Élections fédérales: le palmarès des perdants !

Il y a toujours quelqu’un qui gagne, lors d’une élection. Quelqu’un qui gouverne. Il y a parfois plusieurs joueurs qui progressent, voire qui ressuscitent, et qui ainsi gagnent du terrain. Mais il y a victoire et victoire. Comme il y a défaite et défaite. C’est une question de degrés.

Et même chez les gagnants de l’élection fédérale de 2019, la dose de défaite est considérable. Ce qui fait de cette élection un cas particulier, où personne n’est aussi heureux qu’il ne le souhaitait. Où le déséquilibre s’impose comme la valeur dominante du résultat du vote.


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J’entends des commentateurs affirmer que tel ou tel parti aurait du mieux anticiper, ajuster le tir, n’avait pas su, n’avait pas pu. Je n’en crois rien. J’estime qu’à peu de choses près, chaque leader a joué sa partition au mieux — et chaque joueur a eu sa juste dose de pépins. Et chaque joueur a eu, de la part de l’électorat, non pas la note qu’il méritait, mais la note que ce pays fragmenté a décidé de lui donner.

1 – Désignons d’abord les plus grands perdants. Maxime Bernier, bien sûr. Il y avait, dans le corps politique canadien, une place à prendre pour un parti plus conservateur que celui d’Andrew Scheer. Peut-être 10 ou 15 % du vote. On peut, comme moi, être en désaccord avec presque tout ce qu’il avance, reste que ses thèmes, sur l’État qu’il faut rendre minuscule, sur les finances publiques qu’il faut immédiatement équilibrer, sur l’immigration qu’il faut réduire significativement, sur l’aide étrangère qu’il faut abolir, son opposition à ce qu’il appelle le « multiculturalisme extrême » aurait du lui valoir, au moins, davantage de circonscriptions que les verts. Maxime Bernier est deux fois victime. D’abord, au Québec, son discours était trop audacieux pour ses propres électeurs de Beauce, qui sont des conservateurs pantouflards, pas des conservateurs révolutionnaires. Ailleurs, dans l’Ouest, où il aurait pu faire des gains, il a été victime de ce qu’il faut bien appelé la trudeauphobie ambiante. Les milieux ultra-conservateurs convoités par Bernier étaient davantage motivés par leur volonté de se débarrasser de Justin que par leur appui aux thèses du beauceron. Et contre Trudeau, ces électeurs préfairaient faire corps avec Andrew Scheer, même s’ils le trouvaient trop mou. Malgré sa piètre performance au débat en anglais, où il était inaudible, Bernier a fait le maximum dans cette campagne. Mais le maximum ne suffisait pas.

2 – Elizabeth May est la seconde plus grande perdante. En début de campagne, elle était destinée à supplanter le NPD. La question climatique s’est imposée à la campagne de 2019 plus que jamais, notamment avec l’énorme manifestation de Montréal et la tournée de la jeune Greta. Ce climat sur l’enjeu du aurait dû être porteur pour sa formation. May a bien performé à chacun des débats où elle s’est présentée. Elle fut victime de l’embouteillage des partis se prétendant verts. Ses principaux gains ne pouvaient se faire qu’en allant chercher des électeurs NPD et des électeurs libéraux. Malheureusement pour elle, Jagmeet Singh a fait une campagne nettement plus forte et attractive que prévu, a martelé le thème environnemental, et il a ramené chez lui ses électeurs qui auraient pu faire défection chez les verts. En fin de campagne, Justin Trudeau a pris des airs de plus en plus écolo, et insisté sur l’importance de faire barrage au climato-régressif Scheer, ce qui lui a permis de colmater la brèche sur son flanc vert. Bref, May a fait le maximum dans cette campagne. Mais le maximum ne suffisait pas.

3 – Jagmeet Singh est quatrième sur la liste des perdants. Certes, il n’a pas tout perdu. Son leadership était en jeu en début de campagne, son excellente performance l’a mis bien en selle pour faire au moins un autre tour électoral. Il a fait sortir son parti de l’anti-chambre de l’insignifiance, mais n’a pas réussi à récolter tous les fruits de sa romance avec une partie de l’électorat libéral. Pourquoi ? Comme d’habitude, en fin de course, la crainte de l’élection des conservateurs pousse une partie de l’électorat néo-démocrate à se replier sur les libéraux, vus comme un moindre mal. Le cauchemar pour Singh aurait été un gouvernement libéral majoritaire, qui l’aurait rendu complètement superflu. Avec ce gouvernement minoritaire, il aura droit à quelques égards du premier ministre pour s’assurer de son vote. Mais si peu. Les finances du NPD étant exsangues, il n’a pas les moyens de menacer Trudeau de le faire tomber et de retourner en élections. Cela donne au premier ministre une plus grande marge de manoeuvre. Bref, Singh a fait le maximum dans cette campagne. Mais le maximum ne suffisait pas.

4 – Doug Ford, Jason Kenney, l’Alberta et la Saskatchewan arrivent quatrième sur cette liste. Leur sort était complètement lié à une victoire conservatrice. Doug Ford, immensément impopulaire en Ontario, a fait ce qu’il fallait pour aider Scheer: il s’est transformé en coup de vent. Kenney, immensément populaire dans l’électorat conservateur, a fait ce qu’il fallait: il a fait campagne activement. Les Albertains ont envoyé tous les signaux voulus au reste du pays: les politiques fédérales actuelles nous sont insupportables, nous voulons un changement de cap sinon, attention à la péréquation et au sentiment séparatiste albertain. Un sondage montrait ce mois-ci que 23 % des Albertains voulaient quitter le Canada. Une base qui semble avoir une bonne capacité de croissance, car 70% des sondés ont dit comprennent la volonté indépendantiste de certains de leurs concitoyens. En expulsant les derniers députés libéraux de l’Alberta et de la Saskatchewan à l’élection, l’Alberta et la Saskatchewan ont ont fait le maximum. Mais le maximum ne suffisait pas.

Alberta sécession

5 – François Legault est aussi un perdant dans cette élection. Son scénario de rêve était un gouvernement conservateur, majoritaire ou minoritaire, avec un certain nombre de bloquistes pour l’aiguillonner sur ses promesses faites au Québec. Comment on le sait ? Toutes les sorties de Legault faisaient mal à Justin Trudeau et à lui seul. Le refus de la CAQ d’appuyer une motion péquiste s’opposant au corridor énergétique d’Andrew pendant la campagne atteste du refus de Legault d’indisposer son allié conservateur. Le plan de Legault s’est effondré lorsque les Québécois ont découvert Andrew Scheer aux débats en français et ont jugé qu’il n’était pas à leur goût. Il lui ont préféré le chef bloquiste. C’eut été un bon second choix si le Bloc avait, seul, la balance du pouvoir. Mais le NPD a suffisamment de voix pour appuyer Trudeau sur bien des enjeux.

Alors, François Legault est la Perrette de l’élection: Adieu appui du fédéral au 3e lien, au rapport d’impôt unique, à l’application de la loi 101 aux entreprises fédérales, à des pouvoirs réels en immigration, à une non intervention fédérale contre la loi 21. Les trudeauistes ont été patients avec Legault avant l’élection. Ils ont noté que la CAQ s’est absentée de certaines annonces fédérales, ils ne doivent rien au gouvernement du Québec. Et rien, c’est à peu près ce qu’ils vont livrer. D’ailleurs, avec davantage de sièges au Québec que le Bloc, Justin Trudeau ne s’empêchera pas de dire : « Le Québec c’est moi ! » Comme son père Pierre-Elliott aimait dire « je suis l’autre premier ministre du Québec. »

Legault a fait le maximum. Mais le maximum n’était pas suffisant.

6. Yves-François Blanchet a le mérite d’avoir à la fois gagné et perdu. Gagné parce qu’il a parfaitement incarné l’humeur nationaliste du Québec, occupé le terrain que Legault aurait voulu offrir à Scheer, redonné vie et honneur au Bloc Québécois. Perdu parce que les Québécois n’ont, en fin de parcours, pas voulu lui donner la victoire éclatante qu’aurait représenté une pluralité de sièges au Québec. Justin Trudeau a davantage de sièges (35 contre 32) et davantage de votes (34,2% contre 32,5%). Le dernier sondage Léger, qui donnait 40% du vote francophone au Bloc, annonçait un autre résultat. Il est certes remarquable que le Bloc puisse former la deuxième opposition à Ottawa, devant le NPD. C’est pourtant le NPD qui sera l’interlocuteur principal du gouvernement minoritaire, pas le Bloc. Yves-François Blanchet, c’est clair, a fait le maximum. Mais le maximum n’est pas suffisant.

7. Andrew Scheer aussi a fait le maximum. Et plus encore. J’ai dénoncé sur cette balado les mensonges éhontés, à la Donald Trump, utilisé par les conservateurs pour faire peur aux électeurs. J’estime que le pire ennemi de Scheer était, non son programme ou sa campagne, mais sa personnalité même. Si on avait mis à sa place un Jason Kenney ou un Stephen Harper, voire un Brian Mulroney ou un Jean Charest aux personnalités plus vives, la victoire aurait été possible. Les Canadiens, qui le connaissaient peu, ont appris à le connaître et à trouver chez lui une personnalité fade. Ils espéraient mieux. Les Québécois, je me répète, ont tout de suite décidé, sans le détester, ne pas vouloir l’avoir dans leur salon comme premier ministre pendant quatre ans. Scheer a eu la pluralité des voix des électeurs, mais pas la pluralité des sièges. Signe qu’il y a quelque chose de brisé dans le système électoral. Cela le met en bonne compagnie, avec Al Gore, Hillary Clinton, John Diefenbaker et Jean Lesage. Notez qu’aucun ne fut présent à l’élection suivante pour un combat revanche. Scheer a fait un discours de défaite en forme de défi au nouveau gouvernement, et de défi à ceux qui voudraient le pousser vers la porte. C’était sans doute son meilleur discours de la campagne. Ça ne suffira probablement pas. Oui, il a fait le maximum. Mais le maximum ne le sauvera pas.

Des balados en rafale !

8. Justin Trudeau est premier ministre. C’est en soi un exploit, après l’année horrible qu’il vient de vivre. Mais cela en dit davantage sur le Canada que sur l’homme. En 2015, il avait étonné et avait représenté l’espoir. En 2019, il a rassemblé les voix du désespoir. C’est parce qu’il pouvait barrer la route aux conservateurs que Trudeau a gardé par devers lui suffisamment d’électeurs désabusés qui, sans la menace conservatrice, auraient préféré les néo-démocrates ou les verts. Mais la marque de commerce Trudeau et la marque de commerce  libérale sortent de l’exercice avec plus de cicatrices que de muscles. La capacité de rassemblement du premier ministre est faible. Son gouvernement n’est certes pas menacé d’être renversé dans l’avenir prévisible mais il n’y aura pas de lune de miel ni de chance au coureur. Il n’y aura que des difficultés, de la rancoeur, de la division. Dans les circonstances, oui, Justin Trudeau a fait le maximum. C’est suffisant pour gouverner, pas pour gouverner confortablement. En 2015, Trudeau s’avançait sous les « sunny ways ». Cette fois, il s’engage dans une vallée de larmes.

9. Le grand perdant, finalement, est le Canada. Clairement, son point d’équilibre est au centre-centre gauche. Libéraux, néo-démocrates, verts et bloquistes partagent une sensibilité sociale et écologique qui, dans un pays normal, devrait s’imposer. Mais le Canada est le pays du grand écart. Il s’approche ainsi de la triste réalité des États-Unis, mais avec une complication supplémentaire.

Un pays peut-il être à la fois environnementaliste et pétrolier ? C’est la synthèse impossible que le gouvernement Trudeau I a tenté de réussir. L’élection vient de lui dire qu’il a échoué. Sans l’enjeu pétrolier, et la ferme détermination des provinces de l’Ouest de,non seulement maintenir, mais d’augmenter leur production, la politique canadienne ferait du Parti conservateur une opposition quasi-permanente. Aujourd’hui, la tension entre ces deux pôles, pétrolier et soucieux de la planète, fracture ce pays pour l’avenir prévisible.

Un pays peut-il être à la fois multiculturaliste et accepter en son sein une nation qui insiste pour devenir encore plus laïque et plus francophone ? L’élection québécoise a vu re-surgir sur la scène fédérale la question nationale. Au delà de la loi 21, ce qui est en cause est le droit de la nation québécoise d’être différente du reste du pays.

Il était fascinant d’entendre, le soir de l’élection, tous les leaders utiliser le mot « nation » pour définir le Québec, y compris Justin Trudeau qui y était opposé il y a quinze ans à peine et que son père vomissait. Le résultat est que les leaders canadiens normalisent l’idée que les Québécois forment un groupe à part. Si, ou lorsque la Cour suprême déclarera invalide la loi 21, au nom d’une constitution que les Québécois n’ont jamais accepté, cette ligne de fracture entre le pays canadien et la nation québécoise apparaîtra encore plus fortement.

Ces forces sont plus puissantes que n’importe quel des leaders qui se sont présentés cette année devant les électeurs. Elles annoncent un sale temps pour le Canada. Nous entrons, tous, dans une zone de turbulence.


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Ce qu’Andrew Scheer emprunte à Donald Trump

Énonçons d’abord une absolue certitude, Andrew Scheer n’est pas Donald Trump. En fait, personne n’est Donald Trump sauf, bien sûr, Donald Trump, ce qui est une très bonne chose.

Mais moi qui suis de très près l’actualité américaine depuis des années, je ne peux m’empêcher de voir comment, sous les conservateurs de Stephen Harper et maintenant d’Andrew Scheer, plusieurs des traits les plus détestables du Parti Républicain américain se sont installés dans notre paysage politique. Certains ont surgi avec plus d’ampleur même au cours de la présente campagne électorale.


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La différence entre les conservateurs d’avant, ceux de Joe Clark et de Brian Mulroney, par rapport aux conservateurs d’après, ceux de Harper et Scheer, est illustrée par cette phrase: Interrogé par un journaliste qui lui demandait s’il était conservateur, Brian Mulroney a répondu : « progressiste-conservateur ». C’était en  effet le nom de son parti avant qu’il ne fusionne avec le plus à droite Reform Party dont sont issus Stephen Harper et Andrew Scheer.

Lorsqu’il était « progressiste conservateur », le parti était principalement préoccupé par le conservatisme économique et fiscal. Il contenait une aile socialement conservatrice, froide face à l’avortement et au mariage gai par exemple, mais à peine plus  forte que celle qui existait toujours à ces sujets au sein du parti libéral. Bref, le parti progressiste conservateur était plus lent à s’ajuster aux réalités modernes, mais ne s’y opposait pas de front.

Le Reform party, oui. Et c’est parce qu’il jugeait Brian Mulroney trop mou sur ces questions, et trop déconnecté des intérêts des l’Ouest canadien,  que le Reform de Harper et Scheer a d’abord combattu le parti conservateur, puis l’a pour ainsi dire avalé.

L’impact des groupes pro-vie

Le phénomène est net aux États-Unis. Alors qu’une majorité d’Américains ne veulent pas remettre en cause le droit à l’avortement (60%), un groupe de militants, souvent religieux, très actif au sein du Parti Républicain fait en sorte que ce sujet s’impose à tous les candidats du parti, qu’ils le veuillent ou non.

Même chose au Canada, avec l’irruption du fort lobby anti-avortement au sein du parti conservateur ces dernières années. Le principal lobby pro-vie estime avoir joué un rôle important, en vendant des cartes de membre du Parti conservateur à ses propres partisans, dans l’élection des chefs conservateurs pro-vie Doug Ford en Ontario et Jason Kenney en Alberta. Ils ont aussi beaucoup pesé dans élection  d’Andrew Scheer à la chefferie.

L’an dernier, lors du congrès du Parti conservateur à Halifax, il s’en est fallu de peu pour qu’ils renversent la politique officielle du parti de ne pas rouvrir ce débat. Il ne leur manquait que sept délégués pour y arriver.

Le lobby estime que, cette année, 70 des candidats conservateurs sont maintenant ouvertement pro-vie et il a travaillé très fort, dans les circonscriptions, pour faire triompher les candidats de leur choix dans les investitures conservatrices.

Andrew Scheer a beau affirmer que rien ne changera à ce sujet sous sa gouverne, s’il devient premier ministre, la montée des forces pro-vie au sein de son propre parti pourrait le mettre au pied du mur.

Une heure d’analyse dans vos écouteurs !

La force du lobby des armes

On peut faire le même parallèle au sujet des armes à feu. Aux États-Unis, des majorités écrasantes réclament un plus grand contrôle de ces armes et l’interdiction des armes d’assaut. Mais le lobby pro-armes détient un tel contrôle sur les élus Républicains, et certains démocrates, que rien ne bouge.

Au Canada, 60% des électeurs sont pour  l’interdiction de posséder une arme de poing, et 75% sont favorables à l’interdiction de posséder des armes d’assaut.

Pourtant, le lobby pro-armes au sein du Parti conservateur fait en sorte que le parti s’engage à libéraliser le port d’armes au Canada, y compris le fusil d’assaut AR-15. Le lobby des armes ne s’en cache pas, le site thegunblog.ca écrit en toutes lettres : « Si Scheer n’est pas premier ministre, la communauté des propriétaires d’armes et des chasseurs est foutu.  Les Conservateurs sont les seuls à appuyer la possession d’armes et à avoir une chance de défaire les libéraux.»

Je ne dis rien sur le pétrole, tant la ressemblance entre les républicains et les conservateurs canadiens est nette. Mais au-delà du fond des choses, où Républicains et Conservateurs réussissent à imposer à la nation des politiques contraires à ce que souhaitent des majorités, il y a la manière.

Les conservateurs et les « faits alternatifs »

Le Canada est connu, et parfois moqué, pour être le lieu de la civilité, de la politesse. Mais les conservateurs sous Harper et Scheer ont introduit dans le débat politique canadien des éléments de brutalité qui sont apparus chez les républicains américains à partir des années 1980.

J’ai déjà parlé des publicités clairement mensongères des conservateurs sur l’impact de la taxe du carbone. Il n’était généralement pas admis, auparavant, de dire dans des publicités électorales le contraire de la vérité. Les conservateurs ont franchi ce pas, sous Harper et sous Scheer.

Scheer est allé encore plus loin en adoptant l’invention trumpiste de faits alternatifs. C’est-à-dire d’affirmer sans inhibition le contraire de ce que tout le monde a vu, pour faire circuler cette autre version des faits dans le débat public.  Trump est devenu le champion de la chose lorsqu’il a affirmé qu’il y avait plus de gens à son assermentation que pour Barak Obama. Tout démontre le contraire, mais Trump persiste dans la diffusion de cette version alternative de la réalité.

Les sondages démontrent clairement qu’Andrew Scheer a fait une piètre performance au premier débat en français. C’était immédiatement observable. Mais son organisation a publié sur les réseaux une image avec les mots « Andrew Scheer fait un coup de circuit et gagne le débat de TVA». Un fait alternatif.

Récidive après le second débat en français, que Scheer n’a ni gagné ni perdu. Une pub sur les réseaux affirmant : « Scheer gagne le débat ». Un autre fait alternatif.

Il est aussi étonnant d’avoir entendu Scheer, lors du débat en anglais, traiter Justin Trudeau de « phony » et de ‘ »fraud ». La politique n’est pas un jardin de roses, mais on n’aurait pas vu Joe Clark ou Brian Mulroney utiliser des termes aussi personnellement durs envers un adversaire, de surcroît un premier ministre, en personne dans un débat. Ils auraient pensé que ce n’était pas digne d’eux ou de la fonction même de premier ministre.

Mais la trumpérisation de la politique conservatrice canadienne charrie avec elle la disparition du respect élémentaire que les partis et leurs chefs doivent avoir entre eux, au-delà de leurs divergences.

Le pire est que, sous ses airs de bon gars, Andrew Scheer semble être personnellement habité par cette hargne. Il arrive souvent que des chefs politiques se retrouvent côte-à-côte lors d’événements publics. La règle est qu’ils se saluent et échangent des banalités.

En août dernier, il était au même événement que Trudeau lors de la fête des Acadiens. Trudeau, poli, s’est approché de Scheer pour lui serrer la main. Mais Scheer lui a lancé : « vous devez arrêter de mentir aux Canadiens ». L’échange fut enregistré, et les conservateurs, fiers de leur coup, l’ont fait circuler vidéo sur leurs réseaux.

Le message est clair : pas de quartier pour l’adversaire, pas de civilité, pas de politesse, il faut frapper toujours et partout.

Voilà pourquoi je m’ennuie de Brian Mulroney et de Joe Clark.


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L’odieuse malhonnêteté des pubs conservatrices

Pubs conservatricesCe n’est pas un secret, les campagnes électorales ne sont pas des périodes de grâce pour les nuances. Le but du jeu étant de se distinguer de l’adversaire, chaque parti veut noircir le trait pour apparaître nettement différent, donc meilleur, que les partis adverses.

Ainsi, lorsque Justin Trudeau affirme que la réduction d’impôt promise par les conservateurs va surtout profiter aux riches, il tord le cou à la vérité. Certes, ceux qui paient davantage d’impôts vont en tirer, proportionnellement, un plus grand profit. Mais l’essentiel des sommes dégagées vont se retrouver dans les poches des Canadiens de la classe moyenne.


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De même, lorsque Andrew Sheer accuse Trudeau d’avoir augmenté les impôts de la classe moyenne depuis quatre ans, il fait la culbute à la vérité car si, oui, certains impôts ont augmenté, les parents ont reçu une augmentation telle de leurs allocations familiales que leur revenu disponible a été significativement augmenté.

Ces techniques de débat sont détestables et on ne peut que plaindre l’électeur moyen qui n’a pas le bagage statistique nécessaire pour faire la part des choses. Heureusement, les médias multiplient les « vérifications des faits » pour les guider. Mais les chefs savent qu’une demi-vérité dite pendant un débat vu par 13 millions d’électeurs (la cote d’écoute totale du débat en anglais) aura plus d’impact qu’une « vérification des faits » lue, au mieux, par quelques centaines de milliers de personnes.

De toutes les demi-vérités répétées pendant cette campagne, il y en a une qui mérite, à mon avis, la médaille d’or de la malhonnêteté intellectuelle. Il s’agit des publicités du parti conservateur au sujet de la taxe carbone. Écoutons la version française.

Commençons par le pire. Cette publicité est diffusée au Québec, là où la taxe carbone fédérale ne s’applique pas, car nous avons notre propre système de bourse carbone alimentant notre fond vert.

Donc, pour les Québécois, cette publicité est à 100% mensongère.

Mais elle l’est aussi pour les Canadiens. D’abord parce que les Conservateurs ne disent jamais que ce qu’Ottawa va prendre d’une main avec la taxe carbone, elle va le redonner de l’autre main en crédits d’impôts. Les libéraux affirment qu’avec ces remboursement, 80% des citoyens vont recevoir davantage de sous qu’ils en ont payé. Les experts pensent que ce sera plutôt autour de 70%. Seuls les énormes consommateurs de carbone seront pénalisés. (Pour les calculs, voir ici.)

Donc, en refusant de même mentionner le remboursement dans leur pub, les Conservateurs font preuve de malhonnêteté intellectuelle.

Pas encore satisfaits de tromper les électeurs, les Conservateurs ont même exagéré les sommes. La taxe sur le carbone fédérale a été introduite à 20$ la tonne cette année et va augmenter à 50$ la tonne d’ici 2022. Les remboursements vont être ajustés en fonction de cette augmentation. (Pour les calculs, voir ici.)

Mais les Conservateurs ont décidé de faire leur calcul à partir du double, soit 102$ la tonne. Bref, Andrew Scheer a doublé l’ampleur de son mensonge pour faire encore plus peur aux électeurs.

L’équivalent anglo de Infoman, This hour has 22 minutes, a fait une bonne revue des mensonges conservateurs ici:

Cette décision, parfaitement assumée, des Conservateurs de tromper les électeurs nous amène à deux questions.

D’abord, pourquoi les réseaux de télévision acceptent-ils de mettre en ondes des publicités clairement mensongères ? Aux États-Unis, CNN vient de refuser de diffuser deux publicités mensongères de la campagne de Donald Trump au sujet de Joe Biden. Je n’entre pas dans le détail mais ces publicités étaient tendancieuses, alors que celles des conservateurs sont plus clairement mensongères.

Nos lois de protection du consommateur interdisent les publicités commerciales mensongères. Pourquoi nos lois de protection des électeurs ne sont-t-elles pas aussi sévères ? Notre démocratie gagnerait si on disposait d’un bureau de vérification des publicités électorales qui, bien sûr, accepterait les exagérations, mais dirait non aux mensonges.

La seconde question est à mon avis encore plus lourde de conséquences. Face au réchauffement climatique, les outils que sont la taxe carbone et le marché du carbone sont reconnus par les économistes et les organisations internationales comme les plus respectueuses du marché tout en ayant un impact réel sur la réduction des Gaz à effet de serre.

Lorsqu’on fera le bilan des dégâts climatiques mondiaux dans 25 ou 50 ans et qu’on demandera qui a activement dissuadé les peuples d’agir avec davantage d’empressement, on pointera évidemment du doigt les compagnies pétrolières qui ont mené une immense campagne de relations publiques contre le concept même de changement climatique.

Mais il ne faudra pas oublier Stephen Harper et Andrew Scheer qui ont tout fait pour diaboliser au Canada l’idée de taxe carbone, en utilisant depuis plus de dix ans des arguments mensongers.

Il ne faudrait pas être tendre envers eux si cette tactique n’avait que pour but de tromper les électeurs à des fins électorales. Mais puisque ces mensonges mettent également en péril un défi plus grand qu’une simple élection, soit la capacité d’un peuple de faire sa part contre le réchauffement, leur culpabilité est plus lourde encore.


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Décodage: la face noire de Trudeau et la république québécoise du bon sens

Justin Trudeau, Redface, BlackfaceUne tuile politique qui s’abat sur un chef pendant une campagne électorale est comme un oignon. Au centre du légume, on trouve le problème réel. Puis viennent s’ajouter plusieurs couches de pelure qui, comme des parasites, donnent beaucoup plus de volume à l’oignon qu’il ne devrait en avoir.


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Je voudrais surtout examiner les pelures. C’est à dire les déclarations politiquement motivées, qui s’éloignent et trahissent la vérité à des fins purement électorales. L’affaire Trudeau est un beau cas.

Quel est le problème réel ? Le jeune Justin, fantasque, fanfaron, débouleur d’escaliers et amuseur public, s’est peint en noir pour une soirée des Mille et une nuits. Jeune ? Il avait 29 ans, mais Justin a longtemps prolongé son adolescence. Bon, on apprend qu’il était la seule personne costumée à cette soirée, où les dames étaient en robe longue, les hommes en smoking.

Lorsque la photo est diffusée par les médias, Justin se présente au micro pour s’excuser d’avoir mis du « maquillage ». Le premier soir, il ne parle pas de « blackface ».

Pourquoi ? Parce qu’à ce point du récit, Trudeau dit ce qu’il pense et il ne pense pas que c’est du « blackface ». Pourquoi ? Parce qu’au sens propre, quelqu’un fait du « blackface » lorsqu’il se grime en noir pour donner volontairement une image stéréotypée et méprisante des noirs. C’est ainsi une manifestation ignoble et raciste de supériorité de blancs envers les noirs.

Ce n’est pas ce que faisait Justin en se noircissant la peau pour faire un Aladin un peu-plus-noir que nature.

Trois des noirs les plus connus et influents au Québec, Dany Laferrière, Boucar Diouf et Maka Kotto, ont immédiatement vu qu’il ne s’agissait pas de « blackface ». Pourquoi ? Parce qu’ils vivent dans la République du bon sens. Le Québec. J’y reviendrai.

Sur le continent anglo-américain, par contre, la notion de « blackface » a été étendue à toute personne non-noire portant du maquillage noir, quel que soit le contexte ou l’intention. C’est un interdit généralisé qui, dépassant les bornes du bon sens, est devenu un diktat de la rectitude politique contre lequel il est risqué de s’opposer.

Une fausse-bourde qui vaut 90 millions

Songez que chez nos voisins du sud, une animatrice de droite, Megan Kelly, a été virée pour avoir dit qu’elle trouvait acceptable qu’un enfant blanc qui personnifie une personnalité noire à l’Halloween porte du maquillage noir. Elle a émis dans la journée des excuses (auxquelles elle ne croyait nullement). Mais la chaîne NBC lui a montré la porte. Comme son contrat n’était pas terminé, la chaîne a du lui verser 90 millions de dollars canadiens !

Voyez, donc, comme je prends un énorme risque réputationel en affirmant ici que tout maquillage noir n’est pas nécessairement du blackface.

Mais revenons à Justin. Il aurait pu prendre la décision de plaider non-coupable. Mais dès le premier soir, en réponse à une question, il a cédé, affirmant que son grimage était « raciste ».

Pourquoi ? Parce qu’il savait déjà que, en anglo-canada et chez un certain nombre de ses militants et électeurs de couleur, il ne pourrait pas gagner ce débat. Les lignes de l’acceptable et de l’inacceptable politique canadien ne permettent pas la nuance ou le débat sur cette question.

Après la sortie de Trudeau, le leader du NPD Jagmeet Singh a saisi l’occasion, non pour dénoncer Trudeau, mais pour s’adresser à tous ceux qui sont victimes de discrimination pour leur dire combien ces images étaient blessantes et que, malgré l’énorme déception qu’ils devaient ressentir, ils ne devraient pas renoncer au Canada. Le sous-texte était parfait: sans appeler à voter pour lui et pour son parti, Singh incarnait celui vers lequel les victimes du Trudeau-Aladin devaient maintenant reporter leurs espoirs, donc leurs votes.

Bref, s’il y avait un canadien de couleur qui pensait que ce grimage ne devait pas être vu comme une insulte, l’intervention de Singh avait pour impact de les détromper sur ce point. Il leur disait: c’est grave, prenez-le personnel ! Singh y croit-il ? Je ne sais pas.

Revenons aux pelures. Le premier soir, le conservateur Andrew Scheer a choisi ses mots, affirmant que Trudeau avait bien posé un acte de « blackface ». Scheer y croit-il ? J’en doute. Mais ça lui permet de dire que le blackface est est « raciste », donc une façon de placer le mot « raciste » dans la conversation, sans affirmer que Trudeau l’est, en ce moment.

Technique identique de la part d’Elizabeth May, du Parti Vert: « Je suis profondément choqué par le racisme que l’on voit sur la photographie de Justin Trudeau », a-t-elle gazouillé.

Dès le jour deux, Trudeau n’avait donc pas le choix de faire un pas de plus et d’affirmer que son maquillage d’Aladin était du « blackface » et qu’il avait donc commis un affront à toutes les victimes de discrimination. À mon avis, il n’en croit pas un mot. Mais il fait le bon calcul politique canadien que cette contrition maximale est la seule façon de se sortir de son faux pas.



En termes de contrition, le modèle a été établi par le président Bill Clinton après qu’on eut appris qu’il avait batifolé avec une stagiaire dans le bureau ovale. Clinton avait fait en 1998 une tournée d’excuses tellement intense qu’après une semaine, les gens le priaient d’arrêter de s’excuser. C’est ce qu’il voulait. C’est ce que Trudeau fait.

Évidemment, le cas de Trudeau est compliqué par la sortie, au jour deux, d’une vidéo où on le voit, en 1992-1993, encore une fois grimé en noir, faisant des gestes simiesque et ayant même rembourré son entre-jambe. Si, là, il ne se moquait pas des noirs, je mange mon chapeau.

Au jour trois, Justin ayant récupéré le message de Jagmeet sur le tort causé par ces images à toutes les victimes de discrimination au Canada, Jagmeet devait innover pour rester sur la crête de la tempête de la rectitude. Aux journalistes qui lui ont demandé s’il estimait que Trudeau était raciste, le leader du NPD a répondu: « je ne sais pas ».

Évidemment qu’il le sait. Trudeau n’est pas raciste, le jeune Trudeau était un sans-génie, tout simplement. Mais Singh avait deux raisons de ne pas admettre que Trudeau n’était pas raciste. D’abord, le NPD a en son sein des militants anti-racistes virulents, qui pensent que Trudeau l’est. Si Singh avait déclaré Trudeau « non raciste » il aurait provoqué un débat interne au NPD et aurait mécontenté sa frange la plus dure.

Ensuite, Singh avait intérêt à maintenir la surenchère pour maximiser le nombre d’électeurs meurtris — ou maintenant convaincus qu’ils étaient meurtris — vers son parti.

Quel impact électoral réel ?

Ces derniers jours les sondeurs canadiens nous ont éclairés sur l’impact réel de cette affaire sur les intentions de vote.

Examinons d’abord la réaction des minorités visibles, qui forment près du quart de l’électorat.

D’abord pour noter qu’ils sont beaucoup moins choqués que les chefs politiques canadiens.

Selon Abacus, 35% des membres des minorités visibles affirment que les photos ne « les ont pas dérangés ». Un autre 45% affirment qu’ils n’ont pas aimé les photos, mais acceptent les excuses du premier ministre. Donc il en reste 20% qui ont été « vraiment offensés » et ont désormais une plus mauvaise opinion de Trudeau. Un membre des minorités visibles sur cinq l’a donc pris personnel, comme le voulait Jagmeet Singh.

Deux choses à retenir: D’abord, l’immense majorité des membres des minorités visibles, soit 80%, n’en font pas tout un plat.

Ensuite, si un sur cinq se sent offensé, c’est moins que chez les blancs. Oui oui. Un non-blanc sur cinq est offensé, mais un blanc sur quatre l’est ! Ça ne s’invente pas ! Les canadiens blancs sont plus anti-racistes que les canadiens racisés.

Reste que l’effet politique est réel. Près de 20% des membres des minorités visibles affirment qu’ils ne sont plus certains de vouloir voter libéral. Certains ont déjà franchi le pas.

Avant la controverse, selon Angus Reid, 12% des membres des minorités visibles comptaient voter NPD. Après, la controverse, ils sont désormais 20%. Un bond de huit points. Pour le NPD, une aubaine ! Au global, cela ne les fait monter que de deux points. Mais il y a au Canada 41 circonscriptions à majorité multiculturelle, surtout à Toronto et à Vancouver. C’est là que le déplacement de votes du au Blackface va se jouer. Pour un parti qui joue sa survie, c’est bon à prendre.

Angus Reid, Blackface, Visible minorities

L’épicentre du bon sens: le Québec

Au jour 1 de la controverse, le chef du Bloc, Yves-François Blanchet, a donné le ton.

«Justin Trudeau a tous les défauts du monde, a déclaré M. Blanchet. Ce n’est certainement pas un grand premier ministre. Il ne se qualifie peut-être même pas pour le terme compétent, mais Justin Trudeau n’est pas un raciste.»

Le lendemain, le Premier ministre Fançois Legault, le chef du PQ Pascal Bérubé et plusieurs députés ont pris une position modérée, acceptant les excuses et déclarant que le premier ministre n’était pas raciste.

Des libéraux membres de minorités visibles, dont la candidate potentielle Marwah Rizqy, ont passé l’éponge.

Québec Solidaire, chez qui on retrouve beaucoup de militants très véhéments sur la question, a mis la pédale beaucoup plus douce que le NPD:

« Le blackface, le brownface, est considéré comme un geste raciste, a indiqué la députée solidaire Ruba Ghazal. M. Trudeau, lui, n’est pas raciste. »

« Moi, personnellement je trouve que c’est blessant, oui, se peinturer le visage en brun ou en noir, mais ce que je veux dire, c’est que le premier ministre Trudeau s’est excusé, il a reconnu [son erreur] et donc c’est aux citoyens, ceux qui ont été blessés, d’en juger. »

Y a-t-il, là, calcul politique ? Que décoder dans ces pelures ?

Rien n’aurait davantage plu aux leaders souverainistes que de taper aussi fort que possible sur leur adversaire, Justin Trudeau. D’autant que Trudeau a déclaré « impensable » la loi québécoise sur la laïcité et qu’on le sent prêt à bondir pour l’invalider, dès qu’il serait réélu.

Mais ils ont d’instinct compris que s’ils affirmaient, eux, le contraire de ce qu’ils pensaient, en déclarant Trudeau « raciste », ils ne seraient pas suivi par leur propre base, par l’électorat.

Pourquoi ? D’abord que la culture politique québécoise est beaucoup moins contaminée que la canadienne sur l’exagération dogmatique entourant le Blackface

Le réalisme politique canadien poussait Singh, Sheer et même Trudeau à en rajouter. Le réalisme politique québécois poussait Blanchet, Legault et même QS à rester crédible.

Ces déclarations ont été faites avant que Laferrière, Diouf, Kotto et la Ligue des noirs du Québec n’interviennent dans le débat pour relativiser l’affront de Trudeau et verser une dose de bon sens dans le débat.

Je ne me retiendrai pas de déclarer combien je suis heureux que les Québécois soient globalement plus sereins sur cette question importante. On peut être contre le racisme sans tomber dans les excès de l’anti-racisme. On peut être pour la liberté de conscience, sans donner davantage de droits aux religieux qu’aux autres citoyens. On peut s’opposer à un adversaire politique, sans reprendre à son compte toutes les accusations qui traînent.

Nous sommes, ici, dans la République du bon sens.


Ne manquez pas ma nouvelle balado:

L’exécrable et excellente stratégie pseudo-écologique de François Legault

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Comment Trudeau va-t-il contester la loi 21 ? Un de ses grands amis révèle le mode d’emploi

Justin Trudeau l’a annoncé en lançant sa campagne, il serait « contreproductif » de dire tout de suite s’il utilisera les armes juridiques à sa disposition pour faire invalider la loi 21 s’il est réélu. Donc, il n’en parlera pas « pour l’instant ».

Sa décision est politiquement intenable. Ceux qui appuient la loi (comme moi) et ceux qui la combattent veulent savoir ce que Trudeau fera lorsqu’il sera réélu.

Dès le dépôt du projet, le Premier ministre l’a déclarée « impensable » et a promis qu’il allait « défendre » la Charte des droits et les droits des Canadiens. Son ministre de la Justice l’a plusieurs fois déclarée « inacceptable » et a annoncé qu’après la sanction de la loi, il allait parler des « prochains pas » (next steps) à prendre. Mais la loi a été sanctionnée fin juin et rien n’est arrivé.

Enfin, pas tout à fait rien.


Ceci est le texte de ma dernière balado hebdomadaire Lisée101 sur l’actualité politique. Exceptionnellement, j’en publie le texte dès aujourd’hui compte tenu du contexte. Normalement, les abonnés à la balado ont l’exclusivité. Faites comme eux, abonnez-vous ici.


Il est important d’écouter la radio. En français, d’abord, pour savoir ce que les ministres de Justin Trudeau disent, lorsqu’ils sont interrogés sur la loi 21.

À la radio, donc, Mélanie Joly répond mercredi le 4 septembre aux questions de Patrick Lagacé. Écoutons-la.

https://soundcloud.com/lisee101/extrait-joly

Bref, trois fois, Mélanie Joly affirme que le gouvernement fédéral va laisser le Québec agir sans intervention d’Ottawa. Elle met dans la bouche de Justin Trudeau des mots qu’il n’a jamais prononcé. Jamais, au grand jamais, n’a-t-il dit que cette affaire ne relevait que du Québec ou de l’Assemblée nationale. Il a au contraire dit qu’il était de sa responsabilité de défendre la Charte. Il n’a simplement pas dit comment ou quand.

Il est important d’écouter la radio en anglais. Car on pouvait y entendre, trois jours plus tard, le 7 septembre, le député de Ville-Marie Marc Miller dire exactement le contraire.

Vous ne connaissez pas Marc Miller ? Ce n’est pas grave, car Justin Trudeau, lui, le connaît bien. Ils se sont rencontrés à Brébeuf, sont devenus de grands amis, ont voyagé en Afrique ensemble. Puis Miller a organisé l’élection de Trudeau dans le comté de Papineau et a participé comme conseiller à sa campagne victorieuse au leadership. Miller est devenu un temps président du caucus des députés québécois de Trudeau. Il est avocat et a écrit des textes sur la constitution.

Interrogé à l’émission The House de la CBC sur la réaction qu’aura son ami le premier ministre face à la loi 21, le député Miller a été très clair. Écoutons-le, en version originale.

https://soundcloud.com/lisee101/extrait-miller

Le mot clé est « robuste ». Je traduis:

« Il y a des éléments [de la loi 21] qui sont de compétence fédérale et vous pouvez vous attendre à ce que, quand le temps viendra, nous allons prendre une position robuste sur ces éléments juridique de fond devant les tribunaux. »

Miller maîtrise bien le dossier. Il explique posément que la clause nonobstant, utilisé par Québec, ne s’applique pas aux articles de la constitution qui couvrent la place de la religion dans la société et l’égalité des sexes. Un recours fédéral s’attaquerait donc à ces deux aspects précis.

Il révèle aussi que le gouvernement libéral n’appuiera pas la contestation judiciaire lancée entre autres par le Congrès Musulman parce que cette contestation ne porte pas sur la compétence fédérale. L’action d’Ottawa sera distincte, pour des raisons juridiques.

Miller a évidemment participé à l’élection fédérale de 2015 lorsque la question de la burqua a été soulevée. On se souvient qu’une dame insistait pour se présenter à sa cérémonie de citoyenneté avec le voile intégral. La question était politiquement compliquée car le gouvernement du Québec, alors libéral, avait voté une loi qui interdisait le voile intégral dans les services publics québécois.

Miller dit se souvenir que « tout le monde disait et des conseillers disaient de ne pas s’en mêler » car cela allait prendre les libéraux québécois à rebrousse poil. Mais, explique l’ami Miller, « le premier ministre est un homme de principe qui défend la Charte des droits ». En 2019 comme en 2015, conclut-il, « vous pouvez vous attendre à ce que le premier ministre agisse exactement comme les Canadiens s’attendent à ce qu’il agisse et cela signifie défendre la Charte des droits. »

D’abord merci à Marc Miller de nous donner l’heure juste. Résumons: lorsque le temps sera venu, Ottawa prendra devant les tribunaux une position robuste pour faire invalider la loi québécoise sur la base de deux éléments non couverts par la clause dérogatoire: les droits religieux et l’égalité des sexes. Au moins, c’est clair.

Pourquoi Mélanie Joly, membre du Conseil des ministres, n’est-elle pas au courant ?

Peut-être parce qu’elle regarde les sondages. Elle sait que la loi est appuyée massivement par les Québécois – environ 70%. Peut-être sait-elle aussi que la moitié des électeurs libéraux fédéraux au Québec y sont aussi favorables. Oui, un électeur libéral sur deux au Québec est pour la loi, selon un sondage Léger d’avril dernier, qui révèle aussi que 40% des Canadiens hors-Québec sont favorables à ce que leur province adopte une loi identique.

Le débat Joly-Miller, par radios interposées, démontre la tension qui divise le caucus libéral québécois sur ce point. C’est leur problème.

Les électeurs, eux, ont droit de connaître la vérité avant l’élection. Marc Miller est, ici, plus crédible que Mélanie Joly.

Mais seul Justin Trudeau peut nous donner, en définitive, l’heure juste. Il la doit aux Canadiens et aux Québécois.


L’avant-dernière balado: La démission qui va vous coûter 600 000 $

 

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Crise SNC-Trudeau : À qui la faute ?

SNC-Lavalin, Jody Wilson-Raybould, Justin Trudeau, élections

La crise, vue par Ygreck dans le Journal de Montréal

Vous pensez que le scandale SNC-Lavalin va bientôt disparaître ? Dans la période électorale qui s’ouvre, il va être brandi comme un épouvantail par tous les partis d’opposition. Il va surgir dans les débats et dans les publicités.

D’où l’importance d’y voir clair.

Les candidats au poste de Bouc-Émissaire

Ceux qui pensent qu’aider SNC-Lavalin équivaut à un bris éthique ont trouvé un bouc-émissaire: Justin Trudeau, qui aurait vendu son âme à la compagnie maudite. Ils ont tort.

Ceux qui croient qu’il fallait aider SNC à se sortir du pétrin ont trouvé leur bouc-émissaire: la ministre Jody Wilson-Raybould, qui n’aurait pas su faire preuve de réalisme politique. Ils ont tort.


Avis: ceci est le texte d’une balado hebdomadaire Lisée101.
Il est publié huit jours après la diffusion de la balado aux abonnés.
Prenez huit jours d’avance,
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Pour aller au fond des choses, il faut remonter la chaîne des effets vers les causes et poser chaque fois que c’est possible la question la plus efficace : « Pourquoi ? »

Pourquoi Justin Trudeau, son entourage et le ministre des Finances Bill Morneau ont-ils fait pression sur la Ministre de la Justice Wilson-Raybould dans l’Affaire SNC ?

SNC-Lavalin fait l’objet de poursuites criminelles, au Canada, pour des actes de corruption commis en Libye. Si elle est trouvée coupable — ce qui semble probable — elle devra non seulement payer une lourde amende, mais sera automatiquement exclue de tous les contrats publics fédéraux pendant 10 ans. C’est fâcheux, car les dépenses en infrastructures fédérales vont exploser dans la décennie qui vient.

SNC et le gouvernement Trudeau voulaient éviter ça. Ottawa a introduit dans le Code criminel un nouveau programme prévoyant qu’une compagnie qui s’est réformée peut être exemptée d’une poursuite en échange du paiement d’une lourde amende. Elle reste alors admissible aux juteux contrats fédéraux.

C’est la Direction des poursuites pénales fédérales, un organisme indépendant, qui avait le pouvoir d’offrir ou non à SNC-Lavalin un Accord de poursuite suspendue.

Elle a choisi de ne pas le faire. La loi prévoit que la ministre de la Justice peut renverser cette décision. Voilà pourquoi Trudeau et son entourage ont fait pression sur la ministre pour qu’elle renverse la décision.

Pourquoi voulaient-ils faire renverser la décision de la Direction des poursuites pénales ?

Parce qu’ils étaient extrêmement surpris de cette décision. Ils étaient certains que SNC obtiendrait un Accord de poursuite suspendue.

Pourquoi en étaient-il certains ?

Parce qu’ils venaient tout juste de changer le Code criminel, à la demande de SNC et du patronat canadien, très spécifiquement pour permettre à SNC d’obtenir précisément cet accord.

Pourquoi ont-ils voulu changer la loi ?

Pour aider SNC, bien sûr, mais aussi parce que des lois similaires existent aux États-Unis, au Royaume-Uni, en Australie et ailleurs. Ces lois permettent justement à des entreprises corrompues, qui ont fait le ménage chez leurs cadres coupables et modifié leurs pratiques, de continuer à survivre pour le bien de leurs employés, de leurs retraités, de leurs fournisseurs et de leur secteur industriel national. Ailleurs, les géants Hewlett Packard, Rolls-Royce, Siemens et Alstom ont chacun profité de ce genre d’accord.

SNC affirme que 75% de ses concurrents internationaux ont obtenu ce genre d’entente. Elle plaide donc être désavantagée face à sa concurrence.

Pourquoi la Direction des poursuites pénales a-t-elle refusé d’appliquer à SNC une loi écrite pour SNC ?

Officiellement, on le ne sait pas, les motifs de la Direction des poursuites étant secrets. Officieusement, le Commissaire à l’éthique dans son rapport récent et des spécialistes estiment qu’il suffit de lire la loi pour comprendre qu’elle comporte une disposition qui exclut SNC.

On l’a dit, SNC préfère payer un grosse amende plutôt que d’être condamnée pour avoir participé à de la corruption en Libye. Or le nouvel article 715.32 (3) du Code criminel affirme que dans le cas où la compagnie est accusée de corruption à l’étranger, la Direction des poursuites ne peut pas accorder d’Accord de suspension en invoquant « les considérations d’intérêt économique national ».

Or l’intérêt économique national est une raison essentielle d’accorder la suspension. Les milliers d’emplois en jeu, le maintien au Canada du siège social d’une grande entreprise, les fonds de pension des retraités, la chaîne locale d’approvisionnement font partie de l’intérêt national.

Exclure « l’intérêt économique national » des raisons d’offrir un Accord de suspension, c’est scier la branche sur laquelle la loi pro-SNC est assise.

Pourquoi, s’il voulait aider SNC, le gouvernement a-t-il mis dans la loi une disposition qui excluait SNC ?

Parce que les légistes fédéraux ont repris un libellé de l’Organisation de coopération et de développement économique (l’OCDE) de 1997 visant à juguler la corruption internationale.

Selon Donald Johnston, qui était secrétaire général de l’OCDE au moment de la rédaction du texte 1997, le libellé visait explicitement à interdire aux compagnies de justifier leur corruption à l’étranger en invoquant « l’intérêt économique national ». Donc de leur empêcher d’affirmer que des milliers d’emplois locaux seraient en péril s’ils ne pouvaient pas corrompre des potentats étrangers pour acheter leurs produits et services.

« Cela n’avait rien à voir avec des ententes de suspension de poursuite » affirme avec raison Donald Johnston, car ces ententes n’existaient pas à l’époque.

Pourquoi la ministre de la justice Mme Wilson-Raybould a-t-elle mis cette disposition dans le code criminel ?

Elle ne l’a pas mise. Le Code criminel est bien de sa responsabilité comme ministre de la Justice. Mais le Commissaire à l’éthique nous apprend que Mme Wilson-Raybould était mécontente de la rapidité du processus de consultation de ces dispositions. Normalement, c’est elle qui aurait dû les présenter au Conseil des ministres et les défendre en comité parlementaire. Elle a refusé et est resté muette.

Il n’est pas impossible de conclure qu’elle ait été contre le principe même de ces ententes. Quoi qu’il en soit, cela explique encore mieux sa réticence à intervenir dans le dossier.

C’est le ministère des Finances de Bill Morneau qui a piloté la loi dans son budget et dans sa loi habilitante. C’est donc chez lui que la bourde a été commise.

Pourquoi la ministre de la justice Wilson-Raybould a-t-elle refusé de renverser la décision de la Direction des poursuites pénales ?

Contrairement à nous, la ministre a eu accès aux motifs du refus de la Direction des poursuites. Il est probable que ces motifs soient exactement ceux dont on vient de parler et qu’à sa face même, la loi exclut SNC. La ministre était convaincue que la décision était fondée en droit, donc ne voulait pas la renverser. De plus, reverser la décision aurait été un précédent.

Pourquoi, plutôt que de tenter de forcer la main de la ministre de la Justice, le gouvernement n’a-t-il pas simplement changé la loi pour lever l’obstacle ?

Il aurait pu. Ces dispositions mal écrites étaient dans la loi habilitante du budget de mars 2018. La direction des poursuites a rendu sa décision le 4 septembre 2018. Le ministre Morneau a déposé sa mise à jour économique le 21 novembre 2018. Il aurait pu mettre dans une nouvelle  loi habilitante le retrait de la clause maudite.Ce geste aurait été controversé et visiblement posé pour aider SNC. Mais en rétrospective, il aurait été moins dommageable pour le gouvernement que la tentative de forcer la main à la ministre de la Justice.

Le gouvernement avait-il dans son environnement immédiat une autre loi dont il aurait pu s’inspirer ?

Oui. SNC et 30 autres compagnies québécoises ont remboursé cumulativement 100 millions de dollars au gouvernement du Québec et aux villes québécoises en vertu de la loi de 2015 nommée « Loi visant principalement la récupération de sommes payées injustement à la suite de fraudes ». La loi québécoise ne comporte pas les clauses maudites de la loi fédérale.

Le gouvernement Trudeau avait-il un autre instrument à sa disposition pour contourner l’obstacle ?

Oui. Le fait que SNC soit bannie pendant 10 ans de tout contrat fédéral en cas de condamnation pour corruption est un règlement administratif fédéral introduit en 2015 spécifiquement pour s’assurer que le gouvernement ne passe des contrats qu’avec des « fournisseurs éthiques ». Il est plus facile à modifier que le Code criminel.

Ottawa aurait pu faire comme le gouvernement du Québec et lever automatiquement l’interdit pour toute entreprise obtenant un certificat prouvant qu’elle a pris les mesures nécessaires pour retrouver une culture d’intégrité. Mieux encore, Ottawa aurait pu simplement exempter les entreprises possédant une « autorisation de contracter » auprès de l’Autorité des marchés financiers du Québec ou d’autres provinces le cas échéant. SNC aurait automatiquement été exemptée. C’était la méthode la plus simple. (Pour une bonne discussion de cet enjeu, voir ici.)


Un extrait de ma dernière balado:
La démission qui vous coûte 600 000 $

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La sanction des 10 ans pour SNC est-elle si catastrophique que ça pour l’entreprise ?

Ça se débat. Dans le Financial Post de Toronto, deux critiques économiques (Ian Lee de Carleton University et Philip Cross de l’Institut Macdonald-Laurier) ont voulu démontrer que SNC aurait toujours accès aux contrats municipaux et provinciaux, qui comptent pour 90% des dépenses des contrats publics au Canada. Ils notent que SNC est exclue des contrats de la Banque Mondiale depuis 2013 (justement pour corruption) mais continue à opérer.

À Trudeau qui parle de l’importance des emplois, Lee et Cross répondent qu’en terme d’emplois directs au Canada, SNC n’en détient que 0,05 % de la totalité.

Le menace de déménager son siège social à Londres est peu crédible, car la Caisse de dépôt du Québec a investi dans l’entreprise en 2017 contre l’engagement ferme que son siège social reste à Montréal jusqu’en 2024 et que son PDG réside à Montréal jusque-là. (On n’a cependant pas accès au texte exact de l’entente).

Les auteurs affirment que même en cas contraire, la perte de la totalité des emplois du siège social de SNC constituerait 0,3 % de la totalité des emplois dans les sièges sociaux au Canada, et 1,6% de ces emplois à Montréal.

Je ne doute pas des calculs des auteurs. Mais je suppose que des calculs très similaires auraient pu être fait pour les concurrents de SNC, comme Rolls-Royce au Royaume-Uni ou Hewlett Packard aux États-Unis.

Chaque fleuron, pris isolément, peut paraître petit. Ce n’est pas une raison pour l’abandonner. Et s’il est vrai que la Caisse a une entente avec SNC, les compagnies sont passées maîtres dans l’art de vider leur siège social de toute substance pour opérer de l’étranger. Et on ne parle même pas de la possibilité que SNC, affaiblie, fasse l’objet d’une prise de contrôle hostile d’une compagnie étrangère.

Cette discussion est bien théorique car les marchés, eux, ont parlé. À partir du moment où la démission de Wilson-Raybould a fait exploser l’affaire, et révélé que SNC n’aurait définitivement pas accès à un accord de suspension de la poursuite, les actionnaires ont déserté la compagnie.

SNC a perdu 66% de sa valeur en six mois. Les marchés considèrent donc que c’est une catastrophe et SNC n’a jamais été aussi affaiblie qu’aujourd’hui.

actions de SNC-Lavalin

Pourquoi le Commissaire à l’éthique a-t-il été si dur avec Trudeau ?

Le Commissaire ne se prononce pas sur l’opportunité de tenter d’aider une entreprise comme SNC. Il révèle que SNC et le gouvernement ont eu davantage de contacts qu’on l’avait su précédemment et il est possible que l’ensemble de ces contacts n’aient pas été signalés au registre des lobbyistes, ce qui pose problème.

Cependant, lorsqu’un gouvernement tente de sauver une grande entreprise de difficultés (comme avec GM sous Harper ou Canadian Airlines sous Mulroney, ou Bombardier sous Couillard, etc, etc.) ou la convaincre de ne pas déménager à l’étranger, il est tout à fait normal qu’il y ait des échanges nombreux entre l’État et l’entreprise.

Tout repose sur le fait que le Premier ministre ait posé des gestes ‘inappropriés’ en faveur de SNC. Il était inapproprié de harceler la ministre de la justice pour qu’elle change de position, du fait de son indépendance.

Il n’aurait pas été inapproprié de faire pression sur un autre ministre qui n’a pas le statut spécial de ministre de la Justice et de Procureur général, il n’aurait pas été inapproprié de changer la loi, il n’aurait pas été inapproprié d’éviter à SNC d’être exclue des contrats fédéraux pendant dix ans, comme il n’est pas inapproprié d’interagir avec SNC si ces interactions sont inscrites au registre des lobbyistes.

Bref, qui est responsable ?

Que peut-on reprocher à Wilson-Raybould ?

On peut lui reprocher d’avoir refusé de jouer son rôle de préparer correctement les dispositions du Code criminel prévoyant les accords de suspension de poursuite. On peut lui reprocher de s’être désolidarisée de ses collègues en refusant de porter le dossier. On ne peut cependant pas lui reprocher d’avoir fait son travail en refusant de céder aux pressions. Elle a fait, là, exactement ce qu’elle devait faire.

On peut raisonnablement lui reprocher sa démission. Oui, elle avait été victime de pressions inappropriées. Mais elle n’avait pas choisi de démissionner, ou de menacer de démissionner, pendant les pressions, ce qui aurait été compréhensible. Elle a démissionné après avoir gagné son combat. Être membre d’une équipe de gouvernement, j’en connais un tout petit bout, c’est mener des batailles internes, en gagner et en perdre, mais croire que, pour l’essentiel, son parti va dans la bonne direction – ce qu’elle a continué à affirmer en souhaitant rester membre du caucus libéral. Mais elle a choisi de démissionner avec fracas après son remaniement à un poste qu’elle ne voulait pas, nuisant ainsi grandement à son équipe et rendant toute résolution de l’affaire SNC impossible.

Qui sont les principaux responsables du gâchis ?

Le principal responsable est le ministre qui a piloté une loi mal écrite, soit le ministre des Finances Bill Morneau, son équipe, et les hauts-fonctionnaires du Conseil privé qui ont validé un projet de loi qui comportait une gigantesque faille.

Puis, les responsables sont le Premier ministre et son équipe qui, face aux options qui se présentaient à eux pour lever l’obstacle, ont choisi la pire.

Qui est la victime de cette incompétence libérale ?

Les salariés, les retraités et les fournisseurs de notre plus grande compagnie d’ingénierie, SNC-Lavalin, donc l’économie de Montréal et du Québec.

On peut aussi conclure que les deux lois québécoises conçues pour résoudre ce genre de questions, la loi qui permet de donner des certificats à des compagnies antérieurement corrompues, votée à l’unanimité sous le gouvernement Marois, puis la loi sur les accords de recouvrement de sommes générées par la corruption, introduite sous Mme Marois puis adoptée à l’unanimité sous M. Couillard, démontrent que si le Québec avait été chargé du dossier SNC-Lavalin, on aurait su comment s’y prendre !

Reste-t-il une chance de sauver SNC ?

Oui. Une seule. Si les libéraux de Trudeau sont réélus avec une majorité, le scandale SNC les empêchera de faire quoi que ce soit en ce sens — ou alors à un coût politique très élevé. Si les conservateurs d’Andrew Sheer sont élus avec une majorité, ils ne lèveront jamais le petit doigt pour aider SNC, car ils ont fait de l’affaire Trudeau-SNC leur cheval de bataille, réclamant même la démission du Premier ministre et l’ouverture d’une enquête criminelle contre lui.

Mais si le gouvernement canadien élu en octobre est minoritaire et si le Bloc québécois détient la balance du pouvoir, il pourra agir concrètement. Le nouveau gouvernement aura besoin de ses votes pour faire passer son budget. Le Bloc aura des exigences. Parmi elles, pourrait se trouver celle d’exempter de l’exclusion de contrats fédéraux pour 10 ans les entreprises qui, comme SNC, ont leur certificat éthique de l’Autorité des Marchés Financiers du Québec.

Bref, si le Bloc a la balance du pouvoir au soir du 21 octobre prochain, il ne serait pas complètement idiot d’acheter des actions de SNC dès le 22 au matin.