L’appui à la souveraineté: état des lieux

Où en est l’opinion sur la question centrale de la souveraineté ? Il y a la façon régulière de voir les choses, comme dans ce graphique qui recense les sondages publics de CROP et de Léger:

Moyennes annuelles des sondages Crop (+ Léger en rouge lorsque écart), répartition proportionnelle des indécis. En 1980 et 1995, le vote référendaire effectif.

Moyennes annuelles des sondages Crop (en bleu) et Léger (en rouge lorsqu'il y a écart avec Crop). En noir, les résultats référendaires effectifs.

Moyennes annuelles des sondages Crop (en bleu) et Léger (en rouge lorsqu’il y a écart avec Crop). En noir, les résultats référendaires effectifs.

Le graphique donne l’impression d’une grande stabilité, donc d’une disponibilité presque ininterrompue de plus de 40% de souverainistes qui seraient mobilisables électoralement, pour peu qu’on fasse la promotion active de la souveraineté ou que les partis souverainistes s’unissent.

Voici maintenant le graphique du Groupe de recherche de l’opinion publique, qui sonde pour le PQ sur les 10 dernières années, et qui témoigne de variations beaucoup plus fortes depuis avril 2011 (notez que la question posée est celle de 1995 souv/offre de partenariat alors que CROP et Léger ne demandent que souv depuis avant 2000):

Source: GROP Cliquer pour agrandir.

Source: GROP
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Source: Grop. Cliquer pour agrandir.

La situation est malheureusement plus complexe (pour le Oui et pour le Non). D’abord ces tableaux ne tiennent pas compte de la variation du nombre d’indécis qui sont, par définition, non décidés donc non mobilisables. Ensuite, ils ne nous disent rien sur l’intensité de leur conviction.

Par exemple, la grande majorité des Québécois sont contre la monarchie, mais si un parti décidait d’en faire un enjeu électoral, il apparaîtrait clairement que cette opposition à la monarchie n’est pas d’une intensité suffisante pour motiver un choix électoral, entre tous les sujets abordés pendant l’élection.

Une autre façon de poser la question est celle de la firme EKOS, qui met l’électeur québécois devant un autre choix: entre l’indépendance complète et le statu quo. Voici l’évolution:

http://ipolitics_assets.s3.amazonaws.com/wp-content/uploads/2014/04/Screen-Shot-2014-04-04-at-3.07.58-PM.png

Source: Ekos.

La stabilité du vote souverainiste est beaucoup moins visible ici.

Dans les entrailles des souverainistes

Depuis des décennies le Groupe de recherche sur l’opinion publique scrute la solidité de l’intention souverainiste en posant quatre questions:

1. Le fédéralisme canadien est/n’est pas réformable de manière à satisfaire à la fois le Québec et le reste du Canada (le bilan que le répondant tire de la relation);
2. Le Québec possède /ou non le droit à l’autodétermination (le droit de partir);
3. Le Québec a/n’a pas les capacités d’être un pays souverain (est-on capables?)
4. La souveraineté est réalisable (faisabilité)

Pour le GROP, 4 réponses Oui donnent un souverainiste décidé, 3, un modéré, 2, un centriste, 3 et 4 réponses Non donnent un fédéraliste modéré ou décidé.

Pierre Alain-Cotnoir, de GROP, explique:

Nos recherches ont révélé que les répondants « centristes » sont ceux dont les opinions demeurent les plus volatiles. Si on les interroge à deux moments différents, ils pourront être passés de POUR à CONTRE la souveraineté lors d’un référendum, tout comme du PQ au PLQ ou à la CAQ dans un court intervalle de temps. Ils possèdent peu de représentations politiques et se montrent peu intéressés par l’actualité politique.

C’est donc que, sur les 40 % de sondés qui répondent oui à la question référendaire, incluant les indécis répartis contre leur gré, les centristes sont peu mobilisables. L’important est de savoir quelle est leur importance relative. Elle évolue dans le temps. Dans le mauvais sens:

En 1995, année référendaire:

 1995

En 2002:

2002En 2004:

2004.En mars 2014:

2014

Les constats sont clairs mais on peut en conclure qu’il n’y a désormais que 28% de l’électorat qui est mobilisable sur la question de la souveraineté. Cela est proche du vote péquiste d’avril, soit 25%. Il n’y a donc pas de « réservoir » de 15% de souverainistes supplémentaires qui auraient quitté la barque parce que le PQ n’insiste pas suffisamment sur l’indépendance. (Je ne dis pas qu’il est impossible d’augmenter ce nombre par une meilleure et plus intense pédagogie et engagement, je dis qu’au moment de l’élection, ils n’existaient pas.)

Autre indice concordant: si 40% des Québécois se disent souverainistes, mais que 72% d’entre eux ne veulent pas de référendum, le chevauchement entre ces deux ensemble nous ramène aux centristes.

Il faut voir aussi qu’il est faut de prétendre que 60% des Québécois sont des fédéralistes convaincus. Ils ne sont que 48%. C’est beaucoup, mais c’est moins que 60%.

L’autoidentification

Le GROP a utilisé également une autre technique pour vérifier l’intensité du vote souverainiste, en posant une question de degré. Celle-ci:

« Sur une échelle de 0 à 10, où zéro signifie que le Québec doit demeurer une province comme les autres et 10 où le Québec doit être un pays souverain, où vous situez-vous? »

Moyenne des évaluations totales données par les sondés. La courbe en zigzag montre les résultats bruts, la courbe lisse la tendance sur 10 ans. Source: GROP

Moyenne des évaluations totales données par les sondés. La courbe en zigzag montre les résultats bruts, la courbe lisse la tendance sur 10 ans.
Source: GROP

Et pourtant !

Et pourtant, pendant la même période, les Québécois se sentent de moins en moins canadiens. La chose est abondamment étayée par des sondages.

graphique-identiteLe graphique ne va que jusqu’en 2011. La dernière donnée disponible date de mai 2013. Elle affiche un niveau historiquement record: 70% d’autoidentification québécoise, pour 13,5% de Canadiens-français et 14,5% de Canadiens.

Voici le graphique jusqu’en 2013:

Source: GROP.

Source: GROP.

Il est frappant de mettre cette courbe en parallèle avec la précédente, sur la baisse de l’autopositionnement souverainiste sur la même période. Il y a un double mouvement: des Québécois francophones de moins en moins canadiens, et simultanément de moins en moins souverainistes.

Le résultat, il est résumé ici par Pierre Foglia en janvier 2012:

De facto, le Québec est séparé du Canada émotivement, spirituellement, intellectuellement, mais aussi idéologiquement, culinairement, sportivement, agronomiquement (de moins en moins de cornichons), scientifiquement, géographiquement, poétiquement, linguistiquement, musicalement, esthétiquement, philosophiquement, économiquement, sexuellement, absolument, totalement. Et cela n’a rien à voir avec M. Harper.
(Merci à l’alertinternaute Marie Y.L. pour ce signalement.)

Cette dichotomie entre détachement canadien et désintérêt pour la souveraineté doit avoir plusieurs causes. Le sondeur canadien anglais Frank Graves, président d’Ekos, semblait parler d’eux en fin de campagne lorsqu’il a écrit que deux facteurs expliquaient le déclin de l’appui à la souveraineté, les craintes économiques (un classique) et:

The second factor is less obvious, but no less powerful: Quebecers’ emotional ties to the rest of Canada have unravelled to such an extent that a kind of mental separation has already occurred — diminishing the case for a legal separation. […]
In emotional and symbolic terms, Quebec has already left the building. Quebecers seem content with this achievement and they have little appetite for taking on the risks associated with complete independence.

(traduction: Le second facteur est moins évident, mais pas moins puissant. Les liens émotifs du Québec avec le reste du Canada ont faibli à un point tel qu’une sorte de séparation mentale est déjà établie — diminuant la nécessité d’une séparation légale. […]

En termes émotifs et symboliques, le Québec est déjà parti. Les Québécois semblent satisfaits de cette réalisation et ils ont peu d’appétit pour les risques associés à l’indépendance complète.

Qu’en conclure ?                                                                              

Le résultat du 7 avril nous oblige à un exercice de grande lucidité. L’analyse doit nous permettre de faire un état des lieux sans fard, pour ne pas nous lancer dans des solutions factices.

Certains tireront profit de ces chiffres brutaux sur l’intensité de la volonté souverainiste pour nous inviter à abandonner notre objectif indépendantiste. C’est déjà commencé et ça n’arrêtera pas. Nous savons pour notre part que plusieurs grandes idées et plusieurs mouvements politiques ont connu des périodes creuses.

Pensons simplement que les conservateurs canadiens ont été presque rayés de la carte en 1993 et ont connu une traversée du désert qui a duré 13 ans. Treize années de défaites successives. Je ne me souviens pas avoir lu Chantal Hébert ou Alain Dubuc les inviter à se faire hara-kiri et à renoncer à leurs valeurs et à leurs idées, comme ils le font aujourd’hui avec nous.

Que l’indépendance du Québec et son navire amiral, le Parti Québécois, soient dans une période difficile, c’est indubitable. L’aveuglement serait de ne pas le voir.

Mais l’indépendance a été, est et reste la meilleure proposition d’avenir pour le peuple québécois. Le Parti québécois a été, est et reste le meilleur véhicule d’affirmation identitaire, de progrès social, économique et environnemental au Québec et le meilleur véhicule pour porter (du moins principalement) le projet indépendantiste.

Le reste est question de moyens.