En attendant la cavalerie

Je suis le premier partant pour critiquer les médias. Ayant été des deux côtés du micro, aller-retour, je peux cartographier les zones d’excellence et de médiocrité, signaler les exploits comme les raccourcis, identifier les terrains vagues, les sables mouvants et, pour changer de métaphore, pointer les verrues, la cellulite et le Botox.

Mais c’est un peu comme pour les Canadiens. On les critique sans arrêt mais, s’ils disparaissaient, on se sentirait étrangement seuls. Parlez-en aux gens de Québec, dont le deuil des Nordiques entame son second quart de siècle.

Des sociétés ont pu être gouvernées longtemps en combinant pain et jeux. Mais des sociétés démocratiques sans médias, cela n’a pas été essayé, et pour cause. Le premier réflexe des figures autoritaires est de mettre un terme à la liberté de presse, comme l’a fait Poutine, ou de dévaloriser les journalistes, comme l’a fait Trump en les déclarant « ennemis du peuple ».

L’affaiblissement des médias occidentaux qui dure depuis maintenant vingt ans ne peut conduire qu’à un engourdissement de l’appareil démocratique. Le débat, la critique, la proposition, le choc des idées exprimés à travers les médias irrigue quotidiennement le corps politique. La meilleure façon de s’en débarrasser est de leur enlever la capacité économique de survivre. Le transfert de 80 % des achats publicitaires depuis les médias traditionnels vers les plateformes numériques ne relève pas du complot autoritaire. Plus prosaïquement, ces nouveaux acteurs offrent aux publicitaires un bien meilleur rapport qualité/prix dans le ciblage des clients que ne peuvent le faire les médias traditionnels.

Le scandale tient à la lenteur avec laquelle nos élus ont réagi à cet étranglement financier d’un indispensable pilier de la vie démocratique. L’annonce par TVA de la réduction de son personnel affecté à l’information régionale s’ajoute à une graduelle et tragique désertification de l’accès à l’information locale sur tout le territoire québécois.

Il a fallu attendre 2019 avant qu’Ottawa et Québec offrent un crédit d’impôt (remboursable) aux médias écrits pour soutenir le travail journalistique (respectivement de 25 % et de 35 %). Ottawa a bonifié le sien cette semaine. Ce qui signifie que les contribuables québécois financent désormais 70 % du salaire des journalistes. C’est beaucoup. Mais pour les journalistes de la radio et de la télé, la proportion de soutien est de… zéro. C’est peu. Cette iniquité a trop duré et doit être redressée sans délai.

Le financement permanent de l’information par l’État n’est pas une solution pérenne, ou même prudente. On n’est jamais complètement indépendant de celui qui signe le chèque de paie. On attend semble-t-il en vain l’adoption d’une taxe internationale sur les GAFAM qui devrait pourtant servir à ce financement. (La négociation piétine, Washington refuse de signer, la France fait cavalier seul. En l’absence d’un accord l’an prochain, le Québec devrait se joindre à une coalition internationale de pays qui imposerait une taxe de 3 % au même moment, pour rendre plus difficile et plus diffuse l’imposition de mesures commerciales punitives de la part des États-Unis.)

Le ministre québécois de la Culture, Mathieu Lacombe, a déclaré devant le congrès des journalistes qu’il réfléchissait à une « solution globale ». On l’en félicite. Mais on demande à voir, si possible lors du prochain budget du Québec, en février ou en mars, des mesures fortes.

Il pourrait par exemple appliquer une des propositions qui circulent pour rediriger vers les médias une partie de la publicité qui leur a échappé. Il faudrait déclarer que les dépenses publicitaires faites par les entreprises sur les plateformes numériques ne sont plus déductibles d’impôt (donc ne sont plus considérées comme un coût admissible), alors que les dépenses publicitaires dans les médias traditionnels le sont à 200 %. On verrait à l’usage l’ampleur du redéploiement.

Plus volontariste et avec effet immédiat serait le fait de légiférer pour établir que, sur chaque dollar de publicité visant le consommateur québécois, la moitié doit être faite dans les médias. Là, le retour de pactole serait très rapide et considérable. (Les hauts cris des entreprises aussi !)

On pose ici l’hypothèse que le gouvernement du Québec a une colonne vertébrale, comme en avait Gérald Godin en imposant aux majors américaines la distribution simultanée au Québec des versions française et anglaise de leurs films, Louise Beaudoin en imposant la même synchronicité à Microsoft et Apple pour les versions françaises de leurs logiciels, voire Carlos Leitão en imposant, le premier, la TVQ sur Netflix et compagnie.

Un courage semblable conduirait le Québec à imposer aux plateformes une obligation : elles ne peuvent tout simplement pas être actives sur notre territoire si elles bloquent nos sites d’information ou si elles leur accordent, dans leurs algorithmes, un traitement défavorable.

Devant la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ), le ministre Lacombe appelait les médias à offrir une contrepartie en échange de mesures d’appui. Lesquelles ? Il ne le précisait pas. 

Voici quelques pistes. L’application du crédit d’impôt aux salaires des journalistes à la télé et à la radio ne devrait se faire qu’en échange du rétablissement d’un plancher d’effectifs régionaux. Québec pourrait décider de créer des pôles d’information dans les villes moyennes, ancrés peut-être dans des bureaux régionaux de Télé-Québec, pour offrir à tous et à faible coût l’infrastructure de studios et de salles de nouvelles communes. Une fraction de la somme du crédit d’impôt devrait être consacrée à un financement rehaussé et pérenne du Conseil de presse. Surtout : seuls les médias membres du Conseil devraient y avoir accès (oui, cela obligerait l’empire Québecor à le rejoindre).

Dans les vieux westerns, la cavalerie arrive toujours trop tard. Seulement une fois que la bande de héros a triomphé d’un ennemi en surnombre, mais non sans avoir perdu plusieurs de ses membres au combat. Aujourd’hui, notre propre bande de héros médiatiques ne triomphe nullement, et ses pertes s’accumulent inexorablement sur le champ de bataille. La venue de la cavalerie québécoise est donc indispensable et urgente.

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

Impasses ? Par ici les sorties !

Il y a des choses qui devraient pouvoir se régler rapidement, il me semble. Comme je suis toujours disposé à rendre service, voici des pistes pour sortir de quelques impasses.

La carte électorale. Tel un éternel rappel de votre dentiste, toutes les deux élections, la Commission de la représentation électorale insiste : notre démographie est en guerre avec notre démocratie. Le poids électoral du citoyen québécois dépend de son code postal. S’il habite aux Îles-de-la-Madeleine, l’électeur est 4,5 fois plus puissant que le citoyen moyen. Autrement dit, il faut 4,5 fois moins d’électeurs pour choisir un député qu’ailleurs.

À l’inverse, l’électeur de Brome-Missisquoi ne vaut que 67 % de l’électeur moyen. Autrement dit, il faut qu’il donne son 133 % pour élire un député. Flexible, la commission n’est pas à un point de pourcentage près. Elle accepte qu’une circonscription ait jusqu’à 25 % d’électeurs de plus ou de moins que la moyenne avant d’intervenir. Mais c’est déjà énorme ! Cela signifie qu’elle trouve normal d’avoir des citoyens à 75 % et des citoyens à 125 % ! Au-delà de ce corridor de tolérance, elle recense 14 circonscriptions sur 125 qui dépassent ses bornes. Davantage qu’une sur 10 !

D’où sa proposition de fusionner, de redécouper, de bousculer les frontières. Ce qui provoque le tollé désormais rituel. Mais vous n’y pensez pas ! Le député de région devra désormais arpenter un territoire grand comme la Belgique et les Pays-Bas réunis. Mais c’est dingue ! Vous allez démanteler une communauté d’appartenance, diviser en deux un quartier à forte identité !

Dans ce débat, tout le monde a raison. C’est donc insoluble si on n’accepte pas de penser en dehors de la boîte de scrutin. D’autant que le changement fréquent des limites électorales nuit au sentiment d’appartenance de l’électeur envers son patelin électoral et son député. La démocratie suppose la stabilité.

L’Assemblée nationale vient de découvrir le vote électronique. L’équipement est donc en place. Utilisons-le à bon escient. Posons le principe qu’il y a 125 votes à l’Assemblée nationale. Mais modulons le vote de chaque député en fonction du nombre d’électeurs de sa circonscription. Les Îles-de-la-Madeleine disposeraient pour toujours d’un député à temps plein pour moins de 12 000 personnes, on le comprend et c’est tant mieux. Mais au moment du vote, le député des Îles vaudrait 0,22 vote. Ce ne serait que justice électorale.

Si on estime que la circonscription de Brome-Missisquoi a des limites dictées par l’histoire, la culture et la démographie, maintenons-la intacte, mais donnons à son député un vote correspondant au poids qu’il représente : 1,33. Acceptons de même que l’Abitibi, le Nord-du-Québec et la Gaspésie soient découpés en territoires qui permettent à un député de s’y déplacer en voiture, pas en avion, et que leurs citoyens disposent d’un représentant à temps plein, mais que leur poids démocratique à l’Assemblée soit en phase avec leur poids démographique.

Une telle réforme permettrait à la commission de repenser la carte. Est-elle le plus fidèle possible aux identités locales et régionales ? Coïncident-elles avec des territoires municipaux, administratifs, de municipalités régionales de comté et de centres de services scolaires ? Plus c’est oui, mieux ce serait pour le citoyen et son ancrage local. Redécoupons les 125 coins de pays selon ces critères si on le juge opportun, et donnons à la carte une stabilité à long terme qui ne nécessiterait des modifications que dans de rares cas de fort flux démographique. Les enfants apprennent les fractions à sept ans. Il me semble que les députés pourront les maîtriser.

La cession de bail. La question n’est pas de savoir s’il faut maintenir ou abolir la cession de bail. La question est de savoir pourquoi un mécanisme qui devrait être peu utilisé est devenu si populaire. Réponse : parce que la hausse imposée lors du changement de locataire est souvent excessive. C’est donc à ce problème qu’il faut s’attaquer.

En ce moment, lorsqu’un propriétaire souhaite augmenter le loyer davantage que la recommandation de la Régie du logement, le locataire peut refuser. Le propriétaire doit alors convaincre la Régie que sa demande est justifiée. Sinon — et en attendant —, c’est le montant précédent qui s’applique. Pourquoi ne pas simplement appliquer le même principe lorsque le locataire change ? Modifions la loi pour indiquer que si le propriétaire impose à un nouveau locataire une augmentation qui dépasse la recommandation de la Régie, le nouveau locataire aura trois mois pour contester la hausse. Il pourra constater cette hausse en consultant le registre national en ligne, qui devrait être créé.

Après tout, en ce moment, n’importe qui peut vérifier en ligne le rôle d’évaluation et le montant de taxes versés par n’importe quel propriétaire, informations qui changent chaque année. À condition de ne pas confier ce dossier à la Société de l’assurance automobile du Québec (SAAQ) ou à Éric Caire, cela devrait pouvoir se faire. Qu’on indique dans la loi qu’à la réception de la contestation et jusqu’à la décision de la Régie, c’est l’ancien loyer qui s’applique. Et constatons le freinage que cette mesure induit sur la hausse des loyers.

Meta et Google. Le blocage fait mal aux médias québécois et canadiens, sans faire reculer d’un cent les profits des plateformes. L’inaction d’Ottawa est incompréhensible. L’Europe vient de modifier ses législations pour imposer des obligations aux grandes plateformes sous peine d’amendes pouvant aller jusqu’à 6 % de leur chiffre d’affaires ou, ultimement, à la suspension de leurs activités. Qu’est-ce qui empêche Ottawa d’imposer légalement aux grandes plateformes, comme condition d’exercice au Canada, de relayer les liens des médias ? Rien.

Et si Ottawa reste catatonique sur la question, qu’est-ce qui empêche le Québec de le faire, lui qui a, unilatéralement, taxé Netflix, Amazon et autres depuis maintenant sept ans, sans que le ciel numérique ne lui tombe sur la tête ?

Alors, de grâce, un peu de nerf !

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)