C’est quand même tout un changement, ne pensez-vous pas, cette idée d’avoir un ministre de l’Identité canadienne ? On doit la chose à Mark Carney, qui, à son arrivée, a décidé que c’en était terminé de l’époque post-identitaire et post-nationale de son prédécesseur Justin Trudeau. Steven Guilbeault a inauguré la chose en mars dernier, et on nous a bien expliqué combien il était important d’adjoindre la responsabilité de « la Nature » à celles du Patrimoine et de la Culture, car dame Nature canadienne fait partie de notre ADN.
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Difficultés temporaires
Depuis un an déjà, notre premier ministre implore Ottawa de réduire de 50 % le nombre d’immigrants temporaires sur le territoire québécois. Il y a les demandeurs d’asile, dont il demande la relocalisation. Mais il y a aussi les travailleurs temporaires qui sont en trop grand nombre, surtout chez les bas salariés, nous dit-il.
Je suis plus prompt que la moyenne à appuyer, sur mon téléphone, sur le bouton « 1 800 LA-FAUTE-À-OTTAWA ». Certes, la bande à Trudeau a enfourché une harde de licornes pour faire gonfler la population de son pays postnational. Mais le respect des faits conduit à un constat troublant : le gouvernement Legault lui a mis le pied à l’étrier.
Suivons la chronologie.
Avant 2018. Le Québec gère le Programme des travailleurs étrangers temporaires, le PTET. Mais Ottawa a créé un nouveau volet plus flexible, le Programme de mobilité internationale, le PMI. C’est contraire à l’esprit de l’entente Canada-Québec sur l’immigration. Québec ne bronche pas.
Octobre 2018. La Coalition avenir Québec est élue en promettant de réduire le nombre d’immigrants permanents. La question des temporaires n’est pas abordée, même si le nombre d’entrées au Québec au moyen du PMI est passé en quatre ans de 38 000 à 58 000, donc davantage par an que le nombre de permanents.
Fin 2021-début 2022. Le nombre de travailleurs étrangers temporaires à bas salaire admis sous le PTET québécois a déjà doublé, passant à 4800 en 2021. Mais sous le PMI fédéral, on est à 74 000.
Mars 2022. Le ministre de l’Immigration, Jean Boulet, demande à l’économiste Pierre Fortin et au démographe Marc Termote de produire chacun un rapport sur la forte croissance de l’ensemble des immigrants temporaires au Québec.
1er avril 2022. Le ministre Boulet annonce avoir demandé — et obtenu — au gouvernement fédéral un élargissement important du nombre de métiers qui seront maintenant ouverts à l’embauche de travailleurs temporaires sous le PTET. Selon son communiqué, « ce sont 65 nouvelles professions qui s’ajouteront à la Liste des professions admissibles au traitement simplifié, laquelle n’a toujours compris que des professions spécialisées ». Il est aussi heureux d’annoncer que, grâce au PMI+, l’arrivée d’immigrants temporaires sera encore plus facile. La CAQ annonce donc un bar presque complètement ouvert pour les travailleurs étrangers temporaires à bas salaire.
Mai 2022. Le rapport de Marc Termote pointe le décollage important des entrées dues au PMI et note « les effets pervers de cet “emplâtre” temporaire, à savoir que cela contribue trop souvent à maintenir en vie des secteurs et des entreprises à faible productivité, condamnées à long terme à la disparition ». Le rapport de Pierre Fortin conclut à une « perte de contrôle » de la politique d’immigration du Québec, démontre que la pénurie de main-d’oeuvre ne peut être résorbée par l’immigration et, comme Termote, signale des dangers quant à l’anglicisation de Montréal.
Fin mai 2022. Malgré la réception de ces rapports, Québec maintient l’entrée en vigueur de l’élargissement du PTET et du PMI aux bas salariés.
Fin 2022. Le nombre de travailleurs à bas salaire entrés grâce au PTET modifié par la CAQ est multiplié par cinq, passant à 23 000 en 2022. Le nombre de ceux entrés grâce au PMI atteint 80 000. Québec a le pouvoir de resserrer les critères du PTET sans demander l’aval d’Ottawa ; il ne le fait pas.
21 novembre 2023. La ministre Christine Fréchette annonce la mise en ligne d’une plateforme numérique pour que « les démarches des employeurs qui souhaitent recruter des travailleurs étrangers pour répondre à la pénurie de main-d’oeuvre [soient] accélérées ». Il s’agit d’une « amélioration importante qui offrira une plus grande flexibilité et une efficacité accrue », dit-on.
Fin 2023. Le nombre de bas salariés du PTET est passé à 25 500. Le nombre de personnes arrivées grâce au PMI frise les 108 000 personnes.
21 mars 2024. Le ministre fédéral de l’Immigration annonce qu’il agira pour réduire le nombre de travailleurs temporaires au Canada afin de le faire passer de 6,2 % de la population actuelle à 5 % de la population dans trois ans. Puisque la population du Canada augmente d’au moins 2 % par an, cela pourrait signifier une augmentation du nombre de temporaires. Des mesures annoncées en août et en septembre ont un impact minime (et non chiffré) sur le nombre de permis actuels et à venir.
Juin 2024. François Legault demande au fédéral une baisse de 50 % de « l’immigration temporaire » contrôlée par Ottawa au Québec.
20 août 2024. Le gouvernement Legault annonce un moratoire de six mois sur les nouvelles demandes et les renouvellements de travailleurs temporaires à bas salaire du PTET sur l’île de Montréal.


Voici ce qu’on peut reprocher au gouvernement Legault et à ses ministres successifs de l’Immigration :
- ne pas avoir compris dès leur arrivée, à la fin de 2018, l’impact majeur du PMI et ne pas avoir réclamé le rapatriement de ce programme ;
- avoir aggravé le problème au printemps 2022 en élargissant les critères québécois d’entrée des travailleurs étrangers temporaires et en élargissant même la portée et l’efficacité du programme fédéral ;
- n’avoir nullement modifié les critères québécois de sélection après avoir obtenu, en mai 2022, des rapports alarmants sur l’impact des temporaires, alors même que se déroulait devant eux une croissance majeure du nombre de travailleurs étrangers ;
- avoir attendu deux ans avant d’agir sur le programme dont ils avaient la gestion et avant de réclamer au fédéral d’agir sur le sien.
François Legault avait promis de mieux gérer l’immigration et d’y arriver dans le cadre fédéral. Force est de constater que, loin d’avoir réussi à « en prendre moins », son gouvernement a activement exacerbé la situation pendant plusieurs années, avant de réaliser, penaud, dans quel pétrin il avait contribué à plonger le Québec.
(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)
L’immigration ? La faute au PQ !
S’il fallait choisir parmi les bévues du gouvernement Trudeau, il y aurait suffisamment de matière pour devoir la sérier. Dans la catégorie « déconnexion », on mettrait les vacances chez l’Aga Khan et chez l’ami milliardaire de la Jamaïque ainsi que le loufoque défilé de mode lors d’une visite en Inde. Dans la catégorie « inaptitude », il y aurait les délais de délivrance des passeports et la saga d’ArriveCAN. Sous « copinage », on trouverait les juteux contrats aux amis de McKinsey et compagnie, l’affaire SNC-Lavalin et celle de Mouvement UNIS. Dans la colonne « insouciance », il faudrait rappeler la promesse de 2015 de Justin Trudeau de créer de petits déficits qui se résorberaient d’eux-mêmes et sa lenteur à réagir à l’influence étrangère.
Mais aucune de ces erreurs de parcours n’est aussi significative et profondément délétère pour la qualité de vie des citoyens, canadiens et québécois, que la décision prise dès 2015 d’ouvrir les vannes de l’immigration, permanente et temporaire, et de plonger tout le pays dans ce que l’économiste en chef de la Banque Nationale, Stéfane Marion, appelle « le piège démographique ». Il faut énormément de rectitude politique pour refuser de reconnaître l’ampleur du dommage causé par l’équipe Trudeau au tissu économique et social québécois et canadien.
En logement, Marion écrivait en avril qu’il « n’y a pas de précédent pour un déficit de l’offre de logements d’une telle ampleur », faisant référence à celle désormais enregistrée. « Le retour à la normale pourrait prendre des années ; en attendant, les ménages canadiens ne doivent pas s’attendre à un allégement significatif de l’inflation du coût du logement. » Cela signifie donc que la politique migratoire fédérale aura des conséquences à long terme, non seulement sur la crise du logement, mais sur l’inflation elle-même. D’autres économistes ont conclu qu’elle avait un effet à la baisse sur la productivité, désormais en berne au Canada.
Marion calculait en mai que, loin de s’estomper, « le choc démographique s’aggrave au Canada », dans une hausse folle de 47 % entre le début de 2023 et le début de 2024. Son avis : « Ottawa ayant annoncé son intention de limiter l’immigration à partir de 2025, il semblerait que de nombreuses personnes aient décidé de venir au Canada plus tôt. Les problèmes d’accessibilité au logement pourraient s’aggraver au cours des prochains trimestres, alors que nous nous dirigeons vers une nouvelle année record de croissance démographique. »
Lundi, lors de sa conférence de presse, François Legault a osé faire une démonstration chiffrée. En dix ans, le nombre de temporaires sur le territoire québécois a quintuplé, passant de 105 000 par an à 560 000. Si l’on ne calcule que la progression des deux dernières années, soit 270 000 nouveaux résidents, il estime qu’il aurait fallu 120 000 unités d’habitation supplémentaires pour les loger. Or, la totalité du secteur de l’habitation n’a livré que 90 000 nouveaux logements sur cette même période, provoquant une pénurie de 30 000 logements. Il en conclut que, si le nombre de temporaires était resté stable, la pénurie n’existerait pas.
La réponse de Justin Trudeau fut d’affirmer que « ce n’est pas toujours la meilleure chose à faire, de cibler et de dire que tout est la faute des immigrants ».
Donc, le premier ministre du Québec présente une démonstration. Le premier ministre du Canada, responsable du dommage causé, réplique, non seulement par une opinion, mais également par une déformation du propos (reprise d’ailleurs au Québec par Gabriel Nadeau-Dubois). Legault dit : c’est la faute de la politique fédérale d’immigration. Trudeau répond : arrêtez de dire que c’est la faute des immigrants.
Il y a de la mauvaise foi dans le système. Trudeau a d’ailleurs repris les propos tenus jeudi dernier par son ami Marc Miller, ministre de l’Immigration, des Réfugiés et de la Citoyenneté, sur la vraie raison des piques de mauvaise humeur de Legault : la montée des séparatistes. « Je comprends, a-t-il dit, qu’il y a un contexte un peu particulier à l’Assemblée nationale ces jours-ci avec la montée du PQ [Parti québécois]. Je comprends que M. Legault est en train de répondre à des exigences politiques. »
Vous voyez ? Ce n’est pas bien grave. C’est de la rhétorique politique. Marc Miller va vous l’expliquer. Voici : « Depuis une année, le thème de l’immigration plombe […], c’est une rhétorique, je crois, assez toxique malheureusement au Québec — parce que le Québec, somme toute, a fait un très bon travail d’intégration à travers les années — […] Mais je sais qu’il y a aussi un volet de théâtre politique qui est, selon moi, assez malheureux. »
Oui, mais à part le logement, Québec affirme que la pression sur ses écoles est considérable, au point que, selon le premier ministre, parmi les 560 000 temporaires, on compte 52 000 enfants d’âge scolaire. Il faut pour les encadrer 3700 enseignants. Or, dans l’ensemble du réseau, il en manque 6300. L’absence de ces enfants ne réglerait donc pas tout le problème de pénurie, mais tout de même la moitié.
Qu’en pense le ministre Miller ? « Ce n’est pas les immigrants qui ont causé la pénurie d’enseignants qui [se voit] au Québec depuis des années. Des milliers d’enseignants, ç’a rien à voir avec l’immigration. […] En même temps, le Québec n’a pas tort non plus. Mais pas forcément raison. C’est cette exagération, qui a parfois une certaine base dans la réalité, que je reproche [au gouvernement québécois], parce qu’à défaut de cerner le problème, c’est difficile de trouver la solution. »
J’en tire quand même l’impression qu’il y en a un qui tente sérieusement de cerner le problème, et un autre qui fait semblant de ne pas comprendre. Saurez-vous me dire lequel ?
(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)
Comment Trudeau va-t-il contester la loi 21 ? Un de ses grands amis révèle le mode d’emploi
Justin Trudeau l’a annoncé en lançant sa campagne, il serait « contreproductif » de dire tout de suite s’il utilisera les armes juridiques à sa disposition pour faire invalider la loi 21 s’il est réélu. Donc, il n’en parlera pas « pour l’instant ».
Sa décision est politiquement intenable. Ceux qui appuient la loi (comme moi) et ceux qui la combattent veulent savoir ce que Trudeau fera lorsqu’il sera réélu.
Dès le dépôt du projet, le Premier ministre l’a déclarée « impensable » et a promis qu’il allait « défendre » la Charte des droits et les droits des Canadiens. Son ministre de la Justice l’a plusieurs fois déclarée « inacceptable » et a annoncé qu’après la sanction de la loi, il allait parler des « prochains pas » (next steps) à prendre. Mais la loi a été sanctionnée fin juin et rien n’est arrivé.
Enfin, pas tout à fait rien.
Il est important d’écouter la radio. En français, d’abord, pour savoir ce que les ministres de Justin Trudeau disent, lorsqu’ils sont interrogés sur la loi 21.
À la radio, donc, Mélanie Joly répond mercredi le 4 septembre aux questions de Patrick Lagacé. Écoutons-la.
https://soundcloud.com/lisee101/extrait-joly
Bref, trois fois, Mélanie Joly affirme que le gouvernement fédéral va laisser le Québec agir sans intervention d’Ottawa. Elle met dans la bouche de Justin Trudeau des mots qu’il n’a jamais prononcé. Jamais, au grand jamais, n’a-t-il dit que cette affaire ne relevait que du Québec ou de l’Assemblée nationale. Il a au contraire dit qu’il était de sa responsabilité de défendre la Charte. Il n’a simplement pas dit comment ou quand.
Il est important d’écouter la radio en anglais. Car on pouvait y entendre, trois jours plus tard, le 7 septembre, le député de Ville-Marie Marc Miller dire exactement le contraire.
Vous ne connaissez pas Marc Miller ? Ce n’est pas grave, car Justin Trudeau, lui, le connaît bien. Ils se sont rencontrés à Brébeuf, sont devenus de grands amis, ont voyagé en Afrique ensemble. Puis Miller a organisé l’élection de Trudeau dans le comté de Papineau et a participé comme conseiller à sa campagne victorieuse au leadership. Miller est devenu un temps président du caucus des députés québécois de Trudeau. Il est avocat et a écrit des textes sur la constitution.
Interrogé à l’émission The House de la CBC sur la réaction qu’aura son ami le premier ministre face à la loi 21, le député Miller a été très clair. Écoutons-le, en version originale.
https://soundcloud.com/lisee101/extrait-miller
Le mot clé est « robuste ». Je traduis:
« Il y a des éléments [de la loi 21] qui sont de compétence fédérale et vous pouvez vous attendre à ce que, quand le temps viendra, nous allons prendre une position robuste sur ces éléments juridique de fond devant les tribunaux. »
Miller maîtrise bien le dossier. Il explique posément que la clause nonobstant, utilisé par Québec, ne s’applique pas aux articles de la constitution qui couvrent la place de la religion dans la société et l’égalité des sexes. Un recours fédéral s’attaquerait donc à ces deux aspects précis.
Il révèle aussi que le gouvernement libéral n’appuiera pas la contestation judiciaire lancée entre autres par le Congrès Musulman parce que cette contestation ne porte pas sur la compétence fédérale. L’action d’Ottawa sera distincte, pour des raisons juridiques.
Miller a évidemment participé à l’élection fédérale de 2015 lorsque la question de la burqua a été soulevée. On se souvient qu’une dame insistait pour se présenter à sa cérémonie de citoyenneté avec le voile intégral. La question était politiquement compliquée car le gouvernement du Québec, alors libéral, avait voté une loi qui interdisait le voile intégral dans les services publics québécois.
Miller dit se souvenir que « tout le monde disait et des conseillers disaient de ne pas s’en mêler » car cela allait prendre les libéraux québécois à rebrousse poil. Mais, explique l’ami Miller, « le premier ministre est un homme de principe qui défend la Charte des droits ». En 2019 comme en 2015, conclut-il, « vous pouvez vous attendre à ce que le premier ministre agisse exactement comme les Canadiens s’attendent à ce qu’il agisse et cela signifie défendre la Charte des droits. »
D’abord merci à Marc Miller de nous donner l’heure juste. Résumons: lorsque le temps sera venu, Ottawa prendra devant les tribunaux une position robuste pour faire invalider la loi québécoise sur la base de deux éléments non couverts par la clause dérogatoire: les droits religieux et l’égalité des sexes. Au moins, c’est clair.
Pourquoi Mélanie Joly, membre du Conseil des ministres, n’est-elle pas au courant ?
Peut-être parce qu’elle regarde les sondages. Elle sait que la loi est appuyée massivement par les Québécois – environ 70%. Peut-être sait-elle aussi que la moitié des électeurs libéraux fédéraux au Québec y sont aussi favorables. Oui, un électeur libéral sur deux au Québec est pour la loi, selon un sondage Léger d’avril dernier, qui révèle aussi que 40% des Canadiens hors-Québec sont favorables à ce que leur province adopte une loi identique.
Le débat Joly-Miller, par radios interposées, démontre la tension qui divise le caucus libéral québécois sur ce point. C’est leur problème.
Les électeurs, eux, ont droit de connaître la vérité avant l’élection. Marc Miller est, ici, plus crédible que Mélanie Joly.
Mais seul Justin Trudeau peut nous donner, en définitive, l’heure juste. Il la doit aux Canadiens et aux Québécois.
L’avant-dernière balado: La démission qui va vous coûter 600 000 $



