Dernières mauvaises nouvelles de Chine

Non mais, aviez-vous vu un plus beau défilé militaire ? Place Tian’anmen, l’autre jour, ça marchait d’un même pas, alignés au millimètre près, dans des uniformes pétants de propreté, avec des regards féroces. Combien de temps faut-il s’entraîner pour arriver à un tel synchronisme et le maintenir pendant des kilomètres ? Donald Trump, qui avait vu le printemps dernier ses GI marcher devant lui comme dans une manif, devait être vert d’envie.

Quelle belle jeunesse chinoise, quand même, fière et mobilisée, enthousiaste devant la puissance montante de l’empire du Milieu et de son empereur Xi, qu’on a entendu discuter immortalité avec Vladimir, qui, quand on regarde bien, n’a ni cheveu blanc ni ride à 72 ans. L’invasion de voisins, ça tient jeune.

Malheureusement, toute la jeunesse chinoise n’a pas la chance de faire partie de l’armée rouge. Tenez, en avril, la Compagnie nucléaire nationale chinoise a annoncé vouloir embaucher 1730 personnes. De bons emplois, bien rémunérés. Son site fut débordé par presque 1,2 million de candidatures. C’est que le taux de chômage chez les jeunes Chinois est maintenant de 19 %, si l’on croit les statistiques officielles, qui ont plutôt tendance à minimiser les choses. C’est comme ça depuis la pandémie. Et ça ne risque pas de s’améliorer.

En bas de l’échelle de la production, les usines de textiles et de produits bon marché ferment leurs portes pour se relocaliser, et pas que pour se soustraire aux tarifs trumpiens. (Goldman Sachs prévoit que les tarifs américains provoqueront 20 millions de chômeurs chinois de plus.) En haut de l’échelle, la progression fulgurante de l’utilisation de l’intelligence artificielle dans la production réduit de 40 % les besoins en main-d’œuvre. Certaines usines sont désormais presque complètement automatisées.

Ce resserrement du marché du travail survient au moment où la Chine connaît la plus grande cohorte de diplômés de son histoire, soit 12 millions de finissants. Où trouvent-ils à gagner leur vie ? En devenant livreurs, pour beaucoup. Selon l’Asia Society Policy Institute, dont je tire beaucoup de ces infos, un employé sur cinq des deux principales compagnies de livraison est diplômé, 70 000 d’entre eux ont des maîtrises. Même pour ces emplois précaires, l’avenir s’assombrit, la Chine étant à l’avant-garde dans la livraison par drone ou par véhicule intelligent.

L’impact psychologique est palpable. Le terme « involution » est désormais courant pour décrire la sensation de futilité ressentie par beaucoup de jeunes. Le taux de suicide chez ceux vivant en milieu urbain a doublé entre 2017 et 2021, selon les chiffres officiels, suspects de trop grand optimisme. L’Université de Pékin rapportait en 2023 une augmentation de 25 % depuis 2019 des tentatives de suicide.

L’an dernier, le suicide d’une interne en médecine, Cáo Lìpíng, a fait grand bruit. Elle avait laissé un message : « Il n’y a pas de justice dans le monde. » Certains deviennent violents, à l’américaine. Un jeune de 21 ans, frustré par ses mauvais résultats scolaires et des salaires impayés, a poignardé à mort 8 de ses collègues et en a blessé 17 autres dans l’est de la Chine en novembre. Les nouvelles de l’incident ont brièvement circulé malgré la censure généralement efficace de la « Grande Muraille numérique ». Il est donc impossible de savoir s’il s’agit ou non d’un cas isolé.

Une solution est de profiter de la libéralisation du trafic aérien international pour quitter le pays. Selon l’ONU, le nombre de Chinois faisant des demandes d’asile politique est passé de 7000 en 2010 à 180 000 en 2024. Avant la fermeture de la frontière mexicaine par Trump, des dizaines de milliers de Chinois prenaient un avion pour Quito, en Équateur, pour entreprendre la longue et périlleuse marche vers le nord, et le rêve américain.

Cliquer pour commander. Versions numériques et AudioLivre disponibles.

La désespérance de la jeunesse chinoise est une donnée nouvelle — et inquiétante — pour le pouvoir. Depuis les grandes réformes économiques introduites il y a 40 ans, il était entendu que les Chinois n’auraient pas de liberté politique, mais que, en échange, le pouvoir communiste allait leur assurer une prospérité croissante. La rupture de ce pacte inquiète Pékin, qui exerce une pression sur les entreprises pour réduire le temps de travail excessif imposé aux jeunes qui ont un emploi.

La répression reste la meilleure arme du pouvoir. On compte en Chine 626 millions de caméras de surveillance, donc presque une caméra pour deux citoyens.

La veille de la grande parade militaire, un pirate informatique a réalisé un exploit. À 22 h, à Chongqing, ville de 30 millions d’habitants, il a ciblé un projecteur orienté vers le mur d’un grand immeuble et y a projeté des slogans anticommunistes. « Seulement sans le Parti communiste pourrons-nous avoir une nouvelle Chine », disait l’un d’eux. « Non aux mensonges, on veut la vérité. Non à l’esclavage, on veut la liberté », disait l’autre.

Les slogans furent visibles pendant 50 minutes, selon le New York Times, avant que des policiers ne viennent démanteler l’installation. Le dissident était parti, mais avait laissé une autre caméra filmant l’arrivée des agents. Il mit cette autre vidéo en ligne, avec le texte de la lettre qu’il avait laissée derrière. « Même si vous êtes un bénéficiaire du système aujourd’hui, un jour vous deviendrez inévitablement une victime en ce pays. »

Le lendemain, l’homme mettait en ligne une vidéo montrant des agents interrogeant sa vieille mère dans son village natal. L’homme en question, Qi Hong, 42 ans, avait quitté la Chine pour l’Angleterre neuf jours auparavant et avait mis projecteur et caméras en fonction à distance.

Li Yin, le plus suivi des blogueurs chinois dissidents en exil, affirme que cet exploit est « un coup dur » pour les autorités, qui avaient consacré d’énormes ressources à assurer la stabilité avant le défilé. « Son action a montré que le contrôle du Parti communiste chinois n’est pas hermétique », a-t-il dit. « Ce n’est pas comme si nous ne pouvions rien faire. »

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

À vos souhaits!

Transportons-nous dans la réunion exécutive, fictive, de l’Organisation de coopération de Shanghai, réunissant notamment la Chine, la Russie et l’Iran. Elle aurait pu se tenir le 1er janvier dernier. L’ordre du jour : élaborer la liste de souhaits pour l’année 2025, maintenant que les Américains se sont choisi un nouveau président. Autour de la table, les présidents chinois, russe et iranien, Xi Jinping, Vladimir Poutine et Massoud Pezeshkian.

Il faut voir grand, commence Vlad, et viser un impact maximal.

Moi, enchaîne Xi, ma priorité, c’est le FBI. Ils ouvrent chaque jour une nouvelle enquête sur nos activités d’espionnage aux États-Unis, leur directeur actuel en a fait une priorité et il est très efficace. Alors je commencerais par le dégommer et le remplacer par un novice un peu crinqué. Ensuite, je mettrais à la porte les huit plus hauts responsables du bureau, ceux qui ont le plus d’expérience, puis je tenterais de me débarrasser du tiers des agents sur le terrain.

Massoud : Le tiers ? Tu ferais ça comment ?

Xi : D’abord, je pardonnerais et libérerais les 1500 insurgés criminels du 6 Janvier, en proclamant qu’ils ont été des héros, des otages, horriblement mal traités par la justice. Ils seraient donc validés dans leur désir de se venger. Or, s’ils avaient été emprisonnés, c’est à cause du travail d’enquête d’environ 6000 agents du FBI. Les nouveaux dirigeants du Bureau exigeraient des informations nominatives sur ces 6000 agents. Le risque que cette information coule et tombe dans les mains des vengeurs serait énorme. Même si je ne mettais pas ces 6000 à la porte, ils seraient démoralisés et démobilisés. Plusieurs démissionneraient.

Vlad : C’est bien beau, le FBI, mais moi ce qui m’inquiète, c’est la CIA et leurs espions dans mon pays. Alors, j’essaierais de me débarrasser du plus grand nombre possible. Je mettrais un gel sur toutes les embauches et j’offrirais à tous les employés actuels huit mois de salaire s’ils acceptent de déguerpir immédiatement.

Massoud : Mais Vlad, n’aurais-tu pas le contrôle sur tout l’appareil du renseignement américain si tu nommais Tulsi Gabbard au sommet de la pyramide ? Ce n’est pas une agente à toi ?

Vlad : Je ne confirme ni n’infirme que Tulsi est mon agente. Mais juste le fait que beaucoup de professionnels américains du renseignement le pensent saperait leur moral et provoquerait beaucoup de rétention d’information, donc de perte d’efficacité.

Massoud : Je vois. Moi, mon problème, c’est que j’ai beaucoup été affaibli depuis deux ans. Mes milices du Hamas et du Hezbollah sont décimées, Israël est plus fort que jamais et le monde arabe, dont mon ennemi l’Arabie saoudite, est prêt à faire la paix avec Israël, ce qui va m’isoler. Alors j’ai eu une idée qui permettrait d’unir et de mobiliser tout le monde arabe et musulman contre l’ennemi commun : que le président américain annonce qu’il veut expulser 1,7 million de Gazaouis, occuper Gaza et y construire des hôtels et des casinos pour les millionnaires du monde entier.

Xi : C’est génial ! J’aimerais voir la tronche des électeurs musulmans du Michigan qui ont été convaincus de voter pour Trump parce que Kamala était trop pro-Israël !

Vlad, Xi et Massoud : (Long fou rire.)

Xi : Bon, revenons aux choses sérieuses. Vlad et moi avons un autre problème. On tente d’étendre notre influence en Afrique, et on fait des progrès, mais on se bute au fait que Washington envoie chaque année pour 40 milliards de dollars américains d’aide humanitaire et médicale à travers l’Agence des États-Unis pour le développement international (USAID). On n’a pas les moyens de les concurrencer. Donc je ferais simplement sauter cette baraque complètement, en les traitant de criminels et de vers de terre. Les populations privées de vivres et de médicaments vont être furieuses contre les États-Unis.

Massoud : Parlant de médicaments, on pourrait essayer d’augmenter les problèmes de santé aux États-Unis en nommant à la tête du département de la Santé quelqu’un qui a affirmé qu’« aucun vaccin n’est efficace et sûr ». Puis attendre de voir les épidémies se répandre.

Vlad : Moi, je suis content qu’on se soit débarrassé du vieux Biden. Il avait quand même unifié l’OTAN et y avait intégré deux de mes voisins. Maintenant, il faut semer le plus de zizanie possible entre ses membres. Le président américain pourrait dire du mal de l’Europe et du Canada chaque jour, ça aiderait.

Massoud : Peut-être même les menacer d’imposer des tarifs douaniers rédhibitoires. Mais ça pourrait s’appliquer à toi aussi, Xi, alors c’est peut-être une mauvaise idée.

Xi : Ne t’inquiète pas, on ferait en sorte que les tarifs soient moins durs sur nous que sur eux. L’important, c’est que la simple menace de tarif briserait le lien de confiance entre les États-Unis et leurs alliés et réduirait la qualité de leur coopération économique qui faisait leur force. Tout ce qui les affaiblit facilite la montée de la Chine.

Vlad : Le plus important serait de miner leur économie, pour provoquer des compressions dans leur filet social et augmenter la pauvreté et la misère. Déjà, on essayait de les forcer à gaspiller 2 % de leur PIB en dépenses militaires. Maintenant qu’ils dépassent cette cible, on devrait les forcer à monter ça à 5 %.

Massoud : Oui, mais tu n’as pas peur que leur force militaire soit plus invincible qu’avant ?

Xi : Il faut les faire dépenser en défense, tout en les désorganisant et en démoralisant leurs troupes. Par exemple, on rendrait le recrutement plus difficile. On pourrait commencer par virer les soldats trans, mais ils ne forment pas 1 % des troupes. Il faudrait surtout faire déguerpir les femmes, en nommant comme secrétaire à la Défense quelqu’un qui non seulement s’est opposé à leur présence, mais qui est accusé d’agression sexuelle.

Vlad : Oui, comme l’est aussi le président ! C’est parfait ! Mais on pourrait faire davantage pour faire reculer le filet social. Réduire les impôts des plus riches et des entreprises aux États-Unis obligerait, comme d’habitude, tous les pays occidentaux à se priver de revenus, à sabrer la santé et l’éducation. En plus, il faudrait mettre la hache dans la tentative de l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques) d’imposer un impôt minimal international sur les grandes compagnies.

Xi : Oui, et protéger à tout prix les réseaux sociaux, qui polarisent à outrance la vie politique des démocraties et rendent patraques tous les adolescents d’Occident. Maintenant que j’ai apporté ma contribution avec TikTok, si les Américains voulaient l’acheter et distiller eux-mêmes ce poison, je n’ai pas d’objection. Mais pas d’impôts ni de régulations sur les GAFAM, c’est essentiel. On pourrait même nommer le patron de X responsable de déconstruire tout le service public américain.

Massoud : C’est un programme ambitieux. Pensez-vous qu’on pourrait réaliser tout ça dans un mandat de quatre ans ?

Xi : Pas du tout. On va faire tout ça dans les trois premières semaines.

(Ce texte fut d’abord publié dans Le Devoir.)

Dernières mauvaises nouvelles de Chine

Les jeunes Ouïghours savaient exactement quoi faire. Sur le chemin de campagne qui mène à leur village, lorsqu’ils ont vu s’approcher un couple de jeunes citadins, de l’ethnie majoritaire Han, sac au dos, ils leur ont souri et ont lancé « J’adore la Chine » et surtout « J’adore Xi Jinping » ! C’était le bon réflexe. Ils n’avaient peut-être pas pleinement conscience du génocide culturel dont leur ethnie, musulmane, est victime depuis le début du siècle, mais ils avaient manifestement été bien renseignés sur l’obséquiosité indispensable à leur survie.

Grands frères. Pékin a envoyé par vagues depuis une décennie pas moins d’un million de jeunes Hans sillonner les campagnes ouïghoures, séjourner chez l’habitant, pour instruire l’ethnie minoritaire de la bonne façon d’être de bons sujets du Parti communiste et de son chef. L’anthropologue canadien Darren Byler a enquêté sur le phénomène des « grands frères et grandes soeurs » venus « transformer » les Ouïghours. Il décrit la journée type imposée aux villageois : « Le matin, ils chantaient ensemble lors de cérémonies quotidiennes de lever du drapeau [chinois] devant le bureau du parti du village, le soir, ils assistaient à des cours sur la vision de Xi Jinping pour une “Nouvelle Chine”. L’enseignement de la “culture” occuperait le reste du temps : conversations en mandarin, visionnement d’émissions télé autorisées, pratique de la calligraphie chinoise et chansons patriotiques. » Les visiteurs prennent des notes : Y a-t-il un coran dans la maison ? Des prières le vendredi ? Et pourquoi personne ne joue aux cartes ou n’écoute de films ? Autant de symptômes de déviance religieuse qui pourraient valoir à leur auteur le camp de rééducation.

Vlogueuses. Cela peut fonctionner au village, mais que faire en ville, pour rejoindre les ados ouïghours qui, comme tous leurs contemporains, ont le nez rivé à leur téléphone ? Leur offrir des vlogueuses ouïghoures modernes, branchées, dont les vidéos sont de qualité et les propos congruents avec les thèmes de la rééducation chinoise. L’anthropologue Rune Steenberg a répertorié des douzaines de ces vlogueuses actives depuis 2018 et dont la production est relayée par les réseaux d’État. Parmi les thèmes abordés : comment draguer un garçon han ? Les Ouïghours sont-ils de bons buveurs (l’islam interdit l’alcool) ? Dans les milliers de vidéos produites, elles représentent, écrit Steenberg, « la femme ouïghoure moderne comme le Parti la veut : belle, souriante, accommodante, parlant le mandarin couramment, portant vêtements et maquillage à la mode, aimant la musique, la danse et les bons restos et déterminée à faire progresser la société chinoise ».

Super-espions. On savait que la législation chinoise forçait toute entreprise chinoise établie à l’étranger à partager ses données avec les services secrets. On savait que le chantage était utilisé auprès de résidents chinois à l’étranger pour les forcer à espionner pour la Chine. Selon le chef des espions canadiens, David Vigneault, la loi chinoise vient d’évoluer pour obliger tout Chinois à l’étranger à participer à la collecte d’informations. La pression est particulièrement forte sur la recherche de haute technologie. « Si vous êtes le moindrement à la fine pointe de la technologie, vous n’êtes peut-être pas intéressé par la géopolitique, mais la géopolitique s’intéresse à vous », a averti le chef du renseignement intérieur britannique, Ken McCallum. Les chefs des services d’espionnage des Five-Eyes étaient réunis cette semaine à Stanford, en Californie, pour faire le point sur l’effort chinois de vol de données qu’ils estiment être le plus ambitieux de l’histoire.

L’empire des gènes. La prochaine grande découverte médicale pourrait venir de Chine. Le prochain médicament miracle aussi. Ou le premier missile génétique. Pékin s’est engagé dans la plus grande entreprise de récolte de renseignements génétiques au monde. Ces données permettent de tester, sur ordinateur, sur quels profils, âges, prédispositions médicales, une nouvelle molécule peut agir positivement, ou négativement. Son achat de la compagnie américaine Complete Genomics, en 2013, fut un premier pas dans cette accumulation, suivie de prises de participations dans une douzaine d’entreprises occidentales spécialisées dans le domaine. La COVID lui a ensuite offert une occasion en or. La Chine a déployé dans 20 pays, dont le Canada, l’Australie et l’Afrique du Sud, des laboratoires de tests de COVID préfabriqués qui ont servi à accumuler des échantillons d’ADN. Combien ? Impossible de le savoir. Un autre produit chinois, Nifty, se vante cependant d’avoir déjà touché onze millions de femmes dans 100 pays. Il s’agit d’un test prénatal qui détermine si l’enfant à venir souffrira de trisomie ou de problèmes génétiques. Les échantillons d’ADN doivent transiter par les laboratoires du Beijing Genomics Institute (BGI). La Norvège, l’Allemagne et la Slovénie s’inquiètent de ces exportations non autorisées d’ADN. BGI nie, bien sûr, même s’il est identifié par le Pentagone comme une compagnie militaire.

Le Washington Post, dont je tire cette science, cite un document de l’Université chinoise de la défense évoquant l’importance future des « attaques génétiques ethniques spécifiques ». Une offensive, écrit un professeur, « qui détruit une race, ou un groupe spécifique de personnes, ou une personne spécifique ; son efficacité de guerre potentiellement énorme peut apporter une panique extrême aux êtres humains ». Il ajoute : « Il a un contenu technologique élevé, un faible coût et une grande menace. » Seule consolation : les habitants de Taïwan seraient épargnés, étant eux-mêmes hans. Pas nous.

(Ce texte, légèrement modifié, a d’abord été publié dans Le Devoir.)

Xi, le prestidigitateur

C’est on ne peut plus officiel : le leader chinois Xi Jinping a tellement de qualités que sa pensée est désormais enchâssée dans la Constitution du pays. Il a tous les pouvoirs, y compris surnaturels. Il peut faire disparaître les gens et les faits.

Prenez Jack Ma, qui a créé l’équivalent chinois de Google, Facebook et Twitter dans un seul empire, Alibaba. Cet homme, un des plus riches au monde, a disparu de la circulation depuis 2020. C’était peu après qu’il a critiqué les autorités chinoises de réglementation financière comme ayant « une mentalité de mont-de-piété ».

Il suivait dans l’éther son collègue milliardaire Ren Xiao Jianhua, un baron de l’immobilier, disparu pour avoir critiqué la gestion de la COVID par Pékin. Il avait, il est vrai, pris un gros risque en traitant Xi de « clown ». Il purge une peine de 18 ans pour « corruption ». Le procès a duré un jour.

En février de cette année, Bao Fan, un investisseur financier de premier plan, a cessé de se présenter au bureau et à la maison. Son entreprise a fait savoir qu’il « coopérait à une enquête mise en oeuvre par certaines autorités chinoises ».

J’aime le « certaines ». Lesquelles ? Pourquoi ? Pour combien de temps ? Le mystère est l’outil principal du prestidigitateur. La poudre d’escampette s’est aussi abattue sur un ministre : Qin Gang, ministre des Affaires étrangères, a disparu pendant un mois ce printemps, avant d’être officiellement limogé. Pourquoi ? Aucune idée.

Les dissidents politiques ont de tout temps su qu’ils pouvaient d’un moment à l’autre tomber dans une oubliette. On a parlé ici de l’opération internationale chinoise « Chasse aux renards » visant à « convaincre » des membres de la diaspora à revenir au pays pour subir des procès. Un quotidien chinois, le Global Times, s’est vanté de ce que 230 000 Chinois de l’étranger avaient été « persuadés de retourner en Chine pour avouer leurs crimes entre avril 2021 et juillet 2022 ». On en doute.

L’opération d’effacement s’étend aussi au monde des arts. Une vedette du cinéma national, Zhao Wei, est disparue, accusée d’avoir une mauvaise influence sur la jeunesse en les éloignant des idéaux communistes.

Même sévérité envers des stars de téléréalité à l’apparence androgyne. L’administration nationale de la radio et de la télévision sévit contre « l’esthétique anormale » de vedettes « efféminées » qui ont « une moralité douteuse » et qui entraînent les fans dans « un puits sans fond de laideur ». Le couperet est ainsi tombé sur une des émissions les plus écoutées, un genre de Star Académie où les concurrents doivent former des groupes pops féminins et masculins.

Cette année, le magicien Xi a réussi tout un exploit : faire disparaître le chômage chez les jeunes. En juin, le Bureau national chinois de la statistique a annoncé que 22 % des jeunes Chinois étaient sans emploi, un record. Le Bureau a suspendu, à compter de juillet, la publication de cette donnée, pour cause de remise en question de la méthode de calcul.

Au cours des décennies, Pékin nous a habitués à trafiquer les indicateurs de son économie, la chose s’étant estompée pendant les années de forte croissance.

Maintenant que l’économie du géant souffre, les années de 8 % de croissance sont remplacées par un maigre 4 %, la pratique est de retour. Selon une revue de ces omissions faite par le réseau économique Bloomberg, la donnée sur les achats de terrain a disparu, après avoir chuté de 50 %, dénotant un effondrement de l’activité immobilière. Introuvable aussi la donnée sur les avoirs étrangers détenus par la Chine.

Il n’est plus possible depuis avril d’avoir accès de l’étranger à une partie du réseau universitaire, donc à la recherche chinoise jusqu’ici disponible. Même les biographies du personnel politique ont été réduites en ligne à leur plus simple expression. Plus grave encore: chaque fois que les vrais dirigeants chinois se réunissaient, dans le Politburo, un texte était produit que les spécialistes pouvaient décoder. Depuis trois réunions, il n’y a plus rien à décoder.

Évidemment, on sait qu’un des grands rêves de Xi est de faire disparaître Taïwan de la liste des pays qui ne font pas partie de la Chine. On sait qu’un leader fragilisé déclenche parfois une guerre pour unir le pays derrière lui. D’autant que le temps presse, car le dictateur chinois va finir par manquer de recrues pour l’Armée rouge. La population chinoise a commencé à décroître. Un des plus grands événements du siècle en cours sera le dégonflement démographique chinois.

Selon les prévisions des Nations unies, la population chinoise passera de 1,4 milliard maintenant à 800 millions à la fin du siècle. C’est l’hypothèse moyenne. L’hypothèse basse est de 488 millions.

La politique de l’enfant unique décrétée en 1980 en est responsable. Chaque Chinoise avait alors 2,7 enfants. Elle fut levée en 2016, ce taux ayant chuté à 1,7, pour permettre deux enfants. En 2021, le taux ayant encore baissé pour s’établir à 1,2, Pékin annonça qu’on pouvait en avoir trois, mais bien peu de familles font ce choix.

Xi Jinping préside donc au début de la disparition de la moitié de sa population, et de son vieillissement accéléré. C’est son plus grand spectacle en carrière. Un coup historique. La pensée de Xi Jinping étant bien enseignée partout, il n’est pas étonnant que beaucoup de Chinois prennent la décision de disparaître aussi. Environ 300 000 d’entre eux prennent, chaque année, le chemin de l’exil. Allez savoir pourquoi.

(Une version légèrement plus courte de ce texte a d’abord été publiée dans Le Devoir.)

Idiots utiles (intégral)

« La trahison, selon Talleyrand, est une question de date ». Il était tout à fait opportun d’être un fier monarchiste jusqu’au 14 juillet 1789. Mais à compter du 15, cette conviction, à moins d’en changer immédiatement, faisait de vous un traître à la République. Votre tête devenait à risque de s’éloigner brusquement de vos épaules.

La question de la date est également centrale dans la définition des idiots utiles. On attribue l’expression à Lénine, qui parlait plus précisément des « imbéciles » qui « aident » les soviétiques par pure bêtise. L’expression a été utilisée par l’ancien ambassadeur canadien en Chine, Guy Saint-Jacques, à l’endroit d’Alexandre Trudeau. Ce dernier a avoué dans son livre Un Barbare en Chine nouvelle, publié en 2016 et réédité en 2020, avoir parfois défendu le Parti communiste chinois contre ses détracteurs, y compris des Chinois épris de démocratie. Il pousse par exemple l’artiste et dissident Ai Weiwei  « à modérer sa critique des réalités chinoises et à considérer les résultats plutôt que les principes». Weiwei, emprisonné 80 jours pour avoir contredit le Parti communiste et réfugié depuis à l’étranger, a dû apprécier.

Lors de son passage mercredi au comité parlementaire enquêtant sur l’influence chinoise, le frère du premier ministre s’est défendu d’être un idiot, mais a admis avoir voulu se rendre utile. Il a beaucoup insisté sur les dates pour justifier sa posture bienveillante envers la Chine. Le calendrier du fameux don de 140 000 $ versé à la Fondation Trudeau couvre en effet une période pivot dans les relations entre l’Occident et la Chine, qui va de 2013, pour la première rencontre entre Alexandre Trudeau et le donateur, et 2016, date du versement et de l’imbroglio sur l’envoi d’un reçu devant finalement être acheminé à une des tentacules du pouvoir chinois à Hong Kong.

Trudeau-frère a tout à fait raison d’insister sur le passage du temps pour apprécier l’idiotie et l’utilité des uns et des autres envers deux choses liées mais distinctes : le pouvoir chinois et la société chinoise. Il faut à mon avis distinguer trois périodes.

Le long cauchemar maoïste

La prise du pouvoir par le Parti communiste de Mao en 1949 a en effet mis un terme à une longue période de guerres civiles ayant ravagé le pays-continent pendant un siècle. Embrassant toute la période de 1949 jusqu’à la mort de Mao en 1976, il est cependant raisonnable de conclure que les Chinois auraient été non seulement plus libres, mais plus prospères et heureux, s’ils avaient vécu dans l’ancien régime.

En plus de créer dans le pays un climat concentrationnaire, Mao avait comme politique de limiter les denrées dévolues à chaque citoyen pour exporter massivement sa production agricole en URSS pour y acheter en retour armes et équipements industriels – la plupart du temps vétuste. La quasi-malnutrition à laquelle il poussait son peuple scandalisait même Joseph Staline et les leaders communistes d’Europe de l’Est, incrédules devant tant de cruauté.

Son absurde politique du Grand bond en avant allait artificiellement créer au tournant des années 60 une famine faisant selon les estimations entre 19 et 50 millions de morts, soit un chinois sur 13. Puis, la Révolution culturelle déclenchée pour purger ses adversaires au sommet du Parti fit, selon une évaluation officielle de 1978, 20 millions de morts et 100 millions de victimes, soit un Chinois sur 8.

Pendant toute cette période, les idiots utiles étaient en nombre colossaux en Occident, Pékin ayant réussi à convaincre le monde entier qu’il réussissait, mieux que l’Inde, à correctement nourrir sa population, argument mensonger constamment présenté comme la justification ultime de l’absence de liberté. La Révolution culturelle, entreprise d’une insondable brutalité, était également présentée comme un admirable exercice de démocratie directe. J’en sais quelque chose car je fus, dans mon jeune temps, de 1975 à 1979, (de 17 à 20 ans) un des idiots utiles qui ont cru et relayé ces balivernes.

L’ère de l’espoir

La seconde phase s’ouvre en 1978 avec l’ascension au pouvoir d’une des victimes de la révolution culturelle, Deng Xiaoping. Il incarne une période de démaoïsation du régime, d’ouverture à la liberté économique et à la liberté individuelle, toujours sous l’égide d’un Parti unique au pouvoir inébranlable. Le pays devient extrêmement ouvert – en fait avide – de connaissances et de conseils de l’étranger, dans tous les domaines. La posture dominante en Occident devient celle de l’engagement. Accompagnons la modernisation de la Chine, la construction d’un État de droit, la constitution d’une classe moyenne, conditions généralement précurseurs d’une lente et graduelle démocratisation politique.

Cette tendance fut brusquement mise sur pause au moment de la répression sanglante de la révolte étudiante de Tienanmen en juin 1989 mais, les années passant, on pouvait noter des progrès hésitants mais réels dans la liberté de parole de citoyens, d’organisations et de journalistes, dans la mesure où le pouvoir unique du parti n’était jamais mis en cause.

Il était déjà clair, dans les années 1990, que l’État et les entreprises chinoises pillaient leurs partenaires occidentaux, copiaient leurs brevets, excellaient dans la contrefaçon. Mais cela était mis aux profits et pertes d’un phénomène plus important, l’entrée de la Chine dans le monde moderne. Sans compter que tous les Wal-Mart du globe tiraient profit de l’atelier du monde à bon marché qu’était devenu l’Empire du milieu.

Il n’était alors pas idiot du tout de penser qu’en multipliant les contacts interpersonnels entre Occidentaux et Chinois – et alors même que la démocratie s’étendait en Europe de l’Est, en Amérique latine, en Asie et en Afrique – on encouragerait nos interlocuteurs à cultiver l’esprit d’initiative, le sens critique, le goût de la liberté. Directeur exécutif au CÉRIUM de 2004 à 2012, je recevais avec mes collègues presque chaque année une délégation de jeunes chercheurs chinois en sciences sociales et j’étais frappé par leur liberté de parole. L’un deux m’a montré une publication sur le Tibet sont j’aurais cru qu’elle l’aurait mené au peloton d’exécution. Les juristes et les juges chinois formés par les Universités Laval et de Montréal ne devaient-ils pas, de retour chez eux, avoir un meilleur sens de l’égalité des droits et une plus grande résistance à l’arbitraire politique ?

Devenu ministre des relations internationales en 2012, nous étions toujours dans cette logique. Dirigeant une délégation de 80 leaders québécois à Pékin et Shanghai en octobre 2013, j’étais conscient de l’émergence récente en Chine d’ONGs s’occupant d’environnement, de rénovation urbaine ou de lutte à la corruption. J’ai rencontré plusieurs de leurs représentants – sans même la présence d’un chaperon du Parti communiste. Compte tenu du grand nombre d’ONGs au Québec j’avais résolu de doter l’Agence québécoise de solidarité internationale que nous voulions créer d’un volet de formation des ONG auquel on pourrait convier, entre autres, des Chinois. Une façon de contribuer modestement, mais très concrètement, à l’élargissement du pouvoir citoyen en Chine.

Mais peu avant ma visite l’alors tout nouveau leader chinois, Xi Jinping, émettait son « Document no 9 » fustigeant sept dangereuses importations occidentales, dont l’idée même de société civile, de liberté de la presse, de valeurs universelles. Un cadre supérieur du parti avec lequel j’avais établi un bon contact – et qui m’avait avoué avoir été un des manifestants de la place Tienanmen – était catastrophé par l’existence de ce document.

La régression

À compter donc de 2013, le débat s’engage sur le caractère transitoire ou permanent de cette régression, qui n’était pas inédite. Ce n’est que l’accumulation de démonstrations du raidissement du pouvoir chinois au cours des années qui ont suivi qui a pulvérisé les espoirs. Ceux qui souhaitaient être des compagnons de route utiles de la démocratisation chinoise devaient tirer la conclusion qu’il était désormais complètement idiot d’y croire encore.   Du moins tant que Xi Jinping et les gens de sa trempe dirigeraient le pays.

Lorsqu’Alexandre Trudeau rencontre le donateur chinois en 2013, sa volonté de faire de la « diplomatie académique » est donc parfaitement en phase avec l’esprit du temps. Lorsque les chèques sont versés en 2016, le scepticisme est déjà en forte croissance, mais Trudeau semblait encore aveugle, comme l’était d’ailleurs son frère, aux signaux de danger.

À partir de quel moment devient-il complètement idiot de ne pas comprendre que l’engagement avantage globalement la Chine ? Idiot de ne pas capter que la politique chinoise d’influence, d’expansion, de soutien aux dictatures étrangères est désormais une menace qu’il faut contenir ? J’estime que le point de bascule absolu fut 2019, lorsque Pékin a renié son engagement de respecter jusqu’en 2047 l’autonomie démocratique de Hong Kong et a sauvagement réprimé les manifestants. Ceux qui n’ont pas tiré le trait à ce moment ont retardé le groupe et ont satisfait la définition de Lénine. Parmi eux figure en bonne place : Justin Trudeau.

(Une version plus courte de ce texte a été publiée dans Le Devoir.)

Des innocents et la Chine rouge

Des membres des services secrets canadiens font subir à Justin Trudeau le supplice de la goutte. Ils laissent fuiter chaque jour une nouvelle information sur l’embarrassant enthousiasme avec lequel Pékin a souhaité le succès du Parti libéral du Canada ces dernières années. Résumé des épisodes précédents.

En mai 2016, le premier ministre était la personnalité vedette d’un cocktail de financement tenu à la résidence du président de la Chambre de commerce chinoise à Toronto pour une trentaine de gens d’affaires de la communauté chinoise. Le prix d’entrée était de 1 500 $ le couvert. Parmi les participants, on comptait Zhang Bin, un proche du gouvernement chinois, qui, avec un partenaire le lendemain de l’événement, a versé 200 000 dollars à la Fondation Trudeau, nommée en l’honneur de Pierre Trudeau, et 50 000 $ pour ériger une statue de ce dernier. Zhang Bin est décrit par le Globe and Mail comme « un conseiller politique du gouvernement chinois à Pékin et un apparatchik senior dans le réseau des activités promotionnelles de l’État chinois », qui aurait remboursé Bin pour sa générosité.

En juillet 2016, l’association libérale de Papineau, circonscription de Justin Trudeau, reçoit près de 70 000 $ en provenance de donateurs de la communauté chinoise de Vancouver, soit 68 % de l’ensemble des contributions pour l’année. Ces contributions sont réparties en 45 dons individuels n’excédant pas le montant maximal de 1 500 $ alors permis par la loi et versés en 48 heures.

Immédiatement après, la banque à charte Wealth One, destinée à la communauté chinoise et propriété de plusieurs des personnes présentes au cocktail de Toronto, était autorisée par le gouvernement fédéral. Le ministère des Finances jure qu’il n’y a aucun lien entre ces événements. En février de cette année, Chrystia Freeland a écrit à trois de ses actionnaires fondateurs pour les prévenir qu’ils étaient susceptibles de subir des pressions du gouvernement chinois et les informer que d’autres institutions financières les accusaient de blanchiment d’argent, selon le Globe and Mail.

En juillet 2019, selon les sources de renseignement citées par le réseau Global, le consulat chinois de Toronto a contribué à la victoire de Han Dong à l’investiture libérale dans la Don Valley North. Il a notamment mobilisé des étudiants chinois, dotés de fausses adresses, pour voter en faveur de Han. Les règles du Parti libéral n’obligent pas les membres, dont les cartes sont gratuites, à être citoyens canadiens. Global rapporte que leService canadien du renseignement de sécurité (SCRS) a avisé le bureau du premier ministre qu’il soupçonnait Han de faire partie du réseau d’influence chinois. Le SCRS a tenté en vain de convaincre le premier ministre de retirer sa candidature. Un des alliés de Han est l’ancien ministre libéral ontarien Michael Chan, un « kingmaker politique et un collecteur de fonds libéral essentiel » dit Global, et en ce moment vice-maire de la ville de Markham. Global rapporte que le SCRS le soupçonne d’avoir « secrètement fourni des informations politiques au consulat de Toronto et a également promis d’attaquer les détracteurs du Parti communiste chinois. » Chan, comme le député Han, nie tout.

L’opération d’influence chinoise pour l’élection de 2019 aurait visé 11 circonscriptions de la région torontoise.

Pour l’élection de septembre 2021, le consulat chinois de Vancouver a contribué à faire battre le député conservateur Kenny Chiu, très critique de la répression opérée par la Chine dans son Hong Kong natal. Selon des documents du SCRS consultés par le Globe and Mail, le consulat a demandé à des entreprises sous contrôle chinois d’embaucher des étudiants et de les prêter aux organisations du Parti libéral du Canada. Ces étudiants, et d’autres, étaient aussi chargés de récolter des fonds et de rembourser illégalement aux donateurs la part du don qui n’ouvre pas droit à un crédit d’impôt fédéral. Les espions canadiens rapportent que le consulat était extrêmement satisfait de l’impact croissant de ses opérations d’influence ayant également selon eux contribué à défaire la conservatrice Alice Wong. L’examen des résultats électoraux dans des circonscriptions à forte concentration de Canadiens d’origine chinoise indique qu’un renversement de tendance a coûté les postes de deux autres conservateurs, dans Richmond Centre à Vancouver et Markham-Unionville à Toronto. Après l’élection, le leader conservateur d’alors, Erin O’Toole, estimait que l’action de désinformation chinoise avait coûté huit ou neuf sièges à son parti.

Le Parti libéral n’avait certes pas besoin de l’aide chinoise pour remporter l’élection, et le résultat global n’a pas été affecté, comme aime le répéter le premier ministre. Cependant, son parti est le grand bénéficiaire de l’influence chinoise, et il appert que des actes illégaux ont été commis dans le financement de son parti à Vancouver et que les règles internes libérales prêtent le flanc à ces manipulations.

Pierre Poilievre accuse Justin Trudeau de ne pas vouloir agir contre l’influence chinoise, car elle sert ses intérêts. L’explication la plus charitable est la suivante. Comme son père, qui avait reconnu diplomatiquement la Chine et y était traité en héros, et comme Jean Chrétien, qui fut le premier à casser l’isolement diplomatique chinois après le massacre de Tian’anmen, Justin Trudeau a été obnubilé par les perspectives de succès canadien en Chine et a sans doute jugé qu’il y avait davantage de pétales que d’épines dans cette relation.

Il ne serait pas le premier de sa lignée à avoir été berné. Dans leur livre de 1961 Deux innocents en Chine rouge (Éditions de l’Homme), Pierre Trudeau et Jacques Hébert célèbrent « avec quel succès le gouvernement chinois s’emploie à tirer son peuple d’une misère plusieurs fois millénaire ». Leur voyage a eu lieu en septembre 1960, alors que l’insensé Grand Bond en avant de Mao avait provoqué ce qu’on appelle désormais « la grande famine chinoise » (1959-1961). Jugée pire famine de l’histoire de l’humanité, elle conduisit au tombeau, par pure incompétence et folie des grandeurs, entre 15 et 55 millions de Chinois. C’est sans doute pour célébrer cette belle innocence que l’État chinois a voulu financer une statue en l’honneur de Pierre Elliott, qui, sous influence, n’avait rien vu, rien compris.

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

Prendre Taïwan de l’intérieur

La meilleure façon de gagner une guerre, finalement, c’est de s’assurer que les généraux ennemis travaillent pour vous. Ce n’est pas autrement que Mao Zedong a réussi à prendre, en 1949, la totalité du territoire chinois et à repousser dans l’île de Taïwan ce qui restait de l’armée nationaliste de Chiang Kai-shek.

Dans leur époustouflanMao. L’histoire inconnue (Gallimard), les auteurs Jung Chang et Jon Halliday racontent que, sur les trois fronts de la guerre civile, Mao se battait d’abord contre un général qui était une taupe communiste depuis des décennies, ensuite contre un général dont les deux conseillers étaient des agents infiltrés, finalement contre un général dépressif qui souhaitait en finir avec la guerre. L’infiltration des nationalistes par les Soviétiques et les services secrets de Mao fut l’élément clé de la victoire.

Le Grand Timonier (un des surnoms de Mao) souhaitait d’ailleurs pousser l’offensive et prendre l’île rebelle immédiatement. Il demanda à Staline, dont l’aide militaire lui avait été jusque-là insoupçonnée et indispensable, de lui prêter avions et sous-marins pour l’attaque finale. Mao pouvait compter, disait-il, sur un grand nombre d’agents communistes infiltrés dans l’île. Si Staline n’avait pas redouté, à cet instant précis, un affrontement supplémentaire avec Washington, Taïwan aurait été prestement avalée.

Ce rappel permet de poser une question essentielle sur la future stratégie de prise de Taïwan par le successeur de Mao, Xi Jinping. Dans quelle mesure le patient travail d’infiltration de Taïwan par les services secrets chinois depuis plus de 70 ans permettra-t-il à Pékin de cueillir le fruit taïwanais de l’intérieur ? Car les services chinois ont fait de cette éventualité une priorité.

Au cours de la dernière décennie, selon un décompte de l’agence de presse Reuters, pas moins de 21 officiers, depuis le rang de capitaine jusqu’à la garde rapprochée de la présidence de la république, ont été condamnés pour espionnage en faveur de la Chine. Neuf autres subissent leur procès, y compris trois hauts gradés jusque-là rattachés aux services militaires de contre-espionnage. Brefs, les Chinois avaient infiltré le bureau chargé d’empêcher l’infiltration chinoise. Personne ne peut savoir si ces arrestations sont une part minime ou importante de l’iceberg de l’infiltration.

La défense taïwanaise déploie un effort immense pour traquer ces espions. Dans les baraquements militaires, des affichettes promettant des récompenses de 160 000 $ pour la dénonciation d’un suspect sont collées au-dessus des urinoirs. Un téléroman décrivant les techniques de recrutement des agents chinois — notamment des femmes — est produit et diffusé chaque semaine. L’écoute est obligatoire pour les soldats et les officiers. Les officiers à la retraite, dont plusieurs ont été vus voyageant en Chine à l’invitation du régime, sont maintenant sévèrement sanctionnés s’ils récidivent.

Une chose est certaine : au moment du déclenchement d’une invasion chinoise, la capacité d’agents infiltrés de saboter la défense taïwanaise, de lui faire prendre de mauvaises décisions stratégiques et tactiques, aurait un impact majeur sur l’issue du conflit. D’autant que la géographie de l’île, avec des côtes très escarpées, rend militairement coûteuse une prise d’assaut traditionnelle.

Taïwan est également la cible constante de cyberattaques de la part de la Chine, devenue maître en la matière. Mais l’ensemble de ces piqûres de mouche par Internet peuvent n’être qu’une diversion pour masquer une opération autrement plus importante qui viserait à mettre hors ligne les infrastructures civiles et militaires de l’île au moment de l’invasion. Le manuel La science de la stratégie militaire de l’armée chinoise prévoit, en cas d’offensive militaire, la nécessité de « paralyser les systèmes opérationnels de l’ennemi » et de « saboter le commandement ». Des cyberattaques viseraient aussi des cibles politiques, économiques et civiles.

Un autre volet consiste à nourrir le défaitisme. Il ne fait de doute pour personne que l’invasion de Taïwan sera très coûteuse pour la Chine de Xi Jinping, en matière de pertes humaines et économiques, de sanctions, d’isolement politique international — temporaire, mais réel. Mais Xi joue pour sa place dans l’histoire longue, pas pour le taux de croissance du PIB à moyen terme. Même si les États-Unis participaient au conflit, l’inépuisable ressource humaine et militaire chinoise finirait par l’emporter. Il est donc essentiel pour Pékin de faire surgir, dès le début du conflit, des voix taïwanaises crédibles affirmant que la défaite est certaine, qu’il ne sert à rien de détruire le pays et de faire couler le sang dans une bataille perdue, réclamant une reddition rapide et une négociation des conditions de la soumission.

Pékin déploie depuis quelques années un effort considérable pour promouvoir des élus municipaux qui sont favorables à la bonne entente et qui, au moment opportun, pourront se présenter comme ces voix de la raison. Les élections de 2020 ont servi de rampe de lancement, avec une offensive sur les réseaux sociaux favorable à des candidats mieux disposés envers Pékin. L’opération comportait aussi des vagues de désinformation et du financement illégal, ainsi que des billets d’avion gratuits pour des citoyens de Taïwan résidant en Chine continentale et disposés à aller appuyer les candidats prochinois.

Infiltration, cyberattaques, désinformation, il n’y a rien là qu’on ne retrouve pas dans les stratégies américaines ou russes. Cependant, le cas de Taïwan est à nul autre pareil, puisqu’il s’agit d’un même peuple situé à un bras de mer de distance et que l’enjeu de son indépendance ou de son rattachement au continent traverse l’histoire du pays. La conquête de l’île sera pour la Chine un test non seulement de son pouvoir militaire, mais de l’efficacité réelle de ses services de renseignements et de cyberattaque.

Une invasion/implosion rapide de Taïwan serait pour Xi Jinping un triomphe de portée historique. Pour les 23 millions de Taïwanais et pour la démocratie, une tragédie d’égale proportion.

Dans un consulat chinois près de chez vous

La scène se passe dans la ville de Manchester, au Royaume-Uni, le mois dernier. Une quarantaine de manifestants protestent devant le consulat chinois contre la brutale répression qui frappe les démocrates de Hong Kong.

La manif coïncide avec le congrès du Parti communiste chinois où Xi Jinping est en train de se faire reconduire comme dictateur en chef à vie. Devant le consulat, une grande caricature de Xi est exhibée, sur le thème de l’empereur nu. Il porte une couronne et un sous-vêtement, l’honneur est sauf.

Pas pour des sbires du consulat qui, certains coiffés de casques de motocyclistes, sortent du terrain consulaire, arrachent la pancarte, agrippent par les cheveux un manifestant qui tente de la retenir, le traînent à l’intérieur du périmètre consulaire et le rouent de coups. Des policiers réussissent à rescaper le pauvre homme et à le conduire à l’hôpital. On apprend peu après qu’une des personnes impliquées dans l’agression est le… consul général chinois lui-même.

La réaction officielle des responsables chinois est surréaliste. Dans leur version, le manifestant « est entré illégalement sur le territoire du consulat ». La protection policière, concluent-ils, était déficiente. D’ailleurs, ajoutent-ils, les manifestants avaient « accroché un portrait insultant du président chinois à l’entrée principale », ce qui « serait intolérable et inacceptable pour toute mission diplomatique dans n’importe quel pays ».

L’incident est symptomatique d’une pratique de plus en plus utilisée par le régime chinois : l’extraterritorialité. Certes, depuis toujours et comme les autres grandes puissances, c’est généralement depuis les missions diplomatiques ou commerciales que sont dirigés les réseaux d’espions qui oeuvrent dans le pays hôte. Le présumé espion chinois débusqué ces jours-ci à Hydro-Québec se rapportait ainsi certainement à un « agent traitant », soit du consulat de Montréal, soit de la délégation diplomatique à l’OACI, soit de l’ambassade à Ottawa. C’est de là aussi qu’a été coordonnée la mise sous influence d’une douzaine de candidats aux élections fédérales de 2019, selon un récent rapport des espions canadiens qui fait l’objet de travaux très attendus d’un comité parlementaire fédéral.

Mais l’activité tend à sortir des murs diplomatiques. L’Arabie saoudite est soupçonnée de venir enlever en sol nord-américain des dissidents pour les ramener dans ses geôles. L’autocrate turc Erdogan a fait kidnapper par ses services des opposants réfugiés au Soudan ou au Kosovo. Principalement, mais pas seulement sous George W. Bush, les Américains ne faisaient pas autrement avec au moins 150 suspects de terrorisme — ils avaient un mot pour ça : « rendition ».

Le régime chinois se distingue par le caractère plus systématique de son action, surtout envers sa propre diaspora, ses étudiants étrangers, les dissidents réfugiés à l’étranger. Un groupe de défense des droits de la personne, Safeguard Defenders, a récemment révélé l’existence de plus de 50 « postes de police » chinois à l’étranger, y compris trois dans la région de Toronto. Le régime admet l’existence de ces locaux non diplomatiques et assure qu’ils ne font qu’aider les membres de la diaspora à renouveler, par exemple, leurs permis de conduire. La GRC a ouvert une enquête. Une affirmation que conteste le groupe Safeguard Defenders, affirmant que ces stations servent à persuader des ressortissants chinois à rentrer au pays pour subir des procès.

D’autant que le président Xi a lancé en 2014 l’« opération Chasse aux renards », qui vise officiellement à traquer les Chinois corrompus s’étant exilés et à les ramener au pays. Mais elle couvre beaucoup plus large. Un quotidien chinois, le Global Times, s’est vanté cette année de ce que 230 000 Chinois de l’étranger avaient été « persuadés de retourner en Chine pour avouer leurs crimes entre avril 2021 et juillet 2022 ». Si c’était vrai, ce serait le plus grand mouvement de repentir volontaire de l’histoire de l’humanité !

Dans un discours assez terrifiant sur l’activité chinoise en terre américaine, le directeur du FBI, Christopher Wray, a plutôt estimé en janvier à 9000 le nombre de ressortissants chinois ainsi rapatriés au cours des huit dernières années. Il a résumé les techniques chinoises ainsi : « Nous voyons le gouvernement chinois recourir au chantage, aux menaces de violence, au harcèlement et aux enlèvements. Ils ont en fait engagé des organisations criminelles aux États-Unis, leur offrant des primes dans l’espoir de réussir à ramener des cibles en Chine. »

Wray affirme que plusieurs centaines de personnes, dont des Chinois détenant la citoyenneté américaine, figurent sur la liste de l’opération Chasse aux renards. Certaines, ignorant être ciblées, l’apprennent lors d’une visite dans leur pays d’origine. Elles sont arrêtées dès leur descente d’avion. Pour celles qui savent être ciblées, la méthode est pire, explique Wray : « Dans ces cas, le gouvernement chinois a arrêté les membres de leur famille et les a emprisonnés, retenant effectivement les proches en otage jusqu’à ce que la victime retourne en Chine. »

Créatifs, les services chinois embauchent même, parfois sous de fausses raisons, des détectives privés pour traquer leurs proies, comme cela s’est vu récemment aux États-Unis. Une pratique également utilisée par l’Iran.

Mais le régime ne souhaite pas toujours rapatrier les indisciplinés, simplement les dompter. Une bonne façon de les faire taire ou de les convaincre de participer à la collecte d’information est ce que les Chinois appellent l’invitation à « prendre le thé ». Un membre de la famille de la cible est convoqué dans les locaux des services de police sous prétexte de prendre des nouvelles de l’expatrié. Le message passe.

Le pouvoir chinois a donc réussi, mieux que quiconque, à projeter son autocratie hors de ses frontières et hors des murs de ses missions diplomatiques. Réussi à faire mentir aussi Mao, qui affirmait que « le pouvoir est au bout du fusil ». Ses successeurs démontrent plutôt que le pouvoir est au bout d’une utilisation révolutionnaire, et dévoyée, de la diplomatie.

(Ce texte fut d’abord publié dans Le Devoir.)


Versions numériques et AudioLivres disponibles

Le temps des tyrans

Il faut se rendre à l’évidence, à la fin, les bons ne gagneront pas. C’est le dur constat que Chrystia Freeland a exposé l’autre jour devant la Brookings Institution. Les dictateurs ne sont pas une espèce en voie de disparition. Au contraire, ils prennent du muscle, de l’assurance, s’adaptent. Il n’y a qu’à voir comment le pouvoir chinois est désormais le chef de file de la technologie sécuritaire, espionnant, grâce aux caméras et aux algorithmes, chaque geste de chaque citoyen.

Malgré les centaines de milliards de dollars dépensés en Afghanistan par les Américains et leurs alliés, dont le Canada, les obscurantistes sont fermement réinstallés au pouvoir. Les barbes poussent, les femmes souffrent. Même en Iran, sauf si l’armée décidait de prendre fait et cause pour les courageuses femmes dévoilées, il y a fort à parier que les misogynes auront le dernier mot, celui de la force.

Freeland est loin d’être la seule à expliquer que les progrès de la démocratie ont atteint un plafond et qu’il faut s’y résoudre. Mais son discours prononcé à Washington offre une excellente synthèse de l’état de la réflexion sur la question et une contribution sur les façons d’imaginer la suite.

Le vent de la paix et de la liberté

Elle a raison de ne pas jeter la pierre à ceux qui, comme l’économiste politique Francis Fukuyama, annonçaient « la fin de l’histoire », c’est-à-dire la victoire définitive des idéaux de démocratie, de droits de la personne et de libre marché. Ils n’avaient (nous n’avions) pas tort de le penser, du moins de l’espérer et de vouloir pousser à la roue. Au lendemain de la chute du mur de Berlin, de la désagrégation de l’Union soviétique, de la démocratisation de l’Europe de l’Est, de l’Amérique latine et de plusieurs pays d’Asie, des premières élections africaines avec alternance de partis au pouvoir, de l’abolition pacifique de l’apartheid en Afrique du Sud et de la fin de la guerre civile en Irlande, le vent de la paix et de la liberté soufflait avec force et, semblait-il, constance.

Les dictateurs ne sont pas une espèce en voie de disparition. Au contraire, ils prennent du muscle, de l’assurance, s’adaptent.

La conversion de la Chine de Mao à la libre entreprise, le maintien de la répression politique, certes, mais le gain de liberté des Chinois dans les autres aspects de leur vie, comme ce fut le cas en Russie, pointaient vers le recul de l’arbitraire. Le Printemps arabe, ensuite, exprimait une soif de changement apparemment insatiable.

Sauf en ce qui concerne la désastreuse invasion américaine de l’Irak, dont les populations locales et le monde n’arrêtent pas de payer le prix, l’approche des démocraties envers les dictatures était celle du compagnonnage, de l’engagement. À force de commercer avec eux, de signer des traités, d’échanger nos professeurs et nos étudiants, de former leurs juges (ce que le Québec a fait pour la Chine), de leur envoyer nos films et nos émissions de télé, ils finiront bien — c’était le pari — à glisser, tranquillement, du bon côté de la force.

Freeland a choisi la date de l’entrée des chars russes en Ukraine pour marquer le passage de l’optimisme d’hier au réalisme d’aujourd’hui. Il faut, à mon avis, remonter plus loin dans le temps. L’échec du Printemps arabe, notamment en Égypte, a donné la mesure de la puissance des forces de la régression dans ces sociétés. L’islam radical, d’abord, la volonté de contrôle militaire, ensuite.

La consolidation du pouvoir de Vladimir Poutine en Russie, sa brutale élimination de la liberté de presse et d’expression et l’affirmation du pouvoir personnel de Xi Jinping offraient déjà, depuis 10 ans, la preuve que la politique de l’engagement se soldait désormais par un rendement démocratique nul.

On a assisté, en fait, à un reversement de tendance, Russes et Chinois multipliant leurs incursions dans les pays tiers, notamment en Afrique et parfois en Europe de l’Est. Pour fidéliser des autocrates locaux qui préfèrent le modèle du despotisme rentable à celui de la démocratie, qui a le défaut de substituer à la certitude du langage des armes les résultats imprévisibles de l’expression des urnes.

Versions numériques et AudioLivres disponibles.

Nos approvisionnements stratégiques

Les dictateurs ont imaginé leur propre version de l’engagement. L’espionnage et le pillage de nos technologies, d’abord (on sait que Huawei doit beaucoup à ses copies de notre Nortel), l’espionnage à grande échelle, ensuite (le directeur du FBI dit ouvrir, chaque jour, deux enquêtes sur des espions chinois en territoire américain), et finalement la prise d’assaut de nos réseaux sociaux pour aviver nos tensions internes et pervertir nos élections. Les Russes sont les champions de cette entreprise de sape, suivis par les Chinois et les Iraniens.

Les constats de Freeland et de plusieurs autres n’arrivent donc pas trop tôt. Nous avons quitté la phase historique de l’expansion de la liberté et sommes entrés dans celle de la résilience des autocraties et de leurs propres ambitions. La collaboration avec ces régimes reste essentielle pour des enjeux planétaires : crise climatique, pandémies, notamment. Mais les canaux de transfert de connaissances ouverts hier dans un noble objectif nous sont devenus néfastes, et il faut les revoir un à un.

Nous ne pouvons en particulier compter sur des régimes hostiles pour nos approvisionnements stratégiques en technologies, en minéraux rares, en gaz et en pétrole, en matériel sanitaire.

Lucidité et idéalisme

Freeland nous invite aussi à renoncer officiellement à tenter, depuis l’extérieur, de modifier la nature politique de ces régimes. Si la démocratie devait un jour y triompher, ce serait nécessairement grâce à une conjoncture locale que nous ne pouvons ni prévoir ni régir, et certainement pas parce que nos armées ou nos agents secrets seront venus l’imposer ou la
manigancer.

Ce nouveau monde est plus glauque que celui jadis ouvert par la chute du mur. La lucidité l’emporte sur l’idéalisme. Impossible de savoir pendant combien de temps nous devrons ainsi nous résoudre à abaisser nos attentes, à mettre à mi-mât le drapeau planétaire de la liberté. Pour envisager le jour lointain où on pourra faire remonter l’étendard démocratique, on ne peut que s’en remettre à un de nos plus sages maîtres à penser, le capitaine James T. Kirk du vaisseau USS Enterprise. Il offrait dans Terre inconnue cette réponse à Fukuyama : « Nous n’en avons pas encore tout à fait fini avec l’histoire, ni elle avec nous. »

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

Les impunis

On reprochera ce qu’on voudra aux influenceurs ostrogoths, aux complotistes, aux réfractaires à la vaccination. On pourra jusqu’à plus soif blâmer François Legault pour notre Noël à 25 invités qui n’aura jamais eu lieu, Horacio Arruda pour les tests rapides qui ont moisi en entrepôt, Jean-François Roberge pour les ratés de la ventilation. Mais une chose est certaine : ils ne sont responsables ni de l’apparition ni de la diffusion du virus.

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

Pendant que la planète assume le choc d’un nouveau variant et que l’insatisfaction gronde face à des gouvernants épuisés par deux ans de gestion de pandémie, on ne parle pas du grand impuni de la catastrophe sanitaire.

Un crime sanitaire contre l’humanité

Dans un monde normal où le droit international primerait sur les rapports de force, la Cour pénale internationale lancerait ces jours-ci le procès du gouvernement communiste chinois. L’acte d’accusation serait : crime sanitaire contre l’humanité. En détail, on parlerait d’infractions caractérisées à ses engagements de prompt transfert d’information à l’Organisation mondiale de la santé (OMS), de négligence criminelle ayant provoqué la mort, à ce jour, de 5,5 millions de personnes. On noterait un facteur aggravant : la récidive.

La tâche du procureur serait aisée, tant les éléments de preuve sont déjà du domaine public. Nous savons que le premier cas du virus, dont les caractéristiques étaient inconnues, a été découvert à Wuhan le 1er décembre 2019. Courant décembre, des douzaines de patients sont hospitalisés à Wuhan et des médecins constatent que le virus peut se transmettre de personne à personne, puisque du personnel médical est atteint. C’est une information capitale.

Un laboratoire chinois détermine le 26 décembre que le virus s’apparente au SRAS, qui a fait plus de 700 morts en 2003. Consciente de cette information, la Commission nationale de la santé de Chine, le 30 décembre, ment et affirme qu’il y a à Wuhan une « pneumonie virale » qui n’a « aucun rapport avec le SRAS ». Le même jour, la Commission municipale de la santé de Wuhan ordonne au personnel de la santé de ne donner aucune information au public au sujet du virus. Mais l’ophtalmologiste Li Wenliang exprime son inquiétude dans son réseau. Son message est largement distribué. Le 1er janvier, Li et des collègues médecins sont arrêtés par la police locale et forcés de signer une confession selon laquelle ils ont « publié des propos fictifs » et « sévèrement troublé l’ordre social ».

L’OMS est avisée de l’éclosion chinoise, non par les autorités de Pékin, mais par un réseau international de veille, Promed, alerté par les messages privés de médecins chinois. Réclamant de l’information, l’OMS est officiellement avisée le 3 janvier de 44 cas de « pneumonie virale » de cause inconnue.

Le 5 janvier, le virologue chinois Zhang Yongzhen réussit à séquencer génétiquement le virus, confirme sa similarité avec le SRAS et la probabilité de sa transmission entre humains. Il souhaite partager la découverte avec ses collègues mondiaux, mais la Commission nationale de la santé de Chine a ordonné qu’aucune information ne soit diffusée sans son autorisation. Le 11 janvier, au risque de sa liberté, Zhang contrevient aux ordres et envoie le séquençage à un collègue australien, qui le rend public. La digue de la désinformation est rompue. Le 14 janvier 2020, l’État chinois ment encore à l’OMS en affirmant n’avoir trouvé aucun signe de transmission humaine, alors même que, secrètement, le ministre chinois de la Santé avise ses subalternes de « se préparer à une possible pandémie ». Le lendemain, le 15 janvier, le directeur du Centre chinois de contrôle et de prévention des maladies affirme que « les risques de transmission humaine sont faibles ». À ce moment, plus de 1700 travailleurs chinois de la santé ont été infectés.

Ce n’est que le 20 janvier que les autorités chinoises admettent que le virus se transmet entre humains. Le 23 janvier, la ville de Wuhan est mise en quarantaine, confirmant au monde l’importance de l’épidémie.

La question qui tue

Que se serait-il passé si la Chine avait agi plus rapidement ?

Deux études, une de l’Université Yale, une autre de l’Université britannique de Southampton, indiquent que le virus aurait été massivement contenu, et sa propagation réduite d’au moins 86 %, si la Chine avait imposé un confinement début janvier, alors qu’elle avait déjà en main les éléments de preuve scientifiques sur sa dangerosité. Un confinement mi-janvier l’aurait réduit de 66 %.

La culpabilité de la Chine est d’autant plus grande que son comportement lors de la crise du SRAS lui avait déjà valu la réprobation internationale. La première irruption du virus avait eu lieu en novembre 2002 dans sa province du Guangdong, mais la Chine n’en a avisé l’OMS qu’en février 2003. Les autorités chinoises s’étaient alors formellement engagées à être plus transparentes avec l’OMS à l’avenir. Promesse brisée.

Je vous épargne les détails légaux, mais les juristes spécialisés estiment que la démarche la plus sûre serait qu’un ou plusieurs pays membres de l’OMS saisissent la Cour internationale de justice. Si la Cour accepte d’entendre la poursuite, le procès s’ouvrira. Évidemment, la Chine pourrait refuser de se défendre et, plus encore, refuser de se soumettre au jugement, ce qui la mettrait en contravention de ses obligations internationales.

Une seule grande question demeure. Trouvera-t-on dans la communauté internationale un ou plusieurs pays ayant suffisamment de cran pour entamer cette procédure ? Si ce crime sanitaire contre l’humanité ne vaut pas un procès, si 5,5 millions de morts ne suffisent pas à réclamer l’imputabilité, sinon la réparation, c’est la justice même qui sera l’ultime victime du fléau combiné du virus et de la dictature.


Cliquez pour commander.