Distribution des prix (Ottawa)

Prix Arsène Lupin. Mark Carney, je vous l’ai déjà dit, est le gentleman cambrioleur de la politique canadienne. Il y a un an, il a dérobé la direction du Parti libéral du Canada à la régulière, en obtenant davantage de voix que des adversaires qui avaient eu le tort d’entrer en politique avant lui. Pour arriver ensuite à gagner le cœur des électeurs, il est allé dérober le joyau de la couronne du programme de Pierre Poilievre : l’abolition de la taxe carbone.

Nonobstination

Je ne serais pas surpris que l’Ordre des contorsionnistes dépose sous peu plusieurs plaintes pour « pratique illégale de la contorsion » contre plusieurs de nos politiciens. La semaine qui vient de se terminer lui a procuré plusieurs cas de flagrant délit.

Mercredi matin, Pablo Rodriguez s’est présenté en point de presse à Québec sans rien avoir à annoncer sauf que, contrairement à la Coalition avenir Québec, ses députés allaient « travailler ». Comblant le vide ainsi créé, les journalistes ont voulu lui faire préciser sa pensée face à un thème clivant, la Loi sur la laïcité de l’État québécois.

On a ainsi appris que le Parti libéral du Québec (PLQ) sous Pablo Rodriguez était désormais favorable à la loi 21, que ses prédécesseurs avaient combattue bec et ongles. « Moi, je ne touche pas à 21. Il y a comme un genre d’équilibre ou de paix sociale autour de ça. C’est là », a-t-il dit. Wow. Et encore : « On a passé à autre chose puis on va débattre d’autre chose. » Re-wow. Donc, le PLQ, héraut des libertés individuelles, dont religieuses, renonce à défendre le droit des enseignantes musulmanes à porter le voile dans le cadre de leurs fonctions. Ça, c’est nouveau. Si Philippe Couillard était mort (il ne l’est pas), il se retournerait dans sa tombe.

Mais pas si vite, Philippe, car c’est ici que Pablo-le-contorsionniste fait son numéro. La « clause dérogatoire » s’applique à la Loi sur la laïcité de l’État. Ce recours a été renouvelé en mai 2024 pour cinq ans, c’est-à-dire jusqu’en mai 2029. Mais si M. Rodriguez devient premier ministre en octobre 2026, il changera la loi pour en retirer la disposition de dérogation. Idem pour la loi 96 sur la langue française.

Donc, « ça irait en cour, puis, ensuite, la cour décidera ». Ensuite ? La cour ne va-t-elle pas invalider la loi ? a demandé un scribe. « C’est possible, c’est possible. Puis, à ce moment-là, on décidera… Par la suite, on pourrait décider de reconduire la clause nonobstant ou non ou bien on… en fonction de ce qui sera déterminé par la cour. Mais, à ce moment-là, je ne peux pas prédire ce qu’elle dira. »

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C’est beau, la contorsion. Le chef libéral fait semblant de ne pas savoir ce qui arriverait si la « clause nonobstant » ne protégeait pas la loi 21. Or, la Cour supérieure du Québec s’est déjà prononcée sur le sujet en 2021, écrivant que la loi « empiète lourdement sur les droits à la liberté de conscience et de religion ». Le juge Marc-André Blanchard avait même écrit que l’interdiction des signes religieux atteignait « l’âme ou l’essence même » de la personne touchée. Si ce n’était de la disposition de dérogation, il aurait lancé la loi caquiste aux poubelles juridiques de l’histoire.

Et que ferait M. Rodriguez s’il obligeait une autre cour à répéter ce qui a été dit en 2021 ? « On pourra décider de reconduire la clause ou non. » C’est ici que les applaudissements fusent.

Tout se passe comme si M. Rodriguez souhaitait devenir coach de l’équipe de hockey de la laicité. « J’adore l’équipe, l’équilibre est parfait, je ne veux rien changer » nous dit-il. Sauf une chose: dès son arrivée, il va enlever le gardien de but. Y aura-t-il des rondelles dans notre but ? « c’est possible, c’est possible ». Si oui, va-t-il rétablir le gardien ? Peut-être que oui, peut-être que non. Mais ses patrons (ses électeurs anglophones) sont férocement opposés à l’existence des gardiens de but.

Une fois que, disons, la Cour suprême confirmerait que la loi 21 contrevient à la version canadienne des droits de la personne (je rappelle que les cours européennes disent l’inverse), le premier ministre Rodriguez convaincrait le PLQ de voter en faveur de l’utilisation de la disposition de dérogation pour enlever aux enseignantes musulmanes les voiles qu’elles auraient eu le droit de porter dans l’attente de la décision de la cour ? C’est tordant.

L’après-midi même, c’est le premier ministre Mark Carney qui a fait son numéro. En déposant le mémoire du Procureur général du Canada devant la Cour suprême, il a réussi à la fois à valider et à attaquer la disposition de dérogation.

Il l’a validée en abandonnant l’idée de son prédécesseur Justin Trudeau de contester son utilisation à des fins préventives. C’est un recul capital, vécu tel par tous les opposants à la loi 21, car les juristes trudeauistes estimaient que c’était là le meilleur argument à leur disposition pour faire échec à la Loi ainsi qu’à toute autre tentative d’autres provinces (ou d’un éventuel premier ministre Pierre Poilievre) de contourner la Charte canadienne des droits et libertés.

Il suffisait de convaincre la Cour que ses juges, il y a quarante ans dans l’arrêt Ford, n’avaient pas eu tort de déclarer que la clause permettait une utilisation préventive (car elle ne l’interdit pas), mais que le Charte étant « un arbre vivant », selon une expression trudeauiste fameuse, de nouvelles branches et de nouvelles feuilles avaient poussées, et recouvert cette clause qu’on ne saurait plus voir.  

Mais M. Carney ne pouvait politiquement abandonner cet argument sans en trouver un autre. Je dis bien « politiquement ». Car, juridiquement, rien n’interdisait à Ottawa de dire que la clause était simple et claire dans la Constitution, qu’elle avait eu raison il y a 40 ans de l’affirmer, et qu’il ne fallait toucher à rien. Politiquement, donc, toute la gauche libérale et néodémocrate, toute l’intelligentsia bien-pensante de Toronto ainsi qu’une bonne partie du caucus et des membres du Conseil des ministres estiment qu’il faut à tout prix empêcher le Québec d’entacher l’âme canadienne en violant allègrement les droits.

Les avocats fédéraux ont donc inventé un nouvel argument, très faible, selon lequel l’utilisation de la disposition pouvait à la longue nier irrévocablement un droit, ce qu’il faut éviter, au cas par cas.

Je prévois depuis longtemps que la Cour suprême ne donnera pas aux nationalistes et aux indépendantistes québécois l’argument massue de l’invalidation de la disposition de dérogation et de la Loi sur la laïcité de l’État. Elle exclura probablement les commissions scolaires anglophones de son application en s’appuyant sur un autre article de la Charte canadienne des droits et libertés. Cette décision sera annoncée après l’élection éventuelle, en octobre 2026, du Parti québécois.

Le ressac ne sera donc pas celui qu’on attendait. La gauche canadienne, y compris libérale et néodémocrate, sera furieuse contre la Cour suprême, car elle aura rendu légaux la xénophobie et le racisme québécois (à leurs yeux, on s’entend). Le seul remède à cet affront sera de proposer un amendement constitutionnel pour baliser ou, mieux, abolir la disposition de dérogation. Il sera divertissant de voir MM. Carney et Rodriguez trouver de nouvelles contorsions pour survivre à cette tempête.

(Une version légèrement plus courte de ce texte a d’abord été publiée dans Le Devoir.)

En berne, la souveraineté canadienne

Je ne vous blâme pas d’avoir perdu le fil de notre guerre commerciale avec nos voisins du Sud. Je vous résume les propos récents de notre premier ministre : on a gagné. Il a ajouté : on va gagner. Je simplifie, mais à peine.

Car oui, nous a-t-il appris, lorsqu’on se compare, on se célèbre. Nous sommes le pays, au monde, qui subit en ce moment le plus petit taux moyen de tarifs américains. D’autres, comme le Royaume-Uni, peuvent bien afficher des bouts de papier que Donald Trump a marqué de son énorme signature, ils s’en sortent quand même moins bien que nous. Pour tout dire, c’est presque comme si on avait les avantages d’être le 51e État américain, sans les inconvénients.

Notre potion magique est l’entente de libre échange renégociée pendant le premier mandat Trump par le désormais disparu (mais non défunt) Justin Trudeau. Trump a annoncé le 2 avril dernier qu’il allait exempter de tout tarif les produits couverts par l’accord. Cela concernait environ 90% de nos exportations et, puisque nos producteurs se sont empressés de remplir la paperasse leur permettant d’y souscrire, a bondi depuis vers les 95%. Reste évidemment les tarifs spécifiques sur l’acier, l’aluminium, les voitures produites ici (mais pas leurs composants américains) et, comme tous les cinq ans, le bois d’œuvre.

Attendez. Le 2 avril ? Donc on a gagné la guerre il y a cinq mois ? Pourquoi ne nous en a-t-on pas informés alors ? Pourquoi, dans l’intervalle, avons-nous multiplié les « rencontres constructives » qui ne débouchaient jamais sur rien ? Annoncé une augmentation gargantuesque et accélérée de nos dépenses militaires, pour plaire à l’autoritaire-en-chef de Washington ? Ravalé notre exceptionnalisme culturel, en abolissant en catastrophe notre taxe timide sur les Gafam — qui ont vampirisé le marché de la publicité et mis en péril nos médias –, dans l’espoir de nouveaux gains qui ne sont jamais venus ?

Si Marc Carney, en plus de tous ses talents, pouvait remonter le temps, agirait-il différemment ? Il s’est, soyons sérieux, rendu récemment à l’évidence qu’il ne pourrait rien empocher d’autre que ce qu’il a obtenu en avril. Tous les gestes posés depuis l’ont-ils été en pure perte ? Ou peut- on penser que, sans eux, l’ogre nous aurait mangé ? Lorsqu’on tente de valser avec un ours ivre, on ne sait jamais vraiment, d’un instant à l’autre, ce qui va nous arriver.

C’est donc désormais intégré, l’accord de libre-échange tient, malgré la propension de Trump d’ignorer tout ce que son pays, lui compris, a  signé jusqu’à maintenant. Tout ce qui est rare est précieux, et le gouvernement Carney s’est rendu compte que, pour plaider la valeur du traité, mieux valait le respecter, nous aussi. Il s’est donc tardivement éveillé au fait qu’une partie de nos contre-tarifs sur les produits américains enfreignait l’esprit et la lettre de l’accord et les a fait disparaître ce premier septembre. Pouf ! Tant mieux, ils avaient un effet inflationniste sur notre panier d’épicerie.

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Que faire maintenant ? Puisque aucun accord global n’a pu être conclu avant l’ultime date limite fixée le premier août, chacun se tourne vers le renouvellement prévu, l’an prochain, de l’accord de libre-échange. Certains, comme François Legault et Doug Ford, piaffent d’impatience d’accélérer aa renégociation et, si possible, de l’étendre aux secteurs non couverts et, pour l’instant, pénalisés. Ne voient-ils pas qu’il faut faire l’exact contraire ? Qu’il faut désormais éviter d’ouvrir quelque négociation que ce soit ? Qu’il faut se faire oublier, retarder le plus possible ce renouvellement pour que l’entente actuelle continue de s’appliquer, et prier pour que, peut-être, dans un moment d’infinie bonté, Dieu tout puissant rappelle Donald Trump à lui ? Souhaiter se jeter rapidement dans la gueule du loup (je veux dire, de l’ours) n’est-il pas équivalent à ce qu’une douzaine de poulets tapent sur la porte de la cuisine du Saint-Hubert, exigeant qu’on les laisse entrer ?

Ne rien faire et quoi d’autre ? Rester, comme le chantait Pierre Flynn, « calme et souverains, comme des Américains » ? Mark Carney a posé un grave geste de non-souveraineté en annulant la taxe Gafam. Il a posé au contraire un geste de souveraineté en annonçant qu’il reconnaîtrait l’existence d’un non-existant État Palestinien. On sent l’hésitation, le tâtonnement.

Un autre cas troublant est apparu. Le 20 août, Washington a imposé des sanctions contre Kimberly Prost, une juriste canadienne qui siège à la Cour pénale internationale. Elle est interdite de séjour aux États-Unis, ses avoirs, si elle en a, y sont gelés et elle ne peut plus y faire de transaction financière. Pourquoi ? Dans ses fonctions, elle a autorisé en 2020 une enquête sur les crimes de guerre présumés en Afghanistan, y compris de la part d’Américains. Les États-Unis n’ont jamais adhéré au traité créant la Cour, et a récemment pris des sanctions contre ses juges qui ont inculpé Benjamin Netanyahou (et le chef du Hamas) pour crimes de guerre. La création de cette Cour, décidée en 1998, ouverte en 2002 après avoir obtenu l’adhésion de 60 États, est un des derniers hauts faits de politique internationale du Canada. Spécifiquement, du gouvernement libéral de Jean Chrétien.

Comment l’équipe Carney a-t-elle réagi à ces sanctions ? La nouvelle ministre des Affaires mondiales, Anita Anand, affirme avoir soulevé la question lors don récent entretien avec le secrétaire d’État Marco Rubio. Mais le communiqué de la rencontre n’en souffle mot. Sinon, aucune déclaration, aucun communiqué, aucune protestation n’est sorti d’Ottawa.

L’architecte de la création de la cour, l’ancien ministre libéral Lloyd Axworthy, en est souverainement atterré. « Ce moment, a-t-il écrit sur sa page substack, marque une érosion dangereuse de la réputation du Canada sur la scène internationale. En choisissant le silence plutôt que la solidarité, nous ne faisons pas qu’éviter le conflit : nous abandonnons en silence les valeurs mêmes qui nous ont conféré notre autorité morale et notre influence depuis des générations. Le monde nous observe, mais n’entend rien. Ce silence est éloquent. »

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

La (courte) victoire de Mark Carney, le gentleman-cambrioleur

C’est un art. Subtiliser un bijou, voire tout un collier, avec élégance. Il est encore plus remarquable de le faire à la vue de tous, et de n’en point subir le moindre reproche.  Arsène Lupin est le personnage de fiction qui se rapproche le plus du nouveau premier ministre canadien Mark Carney. En plus de ravir son butin sans afficher la moindre agressivité, Lupin savait séduire ses victimes avec un mélange d’intelligence et d’humour. Dans une série de nouvelles, Lupin prête main-forte à l’inspecteur Béchoux, incapable de résoudre lui-même des fraudes complexes. L’inspecteur se méfie et réclame de Lupin, s’il trouve la clé de l’énigme ce qui ne fait aucun doute, qu’il ne parte pas lui-même avec le butin. Lupin se plie volontiers à cette exigence, mais réussit à dérober autre chose, parfois de plus grande valeur encore et de manière à ne jamais être inquiété. Dans la dernière aventure de cette série, c’est la jeune et ravissante conjointe de l’inspecteur Béchoux que Lupin ravit – dans les deux sens du terme.

Le degré de difficulté n’était pas moins élevé pour le quasi-inconnu qu’était encore Mark Carney il y a quelques mois à peine. Il fallait d’abord que, depuis l’ombre où il était tapi, il fasse en sorte que le trône libéral lui soit offert. C’est en restant immobile qu’il porta à Justin Trudeau un coup fatal. Ce dernier avait commis l’impair de virer sa ministre des Finances, Chrystia Freeland, sans s’assurer que Carney allait prendre la relève. Il laissa Trudeau choir sur sa propre gaffe, puis sortit de la coulisse au moment même où Donald Trump changeait le sujet de la conversation politique canadienne.

L’ex-gouverneur de deux banques centrales connaît la valeur des prises de contrôles hostiles. Il procéda de toute urgence à un pillage du programme de celui qui, jusque-là, se préparait à être premier ministre, le conservateur Pierre Poilievre.

Il se jeta directement sur le joyau de la couronne: la toxique taxe carbone, dont il avait pourtant vanté les mérites, lui reprochant seulement d’être trop peu onéreuse. Cela aurait dû être une grande victoire pour le réel assassin de cette taxe, Pierre Poilievre, qui lui avait patiemment fait la peau deux ans durant. Mais non. Alors que chacun voyait bien que Carney/Lupin signait le décret de disparition de la taxe que Poilievre avait politiquement rédigé, les électeurs ont crédité le cambrioleur.

Dans un ahurissant sondage Abacus d’avril,  55% des électeurs donnaient à Carney le mérite d’avoir aboli la taxe, seulement 28% Poilievre et 17% ne pouvaient se décider. Ce qui signifie que, même dans l’électorat consrvateur incessamment martelé par le Axe the tax de leur chef, un sur quatre jugeaient que Carney était l’homme qui avait terrassé la taxe.

Un homme qui gagne à être méconnu

Au moment de l’entrée en scène de Mark Carney, Pierre Poilievre avait bien mieux réussi que ses prédécesseurs chefs de l’opposition à atteindre une estimable notoriété. L’homme se montrait énergique, pugnace, relayant, incarnant et propulsant la colère populaire contre l’inflation, la crise du logement, le plus en plus insupportable premier ministre Justin Trudeau. Il était devenu la personnalité connue – et dominante – de l’univers politique.

Carney présentait au contraire les vertus de la page blanche. Ou beige. Puisqu’il était inconnu, sauf pour la mention “banquier” qui barrait son curriculum vitae, chacun pouvait projeter sur lui l’espoir de compétence et de stabilité — valeurs que la situation nouvelle, trumpienne, imposait tout à coup comme irrésistibles.

L’homme gagnait à être méconnu. Il était donc urgent, pour maintenir cet état de la plus faible exposition possible, qu’il déclenche illico une campagne électorale parmi les plus courtes autorisées par la loi, puis de l’interrompre souvent pour vaquer aux exigences de la fonction de premier ministre. Son attractivité était fonction de la non-attractivité des autres acteurs de la pièce continentale. Carney était fade et prévisible, face au fantasque roi fou de Washington; calme et serein, face à l’agressivité et la colère apparaissant désormais déconnectée du chef conservateur;  habile avec les chiffres et non suspect de légèreté, face à l’homme qu’il remplaçait à la tête de son parti et qui ne jouerait aucun rôle – mais vraiment absolument aucun — dans sa campagne.

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Les semaines passant, Poilievre fut sommé de se réinventer, de remiser son agressivité, de subir une formation accélérée d’extension des zygomatiques (le muscle du sourire). Une tâche colossale, bien exécutée, en particulier dans les débats, mais qui arrivait trop tard. Arrivés trop tard aussi, les brèches dans le vernis de Mark Carney. Son rapport difficile avec la vérité, notamment mais pas seulement sur la teneur de sa seule conversation avec Donald Trump, son approche de touriste égaré sur les questions québécoises, son goût prononcé pour les déficits élastiques ont mis de l’eau dans son gas. Encore deux semaines de campagne et le pouvoir lui échappait.

La grande perdante de la campagne ? La planète. Le parti vert a perdu la moitié de son caucus de deux personnes. Le parti le plus environnementaliste après lui, le NPD, s’est effondré. Au Québec, le parti qui porte une conscience verte, le Bloc québécois, n’a pas pu sauver tous ses meubles. L’ex-ministre phare de l’environnement, Stephen Guilbeault, avait pris l’habitude, sous Justin, d’avaler des couleuvres. Avec Carney, c’est la couleuvre qui l’a avalé. Le nouveau premier mistre l’a expulsé dans le fumeux ministère de “l’identité”, tout en faisant campagne sur la nécessité de multiplier les pipelines et d’augmenter – d’augmenter ! — la production pétrolière au pays.

Cela ne suffira pas à éviter le scénario préparé par la première ministre américanophile de l’Alberta, Danielle Smith, qui a promis pour bientôt, en cas de victoire libérale, une “crise sans précédent de l’unité nationale”. Commence aujourd’hui son compte à rebours de six mois avant la tenue d’une consultation suivie d’un référendum sur l’avenir de sa province. Ce suspense aura l’effet d’un lent traitement de canal sur une molaire du gouvernement Carney. Et qui sait si Donald Trump ne lui mettra pas constamment sur le nez, et sur Truth Social, ce méchant mal de dent ?

Au Québec, le village gaulois a partiellement cédé aux charmes du gentleman banquier. Mais suffisamment de villageois ont bu la potion magique d’Yves-François Blanchet pour tenter d’offrir au Québec le bouclier de la balance du pouvoir. Au moment d’écrire ces lignes, on ne pouvait jurer du succès de la manœuvre.

Mark Carney fut, oui, l’Arsène Lupin du premier tiers de l’année 2025 au Canada. Au fil d’arrivée, cependant, il n’a pu empocher la totalité de de la boîte à bijoux. Le Canada s’est donné un premier ministre beige. Mais son avenir politique immédiat s’annonce coloré.

(Une version un peu plus courte de ce texte a été publiée dans Le Devoir.)

Mes questions à Carney et à Poilievre

Les équipes de campagne en sont aux derniers préparatifs des débats de cette semaine, comme les journalistes. Toujours volontaire pour rendre service, je me permets de souffler quelques questions de mon cru à Mark Carney et à Pierre Poilievre.

Aux deux. Vous avez récemment déclaré que vous étiez d’accord avec la loi 96 sur le français au Québec. Mais personne ne vous a demandé si vous l’aviez vraiment lue. Alors, dites-moi si, oui ou non, vous appuyez les mesures suivantes de la loi : 1) donner six mois aux immigrants pour apprendre le français, après quoi l’État ne s’adressera à eux qu’en français ; 2) plafonner le nombre de places dans les cégeps anglophones pour enlever le libre choix du cégep à un nombre croissant de non-Anglos ; 3) donner à l’Office québécois de la langue française le droit de perquisitionner les ordinateurs et les téléphones portables sans mandat dans le cadre d’une inspection. (Note : même moi, je suis opposé à ce dernier point.)

Aux deux. En ce qui concerne la Loi sur la laïcité de l’État, vous avez tous les deux annoncé que votre ministre de la Justice éventuel tenterait de convaincre la Cour suprême de changer la règle qu’elle avait clairement établie en 1988 affirmant qu’un gouvernement pouvait, de façon préventive, soustraire une de ses lois du jugement des tribunaux. Pourquoi pensez-vous que les juges de la Cour suprême ont eu tort en 1988 ?

Question de relance : si vous nous dites que c’est parce que l’utilisation de la clause dérogatoire est de plus en plus courante, ne savez-vous pas que la Cour avait validé son utilisation préventive par René Lévesque sur la totalité de ses lois entre 1982 et 1985 ? Et si vous ne soutenez les droits que lorsqu’ils ne sont pas souvent utilisés, avez-vous la même position au sujet des autres droits, comme celui à l’avortement ?

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À Pierre Poilievre. Vous avez annoncé que votre gouvernement serait sans pitié envers le « BS corporatif », c’est-à-dire les subventions données aux entreprises qui n’en ont pas besoin. Vous engagez-vous à mettre fin aux subventions du gouvernement fédéral à l’industrie pétrolière et gazière, qui ont totalisé près de 30 milliards de dollars en 2024 ? En quoi n’est-ce pas du « BS corporatif » ?

À Mark Carney. Vous avez ramené à zéro la taxe sur le carbone pour les consommateurs. Jusque-là, Ottawa envoyait aux ménages affectés un chèque au début de chaque trimestre pour amortir le prix qu’ils allaient, ensuite, payer à la pompe. Cela ne s’appliquait pas au Québec et à la Colombie-Britannique. Mais voici que vous avez décidé d’envoyer un chèque allant de 95 $ à 456 $ à chaque ménage hors Québec et hors Colombie-Britannique pour amortir un paiement qu’ils n’effectueront pas. Alors, pourquoi ne pas être aussi généreux envers les Québécois ?

Question de relance : les contribuables québécois contribuent à hauteur de 20 % au budget fédéral. Puisque le coût du remboursement est de 3,75 milliards, les Québécois paieront donc 750 millions de dollars pour des chèques envoyés aux autres Canadiens. Allez-vous les rembourser ?

À Pierre Poilievre. Vous avez pris l’engagement très clair de protéger le droit des femmes à l’avortement. Cependant, le gouvernement fédéral finance chaque année à hauteur de plus de 10 millions de dollars des organismes canadiens de planification familiale qui offrent, entre autres, des services d’information et de soutien à l’avortement. Vous engagez-vous à maintenir ces financements à leur niveau actuel ?

À Mark Carney. Selon la fiscaliste québécoise Brigitte Alepin, au cours des trois dernières années où vous avez dirigé Brookfield, la compagnie a affiché des revenus cumulés d’un milliard de dollars, mais a payé zéro dollar d’impôt. Êtes-vous donc un champion de l’évitement fiscal ?

À Mark Carney. Pierre Poilievre s’est engagé, s’il est élu, à éliminer les failles qui permettent à des compagnies canadiennes de placer des sommes dans des paradis fiscaux pour éviter de payer leur juste part d’impôts au Canada. Il propose de créer un site Internet pour exposer publiquement toutes les sociétés qui fraudent le système fiscal et d’offrir aux dénonciateurs jusqu’à 20 % des fonds récupérés lorsqu’ils contribuent à dénoncer des stratagèmes fiscaux frauduleux. Si vous êtes élu premier ministre, allez-vous appliquer ces mesures et, sinon, pourquoi pas ?

Aux deux. Lors des élections au Québec, les chefs de partis dévoilent l’état de leurs avoirs et de leurs actifs. Voici votre occasion de respecter une tradition québécoise. À un demi-million près, combien valez-vous ?

Question de relance : si vous refusez de répondre à cette question en vous réfugiant derrière les règles fédérales, est-ce parce que vous avez honte d’être trop riche, ou de ne pas l’être assez ?

À Pierre Poilievre. Lorsqu’il fut interrogé sur l’existence d’un génocide israélien à Gaza, le chef libéral a déclaré ceci : « Je suis au courant, c’est pourquoi il y a un embargo sur les armes. » Vous l’avez critiqué pour cette déclaration. Si vous devenez premier ministre, allez-vous maintenir l’embargo sur la vente d’armes à Israël ? Sinon, pourquoi ?

Aux deux. Le 21 novembre dernier, la Cour pénale internationale — un organisme créé à l’initiative du Canada — a lancé un mandat d’arrêt contre Benjamin Nétanyahou, le premier ministre d’Israël, invoquant sa responsabilité dans le crime d’utiliser la famine comme méthode de guerreet dans des crimes contre l’humanité, par exemple le meurtre, la persécution et d’autres actes inhumains, pendant la guerre entre Israël et le Hamas. Comme les 124 autres États membres de la Cour, le Canada est désormais tenu d’arrêter Benjamin Nétanyahou s’il met le pied en sol canadien. S’il visite le pays, allez-vous respecter cette obligation ?

Question de relance : puisque M. Nétanyahou est accusé de crimes de guerre, vous engagez-vous à ne jamais le rencontrer pendant votre mandat, ou jusqu’à ce qu’il soit jugé innocent de ces accusations ?

P.-S. – si ces questions ne vous sont pas posées pendant les débats, pouvez-vous m’envoyer vos réponses, à mon attention, au Devoir ? Merci.

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

Mark Carney, menace à l’unité canadienne?

Avertissement : cette chronique n’est pas un appel au vote. Elle n’offre que des constats. Mais ceux de mes lecteurs qui souhaitent maximiser les chances que le Canada reste uni devraient voter pour Pierre Poilievre. Et ceux de mes lecteurs qui souhaitent maximiser le risque de fragmentation du Canada devraient voter pour Mark Carney.

Ce n’est évidemment pas dans le programme du chef libéral de présider au départ d’une ou de plusieurs provinces canadiennes. Cependant, les partisans de l’indépendance de l’Alberta, et plus généralement des provinces des prairies, voient en l’élection de Carney la principale condition gagnante de la réalisation de leur projet.

L’affaire ne serait qu’anecdotique s’ils n’avaient pas trouvé en la première ministre albertaine une femme d’une farouche détermination qui a entrepris de tout mettre en œuvre pour provoquer, a-t-elle écrit, « une crise d’unité nationale sans précédent ».

Je vous ai avisés dans une chronique antérieure de la liste de demandes qu’elle a envoyée aux deux partis fédéraux qui, en comparaison, rend celle livrée cette année par François Legault on ne peut plus pâlotte. Danielle Smith donne six mois au futur premier ministre canadien pour se rendre à ses exigences (en résumé : bar ouvert pour le pétrole), sinon… elle « jugera » de l’humeur des Albertains. Non sans les avoir crinqués dans l’intervalle avec une commission de consultation appelée Next Steps, avec une promesse de référendum, et avec la prédiction qu’envers l’Ouest, « Carney est pire que Trudeau ».

Hier comme aujourd’hui, une majorité massive d’Albertains souhaite rester canadienne. Mais alors que, sous le dernier premier ministre conservateur, issu de l’Alberta, Stephen Harper, seulement 10 % des citoyens de la province pétrolière souhaitaient voir leur drapeau flotter aux Nations unies, aujourd’hui, dans l’hypothèse de l’élection de Carney, un tiers est partant. L’idée est donc sortie de la marge.

Le vieux sage albertain Preston Manning, ex-fondateur du Reform Party dont la devise était « The West Wants In » — l’Ouest veut être présent dans les décisions, s’est transformé en partisan du « Wexit » — aucune traduction nécessaire. Dans un texte publié dans le Globe and Mail la semaine dernière, il a lancé un avertissement aux électeurs du centre du pays (il parle de nous et des Ontariens) et de l’Atlantique. Nous devons « reconnaître qu’un vote pour les libéraux de Carney équivaut à un vote pour la sécession de l’Ouest ».

Il s’explique : « Si les préoccupations ou les actions de l’Ouest canadien vous importent peu, ignorez ce conseil non sollicité. Mais comprenez que la séparation du moteur économique de l’Ouest canadien, basé sur les ressources, aura sur le reste du Canada des conséquences économiques et sociales désastreuses ». Bref, il nous enjoint de rejeter Carney, non pour le seul bien de l’Alberta, mais pour nous éviter les conséquences désastreuses que le départ de la poule aux œufs pétroliers infligerait.

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Manning prévoit d’ailleurs que d’autres provinces de l’Ouest quitteraient la fédération, en cas de départ de l’Alberta. Un député du Nouveau Parti démocratique (NPD) a voulu en avoir le cœur net en posant directement cette semaine la question à Scott Moe, premier ministre de la Saskatchewan. Sans succès. Moe refuse d’exclure clairement un avenir indépendant à sa province. Les questions d’aliénation de l’Ouest et d’indépendance sont sérieuses, dit-il. Mais encore ? « Si c’est la voie qu’ils continuent à suivre [les politiques environnementales libérales], et si cette politique non consentie nuit à la façon dont nous créons de la richesse, des emplois et des opportunités dans cette province, alors nous allons avoir un problème important dans le futur. »

La machine à problèmes

Un problème, c’est vite dit. Je connais des souverainistes québécois qui leur diraient, à Smith et à Moe, qu’il faut de méchants problèmes pour convaincre 50 % d’une population plus une personne de dire adieu au Canada. Smith a eu une idée riche : s’associer au Québec pour multiplier les problèmes avec Ottawa. J’aimerais rencontrer le conseiller albertain qui s’est donné la peine de lire les 108 pages du rapport publié en novembre par le Comité consultatif sur les enjeux constitutionnels du Québec au sein de la fédération canadienne.

Avant même que le gouvernement Legault ne se prononce sur ses recommandations, Danielle Smith les a trouvées excellentes, et a proposé dans une lettre à son homologue québécois que les deux provinces appuient de concert sur l’accélérateur des revendications autonomistes. Accorder aux lois provinciales sur la propriété la préséance sur les lois fédérales, avoir son mot à dire dans la nomination des juges (Simon Jolin-Barrette a bougé là-dessus cette semaine), réduire le pouvoir fédéral de dépenser, désigner soi-même son lieutenant-gouverneur, participer directement aux négociations internationales et soumettre leur application à une ratification des provinces, la liste est longue.

Cela embêterait un gouvernement Poilievre, c’est certain, car ces réformes excèdent de loin la flexibilité provincialiste conservatrice. Il s’agirait plus assurément d’une série de drapeaux rouges agités devant un gouvernement libéral peu enclin à démanteler l’œuvre de Trudeau père.

Il est tout à fait possible que l’ensemble de la manœuvre soit une entreprise classique d’augmentation du rapport de force de l’Alberta pour arracher davantage d’autonomie au sein de la fédération et faire déboucher ses projets de pipeline. Mais je pense subodorer qu’il y a davantage. On a vu Danielle Smith évoluer comme un poisson dans l’eau de la droite républicaine, y compris à Mar-a-Lago, dans un rassemblement MAGA (Make America Great Again) en Floride et sur les ondes trumpistes. Il est aisé de conclure qu’elle s’imagine demain gouverneure du 51e État américain. Puis, pourquoi pas, première sénatrice de l’Alberta à Washington. Elle n’a que 54 ans après tout.

Que signifierait, pour les indépendantistes québécois, le scénario d’une Alberta quittant le Canada ? Rien de moins qu’une aubaine. D’abord, le départ de la province baliserait la voie de sortie de la fédération, en traversant toutes les étapes nécessaires : reconnaissance de la question et du résultat référendaires par le Parlement fédéral, négociation d’une juste répartition de la dette et des actifs, ratification canadienne de son départ. En cas de succès — mais en ce cas seulement —, les Québécois anxieux seraient rassurés. Non seulement une indépendance négociée est possible, se diraient-ils, mais elle vient d’arriver. Si la Saskatchewan puis le Manitoba prenaient la même procédure à sa suite, ce serait encore mieux.

Et puisqu’on s’aventure assez loin sur le chemin des possibles, quittons la zone du vraisemblable pour badiner un peu. Si, après l’Ouest, l’Atlantique et l’Ontario décidaient de quitter le Canada, le Québec se retrouverait… tout seul. Nous obtiendrions l’indépendance par défaut, tous les autres s’étant séparés de nous. Nous pourrions alors reprendre le Ô Canada, que nous avions inventé pour parler de nous. Reprendre aussi la feuille d’érable, qui nous appartient. Même le mot « Canada », utilisé à l’origine pour parler de notre coin de continent, deviendrait disponible. C’est un mot iroquois ou wendat qui signifie « village ». On pourrait le leur redonner, tout simplement.

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

Les squelettes de Monsieur Carney

Il semble y avoir foule dans le placard du nouveau premier ministre. L’électorat lui a donné, depuis son arrivée, le bon Dieu sans confession. D’autant que, dès sa prise du pouvoir, il a déroulé une série de décisions et d’actions qui témoignaient d’une réelle prise de contrôle de la situation. Mise à zéro de la taxe carbone, rencontres positives avec Doug Ford et François Legault (un peu moins avec l’Albertaine Danielle Smith), visites éclair à Paris, à Londres et à Iqaluit.

Notez : il a insisté pour s’arrêter d’abord à Notre-Dame de Paris. C’était pour admirer sa rénovation, a-t-il dit. Mais il en a profité pour allumer un lampion. Qu’a-t-il bien pu demander, par cette offrande, au Très Haut ? Qu’on ne fouille pas trop dans son passé d’investisseur, peut-être ?

Les informations qui nous parviennent depuis le début de la campagne sur la méga-entreprise dont il présidait le conseil d’administration, Brookfield Asset Management, nous mettent en appétit. Brookfield gère un portefeuille d’environ mille milliards de dollars.

Le dossier publié samedi dans Le Journal de Montréal nous apprend que l’entreprise a versé, d’avance, 99 ans de loyer pour occuper un immeuble de New York appartenant au gendre de Donald Trump, Jared Kushner. Un locataire qui vous paie un siècle d’avance, ça ne court pas les rues. Il s’agissait de dépanner le pauvre Jared, en manque de liquidités, en lui filant un chèque de 1,1 milliard de dollars américains. La date est importante : 2018. Donald Trump était président. Kushner était son conseiller spécial, notamment pour le Moyen-Orient. Brookfield est donc venu au secours d’un homme du président.

Carney n’est arrivé à la présidence du CA de Brookfield qu’en octobre 2020, mais à temps pour se rendre compte que des sénateurs démocrates étaient très intéressés aux détails de la transaction avec Jared. D’autant que le milliard de dollars salvateur avait transité par le Qatar. Selon le Journal, Brookfield a simplement refusé de répondre aux choquantes questions du Sénat américain. Reste qu’on aimerait bien savoir ce que M. Carney pense de cette opération financière et s’il a participé au refus de répondre aux questions des élus à ce sujet.

Est-ce la raison pour laquelle, après avoir eu une conversation « constructive » avec lui la semaine dernière, Donald Trump l’a appelé « Mark » en public ? Parce que c’était un ami de la famille ? Si cela peut être mis au service des intérêts du pays et nous éviter une guerre commerciale, ce sera un milliard de dollars bien placés. Sinon, non.

On sait qu’il a personnellement présidé à la constitution de deux fonds d’investissement aux Bermudes. Ces filiales pouvaient ainsi payer zéro impôt sur leurs profits, plutôt que le vilain taux canadien net de 15 %. Carney nous a expliqué que c’était pour le bien des retraités, car certains fonds (comme la Caisse de dépôt et placement du Québec) confient des sommes en gestion à Brookfield. L’argument serait meilleur si sa compagnie avait déplacé la totalité de ses fonds aux Bermudes. Pourquoi ne pas faire aussi profiter les autres fonds de retraite de l’évitement fiscal ?

Ce n’était peut-être pas nécessaire. Car, comme l’a démontré la fiscaliste Brigitte Alepin, ces trois dernières années, la maison mère canadienne de Brookfield a affiché un revenu net cumulé d’un milliard de dollars, et a payé en impôts canadiens une somme rondelette : zéro dollar. « Mark Carney, président du CA jusqu’au 16 janvier 2025, pourrait-il nous rassurer sur la façon dont Brookfield Asset Management (ou autre) a contribué à la fiscalité canadienne et mondiale ? » demande-t-elle.

Autrement dit, le président du CA Carney a-t-il fait en sorte que sa compagnie soit un « bon citoyen corporatif » ? Et sinon, pourquoi ?

Disponible, également en PDF. Cliquer ici.

Le premier ministre a laissé entendre que, puisqu’il connaît bien « comment le monde fonctionne », il allait pouvoir s’attaquer à la question de l’évasion fiscale dans son mandat. On a très hâte. Car le Parti libéral et le Parti conservateur ont agi en tandem ces dernières décennies pour faire du Canada un des champions mondiaux de la légalisation de l’évasion fiscale. Comment Mark Carney va-t-il faire tomber le Canada de ce piédestal sans mécontenter les généreux donateurs à sa campagne au leadership (4 millions de dollars en quelques semaines, impressionnant) ?

Parlant de millions, combien en possède le nouveau leader du Canada ? Depuis quelques cycles électoraux, les chefs de parti au Québec acceptent de répondre à cette question posée par les journalistes de Cogeco. Ce n’est pas le cas au fédéral, pour une raison inexplicable.

Interrogé à plusieurs reprises, Mark Carney se replie sur l’absence d’obligation légale à cet effet. Oui, mais ce qui n’est pas obligatoire n’est pas interdit. On sait qu’il est parti de Brookfield avec des options d’achat d’actions d’une valeur de 6,8 millions de dollars. Donc, en plus de ce qu’il a accumulé précédemment chez Goldman Sachs et Brookfield. Alors, en est-il à 10, 15, 20 millions ? Et en quoi la divulgation de cette information lui serait-elle nuisible ?

Ah, mais voilà. Ce n’est peut-être pas ce que vous pensez. Il n’a peut-être pas honte d’être très riche. Il a peut-être honte de n’être pas assez riche. Oui, car lorsqu’on se présente comme un as de la finance, si les millions accumulés ne sont pas suffisants pour démontrer qu’il a bien géré sa fortune personnelle, fait de bons placements, évité les écueils de Nortel, Enron ou Northvolt, on peut lui reprocher son manque de flair économique. Alors, cachez ces maigres millions que l’on ne saurait voir…

(Ce texte fut d’abord publié dans Le Devoir.)

Identité canadienne, après l’éclipse

Les écrivains du Canada anglais, surtout depuis la Seconde Guerre mondiale, se sont donné le mandat de définir l’évanescente identité canadienne. Comment nommer l’essence de ce pays neuf, qui a mis 100 ans à se donner un drapeau, un hymne national et un passeport tant son existence semblait engoncée dans la grandeur de l’empire ? Les universitaires s’y sont mis ; Pierre Elliott Trudeau a donné un élan nouveau à l’affaire avec une constitution et une charte.

Il était question de droits, de survivance et de grands espaces. De deux peuples fondateurs. Non, pas deux. Trois, car il y en avait avant. Enfin, pas trois, mais plein d’autres, car ils forment chacun une nation. Non, oubliez ça. En fait, deux, plein d’autres qui étaient là avant nous, et plein d’autres qui sont venus et ne sont pas moins nous que nous. Enfin, c’est une « communauté de communautés », a dit l’un. Pas du tout, a répondu l’autre, car « le tout est plus important que la somme des parties ».

Certes. Mais pouvez-vous être plus précis ? « Nous ne sommes pas des Américains », a répété Trudeau fils le mois dernier à la télé de nos voisins, reprenant un air connu. Les Japonais non plus, remarquez, et cela ne suffit pas à les définir. Il y avait bien l’assurance maladie qui nous distinguait, mais depuis l’Obamacare, la différence s’estompe, sans disparaître. Notre identité ne peut pas tenir à un programme social, si flamboyant soit-il. Et la CBC, la moins écoutée des chaînes canadiennes — car sa programmation est insuffisamment états-unienne —, ne fait pas le poids.

Jean Chrétien fut le premier à jeter l’éponge et à utiliser dans un ou deux discours — probablement pas rédigés de sa main — la notion d’un pays « postnational ». C’est Justin qui a poussé le bouchon le plus loin, dans sa désormais célèbre entrevue au New York Times Magazine en 2015, en annonçant qu’il « n’y a pas d’identité fondamentale, pas de courant dominant au Canada ».

L’éclipse identitaire aura duré presque 10 ans. Car les chefs des deux grands partis canadiens, Pierre Poilievre et Mark Carney, ont chacun à leur façon annoncé le grand retour d’une identité fondamentale, d’un courant dominant.

Poilievre a dégainé le premier, dans son discours de refondation de ses thèmes électoraux, le 15 février, sous le slogan « Canada d’abord ». Il fut question de pipelines et de baisses d’impôt, mais pas seulement. Il a annoncé la fin de « la guerre contre notre histoire », en particulier la guerre contre le fondateur du pays, John A. Macdonald, qui a eu le grand mérite d’être conservateur. Son successeur, s’il est élu, veut « renforcer les sanctions contre ceux qui détruisent ou dégradent nos symboles ». Il annonce aussi le retour des héros et des symboles canadiens sur les pages de notre passeport, évincés comme on le sait par l’équipe postnationale de Justin.

Il peste, avec raison, contre l’introduction par le désormais ancien régime de cérémonies d’assermentation à la citoyenneté à distance. Non seulement il rétablira l’obligation de se présenter en personne, mais il ajoutera un passage au serment. Le voici : « Je témoigne ma gratitude à ceux qui ont travaillé, se sont sacrifiés et ont donné leur vie pour défendre la liberté dont je me réjouis aujourd’hui et pour bâtir le pays que j’appelle maintenant mon chez-moi. Comme eux, je m’engage à remplir mes devoirs de citoyen canadien. »

Pour mémoire, car c’est difficile d’y croire, le serment actuel est : « Je jure que je serai fidèle et porterai sincère allégeance à Sa Majesté le roi Charles III, roi du Canada, à ses héritiers et successeurs ; que j’observerai fidèlement les lois du Canada, y compris la Constitution, qui reconnaît et confirme les droits ancestraux ou issus de traités des Premières Nations, des Inuits et des Métis, et que je remplirai loyalement mes obligations de citoyen canadien. »

Avouez que cette simple lecture fait douter de l’existence d’une identité canadienne, autre qu’indigène et royale.

Mark Carney n’a pas voulu être en reste. Dès son premier jour, il a créé un ministère de l’Identité canadienne. Pour un pays qui n’en avait officiellement aucune la veille, la chose est immense. Parmi ses premiers mots prononcés, notre nouveau chef de gouvernement a affirmé que « notre identité bilingue et la langue française enrichissent notre culture », car le Canada est « un pays construit sur le roc de trois peuples : indigène, français et britannique ». Le mot « multiculturalisme » ne fut pas prononcé. C’est à peine si fut mentionnée, au passage, la diversité. On sent donc une réelle volonté de se recentrer sur les fondamentaux. D’autant que Carney a de suite pris l’avion vers les trois pôles identitaires désignés : Paris, Londres et Iqaluit.

Mais à part nous annoncer que nous avons désormais une « identité bilingue », en quoi consiste celle-ci ? Il a choisi un Québécois, Steven Guilbeault, pour chapeauter le nouveau ministère, qui n’a pas dans son intitulé la responsabilité des langues officielles, mais qui y gagne au change, car il obtient la gestion des parcs du Canada. Le lien avec l’identité vous échappe ? Pas au premier ministre, qui explique que « la question de l’identité canadienne est beaucoup plus large que seulement les langues officielles. C’est beaucoup plus que notre héritage. Nous construisons l’identité canadienne, et c’est vraiment la clé ». Oui, car, dit-il, elle « inclut la nature ». Le ministre Guilbeault est chargé de « mettre ensemble toutes les responsabilités qui concernent la nature, les océans, la biodiversité, et de s’assurer que toutes ces choses sont protégées et promues ».

Résumons. Notre identité est bilingue, assise sur un roc, alliage de riches veines françaises, britanniques et indigènes, mais inclut la nature, les océans et la biodiversité. Cela fait un peu bouillabaisse, convenons-en. Mais on campe résolument dans l’anti-postmoderne, ce qui est archinouveau, non ? Reste à insérer le tout dans le serment.

On sent que Steven Guilbeault va bientôt s’ennuyer d’un dossier bien plus simple : rendre vert un pays producteur de pétrole.

(Ce texte fut d’abord publié dans Le Devoir.)

Le début du calvaire de Mark Carney

Conservez cette chronique, vous pourrez la retenir contre moi. Je vais me hasarder à énoncer une prédiction péremptoire : ça va mal se passer pour Mark Carney. Mal, et longtemps.

Qu’il savoure sa victoire dimanche. Qu’il s’imprègne des applaudissements, se réjouisse du ralliement de ses adversaires, savoure l’ivresse du pouvoir lors de la formation de son éphémère gouvernement, goûte chaque moment de sa visite chez la gouverneure générale, puis qu’il se délecte du vent d’enthousiasme issu du lancement national de sa campagne électorale. Parce qu’après, à mon humble avis, s’ouvre pour lui un marais dont, probablement, il ne sortira que par la porte de la retraite politique.

Mais ne l’ai-je point vu s’envoler, depuis un mois, dans le firmament des sondages, comme une fusée de SpaceX ? J’ai vu, j’ai vu. Comme j’avais vu Jean Charest, début 1998, devenir invincible face à mon patron Lucien Bouchard, avant de devenir, à l’élection quelques mois plus tard, « vincible ». L’attrait de la nouveauté est une chose, surtout si l’objet mis en vitrine répond, extérieurement, à un besoin profond. Mais une fois l’objet entre nos mains, qu’arrive-t-il s’il n’est pas à la hauteur des attentes ? Je n’avais trouvé face à Charest qu’une pirouette. C’est comme le nouveau Coke, avais-je fait dire à mon patron. La plus grande campagne de publicité de l’histoire. Mais quand les gens y ont goûté, ils n’en ont pas voulu. (Oui, ils finiraient, en 2003, à vouloir de Jean Charest, mais cela ne sert pas mon propos.)

Pourquoi Carney est-il devenu la vedette du mois de février ? Je vois trois raisons. Il n’est pas Justin Trudeau. Il n’est pas Donald Trump. Il n’est pas Pierre Poilievre. Et une partie de l’électorat libéral et centriste pour qui ces trois personnes sont des repoussoirs, mais qui acceptaient, faute de mieux, de se replier sur le conservateur, a sauté sur l’occasion de se libérer de son emprise et de venir goûter au fruit du changement. Mais ces jours derniers, les enquêtes d’opinion n’arrivent pas à nous indiquer si cette phase d’engouement est derrière nous. Soit Mark Carney continue de grimper et dépasse les conservateurs (Ekos), soit il a atteint un plateau, trop bas pour battre les conservateurs (Angus Reid), soit il a déjà entamé son repli (Léger).

C’est, entre autres, parce qu’il a ouvert la bouche. Tant qu’il ne disait presque rien, on pouvait voir en lui l’adulte dans la pièce, calme, posé et apparemment compétent, son CV étant son principal et impressionnant argument. Mais ouvrant la bouche en français, il a exposé les limites de sa compétence linguistique. Ouvrant la bouche en anglais, il a exposé les limites de sa compétence tout court.

Il m’a perdu à « baisse d’impôt », « augmentation rapide des dépenses en défense » et « équilibrer le budget d’opération ». Je n’ai été gouverneur d’aucune banque centrale, pourtant, je sais que ces trois propositions sont antinomiques. Puis, il s’est mis à vouloir trafiquer les faits. Le déménagement à New York d’une filiale de sa compagnie d’investissement ? La bonne réponse était : absolument ! Cette transaction ne concernait qu’un tout petit nombre d’emplois et vise à enrichir des investisseurs canadiens. Les conservateurs veulent-ils interdire aux compagnies canadiennes d’avoir des filiales à l’étranger ? Il a choisi la mauvaise réponse, fausse : je n’y suis pour rien. Puis, il a voulu se donner le crédit de l’assainissement des finances publiques sous Paul Martin. Faux, il est arrivé comme haut fonctionnaire aux Finances une fois l’équilibre atteint (surtout sur le dos des provinces, soit dit en passant). Puis, se donner le crédit, comme gouverneur de la Banque du Canada, de la sortie de la crise de 2008, alors que c’est le ministre des Finances Jim Flaherty qui a fait l’essentiel du travail (contraint et forcé, il faut le dire, par la fronde d’une opposition majoritaire menaçant de renverser le gouvernement s’il n’investissait pas massivement pour contrer les effets de la crise).

Bref, le premier bulletin mensuel de l’élève Carney se solde par : pas fameux ! Que pense-t-il de la taxe carbone, dont il fut pendant des années le plus grand partisan ? Finalement, cela ne couvre que 10 % de la cible de réduction des gaz à effet de serre, donc on peut s’en passer. On respire (du CO2) ! Mais il a une meilleure idée : taxer davantage le carbone des industries primaires. Mesure évidemment à la fois salvatrice, pour la planète, et inflationniste, pour les consommateurs, et qui aurait du sens si notre principal concurrent, l’américain, faisait de même. Mais les nouvelles venues du Sud ne semblent pas attester de cette simultanéité dans l’effort climatique. Je ne dis pas que ce dossier est simple. Il est peut-être, du moins pour l’heure, insoluble. Dans le contexte, Carney ne fait que tendre l’autre joue aux slogans Axe the Tax de l’adversaire.

Pour l’avoir vu lors des deux débats de la course à la direction de son parti, j’ai tiré, comme tous ceux qui ont peiné comme moi devant leurs écrans, la conclusion que cet homme n’est pas prêt pour la lutte politique grand prix que constitue une campagne électorale fédérale. Le problème qu’il pose à Poilievre et à Yves-François Blanchet est celui-ci : comment pourront-ils démontrer aux électeurs, pendant le débat, que Carney n’a pas l’étoffe d’un premier ministre, mais sans lui faire mal au point de le transformer en victime ? Blanchet a la maîtrise de soi qui lui permettra de s’en tirer, mais je ne puis en dire autant de Poilievre.

Ceux qui ont allumé leurs boîtes à images depuis dix jours ont dû voir et revoir les publicités extrêmement négatives, anti-Carney et anti-Poilievre, qui veulent nous les faire passer pour des suppôts de Donald Trump. Le problème est que, malgré l’afflux des millions engrangés dans la caisse de Carney depuis son arrivée, la caisse conservatrice est nettement mieux garnie. Je fais le pari qu’au terme de la campagne, Poilievre s’imposera comme le bagarreur intransigeant dont le Canada a besoin contre Trump (un peu comme Doug Ford est en train de devenir le champion de la résistance) et que Carney sera vu exactement comme son amie Chrystia Freeland l’a présenté au début de sa campagne au leadership : un excellent haut fonctionnaire.

Lorsque les conservateurs de Stephen Harper eurent fini de laver le plancher avec sa réputation et de l’expulser du monde politique canadien, le prédécesseur de Carney à la direction du Parti libéral du Canada Michael Ignatieff a pondu un remarquable petit livre, Fire and Ashes: Success and Failure in Politics (2013, Harvard University Press).

Je lui donne la parole : « Rien de ce que nous avons dit, peu importe à quel point nous y croyions avec ferveur, n’a changé les choses. Je repense maintenant à ces foules immenses, à ces grandes soirées, et je vois que nous ne parlions qu’à nous-mêmes. Notre fête est devenue une chambre d’écho : tout ce que nous entendions, c’était le son de nos propres voix. Nous avons pensé que nous avions besoin d’une politique et d’une plateforme. Nous pensions que nous avions besoin d’organisation et de candidats. » Il a dû se rendre à l’évidence : « Je pensais que j’étais dans une élection. Nous étions dans une émission de télé-réalité. » En fait, dans des univers parallèles. « Nous étions dans l’un, nos adversaires étaient dans un autre, et les électeurs étaient dans un autre encore. Le gagnant était celui qui l’avait compris le premier, qui avait pénétré dans le monde des électeurs et avait gagné quatre-vingt-dix secondes de leur attention. C’était tout le temps que chacun d’entre nous allait avoir. »

Qui peut penser que, dans cette arène impitoyable, Mark Carney sera déclaré vainqueur ? Pas moi. Donnez-moi tort.

(Ce texte fut d’abord publié dans Le Devoir.)

Parler faux jusqu’au dernier mot

Pour son bref spectacle d’adieu, tenu lundi matin devant sa résidence, Justin Trudeau a pris une décision forte. Il n’allait pas user de cette occasion unique — tout le pays étant pendu à ses lèvres — pour changer d’un iota son style de communication. Il nous a donc offert la même langue de bois fleurie avec laquelle il a construit son personnage politique pendant plus de 10 ans.

Ce n’est pas à proprement parler un talent, mais c’est certainement un savoir-faire. Il faut beaucoup s’entraîner pour inventer un langage qui prétend parler du réel, mais qui, en fait, en génère une version décalée, enjolivée, qui ne peut, à l’usage, convaincre que ceux qui se sont accoutumés au goût des couleuvres.

Lors des débuts de Justin Trudeau sur la scène fédérale, de nombreux Québécois ne comprenaient pas pourquoi les Canadiens anglais se pâmaient à ce point pour un discours qui, à nos oreilles, sonnait d’emblée creux. À leur décharge, il est vrai que sa novlangue est plus fluide en anglais qu’en français, ce qui était encore le cas lundi. À leur décharge aussi, ils ont fini à la longue par trouver que Trudeau fils était aussi inauthentique que ce que nous avions perçu avant eux. D’un excès à l’autre, ils sont passés de « Love Trudeau » à « Fuck Trudeau », alors que les Québécois, n’ayant jamais été amoureux de lui, n’ont jamais souffert une peine d’amour justifiant l’impression de pancartes « Fourrons Trudeau » (mes excuses pour mes jeunes lecteurs).

C’était donc trop demander au premier ministre dorénavant sortant de casser sa cassette et de parler vrai, pour une fois. Voici, en résumé, ce qu’il a dit, et ce qu’il aurait pu dire.

Sur les raisons de sa démission.

Parler faux. « C’est devenu clair que je ne peux pas être le chef dans les prochaines élections à cause des batailles internes. »

Parler vrai. J’ai toujours pensé que je serais le meilleur chef du Parti libéral dans une campagne électorale contre Pierre Poilievre. J’avais réussi à stabiliser mon leadership malgré la grogne, mais j’admets avoir ensuite commis une erreur irréparable en tentant de changer le rôle ministériel de Chrystia Freeland sans son consentement. J’avais sous-estimé sa réaction. J’ai gaffé. Cela rend ma situation intenable dans le parti. J’en prends l’entière responsabilité.

Sur les raisons de la prorogation du Parlement jusqu’au 24 mars.

Parler faux. « Malgré tous les efforts déployés pour passer à travers, le Parlement est paralysé depuis des mois, après ce qui a été la plus longue session d’un Parlement minoritaire dans l’histoire de notre pays. C’est pourquoi, ce matin, j’ai rencontré la gouverneure générale pour lui faire savoir que nous avions besoin d’une nouvelle session du Parlement. […] Le Parlement doit faire un reset. On doit se calmer le pompon, on doit commencer avec une approche fraîche. Les Canadiens ont besoin d’un Parlement qui fonctionne. »

Parler vrai. La raison pour laquelle je proroge le Parlement est que, si on reprenait les travaux comme prévu, le gouvernement tomberait avant que mon parti ait eu le temps de se choisir un nouveau chef dans une vraie course. Je sais que les conservateurs aimeraient affronter des libéraux sans chef, mais je pense que les Canadiens comprennent qu’il est normal et sain en démocratie qu’un des grands partis de notre pays se dote d’un nouveau leader avant d’affronter l’électorat. Alors ça va prendre deux mois et demi, ce n’est pas la fin du monde. Et qui sait, si ce nouveau chef devient soudainement populaire, peut-être qu’un des trois partis ne voudra pas faire tomber le gouvernement au retour du Parlement, le 24 mars.

Sur la différence entre la prorogation par Stephen Harper en 2008, que les libéraux avaient dénoncée, et la sienne.

Parler faux. « La gouverneure générale, en 2008, avait correctement conclu que la Chambre venait juste d’accorder leur [sic] confiance de façon formelle au gouvernement de M. Harper. Malgré même une lettre signée [par les partis d’opposition voulant former ensemble un gouvernement], qui était un document politique, la voix de la Chambre compte. Nous, avant d’arrêter pour les Fêtes, on a gagné trois votes de confiance. » (Cela vous semble obscur ? Ce l’est.)

Parler vrai. Pour un premier ministre en difficulté, comme M. Harper en 2008 ou moi aujourd’hui, la prorogation est le dernier recours. Ça peut permettre de faire descendre la température, et M. Harper, même minoritaire, a pu survivre après sa prorogation. Dans notre cas, ça permet une transition ordonnée pour qu’on ait un nouveau chef et premier ministre libéral avant de retourner affronter la Chambre et, si la Chambre le décide, de déclencher des élections.

J’ai la faiblesse de penser que, dans la conjoncture politique actuelle, les réponses véridiques auraient eu le mérite non seulement d’être claires et compréhensibles, mais aussi de traiter les électeurs en adultes à qui on peut dire les vraies choses.

L’une des très nombreuses raisons de la perte de popularité de Justin Trudeau découle précisément de son refus de parler aux électeurs comme à des personnes intelligentes qui ont vu neiger et qui peuvent composer avec la réalité. Cette pratique est corrosive, tant pour la crédibilité du premier ministre que pour la qualité de la conversation politique elle-même.

Puisque Justin Trudeau n’a pas été capable de parler vrai pour sa dernière grande prestation, le successeur que lui choisiront les troupes libérales d’ici mars pourrait surprendre, non en reniant les politiques du gouvernement Trudeau, mais en rompant avec le style de communication du premier ministre.

On n’a jamais vraiment entendu Chrystia Freeland parler vrai, sauf dans sa lettre de démission. Si elle, ou Mark Carney, ou Mélanie Joly ou l’un ou l’autre des prétendants, se mettait à dire les choses telles qu’elles sont, ce serait, pour la marque de commerce libérale, une révolution ; pour l’électorat, un vent de fraîcheur ; pour Pierre Poilievre, une raison de s’inquiéter.

(Ce texte fut d’abord publié dans Le Devoir.)