Canada Day: les racines pourries du 1er juillet

Fidèle aux traditions, je republie ce billet, d’abord écrit en 2010, chaque 1er juillet depuis. Il est un des plus populaires de ce blogue.

Je l’ai un peu modifié pour mieux expliquer aux plus jeunes l’ampleur de la menace que faisait peser l’église catholique sur ceux qui oseraient voter contre le parti pro-canadien.


Pour tout étranger établi au Québec, l’étonnement est annuel. La Fête nationale du Québec, le 24 juin, est un événement majeur.

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Péchés patriotes

Au lendemain de la révolte des patriotes, et alors que brûlent maisons et granges, que les femmes sont violées par les soldats de Sa Majesté, que les hommes sont torturés et tués, le curé de Saint-Esprit, dans Lanaudière, où la ferveur patriote était vive, demande conseil à l’évêque de Montréal, Mgr Ignace Bourget, sur l’attitude à adopter face aux insurgés. Le prélat répond de « leur expliquer clairement que les sujets ne peuvent, sous peine de péché mortel, se révolter contre le Gouvernement établi […] ; qu’on ne peut être absous et recevoir aucun autre Sacrement […] qu’aucune raison quelconque ne saurait justifier une insurrection, puisque l’Église a toujours décidé que c’était un crime ».

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Extrait: Lévesque/Trudeau et les bombes du FLQ

René Lévesque et Pierre Trudeau sont ensemble, à la table de leur ami Gérard Pelletier, lors qu’un soir de mai 1963, une détonation se fait entendre. Puis une seconde. Puis une troisième.

Dans cet extrait du second tome de la saga Lévesque/Trudeau, on assiste à l’irruption du Front de libération du Québec dans la vie des deux hommes. et on suit à la trace leurs réactions.

Récit.

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Un adversaire formidable

Au sommet de la diplomatie canadienne, l’homme avait à gérer des crises avec les Américains, les Soviétiques, les Chinois. Il était rompu aux batailles d’influence entre mandarins. Mais personne, jamais, ne lui avait causé autant de soucis que Claude Morin.

Pour Marcel Cadieux, sous-ministre des Affaires étrangères à Ottawa pendant les années 1960, « Morin est un bonhomme astucieux, tenace et retors. Il est un adversaire formidable ». En plus, il semble inamovible. Déjà présent aux côtés de Jean Lesage en 1961 pour diriger les « affaires intergouvernementales », donc à la fois canadiennes et internationales, il est repêché par Daniel Johnson en 1966, par Jean-Jacques Bertrand en 1968 et par Robert Bourassa en 1970.

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Jacques Parizeau, côté coeur

Chaque soir à 19 h, une alarme se fait entendre sur le téléphone de Lisette Lapointe. C’est le rappel d’une habitude qu’avait prise pendant 23 ans son mari, Jacques Parizeau, de l’appeler chaque soir à cette heure précise lorsqu’ils étaient éloignés l’un de l’autre.

On retrouve dans les pages de son livre publié cette semaine, De combats et d’amour (Éditions de l’Homme), la description d’un conjoint aimant, disponible malgré ses responsabilités, attentionné, protecteur, friand de sorties avec son épouse à l’opéra, au musée, aux bonnes tables, aux escapades et aux voyages.

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1995, Le mur porteur du château de cartes

Si on veut savoir pourquoi le Non l’a emporté, le 30 octobre 1995, le mieux n’est-il pas de le demander au vainqueur ? Le premier ministre canadien de l’époque, Jean Chrétien, est heureux de nous éclairer sur ce point. Dans ses Mémoires, Passion politique, publiées en  2007, il raconte posément comment il s’y est pris. Il avait décidé qu’il refuserait de reconnaître une éventuelle victoire du Oui. Ce soir-là, il affirmerait plutôt qu’il avait le mandat de défendre la constitution qui, elle, ne permet pas l’indépendance d’une province. Sa conviction était si forte que ses adjoints avaient empêché la présidente du comité fédéral du Oui, la ministre Lucienne Robillard, d’être présente devant les micros le soir des résultats. Ils craignaient qu’elle commette un irréparable impair: reconnaître la légitimité d’une victoire du Oui.

Préparant son discours à la nation, il ne voulait pas « me piéger moi-même” écrit-il. S’il disait la vérité, ne risquait-il pas de pousser davantage de gens à voter Oui ? Il souhaitait au contraire « encourager les nationalistes mous et les indécis à voter Non en leur signalant les dangers tangibles d’un Oui ». 

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La mémoire historique fêlée de François Legault

Jean Drapeau en avait fait une obsession. Il était convaincu que Charles de Gaulle ne pouvait en aucun cas avoir dit ce qu’il avait dit, ou tout au moins avoir voulu dire ce qu’il avait semblé dire. Cela avait été, au mieux, pensait le maire de Montréal, un « accident ». Nommé ambassadeur à l’UNESCO en 1987, Drapeau réunit un jour plusieurs collègues pour leur poser cette question : Si un chef d’État vient chez vous et dit « Vive (votre pays) libre », il veut dire qu’il est déjà libre, non ? C’était un peu pathétique, m’a raconté un témoin de la scène, et suscita les regards médusés des autres ambassadeurs.

Drapeau avait tout fait pour éviter l’accident, en juillet 1967. Se rendant au balcon de l’hôtel de ville quelques heures avant l’arrivée de son hôte, Drapeau est choqué de voir qu’on y a installé un micro. Il demande qu’on le désinstalle. Il semble vouloir réserver la parole présidentielle aux notables de la ville qu’il a conviés sur la terrasse située à l’arrière du bâtiment.

Lorsque l’illustre invité arrive à l’hôtel de ville, le maire lui demande s’il est fatigué. « Pas du tout ! » lui répond-il. Le maire l’emmène vers son bureau. Dehors, la foule scande « On veut de Gaulle ! » Le général dit au maire : « Il faut que je salue la foule ! »

Le diplomate français Bernard Dorin, présent, raconte que le général se déplace alors au pas de charge vers le balcon. Le maire Drapeau, beaucoup plus petit, doit presque courir pour le rejoindre. « C’était une scène comique », dit Dorin.

Au balcon, de Gaulle salue la foule. Elle crie : « Un discours ! Un discours ! »

« Il faut que je leur parle », dit le général au maire.

« C’est impossible, M. le Président, il n’y a pas de micro », plaide Drapeau.

Drapeau raconte la suite : « Par infortune, le technicien du matin était de nouveau là, et il dit : “Je l’ai caché derrière le rideau, mais je peux le remettre en marche” ; et, en deux gestes, il le fait, avant que j’aie eu le temps de réagir. » Bon prince, Drapeau aide même le technicien à déplacer le micro vers le centre du balcon.

Après le discours, le maire a le cran de dire au président : « Vous savez, mon général, que Vive le Québec libre ! est un slogan employé par les séparatistes. » De Gaulle réplique : « Mais on s’en fout, monsieur le maire ! »

L’idée que le président français, héros de la Seconde Guerre, géant de l’histoire moderne, vienne d’appeler à l’indépendance du Québec n’arrive pas à entrer dans les têtes. Dans Le Devoir du lendemain, Claude Ryan titre son article « Qu’a voulu dire le général ? ». Comme beaucoup d’autres commentateurs, et comme 65 % des Québécois le diront au sondeur CROP, il n’a pas pu appuyer l’indépendance. Seulement la volonté d’affirmation des Québécois au sein du Canada, ce que désirent alors autant le gouvernement de Daniel Johnson que l’opposition libérale de Jean Lesage.

Le diplomate canadien Lionel Chevrier a l’occasion de vérifier la chose, le lendemain, car il accompagne dans sa voiture le président pour sa visite à l’Expo. Il lui dit que sa déclaration du balcon est bienvenue, si elle implique que le Québec reste dans le Canada.

« Mais, monsieur, réplique le Général, il ne peut en être question ! »

Pour bien clarifier les choses, lors de son retour en France, lors de sa première conférence de presse en novembre, de Gaulle affirme qu’il est dans l’ordre des choses que le Québec devienne « un État souverain, maître de son existence nationale, comme le sont par le monde tant et tant d’autres peuples, tant et tant d’autres États, qui ne sont pourtant pas si valables, ni même si peuplés, que ne le serait celui-là ».

* * *

François Legault a déclaré ces jours derniers : « Je pense que René Lévesque l’a pris au premier degré, c’est correct, mais c’était aussi pour dire que le peuple [québécois], la nation québécoise doit s’affirmer dans le Canada. » Il aurait été acceptable de l’entendre, en juillet 1967, douter que de Gaulle ait vraiment parlé d’indépendance au balcon. Il aurait été étrange qu’il répète cette sornette après la conférence de presse du Général de novembre, mais une partie de l’élite fédéraliste, dont Jean Drapeau et Gérard Pelletier, a longtemps insisté pour dire qu’il y avait de l’ambiguïté là où tout était clair.

La publication par le ministre gaulliste Alain Peyrefitte, en 2000, des carnets où il avait noté les déclarations de de Gaulle sur une foule de sujets, dont le Québec, y compris lors des rencontres des conseils de ministres, est venu faire éclater la vérité sur la précocité et la constance avec laquelle, depuis 1960, de Gaulle s’était convaincu que l’indépendance du Québec était souhaitable et inévitable. (J’ai offert la dernière synthèse disponible de l’évolution de la pensée du général dans mon De Gaulle, l’indépendantiste.)

Que François Legault, 25 ans après notre connaissance complète des faits, assis dans le bureau du grand homme, ait eu l’audace de travestir sa pensée, alors même que son fantôme rôdait aux alentours, est à la fois une insulte à de Gaulle et, en prime, à René Lévesque, accusé d’avoir mal interprété le général. Dans l’affaire du Québec, de Gaulle avait un grand regret. Que Daniel Johnson n’ait pas eu le cran, après la visite de juillet 1967, de faire l’indépendance. Johnson n’était, a-t-il dit avec dédain, qu’un « politicien de province ». C’est sans doute ce qu’a pensé aussi son fantôme, entendant Legault médire de lui et de l’histoire.

(Ce texte fut d’abord publié dans Le Devoir.)

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Dollard des Ormeaux, guérilléro

Fut un temps, où Dollard était, sur son char allégorique, une des stars du défilé de la Saint-Jean-Baptiste. Il avait sa journée bien à lui. Des célébrations lui étaient spécifiquement dédiées, fin mai, d’Edmonton à la Nouvelle-Angleterre. Le maire, l’évêque, les députés prononçaient des discours, déposaient des gerbes de fleurs, bénissaient des drapeaux. Des soldats de l’armée canadienne y étaient au garde à vous, les chorales entonnaient des chants patriotiques, le tout arrosé, à la nuit tombée, de feux d’artifices. On était dans les années 1920. Dollard des Ormeaux, mort au combat pour défendre en mai 1660 la petite colonie montréalaise contre l’assaut de 800 Iroquois, faisait l’unanimité. (Sauf chez les Mohawks, descendants des Iroquois qui, invités à une des cérémonies, se portèrent pâles.)

Fut un temps où on se battait pour que cesse la célébration de Dollard. Pas moins de 85 manifestants du Rassemblement pour l’indépendance nationale, outrés et par la fête de la Reine et par Dollard, sont arrêtés devant un monument à sa mémoire en 1964, 213 en 1965. Même le Front de libération du Québec, l’année suivante, lui consacre une bombe ! De consensuel, Dollard devenait polarisant. Au point où en 2002, il fut expulsé du calendrier, remplacé par la Journée nationale des Patriotes.

Les montagnes russes identitaires dans lequel fut plongé le défunt sont presque aussi fascinantes que le combat auquel il participa. L’historien Patrice Groulx raconte cette histoire dans Pour en finir avec Dollard (Boréal). J’en retiens que ce pauvre Dollard ne méritait ni la vénération dont il fut l’objet, ni l’opprobre dont on l’accable. Tout bien considéré, il n’est même pas la figure centrale du combat auquel il participa.

En quoi est-il méritant ? Une affiche de recrutement de l’armée canadienne pour la première guerre résume la chose: “Canadiens, suivez l’exemple de Dollard des Ormeaux. N’attendez pas l’ennemi au coin du feu, mais allez au devant de lui”. À 25 ans, Dollard était militaire, fraîchement arrivé dans la petite colonie montréalaise de 400 habitants, désigné par Maisonneuve comme commandant d’une garnison. La rumeur voulait que les Iroquois préparent une offensive totale sur la colonie. On ne savait où, on ne savait quand. Dollard et 16 de ses soldats décident de faire “la petite guerre”, rapporte une source, donc une attaque ciblée, en embuscade, comme le leur ont appris leurs alliés Hurons et Algonquins. Ce qu’on n’appelle pas encore la guérilla. Comme tout le monde, les Iroquois reviennent de leur hiver de chasse, canots remplis de peaux, donc plus difficilement manoeuvrables, poudre de canon épuisée, donc en situation de faiblesse. Dollard souhaite ainsi affaiblir l’ennemi, pas le prendre de front. Se serait-il approprié les peaux ? C’était la pratique.

Il choisit un endroit qu’il croit propice, au Long-Sault, sur la rivière des Outaouais. Mais le sort veut qu’au lieu d’y surprendre un groupe de chasseurs isolés venus du Nord, il tombe sur 300 guerriers venus du Sud, préparant un réel assaut sur la colonie française.

Il participe aussi à une autre guerre que la sienne. Dans l’affrontement, participent 40 Hurons. Ils ont leur propre objectif: éviter l’annihilation des leurs. Dans la décennie précédente, les Iroquois les avaient presque tous exterminés ou faits prisonniers, puis intégrés de force parmi les leurs. Les survivants de ces assauts avaient été regroupés à l’Ile d’Orléans par les Jésuites. Mais craignant une nouvelle offensive, peut-être finale, leur chef Annaotaha part de Québec avec 40 guerriers pour, lui aussi, aller au devant de l’ennemi.

Les rumeurs étaient fondées. L’attaque iroquoise était planifiée. Les 300 guerriers arrivés au Long-Sault demandent renfort à 500 autres, campés dans les îles du Richelieu, prêts à passer à l’offensive. Devant ces 800 guerriers réunis, Annaotaha connaît l’issue de la bataille: ils mourront tous ou seront faits prisonniers. Il décide de négocier sa reddition avec les vainqueurs, dans l’espoir de sauver la vie de ses plus jeunes guerriers. Les captifs des Iroquois étaient parfois torturés et tués, d’autres adoptés, d’autres enfin conservés comme otages en vue d’une future négociation. (La totalité du récit provient de Hurons faits prisonniers par les Iroquois puis évadés.) Malgré la féroce rivalité, ce type de négociation était courante. Annaotaha dira même qu’il envisageait de demander, en échange de sa reddition, que les Iroquois laissent les Français repartir. Rien ne laisse penser que ce résultat eut été atteint. Les Français, non informés du projet d’Annaotaha, voient des Iroquois s’approcher de leur position et convaincre des Hurons de déserter sur-le-champ. Se sentant à bon droit trahis, ils ouvrent le feu. S’ensuit l’inévitable carnage.

Voulant leur éviter des tortures, un des français achève à la hache certains de ses compatriotes blessés. Annaotaha, mourant, demande qu’on lui brûle la chevelure, pour que les Iroquois n’en fassent pas un trophée.

Les hagiographes de Dollard font état d’une défaite glorieuse, provoquant un grand nombre de morts iroquoises. Les sources disponibles font plutôt état d’une vingtaine de pertes de vie chez l’ennemi. Sur 800, c’est peu. Cette bataille est en fait le point culminant du génocide des Hurons par les Iroquois, et c’est là qu’elle trouve sa réelle signification historique. Des quelques centaines de Hurons restants à l’Île d’Orléans, descend la vibrante communauté actuelle de Wendake.

Dollard a-t-il vraiment sauvé la colonie ? Oui, mais à la façon qu’avait l’Inspecteur Clouseau de résoudre les crimes: par hasard, sans le vouloir, grâce à des circonstances qui lui échappaient. Après la bataille, les Iroquois retournent vers leurs villages, car ils doivent y ramener leurs prisonniers et intégrer dans leurs communautés ceux à qui ils laisseront la vie sauve. Ce retrait sonne la fin de leur campagne anti française et anti huronne du printemps 1660. La colonie est sauvée. Ce n’est qu’un sursis. Les Iroquois  reviendraient dès l’automne, forts de 600 guerriers. Mais le sort sourit encore aux Français car le commandant Iroquois meurt avant même la bataille. Y voyant une mauvaise augure, les guerriers rentrent bredouille. En 1661, ils reviennent à la charge, tuant 100 français, mais sans décrocher une victoire totale. Les tentatives ne cesseront qu’en 1667, avec l’arrivée des 1 300 soldats et officiers du régiment Carignan-Salières. Le rapport de force s’inverse. Les Iroquois sont prêts à négocier. Ce sera la grande paix de 1701.

Pourquoi en a-t-on fait un héros ? Parce que c’en était un. Volontaire pour aller au devant d’un danger réel, au péril de sa vie. L’église a beaucoup aimé savoir (par les évadés Hurons) que lui et les Français étaient pieux, priant matin et soir. Les élites coloniales voyaient en lui un combattant de la civilisation européenne contre “les sauvages”, les récits, biaisés, successifs, évacuant le courage des alliés Hurons. 

Pourquoi en a-t-on fait un pestiféré ? Pour les nationaliste québécois modernes, notamment Jacques Ferron, Dollard était le symbole du statu quo, du colonialisme, de l’obscurantisme religieux, du Canada même. Il faisait écran à ceux qu’on devait vraiment célébrer: les Patriotes, modernes, démocrates, anticoloniaux, dénoncés par le haut clergé car rebelles et – sacrilège – prônant l’école laïque. Le combat pour remplacer la fête de Dollard par celle des Patriotes procède de cette logique.

Que faudrait-il en dire aujourd’hui ? Ce qui frappe est la conjonction d’intérêt et de valeur des Français et des Hurons, représentés par Dollard et Annaotaha. Ils ont chacun risqué leur vie pour protéger leurs peuples respectifs contre un ennemi qui souhaitait leur disparition. Ce couple improbable, plongé dans un destin commun, trouvant la mort à quelques mètres l’un de l’autre, ne représente-t-il pas une même volonté, autochtone et québécoise, de résister, se battre et survivre aux plus terribles intempéries de l’histoire ? Et d’y réussir ? N’y a-t-il pas là, au fond, un beau récit binational ?

(Une version légèrement plus courte a été publiée dans Le Devoir.)

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Confusions nationales

Avertissement : ceci est un communiqué fictif.
Québec (Québec), le 7 mai 2034 — L’Assemblée nationale du Québec tient à rappeler à l’Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador que l’histoire de l’occupation du territoire sur le cadran nord-est du continent ne peut faire abstraction de l’arrivée des colons français et de leur impact considérable sur le développement du Québec.

L’annonce par l’Assemblée des Premières Nations de l’ouverture d’un musée de l’histoire des Premières Nations uniquement destiné, a déclaré son président, « à retracer l’histoire des 11 nations actuellement présentes sur le territoire » est de nature à invisibiliser la présence et la contribution des millions de Québécois qui, depuis la Nouvelle-France jusqu’à aujourd’hui, ont eu un impact majeur.

Les propos de l’historien autochtone chargé du projet de musée, Ghislain Sioui-Saganash, selon lequel « la présence de colons étrangers n’est qu’une péripétie d’un récit beaucoup plus riche » contribuent à l’effacement systématique de notre passé commun, a déclaré Catherine Dorion, ministre de la Culture du gouvernement d’Éric Duhaime. « Les propos tenus sont inacceptables, a-t-elle dit. Nous sommes indissociables de l’histoire de cette terre. Nous sommes présents ici depuis un demi-millénaire. Suggérer que nous sommes une péripétie revient à nous reléguer à un rôle secondaire, alors que notre contribution à la formation du Québec moderne est fondamentale. Ce nationalisme autochtone étroit ne représente pas l’histoire du Québec. »

« Afin d’éviter de commettre de nouveaux impairs envers les Québécois et d’assurer qu’ils occupent la place qui leur revient dans l’histoire du territoire, il est impératif pour les responsables du projet de musée d’impliquer activement des historiens québécois reconnus, » a conclu Mme Dorion.
Fin de la fiction.

Vous venez de lire un décalque fidèle du communiqué émis la semaine dernière par l’Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador (APNQL), au sujet du futur Musée national de l’histoire du Québec. La prise de position de Ghislain Picard est caractéristique d’une confusion qui n’en finit pas de polluer la discussion entre Autochtones et Québécois.

Je suis de ceux qui croient que les nations autochtones du Québec devraient disposer d’exactement autant d’autonomie qu’elles le désirent. C’est pourquoi je suis heureux de leur victoire — et de la défaite du gouvernement du Québec, qui menait un combat douteux — dans la détermination de leur autonomie en matière de protection de la jeunesse. Au-delà de la dette que nous avons envers ces nations — provenant essentiellement de la spoliation de leur territoire par l’industrialisation depuis le début du XXe siècle —, notre voisinage sur notre territoire commun ne peut s’apaiser d’abord, fleurir ensuite, que dans la reconnaissance que nous formons des nations distinctes, autonomes les unes des autres, qui se doivent respect et, si possible, reconnaissance.

L’APNQL a refusé que l’Assemblée nationale du Québec légifère en matière de soutien aux langues autochtones, affirmant que c’est leur affaire. Parfait. De même, elle a refusé la désignation d’un commissaire autochtone, qui aurait été associé au commissaire national, au bien-être et aux droits des enfants. C’est son droit. Mais pourquoi certains souhaitent-ils que le Québec adopte comme langues officielles les langues autochtones ? Ce serait comme demander aux Mohawks d’adopter l’inuktitut ou le cri, sans compter le français, comme l’une de leurs langues officielles. Chacun sa nation, chacun sa langue officielle. Que les Autochtones vivant hors réserve votent aux élections québécoises, c’est normal. Mais pourquoi ceux qui vivent au sein de leur propre nation, qui ont leur propre gouvernance, votent-ils également dans la nôtre ? Il faut un aggiornamento de notre coexistence.

Le débat entourant le Musée national de l’histoire du Québec est le parfait moment pour commencer à clarifier ces choses. Avant l’arrivée de Champlain, il n’y avait pas d’histoire « du Québec ». Ce mot algonquin signifie « passage étroit », et il ne serait venu à aucun groupe autochtone l’idée saugrenue de nommer une ville ou un territoire par ce terme. L’histoire nationale que le musée veut raconter concerne la nation québécoise. Or, puisque les nations autochtones affirment haut et fort qu’elles ne font pas partie de la nation québécoise — ce qui est parfaitement exact —, le récit qui doit s’y tenir doit être celui, bref, des Québécois.

On suppose que le premier arrêt de la visite portera sur l’environnement dans lequel Champlain arrive, un environnement dominé par les nations autochtones. Toute la première partie de cette histoire, la Nouvelle-France, est celle de l’interaction entre colons et autochtones, entre alliances et rivalités, jusqu’à la Grande Paix, événement exceptionnel de conciliation qui, s’il avait lieu aujourd’hui, vaudrait à tous ses signataires le prix Nobel. La seconde partie, je suppose, portera principalement sur la conquête anglaise et ses suites, alors que les Autochtones sont en effet invisibilisés par le nouveau régime.

Je serais extrêmement heureux de visiter un jour un Musée de l’histoire des nations autochtones. Ce serait fascinant. Il faudrait assurément passer par un grand nombre d’étapes avant d’aborder le moment où les premiers bateaux européens apparaissent dans le Saint-Laurent. L’histoire de l’interaction, de l’oppression, puis du réveil moderne des nations autochtones serait narrée de leur point de vue. Je suppose que les débats seront épiques, entre historiens autochtones, sur la meilleure façon de parler des rivalités entre leurs nations.

Il se trouvera, j’en suis certain et c’est normal, des historiens québécois pour critiquer la façon dont Champlain et les autres sont traités dans ce musée. Comme il est normal que les historiens autochtones soient attentifs et critiques de la description que fera de leurs nations le musée québécois.

Mais, pour utiliser une expression à la mode, que chacun gère à sa façon sa fougère historique. Le jardin n’en sera que plus vert.

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

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Les accents gaulliens de Gabriel Attal

Les parlementaires québécois suivaient avec attention, jeudi, le discours du premier ministre français. Les mots choisis étaient forts, offrant aux liens franco-québécois une couleur d’éternité, de jeunesse éternellement renouvelée. Il se passa quelque chose lorsque l’invité d’honneur déclara ce qui suit : « Certains pensaient sans doute que le français avait pour vocation à disparaître de la carte de l’Amérique du Nord. Ils ne connaissaient pas les Québécois… »

Il ne put finir sa phrase tant les parlementaires exprimèrent spontanément, et bruyamment, leur accord. On n’en parle jamais, mais tapi au fond de la conscience québécoise se cache le sentiment profond d’être des rescapés de l’histoire, des évadés de la disparition, des survivants. Il suffit que quelqu’un nous le rappelle pour que jaillisse une fierté venue du fond des temps.

De Gaulle avait soulevé une foule de 10 000 personnes réunie à la grande place d’Expo 67 en usant de mots semblables, sur le risque de défaite définitive auquel ont fait face les habitants de la Nouvelle-France, une fois soldée la conquête anglaise. « On pourrait croire que ce passé ayant été marqué d’une telle douleur, Montréal aurait perdu son âme française dans le doute et dans l’effacement, a-t-il dit. Miracle ! Il n’en a rien été. »

L’amitié de la France, la fraternité, le commerce et tout ça, c’est bien, c’est bien. Mais il y a mieux. Beaucoup mieux. Avant de Gaulle, aucun chef d’État étranger n’avait démontré autant d’égard envers les représentants des Canadiens français — Jean Lesage, Daniel Johnson — que lui. Sa venue au Québec en 1967 représentait pour les francophones, au complexe d’infériorité patent, économiquement dominés, linguistiquement opprimés, politiquement marginalisés, l’inédite reconnaissance, par un géant de l’histoire, de leur valeur.

À Québec, puis tout le long du Chemin du Roy, il a vanté à chaque discours la résilience canadienne-française — « une persévérance inouïe », disait-il — à travers deux siècles d’isolement. De Gaulle venait dire aux Québécois qu’il reconnaissait non seulement la force dont ils avaient fait preuve dans l’histoire, mais l’éclat de leur renaissance, depuis le début des années 1960. Il allait jusqu’à leur dire que, si la France voulait se tenir aux côtés de ce nouveau Québec, c’est aussi qu’elle avait besoin de lui, de sa modernité, de sa jeunesse, de son énergie, pour construire de concert un avenir francophone commun. Bref, le général offrait aux Québécois ce dont ils étaient le plus assoiffés : le respect.

Le discours de Gabriel Attal a repris ces thèmes, vantant en particulier la jeunesse québécoise, le sang des jeunes soldats, notamment du 22e Régiment, versé pour contribuer, deux fois, à sauver la France. Du respect, et de la reconnaissance. Voilà encore, pour les Québécois de 2024, des denrées rares.

Ce serait déjà beaucoup. Mais il y a aussi, plus rare encore, la contrition. Lorsqu’avec « Vive le Québec libre ! », de Gaulle a commis, du balcon de l’hôtel de ville de Montréal, une des plus grandes ingérences dans la vie d’un pays allié de l’histoire des démocraties, il en était à sa troisième visite. Il était d’abord venu après la libération, en 1944, puis en 1960, juste avant l’élection qui allait porter au pouvoir les révolutionnaires tranquilles.

Ce séjour l’emmena devant le monument des plaines d’Abraham qui commémore le combat de 1759, celui qui fera qu’on ne parle plus de la Nouvelle-France qu’au passé. Alors que le grand Charles tenait la pose pendant les discours d’usage, revenant sur le récit des combats, son aide de camp, François Flohic, entendit l’aide de camp du lieutenant-gouverneur du Québec, le colonel Martin, lui glisser à l’oreille : « C’est alors que vous autres, maudits Français, vous nous avez abandonnés ! » Flohic, sonné, relata peu après l’anecdote à son président.

Il ne le prend pas mal, car il partage cet avis. « Louis XV avait bien les moyens d’envoyer d’autres troupes après la mort de Montcalm, pour permettre à Lévis de l’emporter sur les Anglais, confia-t-il à un diplomate en juillet 1967. Il a eu la légèreté de céder à la dérision de la Cour, qui se moquait, comme Voltaire, de “quelques arpents de neige vers le Canada”. Il a abandonné nos soixante mille colons à leur sort. C’est une action peu honorable, il fallait l’effacer. »

Gabriel Attal a entamé son discours en évoquant Cartier et Champlain. Prisonnier de la chronologie, il ne pouvait éviter ce moment douloureux. Il le fit en citant René Lévesque, qui parla « de deux siècles où se construisit un fossé d’ignorance et de méconnaissance ». Attal a enchaîné : « Une éclipse, de deux siècles. Une éclipse coupable. » La beauté de cette prise de culpabilité tient au fait qu’elle n’était ni attendue ni nécessaire. Donc, généreuse. Une vieille querelle, une vieille rancoeur, oubliée en 2024, mais toujours vivace en 1967. Le maire Jean Drapeau avait fait preuve d’un cran surhumain en répliquant à de Gaulle, le surlendemain de son envolée du balcon : « Nous avons appris à vivre seuls pendant deux cents ans d’abandon. » Il rappela que, dans l’élite française, le sort du peuple québécois « n’a jamais fait, jusqu’à vous, Monsieur le Président, l’objet d’un intérêt particulier ». Donc, « il n’y a pas de gratitude à souligner envers les gouvernements français successifs ». Dur.

Les vérités ont donc toutes été dites il y a bientôt 60 ans. Il fallait au plus jeune premier ministre de l’histoire de la République française — à ses conseillers et à ses scribes — une profondeur de vue, une volonté d’aller au fond des choses, une connaissance fine, peut-être, de la psyché québécoise, pour choisir d’insérer dans un discours par ailleurs très moderne ces balises historiques qui ont peu à voir avec les transactions, contrats ou bonnes manières, et tout à voir avec l’ancrage historique qui font que deux nations ont forgé ensemble, à travers drames, déchirements et raccommodements, une relation d’une épaisseur telle qu’elle permet à M. Attal d’annoncer que « rien ni personne ne pourra la rompre », car cette éclipse ancienne, « je le crois très profondément, jamais ne se reproduira ». Le Général serait fier de lui.

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

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