Non mais, aviez-vous vu un plus beau défilé militaire ? Place Tian’anmen, l’autre jour, ça marchait d’un même pas, alignés au millimètre près, dans des uniformes pétants de propreté, avec des regards féroces. Combien de temps faut-il s’entraîner pour arriver à un tel synchronisme et le maintenir pendant des kilomètres ? Donald Trump, qui avait vu le printemps dernier ses GI marcher devant lui comme dans une manif, devait être vert d’envie.
Quelle belle jeunesse chinoise, quand même, fière et mobilisée, enthousiaste devant la puissance montante de l’empire du Milieu et de son empereur Xi, qu’on a entendu discuter immortalité avec Vladimir, qui, quand on regarde bien, n’a ni cheveu blanc ni ride à 72 ans. L’invasion de voisins, ça tient jeune.
Malheureusement, toute la jeunesse chinoise n’a pas la chance de faire partie de l’armée rouge. Tenez, en avril, la Compagnie nucléaire nationale chinoise a annoncé vouloir embaucher 1730 personnes. De bons emplois, bien rémunérés. Son site fut débordé par presque 1,2 million de candidatures. C’est que le taux de chômage chez les jeunes Chinois est maintenant de 19 %, si l’on croit les statistiques officielles, qui ont plutôt tendance à minimiser les choses. C’est comme ça depuis la pandémie. Et ça ne risque pas de s’améliorer.
En bas de l’échelle de la production, les usines de textiles et de produits bon marché ferment leurs portes pour se relocaliser, et pas que pour se soustraire aux tarifs trumpiens. (Goldman Sachs prévoit que les tarifs américains provoqueront 20 millions de chômeurs chinois de plus.) En haut de l’échelle, la progression fulgurante de l’utilisation de l’intelligence artificielle dans la production réduit de 40 % les besoins en main-d’œuvre. Certaines usines sont désormais presque complètement automatisées.
Ce resserrement du marché du travail survient au moment où la Chine connaît la plus grande cohorte de diplômés de son histoire, soit 12 millions de finissants. Où trouvent-ils à gagner leur vie ? En devenant livreurs, pour beaucoup. Selon l’Asia Society Policy Institute, dont je tire beaucoup de ces infos, un employé sur cinq des deux principales compagnies de livraison est diplômé, 70 000 d’entre eux ont des maîtrises. Même pour ces emplois précaires, l’avenir s’assombrit, la Chine étant à l’avant-garde dans la livraison par drone ou par véhicule intelligent.
L’impact psychologique est palpable. Le terme « involution » est désormais courant pour décrire la sensation de futilité ressentie par beaucoup de jeunes. Le taux de suicide chez ceux vivant en milieu urbain a doublé entre 2017 et 2021, selon les chiffres officiels, suspects de trop grand optimisme. L’Université de Pékin rapportait en 2023 une augmentation de 25 % depuis 2019 des tentatives de suicide.
L’an dernier, le suicide d’une interne en médecine, Cáo Lìpíng, a fait grand bruit. Elle avait laissé un message : « Il n’y a pas de justice dans le monde. » Certains deviennent violents, à l’américaine. Un jeune de 21 ans, frustré par ses mauvais résultats scolaires et des salaires impayés, a poignardé à mort 8 de ses collègues et en a blessé 17 autres dans l’est de la Chine en novembre. Les nouvelles de l’incident ont brièvement circulé malgré la censure généralement efficace de la « Grande Muraille numérique ». Il est donc impossible de savoir s’il s’agit ou non d’un cas isolé.
Une solution est de profiter de la libéralisation du trafic aérien international pour quitter le pays. Selon l’ONU, le nombre de Chinois faisant des demandes d’asile politique est passé de 7000 en 2010 à 180 000 en 2024. Avant la fermeture de la frontière mexicaine par Trump, des dizaines de milliers de Chinois prenaient un avion pour Quito, en Équateur, pour entreprendre la longue et périlleuse marche vers le nord, et le rêve américain.

La désespérance de la jeunesse chinoise est une donnée nouvelle — et inquiétante — pour le pouvoir. Depuis les grandes réformes économiques introduites il y a 40 ans, il était entendu que les Chinois n’auraient pas de liberté politique, mais que, en échange, le pouvoir communiste allait leur assurer une prospérité croissante. La rupture de ce pacte inquiète Pékin, qui exerce une pression sur les entreprises pour réduire le temps de travail excessif imposé aux jeunes qui ont un emploi.
La répression reste la meilleure arme du pouvoir. On compte en Chine 626 millions de caméras de surveillance, donc presque une caméra pour deux citoyens.
La veille de la grande parade militaire, un pirate informatique a réalisé un exploit. À 22 h, à Chongqing, ville de 30 millions d’habitants, il a ciblé un projecteur orienté vers le mur d’un grand immeuble et y a projeté des slogans anticommunistes. « Seulement sans le Parti communiste pourrons-nous avoir une nouvelle Chine », disait l’un d’eux. « Non aux mensonges, on veut la vérité. Non à l’esclavage, on veut la liberté », disait l’autre.
Les slogans furent visibles pendant 50 minutes, selon le New York Times, avant que des policiers ne viennent démanteler l’installation. Le dissident était parti, mais avait laissé une autre caméra filmant l’arrivée des agents. Il mit cette autre vidéo en ligne, avec le texte de la lettre qu’il avait laissée derrière. « Même si vous êtes un bénéficiaire du système aujourd’hui, un jour vous deviendrez inévitablement une victime en ce pays. »
Le lendemain, l’homme mettait en ligne une vidéo montrant des agents interrogeant sa vieille mère dans son village natal. L’homme en question, Qi Hong, 42 ans, avait quitté la Chine pour l’Angleterre neuf jours auparavant et avait mis projecteur et caméras en fonction à distance.
Li Yin, le plus suivi des blogueurs chinois dissidents en exil, affirme que cet exploit est « un coup dur » pour les autorités, qui avaient consacré d’énormes ressources à assurer la stabilité avant le défilé. « Son action a montré que le contrôle du Parti communiste chinois n’est pas hermétique », a-t-il dit. « Ce n’est pas comme si nous ne pouvions rien faire. »
(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)














