Le Maire de Montréal vient de relancer l’idée de désigner une rue de la ville du nom de l’ex premier ministre libéral Robert Bourassa, idée abandonnée par son prédécesseur Gérald Tremblay en 2006. Que faut-il en penser ? Je me suis exprimé sur le sujet, notamment dans l’introduction de mon livre Le Petit Tricheur – Robert Bourassa derrière le masque. En voici un extrait légèrement remanié.
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Dix ans après le décès de Robert Bourassa, le maire de Montréal a voulu rebaptiser une avenue en son honneur. Pourquoi pas ? Bourassa fut élu quatre fois par les Québécois entre 1970 et 1993. Il a laissé sa marque dans notre histoire. Il pourrait aussi la laisser sur la carte.
Les journalistes qui m’appelaient, pendant ce débat en 2006, pour recueillir mon opinion étaient un peu surpris. Ils croyaient qu’ayant publié deux livres très sévères sur le personnage, Le Tricheur et Le Naufrageur, j’allais m’opposer à cet hommage avec la dernière énergie. Mais je me déclarais au contraire d’accord avec le maire. J’ajoutais cependant une condition. S’il fallait qu’il y ait, à Montréal, une Avenue Robert-Bourassa, j’insistais pour qu’on aménage sur cette artère une Place des poètes emprisonnés.
Robert Bourassa a beaucoup géré la province en gardant fermement un pied sur le frein. Mais ses partisans comme ses détracteurs braquent, c’est normal, le projecteur sur ce qu’il a fait d’étonnant. On retient d’un homme politique ses décisions hors norme.
Or pour le démocrate que je suis, la décision du Premier ministre Robert Bourassa de faire emprisonner, une nuit d’octobre 1970, plusieurs centaines de personnes pour simple délit d’opinion et spécifiquement cinq poètes (dont Gérald Godin et Gaston Miron) fait sortir Robert Bourassa du rang. Du rang de tous les chefs d’État de démocraties occidentales depuis la seconde guerre qui, jamais, n’ont suspendu les libertés civiles et, au grand jamais, n’ont mis de poètes en prison.
Du rang aussi des premiers ministres québécois. Seul Maurice Duplessis le talonne. Il a, comme Bourassa, emprisonné des syndicalistes. Il a aussi emprisonné des Témoins de Jéhovah. Mais, jamais, de poètes.
Réfléchissant avec le recul à ce que devrait être l’aménagement d’une artère portant le nom de l’ex-premier ministre, j’admets qu’il faudrait y prévoir un « carrefour de l’énergie ». Car sa décision, très risquée à l’époque, de lancer le titanesque projet de la Baie James fut, pour le développement du Québec, proprement formidable.
Mais il faudrait aussi planter à une intersection un de ces panneaux qu’on voit beaucoup sur les routes de France et où on lit : « Toutes directions ». Sur l’avenue Robert-Bourassa, le panneau pointerait vers une rue assez large qui, graduellement, se resserrerait pour, au final, aboutir sur un cul-de-sac.
Car si l’emprisonnement de poètes et le lancement des travaux de la Baie James sont les deux symboles forts des deux premiers mandats de Robert Bourassa (1970-1976), l’acharnement avec lequel le premier ministre a conduit le Québec tout entier dans un cul-de-sac politique lors de son retour (1985-1994) mérite de s’inscrire dans la toponymie.
Plus on s’éloigne des faits, plus on prend conscience que la fenêtre ouverte entre 1990 et 1992 pour donner au Québec un statut à sa mesure – à l’intérieur ou à l’extérieur du Canada – était historiquement précieuse. On sait maintenant que l’histoire n’a pas repassé les plats. Qu’elle n’a pas bégayé. Rien de ce qui était possible dans cette conjoncture bénie ne l’a été depuis, et ne semble pouvoir se représenter.
L’histoire québécoise du début du XXIe siècle trouve donc une de ses principales racines dans ces années charnières. On ne peut comprendre le rapport des forces entre le Québec et le Canada (donc la faiblesse structurelle du Québec) si on ne replonge pas dans les événements de l’époque.
Robert Bourassa le dira le jour de sa démission comme Premier ministre en septembre 1993: « J’ai assumé le destin du Québec ». Assumé, c’est dire qu’il a pris sur lui de déterminer ce destin, malgré ou contre la volonté des uns et des autres.
Il a parfaitement raison, et nous sommes dans un de ces exemples historiques où la volonté d’un seul homme a déterminé le cours des choses.
La responsabilité de Robert Bourassa, qui a patiemment et délibérément gaspillé la chance historique qui se présentait aux deux grandes familles politiques québécoises – fédéraliste et souverainiste – n’en est que plus écrasante. Il a arnaqué les souverainistes pendant cette période. Certains diront que c’était dans sa définition de tâche, quoique, parmi ses dupes, on comptait une grande majorité de Québécois qui avaient eu le tort de croire en sa sincérité. Qu’il ait roulé les fédéralistes réformateurs dans la farine et brisé durablement leur élan, voilà qui est encore plus difficilement excusable.
À l’époque, 85% des Québécois croyaient Bourassa lorsqu’il leur promettait de leur livrer une « réforme en profondeur » du fédéralisme, sans quoi il allait les mener à la souveraineté, le tout en moins de deux ans. Ce n’était pas un mensonge. C’était deux mensonges. Il affirmait secrètement à ses alliés de l’Ontario et de l’Alberta qu’il n’allait jamais envisager la souveraineté et il prenait sur lui de refuser tout aussi secrètement des offres de réforme en profondeur qui auraient donné, notamment, une autonomie complète au Québec en matière linguistique et culturelle.
La publication, en 1994, de mes livres Le Tricheur et Le Naufrageur et la diffusion d’un documentaire basé sur ces ouvrages (qu’on peut visionner en ligne ici) a mis M. Bourassa, alors à la retraite, et ses partisans dans l’embarras.
Aucun proche de Robert Bourassa n’a, jamais, accepté de débattre des révélations du livre avec moi. M. Bourassa lui-même a promis aux journalistes de donner un jour « sa version » des faits, mais n’en a pas écrit une ligne, n’en a pas préparé même le canevas, avant de nous quitter en 1996.
Il n’a abordé la question que de façon incidente, dans une entrevue accordée au Soleil, où il me reprochait de ne pas avoir cité dans les 1200 pages des deux ouvrages une lettre qu’il avait envoyée au premier ministre canadien Brian Mulroney et qu’il m’avait remise. Or la lettre y est longuement citée, accompagnée des commentaires de Bourassa qui en soulignait l’importance. Un mensonge de plus.
Jean-Claude Rivest, son conseiller de toujours, a publié en 1995 un document prenant la défense de son ancien patron, document dans lequel il admet que dans mes ouvrages, « toutes les citations sont vraies ». Ce qui était déjà tout un aveu, mon récit s’appuyant largement sur les témoignages des principaux acteurs, dont Rivest.
En effet, pendant plus de 200 heures d’entrevues réalisés entre 1990 et 1994, Robert Bourassa, ses conseillers, ses ministres, ses députés ont été avec moi d’une grande candeur. Au début parce qu’ils croyaient faire l’histoire, ensuite parce qu’ils voulaient se justifier de ne pas la faire. J’ai eu également accès à des milliers de pages de documents jusque-là confidentiels, du gouvernement, du Parti libéral, du gouvernement fédéral.
Pour la partie qui concerne le jeune Robert Bourassa, j’ai dépouillé la littérature existante, notamment celle produite au moment des faits, ajouté mes propres sources et complété, pour cette édition, avec les nouveaux éléments mis au jour.
Bourassa : l’opération réhabilitation
Les amis de Robert Bourassa souhaitent réhabiliter la mémoire de leur homme. C’est leur droit le plus strict et ils savent que, pour ce qui est de l’opinion publique au sens large, leur combat est déjà gagné.
Des sondages publiés en 2006 ont montré qu’une majorité de Québécois ont une image positive de Robert Bourassa. Je suis prêt à parier gros que, plus les années passeront, plus ce sera vrai. Les Québécois ont l’identité trop fragile pour accepter que plusieurs de leurs anciens Premiers ministres aient été, pour l’essentiel, nuisibles à leur vie collective. Duplessis tient déjà ce rôle, et cela suffit amplement. Ajouter Bourassa, ce serait avouer que nous ne savons pas choisir nos chefs.
Mais les jardiniers de l’image de Robert Bourassa ne veulent pas se contenter de l’adhésion molle d’une plèbe oublieuse. Ils souhaitent mettre dans les bibliothèques et sur les ondes des œuvres solides faisant l’éloge de leur héros.
Ainsi, Radio-Canada a produit en 2005 une biographie radiophonique de l’homme qui sentait bon l’hagiographie et faisait complètement l’impasse sur son double-jeu pendant la période 1990-1992. « Ton livre l’avait assassiné, la série radio l’a encensé, les choses sont en équilibre » m’écrivit un jour un ami de Bourassa, Jacques Godbout, qui avait participé à l’opération de béatification.
L’ex-conseiller en communication de Robert Bourassa, Charles Denis, se livra ensuite à une l’écriture d’une biographie en trois volumes (deux ont été publiés au moment d’écrire ces lignes).
L’opération ne fut pas un succès de librairie. Il faut dire que M. Denis a dû admettre avoir travesti la vérité dans l’affaire des poètes emprisonnés. Il avait écrit que M. Bourassa était intervenu pour faire libérer Gérald Godin pendant la crise d’octobre. Or l’ex-premier ministre avait lui-même raconté en entrevue avoir pris la décision de ne pas se mêler de l’affaire – sauf pour donner aux policiers le feu vert pour les arrestations, y compris celle de Godin.
Il fallait donc trouver mieux pour réhabiliter Robert Bourassa dans les milieux intellectuels et chez les gens qui sont intéressés aux détails. Chez les souverainistes, la chroniqueuse Josée Legault fait régulièrement l’éloge de l’ex-chef libéral. Les amis de Bourassa se sont tournés vers une des meilleurs plumes au Québec : Georges-Hébert Germain. Son livre fut truffé d’un nombre tellement incroyable d’erreurs que son éditeur a du pilonner la première version et réimprimer, et que des historiens ont renoncé à recenser toutes les inexactitudes qu’il contient.
Ce qui démontre qu’il faut s’éloigner beaucoup des faits pour brosser de l’homme des mesures de guerre un portrait qui en fait, a expliqué M. Germain en entrevue, non seulement « un honnête homme», mais « un homme honnête».
Cette affirmation prend l’exact contre-pied de la démonstration faite dans Le Tricheur et dans Le Naufrageur. La malhonnêteté intellectuelle est, à mon avis, le mode de fonctionnement principal de Robert Bourassa. On ne peut imaginer, aujourd’hui, la vase mentale dans laquelle il a entraîné pendant de longues années un Québec qui avait pourtant soif de clarté.
On a également peine à imaginer le prix que le Québec paie, encore, pour le refus de Robert Bourassa de se battre visière levée pour ses convictions et ses opinions. Pour son choix parfaitement assumé de tromper, de louvoyer, d’éteindre. De tricher. Que dire d’autre d’un homme qui, pendant six mois cruciaux, a refusé de répondre à la simple question : « êtes-vous fédéraliste ? »
J’ai donc pensé rendre service aux lecteurs d’aujourd’hui et de demain qui veulent en avoir le cœur net sans devoir se plonger dans deux long tomes, en leur offrant une version courte des principaux éléments du récit de 1994 avec des noms, des dates, des témoignages irréfutables et irréfutés. Ils y trouveront aussi, ici et là, quelques ajouts.
Contrairement à ses deux grands frères, Le Tricheur et Le Naufrageur, ce Petit Tricheur suit notre protagoniste dans l’ordre chronologique. D’abord en examinant son enfance et son parcours pré-politique. Ce que j’appelle L’apprentissage de l’insécurité. Puis vient la construction du jeune Premier ministre avec L’initiation au cynisme. Son rôle dans la Crise d’octobre y est examiné avec soin – et avec les derniers éléments disponibles à ce jour– comme l’est aussi, dans une digression nécessaire pour livrer l’ensemble du portrait, celui de Pierre Trudeau.
Suivent les moments essentiels de la surréaliste saga politique qui s’ouvre avec la mort de l’accord du lac Meech et se referme le jour où les Québécois expriment, en référendum en 1992, leur rejet de la méthode Bourassa, de ses entourloupes, de sa triche.
Au lecteur de juger si on était en présence, là, d’un homme honnête. Et s’il faut nous souhaiter en avoir d’autres, de cette trempe, aux commandes.


