du Québec et ait gouverné pendant 23 ans. Un premier ministre nationaliste, mais fédéraliste.

Imaginez maintenant que, huit ans après avoir quitté volontairement le pouvoir, il annonce que, vu l’évolution de la situation du Québec, il estime que l’indépendance est désormais une absolue nécessité. Cela ne créerait-il pas un léger remous dans les chaumières ?

C’est précisément ce qui vient de se passer en Catalogne. Le leader historique de la nation catalane, Jordi Pujol, vient d’affirmer que l’avenir de son peuple passe nécessairement par son indépendance.

La Catalogne et le Québec ont des relations privilégiées et j’ai eu la chance d’assister deux fois à des rencontres avec ce géant politique entre 1995 et 2000. Son épouse ne s’en cachait pas, elle était indépendantiste. Lui, non.

Pourquoi, lui demandions-nous ? Il nous répondait que c’était tout simplement impossible. La moitié des résidents catalans étaient, en fait, des immigrants ou des descendants d’immigrants d’autres régions espagnoles. Donc, calculait-il, même si la totalité des Catalans votaient Oui, ce qui n’était pas acquis, il serait impossible de dégager une majorité.

Les choses ont-elles changées ? J’ai rencontre ce week-end plusieurs journalistes catalans qui m’ont dit: oui. « Maintenant, plusieurs non-Catalans d’origine sont plus indépendantistes que les Catalans ! »

Pas assez, il faut le dire, pour obtenir une majorité dans les sondages. L’idée d’indépendance — avant la déclaration de Pujol de fin janvier — est autour de 30%

Un recul historique

La raison du glissement, de Pujol et de beaucoup de Catalans, est double. D’abord, une partie de l’autonomie dévolue à la Catalogne en 2006 a été invalidée, en juin, par la Cour constitutionnelle espagnole, très centralisatrice.

Pour la Cour, il faut biffer la mention de l’existence de la « nation catalane ». Puis, il faut interdire que la langue Catalane puisse jouir d’un statut prédominant sur le territoire catalan. Un recul historique. Plus d’un million de Catalans — sur un total de sept — sont descendus dans la rue en juillet dernier pour protester.

Vous ne devinerez jamais ce qui se passe ensuite. Pour réparer ce tort, il faudrait amender la constitution ! Or l’opinion publique espagnole est contre, et les deux principaux partis espagnols croient que le fruit n’est pas mûr. (Enfin, ils ne le disent pas comme ça, mais ça revient au même).

Une perte de puissance économique

Ce n’est qu’une des conditions de la montée du sentiment indépendantiste catalan. L’autre tient à l’estime de soi économique de la nation. Car contrairement au Québec, la Catalogne a toujours été la province riche de l’Espagne. Son moteur économique. Les impôts des riches Catalans payaient pour les programmes des pauvres Andalous. Et la Catalogne était devenue riche sans pétrole et sans Pacte de l’auto. Un lieu d’entrepreneuriat par excellence.

Or, depuis la crise, les finances de la Catalogne souffrent. Les indicateurs économiques trahissent un déclin que les citoyens ressentent avec effroi. Une récession de 5% en 2009, le gel des pensions des retraités, une forte montée du chômage, tout cela lié à l’éclatement d’une bulle immobilière à Barcelone, ville la plus chère d’Europe. Or les Catalans voient, encore, une partie de leurs avoirs siphonnés par le gouvernement central.

Perte d’autonomie politique, perte de puissance économique, absence d’espoir de réforme à perte de vue, c’en est trop.

Dans son article intitulé: De la cour constitutionnelle à l’indépendance, via le Québec, Pujol écrit:

La relation entre l’Espagne et la Catalogne pourrait un jour nous forcer à devoir choisir: soit vivre dans l’Espagne que la Cour a dessinée […] et qui jouit du soutien de la majorité des Espagnols, soit l’indépendance.

Pujol explique ensuite comment il en vient à cette conclusion:

Longtemps, la majorité des nationalistes catalans n’ont pas envisagé l’indépendance. Ils ont joué leurs cartes en faveur de l’autonomie avec succès en obtenant un haut niveau de pouvoirs politiques et administratifs, obtenant la garantie de son identité. Et ils ont rejeté les appels de ceux qui voulaient l’indépendance. Ils avaient de bonnes raisons de le faire.

Ils ne les ont plus.

Personne ne peut douter de la viabilité d’une Catalogne indépendante.

Hier, l’opposition à l’indépendance était fondée sur notre volonté de ne pas mettre en péril la cohésion interne de la Catalogne. Mais cet argument a été affaibli par le traitement économique discriminatoire que nous subissons et qui devient de plus en plus évident, avec ses effets sociaux et humains.

Aujourd’hui, il n’y a plus d’arguments politiques, économiques ou même sentimentaux qui nous rattache à l’Espagne.

Une course à obstacles

Et la solution québécoise ? Pujol est clair: la majorité des Catalans préféreraient un statut à la québécoise (le Québec a davantage d’autonomie que la Catalogne) que l’indépendance. Mais, ajoute-t-il,

Il est probable que, pour l’Espagne, un statut à la québécoise soit aussi inacceptable que l’indépendance.

Pujol suivait de très près l’actualité québécoise. Il a écouté la soirée référendaire de 1995 en compagnie de son vieil ami Jean Daniel, le directeur du Nouvel Observateur. Un plan de table nous ayant mis un jour côte-à-côte, Jean Daniel m’a raconté:  « Lorsqu’il a vu le résultat, presque 50%, Pujol a dit: avec un résultat comme celui-là, je ferais un malheur! » Traduction: fort de ce rapport de force, il aurait augmenté l’autonomie catalane en Espagne.

Les nouveaux indépendantistes catalans ne sont pas au bout de leur peine. D’abord, la constitution espagnole indique que le pays est « indivisible ». Ensuite, les régions n’ont jamais développé de système électoral autonome. C’est l’État central qui organise les élections, et les référendums. Pujol mesure mieux que quiconque le degré de difficulté:

L’indépendance est difficile à réaliser. Le seul autre choix, celui imposé par l’Espagne et les institutions espagnoles, n’est pas difficile. C’est le choix d’abdiquer. Et d’accepter la marginalisation et la chute de la Catalogne. C’est le choix de la facilité. Mais cela signifierait notre disparition.

(Merci à l’alertinternaute Michelle B. pour ce signalement.)

IFRA2-300x262Votre blogueur favori, avec Pujol, en 1999. Lisée: « Mais pourquoi pas l’indépendance? » Pujol: « T’es qui toi? »

Vidéo: Record mondial du libdub, pour l’indépendance catalane

Les jeunes indépendantistes catalans ont réalisé un exploit, ce 24 octobre: organiser le libdub impliquant le plus de participants. La chanson — La flamme à travers le temps — est chantée dans une coordination assez spectaculaire. En une seule prise, évidemment.

Mais si seulement il y avait, au Québec, une cinquantaine de jeunes bloquistes et péquistes désoeuvrés pour organiser une telle chose….

Merci à l’alertinternaute Michelle B pour ce signalement.