Brian Topp, les putes, le Québec et moi !

Avertissement: ce billet ne contient aucune relation de contact charnel. Mais il y sera question, de manière rhétorique, de péripatéticiennes. Un peu de patience.

Brian Topp est un des candidats favoris à la direction du NPD, donc au poste de chef de l’opposition, donc au poste de premier ministre aux élections de 2015. Je l’ai connu en 1998, lorsqu’il était conseiller du premier ministre néo-démocrate de la Saskatchewan, Roy Romanow. Oui, le Romanow qui a négocié avec Jean Chrétien l’entente fameuse de la «Nuit des longs couteaux», qui isolerait le Québec pour l’avenir prévisible.

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Roy Romanow, l’agent-double d’Ottawa, et son conseiller Brian Topp

Romanow était cette année-là le porte-parole des provinces dans les discussions avec le fédéral. Puisque j’étais conseiller de Lucien Bouchard, Topp était un de mes vis-à-vis dans ces discussions.

Un peu de recul, avant d’en venir au sujet sexy qui vous intéresse. De 1996 à 1999 s’est déroulé un intéressant pas de deux entre le Québec et les provinces canadiennes. Il y était question de « l’union sociale », une entente entre les provinces et le fédéral qui aurait, à notre avis, augmenté le pouvoir d’Ottawa dans les compétences provinciales. Nous étions évidemment contre et avions refusé de nous associer au processus.

À chacune des rencontres annuelles d’été de ce qui ne s’appelait pas encore le « Conseil de la fédération », Lucien Bouchard demandait sans détour à ses homologues si leur future union sociale allait imposer ses décisions au Québec.  Question accueillie par un long silence.  Le Québec comblait ce silence en réitérant toujours la même condition : l’introduction du principe de « droit de retrait », c’est-à-dire de la capacité d’une province, comme le Québec, de refuser une nouvelle initiative pancanadienne mais de conserver sa part de financement de l’initiative.

À l’été 1998 : déblocage.  Les provinces intègrent à leur position la notion de « droit de retrait » et réussissent à convaincre le Québec d’adhérer à leur front commun. Mais les provinces sont très vulnérables financièrement.  Les compressions fédérales en santé et leur propre redressement budgétaire ont provoqué une crise majeure de leurs réseaux de santé et elles ont un grand besoin de fonds additionnels.

Début 1999, les provinces savent que des surplus fédéraux sont disponibles pour le budget de février et elles veulent leur part.

La carotte de Jean Chrétien

Alors que, fin janvier, les provinces étaient convenues d’un projet complet d’entente d’union sociale avec droit de retrait, Jean Chrétien intervient pendant les quatre premiers jours de février auprès des premiers ministres pour qu’ils abandonnent leur position et qu’ils acceptent son propre projet à la place. (Oui, oui, les putes s’en viennent, soyez patients !)

indexSon projet, oeuvre de Stéphane Dion, a ceci de particulier que, pour la première fois de l’histoire du Canada, les provinces reconnaîtraient formellement le droit du gouvernement fédéral d’intervenir directement, avec son propre argent, dans n’importe quel champ de compétences des provinces en matière sociale et d’éducation supérieure. Si une province n’offrait pas un futur et nouveau programme et n’entendait pas l’offrir, car elle n’en partageait pas l’objectif, elle pourrait aller se faire cuire un œuf, avec son propre argent.

Lorsqu’il convoque les premiers ministres à sa résidence du 24 Sussex, début février 1999, Jean Chrétien a une carte à jouer pour soumettre les provinces à sa version de l’union sociale : l’augmentation des transferts en santé.

Deux des premiers ministres les plus influents du pays, tous deux conservateurs, donc d’un parti opposé à celui de Jean Chrétien, désignent précisément cet enjeu lorsqu’ils se présentent à Ottawa le 3 février, veille de la rencontre avec Chrétien.  « Nous savons tous ce que nous voulons, dit Mike Harris, de l’Ontario.  Nous voulons plus d’argent. » Ralph Klein, de l’Alberta, fait sienne une réplique d’un film américain à succès : « Show me the money! » (montre-moi l’argent !). Quant à Glen Clark, néo-démocrate de la Colombie-Britannique, il met la barre bien haut en débarquant de son avion : « En substance, je vais appuyer le gouvernement fédéral. »

Brian Topp, le 3 février 1999

Bon, j’y viens. Roy Romanow a convoqué Lucien Bouchard dans la suite de son hôtel, à Ottawa, pour lui annoncer la nouvelle. En tant que représentant des provinces face à Ottawa, Romanow appuie à 150 % la proposition… fédérale. Il a parlé aux autres collègues pour les en convaincre, s’il en était besoin : ils acceptent de donner expressément au gouvernement fédéral un droit d’ingérence, en échange de la promesse d’un rétablissement partiel de leur financement en soins de santé. Les provinces abandonnent la position commune élaborée quelques jours plus tôt avec le Québec, ne demandent aucun changement à la proposition fédérale, qui devient document officiel, refusent même la proposition québécoise de poursuivre les discussions. Comme en cette nuit de 1981, Romanow est l’agent de Chrétien dans la maison des provinces. L’instrument de l’isolement du Québec.

brianjpg-150x150Brian Topp, moi et un autre conseiller de Romanow faisons la conversation, dans l’antichambre, en attendant que Romanow explique à Bouchard l’ampleur de la capitulation provinciale. Entre nous, nous faisons exprès d’éviter l’épineux sujet qui occupe nos patrons respectifs dans l’autre pièce. La messe est dite, le forfait commis, point besoin d’en rajouter.

Alors, on jase. On discute d’abord de la faiblesse de l’opposition que le NPD doit affronter en Saskatchewan. Un des députés d’opposition, me raconte Topp, a été pris la main dans le sac — façon de parler — avec une femme de petite vertu. On mentionne aussi la mésaventure d’un député du Bloc, tombé dans le piège d’une jolie flic jouant à la péripatéticienne dans une rue mal famée d’Ottawa.

Puis, me vient en tête une anecdote, chevauchée par une arrière-pensée politique.

indexCela me fait penser, dis-je, à cette histoire qui ressemble au film Indecent Proposal avec Robert Redford et Demy Moore. Un homme élégant va voir une jolie femme dans le hall d’un grand hôtel et dit la trouver si séduisante qu’il est prêt à lui offrir un million de dollars pour passer la nuit avec elle. Affirmant qu’elle n’a jamais fait ça dans le passé, mais le trouvant fort beau, elle accepte.

Dans l’ascenseur, l’homme se ravise et lui dit: ‘vous savez, un million c’est beaucoup d’argent. Je vais vous donner 100 $’

‘Quoi ? rétorque la dame, outrée. 100$, mais je ne suis pas une pute!’

‘Madame, reprend l’homme, on a établi ce que vous étiez. Maintenant, on discute le tarif.’

Dans l’instant où j’ai terminé la blague, Topp a enchaîné: « C’est nous, la pute ? Nous, les provinces ? »

J’avais raconté l’anecdote dans l’espoir qu’un peu plus tard, dans la nuit ou au matin, lui et son collègue se disent : «coudon, il parlait-tu de nous, là ? »

C’était sans compter sur la vive intelligence, ou le grand sentiment de culpabilité, de Brian Topp.

« If the shoe fits », répondis-je, un grand sourire aux lèvres. Ce qui a créé un froid dans la conversation, interrompue par Lucien Bouchard sortant de sa rencontre avec Roy Romanow.

Brian Topp, le 4 février 1999

Le lendemain, les premiers ministres sont conviés à déjeuner au 24 Sussex. C’est Jean Chrétien qui sert la soupe. Nous, du Québec, pensons que Chrétien a fait connaître à l’avance aux autres provinces le nombre de dizaines de millions dont ils bénéficieront lors du budget imminent, pour les soins de santé, donc le tarif convenu pour renoncer à la virginité provinciale dans l’union sociale.

Nous sommes donc totalement estomaqués d’apprendre que, ni auparavant ni pendant le déjeuner, Chrétien n’a donné de chiffre. Il obtient donc la signature de toutes les provinces anglophones à l’expansion du pouvoir fédéral de dépenser sans avoir montré le bout de son porte-feuille. La promesse seule a suffi.

Les conseillers piétinent à l’extérieur de la résidence du premier ministre, en attendant la conférence de presse commune (j’avais enjoint à Lucien Bouchard de partir pour Québec et de préparer une déclaration distincte, mais je garde cette histoire pour une autre fois).

Brian Topp me repère dans le groupe et vient vers moi. « Alors, qu’est-ce que tu en penses ? ».

« Je pense que vous n’avez même pas négocié le tarif ! »

Fin de la conversation.

L’ancien chef libéral québécois Claude Ryan a commenté cet épisode comme suit :

« C’est la troisième fois, au cours des 30 dernières années, qu’après s’être engagé dans une démarche commune avec les autres provinces et territoires, le Québec aura été lâché en cours de route par ses partenaires. »

Troisième fois : le rapatriement de 1982, Meech en 1990, l’Union sociale en 1999.

Brian Topp n’était pas un décideur dans cette affaire. Seulement un exécutant. Et il est hasardeux d’imputer au conseiller les méfaits du décideur, j’en sais quelque chose. Mais voilà le creuset politique dans lequel il a exercé. Un environnement où le Québec est, en dernière analyse, quantité négligeable. J’aimerais pouvoir dire que j’ai entendu, ou lu, Brian prendre de la distance par rapport à ces événements et à ce comportement. Ce n’est pas le cas.

J’ai lu autre chose, cependant, à son sujet et au sujet du Québec. J’y reviens dans le prochain billet. Mais je donne un préavis : cette fois, aucune prostituée ne fait d’apparition, même rhétorique…

Demain : Brian Topp et le Québec, printemps 2011

Bouchard/Sirois: anecdote

Bon, chers internautes, parce que vous êtes gentils, nombreux et fidèles, que c’est vendredi après midi et qu’il neige, et puisque Lucien Bouchard et Charles Sirois étaient tous deux dans l’œil de la caméra cette semaine, je vous offre une petite anecdote.

En 1999, alors au zénith du monde des affaires québécois, Charles Sirois publie un ouvrage, Passage obligé : passeport pour l’ère nouvelle, sur sa vision de la gestion des affaires et de la nouvelle économie. Il en envoie une copie au premier ministre Bouchard, et, quelque temps après, lui demande un rendez-vous.

Quelques minutes avant l’heure convenue, M. Bouchard me demande: « qu’est-ce qu’il me veut, Sirois? »

Moi: « Je ne sais pas, je suppose qu’il veut vous parler de son livre et de ses idées ? Je ne sais même pas si c’est lui qui l’a écrit. Vous savez ce que c’est… »

Bouchard: « Mais est-ce que c’est bon ? L’as-tu lu ? »

Moi: « Non, vous l’avez gardé dans votre bureau. »

Bouchard: « Mais si on ne sait pas de quoi ça parle, qu’est-ce que je vais lui dire? »

Moi: « Bien, vous pourriez lui dire: ‘Le livre que vous avez fait écrire ? Je n’ai pas eu le temps de le faire lire !’ »

Harris ? Avec des amis comme ça…

Avec des amis comme ça…

JEAN-FRANÇOIS LISÉE
L’auteur est chercheur invité au département de science politique et au groupe Critères de l’Université de Montréal.

La Presse, mardi 23 octobre 2001

Depuis quelques jours s’installe une légende bizarre qui ferait du premier ministre démissionnaire ontarien, Mike Harris, un grand allié du Québec, un compagnon de route, quelqu’un sur lequel on pouvait compter.

Que Mike Harris soit, en privé, direct et sympathique, je l’ai observé. Qu’il ait pu développer des relations cordiales, voire amicales avec Lucien Bouchard, j’en suis témoin. Mais que Mike Harris ait été un allié du Québec, voilà une contrevérité qui s’appuie sur une bien fragile béquille. Un simple rappel du calendrier suffira à la faire tomber et, avec elle, le processus de béatification en cours.

À l’automne 2000, MM. Harris et Bouchard furent les seuls à refuser à Ottawa le droit formel de définir les orientations nationales en santé. Pressé par l’imminence d’une élection fédérale, Jean Chrétien fut contraint de jeter du lest. Sur le fond, M. Harris ne faisait que défendre les droits constitutionnels de sa province. Il est cependant exact que, se retrouvant seul avec son homologue québécois sur cette position, il prenait un risque politique. Voilà où nous en sommes: il est risqué pour un leader provincial de défendre les intérêts de son propre gouvernement s’il ne le fait qu’en compagnie du Québec. Accordons ce courage à M. Harris, et remontons le temps.

Au lendemain du référendum de 1995, M Chrétien tentait de convaincre les provinces d’introduire dans la constitution une version diluée du «caractère distinct» du Québec, comme il l’avait promis en fin de campagne référendaire. Il espérait trouver en Ontario un important allié. C’était non. M. Harris ne voyait pas l’urgence d’une telle reconnaissance et n’avait aucune proposition de rechange à formuler. Il était en cela au diapason des premiers ministres Klein, d’Alberta, et Romanow, de Saskatchewan – et d’ailleurs d’une majorité de députés libéraux fédéraux. Ils jugeaient tous, quelques jours après le référendum, qu’aucun changement n’était nécessaire. Mike Harris était donc de ceux qui voulaient en faire moins que Jean Chrétien.

En 1998, Mike Harris était en Amérique latine avec Team Canada alors que le premier ministre Bouchard était retenu à Montréal pour cause de crise du verglas. Glace mise à part, tout observateur neutre savait alors que l’économie montréalaise était en pleine relance. Pas M. Harris. «Montréal n’est plus une grande ville canadienne», disait-il en entrevue. «C’est dur d’aller à Montréal à l’heure de pointe et de constater qu’il n’y a pas d’heure de pointe», ajoutait-il. L’amitié transpirait peu dans ces propos. Ni dans sa participation, cette année-là, au débat entourant la nomination de l’ex-candidat péquiste et gestionnaire émérite, David Levine, au poste de directeur général du nouvel Hôpital d’Ottawa. M. Harris déclarait qu’il aurait préféré un autre Canadien, voire un étranger, fédéraliste plutôt que Levine. Son insensibilité aux droits démocratiques dans l’affaire Levine se faisait sur fond d’insensibilité envers les droits des Franco-Ontariens. Il venait d’annoncer la fermeture du seul hôpital francophone à l’Ouest du Québec, celui de Monfort, malgré les pressions combinées du gouvernement fédéral, du premier ministre québécois et du chef du PLQ.

Début 1999, une partie essentielle se joue: celle de l’union sociale. Le Québec s’est joint à une coalition de provinces qui offre à Ottawa de coordonner avec elles ses interventions en matières sociales, à la condition de bénéficier d’un droit de retrait. Convoqués par Jean Chrétien, rue Sussex, tous les premiers ministres du reste du Canada, Mike Harris compris, lâchent leur position commune. Ils épousent mot à mot celle du fédéral, sans droit de retrait, et donnent une légitimité inédite aux initiatives fédérales futures sur le terrain des provinces, y compris du Québec. Le prix: une infusion importante de transferts fédéraux en santé. Mike Harris avait annoncé la couleur avant la rencontre: «Nous savons ce que nous voulons, avait-il dit devant les micros, nous voulons plus d’argent!» Que le Québec se retrouve isolé et son autonomie mise à mal par ce retournement collectif et soudain ne lui arrache pas la moindre hésitation.

Quelques jours plus tard, le budget fédéral recèle une grande surprise. Cédant aux pressions de Mike Harris et de Ralph Klein, le gouvernement fédéral modifie (avec enthousiasme, il faut le dire) le calcul de ses transferts aux provinces de façon à accroître substantiellement les sommes versées à l’Ontario et à l’Alberta, et à provoquer un manque à gagner immédiat de 330 millions de dollars pour le Québec, de près de 2 milliards sur cinq ans. Merci Mike. Y avait-il un lien entre la reddition des provinces riches dans l’affaire de l’Union sociale et ce nouveau calcul les favorisant? Bonne question. Mike Harris a-t-il agi comme ami du Québec dans ces dossiers? La question ne se pose pas.

La liste pourrait s’allonger, mais à quoi bon? L’empressement de trouver chez Mike Harris un allié du Québec est cependant significatif. Il montre à quel point nos attentes sont faibles en termes d’alliances. Lâchés par des alliés provinciaux lors du rapatriement de la Constitution, en 1982, lors des accords du lac Meech, en 1990, lors de l’union sociale, en 1999, par tout le monde sauf Mike Harris, lors du débat sur la santé en 2000, nous conférons dorénavant le titre d’ami à celui qui nous tourne régulièrement le dos, pour peu qu’il ne le fasse pas dans l’absolue totalité des cas.

Our debt to Lucien Bouchard

Our debt to Lucien Bouchard

Jean-François Lisée

Toronto Star, January 13, 2001

 


 

A leader like no other, a man of compassion,
a legacy of strength
Jean-François Lisée

He has gone. Gone because he could not reach the main objective that had brought him there: to make Quebec a country. But if anyone had the guts, the boldness, the will, the ability to bring people together and the strength to carry this off, it was he.

The admission of his own powerlessness in the face of Quebec’s political dilemma, which he delivered with openness and dignity in the National Assembly, was all the more eloquent given that his accomplishments are enough to earn praise for the leaders of several governments at once. Instead of being repelled by difficulty, he was drawn to it.

Back in early 1996, who would have believed that this man who was initially poorly versed in finances, the leader of a party more inclined to generosity than economy and the premier of a people that had grown used to credit, oblivious to the ticking time bomb of debt, would lead a colossal effort to eliminate the deficit? The surveys carried out at that time gave the answer: less than 20 percent of Quebeckers. Who would have believed that he would do so without plunging Québec into social upheaval, and so well that subsequently he was able to reduce taxes and reinvest in education, in health, in children?

Because he dared to tackle issues head on, to throw himself into them completely, to use his knowledge and his talents, like his charm and his authority, he is leaving to the Quebec people of the year 2001 a collective structure that is more solid and that affords greater solidarity than the one he had inherited.

At this moment when he is facing up to his responsibility towards history, we owe it to him to talk about the role he played in the accelerated movement towards modernization that Quebec has experienced over the past five years, a time of great works, comparable to those presided over by Jean Lesage and later by René Lévesque during his first mandate.

Bringing the once-fragile Quebec finances back on track is his most important achievement. It was he who set the objective. He who had the respect of union and management leaders – a rare mix – and who brought them together to agree on a plan to fix Quebec’s financial problems; he who time and again put brinkmanship to its best possible use. It was he who threw himself in up to his neck, along with minister Jacques Léonard, in negotiating the reduction in the government payroll and then, with Rémy Trudel, getting the municipalities to pick up $500 million toward wiping out the deficit.

He was the one who went to New York to argue his case before a group of incredulous analysts to prevent them from downgrading Quebec’s rating once again. He succeeded in this through the sheer force of his determination to do what these analysts, like Quebeckers themselves, held to be impossible. It was he who then made sure, as he had sworn to himself, that never again would Quebec’s finances push a premier to make this pilgrimage, this stark testimony to Quebec’s weakness at the time.

Bernard Landry, the real architect behind the Quebec government’s activism in boosting employment and in creating the tax climate needed for Quebec’s technological sector to take off, was a steadfast ally in the fight to bring the deficit down to zero. But he himself would have no trouble admitting that the driving force behind this enterprise was the Premier. Together, as François Mitterrand and Pierre Mauroy had done with the French Socialist Party in the early 1980s, the Bouchard/Landry duo was able to reconcile the Parti québécois – in other words, half the Quebec political family – to the demands of economic growth. The work was long, beneficial and lasting.

Less widely known is the fact that, while all of this was going on, with painful effects in a number of areas, it was Lucien Bouchard’s idea to allocate considerable amounts to extend economic security to children. It was at his request and at his offices that senior officials came up with the most generous family policy on the continent. Only the main component is remembered today: $5 day care. But along with it was the unified benefit program, which covered the essential needs of all children from low-income families for the first time. The idea was so sound and good that the federal government has since adopted it and has taken up almost this entire domain. The children of Canada thus owe a debt of gratitude to Lucien Bouchard for having decided – not without some rumblings among his cabinet colleagues- that he could not wait to balance the budget before coming up with and investing the necessary funds in children and in a healthy balance between work and family life. Families in British Columbia, which has just imported the Quebec concept of day care, should also take off their hats to him.

Within the next decade, Quebec will be the only place in the world where women have pay equity in the private sector as well as in the public sector. This is a sign of considerable social progress. This was not Lucien Bouchard’s idea originally; far from it. But at one point the draft legislation on pay equity was politically and clinically dead. I witnessed Lucien Bouchard pick up the pieces, change the parameters, breathe new life back into it, and impose it on employers, at the risk of derailing the economic summit of the fall of 1996, which was so important to him.

An incarnation of the Third Way

 

A neo-liberal, Lucien Bouchard? Compared to whom? In the ruckus surrounding the discussions over some artificially inflated figures on poverty in Quebec – with in fact the number of people on welfare actually is plummeting rapidly – who ever mentions the fact that for the past four year claimants too disabled to enter the labour force have a guarantee from the Quebec government that no reforms will come along and cut off their indexed earnings? This Bouchard policy is called « the zero impoverishment clause », for which we are still seeking an equivalent elsewhere. If you think the Quebec law protecting young employees against wage discrimination is too soft, try to come up with another one somewhere else that goes half as far.

Yes, he put the economy at the centre of the debate and. Yes, in a society that exports 60 percent of everything it produces, it was time for a PQ leader to affirm loud and clear that Quebec’s collective wealth depends on the ability of businesses to compete. Otherwise, Quebeckers will no longer be able to afford their considerable level social democracy. Yes, he thinks that reducing the regulatory burden is a factor in this ability to compete. But who remembers that he was the one who reduced the normal work week from 44 to 40 hours, after which time-and-a-half is earned, that he increased the minimum wage in Quebec more quickly than anywhere else on the continent? He is leaving behind a Quebec which, according to Statistics Canada, is the place in North America where income disparities are the lowest. Yes, he appointed as head of Hydro-Québec someone who wanted to and could make it more profitable. But he never dreamed of privatizing this public asset.

For the past several years, spearheaded by British Prime Minister Tony Blair, there has been a movement referred to as the Third Way. What we have are social democratic governments that have come to accept the imperatives of the market economy and of competition, but that refuse to submit society as a whole to the dogmas of neo-liberalism. These international meetings of social and economic modernity are attended by, in addition to Tony Blair, Clinton from the U.S., Jospin from France, Schroder from Germany, and a few others. I always thought that Lucien Bouchard should have been there. The government he led is the very incarnation of the Third Way.

Without being actively involved in this, he was at times a detonator and a times a source of undying support in the resolution of other issues that had been haunting the Quebec landscape for decades, and that have now been settled for Quebec’s greatest good.

He supported Pauline Marois in the restructuring of the old web of school boards along language lines and in reducing their number – one of the high-wire acts the minister performed superbly. He was there for Louise Harel in her efforts to repatriate jurisdiction over labour force training, a demand made for 32 years.

He supported Yves Rochon in setting up the only drug insurance plan on the continent. Some find it is expensive. Say this to the senior citizens from New York who charter buses to come across the Quebec border to purchase drugs which, if they bought them where they live, would be higher than their meagre incomes. Unlike those in the wealthy U.S., Quebec seniors no longer have to worry about the cost of their prescriptions pushing them towards the brink of bankruptcy. One million low-income Quebeckers who formerly had no insurance now have this security and – Lucien Bouchard’s trademark once again – all children in Quebec are covered free of charge.

He gave Guy Chevrette the political authority he needed to empower civil society and in expanding its voice in local economic development. I would suspect that in a few years some researcher from Wisconsin or Oslo will be singing the praises of the way Quebec tackles this issue. In the end, it will be seen as an important legacy of the Bouchard era.

A practitioner of civic nationalism

 

He is the one who gave the go-ahead to an active policy of hiring members of minorities in the public service, in the order of 25 percent of new employees (« Why not 33 percent? », he asked, anxious to make up for the historical delay). No other government, Liberal or PQ, had addressed this.

Relations with the Anglophone community, which are always troublesome with a sovereignist government, are more peaceful today than at many moments during the Liberal reign under Robert Bourassa. And relations with the aboriginal peoples? Despite the obstacles, the Bouchard/Chevrette duo gave rise to more agreements, more pragmatism, more progress than at any other time since René Lévesque. With Lucien Bouchard, it was civic nationalism applied.

At an international level, Lucien Bouchard carefully cultivated Quebec’s essential relationship with France, going there approximately every year-and-a-half, giving them a more resolutely economic and technological content and building with Alain Juppé, and then Lionel Jospin, personal ties founded on the considerable mutual esteem they felt for one another. More importantly, he focussed on redirecting Quebec’s efforts towards the United States, going there at least four times a year in an official capacity and reinvesting, this year in the network of delegations. With Louise Beaudoin, he also opened up a Latin-American policy, with his missions to Mexico and Argentina and the idea of a Quebec decade for the Americas. In doing so he made sure that Quebec’s priorities abroad were properly positioned on two essential moorings: France and Europe on the one side, the U.S. and the Americas on the other.

Then, before leaving, he wanted to leave one other major legacy in his work of building Quebec. He put an intensive effort into municipal amalgamation, behind Louise Harel, and resolved once and for all, in the manner he had chosen, another issue that had thus far been considered unsolvable: that of the mega-city. At the same time, he gave Quebec a national capital worthy of this name.

Is that all? No. Listing all his accomplishments would take too long. If you had only seen him negotiating, late into the night, during the summit conference on agriculture, in order to bring the dairy industry into the age of exports. If you had only seen him doubling the budget for public libraries while at the same time launching on his own initiative a future symbol of the value of reading: the Grande bibliothèque. If you had only seen him above all during the ice storm, coordinating efforts, directing operations, feeling the distress into his very bones, reassuring the hundreds of thousands of temporary refugees every evening. The strength and compassion he was able to express during those icy days brought inestimable comfort.

What about sovereignty ?

 

And sovereignty, the most important issue of all? How was it, they ask, that his pure energy, his boundless determination was not focused on this objective? But it was, in his own way. His wager, which he explained so clearly into every microphone and in every speech, was that the voices missing from the Yes vote in 1995 were related to Quebeckers’s economic insecurity. He had good reasons for believing this. And we had good reasons for following him. Once this massive effort had been completed, with the pain we all know, he thought he would be able to hold a successful referendum and, with this solid foundation, bring about a successful sovereignty.

Even so, on this issue as on all others, Lucien Bouchard was on the lookout for good opportunities for speeding things up. In the spring of 1996, after the first economic summit, he was outraged at the legal intervention on the part of the federal government intended to rob Quebec of its right to determine its own future (the Bertrand case, which ultimately led to C-20). Publicly, and then before the cabinet, the caucus and the Bureau national of the Parti québécois – as the newspapers reported at the time – he suggested that an election be called on this theme in the near future, thereby regaining the right to hold a referendum, and perhaps to hold it in the wake of this. He saw winning conditions, was put in the minority by each of these entities, and decided – to my very great chagrin- to give in to the general sentiment.

Then, the moment had passed, and the tunnel of budget cuts had to be gone through. He hoped that with the Quebec election of November 1998 he would obtain a sufficient mandate to try the referendum in the following mandate. The people of Quebec said no. He was still counting on them to give him the signal, two years later, in the federal election of November 2000, counting on the fact that there were still some embers beneath the apparent passivity. He could only observe that Quebecers were pulling away in increasing numbers, unfortunately convinced both that the problem was escalating (three out of four Quebecers believe the situation is worsening between Quebec and Canada) and that there was no solution.

The drama is there: His attempt succeeded only half-way. Today, more Quebecers than in ’95 are convinced that Quebec has the economic strength to make sovereignty a success. But burned by a second referendum failure, scared by new obstacles added by the federal government, many of them have legitimately come to believe that there will be failure on referendum day itself. There is some truth in that, but it leads us further into the impasse. While Bouchard was springing one lock, another, more pernicious, was taking its place.

Facing this wall, Bouchard was on one hand opposed to purely gung-ho proposals, and on the other hand incapable — he who had lived through Meech — of plunging back into an attempt of reforming the federation from the inside. Once the federal election results were in, he drew the painful conclusion that he would never fulfil his dream; he owed it to his sense of duty, to his commitment to transparency and honesty, to inform his party members and his fellow citizens without delay. He did so Thursday, expressing every truth and every emotion he held.

In 1996 he had affirmed that he wanted to make Quebec a sovereign country before the beginning of the third millennium, which he set at January 1, 2001. And what has he done? He has made sure that Quebec is in good shape for the new century He has vividly renewed the Quebec model, thus participating like no other in the widespread momentum that Quebec society is currently experiencing on almost all fronts.

Quebec had the privilege of having as its leader, not only a head of state, but a great head of state. It did not, alas, give him the strength to make it a state.

 

Jean-François Lisée is a former senior political adviser to Lucien Bouchard and an architect of the Parti Quebecois drive for independence. He also is the author of Sortie de secours, a book published last February that sparked an important debate on the future of Quebec.

Ce que l’on doit à Lucien Bouchard

 

Parce qu’il a osé, le Québec économique et social est superbement équipé pour le XXIe siècle. Parce que les Québécois refusent d’oser la souveraineté, il n’a pu les sortir du marais politique canadien.

Jean-François Lisée
Ex-conseiller politique de Lucien Bouchard et auteur de Sortie de secours

LaPresse 13.1.01

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Il est parti. Parce qu’il ne pouvait réaliser le grand objectif qui avait motivé sa venue : faire du Québec un pays. Pourtant si quelqu’un avait le cran, l’audace, la volonté, la capacité de rassembler et la poigne nécessaire pour trancher, c’était lui.

L’aveu d’impuissance personnelle face au dilemme politique québécois qu’il a livré au Salon rouge, dans la transparence et la dignité, est d’autant plus éloquent que la liste de ses réalisations suffirait à couvrir d’éloges les chefs de plusieurs gouvernements à la fois. C’est que la difficulté, loin de le rebuter, l’attirait.

Au début de 1996, qui pouvait croire que cet homme initialement peu versé en économie, chef d’un parti plus porté à la générosité qu’à l’épargne et premier ministre d’un peuple habitué au crédit et inconscient de la bombe à retardement de l’endettement, allait diriger un effort colossal pour éliminer le déficit ? Les sondages donnaient à l’époque la réponse : moins de 20% des Québécois. Qui aurait cru qu’il le ferait sans déchirer le filet social et au point de pouvoir ensuite réduire les impôts et réinvestir en éducation, en santé, pour l’enfance ?

Parce qu’il a osé prendre les dossiers de front, s’y investir totalement, user de son savoir et de ses talents, comme de son charme et de son autorité, il laisse aux Québécois de 2001 un outil collectif plus solide et plus solidaire que celui dont il avait hérité.

À l’heure où il assume ses responsabilités face à l’Histoire, on lui doit de dire la part qu’il a eue dans la modernisation accélérée que le Québec a connue depuis cinq ans, une époque de grands chantiers, comparable à celles qu’ont présidées Jean Lesage, puis René Lévesque lors de son premier mandat.

Le rétablissement financier d’un Québec naguère extrêmement fragilisé est principalement sa réalisation. C’est lui qui a fixé l’objectif. Lui qui a réuni les Sommets, lui qui avait le crédit nécessaire auprès des leaders syndicaux et patronaux – un rare mélange – lui qui a mené les négociations pour arracher, en dernière heure, les consensus nécessaires. Lui qui s’est impliqué jusqu’au cou, avec Jacques Léonard, dans la conclusion d’une réduction négociée de la masse salariale des employés de l’État, puis, avec Rémy Trudel, dans celle de la facture de 500 millions aux municipalités. Lui qui est allé plaider à New York pour empêcher des analystes incrédules d’infliger au Québec une décote de plus. Il l’a réussi sur la seule force de sa détermination à faire ce que ces analystes, comme les Québécois, tenaient pour impossible. Lui qui a ensuite fait en sorte – il se l’était juré – qu’à l’avenir, les finances québécoises ne poussent jamais plus un premier ministre à faire ce pénible pèlerinage, qui attestait crûment de la faiblesse du Québec.

Bernard Landry, réel architecte de l’activisme de l’État québécois pour la relance de l’emploi et la promotion fiscale de l’essor technologique du Québec, fut un indéfectible allié dans le combat pour le déficit zéro. Mais, il le reconnaîtra sans peine, la force motrice de l’entreprise était le premier ministre. Ensemble, comme François Mitterrand et Pierre Mauroy l’avaient fait avec le Parti socialiste français au début des années 80, le couple Bouchard/Landry a réussi à réconcilier le Parti québécois – donc la moitié de la famille politique québécoise –avec les impératifs de la croissance économique. Un travail de fond, salutaire et durable.

On sait moins encore qu’alors même que se déployait cet effort, avec ses effets douloureux dans plusieurs secteurs, c’est Lucien Bouchard qui a voulu dégager des sommes considérables pour étendre la solidarité envers les enfants. C’est à sa demande et dans ses bureaux que des hauts fonctionnaires ont conçu la politique familiale la plus généreuse sur le continent. On n’en retient aujourd’hui que le volet, majeur, des garderies à 5 dollars. Mais il était accompagné de la prestation unifiée qui couvrait, pour la première fois, les besoins essentiels de tous les enfants de familles à faible revenus. L’idée était tellement saine et bonne, que le gouvernement canadien s’en est emparé depuis, et a occupé presque tout ce terrain. En ce sens, les enfants de tout le Canada sont redevables à Lucien Bouchard d’avoir décidé – non sans résistance interne – qu’il fallait, sans attendre l’équilibre budgétaire, trouver et investir les sommes nécessaires à l’enfance et à la conciliation travail/famille. Les familles de la Colombie-Britannique, qui vient d’importer le concept québécois des garderies, lui doivent également un coup de chapeau.

D’ici une décennie, le Québec sera le seul endroit au monde où les femmes jouiront de l’équité salariale dans le secteur privé, autant que dans le secteur public. Un progrès social considérable. Ce n’était pas, à l’origine, une idée Lucien Bouchard, loin s’en faut. Mais il y eut un moment où le projet de loi sur l’équité salariale était politiquement et cliniquement mort. J’ai vu Lucien Bouchard le ramasser, en modifier les paramètres, lui redonner vie, et l’imposer au patronat au risque de faire dérailler le Sommet économique de l’automne 1996, auquel il tenait tant.

Une incarnation exemplaire de la « troisième voie »

Néo-libéral, Lucien Bouchard ? Comparé à qui ? Dans le brouhaha des débats entretenus par des chiffres artificiellement gonflés sur la pauvreté au Québec – alors que le nombre de prestataires de l’assistance-emploi tombe en flèche – qui mentionne encore que depuis quatre ans, les prestataires qui n’ont pas la capacité de joindre le marché du travail ont la garantie de l’État québécois qu’aucune réforme ne viendra amputer leur revenu indexé ? C’est ce qu’on appelle l’appauvrissement zéro, pour lequel on cherche toujours un équivalent étranger. La loi qui interdit les « clauses orphelins » vous paraît trop molle ? Trouvez-en une autre, ailleurs, qui ne ferait que la moitié du chemin qu’elle couvre.

Oui, il a mis l’économie au centre du débat. Dans une société qui exporte 60% de tout ce qu’elle produit, il était temps qu’un chef du PQ affirme haut et fort que notre richesse collective dépend de la compétitivité de nos entreprises. Sinon, nous n’aurons plus les moyens de notre social-démocratie. Oui, il pense que l’allègement réglementaire est un élément de cette compétitivité. Mais qui se souvient que c’est lui qui a réduit de 44 à 40 heures la semaine de travail régulière, au-delà de laquelle on touche temps et demie ? Lui aussi qui a augmenté le salaire minimum plus rapidement au Québec que n’importe où ailleurs sur le continent ? Il laisse un Québec qui, selon Statistique Canada, est l’endroit en Amérique du Nord où les inégalités de revenus sont les plus faibles. Oui, il a nommé à la tête d’Hydro-Québec quelqu’un qui voulait et qui pouvait la rendre plus profitable. Mais il n’a jamais songé à privatiser ce bien collectif.

Depuis quelques années, à l’initiative du premier ministre britannique Tony Blair, il existe un mouvement dit de la « troisième voie ». Il réunit des gouvernements sociaux-démocrates réconciliés avec les impératifs de l’économie de marché et de la compétitivité, mais refusant de soumettre la société toute entière aux dogmes du néo-libéralisme. À ces rencontres internationales de la modernité sociale et économique, on trouvait, en plus de Blair, l’Américain Clinton, le Français Jospin, l’Allemand Schröder, quelques autres. J’ai toujours pensé qu’il y manquait Lucien Bouchard. Le gouvernement qu’il a dirigé est une incarnation exemplaire de la troisième voie.

Sans y être aussi activement impliqué, il fut tantôt un détonateur, tantôt un soutien de taille dans la résolution d’autres dossiers qui hantaient le paysage québécois depuis des décennies, et qui sont maintenant réglés à notre plus grand bien.

Il a appuyé Pauline Marois dans le démêlage du vieil écheveau des commissions scolaires linguistiques, enfin mises en place et réduites en nombre – un des dossiers casse-cou que la ministre a réalisé avec brio . Il a épaulé Louise Harel dans le rapatriement des pouvoirs de formation de la main-d’œuvre, une revendication vieille de 32 ans.

Il a soutenu Yves Rochon dans l’établissement du seul régime d’assurance-médicament du continent. Il coûte cher ? Parlez-en aux aînés de New York qui nolisent des autobus pour venir acheter ici des médicaments dont le prix, chez eux, excède leur maigre revenu. Contrairement à ceux de la richissime Amérique, les aînés québécois n’ont plus à redouter que le coût des médicaments ne les pousse à la faillite. Un million de Québécois à faible revenus naguère non-assurés bénéficient maintenant de cette sécurité et – marque de commerce de Lucien Bouchard encore – tous les enfants du Québec bénéficient d’une couverture gratuite.

 

Un praticien du nationalisme civique

Il a donné à Guy Chevrette l’autorité politique nécessaire pour mettre de l’ordre dans le fouillis des outils de développement local. Sans qu’on en parle dans la métropole, la société civile a été investie partout en régions d’un pouvoir accru sur son développement, par le biais des Centre locaux de développement. Je suppose que dans quelques années, un chercheur du Wisconsin ou d’Oslo en vantera les louanges, attirant notre propre attention sur cet autre legs structurant de l’ère Bouchard.

Sait-on aussi que c’est lui qui a donné le signal d’une politique active d’embauche de membres des minorités culturelles dans la fonction publique, à hauteur de 25% de toutes les nouvelles recrues (« pourquoi pas 33% ?», demandait-il, pressé de combler le retard historique). Aucun autre gouvernement, libéral ou péquiste, ne s’y était concrètement efforcé. C’est Robert Perreault qui a mis ces programmes en place. On voit la distance qui sépare cette politique inclusive des déclarations d’un des prétendants à la succession de l’ex-député de Mercier.

Les relations avec la communauté anglophone, toujours problématiques sous un gouvernement souverainiste, sont plus paisibles aujourd’hui qu’à plusieurs tournants du règne libéral de Robert Bourassa. Avec les autochtones ? Malgré les embûches, le couple Bouchard/Chevrette a permis plus d’ententes, de pragmatisme, de progrès qu’à aucun moment depuis René Lévesque. Lucien Bouchard, c’était le nationalisme civique appliqué.

Sur le plan international, Lucien Bouchard a cultivé avec soin les rapports essentiels du Québec avec la France, s’y rendant une fois toutes les années et demie environ, leur donnant un contenu plus résolument économique et technologique et tissant avec Alain Juppé, puis Lionel Jospin, des liens personnels à la mesure de l’estime réciproque considérable qu’ils éprouvaient. Il a surtout réorienté l’effort québécois vers les États-Unis, s’y rendant chaque année au moins quatre fois à titre officiel et réinvestissant cette année dans le réseau des délégations. Avec Louise Beaudoin, il a aussi ouvert une politique latino américaine, avec ses missions au Mexique et en Argentine et une « décennie québécoise des Amériques ». Il a ainsi correctement positionné les priorités étrangères québécoises sur leur double ancrage essentiel : la France et l’Europe d’une part, les États-Unis et les Amériques de l’autre.

Puis, avant de partir, il a voulu mettre une dernière pierre, majeure, à son travail de construction du Québec. Il s’est engagé à fond dans le dossier des fusions municipales, derrière Louise Harel, et réglé une fois pour toutes, de la façon qu’il a choisie, un autre dossier jusque-là jugé inextricable : celui de la métropole. Au passage, il a donné au Québec une capitale nationale digne de ce nom.

C’est tout ? Non. Ce serait trop long. Il faut l’avoir vu négocier, tard le soir, lors du Sommet de l’agriculture, pour faire entrer l’industrie laitière dans l’ère de l’exportation. Il faut l’avoir vu doubler d’un coup le budget des bibliothèques publiques et décider de doter le Québec d’un symbole de la valeur de la lecture : la Grande bibliothèque. Il faut l’avoir vu surtout, pendant la crise du verglas, coordonner les efforts, diriger les opérations, ressentir la détresse jusque dans sa chair, rassurer, chaque soir, des centaines de milliers de réfugiés temporaires. La force et la compassion qu’il savait exprimer dans ces journées glaciales procurèrent alors un réconfort inestimable.

 

Et la souveraineté ?

Et la souveraineté, le plus grand de tous les dossiers ? Pourquoi son énergie pure, sa détermination sans borne ne se sont-elles pas concentrées sur cet objectif ? Mais elles l’ont été, à sa manière! Son pari, clair et limpide, qu’il expliquait dans chaque micro et à chaque discours, était que les voix manquantes au Oui en 1995 étaient liées aux insécurités économiques des Québécois. Il avait de bonnes raisons de le croire. On avait de bonnes raisons de le suivre. Une fois ce travail de fond complété, avec la peine que l’on sait, il pensait pouvoir réussir le référendum et réussir encore mieux, sur ce socle renforcé, la souveraineté.

Quand même, dans ce dossier comme dans tous, Lucien Bouchard était à l’affût d’occasions propices à accélérer le mouvement. Dès le printemps 1996, après le premier sommet, il fut outré de l’intervention juridique fédérale visant à ravir au Québec son droit de déterminer lui-même son avenir (la cause Bertrand qui allait mener ultimement à C-20). Publiquement, puis devant le Conseil des ministres, le Caucus des députés et le Bureau national du Parti québécois – comme les journaux l’ont rapporté à l’époque – il suggéra de déclencher illico une élection sur ce thème, de recouvrer ainsi le droit de tenir un référendum, et peut-être de le tenir dans la foulée. Il voyait des conditions gagnantes, fut mis en minorité par chacune de ces instances et décida – à mon très grand regret – de se plier au sentiment général.

L’occasion était manquée. Il fallait maintenant traverser le tunnel des compressions budgétaires. Lucien Bouchard espérait qu’à l’élection québécoise de novembre 1998, il obtiendrait un mandat assez fort pour tenter un référendum. Les Québécois le lui ont refusé. Il comptait encore sur eux pour lui donner le signal, deux ans plus tard, à l’élection fédérale de novembre 2000, qu’il y avait de la braise sous l’apparente passivité. Il n’a pu que constater le décrochage d’un nombre croissant de Québécois, malheureusement convaincus à la fois de l’aggravation du problème et de l’absence de solution.

Le drame est là, son pari n’a été relevé qu’à moitié : aujourd’hui, davantage de Québécois qu’en 1995 sont convaincus que le Québec a la force économique nécessaire pour réussir la souveraineté. Mais échaudés par un second échec référendaire, apeurés par les obstacles ajoutés par le pouvoir fédéral, beaucoup d’entre eux ont acquis à bon droit la conviction que le référendum, lui, sera un échec qu’ils ne veulent pas renouveler. Il y a une part de lucidité dans cette conviction, elle nous enfonce cependant plus avant encore dans l’impasse. Bref, pendant que Lucien Bouchard faisait sauter un cadenas, un autre, plus pernicieux encore, s’installait.

Face à ce mur, il fut d’une part réfractaire aux propositions purement volontaristes, d’autre part incapable, lui qui avait vécu Meech, de se voir replonger dans une tentative de réforme interne de la fédération canadienne. L’élection fédérale passée, il a dû s’arracher douloureusement à son rêve et tirer le trait. Cela étant, l’exigence de transparence et d’honnêteté qui était sienne lui imposait d’en informer sans délai ses militants et ses concitoyens. Il l’a fait, en disant toutes ses vérités, toute son émotion.

Il avait affirmé, en 1996, vouloir faire du Québec un pays souverain avant le début du troisième millénaire, dont il fixait la date au 1er janvier 2001. Et qu’a-t-il fait ? Il a mis le Québec en forme pour le nouveau siècle, lui a donné une force financière et économique, une solidarité sociale, des structures scolaires, municipales, de développement local et économique adaptées et prometteuses. Il a renouvelé, donc, de grands pans du modèle québécois et participé ainsi comme nul autre à l’élan global que vit aujourd’hui, sur presque tous les plans, la société québécoise.

Le Québec avait le privilège d’avoir à sa tête, non seulement un chef d’État, mais un grand chef d’État. Il lui a refusé, hélas, la force de se donner un État.