Contre-communiqué francophone

Vous vous êtes jetés, comme moi, sur le communiqué final du 19e Sommet de l’Organisation internationale de la francophonie (OIF). Vous avez été éblouis, comme moi, de constater que notre langue belle y était représentée par 88 chefs d’État et de gouvernement représentant 320 millions de francophones. Vous êtes donc convaincus, comme moi, que la famille francophone, sachant « Créer, innover et entreprendre » — les thèmes du sommet —, vogue désormais de succès en succès.

Ayant participé à quatre de ces sommets — Cotonou, Hanoï, Moncton, Kinshasa — et en ayant constaté, pour l’essentiel, l’inutilité, j’ai pensé vous concocter un contre-communiqué final, officieux, mais, je vous le promets, plus divertissant et plus lucide. Le voici.

« Réunis à Paris, les représentants de l’OIF ont été une nouvelle fois contraints de faire état des reculs encaissés par leur langue pas tout à fait commune pendant les deux ans écoulés depuis leur dernière rencontre. L’OIF, toujours présidée par la représentante d’un État, le Rwanda, qui a choisi l’anglais comme langue seconde à l’école (6 % de sa population parle le français), a encore constaté que plusieurs des représentants d’États et de gouvernements membres n’ont pas pu prendre la parole en français tellement cet idiome leur était étranger. C’était le cas de la Grèce (dont 7 % de la population parle le français), le Cambodge (3 %), la Bulgarie (2 %), ou encore le Vietnam (0,7 %), entre plusieurs autres.

Le Sommet note aussi des reculs du français au sommet des principaux États fondateurs de l’organisation. Ainsi, le Canada a choisi comme cheffe d’État (appelée en cette contrée “gouverneure générale”) une personne qui ne parle pas notre langue, et nous notons avec effroi que le gouvernement atrocement nommé en notre enceinte Canada–Nouveau-Brunswick est dirigé à la fois par une lieutenante-gouverneure et par un premier ministre ne pouvant converser en français. Depuis notre dernière rencontre, il y a deux ans, l’agence de la statistique canadienne a aussi confirmé le recul du français dans ce pays, y compris dans sa province francophone.

En France, nous notons que le président, Emmanuel Macron, notre hôte, a fait en sorte que la carte d’identité nationale soit désormais aussi en anglais, qu’on y organise des salons du Made in France, que son initiative d’attraction internationale s’appelle French Touch, au mépris de sa propre loi Toubon qui devait, pensait-on, interdire ces dérives. Alors que l’OIF est massivement investie dans l’appui à l’enseignement universitaire en français dans les pays du Sud, nous notons que l’on compte désormais pas moins de 1460 formations universitaires offertes totalement en anglais dans les établissements français. Le phénomène est particulièrement aigu dans ses universités les plus prestigieuses, comme Science Po ou l’École des hautes études commerciales. Plus de 30 % des cursus des écoles d’ingénieurs et 80 % dans les écoles de commerce sont en anglais.

Nous sommes particulièrement atterrés de constater que les membres européens de notre organisation, soit la France, la Belgique, la Suisse, la Bulgarie, la Grèce, le Luxembourg et la Roumanie, ont toléré que l’anglais reste la langue principale parlée dans les institutions européennes, et cela, même après que le Royaume-Uni eut quitté l’organisation, il y a quatre ans. Nous sommes également atterrés de constater que la France n’a pas usé du pouvoir que lui conférait sa présidence de l’Union européenne en 2022 pour même tenter de remédier à cette situation. Les internautes peuvent maintenant constater que des documents européens ne sont désormais offerts qu’en anglais, avec une option pour utiliser un outil de traduction automatique.

Nous ne pouvons faire mieux, au sujet du vaisseau amiral de la francophonie qu’est la France, que de citer l’auteur et philosophe Alain Borer : “En France colonisée [par l’anglais], c’est Halloween tous les jours ! La publicité, la finance, la médecine, la recherche scientifique, la littérature, le journalisme, la cuisine, la mode, la musique, les prénoms, tous les domaines capitulent les uns après les autres et se soumettent à cette colonisation naguère encore douce et maintenant déchaînée, pendant que personne n’y trouve à redire.”

Faire semblant

Pour faire semblant que le français n’est pas dans une spirale descendante, notre organisation va continuer d’utiliser des chiffres et des concepts gonflés. Ainsi, nous affirmerons que l’Égypte est un pays francophone, alors que seulement 3 % de sa population parle français, mais pas l’Allemagne, qui en compte 15 %. Nous continuerons à dire qu’il y a 320 millions de “francophones” dans le monde, alors que cela additionne tous les parlants français, même médiocres, et que, à ce critère, Charles de Gaulle était un “anglophone”, car il entendait l’anglais. Comme l’indique le diplomate québécois Jean Tardif, “si l’on appliquait un tel critère aux personnes capables de s’exprimer en anglais, ne pourrait-on pas comptabiliser aussi la majorité de ces francophones comme… anglophones ?” Jacques Attali, dans un rapport de 2014, estimait à 140 millions le nombre de parlants français.

En fait, pour cerner le socle de la francophonie, il faudrait calculer le nombre de personnes qui vivent en français et pour qui c’est la langue première. Notre organisation choisit de ne pas faire état de ce nombre. Un site spécialisé en langues mondiales, Ethnologue, avance le chiffre raisonnable de 80 millions.

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Qu’importe, nous continuerons à brandir des chiffres loufoques affirmant que l’avenir nous sourit, car d’ici 40 ans, plus de 750 millions de Terriens seront francophones, apparaissant surtout en Afrique. Nous savons très bien que c’est un leurre. En Algérie, l’anglais est depuis 2022 enseigné en première année (le français n’apparaît qu’en troisième). Nos membres, le Burundi et le Bénin ont introduit l’anglais obligatoire dans leurs écoles. Nos membres, le Gabon et le Togo sont devenus aussi membres du Commonwealth.

Surtout, selon notre propre recherche la plus récente, les systèmes d’éducation africains échouent à enseigner notre langue. C’est ainsi que 52 % des enfants du primaire n’ont pas, au point de sortie, un niveau de français suffisant pour réussir. Le fait que 15 % de leurs enseignants ne savent pas correctement écrire notre langue est sans doute un facteur de cet échec.

Nous continuerons de faire semblant que le français est la langue de l’entreprise de demain, alors que 50 ans de tentatives de mettre en réseau les entreprises de nos pays n’ont conduit à aucun résultat digne de mention mais que, pendant la période, une langue seconde, autre que l’anglais, a pris un essor considérable dans nos pays membres du sud : le Chinois.

L’OIF s’engage donc, comme d’ailleurs son pendant anglophone le Commonwealth, à faire semblant, et parfois à se convaincre, qu’elle a un rôle utile à jouer sur l’échiquier politique international. Elle continuera à brasser du vent, en feignant de ne pas être devenue, contrairement aux voeux de ses instigateurs, un pur instrument de politique étrangère des présidents français, instrument dont l’efficacité, comme d’ailleurs l’empreinte mondiale de la France, est décroissante.

Comme l’indique avec justesse l’éditorialiste français Vincent Hervouët, “la francophonie est malade de la France”. Rendez-vous dans deux ans pour un nouveau bilan de nos reculs. »

(Une version légèrement plus courte de ce texte fut publiée dans Le Devoir.)

Pendant ce temps, au Canada

Le mât avec les trois drapeaux et Vincent Landon, le jeune métis.

La chose s’est passée le 12 février dernier, au conseil municipal de la petite ville de Greenstone, dans le nord-ouest de l’Ontario. Il s’agissait d’adopter une résolution retirant du mât de l’hôtel de ville le drapeau vert et blanc des Franco-Ontariens. Il y flottait depuis huit ans sous l’emblème de la ville, lui-même flottant sous le drapeau canadien, tout ce tissu symbolique étant fixé au même mât.

La résolution adoptée à l’unanimité par le conseil est le fruit d’une réelle réflexion. On lit ceci dans le procès-verbal : « Il y a certaines journées où le drapeau franco-ontarien n’est peut-être pas un choix approprié, comme lors de la Journée nationale de la vérité et de la réconciliation ou la Journée nationale des peuples autochtones. Dans le plan stratégique de la municipalité, le conseil s’est engagé à la réconciliation. Faire flotter un autre drapeau à longueur d’année en dessous du drapeau municipal ne s’accorde pas avec la réconciliation. »

Le seul conseiller municipal francophone du lieu, Alan Ouellet, n’était pas présent pour s’opposer à la résolution, dont il a appris l’existence a posteriori. La Ville lui a cependant demandé de ne pas donner d’entrevue, puisqu’il n’est pas porte-parole de la municipalité. Le recensement de 2021 indique que, sur les 4309 citoyens du lieu, 50 ont pour langue maternelle une langue autochtone, soit 1,2 % du total, et que 890 ont le français, soit 20 %. À quelques kilomètres se trouve le territoire de la communautéBiinjitiwaabik Zaaging Anishinaabek, qui compte 300 résidents, son école, son gouvernement, les drapeaux de son choix.

Le rédacteur en chef du journal francophone local, Le voyageur, Mehdi Mehenni, m’explique que « la population francophone n’a été ni consultée ni informée. Nous avons découvert cela en consultant l’ordre du jour de la réunion du conseil municipal du 12 février. En écoutant l’enregistrement vidéo de la session [plus de trois heures], seulement 30 secondes ont été consacrées à la question, le temps d’une adoption à main levée ».

Le retrait du drapeau vert et blanc fait grand bruit. La présidente de l’Association des francophones du nord-ouest de l’Ontario, Claudette Gleeson, compte parmi les déçus. « Je pense qu’il faut qu’ils réalisent qu’au Canada, on a un contrat social entre trois peuples fondateurs. Chacun de nous a une place », a-t-elle expliqué au Voyageur. D’ailleurs, elle compte discuter avec les deux communautés de la région immédiate pour, dit-elle, « signer une entente et apporter la preuve qu’elles n’ont aucun problème à voir le drapeau franco-ontarien flotter en permanence ». Aucune plainte ou requête autochtone réclamant le retrait du drapeau francophone ou l’ajout d’un drapeau autochtone n’a d’ailleurs été signalée.

Dans un éditorial cinglant, Mehenni estime qu’il faut certes rendre justice aux Autochtones et leur faire une place, mais accuse la municipalité d’user de ce prétexte pour « déposséder la communauté francophone locale de son drapeau. Ce qui revient à réparer une injustice par une autre. À croire que les chemins de la réconciliation passent nécessairement par la négation de l’identité franco-ontarienne ». Ce qui se joue à Greenstone, écrit-il, « risque de se produire ailleurs ». 

Ailleurs ? Dans une décision symbolique encore plus lourde de sens ? Tentons d’imaginer ce qui se passerait si le fils du père de la Loi sur les langues officielles désignait comme chef d’État du Canada une gouverneure générale bilingue, mais anglais-inuktitut, plutôt qu’anglais-français-inuktitut ? Imaginons qu’au surplus, elle vienne du Québec. Imaginons qu’elle ait accès à nos frais depuis trois ans à des cours privés sans pouvoir, encore, converser. Ce serait grave, non ? Un genre d’électrochoc symbolique. Comme si, à Winnipeg, dans une cérémonie télévisée sur glace, un hymne national inventé en français n’était chanté qu’en anglais et en pendjabi ? Non, attendez, j’ai encore mieux : que cet hymne dédié à l’origine à la valeur des Canadiens français soit chanté lors d’un événement sportif continental, mais en anglais seulement et (cramponnez-vous) par une chanteuse francophone du Québec ! On ferait exprès, on ne trouverait pas mieux pour nous invisibiliser avec nos propres mots, musique, créateurs. Ce serait, oserais-je dire, de la cruauté symbolique. 

À Greenstone, les francophones ont décidé que l’affront symbolique ne passerait pas. À ceux qui ont proposé de planter un autre mât pour y restaurer le fanion franco-ontarien, la Ville a rétorqué que cela serait trop cher, entre 7000 $ et 10 000 $. Le voyageur se dit prêt à lancer une collecte de fonds. Une délégation de francophones outrés se présentera à la prochaine rencontre du conseil, le 11 mars. S’ils n’ont pas gain de cause, ils envisagent de faire fleurir le drapeau vert et blanc devant les propriétés privées et les commerces francophones.

Cette affaire n’est pas anodine, souligne l’historien Serge Dupuis, auteur de Deux poids deux langues. Brève histoire de la dualité linguistique au Canada (Septentrion). « J’ai l’impression qu’on retourne à la situation d’avant 2000, où le drapeau franco-ontarien flottait de façon très temporaire et ponctuelle sur des mâts d’édifices gouvernementaux, a-t-il expliqué à Radio-Canada. Ça serait triste si ça enclenchait effectivement un mouvement vers la marginalité, puis l’obscurité et nous ramène 30 ou 40 ans en arrière. »

Lors du conseil municipal du 11 mars, le jeune Vincent Nadon, étudiant à la cinquième secondaire, représentera l’aile jeunesse des Franco-Ontariens du nord-ouest. Il lira aux commissaires, en français, le poème qu’il avait composé lors d’une montée du drapeau, en 2023. En voici un extrait : « Rassemblée dans les bordures de cette province / Une communauté s’est formée par la langue des anciens / Marquée par le refus d’être assimilés / On est fiers d’être venus et on est fiers d’être restés / On ne démontre pas de faiblesse. » Un détail : il est métis. Je souhaite qu’il en envoie copie à Mary Simon et à Charlotte Cardin.

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

S’ennuyer de Michaëlle Jean

Voilà, c’est fait, j’avoue. C’était mieux avant. Mieux avec elle. On pouvait lui reprocher d’avoir trop dépensé pour son eau chaude ou son piano à queue et de n’avoir qu’un rapport ténu avec la gestion d’une organisation internationale, il reste que l’alors secrétaire générale de la Francophonie savait faire entendre le fait français. Elle incarnait à la fois Haïti, le Québec et le Canada, la jeunesse et l’énergie, sans oublier l’ambition.

Nous qui l’avions observée comme journaliste pouvions être agacés par les airs de reine qu’elle se donnait (mais Ottawa ne l’avait-elle pas nommée représentante royale ? Cela laisse des traces). Or elle l’était, reine du français, dans tous les pays du Sud qu’elle visitait et où les jeunes l’accueillaient comme une rock star. Avec elle, la francophonie était cool. Femme, immigrante, éloquente, rayonnante, elle incarnait en Afrique et ailleurs le succès en français.

Je m’ennuie aussi d’Abdou Diouf, son grand prédécesseur. Lui, qui avait fait prendre racine à la démocratie au Sénégal et qui traitait tous les chefs d’État d’égal à égal, apportait à sa fonction ungravitas sans pareil. Il a participé à rendre son organisation plus exigeante sur le respect des droits de la personne et des électeurs. C’est sous sa gouverne que l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) a marqué le seul but diplomatique important de son histoire. Sous l’impulsion de l’improbable trio Louise Beaudoin-Sheila Copps-Jacques Chirac, l’OIF a mobilisé ses membres pour faire adopter en 2005 par l’UNESCO la Convention sur la diversité culturelle, qui permet aux nations de ne pas assimiler la culture à de la marchandise. Son plus grand exploit.

Qu’incarne, exactement, la Rwandaise Louise Mushikiwabo, celle qui porte aujourd’hui l’étendard de l’OIF et qui vient d’être reconduite à l’unanimité pour un second mandat ? Elle est d’abord le pur produit de l’instrumentalisation de l’OIF par l’Élysée. L’organisation est née de la volonté d’Africains francophones, dont Léopold Senghor, de faire contrepoids à la France dans son ancien empire colonial. La présence du Québec, du Canada, de la Wallonie et de la Suisse à ce banquet franco-africain devait accroître le mouvement.

Mais l’imposition par la France en 2018 de Mushikiwabo, rétablissant son ascendant sur le groupe, ne répondait qu’à un impératif : la volonté d’Emmanuel Macron d’établir de bonnes relations avec le président Paul Kagamé, un des actuels hommes forts du continent. Qu’importe que Kagamé ait éloigné le Rwanda de la langue de Voltaire en remplaçant le français par l’anglais dans son système scolaire, en adoptant l’anglais comme langue nationale et en se joignant au club linguistique qui compte, le Commonwealth. Qu’importe que la France offre le fromage que constitue la direction de l’OIF à l’ancienne ministre d’un pays tournant le dos à la démocratie et à la défense des droits. Le Rwanda est en effet si peu démocratique qu’il n’obtient qu’une note de 22 sur 100 au palmarès de Freedom House. (Pour comparer, la Tunisie est à 64, le Sénégal à 68, le Canada à 98).

Ne vous demandez pas non plus pourquoi le nom du Qatar apparaît depuis 2012 sur la liste des membres associés de l’OIF, un pays où on ne trouve que 4 % de locuteurs francophones. C’est parce que la France le désirait et que le Qatar avait assez de fric pour acheter des votes. Point.

Le sans-gêne avec lequel la France a ainsi dévoyé l’OIF et chassé notre Michaëlle trinationale est narré avec brio par l’ex-journaliste et adjoint de Mme Jean, Bertin Leblanc, dans la bédé Éléments de langage. On y apprend que notre ex-gouverneure générale n’a peut-être pas bien joué ses cartes, mais on y constate surtout combien Justin Trudeau et François Legault ont rivalisé d’aplaventrisme devant le jeu de Macron. À sa décharge, Legault venait d’être élu et n’y entendait rien. Trudeau, lui, était prêt à sacrifier sa candidate (son amie, prétendait-il), car il était à la pêche de votes africains pour obtenir un siège canadien au Conseil de sécurité de l’ONU. Il aura ainsi perdu la proie (une Canadienne à la tête de l’OIF) et l’ombre (il n’a pas eu le siège).

Michaëlle Jean est sortie de scène en prononçant un discours courageux, demandant aux chefs d’État et de gouvernement francophones réunis s’ils étaient « prêts à accepter que la démocratie, les droits et les libertés soient réduits à de simples mots, que l’on vide de leur sens au nom de la realpolitik, de petits arrangements entre États ou d’intérêts particuliers ». La réponse, malheureusement, était oui. Et le reste.

Faut-il désormais jeter le bébé et ne conserver que l’eau du bain ? Par eau, je désigne les programmes d’enseignement du français et de formation des maîtres, de renforcement des universités francophones, d’accompagnement de la démocratie,l’Observatoire de la langue française, quelques autres programmes utiles. Mais on ne voit vraiment pas très bien à quoi sert politiquement l’OIF (le bébé), si on en extrait les impératifs de politique étrangère de la France et les fluctuations des rapports des États africains entre eux. Les discours creux sur une francophonie économique ne sont que cela (j’en écrivais déjà il y a un quart de siècle pour mes premiers ministres de l’époque, c’est dire).

Le récent sommet s’est beaucoup gargarisé de francophonie numérique. Un plan d’action pétri de bonnes intentions a été adopté. Or, on connaît le problème : la présence infinitésimale de productions francophones chez les géants Netflix, Prime et cie. On connaît l’enjeu :plus les consommateurs, y compris jeunes, se font offrir des produits francos, plus ils en consomment. On connaît le remède : ajouter à la Convention de l’UNESCO sur la diversité culturelle le droit des États à réguler les plateformes numériques, les obliger à offrir du contenu local et à investir dans sa production. Voilà un combat politique qui justifierait, à nouveau, l’existence du bébé.

Certes, Jacques Chirac n’est plus de ce monde pour mener ce combat, mais Louise Beaudoin et Sheila Copps sont toujours fringantes. Sans parler de Michaëlle Jean, qui, elle ne s’en cache pas, brûle de se rejeter dans la mêlée francophone.

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)


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Un géant francophone nommé Abdou Diouf

J’ai eu l’énorme plaisir, le 19 septembre dernier, de présenter au CORIM un des géants de l’histoire africaine récente et un grand bâtisseur de la Francophonie moderne, le sénégalais Abdou Diouf.

Voici son allocution, précédée de ma présentation:

Verbatim :

Monsieur le Secrétaire général de la Francophonie, Monsieur le Président Diouf, si je dis « mon ami », parce qu’on se connaît un tout petit peu, je suis obligé de dire « mon grand ami » ou, comme disait Napoléon à quelqu’un qui était plus grand que lui : « vous êtes plus long ». C’est vous qui m’avez raconté cela, donc mon « long ami » et même si notre amitié n’est pas très longue dans le temps, compte tenu de votre taille, c’est une longue amitié.

Vous le savez, Monsieur le Secrétaire général, depuis quelques années, les Québécois fondent les sources de leur(s) politique(s)  publique(s), de leurs usages, sur l’Amérique, sur l’Europe et sur la France, ce qui fait que nous avons décidé, comme les Français, de désigner nos anciens premiers ministres du titre de premier ministre.

Donc, je vous salue d’abord et j’ai le plaisir de saluer le premier ministre du Québec, le premier ministre du Québec et le premier ministre du Québec.

Je salue Monsieur l’Administrateur de la Francophonie, le président du Conseil, Raymond Chrétien, le Conseil d’administration du CORIM, son président-directeur général, trois anciens ministres des Relations internationales du Québec sont avec nous aujourd’hui, et celui qui a inventé l’idée même que nous pouvions avoir des relations internationales, MM. Paul Gérin-Lajoie, Gil Rémillard, Mme Louise Beaudoin.

Nous avons aussi trois directeurs, anciens et présents, du quotidien montréalais qui a le mieux porté la cause du français et de la Francophonie : Jean-Louis Roy, Lise Bissonnette, Bernard Descôteaux. Et, comme disent nos amis africains, je vous salue en vos titres, grades et qualités, mais, j’ajoute que je salue aussi tous les sans-grades qui sont ici que je remercie pour leur présence.

M. Diouf, à qui la faute? Qui doit-on blâmer ou plutôt vénérer pour vous avoir ici parmi nous au terme d’une extraordinaire carrière publique, pas au terme d’une vie parce qu’on sent dans vos gênes qu’il y a du centenaire chez vous, au moins, et on le souhaite.

Mais, au terme d’une admirable vie publique, c’est la faute de votre grand-mère parce qu’un jour que vous reveniez ravi de l’école pour lui dire que vous étiez premier en espagnol, elle vous a dit « que voulez-vous que ça me fasse – que veux-tu que ça me fasse -, je veux que tu sois premier en français ». Or vous voici, cher Abdou Diouf, premier en français. Vous êtes le premier de la Francophonie, vous êtes le premier de tous ces peuples qui ont le français en partage. C’est la faute de votre père, parce que votre père était un champion de dames et pour être champion de dames, il faut garder son calme, percer la stratégie de l’adversaire, jouer deux coups d’avance et c’est, je spécule, ce qui a préfiguré au talent de diplomate et de médiateur.

C’est évidemment la faute de Senghor, il a déjoué tous vos plans. Vous aviez dit, vous le grand administrateur, enfin le jeune et grand, toujours grand, le jeune administrateur public, que votre carrière serait dans l’administration publique sénégalaise.

Je vous cite : «  je fuyais la politique comme la peste », heureusement pour vous, heureusement pour vous et pour nous, s’il est vrai que la politique est une maladie, elle n’est pas mortelle, on finit toujours par se soigner.

Et, d’ailleurs, dans une première étape, lorsque Senghor a été interpellé par des conseillers qui lui disaient : pourquoi ne faites-vous pas de ce jeune Diouf un ministre? Il disait « non, j’ai besoin de lui ». Ce qui en dit long sur le pouvoir relatif des conseillers et des ministres. Ayant moi-même été conseiller pendant cinq ans, mais ministre depuis seulement un an, je n’ai pas suffisamment de recul pour dire lequel est le plus utile au chef du gouvernement et de l’État.

Senghor vous a joué un tour, il vous a nommé premier ministre et, ensuite, il a changé la constitution du Sénégal pour faire en sorte que, si le président se retirait en cours de mandat, le premier ministre en exercice devenait automatiquement président du pays et, selon sûrement un hasard, superbement positionné pour l’élection suivante, la peste vous a rattrapé.

Alors, tout cela est vrai, votre mère est responsable, votre père est responsable, Senghor, que vous appelez votre mentor, votre maître et votre père spirituel est responsable et ils ont tous poussé très fort, très fort, sur la roue de votre destin.

Mais moi, je crois connaître le vrai responsable de la qualité de votre carrière, ce responsable est parmi nous, il s’appelle Adbou Diouf.

À vous voir aujourd’hui avec votre prestance, votre calme, vous qui semblez être la sérénité incarnée et qui avez la sérénité contagieuse, on pourrait penser que votre vie politique a été un long fleuve tranquille. Il n’en est rien. Vous avez connu toutes les turbulences de la vie politique sénégalaise : tensions avec les chefs religieux, crises politiques, crises financières, dévaluation de la monnaie et même, comme si vous étiez au Parti Québécois, crise dans votre parti politique.

Dans toutes ces intempéries, vous avez construit l’État de droit dont Senghor avait coulé les fondations. Vous avez mis le Sénégal dans le peloton de tête de la croissance, vous avez laissé une situation financière saine, mais, plus encore, vous avez instauré un vrai débat, une vraie démocratie partisane, un vrai multipartisme au Sénégal.

Certains de vos commentateurs ou de vos alliés plus conservateurs vous accusaient même d’avoir instauré, au Sénégal, une démocratie débridée, vous répondiez que c’était ce qu’il fallait faire : lâcher la bride. Car, s’il est vrai qu’une démocratie complètement libre comporte beaucoup d’inconvénients pour les puissants, elle comporte surtout beaucoup de liberté pour les citoyens. Dans cette démocratie sénégalaise débridée grâce à vous, vous avez gagné des élections, des élections compétitives et on vous en félicite. Mais vous avez franchi un autre pas, en essence beaucoup plus important, vous avez perdu une élection.

Dans l’histoire de la démocratie occidentale, un moment clé est celui où le premier président élu, George Washington, accepte de terminer son mandat et de céder la place à un autre. C’était la preuve qu’il n’était pas un roi, c’était la preuve que l’on pouvait changer le chef de l’État.

Dans l’histoire de la démocratie africaine, le fait que vous ayez accepté que la démocratie soit compétitive et que vous puissiez perdre, malgré votre valeur qui aurait dû conduire à votre réélection, mais que vous perdiez avec élégance et respect de la démocratie a été un moment clé de la transition africaine vers la vraie démocratie.

Ce geste, cher Abdou Diouf, vous a donné ensuite et jusqu’à aujourd’hui et pour l’avenir un ascendant considérable envers les autres chefs d’État de la Francophonie et de l’Afrique qui n’avaient pas, autant que vous, la défaite facile.

La grande question de la transition démocratique en Afrique est celle de l’alternance et de l’acceptation de la limitation des mandats. Vous êtes la grande réponse.

Je n’ajouterai, que pour le mentionner, comment vous avez tiré durant vos mandats à la tête de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF), comment vous avez tiré l’OIF vers le haut. Vous avez tenté avec votre extraordinaire compagnon, Clément Duhaime, de l’amener à votre hauteur avec un succès considérable.

Maintenant, l’an prochain, vous nous laisserez le redoutable fardeau de trouver un successeur à votre mesure. Je vous le dis bien franchement : « Nous n’y arriverons pas. Nous n’y arriverons pas ».

Personne ne sera votre égal, mais grâce à vous, nous savons ce vers quoi il faut tendre, vers l’excellence.

Mesdames et Messieurs, le secrétaire général de l’OIF, Monsieur Abdou Diouf.

Vous trouverez l’allocution de monsieur Diouf en cliquant ici.