Lettre à notre ami Doug Ford

Cher Premier Ministre de l’Ontario,

Partisan de la liberté d’expression, sachez que je ne vous reproche nullement votre intervention récente, franche et directe, contre l’idée de l’indépendance du Québec. Après tout, dans un divorce, chaque partie doit pouvoir s’exprimer. J’ai d’ailleurs un souvenir ému d’une initiative prise au Canada anglais pendant la campagne référendaire de 1995. Des génies du camp du Non avaient eu l’idée de distribuer à des Canadiens des autres provinces les numéros de téléphone de Québécois indécis pour qu’ils leur disent combien ils souhaitaient le maintien de l’unité maritale. Mais puisqu’ils étaient unilingues anglophones, avaient très peu d’arguments et perdaient parfois patience, je pense que cela a donné au Oui quelques milliers de voix de plus.

Pendant ce temps, au Canada

Le mât avec les trois drapeaux et Vincent Landon, le jeune métis.

La chose s’est passée le 12 février dernier, au conseil municipal de la petite ville de Greenstone, dans le nord-ouest de l’Ontario. Il s’agissait d’adopter une résolution retirant du mât de l’hôtel de ville le drapeau vert et blanc des Franco-Ontariens. Il y flottait depuis huit ans sous l’emblème de la ville, lui-même flottant sous le drapeau canadien, tout ce tissu symbolique étant fixé au même mât.

La résolution adoptée à l’unanimité par le conseil est le fruit d’une réelle réflexion. On lit ceci dans le procès-verbal : « Il y a certaines journées où le drapeau franco-ontarien n’est peut-être pas un choix approprié, comme lors de la Journée nationale de la vérité et de la réconciliation ou la Journée nationale des peuples autochtones. Dans le plan stratégique de la municipalité, le conseil s’est engagé à la réconciliation. Faire flotter un autre drapeau à longueur d’année en dessous du drapeau municipal ne s’accorde pas avec la réconciliation. »

Le seul conseiller municipal francophone du lieu, Alan Ouellet, n’était pas présent pour s’opposer à la résolution, dont il a appris l’existence a posteriori. La Ville lui a cependant demandé de ne pas donner d’entrevue, puisqu’il n’est pas porte-parole de la municipalité. Le recensement de 2021 indique que, sur les 4309 citoyens du lieu, 50 ont pour langue maternelle une langue autochtone, soit 1,2 % du total, et que 890 ont le français, soit 20 %. À quelques kilomètres se trouve le territoire de la communautéBiinjitiwaabik Zaaging Anishinaabek, qui compte 300 résidents, son école, son gouvernement, les drapeaux de son choix.

Le rédacteur en chef du journal francophone local, Le voyageur, Mehdi Mehenni, m’explique que « la population francophone n’a été ni consultée ni informée. Nous avons découvert cela en consultant l’ordre du jour de la réunion du conseil municipal du 12 février. En écoutant l’enregistrement vidéo de la session [plus de trois heures], seulement 30 secondes ont été consacrées à la question, le temps d’une adoption à main levée ».

Le retrait du drapeau vert et blanc fait grand bruit. La présidente de l’Association des francophones du nord-ouest de l’Ontario, Claudette Gleeson, compte parmi les déçus. « Je pense qu’il faut qu’ils réalisent qu’au Canada, on a un contrat social entre trois peuples fondateurs. Chacun de nous a une place », a-t-elle expliqué au Voyageur. D’ailleurs, elle compte discuter avec les deux communautés de la région immédiate pour, dit-elle, « signer une entente et apporter la preuve qu’elles n’ont aucun problème à voir le drapeau franco-ontarien flotter en permanence ». Aucune plainte ou requête autochtone réclamant le retrait du drapeau francophone ou l’ajout d’un drapeau autochtone n’a d’ailleurs été signalée.

Dans un éditorial cinglant, Mehenni estime qu’il faut certes rendre justice aux Autochtones et leur faire une place, mais accuse la municipalité d’user de ce prétexte pour « déposséder la communauté francophone locale de son drapeau. Ce qui revient à réparer une injustice par une autre. À croire que les chemins de la réconciliation passent nécessairement par la négation de l’identité franco-ontarienne ». Ce qui se joue à Greenstone, écrit-il, « risque de se produire ailleurs ». 

Ailleurs ? Dans une décision symbolique encore plus lourde de sens ? Tentons d’imaginer ce qui se passerait si le fils du père de la Loi sur les langues officielles désignait comme chef d’État du Canada une gouverneure générale bilingue, mais anglais-inuktitut, plutôt qu’anglais-français-inuktitut ? Imaginons qu’au surplus, elle vienne du Québec. Imaginons qu’elle ait accès à nos frais depuis trois ans à des cours privés sans pouvoir, encore, converser. Ce serait grave, non ? Un genre d’électrochoc symbolique. Comme si, à Winnipeg, dans une cérémonie télévisée sur glace, un hymne national inventé en français n’était chanté qu’en anglais et en pendjabi ? Non, attendez, j’ai encore mieux : que cet hymne dédié à l’origine à la valeur des Canadiens français soit chanté lors d’un événement sportif continental, mais en anglais seulement et (cramponnez-vous) par une chanteuse francophone du Québec ! On ferait exprès, on ne trouverait pas mieux pour nous invisibiliser avec nos propres mots, musique, créateurs. Ce serait, oserais-je dire, de la cruauté symbolique. 

À Greenstone, les francophones ont décidé que l’affront symbolique ne passerait pas. À ceux qui ont proposé de planter un autre mât pour y restaurer le fanion franco-ontarien, la Ville a rétorqué que cela serait trop cher, entre 7000 $ et 10 000 $. Le voyageur se dit prêt à lancer une collecte de fonds. Une délégation de francophones outrés se présentera à la prochaine rencontre du conseil, le 11 mars. S’ils n’ont pas gain de cause, ils envisagent de faire fleurir le drapeau vert et blanc devant les propriétés privées et les commerces francophones.

Cette affaire n’est pas anodine, souligne l’historien Serge Dupuis, auteur de Deux poids deux langues. Brève histoire de la dualité linguistique au Canada (Septentrion). « J’ai l’impression qu’on retourne à la situation d’avant 2000, où le drapeau franco-ontarien flottait de façon très temporaire et ponctuelle sur des mâts d’édifices gouvernementaux, a-t-il expliqué à Radio-Canada. Ça serait triste si ça enclenchait effectivement un mouvement vers la marginalité, puis l’obscurité et nous ramène 30 ou 40 ans en arrière. »

Lors du conseil municipal du 11 mars, le jeune Vincent Nadon, étudiant à la cinquième secondaire, représentera l’aile jeunesse des Franco-Ontariens du nord-ouest. Il lira aux commissaires, en français, le poème qu’il avait composé lors d’une montée du drapeau, en 2023. En voici un extrait : « Rassemblée dans les bordures de cette province / Une communauté s’est formée par la langue des anciens / Marquée par le refus d’être assimilés / On est fiers d’être venus et on est fiers d’être restés / On ne démontre pas de faiblesse. » Un détail : il est métis. Je souhaite qu’il en envoie copie à Mary Simon et à Charlotte Cardin.

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

Immigrants en emploi: Mission accomplie !

Avertissement : cette chronique va vous choquer. Non qu’elle vous mette de mauvaise humeur. Mais les informations qu’elle contient peuvent provoquer un choc cognitif sévère. Elles sont contraires à tout ce que vous pensez savoir sur le sujet.

Prêts ?

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

Au total, pour les immigrants et les minorités visibles au Québec, il n’y a plus de discrimination dans l’emploi. 
En 2020, 57,6 % des Québécois nés au Québec avaient un emploi. Les immigrants ? 60,5 %, soit 2,9 points de pourcentage de plus. Non seulement leur présence en emploi a-t-elle rejoint celle des natifs, mais nos immigrants donnent, pour ainsi dire, leur 105 %. Avec une pointe à 123 % pour les immigrants arrivés depuis 5 à 10 ans. Autrement dit, vous avez désormais davantage de chances d’avoir un emploi au Québec si vous êtes immigrant que si vous descendez des filles du Roy. Un formidable renversement de situation. (La pénurie de main-d’œuvre n’est pas étrangère à cette situation, comme je l’ai écrit ici.) Cette nouvelle stupéfiante est tapie dans le rapport annuel sur le marché du travail produit le mois dernier par l’Institut de la statistique du Québec.

Ce n’est ni un épiphénomène ni un effet de la pandémie, le cap de l’égalité en emploi ayant été franchi dès 2019. Au cours des dix dernières années, le taux d’emploi des néo-Québécois a grimpé inexorablement pour rejoindre celui des natifs, malgré tout ce qu’on entend sur la discrimination et le racisme. C’est d’ailleurs aussi vrai lorsqu’on évalue la présence en emploi des minorités visibles (immigrants ou non). En mars 2021, leur taux d’emploi était quasi identique (99,7 %) à celui des autres Québécois.

Mais pourquoi alors, en termes de taux de chômage, et même si l’écart avec la moyenne se resserre, y en a-t-il encore légèrement davantage chez les immigrants (de 2 à 4 points) ? La raison est savoureuse. Le taux de chômage compte les citoyens qui sont en recherche d’emploi. Cela signifie que non seulement une plus grande part d’immigrants que de natifs ont un emploi, mais aussi que davantage de chômeurs immigrants que de natifs en cherchent un. En clair : ils sont plus vaillants et plus travaillants que les autres. Des citoyens exemplaires.

(Le texte se poursuit après la pub.)

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La discrimination salariale envers les immigrants québécois a presque disparu.
On pourrait penser qu’une fois embauchés, les immigrants subissent une discrimination salariale. Au total, ce n’est plus le cas. En 2020, ils empochaient 97 % du salaire horaire des natifs. Mais cela inclut les immigrants très récents. Si on se concentre sur les immigrants arrivés depuis au moins dix ans, leur rémunération atteint 99,5 % de celle des natifs. C’est vrai aussi pour le salaire hebdomadaire, ce qui indique qu’ils travaillent en moyenne autant d’heures que les autres.

Un tableau de l’ISQ révèle une perle : en 2020, les néo-Québécoises qui sont parmi nous depuis au moins 10 ans empochaient 102 % du salaire hebdomadaire des Québécoises « de souche » et 104 % de leur salaire horaire.

En termes de lutte contre la discrimination au travail, le Québec bat l’Ontario.
Contrairement aux nôtres, les immigrants habitant l’Ontario n’ont pas atteint l’égalité. C’est essentiellement parce que les femmes immigrantes sont nettement moins intégrées au marché de l’emploi ontarien (87 %) que québécois (100 %). Pourquoi ? Principalement parce que le Québec offre des garderies à faible coût et une politique familiale plus généreuse. C’est dire qu’une politique sociale-démocrate d’application générale, favorable à toutes les familles, a fait davantage pour lutter contre le racisme et la discrimination au travail que quelque autre politique. On n’a même pas eu besoin du concept de racisme systémique pour y arriver.

J’ajoute qu’en 2020 l’écart de salaire horaire entre les hommes et les femmes immigrantes est nettement plus grand en Ontario qu’au Québec. Les immigrantes n’y font que 84 % du salaire des immigrants, contre 93 % pour les immigrantes québécoises.

Noirs et Blancs à égalité sur le marché du travail. 
La présence en emploi des minorités visibles est également, pour mars 2021, plus égalitaire au Québec (100 %), qu’en Ontario (95 %). Pour l’instant, il n’existe pas de données sur l’emploi ou la rémunération par sous-catégorie de minorités visibles par province, seulement pour le Canada. Mais puisqu’on vient de voir que la situation québécoise est meilleure que l’ontarienne pour l’ensemble des minorités visibles, il est logique de conclure que les chiffres pour le Québec sont équivalents ou supérieurs à ceux du Canada. Ils indiquent que la présence des Noirs sur le marché du travail est égale (101 %) à celle des Blancs.

Le niveau de vie des immigrants du riche Ontario est inférieur à celui des immigrants du Québec. 
Leur salaire horaire est certes supérieur (108 %) à celui des immigrants québécois. Mais puisque le coût de la vie dans la région torontoise, où vivent en grande majorité les immigrants, est plus élevé de 14 % qu’à Montréal, les immigrants québécois ont, en fait, un pouvoir d’achat d’au moins 5 % plus élevé que celui des immigrants ontariens. Ça compte.

Bref, désormais, un immigrant a légèrement plus de chances d’être en emploi au Québec qu’un non-immigrant et significativement plus que s’il vit en Ontario. Il jouit d’un pouvoir d’achat équivalent à celui des citoyens nés au Québec et plus élevé que les immigrants vivant en Ontario.

Des Québécois à part entière

La lutte pour l’égalité entre tous les Québécois est un fait essentiel de notre vie contemporaine. On souligne avec raison les lacunes graves qu’il faut corriger dans le logement, le profilage policier, la juste représentation dans la fonction publique et les lieux de pouvoir, la condition des Autochtones, notamment.

Mais aujourd’hui, en ce qui concerne leur présence sur le marché du travail et leur rémunération, les immigrants et les membres des minorités visibles sont des Québécois à part entière.

Il faut savoir mesurer, reconnaître et célébrer cette formidable réussite collective.


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Message (à peine fictif) des médecins à François Legault: Mille fois merci !

Francois Legault, Gaétan Barrette(Pour illustrer mon propos, je vais me mettre dans la peau de médecins qui écrivent au premier ministre. Cette lettre est donc fictive ou, au choix, un exercice de « réalité augmentée »)

Très cher premier ministre,

Alors que s’achève l’année politique moi et mon groupe d’amis médecins spécialistes et généralistes tenons à vous exprimer notre profonde reconnaissance.


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Comme vous le savez, la dernière décennie fut pour nous une période bénie des Dieux. Nos revenus ont augmenté, pour les médecins de famille, d’environ 50%. Pour les spécialistes, de 60%. Sans que notre charge de travail augmente !

Avant, nous étions la risée du 1% de la population la plus riche. Désormais, on est en affaires ! Songez qu’il y a dix ans, il n’y avait pas plus de 500 d’entre nous qui gagnions un demi-million par an. Une misère. Aujourd’hui, nous sommes plus de 3 500 à faire partie du club des 500 000 $ ! C’est la fête permanente.

Rémunération des médecins

Et puis, cher M. Legault, j’ai un message spécial de la part de nos amis radiologues. Leur rémunération était il y a deux ans de 715 000 $ par an, maintenant ils sont à 835 000 $. C’est pas beau ça ! Et c’est juste la moyenne. Je ne vous parle pas des millionnaires, qui sont nombreux et qui vous embrassent comme si vous étiez leur sœur.

Bon, c’est vrai, on sait que vous n’êtes pas personnellement responsable de notre nouvelle richesse. On le doit surtout aux libéraux et à notre ancien président de syndicat Philippe Couillard. Ah, non, je me trompe, ce n’était pas plutôt Gaétan Barrette ? Enfin, on les confond.

La fenêtre fermée

La raison pour laquelle nous vous sommes reconnaissant, à vous, personnellement, M. Legault est qu’on a bien cru, il y a un an, que nos revenus et nos augmentations scandaleux étaient à risque. Nous avions négocié avec nos amis libéraux une entente qui allait ajouter 7 milliards de dollars à nos revenus d’ici 10 ans. On a négocié ça en vitesse avant l’élection car on avait très peur que quelqu’un d’autre prenne le pouvoir.

L’immense majorité de la population québécoise était contre ces augmentations. Nos primes ridicules, qu’on perçoit pour arriver à l’heure, inscrire un patient sans le voir, mettre un sarrau, n’ont pas cessé de braquer les projecteurs sur notre avidité, alors même que les conditions se dégradaient dans les CHSLD, dans les hôpitaux, dans le personnel de la santé.

Nous savons que nous sommes le lobby le plus puissant au Québec. Nous avons fait plier plusieurs gouvernements. Mais l’an dernier, on se sentait pour la première fois en situation de faiblesse. Pour l’opinion, on avait dépassé toutes les bornes. Les trois partis d’opposition disaient non. L’ancien ministre de la Santé, Claude Castonguay, répétait que le temps était venu de corriger les erreurs du passé, dont celle de nous avoir laissé à nous le contrôle sur notre masse salariale. (On s’en pince depuis 1970, un syndicat qui contrôle la distribution de la paie, c’est fameux !)

Notre refus de céder des actes médicaux aux autres professionnels de la santé, ou aux médecins venus de l’étranger, commençaient à déranger beaucoup de monde.

Même dans nos propres rangs, on sentait l’opposition monter. Pas moins de 1000 médecins et étudiants en médecine avaient signé une pétition pour refuser complètement les nouvelles augmentations. Des médecins altruistes. On n’avait pas vu ça depuis le départ à la retraite du docteur Welby. À les écouter, il aurait fallu mettre cet argent-là dans les soins. Incroyable !

Vous nous faisiez peur

Vous même nous faisiez un peu peur. Lorsque vous étiez dans l’opposition, M. Legault, vous n’arrêtiez pas de dénoncer les libéraux pour leur manque de courage. Et vous répétiez ce mot avec emphase. Le COURAGE. Puis, pendant la campagne, vous êtes allé jusqu’à dire que vous alliez déchirer notre entente. Pire, vous avez promis à tous les Québécois de nous enlever 1 milliard de dollars par année. On ri pu. Un milliard, ça aurait paru !

On avait bien compris que si vous faisiez ça, vous auriez un appui massif des Québécois. À l’Assemblée nationale, le Parti québécois et QS allait vous appuyer et demander d’aller plus loin encore. Jamais les conditions n’avaient été aussi bien réunies pour faire voter une loi spéciale qui allait nous remettre à notre place.

On se préparait à passer un très mauvais moment. On savait qu’il faudrait lâcher quelques gros morceaux, pour préserver l’essentiel. On avait tellement peur qu’on avait embauché Lucien Bouchard pour nous représenter.

On a eu vraiment chaud, peu après votre élection. Vous étiez majoritaire et en début de lune de miel. C’est le moment le plus dangereux pour les privilégiés comme nous. Car c’est en début de mandat qu’un gouvernement courageux peu prendre de front un lobby puissant comme les médecins. Justement, en octobre, vous avez annoncé que vous alliez geler nos augmentations. C’était ce que le Parti Québécois avait prévu de faire. On s’est dit, ça y est, l’heure de vérité est venue.

Heureusement, vous avez reculé en quelques jours seulement. On s’est énervé pour rien !

Vous avez accepté d’attendre jusqu’en septembre prochain (2019), pour voir une étude qui va dire si oui ou non on est payés plus cher qu’en Ontario. En plus, vous nous avez laissé négocier les variables de l’étude. On peut pas perdre quand on écrit soi-même les règles du jeu.  Et seulement si l’étude devait, malgré tout, indiquer qu’on est payés un peu plus plus cher, on va commencer à discuter d’ajustements potentiels. Comptez sur nos négociateurs pour trouver des solutions qui vont nous plaire !

Un premier bilan en janvier 2019 a indiqué que, tous comptes faits, l’écart entre les ontariens et nous n’était pas si grand. Puis, un bonheur ne venant jamais seul, en février les médecins ontariens ont obtenu des augmentations importantes ! Si ça se trouve, on va pouvoir dire qu’on n’est pas encore assez payés !

Nos amis les Ontariens

On est vraiment contents, cher François Legault, de vous avoir convaincu, quand vous étiez ministre de la santé en 2003, que les médecins devaient être un des seuls corps d’emploi au Québec à être payé aussi cher qu’en Ontario. Ça c’est la médaille d’or. Peu importe que nos droits de scolarité soient plus faibles, peu importe que le coût de la vie soit plus faible, peu importe que la charge de travail soit plus faible, peu importe que notre mobilité, comme francophones, soit plus faible. On vous a fait signer une lettre d’entente acceptant ce principe maintenant sacré.

Comme on sait que l’Ontario est plus riche que le Québec, ça nous assure d’être toujours beaucoup plus riches que les autres Québécois. On avait peur que le Québec déclare son indépendance par rapport à l’Ontario. C’est ce que proposait le PQ. Heureusement, avec vous, on est rassurés.

Aussi, bravo à votre ministre, qui limite les dégâts. Quand Diane Lamarre et le PQ avait proposé un « big bang » des actes médicaux pour en déléguer à une douzaine de professionnels, dont les paramédics, les pharmaciens, les physiothérapeutes, les ergo et les autres, comme cela se fait ailleurs dans le monde, on a vraiment craint que vous leur piquiez leur idée (elle est ici).

Heureusement, votre ministre s’est limité à élargir le rôle des infirmières spécialisées, mais sans leur donner le rôle central que le PQ proposait (ce qui existe en Ontario et ailleurs), qu’on craignait par dessus-tout, alors on respire.

Aussi, on vous remercie d’avoir remis au calendes grecques l’idée de nous retirer un des plus beaux cadeaux des libéraux, l’incorporation. On fait environ 150 millions par an, juste avec ça. C’est pas beaucoup dans tous les milliards qu’on fait, mais on y tient. C’est comme une cerise sur notre énorme sundae.

Alors voilà, cher premier ministre. On sent que, grâce à vous, la fenêtre d’opportunité pour une vraie réforme du rôle des médecins au Québec se referme. Vos promesses électorales de déchirer notre entente ou de faire preuve de courage sont maintenant loin derrière nous. Nos privilèges sont intacts. Notre rémunération est à l’abri.

Alors merci, François Legault, d’avoir non pas incarné le changement, mais de nous avoir épargné le changement.

C’est avec le sourire aux lèvres qu’on se reverra cet été, comme vous l’avez si bien dit, sur les terrains de golf.

Signé: des médecins reconnaissants


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Laicité: Seulement un (mais tout un) B- pour la CAQ

Le projet Couillard: devenir des Ontariens moyens ? Un mauvais calcul économique !

On avait cru comprendre, depuis quelques mois, que le gouvernement Couillard voulait transformer les Québécois en Canadiens moyens, sur tous les plans.

Il semble que l’opération de ratatinement est plus chirurgical: on voudrait nous transformer en Ontariens moyens.

Cela a de l’importance, car comme le disait mon collègue Nicolas Marceau ce mardi à l’Assemblée nationale, amener le Québec à la moyenne canadienne signifierait réduire de 11 milliards de dollars les services publics aux citoyens du Québec. Mais atteindre la moyenne ontarienne signifierait couper…  17,5 milliards de services. La marche est plus haute, ou le précipice est plus profond.

On apprenait ce mardi dans La Presse, que le gouvernement Couillard et son opaque « Comité de révision des programmes » s’inspirent largement de l’Ontario. L’un de ses membres, l’économiste Claude Montmarquette, l’a confirmé. Les comparaisons ont été faites, il y a cinq ans, par lui, son collègue des HEC Robert Gagné, aussi sur la commission de révision et deux économistes plus centristes. Il révélait en effet un écart de 17,5 milliards dans la valeur des services rendus aux Québécois par rapport à ceux dont bénéficient les Ontariens.

Mais il recelait une autre information, encore bien plus intéressante. J’en parlais dans ce texte, que je vous offre en rappel:

Québec vs Ontario: Un excellent rapport qualité/prix
16 décembre 2009

defisLe Québec face à ses défis, c’est le titre du rapport publié mardi (pdf) pour préparer les esprits aux choix budgétaires douloureux qu’annoncera, au printemps, le ministre des Finances Raymond Bachand. Dans Le Devoir de ce mercredi, Jean-Robert Sansfaçon dénonce le texte comme partisan et décevant. Il n’a pas tort, j’y reviens.

Cependant il est instructif. Il démontre paradoxalement que les Québécois se sont donnés beaucoup plus de services que leurs voisins ontariens, à un coût plus que raisonnable. Voyons les chiffres:

Plus de services qu’en Ontario. Le rapport réalise en détails un travail que j’appelle de mes vœux depuis des années: une vraie recension de ce que l’État québécois offre à ses citoyens de plus que l’État ontarien. Il calcule que les Québécois reçoivent chaque année pour 17,5 milliards de services de plus que les Ontariens, soit 26% de plus, ce qui est énorme. Toute l’activité sociale et économique du Québec profite de ces dépenses. Dans l’ordre: Famille et services sociaux (5,5 milliards, garderies et hébergement d’aînés), transports (4,0, réseau routier et infrastructure), industrie (les crédits d’impôts, les régions, 1,8), santé (1,5, assurance-médicament) et éducation (1,5, frais de scolarité). Les économistes n’ont trouvé que 162 pauvres millions de dollars offerts par le gouvernement ontarien à leurs citoyens pour des services non disponibles au Québec (mais ne donnent pas de détail).

Enfin la réponse à la question: on paie d’avantage, mais en a-t-on pour notre argent? Donc nous avons 26% de services de plus que nos voisins, 17,5 milliards. Combien cela nous coûte-t-il ? 17,5 milliards de plus ? Ce serait équitable. Pas du tout. Le rapport répond que notre facture fiscale est de 2,6% de notre PIB de plus que ce que paient les Ontariens, donc environ 7 milliards. Bref, pour un investissement de 7 milliards, nous recevons des services pour 17,5 milliards. Un rendement de 250% !

En termes de différence globale sur l’impôt des particuliers: les Québécois ne versent qu’un écart de 1 point de pourcentage (14,1% du PIB au Québec, 13,1% en Ontario). Cela n’a pas frappé les plumes de droite, mais lorsqu’on accepte de payer davantage pour avoir davantage de services, le rapport qualité/prix ou du moins quantité/prix est remarquable. Évidemment, il y a la dette. J’y reviens.

Les libéraux de Jean Charest sont les grands responsables. Un tableau fort instructif démontre que le gouvernement Bouchard (transparence totale: j’étais son conseiller) avait fait augmenter l’écart Québec/Ontario en termes de services à la population de 7,5 milliards à son arrivée à 9,5 à son départ. Mais le gouvernement Charest l’a, depuis, propulsé de 9,5 à 17,5. Je ne dis pas qu’ils ont eu tort, mais je constate que s’ils en sont aujourd’hui marris, ils ne peuvent pointer le doigt que vers eux-mêmes.

A quoi ces services servent-ils, concrètement? La présidente de la CSN, Claudette Carbonneau, en donne une bonne et partielle illustration dans une tribune publiée mercredi dans Le Devoir. La plupart de ses exemples, mais pas tous, sont spécifiques au Québec et non disponibles en Ontario:

Chaque année 113 449 personnes profitent de l’assurance parentale, 535 000 ménages touchent la prime au travail accordée aux gagne-petit, 1,8 [milliards] de dollars servent à diminuer les coûts des services de garde, 139 000 étudiants inscrits aux études supérieures reçoivent de l’aide de l’État, plus de 5 millions de jours d’hospitalisation sont offerts gratuitement, 1 550 000 personnes touchent un chèque de la Régie des rentes du Québec — et c’est souvent une bonne part de leur revenu de retraite —, plus de 287 000 personnes fréquentent l’éducation des adultes, 2,7 milliards de dollars sont consacrés par Emploi Québec à la formation de la main-d’œuvre afin de préserver l’employabilité et les emplois. Enfin, plus de 200 villages ont eu besoin de l’aide du gouvernement du Québec, parce que frappés de plein fouet par la crise forestière. Il s’agit de quelques exemples seulement illustrant l’importance de la capacité d’agir de l’État.

De bizarres omissions. Le rapport affiche un tableau montrant que l’impôt des sociétés est plus important au Québec (9,2% du PIB) qu’en Ontario (7,7%). Je ne le conteste pas. Mais ce chiffre a été choisi pour démontrer qu’on ne peut pas demander davantage aux entreprises dans l’effort à venir pour redresser les finances publiques. Mais on s’étonne que l’information ne soit pas complétée par le travail beaucoup plus pointu effectué l’an dernier pour le Québec par un des signataires, Pierre Fortin. Son rapport sur l’investissement indiquait que le critère essentiel pour la création de richesse n’est pas le taux d’imposition brut mais le TEMI: le Taux effectif d’imposition de l’investissement qui offre une vue globale de la fiscalité et des crédits d’impôt. Le Québec a fait chuter le sien de 34 % en 1998 à 24% en 2008 et prévoit le réduire à 16,2 % en 2012. Ce taux rendra le Québec en 2012 nettement plus compétitif que les États-Unis (36,9) et le reste du Canada (26,6).

L’autre omission significative porte sur le fardeau fiscal des particuliers. Le rapport indique que le Québec ne dispose que « d’une marge de manœuvre fort réduite » par rapport à nos voisins, dont les taux sont plus bas. Aucune mention n’est faite de l’augmentation des taux marginaux aux États-Unis d’Obama, ce qui donne un peu de marge au Québec chez les très hauts revenus, ou du fait qu’Ottawa dispose d’une tranche d’impôt supérieure à celle du Québec. Aucune référence non plus au travail remarqué d’un des signataires du rapport, Luc Godbout, qui écrivait en mai 2008 que le Québec offre à ses habitants une charge fiscale nette qui « se compare avantageusement avec celui de la moyenne des pays du G7 », donc des sept pays les plus riches. Il calculait notamment que, pour la très grande majorité des familles, l’État québécois est moins vorace que tous les autres, y compris les États-Unis. C’est qu’au lieu de présenter un graphique brut de ce que l’État perçoit, comme le fait le rapport, son étude de 2008 tenait compte aussi de ce que l’État redistribue. Sinon, ça n’a pas de sens.

Le rapport souligne que l’Ontario produit davantage de richesse par habitant que le Québec et note bizarrement que « l’écart se maintient » alors que son propre graphique montre qu’il s’est réduit, passant de 19% en 1991 à 14% en 2008, soit une vitesse de réduction de 0,3 points de pourcentage par an, dont on sait qu’il se prolongera au moins en 2009. Nulle trace des travaux de Pierre Fortin affirmant que le niveau de vie moyen québécois et ontarien sont, selon ses termes, « à parité ». Il vaut la peine de citer la conclusion de son étude de mai dernier à ce sujet.

La synthèse des faits que j’ai présentée a établi que le Québec est aujourd’hui aussi riche et moins inégalitaire que l’Ontario. Par la même occasion, il est apparu que le rendement comparatif du Québec n’est pas le fruit du hasard, mais bien le résultat de politiques à long terme bien conçues et persévérantes : la révolution éducative, des relations de travail saines, la progressivité de l’impôt, la stabilité et le renforcement de la politique sociale. Il en ressort également que moins de pauvreté et d’inégalités n’entraîne pas nécessairement moins de prospérité et plus de chômage. Le Québec offre un bel exemple du contraire, et c’est tant mieux. (Présentation au Congrès annuel de la Société québécoise de science politique, Ottawa 28 mai 2009)

Personne ne nie que le PIB par habitant soit au Québec en retrait de l’ontarien, même si cet écart se rétrécit sur la trajectoire actuelle (donc le coureur québécois, à l’arrière, court plus vite que l’ontarien, à l’avant) et qu’il disparaît lorsqu’on examine, comme le fait Pierre Fortin, le niveau de vie réel des citoyens. Mais le rapport ne fait pas cette distinction, pourtant essentielle.

Au moins, le rapport terrasse un mythe répandu, celui des tranferts fédéraux: Le Québec ne paie pas sa générosité social-démocrate aux frais du reste du Canada, via les transferts, affirment les auteurs. « Même en soustrayant la contribution provenant des transferts, le Québec assume davantage de dépenses que les autres provinces. » Nous sommes donc, pour l’essentiel, maître chez nous en matière de choix sociaux.

La dette. Le rapport démontre que le poids relatif de la mauvaise dette (venue des déficits cumulés, plutôt que des investissements) sur l’économie québécoise fut en régression de son point fort de 1998 (42% du PIB) à l’heure actuelle (34%), avec un risque de remontée d’ici peu. A contrario du ton général du rapport, ces chiffres démontrent donc que la situation s’est améliorée alors même que le Québec se dotait de davantage de services que l’Ontario.

On peut chipoter tant qu’on veut sur ce qui constitue une bonne et une mauvaise dette, mais le fait reste que l’État québécois doit payer pour son service de la dette et que les taux d’intérêts historiquement bas en vigueur aujourd’hui ne seront pas maintenus indéfiniment. Il y a donc un vrai problème de finances publiques devant nous. Si les taux d’intérêts devaient augmenter de 4% — ce qui est loin d’être improbable — la facture annuelle pour le Québec serait de 6 milliards par an à terme. Bref, un déficit assuré.

La crise des finances publiques. Rien de ce qui précède ne doit nous détourner du fait que les finances publiques québécoises sont en effet dans un état précaire qui justifie des actions correctrices importantes. Les auteurs ont raison de souligner que des défis nouveaux et couteux se profilent à l’horizon sur les sujets de la santé, de la démographie et, ajouterais-je, de coûts environnementaux imprévus. On peut discuter de la qualité des projections et des hypothèses. Mais le principe de précaution doit être appliqué, là comme ailleurs.

Cependant il est clair que le document qu’on nous présente a pour but d’écarter de la gamme des réponses possibles une augmentation du fardeau fiscal des Québécois les plus riches (qui, soulignons le, bénéficient entre autres des tarifs de garderie, d’électricité, de frais de scolarité, etc, les plus bas sur le continent). Le document veut au contraire nous convaincre que toutes les issues sont fermées, sauf de procéder à des hausses de tarifs, notamment électriques, de scolarité et autres, et à des baisses de services. Ce n’est pas clairement exprimé dans ce rapport, qui n’est que le premier d’une série. Mais le sillon est tracé.

Que des économistes libéraux, au sens économique, tel que Robert Gagné et Claude Montmarquette, en soient signataires tombe sous le sens. Ils sont partisans du moins d’État. Les signatures de Pierre Fortin et de Luc Godbout, généralement plus équilibrés dans leur approche, est plus étonnante. Le vrai test de cohésion de cet attelage viendra cependant lors de la formulation des remèdes, dans leurs prochains rapports. Ce devrait être divertissant. Comme vous, j’ai hâte !

Note en petits caractères :

Les billets « Temps durs pour les détracteurs du modèle québécois » ne prétendent pas que tout est parfait au Québec, tant s’en faut. L’auteur a d’ailleurs proposé, dans ses ouvrages et sur ce blogue, des réformes nombreuses et importantes visant à surmonter plusieurs des importants défis auxquels le Québec est confronté. Cependant, la série permet de percer quelques trous dans le discours ambiant qui tend à noircir la situation globale du Québec qui, pourtant, affiche d’assez bons résultats comparativement aux autres sociétés semblables.

Harris ? Avec des amis comme ça…

Avec des amis comme ça…

JEAN-FRANÇOIS LISÉE
L’auteur est chercheur invité au département de science politique et au groupe Critères de l’Université de Montréal.

La Presse, mardi 23 octobre 2001

Depuis quelques jours s’installe une légende bizarre qui ferait du premier ministre démissionnaire ontarien, Mike Harris, un grand allié du Québec, un compagnon de route, quelqu’un sur lequel on pouvait compter.

Que Mike Harris soit, en privé, direct et sympathique, je l’ai observé. Qu’il ait pu développer des relations cordiales, voire amicales avec Lucien Bouchard, j’en suis témoin. Mais que Mike Harris ait été un allié du Québec, voilà une contrevérité qui s’appuie sur une bien fragile béquille. Un simple rappel du calendrier suffira à la faire tomber et, avec elle, le processus de béatification en cours.

À l’automne 2000, MM. Harris et Bouchard furent les seuls à refuser à Ottawa le droit formel de définir les orientations nationales en santé. Pressé par l’imminence d’une élection fédérale, Jean Chrétien fut contraint de jeter du lest. Sur le fond, M. Harris ne faisait que défendre les droits constitutionnels de sa province. Il est cependant exact que, se retrouvant seul avec son homologue québécois sur cette position, il prenait un risque politique. Voilà où nous en sommes: il est risqué pour un leader provincial de défendre les intérêts de son propre gouvernement s’il ne le fait qu’en compagnie du Québec. Accordons ce courage à M. Harris, et remontons le temps.

Au lendemain du référendum de 1995, M Chrétien tentait de convaincre les provinces d’introduire dans la constitution une version diluée du «caractère distinct» du Québec, comme il l’avait promis en fin de campagne référendaire. Il espérait trouver en Ontario un important allié. C’était non. M. Harris ne voyait pas l’urgence d’une telle reconnaissance et n’avait aucune proposition de rechange à formuler. Il était en cela au diapason des premiers ministres Klein, d’Alberta, et Romanow, de Saskatchewan – et d’ailleurs d’une majorité de députés libéraux fédéraux. Ils jugeaient tous, quelques jours après le référendum, qu’aucun changement n’était nécessaire. Mike Harris était donc de ceux qui voulaient en faire moins que Jean Chrétien.

En 1998, Mike Harris était en Amérique latine avec Team Canada alors que le premier ministre Bouchard était retenu à Montréal pour cause de crise du verglas. Glace mise à part, tout observateur neutre savait alors que l’économie montréalaise était en pleine relance. Pas M. Harris. «Montréal n’est plus une grande ville canadienne», disait-il en entrevue. «C’est dur d’aller à Montréal à l’heure de pointe et de constater qu’il n’y a pas d’heure de pointe», ajoutait-il. L’amitié transpirait peu dans ces propos. Ni dans sa participation, cette année-là, au débat entourant la nomination de l’ex-candidat péquiste et gestionnaire émérite, David Levine, au poste de directeur général du nouvel Hôpital d’Ottawa. M. Harris déclarait qu’il aurait préféré un autre Canadien, voire un étranger, fédéraliste plutôt que Levine. Son insensibilité aux droits démocratiques dans l’affaire Levine se faisait sur fond d’insensibilité envers les droits des Franco-Ontariens. Il venait d’annoncer la fermeture du seul hôpital francophone à l’Ouest du Québec, celui de Monfort, malgré les pressions combinées du gouvernement fédéral, du premier ministre québécois et du chef du PLQ.

Début 1999, une partie essentielle se joue: celle de l’union sociale. Le Québec s’est joint à une coalition de provinces qui offre à Ottawa de coordonner avec elles ses interventions en matières sociales, à la condition de bénéficier d’un droit de retrait. Convoqués par Jean Chrétien, rue Sussex, tous les premiers ministres du reste du Canada, Mike Harris compris, lâchent leur position commune. Ils épousent mot à mot celle du fédéral, sans droit de retrait, et donnent une légitimité inédite aux initiatives fédérales futures sur le terrain des provinces, y compris du Québec. Le prix: une infusion importante de transferts fédéraux en santé. Mike Harris avait annoncé la couleur avant la rencontre: «Nous savons ce que nous voulons, avait-il dit devant les micros, nous voulons plus d’argent!» Que le Québec se retrouve isolé et son autonomie mise à mal par ce retournement collectif et soudain ne lui arrache pas la moindre hésitation.

Quelques jours plus tard, le budget fédéral recèle une grande surprise. Cédant aux pressions de Mike Harris et de Ralph Klein, le gouvernement fédéral modifie (avec enthousiasme, il faut le dire) le calcul de ses transferts aux provinces de façon à accroître substantiellement les sommes versées à l’Ontario et à l’Alberta, et à provoquer un manque à gagner immédiat de 330 millions de dollars pour le Québec, de près de 2 milliards sur cinq ans. Merci Mike. Y avait-il un lien entre la reddition des provinces riches dans l’affaire de l’Union sociale et ce nouveau calcul les favorisant? Bonne question. Mike Harris a-t-il agi comme ami du Québec dans ces dossiers? La question ne se pose pas.

La liste pourrait s’allonger, mais à quoi bon? L’empressement de trouver chez Mike Harris un allié du Québec est cependant significatif. Il montre à quel point nos attentes sont faibles en termes d’alliances. Lâchés par des alliés provinciaux lors du rapatriement de la Constitution, en 1982, lors des accords du lac Meech, en 1990, lors de l’union sociale, en 1999, par tout le monde sauf Mike Harris, lors du débat sur la santé en 2000, nous conférons dorénavant le titre d’ami à celui qui nous tourne régulièrement le dos, pour peu qu’il ne le fasse pas dans l’absolue totalité des cas.