Tire-toi une bûche !

Le livre me narguait depuis quelques mois, depuis la pile où je l’avais rangé, avec tous ces autres bouquins que je veux absolument lire. Sa pulsation était un peu plus forte que celles de ses voisins cependant, et plus encore à l’approche de la fête nationale.

Je me disais, pour résister, qu’ils ne s’étaient pas forcés pour le titre : Ta langue !. Il s’agit du premier ouvrage publié par les éditions Le Robert Québec. Était-ce un jeu de mots raté avec « Ta gueule ! » ? On aurait pu choisir « Qu’est-ce qu’elle a ma langue ? ». C’eût été un tantinet plus riche.

N’empêche, le bouquin collectif est dirigé par David Goudreault, ce qui annonce à la fois saveurs et savoirs. (Avez-vous vu son dernier spectacle, En marge du texte ? Un délice. Il faut y emmener ses ados pour nourrir leur goût du verbe, du nom et des adjectifs.) Quand j’ai finalement flanché, je n’ai pas été déçu.

Il y a Michel Tremblay, qui réfléchit sur le bon usage du blasphème en littérature. Sacrer, nous apprend-il, « a été inventé par les hommes qui, sous le joug des femmes et des curés souvent plus éduqués qu’eux, ont trouvé une façon de se réapproprier leur territoire en choquant à la fois les curés et les femmes ». Quand il sacrait, l’homme « reprenait sa place de chef, de meneur, grâce à l’horreur qu’il déclenchait ».

Édith Butler nous offre un récit du trésor que constitue le parler acadien, un français riche et rural, étranger aux règles et qui s’écrivait, comme le disait Montaigne, « sur le papier tel qu’en bouche ». Coupés de la métropole, les Acadiens devinrent les gardiens, écrit Butler, « de la joyeuseté de Rabelais, de son humeur de joueur de tours et d’exagérateur invétéré. Pas menteur, mais rallongeant volontiers la vérité par les deux bouts ». Sans influence extérieure pour faire évoluer leur langue, les Acadiens s’en chargèrent eux-mêmes. Un jour, le verbe être lui-même disparut presque au profit du verbe avoir chez ceux-là mêmes, note Butler, « qui pourtant ne possédaient rien. Alors, j’avions parti, j’avions été, j’avions chanté ».

L’Innue Maya Cousineau Mollen illustre la complexité de son identité avec le récit de la mésaventure vécue lorsqu’elle oublia son passeport canadien dans l’avion à son arrivée à Dorval. Anxieuse et privée de la preuve d’une identité imposée à son peuple, « je décidai de m’asseoir sur le sol du no man’s land, situation loufoque pour une Innue en territoire non cédé. » Ravie qu’on ait retrouvé la précieuse brochure portant les emblèmes du Dominion, elle se dirigea vers une jeune agente des douanes. Celle-ci lui demanda sa provenance, vérifia le lieu de naissance sur le passeport et la laissa passer. « Soudain, juste avant de traverser les portes, relate Cousineau Mollen, j’entendis sa belle voix de contralto chanter les paroles de Jack Monoloy ! »

Goudreault ouvre le recueil en voulant nous convaincre que « les jeunes sont plus allumés que leurs téléphones ». On ne demande qu’à le croire. Mais puisqu’il a demandé à Frédéric Lacroix de nous brosser le glauque tableau du déclin du français, le romancier nous tricote quelques phrases sur le thème : « Il n’y a pas de honte à être. En revanche, à se laisser mourir, il devrait y en avoir. Avoir la patte dans le piège est une chose, lécher le piège en branlant de la queue en est une autre. »

Le recueil regorge de citations choisies. On doit au conteur français Michel Hindenoch cette perle : « Conter, c’est écouter à haute voix un rêve ancien, plus grand que soi. » Mélanie Béliveau, poète et médecin, racontant avoir aidé une jeune patiente à sortir de sa coquille grâce à l’écriture, nous dévoile une règle de vie et de soins : « Tsé, les émotions, c’est comme une gastro ; faut que ça sorte. » Dans un très rare texte d’opinion, Stéphan Bureau nous avise que « nous disposons d’un outil formidablement puissant, le français, arc-boutant des Lumières, pour refuser l’uniformisation bienveillante de l’humanité ». Puis, il sollicite Léo Ferré : « L’embrigadement est un signe des temps, de notre temps. Les hommes qui pensent en rond ont les idées courbes. »

Le français est une cause, pas un enfermement. L’écrivain Tomson Highway note joliment que « parler une seule langue, c’est comme vivre dans une maison avec une seule fenêtre ». Puis, il y a cette citation de Pierre Bourgault : « Le goéland a la terre, l’air et l’eau. Et pourtant, il adore les frites. » C’est amusant, mais comme nous le disions naguère : « Rapport ? »

J’en passe, mais le texte de la psychologue et essayiste Rachida Azdouz est un bijou. Ayant grandi en Tunisie, elle se dit transplantée chez nous, plutôt que déracinée. « J’ai changé de pot, pas de peau, poursuivant ma quête et ma croissance ailleurs, sans rupture, sans amputation ni arrachage. » Elle nous dévoile son expression québécoise favorite : « Tire-toi une bûche. »

Elle résume, selon Azdouz, la conception québécoise du vivre-ensemble « dans toute sa bonhomie et toute sa spontanéité », dans sa complexité aussi. L’expression « ne promet pas la lune, écrit l’essayiste, mais elle tient sa promesse. Elle vous avertit qu’en choisissant de vivre au Québec, vous répondez à l’invitation qui vous est lancée de vous saisir d’un objet pouvant tenir lieu de chaise et de vous joindre à la mêlée pour faire communauté. On ne vous offre pas un fauteuil, un trône, une chaise ou une bergère, mais une bûche ». Ceux qui vous lancent cet appel « vous avertissent en quelque sorte qu’il n’est pas nécessaire d’attendre qu’une place vous soit assignée. C’est une invitation sans cérémonie ; il n’y a pas de plan de table ».

Oh, mais, cela ne signifie pas que rien de grave ne se passe, continue-t-elle. Tire-toi une bûche « peut vouloir dire tirons ça au clair, asseyons-nous en cercle, écoutons et parlons. Nous avons des malentendus à clarifier, des expressions codées à déchiffrer, des maladresses à ne pas ériger en affronts impardonnables, des blessures infligées les unes aux autres à soigner, des arbres à planter, des légitimités à reconnaître, des règles du vivre-ensemble à renégocier, une éthique du débat à retrouver, un désir de l’autre à raviver ».

Tire-toi une bûche ! Quand on y pense, ç’aurait fait, pour ce livre, un bon titre, non ?

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

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Exagérer avec Bock-Côté

Je veux rassurer tout de suite ceux de mes lecteurs qui souffrent de mathieu-bock-côté- phobie – oui, oui, je sais que vous êtes là : je ne suis pas un admirateur inconditionnel de celui qu’on appelle MBC. Mais voilà, je dois maintenant vous peiner en ajoutant que j’en suis un admirateur conditionnel. En plus, c’est un ami.

Je suis social-démocrate, il est conservateur. J’exècre l’avant-dernier pape, il le vénère. Je suis critique de toutes les religions, il fait l’apologie de la chrétienté. J’applaudis les programmes d’accès à l’égalité, il en rejette le principe même. Je suis inquiet du réchauffement, cela ne lui fait ni chaud ni froid. Je juge essentiel de faire reculer la pauvreté, le sujet l’ennuie. Il m’arrive même de défendre les droits des anglo-québécois. S’il l’a fait, cela m’a échappé. Je suis indépendantiste, lui aussi.

Je viens de terminer son dernier livre, Le totalitarisme sans le goulag (La Cité). Il exagère. C’est bien écrit. Il manie le verbe avec talent, mène sa charge avec élan. On le soupçonne content d’avoir trouvé une habile formule pour trucider tel aspect du régime diversitaire dont il a fait son ennemi personnel, puis en imaginer une seconde, puis une troisième, plus mordante encore, qu’il ne peut s’empêcher de nous faire partager. On voit bien qu’il se répète, mais on pardonne, car c’est goûteux. Mais qu’est-ce qu’il exagère !

Si on suit son raisonnement, nous vivrons bientôt, nous Occidentaux, dans un monde où  une banque fermera notre compte, simplement par désaccord avec notre opinion politique, pourtant légale. Un monde où des manifestations seront interdites préventivement, par crainte qu’y soient prononcés des propos haineux. Un monde où utiliser le mauvais prénom pour désigner le genre d’une personne sera un acte criminel. Où on pourrait être déclaré hors-la-loi pour avoir mis en doute le récit victimaire d’une minorité. Un monde où des policiers pourront nous arrêter, simplement parce que nous avons chez nous un livre qui peut être jugé offensant envers une minorité et que nous aurions dû savoir que quelqu’un pourrait l’utiliser pour le montrer à une partie du public et ainsi les inciter à la haine (Mein Kampf ? L’Ancien testament ? Le Coran ? Relations des Jésuites ?). Un monde où nous pourrons être accusés d’inciter à la haine pour des propos tenus en privé, dans notre salon. Un monde où des employés de l’État ou de grandes entreprises seront soumis à des formations les instruisant sur ce qu’ils doivent absolument penser de l’histoire de leur pays. Et où exprimer un désaccord envers une opinion bizarre – le racisme est bien pire au Canada qu’aux États-Unis, par exemple  – peut vous valoir des accusations de suprémacisme, vous plonger dans une dépression, vous conduire au suicide. 

Quand je vous disais qu’il exagérait. On serait dans Orwell, qu’il cite d’ailleurs abondamment. Bon, c’est vrai, une banque a fermé son compte au politicien britannique Nigel Farage pour raisons politiques. Devant le tollé, ils l’ont rouvert. Bon, c’est vrai, des préfets français ont interdit à l’avance des manifestations, parfois de gauche, parfois anti-laïques, parfois de l’ultra-droite, parfois aussi pour interdire de taper sur des casseroles sur la trajectoire du convoi présidentiel. Est-ce si grave ? Penser que le mégenrage soit criminalisé, c’est du délire. Quoique ce soit souhaité par une pluralité de millénariaux aux États-Unis. Idem pour la criminalisation de la discussion sur le génocide autochtone canadien. Ce n’est qu’une recommandation officielle, appuyée par le ministre canadien de la Justice. Pourquoi s’énerver ? Et ce livre odieux que vous avez chez vous, ce n’est qu’en Irlande qu’une loi pourrait vous entraîner en taule pour le posséder, pas ici. Et les propos haineux tenus en privé, ce n’est qu’en Écosse qu’on pourrait vous les reprocher devant un juge. C’est loin, l’Écosse. Quant aux formations obligatoires vous obligeant à croire que nous sommes pire que les Américains, elles ne sont imposées qu’aux employés fédéraux, à ceux des grandes entreprises, pas aux PME. Et, oui, aux directeurs d’école de l’Ontario, dont un a osé dire que c’était inexact, fut accusé d’être un suprémaciste blanc, puis s’est suicidé. Mais n’était-il pas un peu fragile ?

Sérieusement, Bock-Côté trace le portrait de ce qui pourrait nous arriver de pire, si la totalité des assauts recensés contre la liberté d’expression et de conscience devaient s’arrimer et se généraliser. S’avisant qu’il existe un médicament qui semble réduire les opinions racistes, notant aussi que des implants cybernétiques sont en développement, il nous avertit de ne pas écarter la perspective d’utilisation de ces innovations pour contrôler nos élans et nos pensées. Je voudrais lui rétorquer que le pire n’est pas toujours sûr. Je me retiens car ses ouvrages précédents nous avaient souvent prévenus de dérives dont on ne pouvait croire qu’on les vivraient près de chez nous, mais qui, pourtant, sont arrivées.

Évidemment, s’il s’inquiète énormément des outrances issues de la mouvance woke (un mot qu’il n’utilise pas, préférant parler de Régime diversitaire), il est moins disert sur les mouvements de droite qui interdisent des lectures, réforment les programmes pour qu’on ne parle plus d’esclavage aux États-Unis, matent la liberté de la presse en Europe de l’Est. Une partie du livre est destinée à prouver que l’extrême-droite politique n’existe pas en soi (il ne nie pas l’existence de groupuscules néofascistes). Qu’il ne s’agit que d’une étiquette servant à marginaliser les porteurs d’un discours dérangeant. La démonstration va pour la France, où les thèmes du contrôle de l’immigration et de la lutte contre la délinquance, naguère portée par le clan Le Pen, sont désormais au centre de l’action d’un gouvernement qui se dit d’extrême centre. Mathieu n’en parle pas, mais l’utilisation par les conservateurs nord-américain du mot woke pour étiqueter la totalité des positions progressistes et écologistes, même modérées, relève du même phénomène et mérite la même réprobation. Et lorsqu’il défend, sans la nommer, la thèse du “Grand Remplacement” des peuples historiques par les minorités, on cherche en vain dans ses pages les chiffres, l’échéancier, le moment du point de bascule, même si une transformation est visible en France et en Europe dans des cités et des quartiers.

Il y a donc à prendre et à laisser – et beaucoup à ajouter – à l’œuvre que construit énergiquement l’ami Bock-Côté. Je conçois que les avertissements qu’il nous lance peuvent agacer, déranger. J’estime toutefois qu’il est un combattant de la liberté d’expression. Et que c’est à nos risques et périls qu’on refuserait de l’entendre.

(Ce texte fut d’abord publié dans Le Devoir.)

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Les rebelles et le pouvoir

Parmi les jouets qu’on donne aux enfants, il y a un classique : les formes qu’il faut faire entrer dans les trous correspondants. Certains y arrivent après quelques essais. Mais il y a ceux qui s’acharnent à vouloir introduire un cylindre dans un trou carré. Les premiers se plient donc rapidement aux contraintes du réel. On estime généralement que les seconds n’ont pas compris le principe. Certains d’entre eux ne font cependant pas preuve de stupidité, mais de volontarisme : ils insistent pour plier le réel à leur volonté. Cet orifice carré finira bien par laisser passer le cylindre si on y met assez d’efforts. On ne réussit pas autrement la quadrature du cercle.

Lorsque des rebelles font leur entrée au Parlement, on assiste à un phénomène semblable. L’institution est l’orifice tout en angles droits. Il incarne la norme, la tradition, le précédent. Le rebelle n’existe que pour défier l’ordre, en repousser les limites, en arrondir les angles. Ce qui rend toujours fascinant le récit des rebelles accédant au pouvoir. Les libraires nous en offrent, cet automne et à temps pour le Salon du livre, trois spécimens.

Godin, de Jonathan Livernois (Lux). Il est devenu mythique, symbole à la fois des pieds de nez au pouvoir, de la passion amoureuse avec Pauline Julien, de la poésie du réel avec ses cantouques, de l’ouverture à l’autre dans sa circonscription de Mercier, coeur montréalais de la diversité. Pas étonnant qu’on se l’arrache, dans un jeu de souque à la corde politique, entre son Parti québécois d’origine et Québec solidaire. Livernois penche de ce dernier côté, confiant à Ruba Ghazal l’introduction de l’ouvrage.

On y trouve un Godin plus intéressant avant le pouvoir qu’une fois élu. Il fut une réelle force créatrice, tant dans ses textes qui puisent dans le parler populaire (y compris le blasphème, qui portait alors une charge scandaleuse) que dans la création d’un hebdo de gauche, Québec Presse, qu’il tenait à bout de bras. Il assurait aussi la gouverne des éditions Parti pris, qui publie entre autres Pierre Vallières, au risque de poursuites pour sédition. Prisonnier d’Octobre 1970, puis vainqueur dans l’urne contre son geôlier Robert Bourassa, Godin trimballe au surplus une gueule de charmeur en série.

René Lévesque se méfiait de ce trublion et l’a fait poireauter quatre ans sur les banquettes des députés. Voyant qu’il y faisait relativement peu de vagues, il l’a promu ministre où, à l’Immigration, il a fait preuve de générosité, et où, à la Langue française, il a arrondi les angles laissés par Camille Laurin. Ce n’est pas rien, mais on est loin du feu d’artifice réformiste. Avec Godin, le trou carré a pour l’essentiel eu raison de la rondeur de l’homme.

Les têtes brûlées, de Catherine Dorion (Lux). On ne sort pas indifférent de ce récit à fleur de peau d’une collision frontale entre une rebelle et le pouvoir. Certes, lorsqu’on veut poser des gestes antisystèmes, lorsqu’on veut choquer, il est incongru de se plaindre que le système résiste et que des gens soient outrés. Reste que l’ampleur du vortex politicomédiatique dans lequel Dorion sombre dès son entrée au Parlement dépasse ce qu’un être humain normalement constitué (même une habituée de la scène comme elle) peut raisonnablement encaisser sans flancher.

L’autrice, qui sait écrire, nous fait vivre intensément ces moments de grande douleur. L’étau se resserre lorsque les injonctions à se conformer proviennent tant de l’extérieur — les chroniqueurs, les autres partis — que de l’intérieur — la « mafia », écrit-elle, entourant Gabriel Nadeau-Dubois. Lui tente de rendre QS respectable ; Dorion, l’irrévérence même, tire à boulets oranges dans l’autre sens.

Un moment clé : après le coton ouaté, un mouvement invite à porter ce vêtement le même jour un peu partout, en signe de solidarité envers la députée et de défiance envers le conformisme. La direction de QS interdit à son personnel de le faire ou de même relayer des images des participants sur les réseaux sociaux. Dur.

Dorion aurait-elle pu, pour mener ses combats (sur la solitude, sur les dangers de la performance, sur la culture) apprendre la patience, devenir tacticienne, habile ? C’était trop lui demander. Elle est toute d’une pièce. À prendre ou à laisser. Voilà un cas où le frottement du cylindre sur le trou carré a atteint son paroxysme. Et cela a fait aussi mal au cylindre qu’au trou.

Louise Harel. Sans compromis, de Philippe Schnobb (Éditions La Presse). Leader étudiante au moment des grandes grèves de la fin des années 1960, Louise Harel s’impose comme la capitaine des pressés de la gauche indépendantiste. Constamment réélue par le foyer de la contestation péquiste, la région de Montréal-Centre, elle incarne ce que René Lévesque déteste au sein de son parti. Qu’il s’agisse d’avortement, d’appui aux causes syndicales ou de stratégie référendaire, Harel met parfois son chef, qui cherche à rester au centre, en difficulté — et par moments en minorité.

Devenue députée, elle finit par gagner sa confiance et entrer au conseil des ministres où, surtout sous Jacques Parizeau, Lucien Bouchard et Bernard Landry, elle cumulera les réformes : formation en emploi, puis création d’Emploi Québec, réforme de l’aide sociale pour mieux accéder au travail, équité salariale. Autant de réelles avancées sociales dont le succès reposait sur un travail colossal, une capacité manoeuvrière de premier ordre, une connaissance des institutions et du rapport de force.

Harel, contrairement à Dorion et bien plus que Godin, a su comment user du pouvoir pour changer le réel. Quoi qu’en dise le titre de l’ouvrage, elle ne l’a pas vraiment fait « sans compromis », et sa personnalité s’y prêtait sans doute davantage. Reste qu’elle figure parmi les championnes de la quadrature du cercle.

Pour commander
Godin, Jonathan Livernois
Les têtes brulées, Catherine Dorion

Louise Harel. Sans compromis, de Philippe Schnobb

Par ailleurs, on me trouvera à ma table de signature du Salon du livre de Montréal ce vendredi de 17 h à 19 h et ce samedi de 17 h à 18 h au kiosque 1718 – Somme toute/Le Devoir.

(Ce texte fut d’abord publié dans Le Devoir.)

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Rayons d’écriture

Pour cette formidable journée de promotion des livres québécois, j’ai décidé, non pas de vous suggérer des titres parmi mes lectures, mais plutôt de vous offrir une collection de morceaux d’écriture qui m’ont ému, amusé ou fait réfléchir dans des écrits québécois lus cette dernière année. À vous de décider si vous souhaitez découvrir au complet les récits dans lesquels ces perles se sont nichées.

Dans Maple (Stanké), David Goudreault laisse parler sa protagoniste, une ex-détenue : « À part le club de lecture et les tournois de cunnilingus, y avait pas grand-chose pour passer le temps au pénitencier. »

Il lui permet aussi cette comparaison audacieuse entre plusieurs corps de métiers : « Je n’avais jamais connu ça, la vie de pissou qui attend sa paye, avant d’en donner la moitié au gouvernement. J’avais eu quelques proxénètes en cours de route, mais ils étaient honnêtes. Ça tournait toujours autour de soixante pour cent dans mes poches, quarante dans les pires cas d’exploitation. Il n’y a que dans la musique ou la littérature que les putes générant le profit ne touchent que dix pour cent du magot. »

Dans Rétroviseur (Boréal), Carl Leblanc nous dit de son personnage central : « Il sait que les rêves sont la plupart du temps des habits trop grands qui rendent les gens inélégants. » Il a aussi cette image du printemps : « La rivière est gorgée, tout l’invendu neigeux de la montagne s’écoule. »

Dans Plessis (VLB), de Joël Bégin, le personnage de Gégé a acheté un hot-dog, mais il n’y a plus de condiments. « Il contempla un instant la possibilité de manger le hot-dog nature. Non. Du jour où on découvre l’assaisonnement, il n’y a plus de retour possible à la fadeur du monde. On pouvait comprendre pourquoi les navigateurs et les empires étaient prêts à mourir et à tuer pour des épices. Gégé crissa sa barquette dans la poubelle. »

Sur l’intelligence d’un autre personnage, Bégin écrit : « Il avait mémorisé des pans entiers de vocabulaire latin et grec, s’était livré au calcul de la cerclure du cercle et la quadrature du quadre […]. Mais on aurait dit que le savoir n’atteignait jamais véritablement sa conscience ; que son éducation lui avait appris à décrypter les signes d’un langage étranger sans qu’il n’accède à leur sens ; bref, il savait lire les étiquettes sur les cannes mais n’avait pas d’ouvre-boîte. »

Sur les travaux qui ont joint deux rivières abitibiennes pour augmenter le débit et en faire « un gigantesque convoyeur de pitounes », Bégin ajoute : « Quand les poètes et les peintres célèbrent les grands paysages et la majesté du Saint-Laurent, ils donnent tout à la nature et oublient de chanter la force de l’homme qui, trois cents milles plus haut, arrache les rivières à leur lit pour les faire rentrer à la shop, elles aussi. »

Dans La maison de mon père (Boréal), d’Akos Verboczy, son personnage, revenu en Hongrie après une longue absence, est interpellé par un mendiant qui l’interroge sur sa provenance. « “Vous vous promenez les mains vides et vous marchez le regard levé”, fait-il remarquer, comme si c’était la preuve de mon statut d’étranger. L’expérience lui a enseigné que les gens qui ne vont nulle part viennent de loin. »

Dans Kukum (Libre expression), Michel Jean décrit l’effort déployé par ses personnages, en canot, l’hiver. « Faisant fi du danger, nous avons forcé l’allure, ramé plus fort, marché plus vite. Les flocons venaient mourir sur nos fronts et, malgré le froid, la sueur coulait sur nos nuques. »

Puis, comme en écho au passage précité de Plessis, il décrit comment ses personnages autochtones découvrent l’existence de la drave : « Dans nos canots, nous étions paralysés par l’effroi. Devant nous, la Péribonka étouffant sous le poids des troncs vomissait la forêt dans le lac. »

Dans Tête-à-tête avec ma soeur Evelyn (Pleine lune), Carmel Dumas évoque le choc des idéaux sur le réel : « Plus tard, mes recherches me mettraient face à la naïveté de mes espoirs et me dévoileraient le sort du nombre effarant de femmes audacieuses et vulnérables qui arpentent, d’une génération à l’autre, le légendaire boulevard des rêves brisés, la rue principale de la vie. »

Dans Tu aimeras ce que tu as tué (Héliotrope), Kevin Lambert désire ardemment la disparition de quelque chose. « J’ai rêvé ta fin toutes les nuits. Je ferai oeuvre de ta destruction », écrit-il. « Tu te retrouveras enfin dans la poubelle de l’Histoire, ne subsistant qu’au détour d’une phrase trop longue, mal rédigée, dans un paragraphe refoulé, peut-être coupé à l’édition, une bête note de bas de page, un renvoi à un autre ouvrage, épuisé, introuvable. »

Dans Ginette (Cantaloupe), Ginette Reno et son scribe Lambert écrivent : « Céline, toute jeune, disait qu’elle voulait devenir la plus grande chanteuse au monde. Moi, je disais que je voulais devenir une grande chanteuse. Je ne savais pas que le monde existait. »

Aussi : « Le cerveau humain est d’une très inhumaine complexité. »

Dans L’avaleur de sable (Québec Amérique), de 1993, mais que je viens de lire, le protagoniste décrit par Stéphane Bourguignon regarde une femme danser : « Elle a un corps superbe, qu’elle fait bouger avec tant de sensibilité qu’on peut voir des petites notes de musique lui sortir des pores. »

Il est aussi frappé par ceci : « Une toilette de femme, c’est une rose qui pousse dans un dépotoir. Toutes ces fioles qui traînent un peu partout, tous ces parfums entremêlés, ces énergies matinales qui ne se dissipent jamais tout à fait… mon Dieu, ça vous donne le goût d’en aimer une. »

En tout cas, tout ça donne le goût d’aller pêcher dans d’autres romans québécois des perles nouvelles.

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

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Nègres blancs d’Amérique 55 ans après

L’auteur était le plus souvent debout. En l’absence de chaise ou de table, il écrivait penché sur le lit superposé du haut. Il n’avait pas de stylo, c’était interdit. Il usait ses bouts de crayon à mine, sans rien avoir pour les aiguiser. En haut de chaque page subtilisée à la cantine, il écrivait, en anglais, « Notes for my lawyer », seule façon d’avoir le droit de mettre quoi que ce soit sur papier. Il ne savait pas d’où venait sa soudaine fluidité d’écriture. D’autant qu’il sortait d’une grève de la faim d’un mois qui lui avait soustrait 25 kilos. Il pouvait écrire de jour comme de nuit, l’ampoule ne s’éteignait jamais.

« La fatigue provenait moins de la faim que du bruit infernal qui régnait dans la prison, a-t-il raconté. À toute heure du jour, il se trouvait des détenus pour taper à corps perdu sur les murs métalliques des cellules ou pour improviser des rythmes assourdissants de tam-tam. D’autres hurlaient jusqu’à épuisement leur terreur ou leur désespoir. D’autres encore s’ouvraient les veines et déclenchaient par leur acte un tumulte ahurissant. Un Noir mit le feu à ses vêtements et chercha ainsi à s’immoler. Un autre se jeta tête première du deuxième étage de notre section. Un troisième fut battu à mort par les surveillants dans sa cellule. »

C’est ainsi qu’est né l’essai québécois le plus lu au monde. Celui qui fit scandale, lors de sa publication il y a 55 ans. Celui dont le titre seul, aujourd’hui, peut mettre fin à des carrières journalistiques ou universitaires, scandaliser le CRTC, pousser une commission scolaire anglophone de Montréal à apposer un autocollant pour cacher le mot offensant dans chaque exemplaire d’un manuel.

Pierre Vallières et son camarade Charles Gagnon occupaient cette cellule de la prison des hommes de New York, surnommée The Tombs, Le sépulcre, en septembre 1966, pour avoir « troublé la paix » en manifestant devant l’édifice de l’ONU en faveur de l’indépendance du Québec. Les deux prisonniers sont surtout accusés d’avoir organisé, plus tôt cette année-là à Montréal, des attentats du Front de libération du Québec.

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Vallières noircit donc les pages « avec la fébrilité de celui qui sait qu’il peut être déporté à tout instant et qui profite de chaque minute de libre expression qu’il lui reste encore ». Il pond donc en deux mois 90 % d’une oeuvre qui fera 540 pages chez l’imprimeur. Les deux tiers des feuillets sont déjà sortis de la prison lorsque l’extradition vers Montréal se produit.

Paniqué à l’idée que le dernier tiers sera saisi par des policiers québécois, qui eux lisent le français, Vallières offre un troc aux agents américains de l’immigration venus le saisir au sortir de sa prison : il ne résistera pas physiquement à cette nouvelle arrestation si les agents remettent les pages restantes à son avocat. Si ces agents n’avaient pas tenu parole, rapporte Vallières, le livre n’existerait pas. L’auteur est absent du lancement, le 14 mars 1968, car emprisonné et en procès pour les attentats qui lui sont attribués.

Vallières tenait à son titre, mais l’idée n’était pas neuve. Comme le rappelle Daniel Samson-Legault dans sa méticuleuse biographie de Vallières, Dissident, chez Québec Amérique (que je recommande chaudement), l’expression avait été utilisée avant lui par Marie-Victorin, le journaliste Yves Michaud et quelques autres pour décrire la condition des Canadiens français.

Vallières la reprend à répétition dans l’ouvrage et s’en sert comme d’un synonyme d’« opprimé ». Il l’associe d’ailleurs à toutes les victimes du capital, y compris aux ouvriers blancs américains. « C’est en anglais que ce concept se formula spontanément dans ma tête. White Niggers of America. Les Noirs américains furent les premiers, et pour cause, à saisir ce que pouvait être, sur les rives du Saint-Laurent, la condition particulière des Québécois francophones. »

Il ne dit pas à quels Noirs il fait référence, mais on sait que le leader noir américain de l’époque, Stokely Carmichael, qui viendra à Montréal, n’a rien à redire sur cette appropriation sémantique. De même, après avoir trouvé le titre très drôle, Aimé Césaire, inventeur du concept de « négritude », dira que Vallières avait bien compris qu’il ne s’agissait pas que de couleur de peau. Vallières use avec autant de liberté du terme « esclavage », une condition qu’il dit retrouver chez tous les dépossédés. On est dans l’hyperbole, pas dans la nuance.

Le livre fait fureur. Environ 50 000 exemplaires vendus au Québec, presque autant aux États-Unis, sans compter les versions allemande, espagnole et italienne. Brusquement, en 1969, l’auteur, l’éditeur — le poète et futur ministre péquiste Gérald Godin pour la maison Parti pris — et même la militante qui a dactylographié le manuscrit sont accusés d’avoir, en publiant l’ouvrage, fait oeuvre de sédition. Un crime passible de 14 ans d’emprisonnement.

Le ministre de la Justice de l’Union nationale, Rémi Paul, fait saisir tous les exemplaires en circulation, y compris celui du dépôt légal à la Bibliothèque nationale du Québec. L’accusation n’aura pas de suite. Le livre reprendra sa carrière en 1972, une fois passée la crise d’Octobre (pendant laquelle les felquistes le font lire à leur otage britannique, James Cross).

Faut-il le relire aujourd’hui ? Seulement si on veut prendre la mesure de la dépossession dans laquelle étaient plongés les Québécois du début des années 1960. Vallières décrit le délabrement et l’insalubrité de son patelin, Jacques-Cartier, sur la Rive-Sud (en forçant le trait, nuance son biographe, mais même…). Le récit biographique du jeune révolté reste poignant, celui de sa recherche intellectuelle, entre Teilhard de Chardin, Sartre, Marx et le Che, est fastidieux mais ne manque pas de sincérité. Son appel à la violence révolutionnaire, au moment du formidable essor du Québec social, syndical, laïque, culturel et politique de 1966, était, même à l’époque, une erreur et un leurre.

Le problème n’est pas que Nègres blancs d’Amérique ait mal vieilli. Il fait simplement partie de l’histoire. Il est dans notre rétroviseur. Il a peu à nous dire sur le Québec d’aujourd’hui ou de demain. Son titre, lui, résonne comme un cri de liberté, comme l’audace de dire des choses avec des mots forts, en les détournant ou en leur faisant violence. Un doigt d’honneur aux censeurs d’hier et d’aujourd’hui.

On peut commander Nègres blancs d’Amérique ici.

J »ai fait une recension complète de Dissident ici.

On peut commander Dissident ici.

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

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Mes pages favorites pour l’été

Aucune vacance n’est vraiment réussie sans qu’on en retienne une lecture mémorable. Voici ce qui m’a intéressé ou amusé dans l’année écoulée. Voyez si vous en tirerez autant de plaisir que moi. Je les présente dans le désordre.

Robinson à Pékin. Excellent récit en bédé de l’installation du seul pigiste francophone en Chine, Éric Meyer, à l’aube des tragiques événements de Tien-An-Men. Superbement illustré par Aude Massot, c’est le premier d’une série. On a hâte aux autres. (Urban Comics)

Mœurs – De la gauche cannibale à la droite vandale. Malgré une langue parfois un peu obscure et un pessimisme excessif sur la démocratie, l’indispensable Alain Deneault offre ici une salutaire critique de gauche des dérives du wokisme. À lire avec un expresso bien tassé. (Lux)

L’horizon des événements. Sur le même sujet que Mœurs, mais en fiction. Ceux qui s’attendent à une dénonciation du wokisme à l’université seront enchantés par le début du dernier ouvrage de Biz, mais désenchantés par la fin. Pour le reste, une plume incisive, décapante. (Leméac)

Les mythes de la guerre d’Espagne 1936-1939. Ce livre de Pio Moa, succès de librairie en Espagne et cible d’une violente controverse, offre une relecture étonnante de la Guerre Civile espagnole et reporte sur la gauche révolutionnaire la responsabilité du conflit, à partir de sources abondantes et, à mon avis, convaincantes. (L’artilleur)

Vies parallèles. Le lecteur indépendantiste sortira troublé de ce récit d’un Québec devenu souverain en perdant son âme. Malgré une intrigue secondaire imparfaite, on passe un bon moment avec un amoureux du Québec, Benoît Côté, qui ne manque pas d’imagination. (Boréal)

L’ère de l’individu tyran – La fin d’un monde commun. Éric Sadin offre une réflexion essentielle sur les innovations, technologiques et autres, qui poussent à l’individualisme et affaiblissent le lien social. Trop univoque, oui, mais très souvent brillant et assez terrifiant. (Livre de poche)

Sur la route avec Basho. Le dernier Dany Laferrière se lit de préférence sur une terrasse avec un rosé. Il peint le monde avec ses mots et ses couleurs et présente une sagesse et une ironie enveloppées dans un ton sans prétention. Un air de printemps. (Boréal)

5060 : L’hécatombe dans nos CHSLD. Un bijou de journalisme d’enquête, de maîtrise du récit, d’humanisme.  Gabrielle Duchaîne, Katia Gagnon et Ariane Lacoursière rendent un immense service à notre connaissance du plus grand drame de notre histoire récente. Un livre nettement plus lisible que le rapport de la coroner sur le même sujet ! (Boréal)

Les quatre mousquetaires de Québec. Pourquoi la révolution tranquille n’a-t-elle pas eu lieu en 1936, alors que les conditions de son envol étaient réunies ? L’historien québécois au nom évocateur, Alexandre Dumas, raconte l’essor de quatre réformistes issus de la ville de Québec qui ont permis à Maurice Duplessis de prendre le pouvoir, pour les trahir, eux et leurs espoirs, immédiatement. Ne manque qu’un traumavertissement, au début, pour les partisans du Cheuf. (Septentrion)

La Grande Débandade. Intense, décapant, grivois. Dans ce récit politico-polar, l’ami Pierre Tourangeau met en scène un journaliste dégourdi qui hume une intrigue comme l’auteur savait en dénicher lorsqu’il était un des journalistes les plus fouineurs au Québec. Très rafraîchissant. (Québec Amérique)

Pétrole – Le déclin est proche. Ce petit bouquin, informé et clair, explique comment notre sortie du pétrole sera plus rock’n roll qu’espérée. L’offre baisse, la demande, au mieux, reste stable, donc les coûts vont exploser même si, demain, les canons se taisaient en Ukraine. Une raison de plus de passer au tout électrique. (Seuil)

Guy Rocher – Le sociologue du Québec. Comment un seul homme peut-il avoir un impact aussi déterminant sur l’évolution d’une société ? L’apport de Guy Rocher est immense, comme le travail de son biographe, Pierre Duchesne. (Québec Amérique)

Un « libre choix » ? Cégep anglais et étudiants internationaux.  C’est pire que vous ne le pensez. Frédéric Lacroix décortique savamment dans ce petit ouvrage le déclin passé et à venir du français dans les cégeps et universités et montre comment le Québec a complètement perdu le contrôle de son immigration.  (Mouvement Québec Français)

Le Québec – Tournants d’une histoire nationale. Huit moments charnières d’histoire, démontés avec précision et nuance par l’historien Éric Bédard. De la Tabagie de Tadoussac entre Champlain et les autochtones jusqu’à l’adoption de la loi 101, en passant par les Filles du Roy et leurs certificats de bonnes mœurs, on sort de cette lecture mieux outillés contre les clichés et les raccourcis. (Septentrion)

Il se voyait déjà – Aznavour et le Québec. On peut aimer Charles Aznavour sans savoir tout ce qu’il doit, et tout ce qu’il a donné, au Québec. Mais lorsqu’on le sait, on l’aime encore davantage. Mario Girard raconte cette histoire avec clarté et compétence. À lire en écoutant le grand Charles. (La Presse)

Les barbares numériques. Alain Saulnier démonte soigneusement l’incurie québécoise et canadienne des dernières années face au Gafam et plaide pour une riposte qui devrait s’incarner au Québec par l’exigence d’une véritable « souveraineté culturelle ». (Écosociété)

Sauver la ville – Projet Montréal et le défi de transformer une métropole moderne. Beaucoup plus que tout ce que vous avez jamais voulu savoir sur Projet Montréal, de Richard Bergeron à Valérie Plante, le livre de Daniel Sanger, ex-conseiller (et fan) de Luc Ferrandez, ne manque pas de saveur. Aucun mordu de politique municipale ne devrait s’en passer. (Écosociété)

René Lévesque – Quelque chose comme un grand homme. Excellent survol de la vie de René Lévesque, cette bédé est très inégale au plan graphique mais offre plusieurs épisodes captivants. Une bonne introduction pour votre ado, une bonne évocation pour vos boomers.  (Moelle Graphique)

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)


Encore de la lecture de vacances…

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À lire: mes dernières suggestions

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Devoir de mémoire

Ils me trouvent insistant, les politiciens à la retraite. Chaque fois que j’en croise un (ou une), je m’informe sur l’avancement de leurs mémoires. Je fais de mon mieux pour culpabiliser ceux qui répondent qu’ils n’en font pas, que ça ne les intéresse pas. J’évoque leur responsabilité de témoigner pour que les historiens comprenne l’époque, la prise de décision, l’humeur, le climat, la tension comme la camaraderie. Tous n’ont pas la plume agile. Je les enjoins de se trouver un jeune auteur qui fera le travail de recherche pour eux et enregistrera, dans le détail, le parcours de leur vie.

Jean Lesage, Jean Drapeau, Claude Ryan nous ont quittés sans laisser leurs versions des faits, malgré plusieurs années de retraite. Pierre Trudeau, à l’écriture mordante, a livré des mémoires paresseux. Brian Mulroney a fait mieux, avec un énorme tome, comme Jean Chrétien (voir plus bas). René Lévesque a bien raconté la première partie de sa vie, mais manquait de recul pour la seconde. Jacques Parizeau s’est longuement livré à Pierre Duchesne. Pauline Marois a offert son récit de belle façon.

Évidemment, chacun de ces récits est partiel et partial. Ils n’en sont pas moins éclairants et, cumulativement, porteurs de vérités. Je n’aurais pu raconter, dans mon livre sur Octobre 70, les passionnants et parfois ahurissants débats qui ont conduit deux conseils des ministres à décider d’une rafle nocturne et de centaines d’arrestations sans les mémoires laissés depuis par une douzaine de ministres de Bourassa et de Trudeau.

Je me fais donc une joie de signaler les contributions des derniers 18 mois de ces décideurs qui ont répondu présents à leur devoir de mémoire.

David Cliche. J’ai une affection particulière pour le livre posthume du ministre David Cliche, Un seul Québec – Dialogue avec les Premières Nations (1978-1995). Beauceron, géologue, un temps négociateur pour les Cris dans leur opposition au projet Grande Baleine, Cliche a eu sa vie durant un pied chez les autochtones, l’autre chez les indépendantistes. Il raconte comment il fut, dans l’année préréférendaire 1994-1995, l’émissaire de Jacques Parizeau dans une ambitieuse tentative de multiplier les règlements territoriaux et les statuts d’autonomie des premières nations du Québec.  MM. Parizeau et Cliche pensaient que ces offres se traduiraient par l’appui d’un certain nombre de ces nations au projet indépendantiste. Les propositions furent bien reçues, mais aucun appui ne s’est concrétisé, au contraire. Malgré ce revers, Cliche montre pugnacité et courage pour ensuite faire progresser les dossiers et braver quelques intimidateurs. Max Gros Louis, en préface, lui rend un bel hommage.

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Dominique Anglade. Si vous pensez que les livres écrits par des aspirants premiers ministres sont nécessairement rébarbatifs, vous n’avez pas lu celui de Dominique Anglade. Le récit qu’elle nous offre dans Ce Québec qui m’habite provoquera chez vous des tremblements de cœur, tant elle nous fait vivre l’immense drame vécu quand le tremblement de terre haïtien a emporté les siens. L’essentiel de cette autobiographie sincère et sensible porte, non sur la politique et son passage au cabinet Couillard (cela viendra un jour, on l’espère), mais sur l’attachement, l’arrachement, l’immigration, l’exil, l’adaptation et les identités personnelles multiples.

Christine Saint-Pierre. Les femmes ministres de Jean Charest, qui formaient la moitié du gouvernement, étaient surnommée les « Charest’s Angels ».  Je l’apprends à la lecture de Ici Christine Saint-Pierre – de l’école de rang au rang de ministre. La députée n’offre aucun recul critique sur la gestion de la crise des Carrés rouges par Charest ou sur les compressions de l’ère Couillard. Elle fait cependant état de son combat réussi pour sauver le ministère des Relations internationales de sa rétrogradation au statut de secrétariat, voulue par Martin Coiteux, et de son combat perdu pour renforcer un tantinet la loi 101. Un récit bien mené où Mme Saint-Pierre livre un secret : elle a voté Oui en 1995.

Liza Frulla. L’ex-ministre de la culture de Robert Bourassa et du Patrimoine de Jean Chrétien n’a pas voté oui en 1995, mais… en 1980 ! Ce qui l’a fait changer d’avis ? « J’avais du mal à accepter qu’on aurait fait si peur au monde pour finalement se désister. J’avais trop d’orgueil pour ça.» Dans la sympathique biographie que lui consacre Judith Lussier, Liza Frulla – La Passionaria, l’énergique Frulla se livre sans filtre, y compris sur sa façon de s’imposer dans les boy’s clubs successifs où elle a fait carrière.

Paul Bégin. La franchise est aussi au rendez-vous dans le tome de l’ex-ministre de la justice Paul Bégin, À la recherche d’un pays – Mémoires d’un militant (1962-2002). Il raconte un double parcours. Celui de l’étudiant revêche qui se transforme en juriste, puis en un ministre de la Justice qui laissera une trace forte, l’introduction de l’Union civile pour les conjoints de même sexe — très audacieuse pour l’époque, en 2001 — , la médiation familiale, la loi sur l’éthique et le lobbyisme. Celui, ensuite, du militant indépendantiste déçu et frustré de ce pays qui n’en finit pas de ne pas naître. Très louangeur pour Jacques Parizeau, il a cependant des mots durs pour René Lévesque, Lucien Bouchard et Bernard Landry.

Jean Chrétien. Après deux tomes autobiographiques, l’octogénaire vient de nous livrer un second recueil d’anecdotes, Mes nouvelles histoires. Voilà un homme qui n’a jamais quitté le premier degré. Avec lui les choses sont simples : il a toujours eu raison sur tout, partout. Il oublie cependant de nous raconter comment il a truqué ses deux premières élections (le candidat conservateur était un de ses amis, qui ne faisait pas campagne) et comment il a été chassé du pouvoir parce que 50% des délégués de son parti s’apprêtaient à lui refuser leur confiance. Un prochain livre : « Mes trous de mémoire »?


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La mairesse accidentelle (texte intégral)

« Je n’avais jamais entendu Valérie dire une seule chose intéressante. » Nous sommes en 2016. Valérie Plante vient d’annoncer qu’elle sera candidate à la direction de Projet Montréal. Dans les troupes du petit parti progressiste, l’incrédulité est générale, comme l’atteste cette citation de l’alors conseillère Christine Gosselin.

Plante, c’était « la fille qui sortait avec nous » raconte Daniel Sanger dans la brique qu’il vient de consacrer à la rocambolesque histoire de Projet Montréal. Ex-journaliste, conseiller du Plateau sous Luc Ferrandez – clairement, son héros – Sanger offre dans Sauver la ville un récit qui ne manque pas de saveur. L’improbable série de concours de circonstance qui a fait de Valérie Plante une mairesse redoutable vaut le détour.

(Une version courte de ce texte a d’abord été publiée dans Le Devoir.)

Recrutée candidate locale en 2013 via l’ami de l’ami d’une connaissance, Plante n’avait jusque-là jamais songé à une carrière politique. Mais le petit parti est cruellement en manque de candidats. L’énergie et la jovialité de l’alors conseillère syndicale, écolo de gauche donc compatible avec l’orientation de Projet, la destine à un poste « prenable » : conseillère de Sainte-Marie. Mais dès sa candidature annoncée, Louise Harel  choisit aussi pour terrain d’atterrissage ce quartier où, députée depuis 1981, elle n’avait jamais récolté moins de 50% des voix. L’alors chef Richard Bergeron résume la situation de sa recrue Plante : « Durant toute cette campagne-là, je ne me suis jamais occupé d’elle, dit-il. Pour moi, c’était la fille qui allait au casse-pipe. Elle consentait à aller se faire zigouiller. Elle n’avait aucune chance là. Elle ne peut pas gagner. Point. Terminé. »

Aucune ressource ne lui est consentie. Mais la combinaison de porte-à-porte, de division du vote et de déclin de la popularité d’Harel cause la surprise : Plante bat l’ex-ministre, la coiffe de 3,5% du vote. Puis, elle se fond dans le décor.

De 2013 à 2016, écrit Sanger, « Plante n’a pas fait grand-chose pour se distinguer. Elle n’est pas étroitement associée à des questions ou à des projets particuliers et elle n’a pas non plus la langue bien pendue ou le flair exceptionnel qui lui permettrait de se distinguer dans les débats du caucus ou au conseil. Toutefois, elle n’est pas du tout considérée comme décevante, loin de là. On la considère plutôt comme une conseillère débutante qui se fraye un chemin dans un monde nouveau, complexe et souvent intimidant, et elle est appréciée de ses collègues pour son esprit et sa sympathique énergie. »

Un réflexe féministe

D’où le silence pesant qui accueille son intention de diriger le parti. Dans un premier temps, personne ne la prend au sérieux. Il n’est pas certain qu’elle y croie elle-même. Interrogée sur ses idées, ses projets, elle a peu à dire. Sa candidature relève d’un réflexe féministe. Elle estimait qu’il était inconcevable qu’aucune femme ne se présente à la direction du parti. « Ça me gossait », dit-elle. Luc Ferrandez, qui assume l’intérim depuis le départ de Bergeron, tente même de la convaincre de retirer sa candidature pour faire de la place à une autre femme, Justine McIntyre, conseillère de Pierrefonds et alors cheffe du micro parti Vision Montréal.

Vous connaissez le syndrome du candidat ? Peu importe la lucidité de l’individu ou l’improbabilité de sa victoire, il arrive toujours un moment dans une campagne où le candidat pense l’emporter. Parfois, ça marche. Pour Plante, sa propre victoire improbable contre Harel la conforte dans son intention de tenter le tout pour le tout. Puis, la conjoncture lui sourit.

(Le texte se poursuit après la pub.)

Le conseiller municipal Sylvain Ouellet croit tenir un bon filon. Une nouvelle ligne de métro qui traverserait Montréal en diagonale. Une ligne rouge, pense-t-il. Ce serait la promesse rêvée pour le candidat qu’il appuie sans réserve comme nouveau chef de Projet : Guillaume Lavoie, un conseiller sérieux et studieux au profil, pense-t-il, rassembleur. Mais Lavoie est plus intéressé par l’autopartage et est un fan d’Uber. Quand Ouellet découvre ensuite dans La Presse que Valérie Plante s’est appropriée le concept et l’a repeint en rose, il en devient lui-même écarlate.

C’est la polarisation de la course entre Lavoie et Plante qui fait le reste. Beaucoup d’élus de Projet, frustrés d’être dans l’opposition, estiment que le centrisme idéologique de Lavoie permettra d’élargir l’empreinte du parti et, qui sait, de le mener au pouvoir. Mais la gauche de Projet voit en lui le loup libertarien dans la bergerie néo-démocrato-solidaire. Avec l’appui tardif mais visible de Ferrandez, toute la gauche se rabat sur la seule autre candidature disponible: Valérie Plante. Le soir de sa victoire, avec 1,9% de majorité sur Lavoie, plusieurs membres du caucus refusent de monter sur la scène en signe de ralliement. Au moins un élu, écrit Sanger, présent, « a dû être maîtrisé et conduit à l’extérieur après avoir perdu son sang-froid lorsqu’un partisan de longue date lui a demandé d’accepter avec grâce les résultats. »

Lavoie aurait pu être le numéro 2 de la future administration Plante, mais la proposition ne lui sera jamais faite. Il est, cette année, un des candidats-vedette de Denis Coderre.

Dans l’équipe de l’alors maire sortant Coderre, le choix de Plante est reçu comme une bénédiction. « Sa connaissance des dossiers n’était pas très approfondie. Sa capacité à communiquer un message n’était pas particulièrement digne d’éloges, dit un élu de l’équipe Coderre. Nous avons donc éprouvé une grande satisfaction à la nouvelle de son élection. »

Plusieurs éléments se combineront pour enlever le sourire aux stratèges de l’ancien maire. D’abord Plante manœuvre avec doigté pour ressouder son caucus. Le choix du slogan « L’homme de la situation » (que l’agence Upperkut n’avait d’abord pas retenu) lui donne une visibilité hors-normes. La ligne rose fait rêver. La qualité des interventions de Plante, déjà en progression pendant la course au leadership, atteste d’une capacité de travail et de compréhension des enjeux de plus en plus visibles. Son adversaire Coderre fait le reste : une mauvaise campagne, un candidat bougon, un déni de responsabilité dans l’affaire de la Formule électrique. Plante le devance de 6% au fil d’arrivée.

Rien de ce qui précède n’enlève de mérite à Valérie Plante, qui n’est pas la seule élue à s’être rendue au sommet grâce à un étonnant alignement des planètes. Elle n’est pas la seule non plus à accéder au titre de maire sans avoir accumulé d’expérience préalable pertinente. On peut en fait dire de même de tous ses prédécesseurs, qui s’étaient cependant illustrés, chacun, à un titre ou à un autre, dans leurs propres parcours.

Après l’élection, l’intransigeance

L’élection de Plante en 2017, plus qu’un accident, est le résultat d’un carambolage. Et c’est parce que Plante était une quantité inconnue que son comportement autoritaire, une fois élue, en a surpris plus d’un. Sanger, qui l’avait appuyé, se souvient de la seconde réunion du caucus avec la nouvelle mairesse: « Au premier soupçon de critique – pas même à son égard, mais à l’égard d’un subordonné avec lequel beaucoup de membres du parti ont déjà eu des démêlés –, Plante me jette un regard furieux, les yeux écarquillés. C’est un regard auquel j’aurais pu m’attendre si elle m’avait surpris en train de crever un pneu de son vélo. À ce moment-là, il est clair que, maintenant que nous sommes au pouvoir, la culture des réunions du caucus va changer. »

Pourquoi la souriante Valérie Plante devient-elle, au pouvoir, intransigeante ? Ferrandez, qui a quitté parce que le parti était devenu, dit-il, « l’équipe Valérie Plante », a une théorie : « Sa vision était la suivante : je suis une femme et je dois prouver que je peux être considérée comme un maire à part entière. Elle est ambitieuse et elle est déterminée à affirmer son pouvoir. » D’autres, écrit Sanger, estiment que « l’audace et la confiance en soi qui l’ont propulsée de candidate au conseil municipal, dont personne ne pensait qu’elle avait une chance, à maire en moins de cinq ans s’épuisent soudainement. Tout à coup, au pouvoir, elle sent de l’insécurité et perçoit toute remise en question de l’intérieur comme un défi à son autorité. »

Il y a aussi ce qui distingue une culture d’opposition à une culture de pouvoir. Les problèmes posés par des élus choisis pour leur notoriété et qui n’avaient pas, eux, l’étoffe nécessaire pour gouverner. Reste que, élue majoritaire au Conseil municipal, Plante a perdu en cours de route un nombre impressionnant de conseillers, dont plusieurs conseillères, et termine son mandat avec un seul siège de majorité.

Une fois ce récit établi, on doit avec le recul conclure que cette femme si peu préparée à son rôle de chef de gouvernement municipal a livré une marchandise considérable. L’objectif visé par la Ligne Rose sera accompli avec le REM de l’Est. Ce scénario lui fut imposé, certes, et elle continue de se battre pour faire enfouir la plus grande part possible du projet. Elle avait promis 12 000 logements sociaux ou abordables : environ 7000 sont déjà livrés, les autres approuvés. C’est considérable. Le Réseau express Vélo est une réalisation majeure. Même Coderre ne promet plus de revenir sur sa portion de la rue Saint-Denis, la plus controversée. Plante avait promis de garder en-deça de l’inflation les hausses de taxes municipales. Pour la première année de son mandat, ce fut faux, mais sur les quatre ans, en moyenne, c’est le cas. Elle a présidé à la création d’un grand parc dans l’Ouest de l’île et réunit les morceaux de son équivalent dans l’Est. La mairesse a aussi su gérer une pandémie, ce qui ne s’apprend nulle part. Sa présence aux côtés de Greta Thunberg, avant le virus, pour une des plus grandes manifestations mondiales contre le réchauffement fut un moment-clé. Le discours qu’elle a livré à l’ONU, au nom des autres métropoles, sur ce sujet essentiel, a du faire mourir Denis Coderre de jalousie.

Sanger cite un des directeurs de la ville qui a connu les quatre dernières administrations municipales. Son verdict : « Même si Projet Montréal perd les prochaines élections, il est trop tard. Projet Montréal va avoir marqué la ville physiquement par les aménagements comme le REV et va avoir changé la mentalité des fonctionnaires à bien des égards. Dans 20 ans, on va reconnaître que les quatre ans de Projet Montréal auront été le moment où la Ville de Montréal a basculé dans le 21e siècle. »

Il est beaucoup trop tôt pour les post-mortem. Valérie Plante n’a jamais été aussi bien préparée qu’aujourd’hui pour briguer un nouveau mandat. Cette fois, si elle gagne, ce ne sera pas un accident. Ce sera une consécration. La mérite-t-elle ?

Les points d’inaptitude

Pour l’économie, la gestion, les taxes, je ne suis pas inquiet. Que Denis Coderre ou Valérie Plante l’emporte, Montréal sera correctement gérée et nous serons aussi frustrés dans quatre ans qu’aujourd’hui par le nombre de cônes oranges et de nids-de-poule. Je constate que la modernisation de la ville, son verdissement, le recouvrement de ses cicatrices urbaines, se poursuivront quel que soit le choix des électeurs. Les programmes se préoccupent à bon droit du renforcement de la sécurité et de l’investissement communautaire en amont pour tenter de prévenir les carrières délinquantes. Les deux candidats font aussi du logement leur priorité, avec des formules différentes mais une même ambition.

Mon inquiétude est ailleurs. Linguistique et identitaire. Montréal sera-t-elle demain une grande ville francophone québécoise inclusive ou une grande ville multiculturelle bilingue, en route vers la prédominance de l’anglais ?

J’aimerais pouvoir déceler, chez nos deux candidats principaux, un héros ou une héroïne de ces combats. Il n’y en a pas. Puisqu’il faut choisir, il faut gratter dans les décisions, textes, programmes et déclarations pour compter les points. Les points de démérite.

La dérive Woke

C’est à Denis Coderre qu’on doit la décision absurde d’affirmer que Montréal usurpe un territoire Mohawk non-cédé. Au mépris d’avis d’historiens qu’il n’a de toute évidence jamais consultés, il a imposé un concept qui, loin de favoriser la réconciliation, sème la discorde. Plante ne s’en dissocie pas.

C’est à Valérie Plante qu’on doit la désignation d’une Commissaire anti-raciste, Bochra Manai, dont les écrits démontrent une intolérance inqualifiable envers ceux qui ne partagent pas ses idées. Entre autres : le fait qu’à son avis toute critique de l’Islam est, en soi, du racisme.

Plante et Coderre, évidemment — et Plante plus systématiquement que Coderre — , adhèrent à l’idée que le racisme systémique traverse la totalité des institutions municipales et est la seule grille d’analyse apte à diagnostiquer les inégalités, donc à définir les solutions. Ils sont tous les deux participants du passage d’un progressisme universel, luttant contre la pauvreté et l’exclusion de tous, à une approche racialiste, abordant les problèmes sociaux en fonction des couleurs de peau plutôt que des conditions économiques. Tant pis pour les Blancs pauvres.

Jusqu’ici, les points de démérite sont également distribués.

La laïcité

On ne le dit jamais, mais tous les sondages disponibles indiquent que la majorité des citoyens de la ville sont favorables aux mesures proposées ces dernières années pour introduire une laïcité plus forte. Malheureusement, aucun de leurs candidats à la mairie n’a été en phase avec eux.

Au moment de la Charte des Valeurs, l’alors maire Coderre avait souhaité qu’elle ne s’applique pas à sa ville et avait laissé entendre qu’il s’opposerait à son application. Au moment de la proposition du gouvernement Couillard d’interdire les services aux personnes dont le visage est couvert, la première réaction de l’alors candidate Plante fut favorable. Sous la pression de l’aile Woke de son parti, elle fit volte-face. Au moment de l’introduction de la loi 21 (l’actuelle loi sur la laïcité), la mairesse exprima son opposition, mais affirma que la loi serait appliquée à Montréal, ce qui est désormais le cas. Donc, Valérie Plante est sur ce point légèrement moins déméritante que Denis Coderre.

Le français, oui, si ça ne dérange personne !

Plante et Coderre ont usé de Balarama Holness comme d’un repoussoir pendant la campagne. En refusant sa proposition de ville bilingue, les deux meneurs ont pu se présenter comme des défenseurs du français.

Ils ont même affirmé être favorables au projet de loi 96, y compris à des micros anglophones. Oui mais. Il y a cette disposition dans la loi qui obligerait la ville à donner tous ses services, y compris oraux, en français seulement, sauf aux membres de la minorité historique anglophone, aux autochtones de langue anglaise et aux immigrants pendant les six premiers mois de leur présence. Il y a évidemment des exceptions pour la santé et la sécurité.

Pour les non-urgences, donc, ce mécanisme créerait un réel inconvénient à ceux qui comme, disons, Michael Rousseau, tenteraient de vivre entièrement en anglais dans la ville. Un mécanisme contraignant qui dirait simplement : apprenez le français.

Plante et Coderre n’en veulent pas. Pour Coderre, la ville doit donner des services dans leur langue à tous ceux qui le désirent « en anglais, en créole et en italien » dit-il. Et pourquoi pas en espagnol, grec, arabe et mandarin, sans oublier le yiddish. Sans avoir fait la liste des langues à accommoder, Valérie Plante a déclaré à CJAD qu’elle souhaitait donner des services dans leurs langues « aux anglophones et aux allophones ».

Match nul — je veux dire, nullissime, — entre les deux ? Plante est sauvée par le texte du mémoire qu’elle a présentée à l’Assemblée nationale – et qui contredit ses déclarations de campagne. Elle y affirme ne pas être opposée au principe des services en français seulement, mais demande une période d’implantation plus longue et des précisions sur son applicabilité. Comment savoir si l’anglophone qui appelle répond aux critères de la minorité historique (ceux qui ont droit d’aller à l’école anglaise) ? La question est bonne, je la pose moi-même depuis 25 ans.

Plante a aussi forcé tous ses arrondissements à obtenir un certificat de francisation, ce qui n’a pas dû être une mince affaire dans certains secteurs. Elle a eu le cran de dire qu’elle préférait le Bonjour au Bonjour-Hi. Coderre ne s’est pas prononcé.

Bref, sur ces questions, aucun n’est totalement digne de confiance. Mais je diagnostique chez Coderre un immobilisme linguistique navrant. Chez Plante une évolution, frileuse et hésitante, dans le bon sens. Donc, aux points, je vote et j’appelle à voter Valérie Plante.


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L’innocence de Nathalie Normandeau (texte intégral)

Nathalie Normandeau sait comment capter notre attention. Dès les premiers mots de son ouvrage, Debout devant l’injustice, elle nous plonge dans le drame personnel que constitue une arrestation à 6h00 du matin, l’attente dans la salle d’interrogation, la découverte de 14 chefs d’accusation de fraude et de complot, la prise de conscience de l’effondrement d’une réputation. Passer de vice-première ministre, coqueluche du gouvernement, figure montante du parti de pouvoir, à accusée numéro 1 de la grande traque québécoise contre la corruption politique, il y a de quoi craquer. Et Normandeau nous raconte quand, comment et combien de temps elle craque. On la comprend. On souffre avec elle.

(Une version courte de ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

Extrait:

« Lorsque je me suis présentée chez le concessionnaire automobile pour louer une voiture, on a exigé un endosseur. C’était la première fois de ma vie qu’on m’imposait une telle condition. Moi qui ai commencé à travailler très jeune pour acquérir mon autonomie financière, je fulminais d’être ainsi obligée de m’en remettre à mon conjoint pour louer une voiture.

Deux fois, une compagnie m’a refusé une assurance vie à cause de mes accusations. La directrice d’une succursale d’une institution financière n’a pas daigné me rencontrer pour discuter de la possibilité d’obtenir un prêt personnel. Une compagnie de carte de crédit a fermé mon compte sans m’en aviser, alors que tous les mois j’honorais mes factures. Lors de mes quelques déplacements en sol américain, j’ai dû affronter les interrogatoires des douaniers. Chaque fois, le scénario était le même. On me conduisait dans une salle où je devais attendre de longues minutes, parfois une heure. J’étais à la merci du bon vouloir des douaniers. Tout ça alors que je n’avais aucune restriction ni interdiction de voyager à l’étranger. J’ai perdu mon emploi au FM93 et vécu la disgrâce auprès du public et dans les médias. Ma réputation a été entachée, mon nom sali et je me suis retrouvée avec une carrière en lambeaux. »

Bref, un cauchemar. Elle prend la plume pour retrouver son honneur et présent, enchevêtrées dans son récit, quatre démonstrations. Deux sont réussies. Deux, moins.

Le piège de Lafrenière.

Normandeau convainc complètement lorsqu’elle décrit le stratagème utilisé par le commissaire de l’UPAC, Robert Lafrenière, pour se faire reconduire à la tête de l’Unité. Le gouvernement de Philippe Couillard et le ministre de la Sécurité publique Martin Coiteux s’apprêtaient à le remplacer par Denis Gallant, ex-procureur à la Commission Charbonneau et alors à la tête du Bureau de l’Inspecteur Général de Montréal. Un excellent choix. Lafrenière décide cependant de procéder à l’arrestation de Normandeau, de Marc-Yvan Côté et de plusieurs co-accusés le jour même du dépôt du budget le 17 mars 2016 — un événement politique extrêmement important pour un gouvernement — et devance ainsi de quelques jours la date prévue pour la désignation de Gallant.

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Normandeau cite avec raison le témoignage d’un enquêteur au dossier à l’UPAC, Mathieu Venne, qui fut complètement décontenancé en apprenant que les arrestations étaient devancées par rapport au calendrier prévu. Il travaillait à fournir aux procureurs de la DPCP les éléments de preuve additionnels réclamés peu de temps auparavant et pour lesquels il pensait avoir encore deux semaines de travail à faire. Il n’avait plus que trois jours.

L’effet politique de l’arrestation de Normandeau et de cinq autres accusés était clair. Si le gouvernement Couillard remplaçait celui qui avait eu le courage d’arrêter une vice-première ministre libérale, il aurait l’air de vouloir punir l’Eliott Ness et protéger la fraudeuse. « Dans cet épisode, le gouvernement a plié un genou », écrit-elle. On ne saura le fond de l’affaire qui si MM Couillard et Coiteux nous donnent un jour leur version. Mais avec les renseignements disponibles, on ne peut conclure autrement : l’opération de l’arrestation le jour du budget est une opération politique de Lafrenière pour obtenir son renouvellement.

Les délais

Il ne fait aucun doute que Nathalie Normandeau souhaitait pouvoir faire, à la barre du tribunal, la démonstration de son innocence. Elle l’a fait volontiers devant la Commission Charbonneau. Se sachant sous enquête, elle a proposé de le faire devant les enquêteurs de l’UPAC, qui n’ont accepté qu’à la condition qu’elle se présente seule, sans son avocat. Une demande contraire à la pratique et à la justice. Elle se sentait suffisamment forte, et pensait la poursuite suffisamment faible, pour se faire innocenter au moment de l’enquête préliminaire. Mais les procureurs lui ont tiré le tapis sous les pieds, sautant cette étape. Elle souhaitait ensuite obtenir un procès séparé de celui des autres accusés, dont les requêtes faisaient trainer les choses en longueur. Ça lui a été refusé.

Il ne s’agissait donc pas de savoir si Nathalie Normadeau avait commis des fautes éthiques (j’y reviens). Mais des fautes criminelles pour lesquelles tout accusé doit être déclaré coupable hors de tout doute raisonnable. Dans l’état de notre connaissance de la preuve, et notre connaissance n’est pas totale, cette démonstration semblait très difficile à faire. C’était d’ailleurs l’avis d’un correspondant anonyme de Normandeau, se présentant comme quelqu’un qui travaillait à la Justice et/ou au DPCP, et qui lui fait part de la zizanie qui règne chez les procureurs au sujet de la qualité de la preuve et de la stratégie à suivre. Normandeau publie ces courriels dans l’ouvrage. Ils sont très éclairants. Comme le disent si bien les Italiens: Si non è vero, è ben trovato.

C’est donc en désespoir de cause, après quatre ans d’attente, que Normandeau dépose une requête en arrêt des procédures pour délais excessifs. Le juge André Perreault accorde cet arrêt fin 2020, à Normandeau et à ses coaccusés, dont Marc-Yvan Côté. Et déclare qu’ils sont aussi innocents que toute autre personne rencontrée sur la rue. Un baume sur la plaie de l’ex-ministre.

L’innocence

À lire les 358 pages de Debout devant l’injustice, on comprend que l’ex-ministre a le sentiment de n’avoir rien, absolument rien, à se reprocher. Ni criminellement, ni politiquement, ni éthiquement. Mais si vous faites comme moi cette lecture, c’est que vous êtes très intéressés par cette affaire. Prenez alors quelques minutes de plus en cliquant sur ce lien qui vous mènera au rapport de la Commission Charbonneau. Faites la recherche du nom Normandeau et passez quelques minutes éclairantes.

D’abord pour vous rendre compte que l’ex-ministre des Affaires municipales a utilisé avec une générosité suspecte un pouvoir discrétionnaire onéreux. Les villes qui demandent des subventions pour obtenir, notamment, des usines d’épuration, voudraient que l’État les finance à 100%. Ce n’est jamais le cas et les fonctionnaires ont un algorithme qui leur permet d’estimer quel fardeau économique chaque ville peut soutenir pour payer sa part. L’algorithme ne sait pas, mais les fonctionnaires savent, que les villes exagèrent souvent le taux d’emprunt qui leur sera consenti (ils disent 6% alors que ce sera 2%) et sous-estiment leur capacité financière. Les fonctionnaires disent donc souvent que le niveau de financement de l’État devrait être de 40 à 60%. La commission Charbonneau a démontré qu’à la demande de la ministre, son cabinet demandait dans un premier temps aux fonctionnaires d’augmenter la mise. Puis, la ministre en rajoutait, sans avoir à justifier d’aucune façon cet ajout.

Détail que Normandeau omet dans son ouvrage: c’est elle qui a fait modifier la loi pour augmenter son pouvoir discrétionnaire. Avant, un ministre ne pouvait augmenter à plus de 80% le financement. Avec elle, on pouvait l’augmenter jusqu’à 95%.

Il y a le côté sombre et le côté clair de la trentaine d’interventions de Normandeau pour maximiser les subventions. Dans les deux-tiers des cas, elle l’a fait pour offrir ces coussins financiers à des villes de Gaspésie, dont elle était la ministre responsable, et du Bas-Saint-Laurent, voisin. C’est le côté clair. Ces régions ont bien besoin d’aide, Normandeau a simplement trouvé un canal astucieux pour assainir leurs finances. Que l’argent soit allé dans des parcs, l’aménagement urbain ou le financement de groupes communautaires qui soutiennent les aînés, tant mieux. Il est vrai qu’en retour, les élus municipaux pouvaient se montrer reconnaissants envers leur généreuse ministre et l’appuyer lors des rendez-vous électoraux.

Le côté obscur s’appelle Roche. En Gaspésie et dans le Bas Saint-Laurent, la quasi-totalité des subventions bonifiées profitaient aux projets montés et livrés par Roche, la maison d’ingénierie où travaillait Marc-Yvan Côté, grand fournisseur de fonds pour les cocktails de financement organisés par le chef de cabinet de Normandeau et bon ami de Côté, Bernard Lortie, pour accumuler le trésor de guerre libéral.

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Le rapport de la Commission résume les choses ainsi:

« Nathalie Normandeau a déclaré qu’elle ignorait que Roche avait piloté autant de projets à aide majorée. […] Devant ces faits, elle a suggéré, en parlant de Marc-Yvan Côté et de Bruno Lortie, que ces derniers avaient agi à son insu : « On est venu pervertir mon engagement politique. »

Cette explication est toutefois difficilement conciliable avec cette autre affirmation de la ministre : « […] en Gaspésie, il y a à peu près que Roche qui existe, là, dans les grandes firmes […] BPR aussi, mais moins que… que Roche. » Cette réalité, bien connue aussi de son attaché politique, laisse peu de doutes quant au fait que, lorsque la ministre Normandeau recommandait des projets à aide majorée en Gaspésie, elle ne pouvait ignorer que ceux-ci, dans la plupart des cas, seraient réalisés par la firme Roche. Conformément à la preuve entendue, elle était au courant des relations étroites qu’entretenaient Lortie et Côté, et elle connaissait les fonctions de Côté au sein de la firme de génie.

Les données et les témoignages présentés devant la Commission confirment ainsi que les liens privilégiés entre Marc-Yvan Côté et le cabinet de Nathalie Normandeau n’ont pas été sans effet : ils ont mené à l’obtention d’un bon nombre de contrats pour la firme Roche durant les années 2005-2009. Cette situation de favoritisme à l’endroit des projets pilotés par une firme de génie est d’autant plus troublante qu’elle ne survenait pas seulement dans un contexte où le chef de cabinet et le représentant de la firme de génie partageaient des relations étroites. Les deux hommes étaient impliqués dans l’organisation d’activités de financement qui rapportaient chaque année environ 40 000 dollars à la ministre. »

Tout le monde le fait, fais le donc !

Nathalie Normandeau a offert à la commission une admission qui n’apparaît pas dans son livre. Elle admet avoir erré lorsqu’elle a fait de son chef de cabinet, donc le grand manitou des dossiers de subvention, le responsable du financement politique. « Avec du recul, c’était une mauvaise idée de confier l’organisation d’activités de financement à mon chef de cabinet, c’était une mauvaise idée de permettre à des gens de firmes de génie de s’impliquer dans le financement. »

Certes. Mais elle n’a fait que reproduire dans son cabinet ce que tout le monde faisait dans tous les cabinets libéraux. D’ailleurs, tous les membres de son cabinet et de tous les cabinets, dès leur nomination, étaient intégrés officiellement à la liste des « solliciteurs » officiels du Parti libéral du Québec sous Jean Charest et son bras droit Marc Bibeau.

Bref, on ne pouvait pas être aussi allumée que Nathalie Normandeau et ne pas savoir qu’il y avait entre Roche, la caisse du Parti libéral et les subventions, non un simple retour d’ascenseur, mais une véritable Grande Roue, bien huilée.

Normandeau affirme aussi qu’elle n’a appris qu’en 2005 que les entreprises, comme Roche et toutes les autres, utilisaient un système de prête-noms pour les dons politiques et remboursaient illégalement leurs employés après qu’ils aient fait leur don. Pour croire cette affirmation, il faudrait être convaincu que Mme Normandeau est une tête de linotte. Je ne le crois pas un instant.

Cet autre extrait du rapport de la Commission est éloquent:

« Nathalie Normandeau a fait valoir, de son côté, ses « hauts standards éthiques » et laissé entendre que son chef de cabinet et des firmes de génie auraient peut-être abusé de sa confiance […]. Elle a déclaré à maintes reprises qu’elle avait érigé un « mur » ou une « muraille » entre ses fonctions de militante et son rôle de ministre. L’annonce d’une subvention du MAMROT [Ministère des Affaires municipales] au cours d’une activité de financement démontre pourtant une confusion des rôles entre les fonctions de militante et celle de ministre. Elle a également déclaré qu’elle s’attendait à ce que tous manifestent la même rigueur éthique qu’elle-même. Interrogée sur les moyens qu’elle avait utilisés pour faire connaître aux membres de son personnel les standards éthiques qui étaient les siens, Nathalie Normandeau a admis qu’elle ne leur avait transmis aucune directive à ce sujet et qu’elle n’avait jamais abordé cette question. »

La Bouc Émissaire

« Oui, j’ai été un bouc émissaire, écrit-elle. Ce constat m’attriste parce qu’il est révélateur des dérives dont est capable notre système. […] Encore aujourd’hui, je suis outrée et choquée d’être celle qui a payé pour le PLQ. Comme si j’étais LA responsable du financement politique et que ce parti reposait sur mes épaules! « 

On la suit sur cette lancée. Mais la bouc émissaire de qui ? On sent bien qu’elle ne veut accuser personne, surtout pas Jean Charest qui semble avoir été une des seules personnes au Parti libéral à l’avoir soutenu en privé après son arrestation et qui, révèle-t-elle, lui a un jour offert de prendre sa succession à la tête du parti.

Mais elle nous donne un indice, par citation interposée. En avril 2016 une source qui se fait appeler Pierre et qui semble superbement informée contacte des journalistes de la tribune de la presse à Québec. Il affirme au reporter Louis Lacroix : « Ce n’est pas
Nathalie Normandeau, à trente-troisans [l’âge auquel elle a accédé au Conseil des ministres], mairesse de même pas 500 habitants [Maria, en Gaspésie, où la population était
de 2 517 personnes en 2014], qui a organisé tout ça, tu comprends ? Le gros poisson, on sait c’est qui. »

Cela tombe sous le sens. Et ceux qui ont cru que Lafrenière accusait Normandeau pour obtenir d’elle des informations pour inculper le gros poisson présumé, donc Jean Charest et Marc Bibeau, ont eu tort. Aucune tentative en ce sens n’a été faite. Mais après avoir attiré notre attention sur cette citation pleine de bon sens, Normandeau prend un pas de recul: « Bien que je n’aie jamais été dans le secret des dieux quant à la façon dont M. Charest a mené ses affaires en tant que chef de parti, il m’est difficile d’imaginer qu’il ait commis des gestes de nature criminelle. »

L’enquête Mâchurer, toujours en cours au sujet de MM. Bibeau et Charest, finira-t-elle un jour par nous le dire ? Des affidavits publiés en janvier 2020 contiennent des témoignages criminellement incriminants envers Marc Bibeau (qui nie tout et défend son intégrité) et attestent de : recours conscient et organisé à des prête-noms, dons en argent comptant, trafic d’influence, détention par M. Bibeau d’informations confidentielles.

On comprend que Mme Normandeau n’aura rien à dire au procès qui, un jour peut-être, voudra incriminer son ancien patron.

On veut bien croire aussi que l’ancienne mairesse de Maria fut entraînée dans une culture éthiquement malsaine qu’elle n’a pas inventée. Elle avait le malheur d’être une des figures les plus plus attrayantes du conseil des ministres et d’avoir la main sur un important robinet de subventions. Elle était donc parmi les plus sollicités pour faire entrer les contributions dans la grande roue du financement illégal de son parti.

Innocente, Nathalie Normandeau ? Criminellement, certes. Mais elle fut le rouage conscient et enthousiaste d’un manège qui empestait le favoritisme et le copinage politique. « Je ne suis pas si innocente », chantait Britney Spears, dont on salue la libération. Le refrain sied aussi à Mme Normandeau.

Mais on convient avec elle que le traitement que lui ont infligé l’UPAC et le DPCP est condamnable. Il est vraisemblable qu’elle n’ait été coupable que de la dérive éthique collective insufflée par les Charest et Bibeau. Elle dit se tenir debout devant l’injustice. Soit. Elle dénonce Lafrenière et ses manoeuvres, comme l’incurie, l’incompétence ou la partialité du DPCP. Bien. Et ces gens ont des comptes à nous rendre.

Mais on ne sera collectivement satisfait que lorsque ceux dont elle fut la bouc émissaire, les vrais gros poisson, seront à leur tour dans le box des accusés.

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