Du bon usage des martyrs

Rien n’est plus profitable, pour une cause, qu’un martyr. Parlez-en au Vatican. Leur crucifié est mort depuis bientôt 2000 ans et, pourtant, son message continue de résonner sur la planète entière. La chrétienté serait-elle aussi forte si son fondateur avait vécu une sage retraite, taquinant le poisson du lac Tibériade, et avait péri dans le sommeil du juste?

La droite américaine vient de trouver son martyr. Elle compte en tirer un profit considérable.  Ce n’est que justice. La gauche avait trouvé le sien, il y a cinq ans le 25 mai 2020, George Floyd. S’en était suivi le plus grand mouvement de protestation depuis les années soixante, des manifestations souvent émaillées de violence,  mais débouchant à la fois sur une salutaire revue des pratiques policières et sur l’absurde revendication de « définancer la police ». Les Républicains allaient tirer de ce dernier slogan un argument apte à mobiliser en leur faveur une partie des habitants de banlieue tenant à leur sécurité.

Charlie Kirk n’est pas la seule victime récente du recours à l’assassinat comme moyen d’expression. Davantage d’élus démocrates que de républicains en ont été victimes, y compris depuis deux ans. Et le plus grand mouvement politique violent du siècle aux États-Unis fut la prise du Capitole par les troupes mobilisées par Donald Trump en janvier 2021.

Si Kirk est aujourd’hui le Floyd de la droite, c’est qu’il présente des caractéristiques idéales. Il s’agit d’un homme jeune, père de famille, profondément chrétien, aussi éloquent que sympathique, et qui incarnait une valeur cardinale de l’Amérique, la liberté d’expression. Se déplacer de campus en campus – donc en territoire parfois woke – non pour discourir, mais pour débattre avec chaque personne souhaitant confronter son opinion avec la sienne témoignait à la fois de son cran et de son goût du débat. Il était au surplus un proche de Donald Trump, de ses fils, et de sa garde rapprochée. Il faisait partie du premier cercle. On lui prévoyait un grand avenir.

L’équipe présidentielle a donc des raisons personnelles et politiques d’ériger autour de Kirk un mouvement qui dépasse l’évocation mémorielle pour propulser plus avant encore l’agenda conservateur. Pour réussir, il faut d’abord faire de son décès une affaire nationale, qui dure dans le temps. Le Vice-président J.D. Vance comme porteur du cercueil, des drapeaux en berne dans tout le pays pendant plusieurs jours, l’organisation, ce dimanche, d’une cérémonie dans le gigantesque State Farm Stadium à Glendale, dans l’État de l’Arizona d’où Kirk est natif. Le sate peut recevoir 63 000 personnes. Y participeront Donald Trump et plusieurs de ses ministres. Simultanément, des activités de prières auront lieu à Washington, Dallas et… Londres.

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La question est de savoir comment le pouvoir trumpiste utilisera l’énergie tirée de cette célébration du martyr pour modifier des lois. On connaît déjà la direction qu’il compte emprunter. Dans les heures et les jours qui ont suivi l’assassinat, Donald Trump a clairement établi que les coupables étaient « la gauche radicale », un terme qu’il utilise pour décrire la totalité de ses adversaires de gauche. Lui qui, pendant la campagne, traitait Kamala Harris de « communiste » et de « fasciste ». Lui qui a offert son pardon à 1500 condamnés de l’assaut du Capitole, dont 750 coupables d’avoir agressé des policiers et infligé des blessures, qui les a qualifiés de « patriotes », estime que s’il existe, à droite, des gens radicalisés, ils le sont pour de bonnes raisons. « Ils sont contre le crime » a-t-il expliqué.

Il n’est pas question pour lui d’apaiser le débat. « I couldn’t care less » (je n’en ai rien à cirer) est-il allé dire à l’émission matinale de Fox News. L’important est de sévir contre la gauche radicale. Comment ? Il avait déjà ouvert une enquête sur l’organisation du milliardaire George Soros, Open Foundations. Soros est connu pour financer des organisations de gauche, comme les milliardaires de droite le font pour la droite. Trump veut maintenant démontrer que Soros finance « davantage que des manifs, il s’agit d’agitation, d’émeutes dans les rues. »

Un intéressant glissement sémantique a eu lieu ce lundi, alors que JD Vance animait le célèbre balado de feu Kirk. « Il faut parler de l’extraordinairement destructeur d’extrémisme de gauche qui s’est développé ces dernières années et qui est une des raisons, je crois, de l’assassinat de Charlie. » Son invité Stephen Miller, conseiller du président, a fait un pas de plus. « Nous allons canaliser toute notre colère contre ces campagnes organisées qui ont conduit à cet assassinat et démanteler ces organisations terroristes. » C’est ainsi qu’on est passé de gauche radicale, à extrémiste, à terroriste. Notons qu’il n’y a pour l’instant pas la moindre preuve que l’assassin de Kirk ait été lié à une quelconque organisation.

Miller dit tenir ses ordres de marche du martyr lui-même : « Le dernier message que Charlie Kirk m’a laissé avant qu’il ne rejoigne son Dieu au ciel est qu’il fallait que nous démantelions les organisations de la gauche radicale dans ce pays qui fomentent la violence » a-t-il dit à Fox News. « Alors, c’est ce qu’on va faire.”

En détail il dit vouloir s’attaquer bien sûr à la violence, mais aussi  « aux campagnes organisées de déshumanisation, de dénigrement », ce qui peut couvrir assez large.

La cheffe de cabinet du président, Suzie Wiles,  a levé le voile, en entrevue, sur le véhicule législatif envisagé. « On est en train de travailler sur un plan complet sur la violence en Amérique, l’importance de la liberté d’expression et de la civilité, les façons de composer avec ce qu’on ne peut désigner que comme des groupes haineux qui peuvent susciter ce genre de comportement. »

On sent donc une double volonté. S’en prendre aux organisations de gauches, suspectées d’induire la violence par leur comportement, s’en prendre aussi à l’expression « haineuse » qui en découle. Voilà pourquoi l’expression Wokisme de droite est désormais en vogue. Les Guerriers sociaux wokistes voulaient interdire les propos offensant leurs convictions. Les wokistes trumpistes semblent vouloir faire de même avec les propos qui critiquent leur vision du monde. Car comme le dit Stephen Miller, « le sort de millions de personnes dépendent de la défaite de cette idéologie maléfique. »

Le sang du martyr n’aura donc pas coulé en vain. Le pasteur Luke Barnett, de Phoenix où Kirk produisait sa balado,  déclarait au New York Times :. « Je peux maintenant envisager 10 000 Charlie King se dressant dans les campus partout en Amérique, proclamant la vérité de Jésus Christ. »

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

La zone radioactive

J’ai tout de suite vu que ça poserait un énorme problème. La caricature de Chapleau, dans La Presse de mercredi dernier, reprenait une illustration du film sur le vampire Nosferatu de 1922 pour montrer le premier ministre israélien Benjamin Netanyahu s’apprêtant à planter ses longues griffes sur la ville de Rafah, à Gaza. Wow, me suis-je dit, ils ont laissé passer ça !

Le ressac n’a pas tardé. Aux États-Unis, le journaliste d’origine torontoise David Frum a dénoncé la chose sur X auprès de son million d’abonnés. Le Jerusalem Post, entre autres, en a fait état. Ici, l’ambassadeur israélien, des personnalités et organisations juives ont réclamé et obtenu le retrait du dessin maudit, rappelant notamment que les Nazis avaient utilisé la même imagerie dans leurs campagnes antisémites. La Presse s’est platement excusée.

D’ordinaire, tous les acteurs prudents de la vie médiatique et politique savent que, si la critique du gouvernement israélien est nécessaire et permise, il existe un champ lexical et iconographique, entourant la shoah, qui est radioactif. On ne s’y aventure qu’à ses risques et périls. Yves Michaud a chèrement payé, 24 ans durant, son incursion dans ce champ. C’est au tour de La Presse. Alors pourquoi avons-nous cette semaine un nouveau candidat à l’opprobre: Yves-François Blanchet ?

Voici ce qu’ a écrit jeudi sur X le chef du Bloc québécois: “Je comprends en effet que la caricature puisse choquer les défenseurs du premier ministre israélien. Une autre pourrait décrire le Hamas comme une organisation monstrueuse.” Il poursuit: “Je n’en ai pas tant contre la caricature. J’en ai assurément contre la censure. Ce n’est pas de la propagande haineuse ni de l’incitation à la violence.”

Les faits sont indéniables. Netanyahu prépare une offensive contre Rafah pour y débusquer les terroristes du Hamas qui, eux, utilisent les civils comme boucliers humains. La communauté internationale, dont le président américain Joe Biden, lui demande d’y renoncer, estimant qu’il est impossible de mener cette opération militaire sans faire un grand nombre de morts et de blessés civils. Israël propose à un million 300 milles gazaouis, dont plusieurs sont venus se réfugier là pour fuir les bombardements au nord, de déguerpir avant que ne pleuvent les bombes. La famine, provoquée par le refus de Netanyahu de laisser entrer les convois de nourriture, est déjà commencée. La Cour internationale de justice n’a pas décidé, sur le fond, qu’Israël était en train de commettre un génocide, mais l’a enjoint de prendre des mesures pour éviter que son action militaire ne frachisse ce pas.

Alors comment le caricaturiste peut-il dessiner, en exagérant comme c’est son métier, l’homme qui préside à cette catastrophe humaine ? On comprend qu’il pourrait lui donner les traits de n’importe quel vilain réel ou imaginé – Palpatine, Chuky, Darth Vader, le Terminator, le Joker seraient permis, comme Staline, Pol Pot ou Pinochet. Mais il est convenu d’interdire toute association avec le régime hitlérien ou avec les images utilisées par les nazis, y compris les vampires, pour diaboliser les juifs. Blanchet a donc raison de dire qu’il s’agit de censure, mais on lui rétorque qu’elle est justifiée par l’histoire, incomparable, de la tentative nazie d’éradication des juifs. Le même argument fut utilisé pour déclarer intolérable qu’un peuple victime d’une tentative de génocide puisse être accusé de vouloir en faire un, quelques soient les arguments et les preuves qu’on puisse présenter – y compris des déclarations de ministres israéliens en exercice souhaitant ouvertement la disparition des Palestiniens.

L’argument de l’ignorance peut-il être invoqué ? Un caricaturiste québécois pourrait-il plaider ne pas avoir eu en mémoire ou à sa disposition la liste complète des images interdites ? Qu’il ne savait pas que Nosferatu avait été détourné par le troisième Reich ? L’auteur montréalais Mordecai Richler a un jour offert la réponse à cette question. Dans le grand magazine américain The Atlantic, Richler avait affirmé que le Parti québécois utilisait sciemment dans sa campagne une chanson nazie, “Demain nous appartient”. À Stéphane Venne, l’auteur de la chanson qui écrivait dans l’édition suivante du magazine que c’était complètement faux, Richler a admis que la chanson “n’était pas une provocation volontaire, seulement un manque de tact.” L’auteur de Duddy Kravitz suggérait ainsi tout nouveau titre de chanson, avant d’être enregistrée, soit d’abord comparé au registre complet des chansons nazies réelles ou fictives (la chanson incriminée tirée de Cabaret n’ayant été inventée qu’en 1972). Richler, évidemment, ne s’est jamais excusé d’avoir ainsi diffamé le PQ et ses dirigeants. 

Il existe donc un cordon infranchissable. Mais dans un sens seulement. Le gouvernement israélien a beaucoup comparé, depuis l’attentat meurtrier et barbare du Hamas du 7 octobre, l’organisation palestinienne et ses méthodes à Hitler. Ils sont pires, a-t-on entendu, car au moins les Nazis cachaient au monde leurs exécutions et leurs tortures, alors que le Hamas les diffusent gaiement sur les réseaux sociaux. Un excellent argument, si vous voulez mon avis.

Au fond, on nous dit que les rescapés des camps (il y en a encore beaucoup à Montréal) et le traumatisme causé par ces événements par les générations suivantes est tel que même l’utilisation ciblée, envers un chef politique mais non contre la communauté, d’une image parmi mille utilisée jadis par les nazis est trop dure à supporter. Je le crois. Comme je crois aussi que des musulmans dévots sont physiquement révulsés par la vue de caricatures de Mahomet. On défend pourtant le droit de les publier et de les montrer en classe.

Les tenants de la liberté d’expression sont ainsi convenus que cette liberté ne doit pas se heurter à un inexistant droit à ne pas être offensé. Légalement, seuls les appels à la haine et à la violence en forment les murs d’enceinte. Parmi les gens censés, et dans les grands quotidiens, l’antisémitisme, comme toute expression de racisme, dépasse les bornes.

Dans ce périmètre, La Presse a tout de même indiqué que la caricature de Chapleau “se voulait une critique de la politique de M. Nétanyahou. Il visait le gouvernement israélien, pas le peuple juif.” Elle n’était donc pas antisémite. Le premier ministre était ridiculisé non pour son ethnie et sa religion, mais pour sa politique. C’est indubitable. Elle l’a retiré et s’est excusée quand même, jugeant “malheureuse” l’utilisation de l’image de Nosferatu. Yves-François Blanchet pense que ces excuses sont mal venues..

Je comprends que l’existence même de ce débat (et de la chronique que vous lisez en ce moment) nous approchent dangereusement de la zone radioactive. J’admets l’argument que, même si le peuple juif, comme le disait Yves Michaud, n’a pas le monopole de la souffrance, la shoah occupe une place à part dans l’échelle historique de la barbarie.

Je vais risquer de poser une question dangereuse: devrait-il y avoir une date de péremption ? Non pour l’antisémitisme, qui comme tout racisme est éternellement condamnable, mais pour, disons, l’utilisation de certains argument et de certaines images que les Nazis n’ont pas inventé mais détournés, pour commenter ou caricaturer, non un peuple, mais des dirigeants et leurs politiques ? A fortiori des images et des expressions (c’est le cas, par exemple, de la « nuit des long couteaux ») ?

C’est en 1945 que les derniers camps ont été démantelés, donc il y a bientôt 80 ans. Peut-on penser qu’en 2045, donc après 100 ans, on puisse dessiner un politicien israélien en vampire sans être taxé de détester nos concitoyens juifs ? Je ne dis pas que ce serait judicieux. Je teste les limites de la liberté d’expression, à la façon de Charlie Hebdo, dont beaucoup de dessins sont implubliables dans la presse généraliste, mais qui campe dans le périmètre de la liberté. Ça nous laisse quand même 21 ans pour y penser. Et, de toutes façons, je ne le demande pas pour moi, mais pour un ami, caricaturiste.

(Une version plus courte de ce texte a été publiée dans Le Devoir.)

Le droit de réplique que la Gazette ne publiera pas

Après la publication dans Le Devoir de mon texte Identité anti-québécoise, où je recensais un certain nombre de témoignages sur l’expression de sentiment anti-Québécois dans des écoles montréalaise, la chorniqueuse de la Gazette Toula Drimonis a écrit une chronique où elle m’accusait de vouloir « manufacturer de la panique ». Des gens comme moi sont selon elle responsable de ce mépris, à supposer qu’il existe.

Sa chronique avait le défaut de déformer les faits et les citations. À ma demande, des corrections ont été apportées, Mme Drimonis s’est excusée publiquement et j’ai accepté ses excuses. Cependant sa chronique, toujours en ligne, reste un procès d’intention et enfile les arguments spécieux. J’ai donc demandé un droit de réplique à la Gazette, sur le fond des choses. Le journal aurait accepté de publier mon texte, mais seulement si j’enlevais les passages où je critique directement leur chroniqueuse. Comme j’estime que l’essence d’un droit de réplique est de, — comment dire ? –, répliquer, j’ai refusé de procéder à ces changements. Voici donc, d’abord en anglais, puis en français, le texte que vous ne lirez pas dans The Gazette.


Say it ain’t so
By Jean-François Lisée

Let’s pretend for a moment that you are a columnist for the Gazette and that you read in Le Devoir these testimonials from teachers of a reputable francophone private school.

  1. “While we were in the middle of a discussion about our values ​​as citizens, one of the two French-Canadian students in my group raised his hand to speak. That’s when the whole group started laughing and booing saying that the “Kebs” [a derogatory term for Québécois] had no values ​​and that our girls and women are in fact sluts (I’m using acceptable vocabulary here […] ]). I quickly intervened and was cut off by a tall guy of North African origin who said to me: “Madame, you cannot understand because the Kebs, you have no culture. You do white people’s things like go to the cabin and go skiing and you don’t educate your children. »
  2. “What about my little “native” student, a musician in the school string orchestra, who dared to play a little rigodon to brighten up our Christmas activity in class? The students started laughing at him, insulting him and throwing objects at him. Later, that same day, Lebanese music was heard in the room where all students gather and where several began to dance the dabke to the applause of the delirious crowd. »
  3. “And how is faring the French-speaking Quebec student who, in class, dared to say that francophone Quebecers had suffered discrimination in the past? [She] was insulted and threatened on social networks for her comments which the other students considered racist and inappropriate since, according to them, French-speaking Quebecers had not really suffered. » 
  4. At Halloween: “about five years ago, [a] high school 4th grade student showed up wearing a Glad garbage bag as a disguise. He had made a small poster which he stuck on his stomach on which was written “Culture Keb”. It took two or three periods before an adult asked him to take off his costume. »
  5. Interviewed, the principal of the school said everything was fine, but would not confirm or deny that these events, or others like them, took place.
  6. In a secondary 2 group, a moderator from “Together for Respect of Diversity” asked the introductory question of his tolerance discussion: who here would define him or herself as Quebecois? Out of 36 students, 34 said no. This organization leads about a thousand workshops on tolerance in Quebec schools, public and private, reaching 30,000 students per year. When showed the 34/36 result, the group’s general director, Rafaël Provost said: “this is something that happens to us very often”. When apprised of the aforementioned anecdotes of contempt for Kebs, he said: “we see it and we hear it in schools,” acknowledging that the phenomenon is not isolated to one private school.

So you read this on a Saturday and of course it catches your attention. On Tuesday, the author of the original column (yours truly) publishes on his blog and his X feed, to which you are a subscriber, seven more testimonials from other schools, teachers and parents, five of which are on the record. Among them, a mother of North-African origin, distraught: “Yet you are describing facts, I know, since I am on the governing board of my son’s school and I hear the same facts reported by the teachers and the administration. This is indeed an alarming situation and it is imperative to set things right. »

On Wednesday, in Le Devoir, you read a letter from a Cegep teacher, Marie-Lou Bouchard. She writes: “I notice a growing devaluation of Quebec culture in my classes, and sometimes even its open denigration, as well as the self-denigration of some Quebec students of French-Canadian origin in the face of their own culture of origin”.

As if on cue, on Thursday, appears also in Le Devoir a letter from a former student, Audrey Martin-Turcotte. She tells her story: “I studied at Saint-Maxime High School in Laval from 2000 to 2005, and I can confirm that the contempt for Quebec culture was very present and in the majority, even at that time. Native Quebecers were marginalized. Having adopted coping behaviours and protective mechanisms, I immersed myself in other cultures, until they became an integral part of my identity as a young woman. I thought all my life that I had to repress my Quebec identity, my culture, my values and my roots because they were shameful”.

Then on Friday morning, the blogger puts on line a dozen more testimonials from more teachers and parents, four of which are on the record (many teachers fear retribution).

So what do you do? If your name is Toula Drimonis, on that Friday you file a column. You put your energy and credibility to dispute the very existence of a problem. You write of “manufacturing panic”, and suggest the stories “simply serve to distract attention” from the anti-immigrant stance of the CAQ government, the nationalist movement in general and the author of the damning piece (always yours truly), the culprit by whom “the seed is planted”, heralding more “unease and even more division”.

And what if, you then write — making a 180 degrees rhetorical turn –, minority students actually do express contempt for Quebec language and culture? Isn’t that the normal reaction of people who have been accused, stigmatised and oppressed by the CAQ government, the nationalist movement in general and the author of the damned piece?

Of course, Ms Drimonis is free to deny and blame all she wants. Freedom of expression will always find me on its side. I for one fully acknowledge that, for newcomers, navigating the local identity rapids is more challenging in Montreal, Québec, Canada, than in, say Italy or Alberta. The reasons why these waters are so troubled can be reasonably – or belligerently – debated. I am convinced there is enough blame to be distributed in all quarters (yes, including mine).

But I fail to see how it serves the common good, and the vivre-ensemble, to deny that contempt for Quebec language and culture is now a real trend in at least a number of our schools, to blame the messenger, to wish this discussion would just go away, or to conclude that Kebs – you know — had it coming.

I just think, as an occasional reader of the Gazette, that I deserve better.


Dis que ce n’est pas vrai
Par Jean-François Lisée

Imaginons un instant que vous êtes chroniqueur à la Gazette et que vous lisez dans Le Devoir ces témoignages d’enseignants d’une école privée francophone réputée.

  1. « Alors que nous étions en pleine discussion sur nos valeurs de citoyens, un des deux étudiants canadiens-français de mon groupe a levé la main pour prendre la parole. C’est là que tout le groupe s’est mis à rire et à huer en disant que les « Kebs » [terme péjoratif pour les Québécois] n’avaient aucune valeur et que nos filles et nos femmes sont en fait des salopes (j’utilise ici un vocabulaire acceptable […] ]) . Je suis vite intervenu et j’ai été coupé par un grand type d’origine maghrébine qui m’a dit : « Madame, vous ne pouvez pas comprendre parce que les Kebs, vous n’avez pas de culture. Vous faites les choses des Blancs, comme aller au chalet et faire du ski, et vous n’éduquez pas vos enfants. »
  2. « Et mon petit élève « autochtone », musicien dans l’orchestre à cordes de l’école, qui a osé jouer un petit rigodon pour égayer notre activité de Noël en classe ? Les élèves ont commencé à se moquer de lui, à l’insulter et à lui lancer des objets. Plus tard, le même jour, de la musique libanaise a été entendue dans la salle où se rassemblent tous les étudiants et où plusieurs ont commencé à danser le dabke sous les applaudissements de la foule en délire. »
  3. « Et que se passe-t-il pour l’élève francophone du Québec qui a osé, en classe, dire que les Québécois francophones avaient subi de la discrimination dans le passé ? [Elle] a été insultée et menacée sur les réseaux sociaux pour ses propos que les autres étudiants jugeaient racistes et inappropriés puisque, selon eux, les Québécois francophones n’avaient pas vraiment souffert. » 
  4. À Halloween : « il y a environ cinq ans, [un] élève de 4e année du secondaire s’est présenté avec un sac poubelle Glad comme déguisement. Il avait réalisé une petite affiche qu’il s’était collée sur le ventre et sur laquelle était écrit « Culture Keb ». Il a fallu deux ou trois périodes avant qu’un adulte lui demande d’enlever son costume. »
  5. Interrogé, le directeur de l’école a déclaré que tout allait bien, mais n’a pas voulu confirmer ou nier que ces événements, ou d’autres similaires, aient eu lieu.
  6. Dans un groupe de secondaire 2, un animateur de « Ensemble pour le respect de la diversité » a posé la question introductive de sa discussion sur la tolérance : qui ici se définirait comme Québécois ? Sur 36 étudiants, 34 ont répondu non. Cet organisme anime environ un millier d’ateliers sur la tolérance dans les écoles québécoises, publiques et privées, rejoignant 30 000 élèves par année. A l’annonce du résultat 34/36, le directeur général du groupe, Rafaël Provost a déclaré : « c’est quelque chose qui nous arrive très souvent ». Lorsqu’il a été informé des anecdotes de mépris envers Kebs mentionnées ci-dessus, il a déclaré : « nous le voyons et nous l’entendons dans les écoles », reconnaissant que le phénomène n’est pas isolé d’une seule école privée.

Donc, vous lisez ceci un samedi et bien sûr, cela attire votre attention. Mardi, l’auteur de la chronique originale (votre humble serviteur) publie sur son blog et son fil X, auquel vous êtes abonné, sept autres témoignages d’autres écoles, enseignants et parents, dont cinq sont enregistrés. Parmi eux, une mère d’origine maghrébine, désemparée : « Pourtant vous décrivez des faits, je le sais, puisque je suis au conseil d’administration de l’école de mon fils et que j’entends les mêmes faits rapportés par les professeurs et l’administration. Il s’agit effectivement d’une situation alarmante et il est impératif d’y remédier. »

Mercredi, dans Le Devoir, vous avez lu une lettre d’une enseignante au cégep , Marie-Lou Bouchard. Elle écrit : « Je constate dans mes cours une dévalorisation croissante de la culture québécoise, et parfois même son dénigrement ouvert, ainsi que l’autodénigrement de certains étudiants québécois d’origine canadienne-française face à leur propre culture d’origine ».

Comme par hasard, jeudi, paraît également dans Le Devoir une lettre d’une ancienne élève , Audrey Martin-Turcotte. Elle raconte : « J’ai étudié à l’école secondaire Saint-Maxime à Laval de 2000 à 2005, et je peux confirmer que le mépris de la culture québécoise était très présent et majoritaire, même à cette époque. Les Québécois autochtones étaient marginalisés. Ayant adopté des comportements d’adaptation et des mécanismes de protection, je me suis immergée dans d’autres cultures, jusqu’à ce qu’elles deviennent partie intégrante de mon identité de jeune femme. J’ai pensé toute ma vie que je devais réprimer mon identité québécoise, ma culture, mes valeurs et mes racines parce qu’elles étaient honteuses.

Puis vendredi matin, le blogueur met en ligne une dizaine de témoignages supplémentaires d’enseignants et de parents, dont quatre sont officiellement enregistrés (de nombreux enseignants craignent des représailles).

Donc que fais-tu? Si vous vous appelez Toula Dimitris, ce vendredi-là, vous déposez une chronique . Vous mettez votre énergie et votre crédibilité à contester l’existence même d’un problème. Vous parlez de « fabrication de panique » et suggérez que ces histoires « servent simplement à détourner l’attention » de la position anti-immigration du gouvernement caquiste, du mouvement nationaliste en général et de l’auteur de l’article accablant (toujours votre humble serviteur), le coupable. par qui « la graine est plantée », annonçant davantage de « malaise et encore plus de division ».

Et si, écrivez-vous ensuite – en prenant un virage rhétorique à 180 degrés –, les étudiants issus de minorités expriment effectivement un mépris pour la langue et la culture québécoises ? N’est-ce pas la réaction normale des gens qui ont été accusés, stigmatisés et opprimés par le gouvernement caquiste, le mouvement nationaliste en général et l’auteur de ce foutu article ?

Bien entendu, Mme Drimonis est libre de nier et de blâmer autant qu’elle le souhaite. La liberté d’expression me trouvera toujours à ses côtés. Pour ma part, je reconnais pleinement que, pour les nouveaux arrivants, naviguer dans les rapides de l’identité locale est plus difficile à Montréal, au Québec, au Canada, qu’en Italie ou en Alberta, par exemple. Les raisons pour lesquelles ces eaux sont si troubles peuvent être raisonnablement – ​​ou belliqueusement – ​​débattues. Je suis convaincu qu’il y a suffisamment de reproches à distribuer dans tous les milieux (oui, y compris le mien).

Mais je ne vois pas en quoi cela sert le bien commun et le vivre-ensemble de nier que le mépris de la langue et de la culture québécoises soit désormais une tendance réelle dans au moins plusieurs de nos écoles, de blâmer le messager, de souhaiter que cette discussion s’en irait tout simplement, ou pour conclure que Kebs – vous savez – l’avait prévu.

Je pense simplement, en tant que lecteur occasionnel de la Gazette, que je mérite mieux.

Le festival d’inexactitudes et d’incomplétudes de Toula Drimonis

J’ai une haute idée de la fonction de journaliste, y compris de celle du journaliste d’opinion. J’adore les débats et je ne fuis pas la controverse. Mais j’estime que les faits doivent avoir le premier et le dernier mot. Que le respect des faits (et des personnes) est la condition absolue de la qualité du débat.

C’est pourquoi je ne me retiens pas lorsque j’estime qu’un journaliste ou un journal se permettent de déformer les faits à l’appui de leur opinion.

L’auteure et journaliste Toula Drimonis a écrit le premier mars dans La Gazette un article qui critique mon travail, ce qui est parfaitement normal. Le problème est qu’elle enfile les faussetés et qu’elle prive ses lecteurs d’éléments essentiels à une juste compréhension du sujet.

Voici la lettre envoyée aujourd’hui à l’editor-in-chief du journal, où je réclame corrections et excuses.


Marilena Lucci
Editor-in-chief
Montreal Gazette

Montréal, le 3 mars 2024

Bonjour Mme Lucci,

Je note sur le site du Conseil de presse du Québec que votre quotidien est membre de l’organisme et est donc tenu d’en appliquer le Code de déontologie.

Je tiens donc pour acquis que vous savez que les journalistes d’opinion, les chroniqueurs, sont tenus  à des exigences d’exactitude et de complétude, tel qu’indiqué ici :

Quant à l’article 9, il dit ceci, étant entendu que le journaliste d’opinion est tenu de respecter ses sections (a) exactitude et (e) complétude.

Comme vous le savez peut-être, pour déposer une plainte au Conseil de presse, il faut d’abord contacter le journal pour lui demander de corriger les erreurs commises dans un des textes qu’il a publiés. C’est l’objet de cette lettre.

Votre chroniqueuse Toula Drimonis, dans son texte que votre quotidien a mis en ligne le premier mars 2024 et intitulé Some don’t identify as Quebecers ? I wonder why, commet une série de ces erreurs. Je vous demande officiellement, par les présentes, de publier les corrections qui s’imposent, ainsi que les excuses de la chroniqueuse et du journal.

J’insère les inexactitudes dans le texte.

There’s a pattern that’s often repeated in Quebec’s media landscape. A single anecdote is taken as concrete proof the French language and culture are threatened. That anecdote, in turn, generates a slew of anxiety-provoking opinion columns and social-media tirades that feed off this unease, creating even more division.

It happened again this week.

C’est faux. Il n’y a pas « a single anecdote ». La chronique que j’ai publiée dans Le Devoir présente huit anecdotes distinctes.  

Former Parti Québécois leader Jean-François Lisée — author of such hits as “AK-47s may be hiding under burqas” 

C’est faux, comme l’indique même la source utilisée par la chroniqueuse. J’ai indiqué un fait, vérifiable : des terroristes islamistes ont utilisé des burqas pour commettre des attentats en Afrique. C’est d’ailleurs pourquoi la tenue est interdite dans plusieurs pays africains qui ont subi ces attentats.

La décision de Mme Drimonis de travestir cette citation, en omettant la mention de l’Afrique, est une faute professionnelle. Il est très clair qu’elle veut laisser croire aux lecteurs que je visais des femmes dévotes portant la tenue, alors que je parlais spécifiquement, dans toutes mes interventions à ce sujet qu’elle pourrait facilement trouver en ligne, de terroristes utilisant la tenue pour échapper à la surveillance.

and “Only French-speaking immigrants should be allowed to immigrate to Quebec” — wrote a column citing a tweet by someone (who in turn was anonymously citing someone else) who shared that he quit teaching at his “multi-ethnic” elementary school because his students were openly mocking and refusing a “Quebec identity.” Lisée couldn’t find the damning statement online,

C’est faux. Mme Drimonis invente et elle n’a pas tenté de vérifier avec moi. Je connais le nom de la personne qui a écrit ce tweet d’origine et j’ai échangé avec lui. Comme je l’indique dans mon texte en toute transparence, son compte n’est plus en ligne. Mais j’ai toutes les captures d’écran du tweet d’origine et des commentaires qui s’y sont rattachés.

but that didn’t stop him from writing an entire column based on it anyway.

C’est faux. J’indique dans la chronique qu’ayant vu cette première anecdote et n’ayant pu la confirmer, je doutais fortement de sa véracité. C’est seulement ensuite que j’ai eu accès à d’autres sources confirmant ces constats.

He then cited other teachers, again anonymous, who claimed students from ethnic backgrounds harbour anti-Quebec sentiments. One of the few named sources in his column — a school principal — disputed his assertion, but no matter. The seed was planted.

C’est faux. La première source citée n’est pas anonyme, il s’agit d’Emmanuel Lapierre, un enseignant qui rapporte dans un livre récent ce constat basé sur 15 ans d’enseignement à Montréal.

Mme Drimonis échoue aussi à sa tâche de correctement informer son lecteur en omettant d’indiquer que, pour les sources anonymes, nous disposons de sept professeurs et d’une étudiante aux versions concordantes dans deux institutions scolaires distinctes et que leurs constats sont ensuite validés, on the record, par un spécialiste de la lutte contre l’intolérance dont la tâche est de faire le tour des écoles montréalaise. L’infraction d’incomplétude ne saurait être plus flagrante.

Predictably, Lisée’s commentary generated a barrage of columns by pundits who routinely jump at any opportunity to lament Canada’s multiculturalism and present Quebec sovereignty as the only viable solution to any possible problem. Those columns, in turn, generated an additional news cycle of anxiety, resentment, anger and confident assertions (but no proof beyond anecdotes) that Quebec’s younger generations either have no interest in French culture and language, or actively rail against it.

La chroniqueuse a droit à son opinion, mais encore une fois elle travestit la vérité en écrivant « no proof beyond anecdotes ». L’intervenant Raphael Provost, longuement cité dans l’article, tire ses constats d’un bassin très large d’interventions (30 000 élèves rencontrés par son équipe par année.)

Je suis surpris que les éditeurs de la page d’opinion de la Gazette aient laissé passer cette affirmation absurde. Estiment-ils que lorsque les journalistes de la Gazette disposent sur un sujet important de huit sources anonymes concordantes dont ils connaissent le nom, d’une source non anonyme et d’un spécialiste confirmant leurs constats, ils refuseraient de publier le texte ?

The manufacturing of panic by some is, of course, deliberate.

La chroniqueuse fait ici un procès d’intention, qui aurait moins de crédit si elle reconnaissait que l’article fait aussi clairement état d’intolérance de Québécois envers les élèves issus de l’immigration, comme un des éléments d’explication. Encore une entorse à l’exigence de complétude.

Are isolated anecdotes shared by anonymous sources about some students from minority communities disparaging French-speaking Quebecers really indicative of a wider phenomenon?

La répétition de la fausseté selon laquelle les anecdotes sont anonymes et isolées ne rend pas l’affirmation plus vraie. D’autant que Mme Drimonis publie son texte le 2 mars. Or Mme Drimonis est extrêmement active sur X et elle suit mon fil, tel qu’on le voit ici :

Il se trouve trois jours avant la publication de son texte du premier mars, soit le 27 février, j’ai publié sur X un renvoi vers un nouveau billet de blogue. Ce renvoi a été vu par 35 000 personnes. Il est impossible que Mme Drimonis, très active sur X les 27, 28 et 29 février tel qu’en atteste son fil, n’en ait pas été consciente.

Ce texte ajoute 13 témoignages au dossier, dont 9 donnés à visage découvert.

Ma chronique d’origine publiée dans Le Devoir a fait l’objet de plus de deux semaines de recherche de corroboration, de l’ajout de sources, de l’opportunité pour la direction d’un des collèges impliqués de répondre à l’ensemble des anecdote de mépris cités (qu’elle n’a d’ailleurs nullement démenti) ainsi que d’une mise en contexte par un spécialiste des relations interculturelles dans les écoles et par un rappel statistiques de la composition des écoles.

On ne peut que constater que Mme Drimonis a, pour son article, fait fi de la réalité, déformé les faits et n’a fait aucune tentative de vérification avant de mettre en cause mon intégrité journalistique (« Lisée could’nt find the damning statement online but that didn’t stop him from writing an entire column based on it anyway ».)

Elle a délibérément  privé ses lecteurs d’éléments essentiels à la compréhension du sujet. Force est de constater aussi que la direction éditoriale de la Gazette a failli à sa tâche de s’assurer que l’article de Mme Drimonis respecte le Code de déontologie du Conseil de presse du Québec, auquel le quotidien adhère.

Je défendrai évidemment jusqu’au dernier souffle le droit de Mme Drimonis de donner son opinion et de critiquer la mienne, aussi vivement qu’elle le souhaite.

Par  exemple, elle offre à ses lecteurs le tour de force de passer la première partie de sa chronique à tenter de démontrer que les témoignages que j’ai recueillis n’existent probablement pas et sont certainement non représentatifs, puis la seconde moitié à affirmer que le mépris du Québec est tout à fait normal et prévisible, compte tenu de l’intolérance d’une partie de la société québécoise à leur endroit et de gens comme moi.

Also, if some young Quebecers are indeed not identifying as Québécois, why are these same pundits now shocked? In what universe would a steady diet of marginalization and suspicion produce attachment to and identification with the group doing the marginalizing?

The CAQ’s Bill 21, the PQ’s Charter of Values, columnists agonizing daily over their “demographic drowning” — is it so strange that some Quebecers from cultural, religious or linguistic groups might grow up not identifying as Quebecers? Or even feeling like they’re not allowed to? After repeated exposure to rhetoric that blames them, or their parents, for everything that ails Quebec right now?

Il appartient à la Gazette de considérer si ses lecteurs sont bien servis par des textes aussi clairement spécieux. Mais il appartient aussi à la Gazette de faire en sorte que ses chroniqueurs aient droit à leur propre opinion mais non à leurs propres faits.

Merci de m’indiquer dans des délais brefs si la Gazette corrigera les faussetés publiées dans ses pages et sur son site et offrira les excuses appropriées – à moi et aux lecteurs que cet article désinforme allègrement.

Bien cordialement,

Jean-François Lisée

En attendant la cavalerie

Je suis le premier partant pour critiquer les médias. Ayant été des deux côtés du micro, aller-retour, je peux cartographier les zones d’excellence et de médiocrité, signaler les exploits comme les raccourcis, identifier les terrains vagues, les sables mouvants et, pour changer de métaphore, pointer les verrues, la cellulite et le Botox.

Mais c’est un peu comme pour les Canadiens. On les critique sans arrêt mais, s’ils disparaissaient, on se sentirait étrangement seuls. Parlez-en aux gens de Québec, dont le deuil des Nordiques entame son second quart de siècle.

Des sociétés ont pu être gouvernées longtemps en combinant pain et jeux. Mais des sociétés démocratiques sans médias, cela n’a pas été essayé, et pour cause. Le premier réflexe des figures autoritaires est de mettre un terme à la liberté de presse, comme l’a fait Poutine, ou de dévaloriser les journalistes, comme l’a fait Trump en les déclarant « ennemis du peuple ».

L’affaiblissement des médias occidentaux qui dure depuis maintenant vingt ans ne peut conduire qu’à un engourdissement de l’appareil démocratique. Le débat, la critique, la proposition, le choc des idées exprimés à travers les médias irrigue quotidiennement le corps politique. La meilleure façon de s’en débarrasser est de leur enlever la capacité économique de survivre. Le transfert de 80 % des achats publicitaires depuis les médias traditionnels vers les plateformes numériques ne relève pas du complot autoritaire. Plus prosaïquement, ces nouveaux acteurs offrent aux publicitaires un bien meilleur rapport qualité/prix dans le ciblage des clients que ne peuvent le faire les médias traditionnels.

Le scandale tient à la lenteur avec laquelle nos élus ont réagi à cet étranglement financier d’un indispensable pilier de la vie démocratique. L’annonce par TVA de la réduction de son personnel affecté à l’information régionale s’ajoute à une graduelle et tragique désertification de l’accès à l’information locale sur tout le territoire québécois.

Il a fallu attendre 2019 avant qu’Ottawa et Québec offrent un crédit d’impôt (remboursable) aux médias écrits pour soutenir le travail journalistique (respectivement de 25 % et de 35 %). Ottawa a bonifié le sien cette semaine. Ce qui signifie que les contribuables québécois financent désormais 70 % du salaire des journalistes. C’est beaucoup. Mais pour les journalistes de la radio et de la télé, la proportion de soutien est de… zéro. C’est peu. Cette iniquité a trop duré et doit être redressée sans délai.

Le financement permanent de l’information par l’État n’est pas une solution pérenne, ou même prudente. On n’est jamais complètement indépendant de celui qui signe le chèque de paie. On attend semble-t-il en vain l’adoption d’une taxe internationale sur les GAFAM qui devrait pourtant servir à ce financement. (La négociation piétine, Washington refuse de signer, la France fait cavalier seul. En l’absence d’un accord l’an prochain, le Québec devrait se joindre à une coalition internationale de pays qui imposerait une taxe de 3 % au même moment, pour rendre plus difficile et plus diffuse l’imposition de mesures commerciales punitives de la part des États-Unis.)

Le ministre québécois de la Culture, Mathieu Lacombe, a déclaré devant le congrès des journalistes qu’il réfléchissait à une « solution globale ». On l’en félicite. Mais on demande à voir, si possible lors du prochain budget du Québec, en février ou en mars, des mesures fortes.

Il pourrait par exemple appliquer une des propositions qui circulent pour rediriger vers les médias une partie de la publicité qui leur a échappé. Il faudrait déclarer que les dépenses publicitaires faites par les entreprises sur les plateformes numériques ne sont plus déductibles d’impôt (donc ne sont plus considérées comme un coût admissible), alors que les dépenses publicitaires dans les médias traditionnels le sont à 200 %. On verrait à l’usage l’ampleur du redéploiement.

Plus volontariste et avec effet immédiat serait le fait de légiférer pour établir que, sur chaque dollar de publicité visant le consommateur québécois, la moitié doit être faite dans les médias. Là, le retour de pactole serait très rapide et considérable. (Les hauts cris des entreprises aussi !)

On pose ici l’hypothèse que le gouvernement du Québec a une colonne vertébrale, comme en avait Gérald Godin en imposant aux majors américaines la distribution simultanée au Québec des versions française et anglaise de leurs films, Louise Beaudoin en imposant la même synchronicité à Microsoft et Apple pour les versions françaises de leurs logiciels, voire Carlos Leitão en imposant, le premier, la TVQ sur Netflix et compagnie.

Un courage semblable conduirait le Québec à imposer aux plateformes une obligation : elles ne peuvent tout simplement pas être actives sur notre territoire si elles bloquent nos sites d’information ou si elles leur accordent, dans leurs algorithmes, un traitement défavorable.

Devant la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ), le ministre Lacombe appelait les médias à offrir une contrepartie en échange de mesures d’appui. Lesquelles ? Il ne le précisait pas. 

Voici quelques pistes. L’application du crédit d’impôt aux salaires des journalistes à la télé et à la radio ne devrait se faire qu’en échange du rétablissement d’un plancher d’effectifs régionaux. Québec pourrait décider de créer des pôles d’information dans les villes moyennes, ancrés peut-être dans des bureaux régionaux de Télé-Québec, pour offrir à tous et à faible coût l’infrastructure de studios et de salles de nouvelles communes. Une fraction de la somme du crédit d’impôt devrait être consacrée à un financement rehaussé et pérenne du Conseil de presse. Surtout : seuls les médias membres du Conseil devraient y avoir accès (oui, cela obligerait l’empire Québecor à le rejoindre).

Dans les vieux westerns, la cavalerie arrive toujours trop tard. Seulement une fois que la bande de héros a triomphé d’un ennemi en surnombre, mais non sans avoir perdu plusieurs de ses membres au combat. Aujourd’hui, notre propre bande de héros médiatiques ne triomphe nullement, et ses pertes s’accumulent inexorablement sur le champ de bataille. La venue de la cavalerie québécoise est donc indispensable et urgente.

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

Impasses ? Par ici les sorties !

Il y a des choses qui devraient pouvoir se régler rapidement, il me semble. Comme je suis toujours disposé à rendre service, voici des pistes pour sortir de quelques impasses.

La carte électorale. Tel un éternel rappel de votre dentiste, toutes les deux élections, la Commission de la représentation électorale insiste : notre démographie est en guerre avec notre démocratie. Le poids électoral du citoyen québécois dépend de son code postal. S’il habite aux Îles-de-la-Madeleine, l’électeur est 4,5 fois plus puissant que le citoyen moyen. Autrement dit, il faut 4,5 fois moins d’électeurs pour choisir un député qu’ailleurs.

À l’inverse, l’électeur de Brome-Missisquoi ne vaut que 67 % de l’électeur moyen. Autrement dit, il faut qu’il donne son 133 % pour élire un député. Flexible, la commission n’est pas à un point de pourcentage près. Elle accepte qu’une circonscription ait jusqu’à 25 % d’électeurs de plus ou de moins que la moyenne avant d’intervenir. Mais c’est déjà énorme ! Cela signifie qu’elle trouve normal d’avoir des citoyens à 75 % et des citoyens à 125 % ! Au-delà de ce corridor de tolérance, elle recense 14 circonscriptions sur 125 qui dépassent ses bornes. Davantage qu’une sur 10 !

D’où sa proposition de fusionner, de redécouper, de bousculer les frontières. Ce qui provoque le tollé désormais rituel. Mais vous n’y pensez pas ! Le député de région devra désormais arpenter un territoire grand comme la Belgique et les Pays-Bas réunis. Mais c’est dingue ! Vous allez démanteler une communauté d’appartenance, diviser en deux un quartier à forte identité !

Dans ce débat, tout le monde a raison. C’est donc insoluble si on n’accepte pas de penser en dehors de la boîte de scrutin. D’autant que le changement fréquent des limites électorales nuit au sentiment d’appartenance de l’électeur envers son patelin électoral et son député. La démocratie suppose la stabilité.

L’Assemblée nationale vient de découvrir le vote électronique. L’équipement est donc en place. Utilisons-le à bon escient. Posons le principe qu’il y a 125 votes à l’Assemblée nationale. Mais modulons le vote de chaque député en fonction du nombre d’électeurs de sa circonscription. Les Îles-de-la-Madeleine disposeraient pour toujours d’un député à temps plein pour moins de 12 000 personnes, on le comprend et c’est tant mieux. Mais au moment du vote, le député des Îles vaudrait 0,22 vote. Ce ne serait que justice électorale.

Si on estime que la circonscription de Brome-Missisquoi a des limites dictées par l’histoire, la culture et la démographie, maintenons-la intacte, mais donnons à son député un vote correspondant au poids qu’il représente : 1,33. Acceptons de même que l’Abitibi, le Nord-du-Québec et la Gaspésie soient découpés en territoires qui permettent à un député de s’y déplacer en voiture, pas en avion, et que leurs citoyens disposent d’un représentant à temps plein, mais que leur poids démocratique à l’Assemblée soit en phase avec leur poids démographique.

Une telle réforme permettrait à la commission de repenser la carte. Est-elle le plus fidèle possible aux identités locales et régionales ? Coïncident-elles avec des territoires municipaux, administratifs, de municipalités régionales de comté et de centres de services scolaires ? Plus c’est oui, mieux ce serait pour le citoyen et son ancrage local. Redécoupons les 125 coins de pays selon ces critères si on le juge opportun, et donnons à la carte une stabilité à long terme qui ne nécessiterait des modifications que dans de rares cas de fort flux démographique. Les enfants apprennent les fractions à sept ans. Il me semble que les députés pourront les maîtriser.

La cession de bail. La question n’est pas de savoir s’il faut maintenir ou abolir la cession de bail. La question est de savoir pourquoi un mécanisme qui devrait être peu utilisé est devenu si populaire. Réponse : parce que la hausse imposée lors du changement de locataire est souvent excessive. C’est donc à ce problème qu’il faut s’attaquer.

En ce moment, lorsqu’un propriétaire souhaite augmenter le loyer davantage que la recommandation de la Régie du logement, le locataire peut refuser. Le propriétaire doit alors convaincre la Régie que sa demande est justifiée. Sinon — et en attendant —, c’est le montant précédent qui s’applique. Pourquoi ne pas simplement appliquer le même principe lorsque le locataire change ? Modifions la loi pour indiquer que si le propriétaire impose à un nouveau locataire une augmentation qui dépasse la recommandation de la Régie, le nouveau locataire aura trois mois pour contester la hausse. Il pourra constater cette hausse en consultant le registre national en ligne, qui devrait être créé.

Après tout, en ce moment, n’importe qui peut vérifier en ligne le rôle d’évaluation et le montant de taxes versés par n’importe quel propriétaire, informations qui changent chaque année. À condition de ne pas confier ce dossier à la Société de l’assurance automobile du Québec (SAAQ) ou à Éric Caire, cela devrait pouvoir se faire. Qu’on indique dans la loi qu’à la réception de la contestation et jusqu’à la décision de la Régie, c’est l’ancien loyer qui s’applique. Et constatons le freinage que cette mesure induit sur la hausse des loyers.

Meta et Google. Le blocage fait mal aux médias québécois et canadiens, sans faire reculer d’un cent les profits des plateformes. L’inaction d’Ottawa est incompréhensible. L’Europe vient de modifier ses législations pour imposer des obligations aux grandes plateformes sous peine d’amendes pouvant aller jusqu’à 6 % de leur chiffre d’affaires ou, ultimement, à la suspension de leurs activités. Qu’est-ce qui empêche Ottawa d’imposer légalement aux grandes plateformes, comme condition d’exercice au Canada, de relayer les liens des médias ? Rien.

Et si Ottawa reste catatonique sur la question, qu’est-ce qui empêche le Québec de le faire, lui qui a, unilatéralement, taxé Netflix, Amazon et autres depuis maintenant sept ans, sans que le ciel numérique ne lui tombe sur la tête ?

Alors, de grâce, un peu de nerf !

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

La (détestable) méthode Mulcair

« Avant l’arrivée de Tom Mulcair à sa tête, le NPD était à la pointe de la bataille pour l’égalité des sexes. Élu chef en 2012, Mulcair a enlisé son parti dans un bourbier d’intolérance patriarcal. Prenant fait et cause pour les religions qui traitent les femmes comme des citoyennes de seconde zone, il a défendu comme admirable l’imposition du voile intégral – symbole ultime de l’oppression. C’est un lamentable retour à la rhétorique patriarcale contre les femmes, prises pour cible à des fins électorales et c’est abject. Pas étonnant 52% de ses militants l’aient expulsé. »  

Je viens d’appliquer à Tom la méthode Mulcair. Celle qu’il a utilisée envers moi et PSPP dans sa chronique, Paul St-Pierre Poilievre ou l’intolérance comme arme politique. Comme lui, j’ai fait une fausse comparaison : Lévesque défendait les homosexuels, PSPP non. C’est aussi faux que de dire que le NPD défendait les femmes, Mulcair non. J’ai utilisé son expression « enlisé dans le bourbier de l’intolérance ». J’ai fait un raccourci entre sa défense du droit du port d’un signe religieux et le fait qu’il soit lui-même misogyne, exactement comme il l’a fait en disant que la mise en cause par PSPP de l’enseignement de la théorie du genre à l’école signifiait qu’il était intolérant envers les gais. Je lui ai prêté une intention : vouloir se faire du capital politique sur le dos des femmes, comme il en prête à PSPP sur la question du genre. J’ai même repris son « c’est abject ». J’ai tordu la signification de son vote de non confiance.

Le Code de déontologie de la Fédération professionnelle des journalistes prescrit que, même dans « les chroniques et les billets ou dans le journalisme engagé, où l’expression des opinions prend une large place, les journalistes doivent tout autant respecter les faits ». 

Or Tom trahit les faits. Selon lui, j’ai «affirmé que les musulmanes qui portaient le voile intégral constituaient une menace pour la sécurité.» C’est faux. J’ai affirmé qu’il n’était qu’une question de temps avant qu’un terroriste ou un criminel n’utilise le voile intégral pour commettre un crime. J’avais raison. Des criminels l’ont porté au Canada pour des vols et pour une tentative de meurtre, aux États-Unis pour des vols et pour une agression sexuelle. Aux prises avec de nombreux attentats commis avec ce vêtement, une douzaine d’États africains l’ont interdit. 

Il écrit: «du bon travail journalistique avait vite permis de débusquer cette supercherie. Aucun corps de police n’était d’accord avec cette affirmation.» C’est faux. L’article auquel il réfère indique que la GRC a refusé de commenter et que la SQ et la SPVM ont affirmé ne pas avoir de «document» ou de «rapport» sur la question. 

Puis il y a la question du savoir-vivre. Je passe une quinzaine de minutes tous les matins avec Tom sur les ondes de Qub. Même si je suis en désaccord avec lui sur des sujets importants, il ne me serait jamais venu à l’esprit de l’embrocher violemment dans une chronique, encore moins de le diffamer. Chacun son style.  

Jean-François Lisée 

RÉPONSE DE THOMAS MULCAIR 

On peut différer d’opinions et avoir une lecture différente des faits. –Thomas Mulcair 

Écoutez en balado la Rencontre de Jean-François Lisée et Thomas Mulcair où les deux hommes s’expliquent en direct lors de l’épisode de Richard Martineau disponible sur la plateforme audio et vidéo QUB radio.


Les adieux de la CBC à l’objectivité

Vous êtes employé, cadre, d’une grande entreprise. Vous êtes professionnel, respectez les lois et les codes d’éthique. Si vous chérissez des opinions non conformes aux vents dominants, vous les gardez pour vous. Mais vous voici placé devant une décision difficile. Votre entreprise vient d’envoyer à tous ses salariés un courriel les invitant à la suivre, à l’heure du lunch, pour exprimer leur soutien à une cause noble, mais politiquement chargée : la réconciliation avec les Autochtones. Votre patronne y sera. Vous présenter à la marche, arborer un chandail orange, symbole de la journée, vous mettre même dans le champ de vision de la patronne serait judicieux dans le jeu de l’accumulation de bons points en vue de promotions futures. Vous absenter risquerait, au contraire, de figurer à votre colonne « débit ». Qu’a-t-il contre les Autochtones, celui-là, pourrait-on se demander en haut lieu ?

C’est le dilemme qu’a imposé fin septembre à ses subalternes du siège social d’Ottawa la présidente de la CBC/Radio-Canada, Catherine Tait. L’invitation était également adressée aux membres des services de l’information. Ils pensaient jusque-là que, s’ils devaient être présents lors de mouvements sociaux, ce serait pour prendre en note les slogans scandés, pas pour les concevoir et les entonner. Plusieurs s’en sont plaints à des collègues journalistes d’autres médias, sous le couvert de l’anonymat.

La politique du New York Times sur la participation des journalistes aux manifs.

Ces journalistes n’ont peut-être pas suivi avec suffisamment d’attention le repositionnement opéré par leurs patrons depuis deux ans. Au lendemain de l’assassinat de George Floyd, le rédacteur en chef des nouvelles au réseau anglais, Brodie Fenlon, a signalé qu’il y aurait un avant et un après. « Nous avons entendu les reproches, qui ne sont pas nouveaux, selon lesquels notre interprétation des normes et pratiques journalistiques de la CBC est si rigide qu’elle peut museler au sein de l’organisation des voix importantes et des expériences vécues. Nos définitions de l’objectivité, de l’équilibre, de l’équité et de l’impartialité — et notre insistance pour que les journalistes n’expriment pas d’opinions personnelles sur les sujets que nous couvrons — vont-elles à l’encontre de nos objectifs d’inclusion et d’appartenance à la communauté et au pays que nous servons ? »

Il faut démêler deux impératifs. Que les salles de nouvelles et les directions soient composées d’un personnel qui reflète approximativement la composition de la population est une chose nécessaire. Cela modifie le point de vue, l’angle d’approche, l’ordre des priorités dans la couverture, les rapproche de la diversité et de la complexité du réel. Bravo. Mais qu’on invoque le droit des journalistes d’exprimer des opinions ou d’aborder les enjeux à partir de leur vécu pour déroger à la recherche d’objectivité et de neutralité n’est rien moins qu’une insulte à la mission journalistique. Insulte aussi au droit des auditeurs et téléspectateurs de forger leur propre opinion à partir des faits exposés.

Les dégâts sont évidemment déjà visibles. La suspension de l’excellente Wendy Mesley, coupable d’avoir prononcé, dans une rencontre de travail, le titre du livre de Pierre Vallières, Nègres blancs d’Amérique, n’en fut que le premier signe. La décision de la direction de la CBC de s’excuser que des journalistes de la radio francophone aient commis le même forfait en est le plus récent.

En voici un autre : pendant le blocage des camionneurs, à Ottawa, une journaliste de la CBC, Omayra Issa, a écrit ce tweet : « White rage on full display. As always, it undermines safety, lives, institutions, ideals. » (La rage blanche s’affiche en grand. Comme toujours, elle porte atteinte à la sécurité, aux vies, aux institutions, aux idéaux.)

Réduire à la « rage blanche » une manifestation anti-mesures sanitaires où sévissaient, à la marge, des personnes racistes équivaut à définir comme « anarchiste » une manifestation sur le climat parce que des Black Block s’y sont infiltrés. C’est un peu comme si un journaliste de Radio Canada, couvrant une manif d’appui à Dawson, écrivait sur Twitter: « Le privilège anglo en pleine action.» Combien de minutes aurait-il fallu avant qu’il soit sanctionné ?

Versions numériques et AudioLivres disponibles.

Une citoyenne, Isabelle Laporte, a porté plainte, en français, à la CBC. La maison lui a répondu, en anglais, au nom du rédacteur en chef, Fenlon. Cela commençait bien : « Il est important que les journalistes se gardent d’exprimer des opinions au sujet de questions controversées. » Puis, ça a dérapé : « Omayra est aussi, cependant, une reporter qui reçoit régulièrement des messages haineux à cause de sa couleur de peau, donc sa réalité constitue une expérience de vie et un point de vue qui sont importants, même si davantage de contexte aurait dû être offert. » Elle a d’ailleurs retiré son tweet, pour « éviter plus de confusion ». En clair : parce qu’elle est noire et l’objet d’insultes, elle peut qualifier une manifestation de « rage blanche ». Elle est donc libre de récidiver, pour peu qu’elle étoffe un peu mieux son propos.

Ce n’est pas tout. Mme Laporte notait dans sa plainte qu’une accusation de rage blanche envers des manifestants était, de façon inhérente puisque liée à la couleur de leur peau, raciste. Elle a eu droit à un sévère rappel à l’ordre de la CBC sur le dogme désormais en vigueur en ces lieux : « Un reporter Noir qui dénonce le racisme d’un groupe de personnes blanches n’est pas du racisme. » (Notez qu’à la CBC, les mots Noirs et Autochtones ont droit à des majuscules, mais pas le mot blanc. Avertissement : ce n’est pas du racisme, c’est parce qu’il n’y a pas « d’histoire blanche ou de culture blanche ». Au service français de Radio-Canada, comme au Devoir, on pratique plutôt l’égalité des majuscules.)

Face à ce qui ne peut être considéré que comme une grave dérive, il faut souligner à quel point les collègues du secteur français de Radio-Canada résistent. Même les têtes d’affiche osent s’opposer, à visage découvert, à ce qu’ils estiment à bon droit être une trahison de leur devoir d’information. Parmi les résistants, on compte plusieurs journalistes issus de la diversité québécoise.

Au Canada anglais, l’auteur et éditeur Jonathan Kay est en quelque sorte devenu le pourfendeur en chef des progrès du wokisme institutionnel. Il écrivait récemment sur son fil : « Les Canadiens français sont les adultes dans la pièce pendant que la CBC se transforme en journal étudiant. »

(Une version légèrement plus courte de ce texte a été publié dans Le Devoir.)

Petite semaine (intégral)

La Commission canadienne des droits choisit une petite fille voilée comme symbole des droits et libertés. (Et la photo est tirée d’une manif anti loi 21.)

Comment a été votre semaine ? Tranquille ? Moi aussi. Enfin presque. J’étais en vacandes à la plage à Old Orchard avec mes filles et j’ai momentanément mis de côté le roman que je lisais (Mille Secrets, Mille Dangers, d’Alain Farrah, très bon) pour fureter un instant sur Twitter. J’y ai vu que HEC a choisi de montrer une jeune femme voilée pour promouvoir une maîtrise conjointe avec l’Algérie.

Dans l’univers publicitaire canadien, la femme voilée est désormais la norme lorsqu’on veut affirmer diversité et ouverture. Le gouvernement canadien le fait systématiquement. Même dans une récente pub à la gloire des vétérans, une silhouette sur quatre était celle d’une femme strictement voilée. Le quart des vétéranes canadiennes étaient voilés ? Je l’apprends. C’est bizarre puisque les musulmans représentent tout au plus 4% de la population canadienne, donc les musulmanes 2%, les voilées moins de 1%.

La vogue s’étend au secteur privé, y compris au Québec, Une lectrice m’écrit: « je suis graphiste, et il m’arrive de me faire demander d’ajouter de la « diversité » dans des rapports annuels sur lesquels je travaille. Souvent, on veut des musulmans. Je tente ma chance, et je propose des femmes à la peau un peu plus foncée, mais sans voile. Cela ne passe pas, malgré que je dise à mon client qu’il s’agit d’une musulmane non voilée. » 

C’est au point où, à part le rare turban Sikh, le voile musulman est la seule conviction affichée dans ces pubs. On ne voit aucun anarchiste, aucun écologiste, aucun athée, aucun partisan des gaz bitumineux, voire des  Maples Leafs de Toronto, de Raël ou de la religion majoritaire des canadiens, le protestantisme, ou de la minoritaire, les anti-vax. Seul Allah a droit à son affichage, à même nos impôts.

Il m’arrive de dénoncer cette prime à l’Islam sur Twitter lorsque je la vois passer. (Remarquez, je ferais de même si on montrait un Curé dans une pub de Santé Canada, mais ils se font rares.) Mais je n’avais encore jamais vu une institution québécoise francophone tomber dans ce panneau. Que des Algériennes voilées fassent une maîtrise à HEC, bravo. Qu’on en voie dans une photo de classe, certes. Mais qu’une institution laïque, scientifique, vouée à l’égalité des sexes, choisisse sciemment une femme voilée pour se représenter, non. La jeune femme existe, je lui souhaite beaucoup de succès. Elle n’est pas en cause. HEC l’est.

HEC: un facteur aggravant

C’est répréhensible en soi. L’Institution est laïque, elle n’a à normaliser dans ses pubs aucune conviction, politique ou religieuse. Le facteur aggravant en l’espèce est que la pub soit destinée à l’Algérie, où l’imposition du voile par les intégristes a laissé des traces. Parlez-en à Leila Lesbet, enseignante et féministe québécoise qui a quitté son Algérie natale en 2002 lorsque les intégristes l’ont menacée de mort. Elle dénonce « l’ignorance abyssale » de HEC face à l’histoire algérienne récente. « Des milliers de femmes, de jeunes filles et d’adolescentes ont été violées, tuées, égorgées, éventrées, mutilées de la façon la plus barbare qui soit et c’est ce symbole, dont nous gardons les stigmates à jamais et qui fait partie nos plus douloureux cauchemars, qui a été choisi par HEC Montréal.  » Cette « décennie noire » s’est terminée en 2002 et le voile n’est pas légalement obligatoire en Algérie. Mais il y a trois ans, 10 jeunes algériennes se sont suicidées, ne laissant qu’un message: au lieu d’une corde pour se pendre, elles avaient utilisé leurs hijabs. Cela a lancé un mouvement, « les prisonnières du hijab », des femmes affirmant que la pression pour son port est omniprésente, emprisonnante.

Un enseignant de HEC me fait parvenir ce témoignage:

J’enseigne depuis plus de 6 ans en Algérie dans les villes d’Alger, d’Oran et de Sétif et je peux dire que la majorité de mes étudiantes du niveau BAA ne portent pas de hijab. Ce qui n’est pas évident en Algérie.

J’ai créé une académie (Académie Evidencia) qui offre des formations professionnelles (MBA Corporate) en Algérie et plusieurs de nos participantes ne portent pas le hijab, surtout provenant du monde des affaires.

Après avoir donné plus de 200 cours à HEC dans différents programmes à plus de 9 000 étudiant(e)s, je peux compter sur les doigts de mes deux mains, le nombre d’étudiantes qui portaient un hijab. Par contre, j’ai eu des centaines d’étudiantes musulmanes qui ne le portaient pas. Je ne vois donc pas le but de faire un lien entre nos étudiantes musulmanes et le fait de porter un hijab.

Contrairement à la situation algérienne, à Montréal le voile, selon une intervenante interrogée par Le Devoir, peut être « un symbole féministe ». Je n’en doute pas un instant. Des femmes peuvent porter le voile pour se distinguer, pour fuir l’hypersexualisation, pour faire un pied de nez à  l’Occident, à François Legault, à leur famille non pratiquante, parce qu’elles trouvent ça beau, pratique, ou plus simplement parce qu’elles sont dévotes. Tous les cas de figure existent. Y compris celui du père montréalais d’origine algérienne reconnu coupable l’an dernier d’avoir voulu tuer ses quatre filles car elles souhaitaient « s’habiller comme des québécoises ». Ce despote domestique était d’avis que le voile signifiait, comme le disent les Imam, modestie et soumission. Un écho de l’assassinat de trois jeunes Montréalaises (et de leur belle-mère) en 2009 par leurs parents d’origine afghane, les Shafia, mécontents des comportements de leurs filles. Bref, le voile choisi — féministe ou religieux — et le voile contraint — y compris violemment — cohabitent à Montréal. On entend des professionnelles en hijab nous dire combien elles sont libres et heureuses de le porter. La raison pour laquelle celles qui le portent contre leur gré ne sont pas citées dans les médias est évidemment parce qu’elles craignent les représailles de leurs tourmenteurs.

Mon estimée collègue Pascale Navarro estime que chaque fois qu’on soulève cette question, ce sont les femmes qui trinquent. Elle n’a pas tort. Mais si on ne dit rien alors qu’on assiste à la généralisation du voile dans des publicités gouvernementales (et privées), ne donnons-nous pas aux intégristes des outils supplémentaires ? En faisant une norme publicitaire de la musulmane voilée ne mettons-nous pas l’épaule à la roue du voile contraint ? Ne permettons-nous pas à l’Imam, au père ou au grand frère de dire aux musulmanes: tu vois, même la CBC, même la Banque, même HEC disent que c’est bien, le voile !

Disponible en versions numériques et AudioLivres.

Un tweet, une nouvelle, des insultes

Alors, bon, comme je vous le disais, j’étais en vacances et j’ai écrit un tweet. Un excellent quotidien montréalais a décidé d’en faire une nouvelle. Cela m’a un peu étonné, mais, bon, pourquoi pas ? Mon tweet a ainsi été vu 300 000 fois. Non, mais, rendez-vous compte: c’est autant que les cotes d’écoute de L’île de l’amour.

Quoi d’autre ? Ah oui, j’ai été insulté par quatre plumes du quotidien La Presse. Pas contredit, ce serait normal. Mais insulté. C’est beaucoup. D’abord, Yves Boisvert a affirmé dans un gazouillis que ma position « subodore l’opportunisme politique ». D’ordinaire champion de la présomption d’innocence pense que je ne crois pas vraiment ce que je dis. Comme j’aime débattre mais pas insulter, j’ai répondu que je lui reconnaissais « le droit de choisir d’être mesquin ». Suis-je allé trop loin ?

Sa collègue Rima Elkouri a eu la bonne idée de consacrer une chronique à la jeune femme sur la photo de HEC ; elle est super sympathique. Rima m’a aussi mis en contradiction avec une citation de mon livre Nous de 2007 où je me disais non préoccupé par la présence du voile ; c’est de bonne guerre. C’est en 2010, à l’occasion d’une pétition lancée par le grand Guy Rocher, que je me suis rangé au principe que les employés de l’État ne devaient afficher aucune conviction. Je m’en suis alors expliqué sur mon blogue, toujours en ligne.

Maniant l’ironie, Rima m’a écrit : « Votre féminisme m’émeut. » J’ai répondu que son « absence de compassion pour les femmes victimes du voile contraint en Algérie et à Montréal me désole ». Elle a attiré mon attention sur le livre, La liberté n’est pas un crime (disponible ici), qu’elle a coécrit pour dénoncer le voile contraint en Iran ; je l’en ai félicitée. Mais elle m’a accusé « d’instrumentaliser » les femmes voilées ; je n’ai pas compris en quoi je les instrumentalisais davantage qu’elle, puisqu’on écrit tous les deux sur le sujet.

Puis, le chroniqueur Marc Cassivi m’a aussi accusé « d’opportunisme ». Détail amusant: il ne m’a pas nommé, mais a parlé de « s’enliser ». C’est comme un jeu de mots, voyez-vous ? Mais je passe l’éponge car il est le conjoint de Rima et on sait que la solidarité du couple nous pousse parfois à surréagir. Parlez-en à Will Smith !

Le quatrième est un collaborateur régulier du grand journal de la rue Saint-Jacques : Jocelyn Maclure. Homme brillant, il dirige une chaire de philosophie à McGill. Lui m’a traité d’islamophobe ; je lui ai demandé s’il comprenait que c’était un synonyme de raciste et qu’il qualifiait ainsi quelqu’un qui a simplement un point de vue sur la laïcité différent du sien. Il ne s’est pas rétracté. Remarquez, je prends la chose avec philosophie.

Je vous raconte tout ça parce que je lis tous ces gens avec intérêt et suis d’accord avec leurs écrits, selon les signatures, entre, disons, 51 et 95% du temps. En particulier lorsqu’ils dénoncent la montée de l’invective sur les réseaux sociaux.

Ah, j’oubliais. Le député fédéral de Rosemont et no 2 du NPD, Alexandre Boulerice, m’a demandé dans un gazouillis si j’étais parano, ou catho. Il m’a appris qu’il avait apostasié. Je lui ai confié que j’étais athée. Puis il s’est étonné que j’affirme que les religions ne sont pas fondées sur la science. Il semblait en douter, en tout cas dans le cas de l’Islam. Pour finir, je lui ai demandé ce qu’il pensait de deux publicités canadiennes récentes, dont une de la Commission des droits, qui montrent de façon positive des fillettes voilées. J’ai posé la même question à Rima.

J’attends leurs réponse. Je comprends que ça demande réflexion. Tiens, j’ai une idée. Le sept septembre se tiendra à Montréal le lancement du livre « Lever le voile » de Yasmine Mohammed, la canadienne forcée de porter le voile intégral par son mari et qui dirige maintenant un réseau de femmes libérées du voile contraint, y compris chez nous, « Forgotten Feminists ». Ce lancement serait une chouette occasion pour qu’Alexandre, Yves, Jocelyn et Rima viennent célébrer avec moi le courage de ces femmes et qu’on en profite pour définir une position commune sur l’opportunité de montrer des petites filles voilées dans des pubs gouvernementales. Je suis certain qu’on peut s’entendre.

Marc: tu peux venir aussi.

(Une version plus courte de ce texte a été publiée dans Le Devoir.)


Riposter (intégral)

On en apprend des choses lorsqu’on lit le Globe and Mail. Tenez, pas plus tard que ce samedi, cette information choquante. Avec le projet de loi 96, « il ne sera pas permis à un médecin, même en privé dans son bureau, de parler à ses patients en anglais – ou en mandarin ou toute autre langue – même si c’est la langue préféré des deux parties ». Cette restriction ne sera levée, y explique l’auteur, que pour les Anglos qui ont eu droit à l’école anglaise et pour les immigrants pendant les premiers six mois de leur séjour.

Ce mensonge fait carrière. On l’a lu quelques jours plus tôt dans le National Post[ qui ajoute que les médecins et patients se hasardant à parler anglais « risquent qu’un délateur les dénoncent à la police de la langue ». On en a même lu une version dans un grand quotidien français d’Amérique affirmant que les immigrants ne pourront, après six mois, « recevoir de services de l’État dans une autre langue que le français. Même dans un hôpital où il est quand même essentiel que la communication entre soignants et patients soit la plus limpide possible. »  Convaincu de la véracité de ce bobard, un animateur francophone a récemment demandé à un médecin anglophone anti-loi 96 d’aborder le sujet. Rigoureux, le bon docteur a dû corriger son interlocuteur, expliquant c’était évidemment faux, que tout patient s’adressant en anglais au réseau de la santé aurait des services dans cette langue. Il était cependant inquiet de l’effet cumulé de la loi sur d’autres services sociaux.

Il suffit de lire le projet pour comprendre que le français est exigé sauf « lorsque la santé, la sécurité publique et la justice naturelle l’exige » (art 22.3) et savoir que la loi sur la santé, inchangée, spécifie que « toute personne d’expression anglaise a le droit de recevoir en langue anglaise des services de santé et des services sociaux ». (art 15)

La solution en cliquant ici.

La loi ne rigole pas : chaque administration régionale de la santé doit « élaborer, en collaboration avec les établissements, un programme d’accès aux services de santé et aux services sociaux en langue anglaise pour les personnes d’expression anglaise de sa région ». Ces plans sont supervisés par un comité de suivi dont les membres sont issus de la communauté anglophone et doivent être révisés tous les trois ans. (art. 348) Pour le mandarin, des interprètes sont disponibles. Pour éviter toute ambiguïté, le ministre a même adopté un amendement spécifique des libéraux pour préciser que l’obligation de français ne s’appliquait pas à ces articles. Donc : ceinture et bretelle. Cela ne suffit donc pas. Il n’y a pire sourd que celui qui ne veut pas entendre.

En plus, Statistique Canada nous apprend que, dans la RMR de Montréal où les anglos sont regroupés, ils ont plus de 7 chances sur 10 de tomber sur une infirmière francophone qui parle aussi l’anglais et 9 chances sur 10 de tomber sur un médecin francophone qui parle aussi l’anglais. Dans le reste du Québec, où ils sont nettement moins nombreux, ils trouveront 42% d’infirmières francophones capables de leur parler anglais et… 86% de médecins francophones pouvant aussi le faire. On se demande où trouver, ailleurs dans le monde, une minorité linguistique dont les services de santé dans leur langue sont aussi disponibles qu’ici. Certainement pas dans le reste du Canada.

Je reviens sur le texte du Globe pour quelques raisons. D’abord, il a été écrit après que le gouvernement Legault ait déployé une offensive pour démentir cette fausseté. Ensuite, parce que, plus que tout autre quotidien canadien, le Globe est considéré comme une référence crédible par la diplomatie et la presse étrangère. Finalement, parce que le signataire du texte est un des meilleurs chroniqueurs au pays, Andrew Coyne.

Je l’admets: je suis un de ses fans. Sur un grand nombre de sujets, il a une plume informée, résistante aux modes et allergique aux spins, une écriture limpide, une boussole politique sûre. Sauf lorsqu’il s’agit du Québec. Alors, il perd les pédales. Il l’avait notamment fait dans la fameuse édition du Maclean’s affirmant, sans jamais pouvoir le démontrer, que le Québec était « la province la plus corrompue » du pays. Coyne avait expliqué que le Québec souffrait d’un « singulier faisceau de pathologies » rendant la corruption de tout temps « inévitable » dans la province. Avec son collègue Martin Patriquin, il fut blâmé pour ce texte par le Conseil de Presse du Québec pour avoir « véhiculé des préjugés discriminatoires ». Mais je gage que ça ne l’empêche pas de dormir.

La loi sur la laïcité met Coyne dans une humeur noire. Pour empêcher son application et pour ne pas se faire complice de « la persécution des minorités religieuses », il implore Ottawa de pénaliser financièrement le Québec. (Il ne propose cependant pas de rompre les relations diplomatiques avec les pays européens et africains qui appliquent des dispositions semblables. Du moins pas encore.)

Les chroniqueurs sont évidemment payés pour avoir des opinions. Ils peuvent choisir leurs faits, exagérer, piquer des colères. Je me souviens du jour de 2014 où, toujours dans le Globe, la chroniqueuse Margaret Wente avait décrit la vie politique québécoise comme « un film de zombie, avec le PQ dans le rôle des morts-vivants – au moment même où vous vous pensez en sécurité, ils sortent de la bombe pour boire votre sang ». Ça c’est de l’opinion (heureusement car, sinon, elle devrait faire la démonstration scientifique de ses affirmations, ce qui nécessiterait, je suppose, une analyse de l’ADN d’un panel représentatif de séparatistes d’outre-tombe.)  Mais dans les quotidiens sérieux, les journalistes, même chroniqueurs, n’ont pas le droit d’affirmer le contraire de la vérité. Ils ont l’obligation d’avoir fait un travail raisonnable de vérification des faits. À cette règle de base, Coyne échoue spectaculairement.

Comment riposter ?

Il y a des précédents. Lorsqu’une journaliste du Globe avait écrit en 2006 que les tueurs de Polytechniques et de Dawson étaient motivés par leur opposition à la loi 101, Jean Charest, alors premier ministre, avait réclamé des excuses du journal. N’en ayant pas obtenu (seulement des explications) il a eu cette réaction d’amoureux transi : « je n’attends plus rien du Globe and Mail« .

On pourrait porter notre cause devant l’Ombusdman du journal, peut-être ? Chef péquiste, je m’y étais essayé lorsqu’un chroniqueur, me comparant à Trump, m’avait accusé de ne vouloir laisser entrer au Québec que des « immigrants parfaits » venant d’Europe[7]. J’envoyai à l’Ombudsman le verbatim de l’échange et le compte rendu du Devoir où, citant comme provenance des pays d’Europe, d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine, je parlais « d’immigration parfaite » faisant en sorte que le candidat sache, avant son départ, quelle équivalence aura son diplôme, quel sera son emploi et où étudieront ses enfants,. L’Ombudsman jugea que le chroniqueur avait raison quand même.

En fait, un éditeur du Globe a déjà répondu à un lecteur se plaignant de l’article de Coyne. Le lecteur soulignait que Coyne n’avait même pas parlé de l’exception que prévoit la loi 96 pour la santé qui, de toute évidence, rend son anecdote du médecin ne pouvant parler autre chose que le français contraire à la vérité.

L’éditeure, Sylvia Stead, répond en voyant dans le texte de Coyne un élément qui n’y figure pas du tout:

« He is making a strong case against what is permitted or how the phrase you quote might be interpreted “except « where public health, public safety or the principles of natural justice so require » » (Il monte un argumentaire solide contre ce qui est permis ou comment la phrase que vous citez [l’exception] pourrait être interprétée.)

Conclusion: « I don’t see an error of fact here ». (Je ne vois pas d’erreur de fait ici.)

Évidemment, si on invente des phrases qui n’apparaissent pas dans le texte de Coyne, cela aide à l’innocenter.

Non, j’estime que la riposte doit être, cette fois, à la hauteur du mensonge et de la crédibilité du menteur. Elle doit être visible, audible, crédible. Une explication dans un bas de page ne suffit pas.

L’article de Coyne est rien moins que de la diffamation. François Legault et Simon Jolin-Barrette devraient le poursuivre, lui et son quotidien, en diffamation et calculer une somme de dommages et intérêts conséquent. L’annonce même de la diffamation forcera les médias (du moins, certains d’entre eux), même anglophones, à examiner les faits, les articles de loi, la distance qui les sépare de l’affirmation grossière du Globe. On attirera ainsi l’attention des diplomates, de la presse étrangère.

Le Globe voudra publier une correction. On devrait s’en ficher. Présenter des excuses ? Trop tard. Régler hors-cours ? Pas question. Il faut qu’un juge tranche et dise le vrai: dans ce cas, il y a diffamation. Dans ce cas, il y a incompétence crasse. Dans ce cas, il y a volonté de nuire.

En agissant ainsi, le Québec enverrait un message. Vous nous méprisez ? On est au courant. Beaucoup de chroniqueurs, au Globe et ailleurs, présentent un singulier faisceaux de pathologies les poussant à juger les Québécois francophones comme une sous-race corrompue et fascisante. Ça ne se soigne pas.

Mais la diffamation ? Ça se paie.

(Une version plus courte de ce texte a été publiée dans Le Devoir.)


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