Sport politique extrême: contredire (un peu) Jacques Parizeau

Les textes de Jacques Parizeau sur la stratégie souverainiste sont des lectures obligées. Son parcours, sa stature, sa droiture sur la question de la souveraineté le justifient amplement.

Cependant faut-il prendre à la lettre tout ce qu’il écrit ? La réalité est complexe et, dans le débat qui s’ouvre sur les chemins que le Parti québécois doit prendre pour retrouver la faveur des Québécois, il est parfois bon de multiplier les points de vue.

1310847129672_ORIGINALJe suis comme chacun déboussolé par l’ampleur de la défaite du 7 avril et j’ai l’esprit ouvert à toutes les options pour la suite des choses — sans toutefois remettre en cause l’identité d’un PQ indépendantiste et social-démocrate.

La contribution de Jacques Parizeau est donc bienvenue mais, comme je le faisais lorsque j’étais son conseiller, je vais me permettre de le contredire sur certains points. Je reproduis donc des extraits de son texte du Journal de Montréal, en y ajoutant quelques commentaires.
Le Parti québécois à la croisée des chemins, par Jacques Parizeau

Extraits:

En 1988 […] je deviens chef du Parti québécois. Un changement radical s’opère, symbolisé par le slogan: «Le Parti québécois est souverainiste avant, pendant et après les élections.»

Les années qui suivent, jusqu’en 1992, donnent lieu à plusieurs tentatives de redéfinir la place du Québec dans le Canada et de réformer la constitution canadienne.

Oups. Monsieur Parizeau saute l’étape de sa première élection comme chef, en 1989. On pourrait croire qu’il s’est présenté devant l’électorat en promettant de conduire les Québécois à la souveraineté s’il était élu. Il n’en est rien. La campagne de 1989 de Jacques Parizeau, sous le slogan On prend le parti du Québec, a beaucoup porté sur la santé (le début de la grogne sur les listes d’attente sur fond de grève des infirmières), l’environnement (avec le scandale des BPC).

M. Parizeau se disait, évidemment, ouvertement souverainiste et il en parlait volontiers. Mais en 1989, il ne prenait nullement l’engagement de conduire le Québec à la souveraineté pendant le mandat, il promettait seulement de consulter les Québécois sur l’obtention de pouvoirs sectoriels.

Pourquoi ? Parce que le sentiment souverainiste était alors, dans l’opinion,  faible.

Plusieurs comités, commissions d’étude ou d’enquête, à Québec et à Ottawa, explorent le renouvellement du fédéralisme et la souveraineté du Québec. En 1992, un référendum est tenu sur un projet de renouvellement de la constitution canadienne. Le projet est rejeté au Québec, dans le reste du Canada et chez les nations autochtones.

En effet. Ces échecs du renouvellement du fédéralisme ont propulsé la volonté souverainiste à un niveau historiquement inégalé.

« J’ai basé toute ma stratégie sur l’échec de l’accord du lac Meech » a alors confié M. Parizeau.

L’action pro-souverainiste de M. Parizeau à l’époque n’est qu’un élément, mineur, d’un contexte qui est, lui, soudainement très porteur pour la souveraineté.

On ne retrouve d’ailleurs pas, dans ces années d’un PQ dirigé par M. Parizeau, d’effort particulier de promotion de la souveraineté auprès de l’opinion, par des publications, tournées, blitz ou autres. C’est la personnalité de M. Parizeau qui fait la différence.

Il est aussi intéressant de noter que, lors du référendum de 1992 sur l’offre constitutionnelle, la campagne du NON, dirigée par M. Parizeau avec une large coalition, ne portait pas sur la souveraineté, mais était ciblée sur le rejet de la proposition.

Ce sont les fédéralistes qui affirmaient alors que le rejet de l’accord conduirait à la souveraineté.

Dans ce nouveau contexte où la souveraineté est majoritaire, M. Parizeau fait modifier le programme du parti pour proposer, dans le mandat suivant, une accession rapide à la souveraineté.

L’élection de 1994 et le référendum de 1995

Le Parti québécois se sert de toutes les études réalisées pour mieux définir ce que serait un Québec indépendant. Quand la campagne électorale est déclenchée, en 1994, on est prêt.

On a toujours exagéré le niveau de préparation de l’équipe péquiste sur la question indépendantiste avant 1994. M. Parizeau avait personnellement clarifié la position sur le dollar, la dette, le commerce et les frontières et avait ramené l’association Québec-Canada à sa plus simple et réaliste expression. Au-delà de cette clarification, cependant, j’ai pu constater en septembre 1994 qu’il n’y avait pas de travaux préparatoires pour l’indépendance dans les cartons lors de la prise du pouvoir.

On peut dire aux électeurs: «Si vous nous élisez, nous tiendrons un référendum dans les 8 à 10 mois après l’élection.»

C’est vrai. Mais, encore une fois, le Parti québécois de Jacques Parizeau n’a pas fait sa campagne électorale, en 1994, sur le thème de la souveraineté. Son slogan était L’autre façon de gouverner et, Pas de promesses, des solutions. La question de la santé était, encore, essentielle dans la campagne. C’est davantage l’opposition libérale qui ramenait constamment sur le tapis le sujet de « l’enclenchisme » c’est-à-dire de l’engagement péquiste d’enclencher le processus référendaire au lendemain de l’élection.

Le Parti québécois prend le pouvoir avec 45 % des voix et 77 sièges.

On doit à la vérité d’indiquer que ce résultat, de 45%, a été reçu comme une douche froide chez des leaders souverainistes, car chacun s’attendait à un résultat qui aurait frôlé, sinon dépassé les 50%, et donné ainsi une forte impulsion au référendum à venir.

Deux ans plus tôt le référendum de 1992 avait réuni, autour de la coalition dirigée par le PQ, 56% de NON puis le  Bloc québécois avait récolté, en 1993 moins d’un an avant, 49% des voix.

Le nouveau gouvernement, avec un mandat aussi clair, est tout à fait justifié d’utiliser tous les moyens à sa disposition pour réaliser son objectif. Un ministère de la Restructuration est créé pour examiner les modifications qu’apporterait l’indépendance à l’organisation politique, administrative, financière et budgétaire et à l’élaboration des politiques économiques et sociales.

C’est vrai. M. Parizeau semble indiquer que ce travail du ministère de la Restructuration a eu un impact positif pour préparer l’opinion publique à adhérer à la souveraineté.

En fait, la crédibilité du porteur de ballon choisi par M. Parizeau, Richard Le Hir, fut immédiatement disqualifiée dans l’opinion, dès l’automne 1994. (J’avais proposé à M. Parizeau de le remplacer rapidement, mais en vain.)

Les études Le Hir avaient une réelle valeur et auraient été utiles pour la réalisation de la souveraineté, mais la controverse les entourant leur enlevèrent tout impact positif dans l’opinion publique. A l’aube du référendum, un scandale sur la gestion des fonds du ministère par un haut-fonctionnaire nous entraînèrent au plus bas dans les sondages.

Des commissions formées de citoyens, sans aucun député ni ministre, sont organisées dans toutes les régions pour examiner l’avenir du Québec. Cinquante-cinq mille personnes participent aux travaux de ces commissions!

Oui. En fait les députés, péquistes et bloquistes, y participaient activement. Les Commissions furent utiles pour mobiliser des leaders locaux ensuite très actifs dans la campagne référendaire, mais eurent essentiellement pour impact de nous révéler la grande réticence populaire, y compris parmi les souverainistes, à adhérer à une indépendance non assortie d’une association conséquente avec le Canada.

Les Commissions n’eurent aucun effet sur la hausse de la volonté souverainiste dans l’opinion.

Un projet de loi, simple et clair (six pages) fut rédigé pour établir comment la souveraineté serait réalisée. Immédiatement après le référendum (si le oui l’emportait), le gouvernement du Québec offrirait au gouvernement fédéral un projet de partenariat politique et économique (élaboré conjointement par le chef du Parti québécois, le chef du

La campagne du Oui

La campagne du Oui

Bloc québécois et le chef de l’Action démocratique du Québec). On se donnait le temps qu’il fallait pour faire aboutir les négociations. Si elles échouaient ou n’allaient nulle part, alors, au plus tard un an après le dépôt du projet de partenariat, l’Assemblée nationale avait le pouvoir de décréter l’indépendance du Québec. Le projet de loi et le projet de partenariat furent publiés sous la forme d’une petite brochure qui fut distribuée à toutes les portes du Québec.Puis on passa à la campagne référendaire.

Tout à fait. Cet effort fut amplifié par les publicités du Conseil de la souveraineté et l’action combinée des Partenaires de la souveraineté. Sous l’impulsion volontariste de M. Parizeau, fut formée la plus large et la plus active coalition politique de l’histoire du Québec. Les outils de pédagogie étaient nombreux et efficaces. On parlait de souveraineté sans arrêt.

Il faut quand même indiquer que, malgré ces efforts, dans le mois précédant le déclenchement du référendum, la perspective d’une victoire était si lointaine que certains souverainistes nous imploraient d’en annuler la tenue.

La dynamique de la campagne, d’abord très mauvaise, nous poussa à désigner Lucien Bouchard négociateur en chef en cas de victoire du Oui, ce qui n’était pas qu’une modification de tête d’affiche, mais une crédibilisation de notre volonté de négocier une entente avec notre voisin canadien.

Le taux de participation atteignit le niveau prodigieux de 94,5 %. On ne se demanda pas si les jeunes avaient voté moins que les vieux ou les femmes plus que les hommes; tout le monde était allé voter! En dépit de tout le travail de préparation et de promotion et de l’apport remarquable du chef du Bloc québécois, le oui ne reçut que 49,4 % d’appui. Plus tard, on eut la confirmation que le référendum avait été volé, mais cela est une autre histoire… En tout cas, le gouvernement fédéral et les fédéralistes québécois eurent très peur. On comprend pourquoi, ils ne veulent aujourd’hui à aucun prix un nouveau référendum.

Les deux voies

Après la défaite du 7 avril dernier, le Parti québécois a le choix entre deux voies. Il peut considérer que ce qui lui arrive est un accident de parcours, le fruit d’une mauvaise stratégie électorale et continuer de penser que de s’engager clairement à réaliser la souveraineté du Québec n’est pas payant politiquement. […]Le Parti québécois peut, au contraire, retrouver sa raison d’être, son objectif. Ce ne serait pas irréaliste. Au cours de la campagne électorale, on a posé la question habituelle, du genre: si un référendum sur la souveraineté du Québec avait lieu aujourd’hui, voteriez-vous oui ou non? 41 % des répondants auraient voté oui, alors que le Parti québécois n’a obtenu que 25 % des voix le jour de l’élection… On ne repartirait donc pas à zéro.

Il est tentant mais très dangereux de penser que 41% des Québécois sont souverainistes. Comme je l’ai expliqué ici sur la base des études du Groupe de recherche sur l’opinion publique, la proportion des Québécois qui croient réellement à la souveraineté n’est plus que de 28%. On peut penser que c’est le résultat d’une trop longue absence de pédagogie souverainiste, mais on ne peut tabler aujourd’hui sur le fait que 41% des électeurs n’attendent qu’un signal de ferveur souverainiste pour se regrouper autour du PQ.

D’ailleurs, le formidable succès de Jean-Martin Aussant qui, en 2012, lance, sans ressources, un nouveau parti, Option nationale, ouvertement indépendantiste et, en un an, recrute au-delà de 6000 membres, à peu près tous des jeunes, devrait faire réfléchir.

Justement. La chute d’appui populaire à Option Nationale en avril 2014 doit nous faire réfléchir et nous conduire à la conclusion inverse. Normalement, s’il existait un bassin important d’indépendantistes déçus du PQ et motivés principalement par le projet, on aurait du voir une augmentation du vote ON en avril. Or, Option Nationale a perdu les 5/8e de son vote de 2012.

En tout état de cause, le Parti québécois devra se transformer radicalement. Depuis 1995, le Québec a beaucoup changé; le monde aussi. Le pays à construire sera différent de celui auquel on aspirait il y a 20 ou 30 ans et le parcours pour y arriver ne sera probablement pas le même non plus.

Pour M. Parizeau, la voie référendaire n’a toujours été qu’un pis-aller pour réaliser l’indépendance. Il aurait préféré la voie parlementaire ou, lors de débats en 2004, un référendum sur une constitution.

L’histoire moderne ne lui donne pas raison. La norme internationale exige maintenant dans tous les cas la tenue d’un référendum pour que s’exprime la volonté populaire et que la reconnaissance internationale puisse en découler. Le Parti québécois a été un précurseur sur cette voie. Il ne peut qu’être cohérent à l’avenir.

Cela va demander beaucoup d’études et de préparation, d’explications et de promotion. Il faudra faire face à des campagnes de peur, mais aussi à des débats ardus si on veut proposer un projet de société qui soit plus intéressant et plus emballant qu’un simple engagement de bien gérer les affaires publiques.

Il y en aura pour plusieurs années. Le Parti québécois, ses dirigeants et ses militants doivent prendre le temps de réfléchir. La campagne à la chefferie devrait nous donner une bonne indication quant à la voie qui sera choisie.

(Fin du texte de M. Parizeau)

Ma conclusion

Mon respect pour M. Parizeau est total. Cependant, au moment où on sent une forte volonté militante de recentrer l’action du parti sur le thème de la souveraineté — qui serait à prendre où à laisser par l’électorat — il faut se garder de croire au mythe d’une période bénie où les succès passés du PQ auraient été liés à cette promotion, y compris lorsque M. Parizeau était aux commandes.

Lorsque l’idée indépendantiste était neuve, dans les années 1960 et 1970, la promotion de la souveraineté a certes permis des progrès considérables pour en établir l’assise dans l’opinion. Mais dès l’élection de 1973 et à chaque rendez-vous électoral par la suite — sauf aux référendums de 1980 et 1995 — les leaders successifs du PQ ont du composer avec les limites de la promotion de la souveraineté comme outil de mobilisation de l’électorat. Ce fut l’attitude de M. Parizeau lors des scrutins de 1989 et 1994, et lors du référendum de 1992 sur l’accord de Charlottetown. Et même en 1995, M. Parizeau a du adoucir sa position indépendantiste pour élargir son attrait, en acceptant la proposition d’offre de partenariat.

Il est courant de dire aujourd’hui que rien n’a été fait pour promouvoir la souveraineté depuis 1995. C’est excessif. Tout est question de degré et j’ai moi-même milité, pendant ces années, pour des initiatives supplémentaires à ce qui était fait, notamment auprès des jeunes.

Cependant il faut reconnaître à Pauline Marois le fait d’avoir moussé la tournée L’ABCD de la souveraineté- mettant en avant les députés Aussant, Blanchet, Cloutier, Drainville – pour parler de souveraineté dans tout le Québec en 2009 et 2010. Puis, au pouvoir, elle a dégagé dans le parti les sommes nécessaires pour une campagne active de promotion sur les réseaux sociaux (au succès mitigé, mais l’effort y était). Chaque Conseil national était consacré à une facette de la vie sous un Québec souverain et la campagne de promotion y était liée.

Le PQ a de plus contribué à la tournée de 13 régions québécoises des États-Généraux de la Souveraineté en 2012, participe aux Semaines de la souveraineté dans plusieurs Cégeps et universités (où on ne trouve nulle part de « semaine du fédéralisme »). On dira que ce n’est pas assez. Mais ce n’est pas rien.

Il serait intéressant d’imaginer ce que serait, entre 2014 et 2018, un nouvel effort de pédagogie souverainiste qui pourrait avoir un impact significatif dans l’opinion — sachant que rien de ce que le PQ et ses militants pourront faire n’aura de relais dans les médias.

Il est possible d’affirmer, aujourd’hui, que puisque tout a été tenté, ne reste plus que la promotion pure de la souveraineté. Mais ce ne serait pas un retour à une époque bénie et révolue. Ce serait ouvrir une nouvelle époque.

C’est tout.

Les jeunes et le PQ: à la folie ? beaucoup ? très peu ?

C’est la rengaine populaire du moment. Le Parti québécois a perdu le contact avec les jeunes. Que peut-on en dire vraiment ? Il faut d’abord faire l’état des lieux, en avril 2014. Il faut ensuite distinguer les rapports de la jeunesse avec le PQ des rapports de la jeunesse avec la souveraineté et de la jeunesse avec le Canada. Et il est intéressant d’avoir une vision de l’évolution historique du sujet.

Avril 2014: Pas Une jeunesse mais Des jeunesses

J’ai obtenu deux séries de données qui nous donnent une vision approximative de la répartion de la jeunesse en avril 2014.

Les données du sondage Léger de fin de campagne (1100 répondants ) et les terrains effectués par les sondeurs du PQ pendant l’élection donnent chacun des résultats concordants, même en gardant en tête les ajustements apportés aux sondages par le résultat électoral, dont je tiens compte dans les constats:

Les constats:

La jeunesse francophone est politiquement très fragmentée entre les partis et cette répartition varie selon que l’on soit dans la tranche des 18-24 ou des 25-34.

Le PLQ est maintenant le premier parti de la jeunesse françophone des 18-24, avec près de 30% d’appuis, suivi, dans la marge d’erreur, d’une répartition équivalente entre PQ, CAQ et QS autour de 22-25% chacun.

Cela signifie évidemment que QS tire chez les jeunes nettement plus que sa part générale d’appui, mais QS n’est pas le parti prédominant de la jeunesse et ne dépasse pas le PQ dans ce groupe d’âge (mais il le fait sans doute à Montréal, il est impossible de le mesurer avec les données actuelles).

La CAQ est, de loin, le premier parti des 25-34 ans francophones, avec 38%. Une domination qui se prolonge chez les 35-44. Le PQ et le PLQ sont ensuite dans la marge d’erreur chez les 25-34 autour de 22-25%, QS loin derrière avec 12%.

Le PQ est, de loin, le premier parti des baby-boomers de 45 à 54 ans, avec environ 40%, suivi du PLQ dans la haute vingtaine.

 Bref, du point de vue du PQ, il est faux de prétendre qu’il a perdu le contact avec les jeunes. Dans un système à quatre partis, il détient plus ou moins sa juste part de la jeunesse.  Il est plutôt devenu le premier parti des baby boomers.

Mais lorsqu’on compare au dernier sondage Léger de la campagne de 2012, on doit noter des reculs important. Le PQ détenait alors la première place chez les 18-24 ET chez les 25-34, avec des marges confortables d’une dizaine de points. Le PQ a perdu, là, le tiers de sa force jeunesse.

Le PQ dominait déjà il y a deux ans chez les 45-54, mais a augmenté son avance. Il était nettement derrière les Libéraux chez les +de 65, qu’il talonne désormais.

J’entends l’argument: le PQ avait fait le plein de jeunes en 2012 parce qu’il avait pris fait et cause pour le combat étudiant contre les frais de scolarité. Faux. La chute d’appui des 18-24 ans au PQ est tendancielle sur une plus longue période:

Source: Léger360

Source: Léger360

C’est dire que, malgré son engagement pro-jeunes en 2012, le PQ n’a pas récolté davantage de votes jeunes qu’en 2007.

Les jeunes et la souveraineté

On l’entend depuis longtemps, l’argument que les jeunes ne sont plus souverainistes. Il ne fait pas de doute qu’ils le soient moins. Mais il est exagéré de dire qu’ils ne le sont plus.

La sociologue Claire Durand a publié en mars sur son blogue Ah! Les sondages un tableau récapitulatif allant jusqu’en 1979:

Source: Claire Durand, Ah! Les sondages

Source: Claire Durand, Ah! Les sondages

Bref, chez les 18-34 ans francophones, la souveraineté est passée d’une position écrasante, à 63%, à une position plus proche de la moyenne nationale, environ 40%.

La situation est encore moins reluisante lorsqu’on la passe à la moulinette des tests, discutés hier, de l’intensité de la volonté souverainiste.  En rouge les fédéralistes décidés (F+), puis modérés (F) / en mauve les centristes, peu intéressés et changeants (C)/ en bleu les souverainistes, modérés (S) puis décidés (S+).

Source: GROP, Cumul des terrains quotidiens du 5 mars au 6 avril 2014 N = 6497 Cliquer pour agrandir

Source: GROP, Cumul des terrains quotidiens du 5 mars au 6 avril 2014 N = 6497
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Les différences régionales sur les moins de 35 ans sont intéressantes, et déprimantes:

Il n’y a qu’une région où il y a davantage de souverainistes que de fédéralistes chez les moins de 35 ans francophones. (J’omets les centristes.)

Laurentides Lanaudière: S29/F27
Îles de Mtl et Laval: S35/F37
Abitibi-Témiscamingue-Saguenay-Lac-St-Jean-Côte Nord-Gaspésie-les Îles: S31/F32
Montérégie: S33/F39
Bas-St-Laurent-Chaudière Appalache-Centre du Québec-Estrie: S23/F45
Région Capitale nationale: S23/F58
Mauricie: S21/F41
Outaouais: S23/F52

Les jeunes et le lien canadien

Évidemment les sondages testent toujours l’appui à la souveraineté, mais très rarement l’appui au statu quo canadien. Ils le font indirectement en interrogeant les Québécois sur leur attachement au Canada.

Or, selon un sondage de 2010 dont j’ai parlé ici, le lien des jeunes francophones envers le Canada est de plus en plus ténu. Interrogés à savoir s’ils sont « très attachés » au Canada, on obtient les tranches d’âges suivantes:

Francophones très attachés au Canada

18-24 : 18 %
25-64 : 23%
65-74 : 39%
75 et + :  64%

Les jeunes expriment leur détachement envers le Canada de plusieurs façons. Ils sont au total 49% à se dire « pas très » ou « pas du tout » attachés au Canada. Et ce n’est pas comme s’ils étaient indifférents à tout. Dans le palmarès de l’attachement fort, le Québec se place tout en haut:

Jeunes francos très attachés à:

Le Québec: 61%
Le Monde: 34%
Le groupe ethnique: 29%
La ville: 28%
Le Canada: 18%

Ces données de 2010 sont renforcées par le sondage GROP de mai 2013 sur l’identification identitaire des francophones, par groupe d’âge:

Source: GROP

Source: GROP

Les jeunes et la Charte :

Les jeunes n’étant pas seulement jeunes, mais aussi Québécois comme les autres, leur départ partiel du PQ doit aussi être attribuable aux mêmes causes que pour leurs aînés, que l’on a déjà discuté. Sans doute, leur opposition à la Charte — qui a heurté la volonté des jeunes d’interdire toutes les interdictions — a sans doute servi de repoussoir chez une partie d’entre eux. Cependant les sondages disponibles ne permettent pas de conclure que les électeurs péquistes de moins de 25 ans ou les moins de 35 ans étaient proportionnellement significativement plus nombreux que la moyenne des péquistes à être « très défavorables » à la Charte, soit 4%.

En fait, lorsqu’on compare les sondages de septembre 2013 à ceux de janvier 2014, la proportion de « très défavorables » chute chez la totalité des francophones (de 27 à 15%) et chez la totalité des jeunes (de 39 à 22%). Or nous parlons ici des jeunes électeurs péquistes (non, je n’ai pas les données exactes). Mais statistiquement, ils n’ont pu être plus de 8% à être « très défavorables », soit le double de la moyenne des péquistes. Or être « très défavorable » est  le seul indicateur qui peut motiver une désaffection pour cette raison.

Il y a d’autres arguments, qui tiennent du fait que le PQ a déjà 50 ans d’âge, ou à la personnalité de Mme Marois — mais ces facteurs étaient présents aussi en 2012 donc n’expliquent pas l’évolution des choses dans l’intervalle.

L’hypothèse la plus crédible, avec les données disponibles, est que la plus grande part du vote jeune francophone perdu par le PQ en 2014 s’est retrouvé parmi les très nombreux abstentionnistes, et seulement accessoirement dans des transferts vers les autres partis.

L’appui à la souveraineté: état des lieux

Où en est l’opinion sur la question centrale de la souveraineté ? Il y a la façon régulière de voir les choses, comme dans ce graphique qui recense les sondages publics de CROP et de Léger:

Moyennes annuelles des sondages Crop (+ Léger en rouge lorsque écart), répartition proportionnelle des indécis. En 1980 et 1995, le vote référendaire effectif.

Moyennes annuelles des sondages Crop (en bleu) et Léger (en rouge lorsqu'il y a écart avec Crop). En noir, les résultats référendaires effectifs.

Moyennes annuelles des sondages Crop (en bleu) et Léger (en rouge lorsqu’il y a écart avec Crop). En noir, les résultats référendaires effectifs.

Le graphique donne l’impression d’une grande stabilité, donc d’une disponibilité presque ininterrompue de plus de 40% de souverainistes qui seraient mobilisables électoralement, pour peu qu’on fasse la promotion active de la souveraineté ou que les partis souverainistes s’unissent.

Voici maintenant le graphique du Groupe de recherche de l’opinion publique, qui sonde pour le PQ sur les 10 dernières années, et qui témoigne de variations beaucoup plus fortes depuis avril 2011 (notez que la question posée est celle de 1995 souv/offre de partenariat alors que CROP et Léger ne demandent que souv depuis avant 2000):

Source: GROP Cliquer pour agrandir.

Source: GROP
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Source: Grop. Cliquer pour agrandir.

La situation est malheureusement plus complexe (pour le Oui et pour le Non). D’abord ces tableaux ne tiennent pas compte de la variation du nombre d’indécis qui sont, par définition, non décidés donc non mobilisables. Ensuite, ils ne nous disent rien sur l’intensité de leur conviction.

Par exemple, la grande majorité des Québécois sont contre la monarchie, mais si un parti décidait d’en faire un enjeu électoral, il apparaîtrait clairement que cette opposition à la monarchie n’est pas d’une intensité suffisante pour motiver un choix électoral, entre tous les sujets abordés pendant l’élection.

Une autre façon de poser la question est celle de la firme EKOS, qui met l’électeur québécois devant un autre choix: entre l’indépendance complète et le statu quo. Voici l’évolution:

http://ipolitics_assets.s3.amazonaws.com/wp-content/uploads/2014/04/Screen-Shot-2014-04-04-at-3.07.58-PM.png

Source: Ekos.

La stabilité du vote souverainiste est beaucoup moins visible ici.

Dans les entrailles des souverainistes

Depuis des décennies le Groupe de recherche sur l’opinion publique scrute la solidité de l’intention souverainiste en posant quatre questions:

1. Le fédéralisme canadien est/n’est pas réformable de manière à satisfaire à la fois le Québec et le reste du Canada (le bilan que le répondant tire de la relation);
2. Le Québec possède /ou non le droit à l’autodétermination (le droit de partir);
3. Le Québec a/n’a pas les capacités d’être un pays souverain (est-on capables?)
4. La souveraineté est réalisable (faisabilité)

Pour le GROP, 4 réponses Oui donnent un souverainiste décidé, 3, un modéré, 2, un centriste, 3 et 4 réponses Non donnent un fédéraliste modéré ou décidé.

Pierre Alain-Cotnoir, de GROP, explique:

Nos recherches ont révélé que les répondants « centristes » sont ceux dont les opinions demeurent les plus volatiles. Si on les interroge à deux moments différents, ils pourront être passés de POUR à CONTRE la souveraineté lors d’un référendum, tout comme du PQ au PLQ ou à la CAQ dans un court intervalle de temps. Ils possèdent peu de représentations politiques et se montrent peu intéressés par l’actualité politique.

C’est donc que, sur les 40 % de sondés qui répondent oui à la question référendaire, incluant les indécis répartis contre leur gré, les centristes sont peu mobilisables. L’important est de savoir quelle est leur importance relative. Elle évolue dans le temps. Dans le mauvais sens:

En 1995, année référendaire:

 1995

En 2002:

2002En 2004:

2004.En mars 2014:

2014

Les constats sont clairs mais on peut en conclure qu’il n’y a désormais que 28% de l’électorat qui est mobilisable sur la question de la souveraineté. Cela est proche du vote péquiste d’avril, soit 25%. Il n’y a donc pas de « réservoir » de 15% de souverainistes supplémentaires qui auraient quitté la barque parce que le PQ n’insiste pas suffisamment sur l’indépendance. (Je ne dis pas qu’il est impossible d’augmenter ce nombre par une meilleure et plus intense pédagogie et engagement, je dis qu’au moment de l’élection, ils n’existaient pas.)

Autre indice concordant: si 40% des Québécois se disent souverainistes, mais que 72% d’entre eux ne veulent pas de référendum, le chevauchement entre ces deux ensemble nous ramène aux centristes.

Il faut voir aussi qu’il est faut de prétendre que 60% des Québécois sont des fédéralistes convaincus. Ils ne sont que 48%. C’est beaucoup, mais c’est moins que 60%.

L’autoidentification

Le GROP a utilisé également une autre technique pour vérifier l’intensité du vote souverainiste, en posant une question de degré. Celle-ci:

« Sur une échelle de 0 à 10, où zéro signifie que le Québec doit demeurer une province comme les autres et 10 où le Québec doit être un pays souverain, où vous situez-vous? »

Moyenne des évaluations totales données par les sondés. La courbe en zigzag montre les résultats bruts, la courbe lisse la tendance sur 10 ans. Source: GROP

Moyenne des évaluations totales données par les sondés. La courbe en zigzag montre les résultats bruts, la courbe lisse la tendance sur 10 ans.
Source: GROP

Et pourtant !

Et pourtant, pendant la même période, les Québécois se sentent de moins en moins canadiens. La chose est abondamment étayée par des sondages.

graphique-identiteLe graphique ne va que jusqu’en 2011. La dernière donnée disponible date de mai 2013. Elle affiche un niveau historiquement record: 70% d’autoidentification québécoise, pour 13,5% de Canadiens-français et 14,5% de Canadiens.

Voici le graphique jusqu’en 2013:

Source: GROP.

Source: GROP.

Il est frappant de mettre cette courbe en parallèle avec la précédente, sur la baisse de l’autopositionnement souverainiste sur la même période. Il y a un double mouvement: des Québécois francophones de moins en moins canadiens, et simultanément de moins en moins souverainistes.

Le résultat, il est résumé ici par Pierre Foglia en janvier 2012:

De facto, le Québec est séparé du Canada émotivement, spirituellement, intellectuellement, mais aussi idéologiquement, culinairement, sportivement, agronomiquement (de moins en moins de cornichons), scientifiquement, géographiquement, poétiquement, linguistiquement, musicalement, esthétiquement, philosophiquement, économiquement, sexuellement, absolument, totalement. Et cela n’a rien à voir avec M. Harper.
(Merci à l’alertinternaute Marie Y.L. pour ce signalement.)

Cette dichotomie entre détachement canadien et désintérêt pour la souveraineté doit avoir plusieurs causes. Le sondeur canadien anglais Frank Graves, président d’Ekos, semblait parler d’eux en fin de campagne lorsqu’il a écrit que deux facteurs expliquaient le déclin de l’appui à la souveraineté, les craintes économiques (un classique) et:

The second factor is less obvious, but no less powerful: Quebecers’ emotional ties to the rest of Canada have unravelled to such an extent that a kind of mental separation has already occurred — diminishing the case for a legal separation. […]
In emotional and symbolic terms, Quebec has already left the building. Quebecers seem content with this achievement and they have little appetite for taking on the risks associated with complete independence.

(traduction: Le second facteur est moins évident, mais pas moins puissant. Les liens émotifs du Québec avec le reste du Canada ont faibli à un point tel qu’une sorte de séparation mentale est déjà établie — diminuant la nécessité d’une séparation légale. […]

En termes émotifs et symboliques, le Québec est déjà parti. Les Québécois semblent satisfaits de cette réalisation et ils ont peu d’appétit pour les risques associés à l’indépendance complète.

Qu’en conclure ?                                                                              

Le résultat du 7 avril nous oblige à un exercice de grande lucidité. L’analyse doit nous permettre de faire un état des lieux sans fard, pour ne pas nous lancer dans des solutions factices.

Certains tireront profit de ces chiffres brutaux sur l’intensité de la volonté souverainiste pour nous inviter à abandonner notre objectif indépendantiste. C’est déjà commencé et ça n’arrêtera pas. Nous savons pour notre part que plusieurs grandes idées et plusieurs mouvements politiques ont connu des périodes creuses.

Pensons simplement que les conservateurs canadiens ont été presque rayés de la carte en 1993 et ont connu une traversée du désert qui a duré 13 ans. Treize années de défaites successives. Je ne me souviens pas avoir lu Chantal Hébert ou Alain Dubuc les inviter à se faire hara-kiri et à renoncer à leurs valeurs et à leurs idées, comme ils le font aujourd’hui avec nous.

Que l’indépendance du Québec et son navire amiral, le Parti Québécois, soient dans une période difficile, c’est indubitable. L’aveuglement serait de ne pas le voir.

Mais l’indépendance a été, est et reste la meilleure proposition d’avenir pour le peuple québécois. Le Parti québécois a été, est et reste le meilleur véhicule d’affirmation identitaire, de progrès social, économique et environnemental au Québec et le meilleur véhicule pour porter (du moins principalement) le projet indépendantiste.

Le reste est question de moyens.

Comprendre le choc d’avril 2014: les électeurs péquistes ont fait l’élection buissonnière

Dans les épisodes précédents, nous avons vu comment l’opinion avait évolué pendant la campagne, autour des questions référendaires et d’intégrité, nous avons tenté de suivre les électeurs passant du PQ aux autres partis ainsi que les motivations sur les enjeux et avons examiné l’hypothèse d’un PLQ accroché durablement au pouvoir.

Mais deux analyses publiées ces derniers jours révèlent qu’un fait majeur de l’élection tient, non au succès du PLQ d’attirer de nouveaux électeurs, mais essentiellement à l’incapacité du PQ à garder ses électeurs francophones de 2012.

Il y a dans ce phénomène deux explications: le transfert de voix du PQ vers la CAQ et QS, et, sans doute plus important, la chute de la participation au vote.

Au global, il y a eu aux urnes le 7 avril 130 000 personnes de moins qu’en 2012. Mais ce chiffre cache une variation plus forte et plus intéressante: la participation a augmenté chez les non-francophones et a baissé chez les francophones.

Des non-francophones aussi mobilisés qu’au référendum

Dans son texte de ce samedi dans La Presse, Le vote, la Charte, nous et les autres, la sociologue de l’UdeM Claire Durand utilise les résultats électoraux pour tirer cette conclusion:

les non-francophones se sont mobilisés plus fortement dans cette élection que dans toutes les élections qui ont eu lieu depuis le référendum de 1995. De plus, leur vote est redevenu très homogène.

En 2012, ils avaient voté PLQ à hauteur de 73%. En 2014, leur vote pro-libéral fut de 93% ! Il n’y a aucun doute que l’effet combiné de la crainte référendaire et de la Charte ont propulsé le vote non-francophone à ce niveau record. Dans les château-forts libéraux, cela s’est traduit par une hausse des majorités. Cela n’a pas d’impact sur le résultat de l’élection, car ces circonscriptions étaient déjà libérales.

Mais cela a aussi contribué à la défaite de péquistes dans trois comtés linguistiquement mixtes. Durand:

Le PQ a perdu trois circonscriptions au PLQ dans la région de Montréal, soit Crémazie, Laval-des-Rapides et Sainte-Rose. Toutes ces circonscriptions se caractérisent par la présence d’une forte proportion de personnes de langue maternelle autre que française, soit 26% dans Sainte-Rose, 30% dans Laval-des-Rapides et 32% dans Crémazie. Dans ces circonscriptions, la participation a diminué moins que dans l’ensemble de la province et, dans Laval-des-Rapides et Sainte-Rose, la proportion de votes pour le PLQ a augmenté plus que dans l’ensemble du Québec.

Il y a donc, dans le 41% de vote libéral et dans les victoires montréalaises, un élément exceptionnel de mobilisation. C’est bon à savoir.

Mais le déplacement de ce vote non-francophone, pour spectaculaire qu’il soit, n’a eu qu’un impact à la marge sur la défaite du 7 avril. Le vrai impact se trouve dans le comportement du vote francophone.

Des péquistes qui font l’élection buissonnière

Sur son blogue de L’actualité, Alec Castonguay, dans Les péquistes à la maison, les fédéralistes motivés, démontre froidement que le Parti québécois a perdu l’essentiel de ses batailles dans des comtés francophones, non pas parce que ses adversaires ont augmenté leur vote, mais pour la simple raison que ses propres électeurs péquistes de 2012 ne se sont pas présentés aux urnes.

Ainsi, écrit Castonguay:

Le PLQ a soutiré Sherbrooke et Saint-François au PQ, même s’il a obtenu moins de votes qu’en 2012.

Sur les 8 comtés enlevés au PQ par la CAQ, le parti de François Legault a obtenu moins de voix qu’en 2012 dans… 7 circonscriptions !

Ce tableau montre une partie du phénomène: c’est en perdant des votes que le PQ est passé en-dessous de ses opposants libéraux ou caquistes (sauf Saint-Jean resté péquiste).

Source: L’actualité. Cliquer pour agrandir.

J’ai poussé un peu plus loin l’analyse comparative 2012/2014 pour constater qu’en effet, les seuls cas où le PLQ et la CAQ ont battu le PQ en obtenant davantage de voix que le candidat péquiste n’en avait eu en 2012 sont Abitibi-Est, Crémazie, Laval-des-Rapides, Roberval et Sainte-Rose. Il n’y a cependant pas augmentation de la participation.

Dans les trois cas montréalais, l’hypothèse plausible est que la baisse de participation des électeurs francophones péquistes a été surcompensée par la mobilisation des électeurs non-francophones libéraux.

Mais dans 19 des 21 autres circonscriptions autres perdues par le Parti québécois, le candidat gagnant a eu moins de voix que le péquiste n’en avait eues en 2012. Et dans 20 de ces 21 cas (sauf Ungava), le taux de participation a chuté.

Dans ces 20 cas l’élément central semble être la baisse de la participation. L’évasion des électeurs péquistes. On le constate en calculant le nombre d’électeurs disparus entre 2012 et 2014, puis en soustrayant la marge de victoire du candidat ayant battu le péquiste sortant.

Si le résultat est négatif, cela signifie que la victoire du caquiste et du libéral est partiellement attribuable à du transfert de vote péquiste vers eux. Si le résultat est zéro, il faudrait théoriquement que tous les abstentionnistes aient été d’ex-péquistes, ce qui est absurde. Mais plus le solde est élevé, plus la probabilité que la défection des électeurs péquistes ait été le facteur déterminant dans l’issue du vote.

Voici le palmarès:

Négatif:
Dubuc (-960),
Abitibi-Est (-810),
Iles-de-la-Madeleine (-643),
Argenteuil (-175),

Positif:
Charlevoix (+59),
Rouyn-Noranda (+496),
Mirabel (+716),
Sainte-Marie-Saint-Jacques (+859),
Saint-Maurice (+1158),
Saint-François (+1285),
Champlain (+1308),
Repentigny (+1729),
Chambly (+1807),
Johnson (+1879),
Sherbrooke (+1935),
Iberville (+2002),
Sainte-Hyacinthe (+2601),
Deux-Montagnes (+2677),
Masson (+2768),
Borduas (+3816).

C’est convainquant. La disparition de voix péquiste est plus importante, dans la défaite, que le départ de péquistes vers d’autres partis.

Notons que dans Gouin, Françoise David a presque doublé sa majorité, à 9 000 voix, mais en n’augmentant que de 700 son nombre d’électeurs. C’est le PQ qui a reculé.

Qu’en conclure ?

Pas la Charte. Établissons d’abord que la Charte n’est pas en cause. Les sondages du début d’année indiquaient clairement qu’au-delà de 85% des électeurs péquistes du moment (donc 85% de 43% des francophones aux intentions de vote péquistes en janvier) y étaient favorables, en particulier pour la disposition sur l’interdiction des signes religieux. Même en postulant que la totalité des 15% qui y étaient opposés ou tièdes ont quitté le bercail péquiste (alors que seuls 4% s’en disaient « totalement défavorables »), il est impossible de lui attribuer la chute de vote observée.

Pas le pétrole. On a vu aussi que les questions d’environnement (Anticosti, Enbridge) n’ont eu un impact que sur 3% de l’électorat francophone. Il ne faut pas chercher là.

Localement, le Plan Nord. L’hypothèse de mon collègue Pascal Bérubé est que le Plan Nord a joué dans les gains libéraux au nord du Québec: Abitibi-Est, Dubuc, Ungava, Rouyn-Noranda. Là, la chute du cours des métaux vécue pendant les 18 mois péquistes a donné du carburant aux Libéraux accusant le PQ d’être la cause de ces maux. Assez pour déprimer une partie de l’électorat péquiste. C’est plausible.

Globalement, le référendum. Au niveau national, on sait par d’autres recoupements que, sur les 40% d’électeurs se disant favorables à la souveraineté, environ le tiers se sont prononcés contre la tenue d’un référendum dans les sondages de la campagne (comme dans presque tous les sondages depuis 1997). Il peut y avoir là un double mouvement: des électeurs péquistes de 2012 réfractaires au référendum ont choisi de rester chez eux plutôt que d’aller à un autre parti; des électeurs péquistes pressés d’avoir un référendum mais déçus de la tournure des événements pendant la campagne ont décidé aussi de rester chez eux. Il est impossible de quantifier ces mouvements, mais on peut penser que le vote ON aurait augmenté si cette motivation était forte, mais le vote ON a régressé.

Anecdotiquement, on sait par le pointage que des électeurs péquistes de 2012 étaient mécontents de la non-abolition totale de la taxe santé, de la tenue d’élections alors qu’il y avait une loi sur les élections à date fixe, de l’arrivée de PKP (surtout chez les syndicalistes). Difficile de déterminer, dans tout cela, le principal du secondaire.

Cependant rien n’est statique, dans cette campagne. Lorsqu’on observe le film de la campagne, on note un décrochage important de l’intention de vote péquiste, s’accentuant avec le temps:

Source: Ah les sondages ! Claire Durand. (Cliquez pour agrandir) Les lignes verticales représentent l’arrivée de PKP, puis chacun des débats.

Évidemment, le sondeur ne nous dit pas combien décident de ne pas aller voter, il ne fait que suivre les variations des intentions de vote.

La certitude d’une victoire libérale. Nous étions plusieurs à penser que l’imminence d’une victoire libérale allait servir de coup de fouet au rassemblement derrière le PQ, seul à pouvoir empêcher ce retour. Mais l’analyste Pierre-Alain Cotnoir, du Groupe de recherche sur l’opinion publique, qui sonde pour le PQ depuis des années et pendant la campagne, croit que l’effet fut inverse:

Une partie de l’explication du désistement d’une portion significative d’électeurs péquistes d’aller voter, c’est que pour eux les jeux étaient faits. Ils pensaient que l’élection du PLQ était inévitable dans la dernière portion de la campagne.

Depuis des années, Pierre-Alain segmente les électeurs entre fédéralistes, centristes et souverainistes. Il constate ce qui suit:

Les péquistes les plus politisés, les plus souverainistes et les plus convaincus sont restés au PQ. Mais les électeurs centristes, moins politisés et, même lorsqu’ils se disent souverainistes, moins fermes dans cette conviction, sentant la victoire libérale inévitable, se sont désolidarisés de leur vote de 2012 et ont, soit décidé de ne pas voter, soit migré vers la CAQ en fin de campagne.

Or Pierre-Alain constate une réduction du nombre de souverainiste et une augmentation du nombre de centristes ces dernières années, donc une fragilisation du bassin d’électeurs potentiels péquistes (on y reviendra en détails dans un autre billet).

Théorie générale. Si on veut fabriquer une théorie générale on pourrait avancer l’hypothèse suivante:,les autres éléments cités plus haut – refus référendaire, mécontentement sur les promesses, goût du Plan Nord – auraient entamé le départ des centristes de leur intention de vote péquiste d’origine, provoquant une victoire annoncée du PLQ dans les sondages, elle-même accélérant le décrochage, dirigeant une partie des décrochés vers l’abstention, l’autre partie vers François Legault qui a offert une excellente fin de campagne.

Le bon côté des choses

Mais si on tient à voir le bon côté des choses — et, oui, on y tient énormément — on peut conclure de l’analyse à ce jour que:

1. Il y a eu assez peu de départs du PQ pour le PLQ — sauf sans doute dans Roberval, de Philippe Couillard et dans des circonscriptions du Nord;

2. La force de mobilisation des autres partis est moins importante qu’on pouvait le penser au premier coup d’œil. C’est la démobilisation péquiste qui a joué;

3. Les électeurs péquistes ont migré soit dans l’abstentionnisme, soit dans des partis voisins, CAQ et QS. Ils démontrent une certaine cohérence dans leur attitude et sont donc relativement récupérables;

4. Le vote non-francophone a certes été hyper-mobilisé, mais n’a eu d’impact sur le résultat que dans trois circonscriptions.

Le PQ post-7 avril: La plus vivante des idées mortes !

Il n’y a pas que les candidats, défaits ou élus, du PQ qui participent au débat. Plusieurs voix importantes du mouvement souverainiste se sont fait entendre depuis bientôt trois semaines.

Parmi les plus passionnants et vivants, il faut compter sur l’intervention du sociologue souverainiste Mathieu-Bock Côté à Tout le monde en parle, il y a deux semaines:

Louis Bernard: La fin du bon gouvernement

Louis Bernard est un des vieux routiers du PQ, adjoint de René Lévesque aux premières heures et candidat lors de la course au leadership de 2005 qui couronna André Boisclair. Il défendait à l’époque l’idée que le PQ devait concentrer tous ses efforts sur la promotion de la souveraineté. Il a refait ce plaidoyer dans Le Devoir du 11 avril. Extraits:

C’est la deuxième fois que, comme un cardiaque qui fait un nouvel infarctus, le Parti québécois reçoit un avertissement que, s’il ne change pas radicalement sa façon de vivre, il est en danger sérieux de mort prochaine. […] Il lui serait désormais fatal d’ignorer encore une fois le message pourtant clair que lui donne à nouveau l’électorat.

Louis Bernard.

Ce message est le suivant : le PQ ne peut plus continuer à jouer, en même temps, sur deux tableaux à la fois, celui de la souveraineté et celui du bon gouvernement. Cette stratégie a pu être valable dans les premières années, alors que le PQ était un nouveau parti qui devait se faire connaître, mais elle ne l’est plus aujourd’hui. Il doit maintenant choisir quel est celui des deux qui est l’objectif principal de son action politique. Ou bien il met définitivement en sourdine son projet de pays et vise franchement et simplement à former le gouvernement, ou bien il opte pour être le promoteur du projet de pays en renonçant à gouverner tant qu’il ne pourra pas proposer aux Québécois de devenir souverains dans des conditions où il a toutes les raisons de croire que la réponse sera positive. […] Dans chacune de ces deux hypothèses, le chemin sera long et ardu.

Claude Morin: Redéfinir la souveraineté comme un moyen, pas une fin

Un autre vieux routier de l’ère Lévesque, le père de l’étapisme, Claude Morin, prend le contre-pied de la proposition Bernard en proposant, aussi dans Le Devoir du 15 avril, une piste de réflexion. Extrait:

Au long des années, les porte-parole du Parti québécois ont de bonne foi expliqué que la souveraineté était en même temps objectif et moyen. C’est-à-dire le but à atteindre aussi bien que la clef qui permettra aux Québécois d’accéder à la maîtrise des instruments politiques et autres dont ils sont actuellement privés.

Claude Morin

Cette façon de décrire les choses s’est à la longue révélée piégée. Utilisés comme synonymes, les mots objectif et moyen ont entretenu la confusion sur la véritable raison d’être du Parti québécois et, de là, sur le sens de son action et les modalités de sa démarche. […]

Si la souveraineté est présentée et perçue comme étant à la fois objectif et moyen, il devient en effet très inconfortable pour le PQ de tracer sa ligne de conduite quand elle se trouve hors de portée. Par exemple, lorsque la population le rejette par référendum ou que les circonstances forcent à en renvoyer l’atteinte à un avenir indéfini comme c’est devenu le cas à la suite de la défaite électorale du 7 avril. La souveraineté devenant inaccessible à court et moyen terme, le parti perd-il du coup sa justification ? […]

En revanche, les contradictions se résolvent si on considère que l’objectif du PQ est la sauvegarde et l’épanouissement de l’identité québécoise et que la souveraineté est le moyen qu’il privilégie à cette fin. Ce qui signifie en pratique ceci : si les circonstances empêchent le recours au moyen privilégié qu’est la souveraineté, l’objectif lié à l’identité demeure et, par rapport à lui, d’autres moyens restent en réserve.

Guillaume Rousseau: Deux options, deux stratégies

Le juriste et ex-conseiller de Pauline Marois Guillaume Rousseau va plus en détails dans une contribution à deux volets, dans Le Devoir du 10 avril. Extraits:

Cela pourrait se traduire par une promesse de tenir un référendum non pas dans un premier mandat, où il n’y en aurait pas, mais dans un deuxième. Le premier mandat serait consacré entre autres à la rédaction d’un livre blanc sur l’avenir du Québec, à la réalisation ou à la mise à jour d’études sur les questions afférentes à l’accession à la souveraineté, à un débat interne sur l’association avec le Canada, à des consultations publiques, etc.   Bref, il s’agirait de prendre quatre ans non pas pour attendre les conditions gagnantes, mais pour préparer le Québec et les Québécois à l’heure du choix.[…]

Guillaume Rousseau

Une autre possibilité, plus radicale, consisterait à fixer un objectif beaucoup plus modeste : non plus réaliser la souveraineté à court terme, mais simplement la rendre à nouveau possible à moyen ou long terme. Cette option se baserait sur une analyse selon laquelle à force de perdre des élections en attendant le grand soir, le Parti québécois ne participerait pas seulement à perpétuer le statu quo, mais il contribuerait à le solidifier.[…]

La solution consisterait alors à faire de la souveraineté non plus un projet à court terme, mais un objectif à long terme, voire un simple idéal à maintenir en vie, ou encore une police d’assurance à conserver et à invoquer en cas d’offensive canadienne contre l’autonomie québécoise ou de refus du Canada d’accommoder le Québec. Entre-temps, des politiques nationalistes, qui contribueraient à rendre la souveraineté ou un autre projet d’émancipation nationale comparable réellement envisageable à nouveau, seraient au coeur de la proposition du Parti québécois : extension considérable de la loi 101, amélioration de l’enseignement de l’histoire nationale, nationalisme économique, etc.

Au-delà des différences de modalités, ces deux options traduisent en fait des choix existentiels. La première équivaudrait à réclamer un troisième tour, après ceux de 1980 et de 1995. La deuxième signifierait tourner la page. La première supposerait un rapprochement pré ou postélectoral avec Option nationale et Québec solidaire. La deuxième poserait l’hypothèse d’un rapprochement avec la CAQ.

Côté sombre: Gilles Vigneault et Camil Bouchard

Au-delà des propositions de nature stratégique, il y a des coups de gueule. Certains broient du noir. D’abord notre poète national, Gilles Vigneault, dans une entrevue avec Sylvain Cormier, encore et toujours dans Le Devoir. Extraits:

Triste, il l’est. C’est dans ses yeux. « On regarde tout ça, et on se dit que c’est un grand coup de balai sur le mouvement souverainiste et sur le PQ, et c’est extrêmement dur pour madame Marois. Ça n’a qu’une vertu : c’est clair. Y a pas d’équivoque. C’est pas, si on avait fait ci ou si on avait fait ça, c’est toute la jeunesse qui a donné ce coup de balai. Je ne vais pas le leur reprocher, leur faire la leçon à 85 ans. Je vais simplement constater… » Encore un silence. «… Et m’interroger : est-ce que ça va renaître de ses cendres ? » […]

Vigneault, avec Pauline

Quand on a survécu à deux référendums, lui dis-je, on doit pourtant être bardé, préparé. Solennel, pesant chaque mot, il répond : « Moi, je suis plus démoli qu’aux deux référendums. » J’accuse le coup. Vraiment ? « Oui. C’est peut-être parce que je suis plus démolissable. J’ai 85 ans. J’ai 34 ans de plus pour l’un, 19 ans de plus pour l’autre. Je ne vois pas comment envisager un autre référendum avant… » Il calcule. «… 2025? Je ne serai peut-être plus là, à 96 ans ! » Il rit.

L’ex-député péquiste de Vachon Camil Bouchard pose une question existentielle dans son texte Tout cela, dans Le Devoir du 16 avril. Extraits:

Le doute s’est installé, peut-être depuis longtemps déjà, mais il me saute soudainement aux yeux, clairement : se pourrait-il que cette culture, notre culture, ne soit déjà plus aux yeux de la majorité ? Se pourrait-il que la langue que nous parlons soit en voie d’extinction, qu’elle apparaisse désormais à trop d’entre nous simplement comme une trace de l’histoire, comme un témoignage sympathique, comme un sédiment encore touchant, mais enfoui, de la résistance d’ancêtres pas encore tout à fait morts ? […]

Camil Bouchard

Se pourrait-il que notre quête d’identité nationale soit remplacée par une quête d’identité personnelle que l’on achète à crédit dans les grandes surfaces ? Se pourrait-il que le refus de débattre de la question nationale soit en réalité le refus de contribuer à la construction d’un destin collectif tout occupés que nous sommes à joindre les deux bouts de la journée, de la semaine, du mois ? […]

Alors, pourquoi se battre pour défendre une identité dont les contours seraient devenus flous ? Pourquoi renforcer une culture qui rayonnerait sur les scènes internationales ou dans nos maisons de la culture comme la lumière d’une étoile en train de refroidir ? Pourquoi revendiquer un pouvoir décisionnel pour nous-mêmes et par nous-mêmes si nous pensons être comme les autres ?

À moins que ce flou ne soit qu’un banc de brume déposé sur notre conscience historique et citoyenne, une brume opaque mais possible à dissiper si nous nous y mettons vraiment et pour longtemps

Côté clair: Christian Rioux – « Les tempêtes passent, les peuples restent »

Il y a, heureusement, d’autres voix.Je note d’abord l’intéressant gazouillis de Louise Harel le surlendemain de l’élection :

Le chroniqueur parisien du Devoir Christian Rioux a aussi donné un tout autre son de cloche, le 11 avril. Extraits:

Faut-il pour autant sombrer dans une nostalgie mortifère ? Les tempêtes passent, mais les peuples restent. N’avons-nous pas l’habitude des pires tempêtes de neige ? Ces jugements définitifs, on les a entendus en 1980 et 1995. Les voilà de retour. […]

Prenons un exemple. Si les Catalans avaient écouté leurs oiseaux de malheur, ils auraient depuis longtemps liquidé leur seul grand parti indépendantiste et républicain, Esquerra Republicana. Né en 1931 au moment de la seconde République espagnole, le parti a traversé 41 ans de répression franquiste. Ses militants ont été emprisonnés, torturés et parfois fusillés.

Manif monstre pour l’indépendance catalane.

Avec le retour de la démocratie, ERC a participé à toutes les coalitions imaginables jusqu’à faire adopter, 83 ans après sa naissance et à la face de Madrid, son projet de référendum sur l’indépendance au Parlement catalan. Rien n’est encore écrit bien sûr, ce référendum n’aura peut-être pas lieu, il ne sera peut-être pas victorieux, mais qui pourrait avoir la malhonnêteté de dire que ce parti qui a traversé le siècle n’avait pas de raison d’être, et ne l’a pas encore ?

Je termine avec cette phrase de Victor Levy-Beaulieu, tiré de son texte La flèche zen, du 9 avril:

Victor-Lévy Beaulieu se désole de la dernière campagne.

Victor-Lévy Beaulieu

Je ne suis pas doué par-devers le découragement : l’histoire nous enseigne qu’elle va par-ci par-là, souvent à reculons, mais que même malgré elle, elle est comme une flèche zen — résolument portée par-devant.[…]

Je termine en vous faisant part du leitmotiv qui m’a accompagné tout au long de ma vie :
«
 Il n’y a pas d’entreprises désespérées, il n’y a que des désespoirs entreprenants. »

Le PQ post-7 avril: Ils répondront présents

J’ai noté dans un billet récent des interventions de collègues députés réélus du Parti québécois sur la suite des choses.

Pour alimenter le débat, je vais continuer à signaler des interventions dignes d’intérêt.

Véronique Fournier, Saint-Henri-Sainte-Anne: « Je répondrai présente »

Véronique Fournier.

Sur sa page Facebook le 10 avril 2014, elle a écrit un texte magnifique. Extraits :

Au lendemain du 7 avril, l’Hiver de force. Ce sont ces mots de Réjean Ducharme qui
m’invitent à vous écrire pour vous remercier. Vous, chers militants, bénévoles et citoyens qui vous êtes engagés à mes côtés et qui m’avez accompagnée avec convictions pendant ces 33 jours. L’hiver de force. Un hiver de force de politique. Non sans rappeler les mots de Ducharme, cette identité aux contours embrouillés, comme ce printemps qui n’est jamais vraiment arrivé.

Cette langue carrefour, fourchante parfois, vibrante souvent, qui révèle ce printemps que l’on se refuse. L’hiver de force. Le vrai, celui où il neige et il vente. Celui où nous avons bravé ensemble les intempéries avec courage et détermination, où la soif de changement dans Saint-Henri-Sainte-Anne ne s’est jamais démentie. De cet hiver de force, nous en émergerons.

J’en ai la ferme conviction. Nous avons répondu présent dans Saint-Henri-Sainte-Anne lorsqu’il s’est agit de proposer une voix forte à nos concitoyens. Présents, lorsque nous sommes allés jours après jours à la rencontre des nôtres. Présents lorsque nous avons débattu d’enjeux, proposé des idées, discuté des contraires, animé l’espace politique dans notre milieu. Nous sommes allés plus loin encore, revendiquant avec conviction que la défense des préoccupations et des aspirations d’une communauté donne le sens même au choix démocratique d’une députée. Ce terrain reste à occuper. C’est d’ailleurs là un chantier du faire autrement la politique. […]

Nous avons le devoir maintenant de voir grand pour le Québec, de se projeter avec fierté et courage vers l’avenir, d’en discuter autrement avec nos pairs. De cet hiver de force, nous avons le devoir d’en parler ensemble, de le traverser, d’en brasser les cartes, d’en faire le début d’un printemps. En 1995, j’étais trop jeune pour participer au devenir. Comptez sur moi aujourd’hui pour réfléchir notre avenir. Je répondrai présente lorsqu’il sera temps de faire entrer le Québec parmi les nations progressistes. Avec vous.

Alexandre Cloutier: « Je ne me tairai pas »

Cela m’avait échappé, et merci à l’alertinternaute Joseeanne de me l’avoir signalé, mais mon collègue Alexandre Cloutier a donné au lendemain de l’élection une entrevue d’une grande franchise à Michel C. Auger:

Le résumé de Rad-Can:

« Vous aurez compris qu’on aura une sérieuse réflexion à avoir sur le contenu même de cette charte. Il y a des éléments qui pouvaient davantage rassembler. Je pense qu’on aurait dû se concentrer sur ce qui faisait consensus. En politique, il me semble que, lorsqu’on peut rassembler de 80 % à 90 % des appuis, on a tout avantage à le faire », a-t-il dit en entrevue à l’émission 15-18 sur ICI Radio-Canada Première.

« C’est certain que le contenu de la charte, ou du moins la façon dont on s’est comporté dans ce dossier là, va devoir être analysé et discuté entre nous. »

Alexandre Cloutier croit que le PQ est « déconnecté » de la population en général et des jeunes en particulier, « qui sont ouverts sur le monde, qui voyagent beaucoup et qui parlent une deuxième ou une troisième langue ».

« Tu ne peux pas avoir 25 % d’appui populaire et prétendre du même souffle répondre aux aspirations des Québécois », dit le député de Lac-Saint-Jean.

« On doit avoir un discours qui parle aux jeunes, ouvert sur l’autre, sur la diversité », ajoute-t-il.

Mais il n’y a pas que la charte, note M. Cloutier. Selon lui, le PQ a un énorme travail de consultation et de réflexion à faire sur plusieurs autres enjeux afin de redevenir « le parti des gens ».

L’entrevue audio:

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Sylvain Gaudreault: Le PLQ « Parti normal de gouvernement? »

Sylvain: Prendre le temps de réfléchir.

À la même émission, Sylvain Gaudreault constate le déphasage de la campagne, s’inquiète pour l’emprise possible du PLQ sur le pouvoir, sur les rapports avec les jeunes, sur le rôle des médias dans la campagne.

Il aborde la question de la Charte des valeurs et du temps qu’il faut prendre pour aller au bout des discussions..

On peut écouter son entrevue ici.

Attention alertinternautes et collègues:
n’hésitez pas à me signaler des interventions
dans la section commentaires.

Remous-méninges sur une défaite

Cher journal,

Oui, ok, j’ai beaucoup écrit, depuis la défaite. Un gazouilleur attentif a eu ce commentaire: « Il paraît qu’écrire est une thérapie, jflisee. Tu es bien parti, continue. » Je suis certain qu’il voit juste.

Un autre m’a donné le conseil inverse: « tu as le temps. tout doux, tout doux ». Oui, mais, ça fait du bien. D’abord parce que je veux comprendre, vraiment, ce qui s’est passé. Et je n’arrêterai pas de le mettre en forme dans ma tête. Et la meilleure façon d’y arriver est de le mettre en mots.

Je sais aussi que ces billets accompagnent le processus de deuil post-défaite de milliers d’autres qui ont vécu comme moi le déclenchement d’une campagne qui annonçait un vote de confiance majoritaire des Québécois, qui s’est transformée sous nos yeux en déraillement et s’est terminée par la plus amère défaite de l’histoire de notre mouvement.

Alors, oui, on a besoin d’une dose de thérapie. Et que 100 000 personnes aient lu la lettre d’adieu à notre Très chère Pauline qui m’est sortie des doigts en un seul jet est bien la preuve qu’il y a un besoin réel, dans notre famille politique, pour des retrouvailles émotives, au moins dans le cyberespace.

Pauline l’a lue, la lettre. Elle en fut très émue. Ça lui a fait du bien. Elle me l’a dit. J’en suis content. Je l’avais aussi écrite pour ça, pas seulement pour nous, mais aussi pour elle.

J’avais mis à la fin une photo d’elle, en noir et blanc, tenant fièrement un petit drapeau devant un énorme drapeau du Québec. En début de carrière. Année inconnue. Probablement à une Saint-Jean. La photo dit la jeunesse et la promesse du projet. La détermination de la porteuse de drapeau.

La photo circulait sur le web pendant la campagne, comme un signe qu’on allait vivre un nouveau commencement. Avec une majorité, avec Pauline, un nouveau départ.

Elle ne s’était pas reconnue. Elle n’est pas très internet. C’est Claude, son conjoint, qui lui a dit que c’était elle. Un commencement, à la fin du texte d’une fin.

* * *

À quoi sert le blogueur ? À expliquer des défaites ? Avant la lettre à Pauline, mon texte le plus lu, à 50 000 visites, était « La grande évasion« , le billet écrit le soir de la défaite historique du Bloc Québécois, en mai 2011. Un brusque retournement de l’opinion. Comme le 7 avril 2014. Comme s’ils devaient se répéter: « Vous n’aviez pas compris, la première fois? »

Je crois que c’était après 1998. La campagne électorale du nouveau chef libéral Jean Charest avait été une ca-tas-tro-phe. Tellement que les journalistes avaient écrit des pré-mortems, des analyses expliquant sa chute, au moins une semaine avant le scrutin.

Lucien Bouchard, lui, avait fait un sans faute. Les panneaux électoraux disaient « j’ai confiance » et il ne faisait pas de doute qu’il était l’homme de la situation. Il faisait campagne sur la défense du modèle québécois et était en symbiose complète avec son parti, ses candidats, son message. Même Jacques Parizeau l’appuyait. C’est dire.
Au final, des sondages montraient que la victoire du PQ serait majeure. « Raz-de-marée péquiste » avait titré Le Soleil trois jours avant le vote — le quotidien avait avoué en éditorial qu’il aurait appuyé M. Bouchard si seulement il s’était engagé à ne pas tenir de référendum. Mais il proposait au contraire de réunir, pendant le mandat, les « conditions gagnantes ».

Le soir de l’élection, quand il devint clair que nous aurions, certes, une majorité de sièges, mais moins de votes dans l’urne que Jean Charest, Lucien Bouchard a compris le message. Il l’a compris dans ses tripes. Et le lendemain ou surlendemain dans sa conférence de presse, c’est sans nous en avertir qu’il a annoncé qu’il n’y aurait pas de référendum, du moins dans la première partie du mandat. Et pour la deuxième partie, eh bien… pour la deuxième partie c’est lui qui partirait.

Je vais avoir l’air fou mais je vais vous le dire quand même. Je crois que c’est peu après cette élection que j’ai eu une conversation avec une amie française qui ne suivait nos affaires que de loin. Elle m’écoutait distraitement lui expliquer le degré de difficulté à faire la souveraineté, les points de passages possible, puis elle me coupa avec cette phrase:

« Peut-être qu’ils n’en veulent pas, finalement. »

Pas de quoi, demandais-je?

« De la souveraineté. »

Hum.

J’en parle aujourd’hui parce que ma soeur adorée m’a aussi fait remarquer que j’écrivais beaucoup, depuis la défaite, mais jamais de mes émotions. « Tu pourrais faire ça. »

Hum.

C’est le but de ce billet. Parler de mes émotions. Ça ne vous avait pas frappé ? Ok. J’y viens. Mais il faut encore un peu de contexte.

* * *

La politique est un combat. Sauf pour les affairistes, bien sûr. Mais pour ceux qui font de la politique pour des idées, il la font par définition pour faire triompher des idées qui n’ont pas encore été réalisées. C’est vrai pour les néo-conservateurs comme pour les écologistes, les socialistes ou pour les indépendantistes.

Si on arrêtait de proposer des idées parce que, au début, les électeurs n’en veulent pas, on ne proposerait jamais rien.

Après 1998 j’avais compris, cependant, que dans la phase historique actuelle, il serait impossible de faire la souveraineté en ligne droite. C’est à dire de proposer, oui ou non, que le Québec devienne souverain. Il serait impossible de mobiliser plus de 50% autour de cet enjeu.

De 2000 à 2012 j’ai du donner 100 fois ma conférence « Pourquoi la souveraineté est probable » dans laquelle j’explique combien la peur légitime de l’échec, issue des deux défaites référendaires et déjà palpable en 1995, minait à elle seule, y compris chez beaucoup de souverainistes, le chemin vers un troisième rendez-vous. Ce n’est pas qu’ils ne veulent pas faire le voyage vers l’indépendance, c’est qu’ils pensent que l’avion ne décollera pas, où qu’il va s’écraser en chemin.

Il fallait un préalable. Un moment de vérité. Depuis mon livre Sortie de secours, publié en 2000, je crois qu’il faut que les Québécois définissent ce qu’ils désirent comme autonomie, essentiellement en matière identitaire, linguistique, culturelle, et qu’ils le disent collectivement. Techniquement, cela signifie voter par référendum pour changer la constitution canadienne afin d’obtenir cette autonomie, parfaitement raisonnable dans une fédération normale. Cela n’a jamais été fait dans toute l’histoire du Québec.

Si le Canada accepte (d’autres fédérations ont accepté ce genre d’autonomie pour leurs minorités) alors le Québec se renforce, de l’intérieur.

Mais le Canada est une fédération dysfonctionnelle et il y a fort à parier qu’il refuserait toute demande québécoise, même si elle était appuyée par 60% de ses électeurs. Pourquoi ? Parce que depuis le référendum de 1995, le Canada anglais est convaincu que le Québec est un chien qui jappe mais qui ne mord jamais. D’ailleurs: il jappe de moins en moins. En tout cas, on ne lui prête plus la moindre attention.

Donc, les Québécois auraient dit ce qu’ils voulaient. Le Canada répondrait: vous ne pouvez pas l’avoir. Un moment de vérité. Deux choses pourraient alors avoir lieu: soit la souveraineté, soit… rien.

Notez, dans les deux cas: deux moments démocratiques. Quels sont les pouvoirs que vous souhaitez pour votre nation au sein du Canada ? Puis, puisque vous ne pouvez les avoir au sein du Canada, souhaitez-vous en sortir ? La démocratie en action. Le contraire, donc, de l’imposition d’une constitution par le Canada. Le contraire du statu quo. Mais, bon…

Je ne sais pas si c’est la route que nous aurions empruntée si nous avions obtenu une majorité le 7 avril. Pauline Marois a toujours été très jalouse de sa responsabilité de chef indépendantiste et n’a jamais indiqué, devant nous, une trajectoire. Mais c’est parce qu’elle ne rejetait pas cette avenue que j’avais accepté de me joindre à elle lors de l’élection de 2012. (J’aurais pu être simple conseiller, mais j’ai résolu d’être candidat car je voulais faire ma part pour empêcher le maintien au pouvoir des Libéraux, que je considérais extrêmement néfastes pour le climat social et la probité de nos institutions.)

C’est long avant que je vous parle de mes émotions, non ? On y arrive. Dans la semaine qui a suivi la candidature de Pierre Karl Péladeau, le ressac anti-référendaire a frappé la campagne comme un camion lourd surgissant de notre angle mort.

Encore une fois je ne lui en veux pas, à PKP. Il a agi bien malgré lui comme révélateur d’une lame de fond de refus référendaire qu’un autre événement, plus tard ou autrement, aurait révélé.

Et quand je l’ai vu arriver le soir de l’élection et qu’on lui a proposé de monter sur scène avec nous pour retenir les militants qui, sinon, s’en allaient et qu’il fallait garder occupés pour le discours de Pauline, je me suis demandé si c’était bien opportun. S’il ne serait pas un peu comme Lise Payette, derrière René Lévesque le soir de la défaite référendaire de 1980, expiant publiquement son péché: en traitant l’épouse du chef du Camp du Non, Claude Ryan, d' »Yvette », donc de femme soumise, elle avait agi comme révélateur et donné aux populistes anti-souverainistes un formidable vecteur de mobilisation contre ces péquistes-élitistes-qui-les-regardaient-de-haut. Mais PKP n’avait traité personne de quoi que ce soit. Il s’était simplement dit profondément souverainiste ! On vit en Absurdistan.

Je m’égare.

* * *

C’est cette lame de fond anti-référendaire qui m’a emportée, émotivement. C’est à ce moment que je me suis rendu compte qu’une part suffisamment importante de la nation était non seulement opposée à la souveraineté — ça, on le savait — mais opposée à la simple possibilité qu’on tienne cette discussion.

C’était comme si on avait tiré le tapis sous mes pieds.

Vous avez vu le film « The Usual Suspects »? J’espère car maintenant je vais vous en révéler la fin. C’est un suspect interrogé par un policier qui décrit richement et longuement, et en se disculpant, le crime auquel il a été témoin. Lorsqu’il quitte le bureau du policier, qui l’a laissé partir, un détail nous révèle qu’il a menti. Puis, le policier se rend compte que son témoin a utilisé pour les identités de ses personnages fictifs des noms épinglés sur un tableau accroché derrière lui.

On sort du film en disjonction synaptique. Si ceci était faux, donc cela aussi ? Et par voie de conséquence cet autre élément, puis cet autre ? Tout ce qu’on a vu pendant deux heures ?

Et donc si nous sommes en train de nous faire battre pour la simple raison que nous promettons de les consulter « s’ils sont prêts », ils ne seront en fait jamais prêts à ce qu’on les consulte ? Et donc s’ils ne veulent pas nous élire pour nous interdire (et s’interdire) cette possibilité, c’est donc que, si on était élus, ils refuseraient qu’on les consulte sur des pouvoirs identitaires au sein du Canada, car cela ouvrirait évidemment la possibilité qu’ils vivent un moment de vérité ? Ou encore, si on les consultait quand même, ils voteraient non à l’autonomie qu’ils désirent pourtant, juste pour éviter qu’en disant oui, cela provoque un moment de vérité et une discussion sur leur avenir ?

Et donc, et donc… il sera impossible de se rendre même au premier but ?

Comme un désarroi. Mais qu’est-ce que je fous ici ? À quoi bon tout ça ? À quoi ça rime ?

Depuis 15 ans que je me sens une responsabilité personnelle de faire progresser cette idée, cette trajectoire, avec moult difficultés (j’ai été persona non grata au PQ pendant plusieurs années, au début) dois-je conclure que j’avais construit un château de sable, sur du sable ?

* * *

J’ai toujours eu le plus grand respect pour les candidats aux élections, surtout pour les candidats perdants. Pas pour ceux qui savent, au début, qu’ils vont perdre. Mais pour ceux qui se rendent compte, en cours de campagne, qu’ils vont à la défaite. Il leur faut être à la fois stoïques et acteurs. C’est encore plus vrai pour les chefs, scrutés constamment par une dizaine de caméras. C’est aujourd’hui pire qu’avant, avec la Haute Définition. Pas une perle de sueur qui n’échappe à l’œil électronique.

Même simple député, il faut faire front. Pour soi, et pour les autres. Pour les militants, pour l’organisation, pour les bénévoles. (Et ça c’était bizarre, pendant toute l’élection, nous avons eu davantage de bénévoles que d’habitude. Cela nous a d’abord conforté dans l’idée que le vent était avec nous. Puis qu’on allait sombrer en gang !)

En plus, je réunissais chaque semaine les candidats montréalais, je faisais des apparitions dans les campagnes locales, je faisais du porte à porte dans Verdun, des appels dans Sainte-Marie-Saint-Jacques et ailleurs. Il fallait maintenir le moral, se montrer fort, résolu.

Déterminé ?

C’est un récit banal pour tous ceux qui ont vécu une campagne perdante et encore, mon Directeur de campagne, Jean-Pierre Sylvain, m’assurait que ma victoire dans Rosemont était assurée. Ce que ma tournée des HLMs m’avait confirmé. (Incroyable, on a gagné le vote par anticipation, généralement pro-libéral car centré chez les aînés, mais ensuite ma majorité a fondu dans l’élection générale.)

Dans mon cas je ne perdais pas seulement, avec l’équipe Marois, la campagne électorale. Je perdais 15 ans d’espoir souverainiste. Ça enlève du ressort dans le pas. Ça enlève la boussole professionnelle qui m’avait guidée toutes ces années.

C’est pourquoi j’allais déclarer que je n’avais jamais été aussi pessimiste pour la souveraineté. Ce n’était pas prévu. C’était pendant un point de presse de Pauline et de Diane de Courcy sur la langue. Moi et d’autres candidats étions de corvée de plantes vertes.

Un journaliste décide de me poser une question directe sur la souveraineté. C’était après le premier débat ou Pauline avait martelé : « IL N’Y EN AURA PAS DE RÉFÉRENDUM, sauf si les Québécois sont prêts. » Oui, oui, on entendait très bien les majuscules et les minuscules.

Pauline me permet de répondre. Je savais depuis quelques jours que si moi, très associé à la souveraineté, je déclarais mon pessimisme, cela pourrait aider à convaincre les Québécois réfractaires que les chances étaient bien minces qu’elle soit débattue de sitôt et donc qu’il était sans danger de voter PQ. Je l’ai donc dit. Et il faut voir la tête de Pauline pendant que je parle. Elle n’est pas certaine que ce soit une bonne idée. Elle se dit un peu plus optimiste que moi, pour faire bonne mesure.

Las ! Ça ne suffira pas. Ils veulent qu’on ferme complètement la porte. Ils: les journalistes, les commentateurs, les chroniqueurs, la table éditoriale de la Gazette qui m’invite. Il y en a — pour qui j’ai beaucoup d’estime — qui ne « trouve pas ça clair ». Comme s’ils n’avaient jamais entendu les mots « peut-être » de leur vie. Aurait-il fallu dire « On verra » ? L’expression était déjà prise.

Je faisais campagne pour quoi, alors ? J’adorais être ministre et j’avais plein de projets en tête. Pour Montréal, pour les Relations internationales, mes deux portefeuilles — j’avais avisé que, si nous étions élus, j’étais candidat à rempiler dans ces deux rôles. J’avais l’impression de donner, à ces postes, ma pleine mesure et de contribuer, concrètement, au bien commun. (C’est fou ce métier de politicien où il faut se battre pour avoir le droit de donner le meilleur de soi-même !)

Mais cela ne suffisait pas à me redonner le carburant nécessaire pour le reste de la campagne. Non.

* * *

Ce qui a surgi, comme motivation, c’est l’intégrité. Après tout ce que nous avons fait, en 18 mois, pour réparer les institutions québécoises gravement érodées par neuf ans de régime libéral, on allait quand même pas redonner les clés du pouvoir à 18 anciens ministres de Charest !

Nous avions été témoins, de l’intérieur, depuis notre arrivée, de l’état de délabrement des machines administratives, des contrôles, de la rigueur, par les années libérales. Juste au MRI, mon chef de cabinet, l’inestimable François Ferland, avait mis au jour un système de double comptabilité libérale, inventé pour berner les journalistes et les parlementaires sur les coûts des missions à l’étranger.

Nous avions réformé les lois électorales, cassé les systèmes de prête-noms, mis en fuite les maires ripoux, donné aux policiers toute la latitude pour remonter les filières crapuleuses. Nous avions confronté les grands de l’ingénierie — les SNC et Dessau — et les avons mis en pénitence pour un an et les avons forcé de démontrer leur contrition et leurs réformes aux pointilleux agents de l’UPAC et de l’Autorité de marchés financiers avant de pouvoir obtenir un seul sou neuf d’argent public. Nous avons mis en œuvre la fin du placement syndical sur les chantiers et avons pacifié l’industrie de la construction.

Et nous n’avions pas fini de récurer les écuries libérales. Et nous allions les laisser revenir? Si tôt ? Sans connaître la fin des histoires criminelles entourant leur passé récent?

C’est dans cet état d’esprit que je croise Bernard Drainville à une assemblée publique à Québec. Dans la salle, les 400 militants ne semblent pas avoir encore encaissé ce qui est en train de se produire dans l’opinion. (Le « pointage », l’appel des électeurs péquistes avérés et potentiels dans les circonscriptions, continue à donner de bons signaux, à contre-courant des sondages nationaux.)

Bernard est aussi atterré que moi. « On a une responsabilité morale d’empêcher le retour des Libéraux » lui dis-je, comme pour trouver en lui un appui dans cette nouvelle quête de sens électorale. « On doit ça au Québec. » Bernard est d’accord. On doit ça au Québec. Il le faut.

Ancien journaliste, je ne participe pas — ou alors très épisodiquement — au jeu de « blâmons les médias » qui suit généralement les défaites électorales.

Je mets de côté le micro-climat radiophonique de Québec, qui pose problème en soi, et ne formule que deux remarques.

Au moment du déclenchement de l’élection et pendant la phase de débat sur l’intégrité je n’ai pas vu dans un grand média un récapitulatif de ce que nous avions fait, en 18 mois, pour redresser le cap éthique du Québec. J’estime que notre activité législative et ses effets ont été un point tournant historique. Il y aurait eu matière à comparaison entre l’action et l’efficacité libérale des dernières années Charest (il y en avait) et la nôtre. Le contraste, en notre faveur, aurait été frappant.

Et lorsqu’au second débat, Philippe Couillard s’est tiré dans le pied avec un bazooka linguistique en affirmant qu’il fallait être bilingue sur le plancher des usines au cas où un acheteur anglophone passait par là, j’ai été soufflé par l’absence de suivi médiatique où que ce soit. Un libéral de mes amis (j’en ai) m’a confié « on se croisait les doigts ».

Je ne dis pas que cela aurait changé le résultat. Je ne le crois pas. Mais ça me laisse fru.

Alors voilà. La volonté de ne pas faire subir au Québec une régression éthique a été ma bouée de sauvetage pendant la dernière phase de la campagne. Il fallait tout faire. Et il y avait Gaétan Barrette. Le poster-boy du cynisme politique, de la recherche de pouvoir en soi, peu importe le parti, de la quête de fric en soi, peu importe qui paie, de l’excès libéral.

« Vous voulez quand même pas que les Libéraux reviennent », disait-je aux clients du IGA de La Prairie, aux côtés de notre candidat l’économiste Pierre Langlois, dans les derniers jours.

« Gaétan Barrette au gouvernement ? Pour quatre ans? Pensez à nos enfants ? Quel modèle ça leur donnerait ? »

J’avais l’impression que ça marchait. Il a été élu — non, pas élu, propulsé — par une majorité record.

* * *

Le soir de l’élection, j’étais zen. Jusqu’à la fin le parti nous avait abreuvé de projections folles affirmant que nous étions toujours dans la course, grâce au vote francophone. Que le gouvernement serait minoritaire. Avec la CAQ détenant la balance du pouvoir. Ce serait eux ou nous. Libéraux ou péquistes. Avec 50-55 sièges, l’un ou l’autre. Dans nos comtés, le pointage était bon. Alors, qui disait vrai ?

On se demandait même ce que ferait le lieutenant-gouverneur, en cas d’égalité des sièges. Réponse: il demanderait au gouvernement sortant, donc Mme Marois, de tenter d’avoir la confiance de la chambre. Si elle ne l’avait pas ? Si la CAQ choisissait les Libéraux ? Il n’y a pas de précédent. Nous serions dans l’incertitude constitutionnelle. Chouette.

Quoiqu’il en soit j’avais avisé Pauline, après qu’elle se soit fait chanter « T’es belle » par Jean-Pierre Ferland lors de l’assemblée de Montréal, qu’il fallait commencer à envisager la possibilité de parler à la CAQ. Au cas où. « Oui, a-t-elle répondu. Mais survivons d’abord à la campagne. » En effet.

« Soit ça va être très serré, soit ils vont nous en servir toute une. » C’était la prédiction de Dominique Lebel, conseiller de la Première, quelques jours avant le vote. En effet.

Le soir de l’élection, disais-je, j’étais zen. La défaite déferlait sur nous. Elle ne m’atteignait pas vraiment. Je l’avait escomptée. En gros. Mais pas en détails. Non, pas en détails. Chaque ami défait était comme une piqûre. Brûlante. Ah, non. Pas lui !

Yves-François battu ? Dites-moi que ce n’est pas vrai! Daniel Breton ? Ahrrrr. Réjean Hébert ? Comment un ministre aussi compétent, aussi dévoué, dont le Québec a cruellement besoin, peut-il être viré ? Diane de Courcy, ma complice de tous les jours. Quelle ingratitude. Elle avait tout fait, dans son comté. Il n’y a pas de justice ! Elizabeth ? Je pourrais les nommer tous. Un moment, même Martine Ouellet, même Nicolas Marceau sont en difficulté. C’est dur. C’est trop dur.

Puis il y a cette inconnue qui semble en train de battre Pauline Marois dans Charlevoix. Une tragédie et une bénédiction. Tragédie car Pauline ne mérite pas ce coup de pied de l’âne. (Je ne parle pas de la candidate, mais de la situation.) Bénédiction car le départ de Pauline pourra se faire d’un coup. Net. Sans bavure. Il y a dans cette cruauté électorale un élément théâtral. Le rideau tombe. La pièce est finie.
* * *

Dans les jours qui ont suivi, je revivais les lendemains du référendum de 1995. Pas sur le fond. Dans la forme. L’adrénaline encore active dans le sang exigeait de l’action, encore de l’action.

Alors je n’ai pas pris un jour. Jusqu’à Pâques, suis entré au bureau chaque matin. Y ai passé chaque journée. Expédier les affaires courantes. Voir les salariés. Chaque conseiller qui perd son emploi. Écouter, encourager, féliciter.

Je ne suis pas un pleureur. Je n’ai qu’un peu d’humidité au coin des yeux en écrivant ces mots. Mais j’ai vu pleurer autour de moi. Beaucoup. On avait réussi à créer dans notre cabinet, entre les conseillers, le personnel, un esprit de groupe remarquable. Se séparer les uns des autres constituait une déchirure de plus.

J’ai bien failli, à Québec, devant les salariés du MRI réunis un midi pour les adieux ministériels.

« Vive le peuple du MRI libre ! » leur ai-je lancé de la mezzanine avant de les rejoindre dans le hall.

« Libre de quoi ? De Lisée évidemment ! » continuai-je.

Je voulais rester léger, tout en les remerciant pour leur loyauté et leur professionnalisme, et en leur parlant du sens de l’État qu’on attendait d’eux dans la transition à venir, de la nécessaire continuité de l’activité internationale du Québec.

Mais mon sous-ministre, l’ex-universitaire Michel Audet, m’a pris en embuscade en m’introduisant et me disant combien j’allais lui manquer.

Il ne faut pas me complimenter quand j’essaie de réprimer mes émotions. Ça me fait craquer.

Ça m’avait fait ça le soir du référendum de 1995. J’avais tout encaissé sans broncher. La déception immense — on pensait gagner — la tension autour de M. Parizeau qu’on tentait de canaliser pour son discours final. Descendu sur le plancher avant le discours mais après que la défaite fut confirmée, je me pensais en contrôle.

« M. Lisée, me dit une dame, une militante pleine de bienveillance que je ne connaissais pas, vous avez bien fait ça. Vous avez vraiment bien fait ça. »

Elle parlait de la campagne, je suppose. C’est vrai qu’on avait fait une campagne formidable, jusque-là. Et on voyait dans la salle les militants avec les panneaux Oui ornés d’une marguerite, devenue le symbole spontané du projet indépendantiste.

« Vous avez bien fait ça. » C’était comme si elle venait d’ouvrir une vanne. Je n’arrivais pas à retenir mes larmes. Pourtant il le fallait bien. Le pire était à venir.

À 19 ans de distance, au podium devant le peuple du MRI, je me retiens de toutes mes forces. Avec une blague.

« Je ne vous demanderai pas pour qui vous avez voté ».

Silence.

« OK, levez la main ceux qui n’ont pas voté pour moi ! »

Rires généralisés.

« Ils n’habitent pas dans Rosemont » interjecte Michel Audet.

Je vais mieux.

* * *


Écrire, aussi. Comprendre et écrire.
Que s’est-il passé, exactement ? Pourquoi et comment ? Écouter, lire, rencontrer des gens, parler aux sondeurs, aux candidats, aux vieux routiers, aux jeunes recrues. Faire le plein d’infos, juste après l’accident, avant que les indices ne partent au vent, que l’opinion envahissante ne prenne le pas sur les faits.

Comme en 1995, il m’a fallu une semaine pour que l’adrénaline se dissipe dans les échos de la défaite. Que la chute d’énergie réclame ses droits sur le corps et l’esprit.

Que je trouve refuge dans le sourire insouciant de mes enfants, dans les bras de ma blonde, que je fasse éclater de rire mon ami Kick avec un récit de campagne que la charité humaine ne permet pas de raconter ici, que je m’évade avec Captain America en Imax et 3D (excellent dans le genre !) et que je m’entende m’esclaffer à nouveau avec The Secret Life of Walter Mitty (que je recommande chaudement à tous les dépressifs, occasionnels ou non).

Je sais qu’il faudra du temps. Je sais qu’il faut digérer tout ça. Devenir un bon député d’opposition. Poser de bonnes questions. Ouvrir de nouveaux dossiers. Apprendre quelque chose de neuf chaque jour. Participer au débat sur l’avenir de notre grande et belle idée, l’indépendance du Québec. La seule qui vaille tout cet enthousiasme et toute cette peine.

Je suis content que le printemps soit là. Mon vélo va m’aider. Les terrasses avec du rosé aussi. Xavier Dolan, certainement. La fiancée américaine. La bio de Lincoln de Carl Sandburg. Le chalet de ma mère. Peut-être un peu d’Aquagym avec Janette. Si la piscine est libre.

Écrire, aussi, oui. Vous n’êtes pas obligé de lire. Je ne suis pas obligé d’écrire. Pas obligé, non. Mais je me rends compte que je ne peux pas m’en passer.

Et ma sœur avait raison, encore. Vous ayant écrit ceci, cher Journal, je me sens un peu mieux. Apaisé. C’est déjà ça de pris.

Jean-François

Ouvrir le débat: Véronique, Yves-François, Bernard, Léo, Alexis…

Les billets d’analyse publiés depuis le 7 avril ont suscité près de 800 commentaires, le débat est lancé. J’ajoute ici la contribution de plusieurs collègues candidats, élus ou non, qui sont intervenus ces derniers jours.

Voici quelques extraits et des liens vers leurs interventions:

Véronique Hivon

Véronique à TVA au lendemain de l’élection.

Véronique a appelé à un « grand examen de conscience », d’humilité et d’ouverture dans deux entrevues. L’une au lendemain de la défaite à TVA (vidéo ici), l’autre ce samedi à l’émission du samedi de Michel Lacombe ici.

« On comprend le message on comprend qu’il faut rebâtir le lien de confiance avec les citoyens » dit-elle. « Des grandes crises arrivent des grandes choses ». Parlant d’indépendance, elle dit: « L’option est plus forte que le message qu’on a eu. »

Léo Bureau-Blouin et Alexis Deschênes

Léo et Alexis ont donné une entrevue à Anne-Marie Dussault sur leur bilan électoral et leurs souhaits pour l’avenir. Il faut aller à 1:19:30.

Cliquez sur l’image.

Yves-François Blanchet

Yves-François en pleine action

Dans un texte publié dans le Huffington Post Québec où il annonce qu’il se « libère aujourd’hui de la ligne de parti », Yves-François Blanchet parle du rôle qu’il veut désormais jouer dans sa région, aborde la question du bilan environnemental du gouvernement Marois et donne son avis sur la situation politique actuelle. Extraits:

La baisse de plus de 300 000 votes exprimés en faveur du Parti québécois est un signal qui ne trompe pas et qui ne sera pas si simple à interpréter. Le Parti québécois devrait en faire une analyse sans complaisance avant de se lancer dans une course à la direction. Il devra aussi se réinventer sur la question nationale, la social-démocratie et le développement durable. S’il ne fait que le dire, il restera dans l’impasse. Les Québécois viennent de lui en donner le temps.

Je suis convaincu de la pertinence de la souveraineté du Québec. Elle n’est pas une fin, mais un moyen. Le coffre à outils complet de toute nation affirmée. Les Québécois peuvent et doivent s’approprier tous ces outils. Aujourd’hui, ils n’en veulent pas. Tant que la confiance en nos moyens et nos élus ne sera pas restaurée, nos finances publiques équilibrées et la jeunesse investie dans le processus politique, ça ne changera pas. C’est un défi pour un parti dont la base militante est soudée par cet appel impatient du pays. Pourtant, ils ont le devoir d’éviter que le développement du Québec et la démocratie ne soient pris en otage de ce seul enjeu et au détriment même du parti de René Lévesque. Le Parti québécois ne doit jamais cesser pour autant de faire valoir la normalité salutaire de se donner un pays bien à nous. Qu’il écoute et parle davantage, sans le boulet du quand ou du comment, afin de permettre aux Québécois d’y réfléchir puis d’y rêver sans la méfiance que suscite une fébrilité toute péquiste.

Il est révélateur que les Québécois n’aient pas attendu les éclaircissements sur l’éthique ni le renouvellement du Parti libéral avant de lui confier si tôt un si fort mandat. En ne reportant pas clairement après un autre scrutin un possible référendum sur la souveraineté, le Parti québécois est donc responsable de son propre recul. Bien sûr le piège était béant, mais nous n’avions pas à y tomber. Bien sûr, il y a des médias ouvertement fédéralistes et aucun qui soit souverainiste, et les sondages sont un détournement toxique en période électorale. […]

Bien que je ne verse pas dans les attaques personnelles et ne mente pas, j’ai parfois exprimé mes avis sur un ton rude. Pourtant, je dénonce aujourd’hui avec sévérité la méchanceté brute qui colore souvent les échanges en politique et la dérive parfois vulgaire d’une certaine presse qui se dit d’opinion. Une génération complète semble refuser de les cautionner. Une génération que ses aînés ne rejoignent plus.

(On peut le lire au complet.)

Bernard Drainville

Bernard présentant la Charte

Dans Le Devoir, Bernard revient sur la Charte des valeurs pour en retracer le parcours et en tirer un premier bilan.

Il souligne avec raison le rôle mineur de la Charte dans la campagne.

Extraits:

Si nous croyions que la neutralité religieuse de l’État doit s’incarner aussi dans l’apparence de ses employés, nous avons pu constater que cet enjeu divisait davantage les Québécois. Et malgré le fait que nous n’étions pas prêts à faire de compromis sur le principe, nous étions ouverts au compromis sur les moyens, y compris à limiter à certaines classes d’employés l’interdiction du port des signes dans un premier temps. J’ai la profonde conviction que, si les partis d’opposition n’avaient pas annoncé leur intention de voter contre le budget Marceau, nous aurions pu, avec la CAQ, en arriver à un compromis qui aurait permis l’adoption de la charte.

L’élection du 7 avril ne portait pas sur la charte. Elle portait sur une vision du gouvernement en matière économique, sociale et identitaire et, il faut le reconnaître, s’est transformée en élection référendaire dont la question était : « Voulez-vous d’un référendum ? ». C’est pourquoi notre projet de charte n’a pas joué un rôle fondamental dans les résultats. La charte n’a été ni cachée ni utilisée à des fins électoralistes. Elle n’aura été qu’un élément de notre bilan et qu’un élément de nos engagements. Un élément important, certes, mais loin, très loin, de la « question de l’urne ».

Je suis fier que nous ayons fait avancer la laïcité au cours de la dernière année, fier des Québécois, fier de notre façon démocratique de faire connaître nos désaccords. Malgré le jugement sévère de la population le 7 avril, je maintiens plus que jamais que nous sommes un grand peuple et qu’il est normal d’affirmer haut et fort ce que nous sommes. D’affirmer nos valeurs et de les défendre, pour assurer l’avenir du Québec et de tous les Québécois, sans exception.

(on peut le lire au complet ici.)

Avis aux internautes et candidats: n’hésitez pas à me signaler les interventions qui m’auraient échappées.

Pays rêvé, pays réel, pays détaché

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Here we go again…

Le scénariste Daniel Thibault a le sens de la formule. Un de ses gazouillis post-électoraux se lisait comme suit: « Quand le PQ est élu, on n’ergote pas tant sur la mort du rêve fédéraliste, me semble. »

En effet. Mais quand le PQ est battu, c’est la mort du séparatisme. Ça doit être vrai: on la prédit tous les dix ans. Cette fois, selon Maclean’s qui a aussi le sens de la formule, il s’agit d’un « effondrement épique ». D’autres, plus prudents, dont notre nouveau Premier ministre, avertissent que cette idée ne mourra jamais.

Ils ont tous raison. L’idée d’indépendance, au printemps 2014, est bien vivante, mais son principal porteur a subi une terrible défaite. Il nous appartient, nous indépendantistes, de déterminer, non la vie, inexpugnable, de l’idée, mais sa vitalité.

La séparation qui ne dit pas son nom

Lorsqu’on a dit ça, on est loin d’avoir tout dit. Il s’écrit des choses dans la presse anglophone sur l’état des relations entre les Québécois et leur beau grand pays qu’on aimerait lire dans la presse francophone.

Je sais que, selon le principe linguistique maintenant célèbre de Philippe Couillard, chaque ouvrier d’usine québécois devrait savoir l’anglais au cas où un acheteur étranger lui posait une question. Mais entre deux visites, il peut user de son bilinguisme pour lire ce qui suit. (N’ayez crainte, je vais traduire pour ceux d’entre vous qui ne travaillez pas sur le plancher de l’usine).

D’abord, le fédéraliste le plus lucide au Québec, l’éditorialiste André Pratte, dit régulièrement des vérités aux lecteurs du Globe and Mail. Il l’a fait encore ce jeudi.

Separatism may not be a threat in the near future. But beware of the sleeping dragon. And in the meantime, we should be careful about the mutual indifference that has come to characterize the relationship between Quebec and the Rest of Canada. That indifference could surreptitiously lead to a de facto separation.

Traduction: Le séparatisme peut n’être pas une menace dans l’avenir proche. Mais craignez le dragon qui dort. Et dans l’intervalle, nous devrions être attentif à l’indifférence réciproque qui caractérise désormais la relation entre le Québec et le Reste du Canada. Cette indifférence pourrait, subrepticement, mener à une séparation de facto.

Mais où va-t-il chercher ça ? À plusieurs sources.

C’est ce qu’avait dit en avril 2012 l’ex-chef libéral fédéral Michael Ignatieff dans une entrevue à la BBC. À cette différence près qu’il jugeait que cela n’arriverait pas à l’avenir, mais que c’était déjà le cas: « Maintenant, dans les faits, nous sommes presque deux pays séparés » a-t-il dit.

André et moi sommes des lecteurs réciproques attentifs, donc il m’a lu sur l’inconfort et l’indifférence Québec/Canada, sur l’éloignement et sur les chemins du divorce.

Mais il y a beaucoup mieux que les élucubrations d’un séparatiste comme moi. Il y a l’opinion d’un grand sondeur canadien anglais, le président d’Ekos Frank Graves. Aussi dans le Globe and Mail de jeudi (une pièce de collection), il disait ceci:

At the level of basic emotional engagement, francophone Quebeckers have already left Confederation. It is hard to imagine that a country is viable wherein one of the founding peoples has so little basic connection to that country.

Traduction: Au niveau de l’attachement émotif de base, les Québécois francophones ont déjà quitté la Confédération. Il est difficile d’imaginer qu’un pays est viable lorsqu’un de ses peuples fondateurs a si peu de liens de base avec ce pays.

Je répète: il a dit ça APRÈS « l’effondrement épique » de lundi. Et pourquoi est-il si sombre ? C’est qu’il a comparé, de 1998 à l’an dernier, le niveau d’attachement au Canada.

Hors-Québec, nos voisins se disent « très attachés » au Canada. Ils étaient 90% à le dire en 1998, 85% l’an dernier.

Les Québécois francophones n’étaient déjà en 1998 que 57% à se dire très attachés. Ils n’étaient plus l’an dernier que 31%.

« Les chiffres de 1998 indiquaient un problème, dit Graves. Les chiffres de l’an dernier indiquent que les inquiétudes sur le séparatisme québécois, dans un sens très réel, n’ont plus lieu d’être » ajoute-t-il, car « les Québécois francophones sont déjà partis ».

Tant de pays

François Legault disait vrai, au lendemain de l’élection, en affirmant que « le pays rêvé nuit au pays réel ». Comme le pays rêvé — la souveraineté — ne réunit pas suffisamment de voix, le pays réel — le Québec d’aujourd’hui — souffre de voir un mauvais gouvernement, les Libéraux, être élu.

D’abord il est intéressant de noter que François Legault utilise le mot « pays » pour décrire le Québec. Tout le monde a compris qu’il ne parlait pas du Canada.

Un indice de plus de la décanadianisation du Québec. Combien de temps un peuple détaché de son pays légal peut-il continuer à s’en accommoder ?

Car finalement, lorsqu’on a tout dit, la volonté des Québécois de rester dans le Canada se résume à cela: un accommodement raisonnable. Arrivera-t-il un moment où cet accommodement apparaîtra déraisonnable ?

À suivre…

Liberals forever ? Yes et Non

Les Libéraux sont-ils désormais le parti du pouvoir au Québec? Indélogeable? YES Les nouvelles sont mauvaises lorsqu’on fait la liste des majorités libérales écrasantes. Il faut attendre la 19e circonscription avant de trouver le premier péquiste — il est vrai député hyperactif et organisateur hors-pair — Pascal Bérubé dans Matane-Matapédia. Puis le rouge domine jusqu’au 56e (Bonaventure, PQ). Ensuite, il y a l’arc-en-ciel. Bref, si on postulait un peu arbitrairement qu’une majorité de 45% transforme un comté en château-fort, il faudrait affirmer que 43 sièges sur 125 sont acquis aux Libéraux. Cela leur donnerait une base automatique de départ très élevée. Le résultat de 2014 s’ajoute au résultat très serré de 2012 pour conforter la thèse des Libéraux quasi-indélogeables. Même en supposant que le gouvernement Couillard suscitera rapidement de l’insatisfaction, sa capacité d’utiliser le PQ comme repoussoir et de pouvoir compter sur la division du vote nationaliste en trois partis significatifs (PQ-CAQ-QS) semble lui donner un abonnement longue durée aux banquettes du pouvoir. Cette image de l’historique du vote depuis 1970 montre d’ailleurs que le PLQ est le parti de pouvoir par défaut:

Source: chezvoila.com

Source: chezvoila.com  Cliquez pour agrandir

Non La beauté de la démocratie est de faire mentir, chaque fois, les prévisions d’indélogeabilité politique. Après la réélection de Bill Clinton, des analyses, livres et thèses annonçaient que les Démocrates allaient gouverner pour une génération. Après la réélection de George W. Bush, des analyses, livres et thèses annonçaient que les Républicains allaient gouverner pour… toujours. Puis vint Obama. Au Canada, la dynastie conservatrice ontarienne a été interrompue, au Québec on croyait l’Union nationale invincible — Elle est passé en trois élection du pouvoir, à l’opposition, à l’insignifiance. En 1973, au Québec, le PLQ avait obtenu — cramponnez-vous — 102 sur, à l’époque, 110 sièges, avec 55% des voix. Trois ans plus tard, le PLQ tombait à 34% et le PQ le battait. Dans le Québec de 2014, il n’y a pas de majorité libérale. Ils n’ont que 41% des voix. Dans notre système uninominal à un tour (avertissement: ce sera le même système dans quatre ans) ces 40% leur procure une majorité de sièges. Mais le parti qui réussira à coaliser autour de lui une pluralité des 60% restants pourra lui ravir le pouvoir. Et si vous voulez rencontrer cette pluralité, elle était déjà réunie, dans un sondage Léger post-électoral, publié dans le Journal de Montréal ce samedi:

C’est normal. 60% des Québécois n’ont pas voté pour Philippe Couillard, donc 48% sont déjà insatisfaits, même pas prêts à donner la chance au coureur. 70% des francophones ont voté contre lui, 60% d’entre eux sont déjà mécontents. Cela pourrait changer, bien sûr, pendant une lune de miel. Mais le stock de lunes-de-miel semble bien bas, au 21e siècle. Jean Charest n’en a pas eue en 2003. Pauline Marois n’en a pas eue en 2012. Il est donc peu hasardeux d’affirmer que, dans quatre ans, le parti qui réussira à harnacher le mécontentement anti-libéral aura une chance réelle de le renverser. S’il ne s’auto-pelure-de-bananise pas, évidemment. En fait, puisque les libéraux cumulent des majorités inutiles dans les circonscriptions anglophones, il ne suffirait à un parti opposant qu’à obtenir une égalité avec le PLQ — 40% — pour lui ravir sa majorité. C’est plus facile à dire qu’à faire, bien sûr. Mais il est bon de le savoir à l’aube de réflexions qui secoueront le PQ — le grand perdant de la course — la CAQ — qui a perdu 200 000 voix en 18 mois — et QS — qui a fait un gain mineur au regard de son poids médiatique et militant dans la course. Bref, les Libéraux ont un passeport renouvelable pour le pouvoir, Yes. Mais seulement si on le lui laisse.