Les déchireurs

Vous êtes au courant ? L’état des relations Québec-Canada n’est pas au beau fixe. « Dans les dernières décennies, le gouvernement fédéral a souvent agi unilatéralement, tantôt pour imposer ses volontés dans des champs de compétence provinciale, tantôt pour diminuer son financement aux provinces », nous apprend un document officiel.

C’est vrai ça. Juste pendant les toutes dernières années, Ottawa a refusé de rétablir son financement historique en santé, ce qui limite la capacité des provinces de bien pourvoir à leurs besoins. Mais de l’autre main, Ottawa a créé de toutes pièces ses propres programmes en santé. Il a décidé d’utiliser son superpouvoir, appelé « pouvoir de dépenser », pour rendre gratuits l’insuline pour les diabétiques, la contraception pour les femmes ainsi que les soins dentaires pour les aînés et les démunis.

Que de bonnes idées, sauf pour deux microbémols. D’abord, si le Québec et les autres provinces n’avaient pas jusqu’ici cru utile de développer ces programmes, c’est qu’ils ont d’autres priorités. Par exemple : réduire le nombre d’heures que passent les aînés sur des civières avant d’être soignés. En lisant un document un peu désuet qui s’appelle la Constitution, on pensait que ces choix déchirants sur quels services couvrir ou non revenaient aux provinces, pas au gouvernement fédéral.

Le second bémol est le suivant. Une des raisons pour lesquelles le Québec ne rembourse pas la totalité des soins dentaires et des médicaments est qu’il n’a pas les revenus nécessaires pour payer toutes ces factures. Si Ottawa décide de compenser ce manque, c’est parce qu’il a les sous, pensez-vous ? Même pas. Le fédéral est aussi, sinon plus, endetté que les provinces. Il décide donc d’être généreux avec nous, mais à même notre carte de crédit collective.

On connaît la chanson : Ottawa décide de venir se mêler de nos affaires, mais puisque nous sommes les prestataires de services, il faut quand même qu’on signe une entente. C’est comme ça en habitation, en infrastructures, et tout le reste.

La beauté du programme de soins dentaires concocté par Ottawa est qu’il n’a nullement besoin d’entente avec Québec pour s’appliquer. Via une compagnie d’assurances privée qui a obtenu le contrat fédéral, Ottawa rembourse directement les dentistes privés affiliés au programme. Les aînés québécois, attirés — on le comprend — par la perspective de soins dentaires à bas coûts, sont allés cogner à la porte des dentistes qui oeuvrent dans nos établissements publics, par exemple les CHSLD et les cliniques communautaires. Mais puisque ces derniers sont employés par l’État québécois, ils avaient la directive de ne pas embarquer dans ce stratagème. Scandale !

Un homme qui tient beaucoup à la condition dentaire des aînés, le député de Rosemont aux Communes, le néodémocrate Alexandre Boulerice, a monté le ton : « Ça prend une méchante gang de sans-coeur pour être capable de punir des gens, de faire mal à des gens comme ça, qui, autrement, auraient le droit d’avoir accès au dentiste ! » Je décode : la méchante gang de sans-coeur est, en l’espèce, les membres du gouvernement de la Coalition avenir Québec. Vlan : dans les dents !

Le sans-coeur-en-chef dans cette affaire, Christian Dubé, ministre de la Santé, a immédiatement réagi. Il a cédé. Et a donné aux dentistes salariés de l’État l’ordre immédiat de se conformer aux désirs de M. Boulerice, par ailleurs chef adjoint du Nouveau Parti démocratique (NPD). Oui, car c’est son parti qui a imposé à Ottawa la chouette idée de s’ingérer dans la compétence provinciale de la santé. Informé pendant le processus que la santé était de compétence québécoise, son chef, Jagmeet Singh, n’y est pas allé avec le dos de la fraise : « Est-ce que les aînés parlent de champs de compétence ou est-ce qu’ils disent : “je veux traiter mes dents, ça coûte trop cher et je ne peux pas” ? » Il a ajouté, mordant : « Dans ce cas précis, [le gouvernement Legault et Québec solidaire] ne sont pas liés à la réalité de la population du Québec. » Le NPD, lui, l’est. C’est en tout cas ce que lui dit son caucus du Québec, unanime. Ils sont un.

Boulerice a d’ailleurs intimé Trudeau de « rappeler le Québec à l’ordre ». Il voulait dire « aux ordres », donc aux ordres du souverain fédéral. Celui qui sait, celui qui décide, celui qui donne des ordres. « Province », au fond, signifie « vaincus ».

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Je reviens au document que je vous citais au début de cette chronique. Je l’ai trouvé sur le site du député Boulerice. On y lit entre autres ceci : « Une entente qui n’obtient pas le consentement du Québec n’est pas une entente du tout : c’est une mésentente. »

On y lit aussi : « Le Québec a simplement besoin d’assurances que le gouvernement fédéral va respecter les processus et politiques [pris] par le Québec. » Voilà une idée, qu’elle est bonne ! Encore : « Il est clair que des garanties données au Québec quant à l’asymétrie et quant au respect des juridictions provinciales pourraient considérablement contribuer à favoriser une plus grande coopération. » Que de sagesse ! « Une reconnaissance formelle et un respect pour le Québec pourraient contribuer à réduire les méfiances. » On ne saurait mieux dire.

Ces citations proviennent d’un monde révolu. Celui où le NPD, dans un bref moment de lucidité en 2005, en adoptant cette Déclaration de Sherbrooke, jugeait opportun de respecter la différence québécoise et, plus fondamentalement, le principe de division des pouvoirs inhérent à toute fédération qui se respecte. C’est une constante dans la politique canadienne : les seuls vrais fédéralistes sont les Québécois. Sans eux, le pays aurait été unitaire. Le respect du fédéralisme est donc consubstantiel au respect de la différence québécoise.

Le NPD et son ex-allié libéral fédéral n’en ont rien à cirer du fédéralisme et de la différence québécoise. Jagmeet Singh se pose en champion des déchirures. En proposant des politiques fédérales qu’il souhaite imposer au Québec, insultes en prime, il a déchiré la Déclaration de Sherbrooke. Il a ensuite déchiré l’entente qui le liait à Justin Trudeau, sans même l’aviser par téléphone qu’il allait procéder de la sorte.

La Déclaration disait pourtant vrai. L’irrespect pour le Québec provoque la mésentente. Et nourrit la méfiance. Lorsque le Québec sera enfin souverain, on pourra, dans un futur musée de l’indépendance, afficher dans un hall de la grande déchirure le portrait de ceux qui nous ont poussés vers la sortie. On y verra en bonne place celui de Jagmeet Singh avec, en mortaise, le profil du dernier spécimen de Neodemocratinus quebecensus, Alexandre Boulerice.

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

NPD au Québec : le chant du Singh ? (Intégral)

Homme de gauche, j’admets avoir eu un faible pour les chefs du NPD. Pour leur combat contre l’inégalité, pour les victimes, les oubliés, les méprisés. J’appréciais en particulier David Lewis, chef néo-démocrate de ma jeunesse. Il avait inventé l’expression « corporate welfare bums » — les compagnies repues des subventions de l’État. En Octobre 1970, à contre-courant d’une opinion publique déchaînée, le seul chef de parti ayant eu le cran de s’opposer à la Loi sur les mesures de guerre était celui du NPD, Tommy Douglas. 

C’est pour ainsi dire une « peine de NPD » qui m’a pris à la gorge, au Parlement fédéral, un jour de février 2000. J’allais témoigner au comité de la Chambre qui étudiait la loi de Stéphane Dion selon laquelle, en cas de victoire du Oui lors d’un référendum au Québec, l’indépendance ne serait permise que si la majorité des députés canadiens jugeaient le niveau de victoire approprié et que si toutes les autres provinces canadiennes donnaient leur aval, sans exception. Une farce.

En arrivant, j’ai vu que le successeur de Lewis, Ed Broadbent, allait témoigner juste après moi. « Bonne journée pour les démocrates », me suis-je dit.  Broadbent, évidemment fédéraliste, était alors président de l’influent organisme Droits et Démocratie. Imaginez ma déception lorsque je l’ai entendu affirmer: « j’ai lu le projet de loi très soigneusement pour voir s’il risquait d’intimider les Québécois ou d’éroder leur démocratie. Je peux dire sans hésiter qu’à mon avis ce n’est pas le cas. » Tous les députés du NPD, sauf un, Svend Robinson, ont ensuite voté pour ce texte liberticide.

Combien des 425 000 québécois ayant choisi ce parti à l’élection de septembre dernier sont-ils cette semaine en « peine de NPD » ? Le chef actuel, Jagmeeth Singh, vient de rompre la promesse électorale qu’il avait réitérée un grand nombre de fois. Bien qu’opposé en principe à la loi 21, il allait, par respect pour le Québec, s’opposer à ce qu’Ottawa conteste la loi en Cour suprême. Il vient de renier son engagement et de dire l’exact contraire. Ce qui a changé ? Une enseignante voilée déplacée ? Il savait très bien que cela, ou pire, allait arriver.  Son calcul politique a changé. Son respect pour l’autonomie du Québec est désormais trop coûteux dans le reste du Canada et pas suffisamment profitable au Québec. Singh, qui se présentait comme l’homme de principe, fait le même calcul que François Legault avec le troisième lien : combien de circonscriptions à la clé ? Réponse : pas assez au Québec pour respecter la parole donnée.

Remarquez, ses cousins Solidaires avaient montré la voie. Ils avaient fait campagne en 2018 en affirmant vouloir interdire le port de signes religieux chez les juges, policiers et gardiens de prison. Une fois l’élection passée, ils ont renié leur parole. Cela leur a couté, notamment, la démission de l’exécutif de leur parti dans Rimouski. Ils n’arrivent d’ailleurs toujours pas à préciser s’ils veulent, ou non, permettre le port du voile intégral pour offrir ou recevoir des services de l’État. Rendez-vous est pris à ce sujet pour la campagne électorale qui vient.

Singh et la tradition néodémocrate

Force est de constater que Singh ne fait que réinscrire son parti dans sa tradition d’opposition aux choix québécois. Car on trouve les empreintes digitales du NPD à presque chaque étape de l’intransigeance canadienne envers le Québec.


Longs couteaux. C’est le procureur général néo-démocrate de Saskatchewan, Roy Romanow, qui fit équipe avec Jean Chrétien pour isoler le Québec lors de la fameuse « nuit des longs couteaux », il y a 30 ans.  Puis, les députés néo-démocrates en chambre (sauf Svend Robinson) adoptèrent sans broncher la constitution de 1982 contre le vœux de l’Assemblée nationale.

Meech. Lors de la tentative de réparation de Meech, le NPD était d’abord favorable à l’accord qui reconnaissait au Québec un caractère distinct. Mais il a changé d’avis en congrès en 1989 et mis son poids dans le camp du refus. En refusant son consentement lors d’un débat parlementaire au Manitoba, c’est le député néo-démocrate autochtone Elijah Harper qui symbolisa le refus de la majorité canadienne et donna à sa province un prétexte pour ne pas ratifier l’accord, entrainant son échec.

Charlottetown. Le premier ministre néo-démocrate ontarien Bob Rae était un joueur-clé dans les négociations menant à l’accord de Charlottetown, en 1992. Défenseur des autochtones, il avait réussi à leur faire reconnaître un niveau d’autonomie jusque-là inespéré. Mais il s’était vertement opposé à ce que le Québec obtienne une quelconque autonomie en matière de culture ou que soit réduite l’ingérence fédérale dans les affaires québécoises. Chargé de la rédaction de certains éléments clés, c’est lui qui a demandé à ce qu’on exclue des discussions le ministre Gil Rémillard, trop revendicatif. Il préférait n’avoir affaire qu’au membre le plus mou de la délégation québécoise, Robert Bourassa. Brian Mulroney acquiesça et, dans une scène rocambolesque, plaqua littéralement Rémillard hors de la pièce, à la grande joie de Rae.

Puis, lorsque la délégation québécoise contemplait son échec total et s’interrogeait sur la suite, leur discussion était couverte par de la musique. C’est Rae, excellent pianiste, qui jouait « Summertime » sur un piano à proximité.

Union Sociale. Devenu premier ministre de Saskatchewan, Row Romanow présidait en 1998 la conférence des provinces. Les neuf provinces anglophones avaient convaincu Lucien Bouchard de faire front commun avec elles contre les intrusions fédérales dans les programmes sociaux. Or le néo-démocrate Romanow se fit le promoteur des positions de Jean Chrétien auprès des autres premiers ministres, jusqu’à faire en sorte que toutes les provinces tournent le dos à leur position commune, isolant le Québec. Romanow était l’agent-double fédéral placé à la tête des provinces.

Parlant de la constitution, de Meech puis de cet épisode, l’ancien chef libéral Claude Ryan a résumé la chose ainsi: « C’est la troisième fois, au cours des trente dernières années, qu’après s’être engagé dans une démarche commune avec les autres provinces et territoires, le Québec aura été lâché en cours de route par ses partenaires. » Chaque fois, des figures du NPD étaient à la manœuvre.

Jagmeeth Singh est donc fidèle à la tradition des leaders néodémocrates. Sauf en Octobre 1970, quand ça compte pour le Québec, les Québécois ne peuvent compter sur eux.


Monsieur Trudeau: Faites l’histoire !

Réélu majoritaire en 1980, votre père, Pierre Elliott Trudeau, avait alors annoncé que ce mandat, probablement final, serait « éclatant, pas fade ». (« With a bang, not a whimper », paraphrasant à l’inverse le poète T. S. Eliot.) Entre autres, il avait offert au chef du Nouveau Parti démocratique (NPD), Ed Broadbent, d’entrer au gouvernement. « Je prendrai cinq ou six ministères », avait répondu le chef néodémocrate. « Vous les avez ! » avait rétorqué votre père.

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

L’affaire ne s’est pas concrétisée, mais le rêve d’un grand parti canadien de centre gauche ressurgit depuis avec régularité. Bob Rae, l’ex-libéral devenu néodémocrate puis redevenu libéral, en avait fait un thème de sa course au leadership de 2008. Stéphane Dion et Jack Layton avaient tenté de négocier un gouvernement de coalition en 2009. Jean Chrétien et Ed Broadbent avaient lancé des travaux préliminaires de fusion en 2010.

Vous avez l’occasion de faire l’histoire et de laisser votre marque, ce qui, pour l’instant, manque cruellement au résumé de vos réalisations. Vous pouvez ainsi faire oublier la tenue de ces élections ridicules en transformant une bévue en audace.

Offrez à Jagmeet Singh d’entrer au gouvernement. Offrez-lui cinq ou six ministères. Proposez un pacte de gouvernement de quatre ans et suggérez que se tienne, dans trois ans, un congrès de fondation du Parti libéral-démocratique. Dites que vous ne serez pas candidat à sa direction. Singh et Christia Freeland, peut-être, s’en disputeront le leadership, et donc le poste de premier ministre sortant. Vous serez le fier géniteur d’un rassemblement qui aura le potentiel de gouverner le pays pour une génération. (Négociez-vous le poste de gouverneur général, il vous irait à ravir.)

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Cela vous coûtera quoi, exactement, dans l’intervalle ? D’accomplir ce que vous devriez faire de toute façon. Un calendrier de mise en place d’une assurance médicaments nationale. Une augmentation plus substantielle de l’impôt sur les compagnies et les ultrariches, ce que Joe Biden est en train de réaliser à la frontière sud, vous donnant la couverture voulue. Plutôt que de simplement le suivre, devancez-le de quelques pas en taxant sérieusement les gains en capitaux. Cessez enfin le long flirt libéral avec les paradis fiscaux. Vous avez constaté comme nous que la famille Desmarais vous a déserté pour rejoindre les conservateurs en début de campagne. Le 1 % vous trouve trop progressiste ? Donnez-leur raison.

Nommez Steven Guilbeault ministre de l’Environnement et coupez les ponts avec l’industrie pétrolière et gazière. Les ponts, et les subventions. Ce mandat doit être celui où vous prendrez au sérieux vos engagements verts. C’est votre dernière chance d’avoir l’air d’un chef de file dans les rencontres internationales à ce sujet. Saisissez-la.

Prenez acte que 51 % des Québécois ont voté pour des partis bleus qui ne souhaitent pas vous voir intervenir en santé et contre la laïcité. C’est simple : comme vous avez commencé à le faire avec vos projets pour les CHSLD (embauche massive, augmentation des salaires), posez comme conditions nationales exactement ce que le Québec a déjà réalisé. Sur la laïcité, soldez le problème avec un simple renvoi en Cour suprême pour en tester la constitutionnalité, mais sans que votre procureur général ne plaide contre. Faites confiance aux juges trudeauistes pour dire tout le mal qu’ils pensent de la loi caquiste.

Piquez une ou deux idées aux conservateurs, seulement pour les enquiquiner. Exempter de TPS les achats de Noël effectués cette année dans les magasins (et non en ligne) sera un beau cadeau à faire aux électeurs et aux détaillants. Et vous n’êtes pas à un milliard près. Quand la quatrième vague sera derrière nous, remboursez pendant un mois la moitié des repas pris au restaurant les lundis et mardis sera aussi bienvenu. Mais alors qu’O’Toole refusait de payer l’alcool, acceptez de couvrir le coût d’un verre de bière ou de vin. Comme votre père, vous avez de la classe.

Enquiquinez aussi François Legault en annonçant que vous seriez finalement prêt à financer 40 % du troisième lien… mais seulement si les voitures y sont interdites et qu’il est entièrement réservé aux autobus ou à un tramway. N’ayez crainte, cela ne vous coûtera pas un sou.

Vous savez peut-être que je n’ai pas voté pour vous. Je n’étais pas, non plus, un grand partisan de votre père. Je n’en reconnais pas moins qu’il était de ceux qui font l’histoire. Je parie que si vous suivez mes conseils, vos biographes auront un réel plaisir à raconter votre règne. Pour l’instant, vous êtes principalement celui qui a légalisé le cannabis. Comme héritage, c’est un peu fumeux.

Rompre avec le passé pétrolier du Canada, faire du pays un leader vert, mener la charge internationale pour la justice fiscale et laisser derrière vous un grand parti de gouvernement progressiste, voilà qui aurait de la gueule, de l’envergure, de l’éclat.

Ce serait, en un sens, du vrai Trudeau.


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Français : Orwell hante Ottawa

Dans le roman-phare de George Orwell, 1984, le citoyen Winston a un doute. Il entend que son pays, l’Oceania, est depuis toujours l’alliée de l’Estasia dans une guerre contre l’Eurasia. Mais Winston a la certitude d’avoir précédemment entendu son gouvernement lui dire le contraire. Qu’il était l’allié de l’Eurasia dans sa guerre contre l’Estasia. Mais puisque toutes les archives ont été modifiées, il ne peut en faire la démonstration.

La députée libérale fédérale de Saint-Laurent, Emmanuella Lambropoulos, est le Winston du Parti libéral du Canada. Pierre Trudeau avait dit de la loi 101 qu’elle conduirait le Québec « à l’âge des ténèbres». Mme Lambropoulos est certaine d’avoir entendu Justin Trudeau affirmer qu’un renforcement de la loi 101 équivaudrait « à punir les Québécois francophones qui veulent que leurs enfants développent une capacité en anglais». Elle jurerait avoir vu son actuel leader parlementaire, Pablo Rodriguez, accuser les séparatistes de vouloir « tracer des barrières sur la base de la langue, sur la base de la culture, sur la base de la couleur » lorsqu’ils ont voulu conditionner la citoyenneté à une connaissance du français au Québec.

(Une version légèrement écourtée de ce texte a été publiée dans Le Devoir.)

Normal, alors, que Mme Lambropoulos ait traité dans un tweet les péquistes de « racistes » et que personne au PLC ne l’ait semoncé, surtout pas la présidente du PLC au Québec qui jugeait dans son propre tweet, comme tout le monde au PLC, la loi 101 comme « oppressive».

La réplique de Big Brother

Même une écoute attentive du discours du trône du 23 septembre n’aurait pas permis à la députée d’entrevoir l’ampleur de la secousse à venir. Le texte annonce pour la première fois que le Canada doit faire la promotion du français au Québec. Mais nulle part n’est mentionnée la loi 101, ni surtout une expression qu’il faudrait désormais considérer comme sacrée: « le déclin du français ».

C’est pourquoi la députée pensait être respectueuse de la ligne du parti lorsqu’elle a mis en cause, sous la forme interrogative et entre guillemets aériens, le « mythe du déclin ». La question était posée au Commissaire aux langues, Raymond Théberge, qui semblait aussi continuer à vivre dans le monde d’avant. Il n’a pas utilisé le mot déclin pendant l’ensemble de son témoignage et fut incapable d’en faire la démonstration.

Et il faut dire, à la décharge de la députée, que le courant était fort. Selon un sondage de 2018, 66% des Anglo-québécois, qui forment l’essentiel de son électorat et de celui de ses collègues libéraux de Montréal, affirmaient que le français n’avait aucunement besoin de protection. Au contraire, insistaient 62% d’entre eux, c’est l’anglais qui était menacé au Québec.

Puis, Big Brother s’est abattu sur Mme Lambropoulos. Mélanie Joly, qui n’avait rien trouvé à redire lorsque Pablo Rodriguez s’acharnait sur le Bloc, se découvrait « stupéfaite » qu’une députée d’un comté du West-Island puisse mettre en cause cette vérité de tout temps admise au PLC que le français est en déclin au Québec. D’ailleurs, dans une opération orwellienne typique, les comptes Twitter et Facebook des élus et apparatchiks libéraux fédéraux furent l’objet d’une purge de premier ordre. Des excuses ont été dictées aux fautifs (ici, aux fautives) sans qu’on soit complètement convaincus de leur sincérité.

La zizanie en vue ?

Mon collègue chroniqueur du Devoir, Konrad Yakabuski, nous informait ce samedi qu’en «faisant les yeux doux aux électeurs francophones du Québec, M. Trudeau risque de susciter une révolte au sein de son propre caucus. Pour certains députés libéraux anglophones, l’idée de céder du terrain sur un principe aussi fondamental que celui de la dualité linguistique ne passe tout simplement pas.» La dualité étant la politique mettant sur le même pied la minorité anglophone du Québec et les minorités francophones hors-Québec, un dogme fondateur du trudeauisme. Yakabuski note au sujet des milliers d’ex-Montréalais qui ont fui vers Toronto après l’adoption de la loi 101 : «pour eux, l’appui de M. Trudeau à la loi 101 ne constitue rien de moins qu’une trahison.»

Orwell s’est également invité au Parti conservateur. Là non plus, on n’avait jamais entendu un responsable national parler du « déclin » du français ou de la nécessité pour Ottawa de soutenir le français au Québec. Dans un discours étonnant, le nouveau chef Erin O’Toole est allé plus loin que n’importe quel leader fédéraliste du Canada – et du Québec – en utilisant comme argument clé la minorisation des francophones de langue maternelle sur l’île de Montréal. Il a aussi directement mis en cause l’équivalence fautive entre les deux minorités, l’anglophone baignant dans un continent partageant sa langue, la francophone, non.

Certes, M. O’Toole aurait pu ne pas tenter de nous faire croire que John A. Macdonald était francophile, lui qui a ordonné la pendaison de Riel et traité tous les francophones de « chiens ».  Pour le reste, O’Toole semble annoncer même une adhésion aux demandes du Québec en immigration que ses prédécesseurs ont toujours rejetées.

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Le monde d’avant de Jack Layton

Nous serions dans une situation inédite à Ottawa où l’opposition, majoritaire, pourrait forcer les libéraux à adopter les mesures promues depuis des années par le Bloc et réclamées par la CAQ, si ce n’était de la volte-face, orwellienne aussi, du NPD.

Jack Layton. Sur la citoyenneté, le NPD lui tourne le dos.

Dans le monde d’avant, Jack Layton appuyait l’idée de conditionner la citoyenneté canadienne au Québec à une connaissance du français.

(Précisons: il ne s’agit pas ici de connaître le français au point d’entrée, ce qui est un autre débat. Non, il s’agit de faire en sorte que ceux qui sont résidents permanents au Québec depuis 4 ans et qui demandent leur citoyenneté, soient tenus de passer un examen de français. En ce moment, ils peuvent choisir entre un examen de français ou d’anglais.)

Dans le monde d’après, le NPD estime qu’il s’agit d’une «approche qui divise et qui exclut les nouveaux arrivants». La déclaration, écrite, ne provient pas du député néo-démocrate Matthew Greene, qui a pris l’habitude d’accuser les députés du Bloc d’être des « suprémacistes blancs ». Non, elle vient du seul député restant du parti au Québec, Alexandre Boulerice. Lors d’un débat en chambre cette semaine, M. Boulerice a d’ailleurs tout fait pour minimiser l’existence d’un quelconque déclin du français au Québec, reprenant mot à mot les arguments jovialistes avancés jusqu’à récemment par Jean Charest ou Philippe Couillard.

Refusant désormais une approche asymétrique  pour l’obtention de la citoyenneté canadienne au Québec, le NPD a cependant omis de purger ses archives. On retrouve toujours en ligne sa déclaration ‘Déclaration de Sherbrooke’ de 2005 affirmant que «le NPD croit qu’un fédéralisme asymétrique est la meilleure façon de conjuguer l’État fédéral canadien avec la réalité du caractère national du Québec.»

Heureusement, au Québec dont la devise est « Je me souviens», il nous reste un peu de mémoire. Nous jugerons les partis fédéraux ni à leurs retournements, ni à leurs discours ou promesses, mais à leurs actes. Nous ne serons les Winston de personne.

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Élections fédérales: le palmarès des perdants !

Il y a toujours quelqu’un qui gagne, lors d’une élection. Quelqu’un qui gouverne. Il y a parfois plusieurs joueurs qui progressent, voire qui ressuscitent, et qui ainsi gagnent du terrain. Mais il y a victoire et victoire. Comme il y a défaite et défaite. C’est une question de degrés.

Et même chez les gagnants de l’élection fédérale de 2019, la dose de défaite est considérable. Ce qui fait de cette élection un cas particulier, où personne n’est aussi heureux qu’il ne le souhaitait. Où le déséquilibre s’impose comme la valeur dominante du résultat du vote.


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J’entends des commentateurs affirmer que tel ou tel parti aurait du mieux anticiper, ajuster le tir, n’avait pas su, n’avait pas pu. Je n’en crois rien. J’estime qu’à peu de choses près, chaque leader a joué sa partition au mieux — et chaque joueur a eu sa juste dose de pépins. Et chaque joueur a eu, de la part de l’électorat, non pas la note qu’il méritait, mais la note que ce pays fragmenté a décidé de lui donner.

1 – Désignons d’abord les plus grands perdants. Maxime Bernier, bien sûr. Il y avait, dans le corps politique canadien, une place à prendre pour un parti plus conservateur que celui d’Andrew Scheer. Peut-être 10 ou 15 % du vote. On peut, comme moi, être en désaccord avec presque tout ce qu’il avance, reste que ses thèmes, sur l’État qu’il faut rendre minuscule, sur les finances publiques qu’il faut immédiatement équilibrer, sur l’immigration qu’il faut réduire significativement, sur l’aide étrangère qu’il faut abolir, son opposition à ce qu’il appelle le « multiculturalisme extrême » aurait du lui valoir, au moins, davantage de circonscriptions que les verts. Maxime Bernier est deux fois victime. D’abord, au Québec, son discours était trop audacieux pour ses propres électeurs de Beauce, qui sont des conservateurs pantouflards, pas des conservateurs révolutionnaires. Ailleurs, dans l’Ouest, où il aurait pu faire des gains, il a été victime de ce qu’il faut bien appelé la trudeauphobie ambiante. Les milieux ultra-conservateurs convoités par Bernier étaient davantage motivés par leur volonté de se débarrasser de Justin que par leur appui aux thèses du beauceron. Et contre Trudeau, ces électeurs préfairaient faire corps avec Andrew Scheer, même s’ils le trouvaient trop mou. Malgré sa piètre performance au débat en anglais, où il était inaudible, Bernier a fait le maximum dans cette campagne. Mais le maximum ne suffisait pas.

2 – Elizabeth May est la seconde plus grande perdante. En début de campagne, elle était destinée à supplanter le NPD. La question climatique s’est imposée à la campagne de 2019 plus que jamais, notamment avec l’énorme manifestation de Montréal et la tournée de la jeune Greta. Ce climat sur l’enjeu du aurait dû être porteur pour sa formation. May a bien performé à chacun des débats où elle s’est présentée. Elle fut victime de l’embouteillage des partis se prétendant verts. Ses principaux gains ne pouvaient se faire qu’en allant chercher des électeurs NPD et des électeurs libéraux. Malheureusement pour elle, Jagmeet Singh a fait une campagne nettement plus forte et attractive que prévu, a martelé le thème environnemental, et il a ramené chez lui ses électeurs qui auraient pu faire défection chez les verts. En fin de campagne, Justin Trudeau a pris des airs de plus en plus écolo, et insisté sur l’importance de faire barrage au climato-régressif Scheer, ce qui lui a permis de colmater la brèche sur son flanc vert. Bref, May a fait le maximum dans cette campagne. Mais le maximum ne suffisait pas.

3 – Jagmeet Singh est quatrième sur la liste des perdants. Certes, il n’a pas tout perdu. Son leadership était en jeu en début de campagne, son excellente performance l’a mis bien en selle pour faire au moins un autre tour électoral. Il a fait sortir son parti de l’anti-chambre de l’insignifiance, mais n’a pas réussi à récolter tous les fruits de sa romance avec une partie de l’électorat libéral. Pourquoi ? Comme d’habitude, en fin de course, la crainte de l’élection des conservateurs pousse une partie de l’électorat néo-démocrate à se replier sur les libéraux, vus comme un moindre mal. Le cauchemar pour Singh aurait été un gouvernement libéral majoritaire, qui l’aurait rendu complètement superflu. Avec ce gouvernement minoritaire, il aura droit à quelques égards du premier ministre pour s’assurer de son vote. Mais si peu. Les finances du NPD étant exsangues, il n’a pas les moyens de menacer Trudeau de le faire tomber et de retourner en élections. Cela donne au premier ministre une plus grande marge de manoeuvre. Bref, Singh a fait le maximum dans cette campagne. Mais le maximum ne suffisait pas.

4 – Doug Ford, Jason Kenney, l’Alberta et la Saskatchewan arrivent quatrième sur cette liste. Leur sort était complètement lié à une victoire conservatrice. Doug Ford, immensément impopulaire en Ontario, a fait ce qu’il fallait pour aider Scheer: il s’est transformé en coup de vent. Kenney, immensément populaire dans l’électorat conservateur, a fait ce qu’il fallait: il a fait campagne activement. Les Albertains ont envoyé tous les signaux voulus au reste du pays: les politiques fédérales actuelles nous sont insupportables, nous voulons un changement de cap sinon, attention à la péréquation et au sentiment séparatiste albertain. Un sondage montrait ce mois-ci que 23 % des Albertains voulaient quitter le Canada. Une base qui semble avoir une bonne capacité de croissance, car 70% des sondés ont dit comprennent la volonté indépendantiste de certains de leurs concitoyens. En expulsant les derniers députés libéraux de l’Alberta et de la Saskatchewan à l’élection, l’Alberta et la Saskatchewan ont ont fait le maximum. Mais le maximum ne suffisait pas.

Alberta sécession

5 – François Legault est aussi un perdant dans cette élection. Son scénario de rêve était un gouvernement conservateur, majoritaire ou minoritaire, avec un certain nombre de bloquistes pour l’aiguillonner sur ses promesses faites au Québec. Comment on le sait ? Toutes les sorties de Legault faisaient mal à Justin Trudeau et à lui seul. Le refus de la CAQ d’appuyer une motion péquiste s’opposant au corridor énergétique d’Andrew pendant la campagne atteste du refus de Legault d’indisposer son allié conservateur. Le plan de Legault s’est effondré lorsque les Québécois ont découvert Andrew Scheer aux débats en français et ont jugé qu’il n’était pas à leur goût. Il lui ont préféré le chef bloquiste. C’eut été un bon second choix si le Bloc avait, seul, la balance du pouvoir. Mais le NPD a suffisamment de voix pour appuyer Trudeau sur bien des enjeux.

Alors, François Legault est la Perrette de l’élection: Adieu appui du fédéral au 3e lien, au rapport d’impôt unique, à l’application de la loi 101 aux entreprises fédérales, à des pouvoirs réels en immigration, à une non intervention fédérale contre la loi 21. Les trudeauistes ont été patients avec Legault avant l’élection. Ils ont noté que la CAQ s’est absentée de certaines annonces fédérales, ils ne doivent rien au gouvernement du Québec. Et rien, c’est à peu près ce qu’ils vont livrer. D’ailleurs, avec davantage de sièges au Québec que le Bloc, Justin Trudeau ne s’empêchera pas de dire : « Le Québec c’est moi ! » Comme son père Pierre-Elliott aimait dire « je suis l’autre premier ministre du Québec. »

Legault a fait le maximum. Mais le maximum n’était pas suffisant.

6. Yves-François Blanchet a le mérite d’avoir à la fois gagné et perdu. Gagné parce qu’il a parfaitement incarné l’humeur nationaliste du Québec, occupé le terrain que Legault aurait voulu offrir à Scheer, redonné vie et honneur au Bloc Québécois. Perdu parce que les Québécois n’ont, en fin de parcours, pas voulu lui donner la victoire éclatante qu’aurait représenté une pluralité de sièges au Québec. Justin Trudeau a davantage de sièges (35 contre 32) et davantage de votes (34,2% contre 32,5%). Le dernier sondage Léger, qui donnait 40% du vote francophone au Bloc, annonçait un autre résultat. Il est certes remarquable que le Bloc puisse former la deuxième opposition à Ottawa, devant le NPD. C’est pourtant le NPD qui sera l’interlocuteur principal du gouvernement minoritaire, pas le Bloc. Yves-François Blanchet, c’est clair, a fait le maximum. Mais le maximum n’est pas suffisant.

7. Andrew Scheer aussi a fait le maximum. Et plus encore. J’ai dénoncé sur cette balado les mensonges éhontés, à la Donald Trump, utilisé par les conservateurs pour faire peur aux électeurs. J’estime que le pire ennemi de Scheer était, non son programme ou sa campagne, mais sa personnalité même. Si on avait mis à sa place un Jason Kenney ou un Stephen Harper, voire un Brian Mulroney ou un Jean Charest aux personnalités plus vives, la victoire aurait été possible. Les Canadiens, qui le connaissaient peu, ont appris à le connaître et à trouver chez lui une personnalité fade. Ils espéraient mieux. Les Québécois, je me répète, ont tout de suite décidé, sans le détester, ne pas vouloir l’avoir dans leur salon comme premier ministre pendant quatre ans. Scheer a eu la pluralité des voix des électeurs, mais pas la pluralité des sièges. Signe qu’il y a quelque chose de brisé dans le système électoral. Cela le met en bonne compagnie, avec Al Gore, Hillary Clinton, John Diefenbaker et Jean Lesage. Notez qu’aucun ne fut présent à l’élection suivante pour un combat revanche. Scheer a fait un discours de défaite en forme de défi au nouveau gouvernement, et de défi à ceux qui voudraient le pousser vers la porte. C’était sans doute son meilleur discours de la campagne. Ça ne suffira probablement pas. Oui, il a fait le maximum. Mais le maximum ne le sauvera pas.

Des balados en rafale !

8. Justin Trudeau est premier ministre. C’est en soi un exploit, après l’année horrible qu’il vient de vivre. Mais cela en dit davantage sur le Canada que sur l’homme. En 2015, il avait étonné et avait représenté l’espoir. En 2019, il a rassemblé les voix du désespoir. C’est parce qu’il pouvait barrer la route aux conservateurs que Trudeau a gardé par devers lui suffisamment d’électeurs désabusés qui, sans la menace conservatrice, auraient préféré les néo-démocrates ou les verts. Mais la marque de commerce Trudeau et la marque de commerce  libérale sortent de l’exercice avec plus de cicatrices que de muscles. La capacité de rassemblement du premier ministre est faible. Son gouvernement n’est certes pas menacé d’être renversé dans l’avenir prévisible mais il n’y aura pas de lune de miel ni de chance au coureur. Il n’y aura que des difficultés, de la rancoeur, de la division. Dans les circonstances, oui, Justin Trudeau a fait le maximum. C’est suffisant pour gouverner, pas pour gouverner confortablement. En 2015, Trudeau s’avançait sous les « sunny ways ». Cette fois, il s’engage dans une vallée de larmes.

9. Le grand perdant, finalement, est le Canada. Clairement, son point d’équilibre est au centre-centre gauche. Libéraux, néo-démocrates, verts et bloquistes partagent une sensibilité sociale et écologique qui, dans un pays normal, devrait s’imposer. Mais le Canada est le pays du grand écart. Il s’approche ainsi de la triste réalité des États-Unis, mais avec une complication supplémentaire.

Un pays peut-il être à la fois environnementaliste et pétrolier ? C’est la synthèse impossible que le gouvernement Trudeau I a tenté de réussir. L’élection vient de lui dire qu’il a échoué. Sans l’enjeu pétrolier, et la ferme détermination des provinces de l’Ouest de,non seulement maintenir, mais d’augmenter leur production, la politique canadienne ferait du Parti conservateur une opposition quasi-permanente. Aujourd’hui, la tension entre ces deux pôles, pétrolier et soucieux de la planète, fracture ce pays pour l’avenir prévisible.

Un pays peut-il être à la fois multiculturaliste et accepter en son sein une nation qui insiste pour devenir encore plus laïque et plus francophone ? L’élection québécoise a vu re-surgir sur la scène fédérale la question nationale. Au delà de la loi 21, ce qui est en cause est le droit de la nation québécoise d’être différente du reste du pays.

Il était fascinant d’entendre, le soir de l’élection, tous les leaders utiliser le mot « nation » pour définir le Québec, y compris Justin Trudeau qui y était opposé il y a quinze ans à peine et que son père vomissait. Le résultat est que les leaders canadiens normalisent l’idée que les Québécois forment un groupe à part. Si, ou lorsque la Cour suprême déclarera invalide la loi 21, au nom d’une constitution que les Québécois n’ont jamais accepté, cette ligne de fracture entre le pays canadien et la nation québécoise apparaîtra encore plus fortement.

Ces forces sont plus puissantes que n’importe quel des leaders qui se sont présentés cette année devant les électeurs. Elles annoncent un sale temps pour le Canada. Nous entrons, tous, dans une zone de turbulence.


La bande annonce de ma dernière balado Lisée101 (Actualité):

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Le pas-très-beau risque de Québec Solidaire

mulcairL’ingratitude. C’est le mot qui vient à l’esprit. L’ingratitude du NPD envers ceux qui ont contribué à son succès électoral, au Québec, le 2 mai 2011.

L’ingrat, c’est Thomas Mulcair. Il a annoncé ce vendredi qu’à la prochaine élection québécoise, vers 2016, il y aura, dans chacune des 125 circonscriptions, un candidat d’un nouveau NPD-Québec. Et ils feront concurrence aux 125 candidats de Québec Solidaire.

Oui, l’ingratitude. Car en avril 2011, Amir Khadir avait appelé les électeurs québécois de gauche, y compris souverainistes, à soutenir le candidat le plus progressiste, parfois du Bloc, parfois du NPD. Amir avait lui-même donné l’exemple en votant pour le candidat NPD dans son comté.

Ayant ainsi participé à la vague orange, Québec solidaire est désormais la victime de l’organisation NPD qu’il a contribué à créer. Comme si Frankenstein-Mulcair se tournait contre son créateur.

Gilles Duceppe y était allé un peu fort en accusant Amir d’avoir fait le jeu des fédéralistes en montrant sa préférence pour des candidats NPD. C’est qu’Amir ne pouvait pas prévoir que les néo-démocrates fédéralistes, comme leur chef Mulcair, allaient ensuite mordre la main qui les avait nourri en venant chasser sur les terres québécoises, opposant un candidat de gauche fédéraliste aux candidats de gauche souverainistes de QS.

Le difficile calcul du risque

J’aime beaucoup François Saillant, qui dirige avec efficacité depuis des lustres le FRAPRU, qui a tant fait pour le logement social, et que je croise désormais dans les rues de Rosemont car il y est le candidat de QS. Récemment dans un Gazouilli, il a écrit:

saillant1

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Intéressant…

C’est clair. Pour François, la victoire du PQ est tellement certaine dans Rosemont (merci pour ce vote de confiance) que les électeurs de gauche peuvent voter « sans crainte » pour QS, puisque cela ne fera pas élire les libéraux.

Pourrions-nous obtenir le même Gazouillis de la part des candidats QS qui se présentent dans des circonscriptions où la lutte est très serrée ?

Mais cet appel au « vote sans risque » renvoie au calcul qu’a fait Amir au printemps 2011.

L’erreur de calcul électoral d’Amir

J’avais interviewé Amir, pour ce blogue, quelques jours avant l’élection fédérale du 2 mai. (Voir: L’embarras (du choix) d’Amir Khadir). Il m’avait affirmé ce qui suit:

“On n’a pas besoin de 50 sièges pour avoir un Bloc fort”, dit encore Amir Khadir. Une trentaine suffisent. Mais si c’était moins de 10, comme le prévoient certaines projections ? Il refuse d’y croire. Il prévoit environ 40 sièges au Bloc et un maximum de 10 au NPD. Suite lundi soir.

Le lundi soir suivant, le Bloc n’avait que 4 sièges, le NPD, 58. Il était donc faux de prétendre qu’on pouvait voter NPD « sans crainte » de décimer le Bloc. Et si Amir, Françoise, François et les autres convainquent suffisamment d’électeurs progressistes qu’il est « sans crainte » de déserter le PQ, il est certes peu probable que l’on connaisse l’hécatombe du 2 mai 2011, mais qui peut prévoir s’il ne manquera pas au PQ un ou deux sièges pour dépasser le nombre de libéraux ou de caquistes ?

Françoise répond depuis quelque temps qu’elle sera disposée à collaborer avec le PQ dans ce cas de figure. Mais s’il manque au PQ un ou deux députés pour former un gouvernement, le lieutenant-gouverneur n’appellera pas Françoise pour lui demander son avis. Il appellera le chef du Parti qui a un député de plus.

On sait maintenant, car c’est le chef du NPD qui nous le dit, que la bévue stratégique de Québec solidaire de l’an dernier va conduire à la création d’un nouveau parti fédéraliste de gauche sur la scène québécoise, qui viendra nuire au vote de Québec solidaire et du Parti québécois.

Il ne faudrait pas qu’une nouvelle bévue stratégique porte au pouvoir, ne serait-ce que d’un siège, le 4 septembre, un des partis fédéralistes québécois.

C’est désolant, mais c’est comme ça.

L’effet Mulcair sur les libéraux fédéraux du Québec

indexJe vous le disais le jour de l’élection de Mulcair, le triomphe de cet ex-ministre libéral a pour effet de rendre les libéraux fédéraux québécois catatoniques. Ce sera encore plus vrai si Denis Coderre quitte le navire pour se lancer, l’an prochain, en politique municipale.

Un de mes amis libéraux fédéraux (oui oui, j’en ai!) en est réduit à refaire l’histoire dans sa tête et à tenter de trouver le moment où cette ligne temporelle désastreuse aurait pu être évitée.

Voici ce à quoi il pense, en broyant du noir:

J’ai pensé à quelque chose en fin de semaine en entendant que Justin avait gagné son combat de boxe: que se serait-il passé si Stéphane Dion avait été moins con et avait laissé Justin se présenter dans Outremont [en 2007] comme Justin le souhaitait (c’était une complémentaire après la démission de Jean Lapierre).

Imaginons un peu :

1. Justin aurait probablement gagné contre Mulcair

2. Mulcair serait disparu pour de bon

3. Martin Cauchon n’aurait pas voulu revenir dans Outremont, qui aurait alors été occupé par Justin

4. La volonté de retour de Cauchon n’aurait pas conduit Denis Coderre à lâcher Ignatieff (qui soutenait Cauchon)

5. Le NPD n’aurait pas annihilé le Bloc

6. Harper ne serait sans doute pas majoritaire

Évidemment, Mulcair aurai peut-être gagné contre Trudeau. En ce cas, Justin serait aujourd’hui animateur de télé, ou quelque José. Quoi qu’il en soit, quelle décision horrible !

Bon, je ne suis pas certain que le point 4 mène nécessairement au point 5, donc/ni au point 6. Mais je voulais simplement que vous fassiez preuve, comme moi, d’empathie pour ces pauvres libéraux fédéraux québécois.

Le jour ou le NPD ne s’est pas suicidé

9f761431-f8bd-4eb3-aea3-86f2d80e5fad_500-300x166Ma collègue et amie Antonia Maioni, de McGill, avait tout expliqué dans son texte du Globe and Mail de vendredi intitulé: The NDP’s question is the Québec question. La question du NPD est la question du Québec.

En effet, il n’existait, et n’existe, qu’un parcours crédible vers le maintien du NPD en position durable d’opposition officielle et de prétendant au pouvoir: il passe par la consolidation de ses gains québécois du 2 mai dernier.

Sans ces gains, sérieusement mis en péril ces derniers mois, le NPD redeviendrait le troisième parti du Canada. Sans Thomas Mulcair, le NPD ne pouvait conserver ces gains. Avec lui, il est possible de les conserver, du moins d’en conserver suffisamment.

Les militants hors-Québec du NPD avaient donc la tâche de comprendre cette dynamique et d’agir en conséquence. Ce n’était pas joué d’avance. Les militants libéraux fédéraux ont deux fois choisi un Québécois impopulaire au Québec — Jean Chrétien et Stéphane Dion — refusant d’écouter les signaux que leurs autres collègues québécois leur envoyaient.

Les militants néo-démocrates auraient pu, aussi, craindre une trop forte influence québécoise dans leur caucus et leur parti et vouloir faire contrepoids en élisant un candidat plus traditionnel et provenant d’ailleurs au pays. C’eut été raisonnable. C’eut été fatal pour les espoirs de pouvoir.

Pour la première fois, la semaine dernière, un premier sondage Environics mettait le NPD et les conservateurs à égalité dans l’opinion. À égalité, malgré la chute des intentions de vote au Québec, où le Bloc ressuscité talonne les néo-démocrates.

Seul Mulcair pouvait — et désormais peut — renverser la tendance québécoise. Et si elle se renverse, le NPD peut dominer les conservateurs dans l’opinion et prétendre au pouvoir aux élections de 2015.

Les larmes de Harper, Rae et Marois

Trois personnes sont tristes de savoir Thomas Mulcair chef du NPD:

– Stephen Harper, car il sait que son chef de l’opposition sera, demain, un des politiciens les plus pugnaces et les plus efficaces du pays;

– Bob Rae, car il ne pouvait compter que sur un chef néo démocrate faible pour reprendre le chemin de la croissance. Mais il a devant lui un chef fort, dont le passé libéral agira comme du miel pour les électeurs libéraux du reste du Canada. Pire, le sacre de Mulcair vient de plonger ce qui reste de libéral fédéral au Québec dans un état de léthargie prolongée. Ici, en politique fédérale, Mulcair pourra cumuler les étiquettes néo-démocrates et libérales.

– Pauline Marois, car elle qui avait depuis peu revêtu la cape de Capitaine Québec contre Stephen Harper devra maintenant la partager avec le Québécois devenu chef de l’opposition. Il aurait été de loin préférable pour le PQ et les souverainistes qu’un chef hors-Québec soit choisi.

Ah, j’oubliais. Jean Charest. Son calendrier vient de changer. M’est avis qu’il n’est plus certain de vouloir être premier ministre du Québec après octobre 2015, date de l’élection fédérale. Car si Mulcair devient premier ministre du Canada, ses relations seront pires encore qu’avec Harper.

Mulcair, pitbull pour la cause : la mauvaise, puis la bonne ?

mulcair-pugnace-150x150Je tiens à confier au lecteur que je ne suis pas prédisposé à dire du bien de Thomas Mulcair. Comme conseiller de Jacques Parizeau et de Lucien Bouchard, je l’ai vu mener la charge, chaque jour à la période de questions, avec une agressivité et une mauvaise foi hors normes. « À la Chambre, confirme un de ses collègues libéraux plus modéré, il était terrible ! C’était sans foi ni loi ! »  Idem au sujet des votes référendaires annulés dans sa circonscription, où il a fait preuve d’une extraordinaire malhonnêteté intellectuelle.

Mais, c’est souvent le cas, les pires bagarreurs dans l’opposition peuvent se révéler efficaces  au pouvoir. Et si on mesure la droite, du moins une certaine droite, à son à-plat-ventrisme envers le privé, alors Thomas Mulcair fut, au ministère de l’Environnement, le Che Guevara québécois.

« C’est un bagarreur, note le journaliste du Devoir Louis-Gilles Francoeur, qui a assuré la couverture de chacune de ses croisades. S’il pogne un pollueur, c’est un pitbull. Il va revenir avec son fond de culotte dans la gueule et il va s’en réjouir.»

C’est précisément sa volonté de résister aux intérêts privés particuliers qui lui ont valu son expulsion du ministère de l’Environnement, en 2006. D’abord, dans le dossier de la privatisation partielle du parc du Mont Orford — dossier personnel du premier ministre –, il a soulevé objection sur objection, refusant de signer l’autorisation administrative requise, voulant préserver le domaine public contre les promoteurs.

Sa réforme du ministère de l’Environnement avait également augmenté, comme on l’a noté hier, l’efficacité et le nombre d’interventions de ses inspecteurs, au grand dam des constructeurs de petites dams [barrages], entre autres. S’il avait gagné toutes ses batailles administratives, dont le rapatriement des biologistes du ministère de la Faune, ses services auraient été encore davantage des empêcheurs de polluer en rond.

Sa décision fatale fut celle d’appliquer désormais la loi et de protéger tous les milieux humides du Québec, y compris ceux sis en terrains privés, y compris ceux situés sur la belle île de Laval, joyaux des entrepreneurs, des contracteurs, des remblayeurs, sous la royauté du maire Gilles Vaillancourt, que Mulcair n’a jamais porté dans son cœur.

Mais qui dit entrepreneur en construction dit contributeur à la caisse du PLQ et, parfois, organisateur libéral. Comment Mulcair pensait-il l’emporter et faire plier la colonne vertébrale financière du parti ?

« Mulcair pensait qu’il était indispensable, note un témoin. Il pensait qu’avec sa réputation et l’appui du public, il allait gagner. » Il comptait aussi, ajoute Francoeur, sur ses appuis au Conseil des ministres.

Mais les entrepreneurs ont eu sa peau. Jean Charest lui a montré la porte, en lui offrant une rétrogradation aux Services gouvernementaux. Mulcair a compris et est parti. Les milieux humides ont été les victimes collatérales de cette opération.

Alors, de gauche ou de droite, Thomas Mulcair ?

« Thomas travaille pour Thomas, résume Liza Frulla, qui a siégé avec lui. Mais de dire que c’est un gars de droite, je ne suis pas prête à dire ça. Peut-être plus à droite que le NPD en général, mais je le mets dans la même ligne que Jack Layton. »

Un autre ex-ministre le dit « pragmatique avant tout ». Un troisième : « J’étais loin de penser qu’il était de centre droit. Il avait des préoccupations sociales, sur les garderies et la politique familiale, par exemple. »

Mais rien n’est plus parlant que son attitude à la barre du ministère de l’Environnement. Avocat de formation, Mulcair tient à un principe d’équité : l’égalité devant la loi. Il appliquait et faisait appliquer la loi avec force et rigueur, quelles que soient les affiliations politiques ou le compte en banque des pollueurs. Il avançait, contre les avis contraires des ministères des Ressources naturelles et de l’Agriculture.

« Ce n’est pas un militant de gauche, résume Louis-Gilles Francoeur, du Devoir. Mais il pouvait aller loin sur le plan de l’éthique et de l’égalité devant la loi. » Mulcair au pouvoir avait, ajoute-t-il, « une grande rectitude à cause de ses valeurs sur l’équité ».

Aux militants du NPD de décider si ça leur suffit…

La tentation conservatrice de Thomas Mulcair

charestmulcairThomas Mulcair, le candidat favori dans la course à la direction du NPD, donc un potentiel futur premier ministre du Canada en octobre 2015, a déjà admis avoir été courtisé par le Parti conservateur de Stephen Harper après son départ du gouvernement Charest, en 2007.

Pourquoi un futur chef du NPD aurait-il même accepté de se faire aborder par des proches de Harper ? La question reste posée, lancinante, dans la campagne à la direction néo-démocrate.

Mais un de ses adversaires dans la course, Brian Topp, a lancé une autre question, il y a quelque temps, accusant Mulcair de s’être associé au virage conservateur que Jean Charest a voulu imprimer aux libéraux québécois lors de son arrivée, en 1998.

La question est bonne et éclaire la plasticité intellectuelle dont Thomas Mulcair est capable. J’ai voulu en avoir le cœur net et j’ai parlé à plusieurs libéraux qui ont vécu ces événements de l’intérieur.

Mulcair dans l’inner circle de Jean Charest

D’abord, la chose est entendue, lorsque Charest a quitté la direction du Parti conservateur canadien pour prendre les commandes du PLQ, il a apporté avec lui le programme de droite qui lui plaisait au plus haut point, notamment inspiré des jeunes conservateurs de l’Ontario qui venaient d’aider à porter Mike Harris au pouvoir. Le nouveau chef libéral arrivait à Québec, entouré de conservateurs, avec comme programme principal de baisser les impôts, de démanteler la SGF et Investissement Québec (qu’il mettrait sept ans à rebâtir) et de réduire la taille de l’État.

Ce virage à droite, qui se soldera par une catastrophique campagne électorale, en 1998, a suscité beaucoup de grogne au PLQ. C’est important, car lorsqu’il claquera la porte du gouvernement Charest, huit ans plus tard, Thomas Mulcair se réclamera de l’aile plus «sociale» du parti, en contraste avec le programme conservateur importé par Charest. Le message est codé mais transparent. Il est le-vrai-libéral-à-la-Claude-Ryan, pas Charest :

«Je milite depuis plus de 25 ans au sein du Parti libéral du Québec. J’ai notamment travaillé auprès de M. Claude Ryan dans de nombreux dossiers délicats, dans les domaines scolaire, professionnel et linguistique. Les valeurs libérales ont toujours inspiré l’ensemble de mes actions politiques.»

De fait, d’autres libéraux de la tendance Ryan étaient en 1998 réticents à laisser le parti à un conservateur. C’est le cas de l’ex-ministre libéral des Finances Raymond Garneau, qui affirmait que les libéraux étaient «aveuglés par les sondages» alors très favorables à Charest. L’enjeu est crucial, expliquait-il, c’est comme si on remplaçait un archevêque catholique par un prélat anglican !

Cependant, bien des témoins de l’époque n’arrivent pas à se souvenir de la moindre expression de résistance du futur néo-démocrate Mulcair par rapport à l’émule de Mike Harris qu’était alors Jean Charest.

Le consultant Luc Ouellet, un conservateur de Québec, résume l’impression générale également relayée par deux autres intimes de Charest de l’époque : «J’étais membre du comité consultatif de la campagne [de 1998], et honnêtement, je n’ai jamais rien entendu du côté de Tom [Mulcair] qui aurait été une objection.»  Il retient que Mulcair avait «une belle influence à l’époque, il était craint et puissant».

Interrogé par Hubert Bauch, de la Gazette, en mars 1998, Thomas Mulcair ne voyait en effet pas le moindre problème :

«Ce qui sépare les deux côtés de la Chambre au Québec n’a rien à voir avec les politiques sociales ou économiques, déclarait-il. La distinction est : voulez-vous ou non que le Québec reste dans le Canada.»

Il faisait donc preuve d’une fluidité idéologique qui a d’ailleurs décuplé son influence à l’arrivée des conservateurs de Charest, raconte un élu libéral de l’époque :

[Le chef précédent] «Daniel Johnson a tenu Tom loin ; il s’en méfiait. Mais Jean [Charest], à la grande surprise de tous, a fait entrer Tom dans l’inner circle. Thomas a réussi à se faufiler là. Jean en avait une confiance aveugle. »

La «réingénierie» de l’État, version Mulcair

Une fois Charest porté au pouvoir, recentré, il est vrai, dans le discours lors de l’élection de 2003 par ses conseillers bourassistes Ronald Poupart et Pierre Bibeau, il entreprend une offensive conservatrice sur trois plans : la «réingénierie» de l’État, une volonté de réduire le nombre de fonctionnaires et la place de l’État en déléguant davantage d’activités au privé par l’intermédiaire de partenariats publics-privés ; une modification du Code du travail, ouvrant plus grande la porte à la sous-traitance ; des baisses d’impôts à l’ontarienne, qui allaient fragiliser durablement les finances publiques du Québec.

À la table du Conseil des ministres, Thomas Mulcair se fait l’ardent défenseur de la «réingénierie». «Il était dans la mouvance de restreindre la place de l’État dans l’économie, confie un ancien ministre. Au Conseil, il critiquait ceux qui n’allaient pas assez loin.»

Son zèle lui a valu les applaudissements de la ministre Monique Jérôme-Forget : «C’est une des personnes les plus méticuleuses au gouvernement pour ce qui est d’analyser comment on fait les choses et comment on devrait les changer», a-t-elle dit du ministre de l’Environnement.

Lors de son départ, en 2006, Thomas Mulcair s’en enorgueillissait, affirmant avoir réduit de 15 % les budgets de son ministère, tout en augmentant de près de 50 % le nombre d’activités d’inspection et de contrôle.

Un bilan que confirme le journaliste en environnement du Devoir, Louis-Gilles Francoeur, qui suivait le ministre pas à pas à l’époque. Il est formel : Mulcair faisait plus avec moins. Plus, notamment en ayant rapatrié dans son ministère les avocats jusqu’alors perdus au ministère de la Justice, et en étant implacable à l’égard des pollueurs. (On y reviendra.) Globalement, dit Francoeur, Mulcair «respectait les fonctionnaires et les fonctionnaires l’aimaient».

On retient donc de cet élément que Mulcair fut un excellent gestionnaire dans son ministère. Un champion de l’efficacité.

Sur les autres mesures phares du Charest première manière, il fut plutôt muet.

Jamais on ne l’a entendu en privé critiquer les baisses d’impôts ou le pouvoir syndical. Au contraire, «il faisait des remarques acerbes envers les syndicats», se souvient un ministre. «Il était en accord avec le programme du parti», confirme un autre, qui ne se souvient pas de l’avoir entendu soulever d’objection lors des débats à la table du Conseil.

C’est indubitable : Thomas Mulcair a été un complice conscient du virage à droite que Jean Charest a fait subir au PLQ de 1998 à 2006.

Cela nous informe sur la malléabilité du personnage. Mais pas sur sa personnalité politique de fond. Celle-là n’est visible que lorsqu’on l’observe en action, dans le domaine dans lequel il peut prendre ses propres décisions, envers et, parfois, contre son chef.

Demain: Un pit-bull pour la cause: la mauvaise, puis pour la bonne  ?