En flânant sur l’Avenue Robert-Bourassa

Le Maire de Montréal vient de relancer l’idée de désigner une rue de la ville du nom de l’ex premier ministre libéral Robert Bourassa, idée abandonnée par son prédécesseur Gérald Tremblay en 2006. Que faut-il en penser ? Je me suis exprimé sur le sujet, notamment dans l’introduction de mon livre  Le Petit Tricheur – Robert Bourassa derrière le masque. En voici un extrait légèrement remanié.

*    *    *

Dix ans après le décès de Robert Bourassa, le maire de Montréal a voulu rebaptiser une avenue en son honneur. Pourquoi pas ? Bourassa fut élu quatre fois par les Québécois entre 1970 et 1993. Il a laissé sa marque dans notre histoire. Il pourrait aussi la laisser sur la carte.

Les journalistes qui m’appelaient, pendant ce débat en 2006, pour recueillir mon opinion étaient un peu surpris. Ils croyaient qu’ayant publié deux livres très sévères sur le personnage, Le Tricheur et Le Naufrageur, j’allais m’opposer à cet hommage avec la dernière énergie. Mais je me déclarais au contraire d’accord avec le maire. J’ajoutais cependant une condition. S’il fallait qu’il y ait, à Montréal, une Avenue Robert-Bourassa, j’insistais pour qu’on aménage sur cette artère une Place des poètes emprisonnés.

Robert Bourassa a beaucoup géré la province en gardant fermement un pied sur le frein. Mais ses partisans comme ses détracteurs braquent, c’est normal, le projecteur sur ce qu’il a fait d’étonnant. On retient d’un homme politique ses décisions hors norme.

Or pour le démocrate que je suis, la décision du Premier ministre Robert Bourassa de faire emprisonner, une nuit d’octobre 1970, plusieurs centaines de personnes pour simple délit d’opinion et spécifiquement cinq poètes (dont Gérald Godin et Gaston Miron) fait sortir Robert Bourassa du rang. Du rang de tous les chefs d’État de démocraties occidentales depuis la seconde guerre qui, jamais, n’ont suspendu les libertés civiles et, au grand jamais, n’ont mis de poètes en prison.

Du rang aussi des premiers ministres québécois. Seul Maurice Duplessis le talonne. Il a, comme Bourassa, emprisonné des syndicalistes. Il a aussi emprisonné des Témoins de Jéhovah. Mais, jamais, de poètes.

Réfléchissant avec le recul à ce que devrait être l’aménagement d’une artère portant le nom de l’ex-premier ministre, j’admets qu’il faudrait y prévoir un « carrefour de l’énergie ». Car sa décision, très risquée à l’époque, de lancer le titanesque projet de la Baie James fut, pour le développement du Québec, proprement formidable.

Mais il faudrait aussi planter à une intersection un de ces panneaux qu’on voit beaucoup sur les routes de France et où on lit : « Toutes directions ». Sur l’avenue Robert-Bourassa, le panneau pointerait vers une rue assez large qui, graduellement, se resserrerait pour, au final, aboutir sur un cul-de-sac.

Car si l’emprisonnement de poètes et le lancement des travaux de la Baie James sont les deux symboles forts des deux premiers mandats de Robert Bourassa (1970-1976), l’acharnement avec lequel le premier ministre a conduit le Québec tout entier dans un cul-de-sac politique lors de son retour (1985-1994) mérite de s’inscrire dans la toponymie.

Plus on s’éloigne des faits, plus on prend conscience que la fenêtre ouverte entre 1990 et 1992 pour donner au Québec un statut à sa mesure – à l’intérieur ou à l’extérieur du Canada – était historiquement précieuse. On sait maintenant que l’histoire n’a pas repassé les plats. Qu’elle n’a pas bégayé. Rien de ce qui était possible dans cette conjoncture bénie ne l’a été depuis, et ne semble pouvoir se représenter.

L’histoire québécoise du début du XXIe siècle trouve donc une de ses principales racines dans ces années charnières. On ne peut comprendre le rapport des forces entre le Québec et le Canada (donc la faiblesse structurelle du Québec) si on ne replonge pas dans les événements de l’époque.

Robert Bourassa le dira le jour de sa démission comme Premier ministre en septembre 1993: « J’ai assumé le destin du Québec ». Assumé, c’est dire qu’il a pris sur lui de déterminer ce destin, malgré ou contre la volonté des uns et des autres.

Il a parfaitement raison, et nous sommes dans un de ces exemples historiques où la volonté d’un seul homme a déterminé le cours des choses.

La responsabilité de Robert Bourassa, qui a patiemment et délibérément gaspillé la chance historique qui se présentait aux deux grandes familles politiques québécoises – fédéraliste et souverainiste – n’en est que plus écrasante. Il a arnaqué les souverainistes pendant cette période. Certains diront que c’était dans sa définition de tâche, quoique, parmi ses dupes, on comptait une grande majorité de Québécois qui avaient eu le tort de croire en sa sincérité. Qu’il ait roulé les fédéralistes réformateurs dans la farine et brisé durablement leur élan, voilà qui est encore plus difficilement excusable.

À l’époque, 85% des Québécois croyaient Bourassa lorsqu’il leur promettait de leur livrer une « réforme en profondeur » du fédéralisme, sans quoi il allait les mener à la souveraineté, le tout en moins de deux ans. Ce n’était pas un mensonge. C’était deux mensonges. Il affirmait secrètement à ses alliés de l’Ontario et de l’Alberta qu’il n’allait jamais envisager la souveraineté et il prenait sur lui de refuser tout aussi secrètement des offres de réforme en profondeur qui auraient donné, notamment, une autonomie complète au Québec en matière linguistique et culturelle.

La publication, en 1994, de mes livres Le Tricheur et Le Naufrageur et la diffusion d’un documentaire basé sur ces ouvrages (qu’on peut visionner en ligne ici) a mis M. Bourassa, alors à la retraite, et ses partisans dans l’embarras.

Aucun proche de Robert Bourassa n’a, jamais, accepté de débattre des révélations du livre avec moi. M. Bourassa lui-même a promis aux journalistes de donner un jour « sa version » des faits, mais n’en a pas écrit une ligne, n’en a pas préparé même le canevas, avant de nous quitter en 1996.

Il n’a abordé la question que de façon incidente, dans une entrevue accordée au Soleil, où il me reprochait de ne pas avoir cité dans les 1200 pages des deux ouvrages une lettre qu’il avait envoyée au premier ministre canadien Brian Mulroney et qu’il m’avait remise. Or la lettre y est longuement citée, accompagnée des commentaires de Bourassa qui en soulignait l’importance. Un mensonge de plus.

Jean-Claude Rivest, son conseiller de toujours, a publié en 1995 un document prenant la défense de son ancien patron, document dans lequel il admet que dans mes ouvrages, « toutes les citations sont vraies ». Ce qui était déjà tout un aveu, mon récit s’appuyant largement sur les témoignages des principaux acteurs, dont Rivest.

En effet, pendant plus de 200 heures d’entrevues réalisés entre 1990 et 1994, Robert Bourassa, ses conseillers, ses ministres, ses députés ont été avec moi d’une grande candeur. Au début parce qu’ils croyaient faire l’histoire, ensuite parce qu’ils voulaient se justifier de ne pas la faire. J’ai eu également accès à des milliers de pages de documents jusque-là confidentiels, du gouvernement, du Parti libéral, du gouvernement fédéral.

Pour la partie qui concerne le jeune Robert Bourassa, j’ai dépouillé la littérature existante, notamment celle produite au moment des faits, ajouté mes propres sources et complété, pour cette édition, avec les nouveaux éléments mis au jour.

Bourassa : l’opération réhabilitation

Les amis de Robert Bourassa souhaitent réhabiliter la mémoire de leur homme. C’est leur droit le plus strict et ils savent que, pour ce qui est de l’opinion publique au sens large, leur combat est déjà gagné.

Des sondages publiés en 2006 ont montré qu’une majorité de Québécois ont une image positive de Robert Bourassa. Je suis prêt à parier gros que, plus les années passeront, plus ce sera vrai. Les Québécois ont l’identité trop fragile pour accepter que plusieurs de leurs anciens Premiers ministres aient été, pour l’essentiel, nuisibles à leur vie collective. Duplessis tient déjà ce rôle, et cela suffit amplement. Ajouter Bourassa, ce serait avouer que nous ne savons pas choisir nos chefs.

Mais les jardiniers de l’image de Robert Bourassa ne veulent pas se contenter de l’adhésion molle d’une plèbe oublieuse. Ils souhaitent mettre dans les bibliothèques et sur les ondes des œuvres solides faisant l’éloge de leur héros.

Ainsi, Radio-Canada a produit en 2005 une biographie radiophonique de l’homme qui sentait bon l’hagiographie et faisait complètement l’impasse sur son double-jeu pendant la période 1990-1992. « Ton livre l’avait assassiné, la série radio l’a encensé, les choses sont en équilibre » m’écrivit un jour un ami de Bourassa, Jacques Godbout, qui avait participé à l’opération de béatification.

L’ex-conseiller en communication de Robert Bourassa, Charles Denis, se livra ensuite à une l’écriture d’une biographie en trois volumes (deux ont été publiés au moment d’écrire ces lignes).

L’opération ne fut pas un succès de librairie. Il faut dire que M. Denis a dû admettre avoir travesti la vérité dans l’affaire des poètes emprisonnés. Il avait écrit que M. Bourassa était intervenu pour faire libérer Gérald Godin pendant la crise d’octobre. Or l’ex-premier ministre avait lui-même raconté en entrevue avoir pris la décision de ne pas se mêler de l’affaire – sauf pour donner aux policiers le feu vert pour les arrestations, y compris celle de Godin.

Il fallait donc trouver mieux pour réhabiliter Robert Bourassa dans les milieux intellectuels et chez les gens qui sont intéressés aux détails. Chez les souverainistes, la chroniqueuse Josée Legault fait régulièrement l’éloge de l’ex-chef libéral. Les amis de Bourassa se sont tournés vers une des meilleurs plumes au Québec : Georges-Hébert Germain. Son livre fut truffé d’un nombre tellement incroyable d’erreurs que son éditeur a du pilonner la première version et réimprimer, et que des historiens ont renoncé à recenser toutes les inexactitudes qu’il contient.

Ce qui démontre qu’il faut s’éloigner beaucoup des faits pour brosser de l’homme des mesures de guerre un portrait qui en fait, a expliqué M. Germain en entrevue, non seulement « un honnête homme», mais « un homme honnête».

Cette affirmation prend l’exact contre-pied de la démonstration faite dans Le Tricheur et dans Le Naufrageur. La malhonnêteté intellectuelle est, à mon avis, le mode de fonctionnement principal de Robert Bourassa. On ne peut imaginer, aujourd’hui, la vase mentale dans laquelle il a entraîné pendant de longues années un Québec qui avait pourtant soif de clarté.

On a également peine à imaginer le prix que le Québec paie, encore, pour le refus de Robert Bourassa de se battre visière levée pour ses convictions et ses opinions. Pour son choix parfaitement assumé de tromper, de louvoyer, d’éteindre. De tricher. Que dire d’autre d’un homme qui, pendant six mois cruciaux, a refusé de répondre à la simple question : « êtes-vous fédéraliste ? »

J’ai donc pensé rendre service aux lecteurs d’aujourd’hui et de demain qui veulent en avoir le cœur net sans devoir se plonger dans deux long tomes, en leur offrant une version courte des principaux éléments du récit de 1994 avec des noms, des dates, des témoignages irréfutables et irréfutés.  Ils y trouveront aussi, ici et là, quelques ajouts.

Contrairement à ses deux grands frères, Le Tricheur et Le Naufrageur, ce Petit Tricheur suit notre protagoniste dans l’ordre chronologique. D’abord en examinant son enfance et son parcours pré-politique. Ce que j’appelle L’apprentissage de l’insécurité. Puis vient la construction du jeune Premier ministre avec L’initiation au cynisme. Son rôle dans la Crise d’octobre y est examiné avec soin – et avec les derniers éléments disponibles à ce jour– comme l’est aussi, dans une digression nécessaire pour livrer l’ensemble du portrait, celui de Pierre Trudeau.

Petit tricheur (Le): Robert Bourassa derrière le masque - Jean-François Lisée

Cliquer pour commander l’ouvrage.

Suivent les moments essentiels de la surréaliste saga politique qui s’ouvre avec la mort de l’accord du lac Meech et se referme le jour où les Québécois expriment, en référendum en 1992, leur rejet de la méthode Bourassa, de ses entourloupes, de sa triche.

Au lecteur de juger si on était en présence, là, d’un homme honnête. Et s’il faut nous souhaiter en avoir d’autres, de cette trempe, aux commandes.

En flânant sur l’Avenue Robert-Bourassa

Puisque plusieurs d’entre vous entrent dans leur « semaine de lecture », j’ai pensé vous offrir, chers internautes, l’introduction du Petit Tricheur – Robert Bourassa derrière le masque. Mais ne le dites à personne.

*    *    *

Dix ans après le décès de Robert Bourassa, le maire de Montréal a voulu rebaptiser une avenue en son honneur. Pourquoi pas ? Bourassa fut élu quatre fois par les Québécois entre 1970 et 1993. Il a laissé sa marque dans notre histoire. Il pourrait aussi la laisser sur la carte.

Les journalistes qui m’appelaient, pendant ce débat en 2006, pour recueillir mon opinion étaient un peu surpris. Ils croyaient qu’ayant publié deux livres très sévères sur le personnage, Le Tricheur et Le Naufrageur, j’allais m’opposer à cet hommage avec la dernière énergie. Mais je me déclarais au contraire d’accord avec le maire. J’ajoutais cependant une condition. S’il fallait qu’il y ait, à Montréal, une Avenue Robert-Bourassa, j’insistais pour qu’on aménage sur cette artère une Place des poètes emprisonnés.

Robert Bourassa a beaucoup géré la province en gardant fermement un pied sur le frein. Mais ses partisans comme ses détracteurs braquent, c’est normal, le projecteur sur ce qu’il a fait d’étonnant. On retient d’un homme politique ses décisions hors norme.

Or pour le démocrate que je suis, la décision du Premier ministre Robert Bourassa de faire emprisonner, une nuit d’octobre 1970, plusieurs centaines de personnes pour simple délit d’opinion et spécifiquement cinq poètes (dont Gérald Godin et Gaston Miron) fait sortir Robert Bourassa du rang. Du rang de tous les chefs d’État de démocraties occidentales depuis la seconde guerre qui, jamais, n’ont suspendu les libertés civiles et, au grand jamais, n’ont mis de poètes en prison.

Du rang aussi des premiers ministres québécois. Seul Maurice Duplessis le talonne. Il a, comme Bourassa, emprisonné des syndicalistes. Il a aussi emprisonné des Témoins de Jéhovah. Mais, jamais, de poètes.

Réfléchissant avec le recul à ce que devrait être l’aménagement d’une artère portant le nom de l’ex-premier ministre, j’admets qu’il faudrait y prévoir un « carrefour de l’énergie ». Car sa décision, très risquée à l’époque, de lancer le titanesque projet de la Baie James fut, pour le développement du Québec, proprement formidable.

Mais il faudrait aussi planter à une intersection un de ces panneaux qu’on voit beaucoup sur les routes de France et où on lit : « Toutes directions ». Sur l’avenue Robert-Bourassa, le panneau pointerait vers une rue assez large qui, graduellement, se resserrerait pour, au final, aboutir sur un cul-de-sac.

Car si l’emprisonnement de poètes et le lancement des travaux de la Baie James sont les deux symboles forts des deux premiers mandats de Robert Bourassa (1970-1976), l’acharnement avec lequel le premier ministre a conduit le Québec tout entier dans un cul-de-sac politique lors de son retour (1985-1994) mérite de s’inscrire dans la toponymie.

Pourquoi revenir, en 2012, sur cette personnalité du siècle dernier ? Parce nous soulignerons, en octobre, le 20e anniversaire du référendum qui marqua l’échec de l’immense volonté de changement alors exprimé au Québec et le plus grand échec politique personnel de Bourassa ?

Oui. En octobre 1992, les Québécois furent 57% à rejeter l’accord dit de Charlottetown, qui prétendait offrir une version améliorée de la constitution imposée au Québec 10 ans plus tôt. Cette consultation populaire s’efface aujourd’hui dans l’histoire, plus généreuse avec celles de 1980 et 1995 sur la souveraineté. Octobre 1992 incarne surtout la mort du grand rêve de toute une famille politique du Québec, de la famille de Robert Bourassa : celui d’un pays, appelé Canada, qui accepterait enfin de s’adapter au fait national québécois.

Plus on s’éloigne des faits, plus on prend conscience que la fenêtre ouverte entre 1990 et 1992 pour donner au Québec un statut à sa mesure – à l’intérieur ou à l’extérieur du Canada – était historiquement précieuse. On sait maintenant que l’histoire n’a pas repassé les plats. Qu’elle n’a pas bégayé. Rien de ce qui était possible dans cette conjoncture bénie ne l’a été depuis, et ne semble pouvoir se représenter.

L’histoire québécoise du début du XXIe siècle trouve donc une de ses principales racines dans ces années charnières. On ne peut comprendre le rapport des forces entre le Québec et le Canada (donc la faiblesse structurelle du Québec) si on ne replonge pas dans les événements de l’époque.

Robert Bourassa le dira le jour de sa démission comme Premier ministre en septembre 1993: « J’ai assumé le destin du Québec ». Assumé, c’est dire qu’il a pris sur lui de déterminer ce destin, malgré ou contre la volonté des uns et des autres.

Il a parfaitement raison, et nous sommes dans un de ces exemples historiques où la volonté d’un seul homme a déterminé le cours des choses.

La responsabilité de Robert Bourassa, qui a patiemment et délibérément gaspillé la chance historique qui se présentait aux deux grandes familles politiques québécoises – fédéraliste et souverainiste – n’en est que plus écrasante. Il a arnaqué les souverainistes pendant cette période. Certains diront que c’était dans sa définition de tâche, quoique, parmi ses dupes, on comptait une grande majorité de Québécois qui avaient eu le tort de croire en sa sincérité. Qu’il ait roulé les fédéralistes réformateurs dans la farine et brisé durablement leur élan, voilà qui est encore plus difficilement excusable.

Mais ce 20e anniversaire du référendum de 1992 n’est qu’un prétexte. Partisan de la transparence, je vous livre ici la vérité sur ce qui motive l’existence du petit livre que vous avez en mains.

La publication, en 1994, de mes livres Le Tricheur et Le Naufrageur et la diffusion d’un documentaire basé sur ces ouvrages (qu’on peut visionner en ligne ici) a mis M. Bourassa, alors à la retraite, et ses partisans dans l’embarras.

Aucun proche de Robert Bourassa n’a, jamais, accepté de débattre des révélations du livre avec moi. M. Bourassa lui-même a promis aux journalistes de donner un jour « sa version » des faits, mais n’en a pas écrit une ligne, n’en a pas préparé même le canevas, avant de nous quitter en 1996.

Il n’a abordé la question que de façon incidente, dans une entrevue accordée au Soleil, où il me reprochait de ne pas avoir cité dans les 1200 pages des deux ouvrages une lettre qu’il avait envoyée au premier ministre canadien Brian Mulroney et qu’il m’avait remise. Or la lettre y est longuement citée, accompagnée des commentaires de Bourassa qui en soulignait l’importance. Un mensonge de plus.

Jean-Claude Rivest, son conseiller de toujours, a publié en 1995 un document prenant la défense de son ancien patron, document dans lequel il admet que dans mes ouvrages, « toutes les citations sont vraies ». Ce qui était déjà tout un aveu, mon récit s’appuyant largement sur les témoignages des principaux acteurs, dont Rivest.

En effet, pendant plus de 200 heures d’entrevues réalisés entre 1990 et 1994, Robert Bourassa, ses conseillers, ses ministres, ses députés ont été avec moi d’une grande candeur. Au début parce qu’ils croyaient faire l’histoire, ensuite parce qu’ils voulaient se justifier de ne pas la faire. J’ai eu également accès à des milliers de pages de documents jusque-là confidentiels, du gouvernement, du Parti libéral, du gouvernement fédéral.

Pour la partie qui concerne le jeune Robert Bourassa, j’ai dépouillé la littérature existante, notamment celle produite au moment des faits, ajouté mes propres sources et complété, pour cette édition, avec les nouveaux éléments mis au jour.

Bourassa : l’opération réhabilitation

Les amis de Robert Bourassa souhaitent réhabiliter la mémoire de leur homme. C’est leur droit le plus strict et ils savent que, pour ce qui est de l’opinion publique au sens large, leur combat est déjà gagné.

Des sondages publiés en 2006 ont montré qu’une majorité de Québécois ont une image positive de Robert Bourassa. Je suis prêt à parier gros que, plus les années passeront, plus ce sera vrai. Les Québécois ont l’identité trop fragile pour accepter que plusieurs de leurs anciens Premiers ministres aient été, pour l’essentiel, nuisibles à leur vie collective. Duplessis tient déjà ce rôle, et cela suffit amplement. Ajouter Bourassa, ce serait avouer que nous ne savons pas choisir nos chefs.

Mais les jardiniers de l’image de Robert Bourassa ne veulent pas se contenter de l’adhésion molle d’une plèbe oublieuse. Ils souhaitent mettre dans les bibliothèques et sur les ondes des œuvres solides faisant l’éloge de leur héros.

Ainsi, Radio-Canada a produit en 2005 une biographie radiophonique de l’homme qui sentait bon l’hagiographie et faisait complètement l’impasse sur son double-jeu pendant la période 1990-1992. « Ton livre l’avait assassiné, la série radio l’a encensé, les choses sont en équilibre » m’écrivit un jour un ami de Bourassa, Jacques Godbout, qui avait participé à l’opération de béatification.

L’ex-conseiller en communication de Robert Bourassa, Charles Denis, se livra ensuite à une l’écriture d’une biographie en trois volumes (deux ont été publiés au moment d’écrire ces lignes).

L’opération ne fut pas un succès de librairie. Il faut dire que M. Denis a dû admettre avoir travesti la vérité dans l’affaire des poètes emprisonnés. Il avait écrit que M. Bourassa était intervenu pour faire libérer Gérald Godin pendant la crise d’octobre. Or l’ex-premier ministre avait lui-même raconté en entrevue avoir pris la décision de ne pas se mêler de l’affaire – sauf pour donner aux policiers le feu vert pour les arrestations, y compris celle de Godin.

Il fallait donc trouver mieux pour réhabiliter Robert Bourassa dans les milieux intellectuels et chez les gens qui sont intéressés aux détails. Les amis de Bourassa se sont donc tournés vers une des meilleurs plumes au Québec : Georges-Hébert Germain.

Ils l’ont convaincu, lui, le biographe de Guy Lafleur, Céline Dion et de René Angélil, de mettre – en toute indépendance d’esprit, cela va sans dire – sa plume et son énergie au service du personnage de Robert Bourassa. Il a accepté et publie ce printemps le fruit de ses travaux. Un portrait où il démontre, a-t-il expliqué en entrevue, que Robert Bourassa n’est pas seulement « un honnête homme», mais « un homme honnête».

Cette affirmation prend l’exact contre-pied de la démonstration faite dans Le Tricheur et dans Le Naufrageur. La malhonnêteté intellectuelle est, à mon avis, le mode de fonctionnement principal de Robert Bourassa. On ne peut imaginer, aujourd’hui, la vase mentale dans laquelle il a entraîné pendant de longues années un Québec qui avait pourtant soif de clarté.

On a également peine à imaginer le prix que le Québec paie, encore, pour le refus de Robert Bourassa de se battre visière levée pour ses convictions et ses opinions. Pour son choix parfaitement assumé de tromper, de louvoyer, d’éteindre. De tricher. Que dire d’autre d’un homme qui, pendant six mois cruciaux, a refusé de répondre à la simple question : « êtes-vous fédéraliste ? »

J’ai donc pensé rendre service aux lecteurs d’aujourd’hui et de demain qui veulent en avoir le cœur net sans devoir se plonger dans deux long tomes, en leur offrant une version courte des principaux éléments du récit de 1994 avec des noms, des dates, des témoignages irréfutables et irréfutés.  Ils y trouveront aussi, ici et là, quelques ajouts.

Contrairement à ses deux grands frères, Le Tricheur et Le Naufrageur, ce Petit Tricheur suit notre protagoniste dans l’ordre chronologique. D’abord en examinant son enfance et son parcours pré-politique. Ce que j’appelle L’apprentissage de l’insécurité. Puis vient la construction du jeune Premier ministre avec L’initiation au cynisme. Son rôle dans la Crise d’octobre y est examiné avec soin – et avec les derniers éléments disponibles à ce jour– comme l’est aussi, dans une digression nécessaire pour livrer l’ensemble du portrait, celui de Pierre Trudeau.

Petit tricheur (Le): Robert Bourassa derrière le masque - Jean-François Lisée

Cliquer sur l’image pour commander l’ouvrage

Suivent les moments essentiels de la surréaliste saga politique qui s’ouvre avec la mort de l’accord du lac Meech et se referme le jour où les Québécois expriment, en référendum en 1992, leur rejet de la méthode Bourassa, de ses entourloupes, de sa triche.

Au lecteur de juger si on était en présence, là, d’un homme honnête. Et s’il faut nous souhaiter en avoir d’autres, de cette trempe, aux commandes.

Le biographe de Bourassa et l’honnêteté

CouverturePTQuand Georges-Hébert Germain est venu me voir, il y a un an, pour avoir mon point de vue sur Robert Bourassa, il fut honnête. Il a admis d’emblée que les proches de l’ancien premier ministre avaient sorti leur chéquier pour mobiliser sa plume — une des meilleures au Québec — en espérant qu’il tirerait un portrait positif de leur ancien chef.

Mais Georges-Hébert, que je connais et estime depuis des décennies, m’a assuré qu’il allait aborder le sujet «en toute indépendance d’esprit». Je l’ai cru. Mais j’ai trouvé que les proches de Bourassa avaient été habiles de le choisir lui entre tous, car on sait, dans le métier, que Georges-Hébert déteste dire du mal de qui que ce soit. C’était couru, il allait dire du bien de Bourassa.

Combien de bien ? N’ayant lu qu’un bref extrait du livre, je ne puis le dire. Mais j’ai été frappé de l’entendre dire, à la radio il y a quelques mois, que  Robert Bourassa était non seulement un «honnête homme», mais au surcroît, un «homme honnête».

Bou1Puisque je crois avoir fait la démonstration, dans Le Tricheur, que la malhonnêteté intellectuelle était le modus operandi de l’ancien premier ministre, une suggestion que Georges-Hébert m’avait faite lors de notre entretien m’est revenue en tête.

Pourquoi, m’avait-il demandé, n’avions-nous pas réédité Le Tricheur (qu’il venait de lire et dont il ne disait que du bien) au moment de la sortie, récente, d’une autre biographie de Bourassa, celle de Julien Brault?  «En voilà une idée, qu’elle est bonne», me suis-je dit au fond de mon for(t) intérieur.

Puisque Georges-Hébert allait démontrer, indépendamment du montant (à ce jour inconnu) du chèque reçu, l’honnêteté de Bourassa, il serait bien que je publie une version abrégée, remaniée et actualisée de mon ouvrage (produit sans que le moindre mécène ne m’ait ouvert son chéquier!). Aux lecteurs de faire la comparaison et de tirer leurs conclusions.

Les éditeurs de Québec Amérique trouvèrent l’idée fort bonne. (On me rapporte que chez Libre Expression Georges-Hébert fut, à la réflexion, moins enthousiaste.)

Un mensonge répugnant

J’attendais donc avec impatience l’opus positif de mon ancien collègue de L’actualité et avais hâte de comparer nos notes, côte-à-côte, ici et là dans les salons du livre. Jusqu’à ce qu’Antoine Robitaille, du Devoir, dépositaire du manuscrit de Georges-Hébert, me demande de commenter le passage du livre me concernant.

Et me consternant. Car je m’attendais à de l’honnêteté de la part d’un homme de la trempe de Georges-Hébert Germain. Mais voici ce que j’ai lu:

Dans son entourage [de Bourassa], par contre, on s’est scandalisé des propos de Lisée, d’autant plus que le journaliste, avant même la parution du Naufrageur, était devenu conseiller politique du chef péquiste, Jacques Parizeau.

C’est un assaut frontal et parfaitement mensonger sur mon intégrité. C’est en journaliste d’enquête que j’ai mené l’enquête, écrit et publié les ouvrages, en disant toute la vérité sur chacun des acteurs, fédéralistes ou souverainistes, et faisant plusieurs mécontents dans les deux camps. Personne ne m’a fait de généreux chèque.

Puis, au moment de la sortie du Tricheur et du Naufrageur, au printemps 1994, et après mon embauche comme conseiller de Jacques Parizeau plusieurs mois plus tard, en septembre, les proches de Bourassa m’ont traité de tous les noms d’oiseaux. Mais jamais une accusation aussi vile n’avait été formulée.

Georges-Hébert invente ici un répugnant mensonge. Il n’a pas eu le professionnalisme de vérifier la chose avec moi, ou avec l’entourage de Jacques Parizeau, ou de trouver la moindre preuve qui pourrait étayer cette affirmation, car il n’en existe pas. (En fait, je craignais après la publication du Tricheur que Parizeau ne m’adresse plus jamais la parole, car j’y avais inséré un long passage sur son problème d’alcool, ce qu’aucun autre journaliste n’avait fait avant moi.)

Je n’ai pas encore lu le reste du livre de Georges-Hébert. J’ose espérer que je suis la seule victime de son manque de professionnalisme.

Comment tricher avec le Tricheur pour mieux le critiquer

Voilà pour le journalisme 101. Voici pour l’honnêteté intellectuelle.

Georges-Hébert est un homme très intelligent, connu et apprécié pour son sens de la nuance, qu’il sait saisir et décrire avec brio. Il lui a donc fallu un effort considérable pour jouer aux ignares dans le résumé qu’il fait de mes ouvrages:

[Lisée] a échafaudé une prémisse artificielle qu’il a tenté de consolider pendant des années, cherchant et croyant trouver partout, à gauche et à droite et en bas et en haut, derrière et devant, des matériaux divers pour étayer une thèse souverainiste voulant que Bourassa ait contrecarré l’élan qui, au lendemain de l’échec e l’accord du lac Meech, portait selon lui le peuple québécois de façon certaine et irréversible vers l’indépendance politique. […] Lisée considérait que le premier ministre aurait du se plier à des sondages d’humeur passagère et faire la souveraineté.

Ridicule. Voici ce qu’il a lu dans Le Tricheur, à son point central, et qui en est la seule thèse: un appel à l’honnêteté. Je parle ici du jour de décembre 1990 où Bourassa est informé de la teneur du Rapport Allaire, le comité constitutionnel qu’il a formé, et dont la principale recommandation est la souveraineté:

Robert Bourassa est à la fenêtre. Il peut faire la souveraineté. Les conditions sont réunies comme jamais auparavant. Peut-être ne se représenteront-elles jamais dans un si beau bouquet. Il n’y est cependant nullement forcé. Personne ne peut lui reprocher d’être fédéraliste. Il a bien entonné quelques phrases vagues sur « la superstructure » et le caractère « non éternel » du fédéralisme. Reste qu’il vient d’être élu, en septembre 1989, pour quatre ou cinq ans. Pendant cette campagne, il n’a pas promis de faire la souveraineté, il n’a donc ni le mandat ni l’obligation de la faire.

Bourassa, dont l’esprit est fixé sur la condition la plus problématique de l’accès à la souveraineté –  les coûts – , peut légitimement penser qu’il ne faut pas la faire. Ou du moins qu’on ne peut pas la faire à un coût raisonnable.

Depuis la mort de Meech, il a laissé se dérouler le débat dans le public et dans son parti. Il a distribué des feux verts aux souverainistes. Aux jeunes de son parti et aux fondateurs du Bloc québécois, aussi. Il n’est pas intervenu dans les délibérations du comité Allaire, sauf pour les orienter dans une direction qui ne pouvait logiquement les mener qu’à la souveraineté. Il a donné tous les signes de celui qui entend «tranquillement s’orienter vers la souveraineté du Québec en se ménageant de l’espace de virage », pour reprendre l’expression du péquiste Landry. Mais rien encore n’est irréversible.

Il peut, c’est sûr, appuyer sur l’accélérateur, prendre son ticket pour l’histoire, franchir le rebord de la fenêtre. Faire comme Helmut Kohl [qui vient de réunifier l’Allemagne au pas de charge] et prendre, selon une expression qu’il affectionne, « un risque mal calculé ».

Mais ce n’est pas parce que la mer est belle qu’il faut prendre le large. Ce n’est pas parce que tous les matelots s’activent à gréer le navire qu’il faut hisser la grand-voile. Certes, sur la terre ferme, les voisins deviennent hargneux et il y a peu de chances –  en fait, aucune –  qu’une entente satisfaisante puisse être conclue avec eux. Reste que la troupe est au sec. Qu’elle mange à sa faim. Que, disait un autre capitaine, « ce n’est pas le goulag ». Et qu’au-delà de l’éclaircie et de l’horizon calme qui se présentent depuis la berge, il y a peut-être –  sûrement –  une zone de tempêtes. Et si on s’échouait sur une terre encore moins hospitalière que celle-ci? Et si, à mi-parcours, en plein remous, les mousses prenaient peur et réclamaient qu’on rebrousse chemin, pour débarquer, plus pitoyables que jamais, au point de départ?

Lorsqu’il prend l’appel de Pierre Anctil [le directeur général du PLQ], le 28 décembre 1990, dans sa chambre d’hôtel de Miami, Robert Bourassa est le chef du Parti libéral du Québec, le premier des ministres du gouvernement québécois. Il peut mettre le frein, arrêter la musique, déclarer que le jeu n’en vaut pas la chandelle. Annoncer aux Québécois, à son retour de convalescence, que, tout bien considéré, la souveraineté est une aventure trop risquée et qu’il ne faut pas compter sur lui pour les y plonger. En aucun cas.

Si certains veulent provoquer ce débat, il pourra les confronter, visière levée, et débattre argument contre argument. S’il est mis en minorité par son parti, il pourra, comme René Lévesque en 1984, tenir un référendum auprès des militants, un «Robertrendum ».

Si, à l’extérieur de son parti, les Québécois tiennent vraiment si fort à la souveraineté, s’ils descendent régulièrement dans les rues, peut-être devra-t-il mettre sa légitimité en jeu, comme de Gaulle après mai 1968. Comme lui, il en tirerait les conclusions. « Quel homme serais-je, disait de Gaulle avant le référendum sur la régionalisation de 1969, si je ne tirais pas sans délai la conséquence d’une aussi profonde rupture? » À minuit, le soir de sa défaite, il remettait sa démission. Il avait perdu ce pari, il en avait gagné bien d’autres, envers et contre tous, pendant sa carrière. Car, disait-il aussi, « ce qui est salutaire à la nation ne va pas sans blâme dans l’opinion ».

De Gaulle avait su affronter l’opinion, et le plus souvent la convaincre qu’il avait raison, qu’elle avait tort. Quand il réussissait ce tour de force, et emportait l’adhésion de l’opinion, il en sortait grandi et la France avec lui. Parfois, il échouait, et n’avait alors pas l’arrogance de se cramponner à un pouvoir qu’il aimait pourtant sans partage.

Le 28 décembre 1990, Robert Bourassa est donc placé devant un choix historique et éthique. S’il se rend aux arguments d’Anctil, donc de son parti, donc de son peuple, il aura la lourde tâche de créer un pays. Comme Churchill, il pourrait aviser les Québécois, avant de prendre la mer, qu’il faudra « de la sueur et des larmes » pour se rendre à bon port. On dira qu’il a évolué, qu’il a pris le virage de sa vie, qu’il a choisi le bon moment, qu’on avait bien fait de l’attendre. On le dira courageux, pionnier, timonier. Il aura sa photo en première page de The Economist. On écrira sa biographie.

Il entend l’appel du large, il sait que le bateau peut partir, et il le dira, six mois plus tard, dans une entrevue au quotidien Le Soleil: « J’aurais pu, il y a un an, passer à l’Histoire; si j’avais décidé de faire un référendum sur la souveraineté en septembre 1990, je pense bien que, là, ça y était.» À l’été de 1991, il ajoute: « Si on avait fait un référendum au mois de juin [1991], si on l’avait gagné, quelque chose comme 58% à 42%, on aurait fait quoi? » Une jolie marque, 58%.

S’il refuse les arguments d’Anctil, comme c’est son droit, il aura la très difficile mission de ramer contre le courant, de convaincre ses compatriotes de ne pas prendre le large. Cette tâche est ingrate. On le traitera de poltron, de briseur de rêves et de fossoyeur de peuple. On le dira cependant, aussi, homme de conviction et de détermination, comme un autre grand fédéraliste, Pierre Trudeau, qui appelle tous les acteurs du drame, en 1990, à « jouer cartes sur table, se battre pour ainsi dire à visière levée –  et se fier à la chance autant qu’à l’habileté». Si Bourassa est franc, direct et honnête dans l’adversité, on le dira homme d’État. On fera une série-documentaire sur sa vie.

Nous sommes loin, n’est-ce pas, de la caricature offerte par Georges-Hébert.

Mais voilà. Bourassa a délibérément décidé de ne pas être franc, direct et honnête dans l’adversité. Il a refusé de se dire fédéraliste pendant des mois. Alors qu’il l’était. Il a refusé d’exclure publiquement la souveraineté pendant près de deux ans. Alors qu’il l’excluait en privé avec les premiers ministres du reste du Canada.

De plus, il a pris sur lui de refuser des pouvoirs supplémentaires que lui offrait Ottawa sur la langue et la culture — des revendications historiques du Québec et de son parti — sans en souffler mot à qui que ce soit et alors même qu’il affirmait en public réclamer une « réforme en profondeur » du fédéralisme.

Ce n’est pas seulement la famille souverainiste que Bourassa a floué. C’est la famille réformiste fédéraliste. N’importe quel autre leader fédéraliste à sa place — Jean Lesage, Daniel Johnson, Claude Ryan — n’auraient pas gaspillé ce que l’on sait être maintenant, avec le recul, la seule fenêtre disponible pour la réforme de la place du Québec au sein du Canada.

Voilà l’argument central du Tricheur, et de mon nouveau Le petit Tricheur — Robert Bourassa derrière le masque: le manque d’honnêteté et de transparence. L’affront à la démocratie. La confiscation d’un débat à un point charnière de l’histoire d’un peuple.

J’ai hâte de trouver quelqu’un qui aura été payé suffisamment cher pour tenter d’y répondre avec professionnalisme, honnêteté intellectuelle et compétence.

(Lire un extrait et l’article de Johathan Trudel dans le dossier de L’actualité: Bourassa, bâtisseur ou tricheur ?)

Le tricheur : le film

Un dimanche soir de juin 1994, un demi-million de Québécois étaient au petit écran pour regarder, sur le réseau TVA, le documentaire produit à partir du livre Le tricheur.

Ce document, réalisé par Daniel Creusot, n’a plus jamais été disponible sous quelque forme que ce soit. Or le voici, en exclusivité pour vous, fidèles lecteurs, et pour tous vos  amis. (Attention, il y a six parties — alors cliquez  « lire la suite » mais présenté sans pauses publicitaires !)

Remarque : qu’est-ce qu’on était jeune !